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Le crime des riches

UNE AGONIE

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Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité de la Rivière de Gênes après la splendeur luxuriante de la Riviera de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait le paysage; toute la clarté semblait réfugiée dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.

C'était un lundi, un des deux jours par semaine où lord Hambury permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola: la Mortola, c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver l'éclosion des filles-fleurs. La Mortola et la fontaine de la Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, escortée de touffes de primevères, d'héliotropes en arbres et de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles entre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le Triomphe de la Mort.

Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...

—Mais c'est le jardin de Noronsoff! me disait l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros de votre Vice Errant.

—Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulse et meurt la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins divers d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe: il est à Nice, à mi-flanc du Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand le ciel est clair, on y découvre jusqu'à l'Estérel. Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être quelque mal à y pénétrer: l'accès en est assez défendu. D'ailleurs Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le prince Noronsoff est mort à Paris après sa mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent jusqu'à son dernier râle...

—Et cette agonie de Noronsoff, la vraie, quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.

—Oh! décevante et dramatique comme la vie même de l'individu. Après la mort de sa mère, l'état de Sacha, empira. Livré à lui-même, c'est-à-dire à ses pires caprices, sans aucun contrôle et plus personne auprès de lui pour le surveiller et le retenir, il eut vite fait de développer la marche de tant de maladies et de précipiter lui-même un dénouement fatal. Le favori d'alors était un pianiste hongrois, un soi-disant élève de Liszt famélique et poitrinaire, mais dont le réel talent et le jeu poignant et douloureux passionnaient, le long des jours et les nuits aussi, les rares minutes lucides du mourant; mais la fin approchait, car les longues syncopes, dans lesquelles il arrivait au prince de tomber, se succédaient de plus en plus fréquentes et maintenant si prolongées et si profondes, qu'il était à craindre, à chaque évanouissement, qu'il ne se réveillât plus.

C'est alors que la vague famille, petits cousins et arrières-petits cousins, que le malade possédait dans la colonie russe et dans le monde de l'Empire, se rapprochaient de l'agonisant. Il y avait vingt ans qu'ils l'ignoraient, justement effarés de ses frasques et ne se souciant pas d'avouer un parent aussi compromis. Au ban de la société et de sa famille, ce déséquilibré affligé de quatre millions devenait intéressant au moment de mourir. On savait que Sacha n'avait pas fait de testament; il avait bien trop peur de la mort pour songer à ses dispositions dernières; ce perpétuel moribond aimait frénétiquement la vie et s'y cramponnait désespérément.

Superstitieux comme tous ceux de sa race, ce Russe aurait cru attirer sur lui l'ombre de la «Camarde» en dictant n'importe quel testament. Il ne fallait pourtant pas que cette grosse fortune retournât à l'État ou tombât dans les mains de quelques Petits-Russiens, hypothétiques descendants de Noronsoff que les alliés mondains et officiels de Sacha ignoraient, perdus dans quelques villages de l'Ukraine ou quelques faubourgs de Saint-Pétersbourg.

Les intéressés se consultèrent.

Le duc de Praxéli-Plesbourg réunit chez lui les Marfa-Narimoff et les de Beauvimeuse, cousins comme lui au quatrième degré de l'agonisant. Sa haute situation à l'ambassade, la faveur de Boris, l'aîné des Narimoff, au palais d'Hiver et le rang des Beauvimeuse dans le noble faubourg les mettaient au-dessus de tout soupçon. Il s'agissait de pénétrer auprès du malade, de s'installer à son chevet et lui faire signer un testament; car lui en inspirer ou lui en dicter un, il n'y fallait pas songer. Sacha, malicieux et retors, aurait pris un méchant plaisir à déjouer leur entreprise ou, même pis, les eût fait jeter dehors. Ce parfait dégénéré détestait sa famille. Il aurait dilapidé son bien plutôt que d'en laisser une bribe à l'un des siens. Tels étaient les bons sentiments qui animaient entre eux les membres de cette dynastie. Ce fou consentirait-il seulement à les recevoir? Le duc de Praxéli-Plesbourg se présenta le premier avenue Marceau, Odette de Beauvimeuse l'accompagnait, Noronsoff avait eu jadis un assez violent caprice pour sa cousine et l'on escomptait ce souvenir: le malade ne les reconnut même pas.

Avec l'aplomb que donnent un grand nom et la fortune, le duc de Praxéli s'imposait à la livrée, expédiait le favori, mieux, congédiait les médecins: il était la famille. Le duc une fois dans la place, les autres s'y installaient; le tout était d'y avoir pénétré.

Par la porte entre-bâillée les de Beauvimeuse et les de Marfa-Narimoff se glissaient un à un dans l'hôtel de l'avenue Marceau, plus un certain M. de Noisynève, arrière-petit cousin du Noronsoff et que l'on ne put écarter. Il s'incrusta au chevet du malade pour surveiller les autres, manifesta vaguement l'intention de prévenir les parents oubliés en Russie et, après quelques discussions assez aigres, on dut l'admettre dans la rédaction du testament; mais la porte demeura fermée désormais à tout autre visiteur; et ce fut la veillée attentive et sinistre d'une bande d'oiseaux de proie à proximité d'un champ de bataille, attendant les cadavres.

