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Le crime des riches

MADAME DE NEVERMEUSE

Reading edition

I

MADAME DE NEVERMEUSE

Le rideau tombait sur le second acte de Sigefried. Le divin inconscient, qu'est le héros de Wagner, venait de s'enfoncer, extasié et ravi, dans l'enchantement de la forêt; le chant de l'oiseau magique l'avait illuminée..., et parmi la clarté des feuilles, à travers les ténèbres odorantes et vertes des hêtraies, des clairières, des sources et des étangs, tous les murmures, toutes les voix et tous les souffles aussi, dont est tramé le silence des bois, se répercutaient délicieusement en nous, musique élémentale orchestrée par le génie, qui est aussi une des forces de la Nature.

De Bergues, qui s'était retiré tout au fond de la loge pour mieux sentir, loin de la scène, descendre et couler en lui les ondes sonores du drame, se levait et venait s'asseoir auprès de nous.

—Le fils de Sigemound est parti, mais il n'a pas tué tous les dragons Fafner. Voyez, quelques monstres nous restent: une vraie collection de Muséum. C'est plusieurs opéras de Wagner qu'il faudrait pour assainir cette salle! Les avez-vous comptés? Mais regardez plutôt.

Et, d'un geste horrifié, il embrassait le pourtour des premières et des secondes loges.

A quoi Hector de Grandgirard:

—En effet. Il y a ce soir quelques gargouilles en rupture de cathédrale!

—Et remarquez ce que je vous disais l'autre jour sur cette étonnante société de la Riviera: pas un homme. Convainquez-vous de visu. Voyez-vous un jeune homme dans ces loges? Non, rien que des aïeules et des vieux messieurs, et les vieux messieurs paraissent les plus jeunes. Ils ne sont, eux, ni maquillés, ni teints.

—Pardon. Dans cette loge, il y a deux jeunes gens.

—Oui, mais il y a une jeune fille, et cette jeune fille représente huit cent mille francs de dot. Aussi c'est la seule loge, où il y ait des moustaches de vingt-cinq ans.

—Conclusion?

—Les temps sont durs, la lutte est âpre et il faut vivre.

—Très jolie, d'ailleurs, la jeune fille!

—Très jolie. La mère est Russe, le père Italien.

—Ah!

—Fleur de Cosmopolis, millionnaire et nihiliste.

Grandgirard avait pris une jumelle; il fouillait attentivement des yeux le premier rang des loges:

—Le fait est qu'il y a des figures extraordinaires—et, tout à coup, arrêtant sa lorgnette dans un geste de stupeur—oh! celle-là admirable! Qu'est-ce que celle-là?

C'était, paradant au milieu de la grande loge officielle, celle dont l'encorbellement surchargé de guirlandes concentre tous les regards dans le cadre doré de ses hautes colonnes, une étonnante poupée, on aurait dit, surgie d'un conte d'Hoffmann.

La face d'un ovale parfait et d'un ton de pastel s'auréolait de bandeaux de soie floche, d'un blond si invraisemblable et si doux, que les fabriques de Lyon seules avaient pu les fournir.

Coiffée à la jolie femme, cette imprévue beauté émergeait, épaules nues, d'un énorme boa de plumes bleu pâle, mais un boa si impondérable et si flou qu'il parachevait à miracle cette Olympia des brumes. L'élégance des bras minces haut gantés de suède blanc, la longueur d'une nuque pliante et la maigreur de la poitrine en faisaient à la fois un Gavarni de chlorose et le plus vague des Constantin Guys.

Datée comme un dagueréotype, cette aïeule aux langueurs de poitrinaire, mais aux raideurs d'automate, obsédait comme une apparition. Spectre ou poupée?

Son âge? Seize ans peut-être et sûrement plus de soixante-quinze. Avec cela une indéniable aristocratie, un dédain absolu de toute l'assistance et une façon d'écouter le Wagner, de profil et le buste incliné, oh! très peu, en avant, une impertinence d'attitude, que Balzac eût voulue à la duchesse de Maufrigneuse!

