LYS D'ALLEMAGNE
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—Il y a pis que la peur de mourir: il y a l'horreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois dans le luxe apparent de ces somptueuses villas!
Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.
Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites et des villas princières; la promenade des Anglais bifurque et devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de guinguettes et de murs de jardins; à droite, un simple bord de mer longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pêcheurs.
Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un perpétuel halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux panorama de Nice indolemment couchée au pied de ses montagnes et déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrat y apparaît, entamant de son éperon verdâtre le bleu moiré du large.
Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.
—Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et finissent par tomber dans le domaine public.
Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une personnalité princière: Le jeune ménage, le mari et la femme menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins: deux «musicantis» cueillis dans une des innombrables Réserves de la Riviera. Les Blukenstarishaen les avaient attachés à leurs personnes pour couper de tarentelles et de «canzone» napolitaines les heures un peu longues des repas... Cette musique de table dégénéra vite en musique de chambre. La princesse, très négligée par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaissante au bel Italien d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna prudemment la frontière; et de Vintimille, en échange de sa correspondance, demanda la forte somme à la princesse.
Un post-scriptum machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Vintimille que ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne, avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les dialogues du Banquet. Les associés de Vintimille prévinrent le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les élucubrations du prince et la correspondance de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au grand chancelier même du roi ou à un des principaux journaux de l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur choix.
Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore intact, dans les petits États allemands. En cas de scandale, si le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en Cour de Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans un couvent; le prince, lui, serait certainement prié de résider à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de grec.
Les Blukenstarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à Venise. La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient de l'hôtel Dancelli descendus à une casa privata du quartier de l'Ospedale. La duchesse de Manheimberg s'y était suicidée. La dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux mois auparavant, le consul de Genève, pour une visite rendue, à l'hôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs l'attitude indiquée par la famille.
C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse jeune femme avait trouvé l'accueil le plus insultant et les visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une chimérique chevauchée de ballade et de conte
Si tu veux, faisons rêve, Montons sur deux palefrois, Tu m'emmènes, je t'enlèves, L'oiseau chante dans les bois.
la triste adultère avait rencontré partout sur son passage l'hostilité menaçante et l'effroyable ostracisme imposés, il y a quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de ses plus grands poètes. Pour l'infortunée princesse Thyra la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'outre-Manche vis-à-vis d'Oscar Wilde.
Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée au doigt, suivie même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse de Mainheimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot d'ordre donné par la Cour de Thuringe, l'Allemagne en déplacement avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide final dans le galetas de Venise.
Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet Ospedale dont le quartier moisi avait abrité leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de l'exhumation de sa maîtresse; on l'arrachait tout grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse de Thuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en Allemagne de regarder de trop près les princesses.
De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année même de leur mariage. La princesse Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.
La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppement de leurs œillades câlines, le charme dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.
Deux «musicantis»! Lui, le fils d'un chancelier, elle, une princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés par la frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement dessillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le prince et la princesse rejetés dans les bras l'un de l'autre par la conscience du même péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé, s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils allaient descendre.
Deux enfants! car lui n'avait pas vingt-six ans, et elle en avait juste dix-neuf.
Ah! cette Riviera, cet admirable pays, cette côte enchantée dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotés dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos d'oliviers.
La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son mistral.
C'est l'âpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la fièvre permanente bercée dans ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes pour pleurer.
Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.
Éperdu devant l'impossibilité de se procurer du jour au lendemain les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.
Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien!
Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre.