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Le crime des riches

LA VALSE DE GISELLE

Reading edition

Toutes nos joies sont imaginées, nos douleurs seules sont vraies.

Jean Dolent.

—Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.

Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il venait de consulter sa montre.

—Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de vous la raconter.

Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:

C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était en représentations au Burgh Theater; elle y avait dansé comme une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince héritier et de l'impératrice.

A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la danseuse par les officiers du 3e hussards blancs et présidé par le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un jeune lieutenant du 12e dragons en garnison aussi à Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations d'au-delà et d'apparitions de la morte...

... Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de vergismeinicht de vieux conte allemand.

—Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre; et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes, et vous nous en offrez, madame, l'argument le plus convaincant.»

La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres et comme phosphorescentes, pourtant.

Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:

—C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui peuvent en vivre et même se survivre.—Mais vous parlez comme un poète, hasardait le comte Bathianko.—J'en ai connu, souriait la ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des mortes qui reviennent. Les morts reviennent toujours quand on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir une morte d'amour.—Vous!—Moi et à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.—Vous avez vu?—Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice charmante. Il faut bien payer mon écot.

Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma sœur Laure était Eymann seconde. Le Burg-Theater de Vienne, pas plus que le Covent-Garden de Londres, ne nous faisaient de propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du fond. Vous avez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours ménager son directeur, et puis Laure et moi, nous aimions assez les aventures. Nous en avons gardé le goût.

Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs, elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin jonquille (nos costumes même du troisième de Don Juan, sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses, très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.—Non! Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»

Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer, mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé, et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où il ne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce vieux maniaque l'amant de Fanny Essler, car les aventures de sa jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune la valse de Giselle. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre. Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»

Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante francs par mois!

Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»

A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le temps que je vous vois pousser.—Nous aussi, nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.—Oui, nous sommes de vieilles connaissances.»

Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie serait mentir! Le souper était servi au premier, dans un immense salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné: Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux complétaient le menu.

Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous, surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos qu'à la jeunesse de nos épaules.

Tout à coup le marquis se levait et, repoussant son assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette valse de Giselle?—A vos ordres, monsieur le marquis, mais.... la musique?—Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.

O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse de Giselle, cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée de choses d'autrefois!

Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont le côté impersonnel et mécanique était encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.

Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il rappelait ma sœur.

Laure prenait ma place, le motif de Giselle s'égouttait toujours et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à danser.

Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les attitudes et les appels de bras de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec des yeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que moi je ne voyais pas.

«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et fixes dans la direction du miroir.

Il dormait!...

—Partons ne restons pas là, sœurette!»

Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte. Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon tiré, trouvions dehors le coupé du marquis.

Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.

Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups.

Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.

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