D'ailleurs absolument seule dans cette loge et s'y détachant si vaporeuse sur le rouge assourdi des tentures, si macabre aussi par le bleuissement du boa et le faisandage des chairs, si artistement et prestigieusement spectrale, que nous nous taisions tous dans l'émotion que l'on a devant un chef-d'œuvre.

—En effet, admirable! Quelle illustration pour le roman de d'Aurevilly! Ce qui ne meurt pas.

—Oui, car c'est mieux qu'une nature morte, c'est la Mort qui se prolonge dans la Vie.

—Et non la Vie qui s'attarde dans la Mort. Tu viens de dire, sans t'en douter, Hector, une vérité profonde. Si tu connaissais la vie de cette femme, tu verrais quel prodigieux symbole elle résume dans cette jeunesse immobile et figée. Regarde bien cette fragilité, cette maigreur de phtisique guettée par les courants d'air et par les mauvaises fièvres, et cette pâleur déjà estompée par l'ombre de la Mort!... Eh bien! cette agonie vivante à la résistance et la solidité d'une tige de fer. Cette moribonde a une telle intensité, un tel désir de vivre qu'elle a enterré tous les siens. Père, mère, frères et sœurs et jusqu'à deux maris, cette apparente faiblesse a usé et limé toutes ces existences. Tous ont passé leur vie à trembler pour la sienne.

Sa santé délicate, sa minceur diaphane, tout, jusqu'à sa frêle poitrine secouée chaque hiver d'une opiniâtre toux, les ont, d'années en années, consumés d'inquiétude, exténués d'alarmes. Ils ont toujours craint de la perdre et, dans l'hypnose de ces grands yeux hallucinants de fièvre, ils ont vécu dans l'angoisse et la transe jusqu'à en mourir; car, vous le savez tous aussi bien que moi, il n'y a que les gens bien portants qui trébuchent dans le gouffre. Les vrais malades ne meurent pas: ils se soignent.

Jusqu'à quarante ans, elle a fait le désespoir de toute une famille intéressée à une beauté qui lui assurait fortune et situation, car cette beauté pastellisée a été adorablement jolie.

Née pauvre, elle fut successivement poussée par les siens dans de riches alcôves, officines de bien-être et de luxe pour des ribambelles de frères, de sœurs, de neveux et de petits-cousins. Le mariage, d'ailleurs, légitima toujours l'équivoque de ces opérations familiales. Mme de Nevermeuse fut une courtisane légale. L'étude de notaire et la sacristie furent invariablement le vestibule de ses chambres d'amour.

Ses deux maris morts et les huit millions réalisés, cette fragilité flottante au-dessus de deux veuvages vit se modifier et changer tout d'un coup les sentiments de son entourage. C'est le triste apanage de l'argent: il corrompt tout. On avait craint de la perdre, on désira la voir mourir.

Mme de Nevermeuse, hier encore parente enrichissable, était devenue testamentaire.

Jusque-là elle avait eu des frères, des sœurs et des neveux: elle n'eut plus que des héritiers. Elle devint la tante Nevermeuse, mais une tante décidée à faire longtemps attendre sa succession. Elle fit mieux.

Elle quitta Paris et, prudente, entreprit de grands voyages. Elle mit des centaines et des centaines de lieues entre elle et les indigestions, suite inévitable des grands dîners de famille, et les accidents de voitures et d'autos des promenades concertées et des parties de campagne. Elle devint nomade; des dames de compagnie embellirent sa vie. Elle se refusa toujours au dévouement des cousines pauvres et des neveux fervents, mais très manégée, en femme avertie par l'expérience, elle se garda bien de rompre avec ses plus lointains arrière-petits-cousins; ceux-là seuls pouvaient la défendre contre ses parents plus proches. Dans les familles unies on a toujours la tentation d'enfermer en d'admirables maisons de santé, pour les contraindre à se soigner enfin! les vieilles parentes fortunées, imprudentes et délicates. Mme de Nevermeuse connaissait les siens. De Séville, où elle s'attardait au printemps, et de Venise, où elle passait l'automne, elle ne cessa d'entretenir avec tous une adroite correspondance. Elle y dosait de savantes promesses de testament.