Sacha était tombé dans la torpeur; il n'en sortait que pour réclamer d'une voix éteinte de l'extra-dry et du kummel en attachant sur les siens des yeux vides et vitreux, effroyablement ouverts. Sur le conseil du duc de Praxéli Odette de Beauvimeuse dégrafait parfois son corsage et introduisait la main sèche du moribond dans la tiédeur de ses seins nus; la bouche édentée du neurasthénique alors souriait. Cette absence de lucidité enchantait les héritiers. En Russie la loi n'exige pas que le testament soit écrit de la main du testateur: il suffit qu'il soit dicté en présence de témoins. La signature suffit.

On trouva un notaire. Les intéressés, sous la présidence du duc de Plesbourg, arrêtèrent la rédaction du testament. Sur les quarante millions de Noronsoff le duc s'en préleva quinze. Dix furent dévolus aux Narimoff, dix aux Beauvimeuse et cinq à cet intrus de Noisynève qu'on n'avait pu éviter; mais, entre temps, l'état du malade empirait d'une façon alarmante. Du jour au lendemain il tombait dans le coma, un coma stupéfiant dont rien ne pouvait le tirer. Ils avaient trop attendu, les discussions d'intérêt avaient mangé un temps précieux, le malade et la fortune allaient leur filer entre les doigts; ce fut une consternation. Le duc de Praxéli-Plesbourg relevait les courages abattus, il avait amené avec lui, en remplacement des docteurs congédiés, un petit médecin de quartier, de son quartier à lui, qui voyait ses gens d'écuries et d'offices et au besoin les chevaux. C'était un pauvre hère sans consistance, sans grand talent aussi, voué à la médiocrité par la médiocrité même de son physique, de ses allures et de ses connaissances. Il était tout à la dévotion des Praxéli-Plesbourg qui l'emmenait, même l'été, à la campagne pour surveiller ses gens. C'est ce pauvre docteur Pasquier que le Praxéli avait établi au chevet de son cousin. C'est lui qu'il amenait, ce matin-là, parmi les autres parents attérés.

—La vérité, docteur? Il est très bas, n'est-ce pas?

—En effet, monsieur le duc, le prince n'en a plus que pour quelques heures. S'il va jusqu'à ce soir, ce sera le bout du monde.

—C'est ce que je me disais. Eh! bien, docteur, nous avons besoin de vous. Il faut, coûte que coûte, que vous suspendiez ce coma. Ce coma, il faut l'en faire sortir. Il nous faut une signature, une signature absolument nécessaire et que lui seul peut nous donner. Ne vous inquiétez pas on lui tiendra la main, j'en fais mon affaire, vous avez bien un moyen? Voyons, un réactif, que sais-je, une piqûre?

Le médecin se grattait le front, perplexe.

—Vous n'avez rien?

—Si. On peut toujours quelque chose, mais cela est très scabreux, très périlleux même. Dans l'état, où est le prince, un réactif peut le tuer.

—Le tuer, mais puisqu'il est condamné d'avance. Vous me dites qu'il va mourir.

—Mais nous n'avons pas le droit de hâter la mort, même d'un être condamné.

—Mais puisqu'il va mourir...» et Odette de Beauvimeuse s'emparait des mains du médecin.

—Il va mourir! Il va mourir! mais avec la nature on ne sait jamais! C'est invraisemblable, mais...

—Il peut en réchapper, peut-être! Docteur, seriez-vous un imbécile, me serais-je trompé sur vous?

Et de Praxéli-Plesbourg fouillait le misérable de ses petits yeux clairs.

—Voyons, réveillez le prince; il y a cinquante mille francs pour vous. Vous ne me ferez jamais croire que vous n'avez jamais fait d'avortements.

Le docteur baissait la tête, griffonnait en hâte une ordonnance.

—Vite, Alexis, chez le pharmacien en face, au plus près, faisait le duc en remettant le papier à un valet de pied et, sur un signe du duc, Odette de Beauvimeuse et Nadia de Narimoff découvraient le malade et le dressaient un peu sur son séant. Le docteur préparait la seringue.

—Voilà, docteur, faisait Noisynève en prenant le flacon des mains du valet de pied.

—Une soucoupe; très bien... là, dans le gras de la cuisse.

—Dans le maigre, vous voulez dire, pauvre Sacha!

—Bon, relevez la chemise, tenez-le bien, mesdames.

Le docteur enfonçait l'aiguille dans la chair livide et appuyait. Pssst, la caféine fusait dans un crissement bref, le malade ne bougeait pas.

—Il faudrait le piquer plus près du cœur, docteur.

—Ou à l'épaule.

—Ou dans le cou, près du cerveau.

—Vous le voulez? Soit!

Mais cette fois, subitement redressé dans un brusque sursaut, le moribond se levait tout droit sur son lit et, dans la blancheur de sa chemise, tel un spectre dans un linceul, battait l'air de ses mains pâles et puis s'abattait avec un cri, un petit cri d'oiseau qu'on étouffe, immobile et raidi dans sa nudité verte... mort.

Ce fut une stupeur. Rien ne put ranimer le prince Sacha Noronsoff. C'est ainsi que les quarante millions et les merveilleuses terrasses du domaine de Plagosnof, en Crimée, allèrent à la petite comtesse Véra Noreskine qui, la pauvre enfant, ne s'y attendait guère. Et avouez-le, cette agonie-là vaut bien celle que je lui ai prêtée dans la villa du Mont-Boron, à Nice.

Notre voiture rentrait dans les rues de Menton.

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