Et, nuancées d'espérances, des lettres intermittentes entretenaient tous ses alliés dans la haine des uns des autres et la tendresse intéressée de cette bonne tante de Nevermeuse. Tous séparés d'elle par des détroits, des chaînes de montagnes et des mers, cuisaient doucement à distance dans l'illusoire attente des millions à venir, des millions à toucher et qu'ils ne toucheraient jamais, car, écoutez bien ceci, Mme de Nevermeuse a tout placé en viager.

Moins pour s'assurer une vieillesse luxueuse en doublant ses rentes que pour éviter de fâcheuses dissensions autour de son cercueil, propriétés et valeurs, elle a tout réalisé, tout vendu à fonds perdu et, son revenu ainsi triplé lui permettant d'être très généreuse et d'envoyer de temps à autre le sensationnel cadeau à qui de droit, était-elle au moins sûre des larmes de regrets. Ah! elle serait pleurée quand elle quitterait ce monde!

On dirait que le hasard a le respect de ceux qui n'ont plus à redouter ses coups.

Vieille, immensément riche, le cœur sec et momifié dans son effrayant égoïsme, telle une conserve inaltérable, elle a vu s'éteindre un à un autour d'elle tous les parents, les proches comme les éloignés, qu'elle espérait frustrer de ses millions. Une invisible machine pneumatique a fait le vide autour d'elle.

Comme indurée dans son effarante solitude, elle leur survit à tous. Elle est celle qui ne meurt pas.

Consciente des convoitises qu'elle allumait, elle les a tous vus partir sans une larme. C'est une joie féroce chez certains vieillards de constater la mort des autres autour de leur verte sénilité. Mme de Nevermeuse est de cette race-là. Heureuse d'être sans enfants, heureuse d'être sans famille, elle a pris plaisir à compter les coups qui décimaient les siens, et croyez que, la nuit, après l'opéra ou l'opérette où elle va tous les soirs, ce lui est une joie en se mettant au lit de songer que sa mort n'enrichira personne et qu'elle, la septuagénaire endurcie, elle est seule, seule échappée à l'hécatombe et qu'elle a enterré les siens.

Elle n'a pas oublié que sa jeunesse sacrifiée a longtemps fait vivre et longtemps entretenu tous ces morts. C'est sur sa beauté, exploitée et poussée dans de riches alcôves conjugales, que tous ces disparus avaient étayé leur fortune, et c'est la rancune, depuis près de soixante ans amassée en elle-même, qui lui met aux lèvres ce sourire immuable.

Sourire de poupée, mais de poupée macabre figée dans une triomphante survie d'au-delà!

Mme de Nevermeuse n'a jamais aimé personne. Instrument docile entre les mains d'une famille cupide, elle a usé deux maris pour en recueillir successivement les millions, puis, veuve, elle a usé dans l'angoisse et l'attente vaine tous les héritiers intéressés à la voir mourir; et c'est ce cœur sans secousse qui lui a fait ce front sans ride..., car dans sa maigreur transparente et le faisandage de ses fards, cette ancestrale poupée est encore jolie, d'une joliesse de morte embaumée et d'automate de grand sculpteur!

Et c'est la sécheresse admirable de cette nature sans sensualité et sans cœur qui la fait si délicieusement vaporeuse, impérieuse et planante.

Mme de Nevermeuse surnage, délicate, hautaine et floue, tel un pastel au-dessus de soixante ans de décès et de deuil.»

L'orchestre entamait le prélude du troisième acte; de Bergues regagnait le fond de loge et du même coup nos trois lorgnettes abandonnaient le pastel vivant et l'énorme boa de plumes bleues qu'elles fixaient.

Nous écoutions de nouveau Siegfried.

II

LE MASQUE DE BEAUTÉ

Mme de Nevermeuse, née Alice Mantelot, en premières noces lady Asthiner, était la quatrième fille d'un vague homme de lettres que ni le théâtre ni le journalisme n'avaient fait riche. Six petits Mantelot, quatre filles et deux garçons, pullulaient dans le petit appartement, dont il fallait déménager tous les dix-huit mois parce que devenu trop petit. Mme Mantelot donnait tous les ans à son mari un nouvel héritier, et, à chaque déménagement, la famille Mantelot montait d'un étage. Et Mme Mantelot mère, aujourd'hui boursouflée de lymphe et déformée par ses maternités généreuses, se lamentait le long des jours: le budget du ménage se grevait d'heure en heure, et, seul, le prix de la copie du père Mantelot ne montait pas. Elle baissait même, la copie du pauvre homme; elle baissait comme son talent, qui n'avait jamais été supérieur et qui diminuait de jour en jour, usé et étouffé par les tracas d'argent, les criailleries de Mme Mantelot et les récriminations de ces demoiselles.

On ne songeait qu'à la robe dans l'intérieur Mantelot, la robe qui, en mettant en valeur la taille de ces demoiselles, leur ferait pêcher le mari bien renté qui remettrait à flot toute la famille. C'était, de l'aube au soir, des discussions sans fin sur la coupe d'un manteau, la forme d'une manche, le retroussis d'une paille, le nœud d'une bride et le mouvement d'une plume; et ce pauvre M. Mantelot ne pouvait pénétrer dans le petit réduit, qu'on lui avait assigné comme cabinet de travail, sans déranger des patrons et des journaux de mode empilés sur sa table, et, au hasard des sièges, des pièces d'étoffes, coupons, échantillons, et des lingeries et des cartons posés dans tous les coins.

Des occasions! Ces dames avaient toujours trouvé des occasions. Des magasins de nouveautés, où elles passaient leurs journées, elles rapportaient toujours des soldes acquis à des prix invraisemblables, et ces bons marchés-là obéraient d'autant le budget. C'était l'ordinaire du pauvre homme qui en souffrait, sa garde-robe aussi, car depuis plus de trois ans qu'il traînait le même pantalon et la même redingote, ces demoiselles, elles, moulées dans des étoffes si minces qu'on les aurait cru vêtues de papier, promenaient hiver comme été d'extravagants attifages.

Sveltes à souhait, l'estomac déjà délabré par des nourritures étranges et économiques, et condamnant leur pauvre père à des menus de dinettes, elles couraient les matinées, les spectacles gratuits, les bals d'hôtel avec une frénésie digne d'un meilleur sort, menées dans cette tourbillonnante rotation de toupies par l'ardeur inlassable de Mme Mantelot.

Et les demoiselles Mantelot ne se mariaient pas.

Tel était l'état d'âme de ces demoiselles et telle était la situation du ménage, quand la famille Mantelot, changeant d'appartement pour la huitième fois, venait s'installer dans un cinquième au fond de la cour de la rue Pigalle. Les Mantelot quittaient la rue d'Assas. Au dire de Madame, le Luxembourg ne valait rien pour le mariage: on n'y croisait que des étudiants en mal d'aventures ou des rapins pauvres comme Job. Le Parc Monceau et les Champs-Élysées étaient bien plus fertiles en heureuses rencontres: c'était le quartier des millionnaires et des sportsmen, et M. Mantelot, toujours débonnaire, avait accédé au désir de Mme Mantelot.

Le pauvre mobilier des Mantelot et les cartons à chapeau de ces demoiselles prenaient donc le chemin de Montmartre; une moyenne voiture de déménagement y suffit.

Alice Mantelot allait sur ses dix-neuf ans; c'était la plus jolie des quatre Mantelot, c'était la plus jeune aussi, et Mme Mantelot fondait de grandes espérances sur le physique de sa cadette: «Si celle-là n'épouse pas un prince, c'est que les hommes sont devenus aveugles et qu'il n'y a plus de justice sous la calotte du ciel!» Mme Mantelot avait la fâcheuse habitude d'exprimer ses opinions dans des tours de phrases empruntés à sa concierge. Alice Mantelot était d'une coquetterie et d'une futilité de poupée, encouragée en cela par l'exemple de sa bonne mère.

Ces dames Mantelot adoraient donc les plaisirs gratuits et les occasions de se faire voir; elles n'étaient pas depuis quinze jours dans le quartier qu'on les incitait vivement à aller visiter la chapelle ardente de sir William Asthiner. C'était la curiosité du huitième. On n'avait qu'à se faire inscrire chez le concierge de l'hôtel Asthiner, rue de Berlin, et on se présentait le lendemain dans la matinée, de onze heures à midi, ou dans la journée du dimanche. Tout Paris avait déjà défilé devant le catafalque de lady Asthiner; la chambre ardente et ses quotidiennes folies d'illuminations et de fleurs étaient même notées dans certains guides pour l'étranger, et il n'était pas rare de rencontrer là des trôlées de touristes pilotés par quelques pisteurs d'hôtel.

Ce lord William Asthiner était un vieil Anglais maniaque et millionnaire—oh! combien de fois millionnaire!—qui n'avait jamais pu se résigner à la perte de sa femme. Lady Georgina Asthiner, avait été, paraît-il, une des plus jolies femmes du Royaume-Uni. D'origine irlandaise et sans fortune, elle avait été épousée, toute jeune fille, par lord Asthiner, déjà vieux et d'autant plus affolé de tant de beauté et de fraîcheur.

De larges yeux de violette dans la pâleur éblouissante d'un visage mat et charnu comme un pétale de camélia, la mobilité passionnée de deux narines vibrantes et délicates, et, sous de lourds bandeaux d'un blond fluide, la bouche la plus puérile dans la stupeur un peu figée des lèvres qui s'écartent. Du reste, lord Asthiner l'avait épousée malgré sa famille, son entourage et tous. Son bonheur avait duré dix ans. Dix ans il avait promené, l'hiver, cette radieuse jeune femme de capitale en capitale, et l'été, de villes d'eaux en villes d'eaux, pour l'installer, l'automne, dans quelques-uns de ses châteaux de Galles ou d'Ecosse, à l'inévitable moment des chasses.

Ça avait été l'ivresse d'une maturité déjà lourde tout à coup fleurie d'un invraisemblable amour; et puis l'épouse adorée était morte, fanée, usée, flétrie, on eût dit, dans sa jeunesse par cette desséchante passion de vieillard.

Lady Asthiner était morte à Londres, en pleine season, dans la somptueuse demeure qu'ils habitaient dans Piccadilly. Et la douleur de lord Asthiner avait été immense.

Halluciné d'angoisse, en vérité à demi fou, il avait d'abord songé à faire embaumer la morte et à la soustraire à la loi commune de la sépulture; il avait manifesté le désir de garder ce corps idolâtré auprès de lui et de vivre désormais en tête à tête avec ce cadavre. Mais on ne va pas contre l'ordre établi. Dans tous les pays du monde l'homme si puissant, si riche qu'il soit, doit se soumettre au fonctionnement du cérémonial funèbre.

L'obstination de lord Asthiner à conserver la défunte quand même dans son logis avait dû céder devant une intervention de la police: les funérailles eurent lieu, écrasantes de magnificences. Londres se souvient encore de l'apparat déployé aux obsèques de lady Asthiner; mais une sorte de folie funèbre s'était emparée du cerveau du veuf.

Il n'avait pu dérober au tombeau la chair de joies et de regrets de son Irlandaise, il eut la macabre idée d'en garder auprès de lui la presque vivante effigie. Londres n'est pas pour rien la ville du musée Tussaud. Lord Asthiner commandait au cirier le plus en vogue d'alors, à Georges Hennet, la cire grandeur naturelle de la défunte. Le modeleur s'installait auprès du cercueil de lady Asthiner, et dans la chambre mortuaire il cueillait, pour ainsi dire, d'entre les fleurs amoncelées, l'impressionnante et exacte ressemblance du cadavre.

Hennet fit une lady Asthiner étendue, les yeux clos, les longs cils de ses paupières en ombre portés sur l'ivoire transparent des joues, une lady Asthiner moins morte qu'endormie, plus belle encore peut-être dans son sommeil par le caractère grandiose de tous ses traits au repos. Les lourds cheveux de la défunte, coupés par une main hardie, ornèrent le front de la poupée. Lord Asthiner en extase assistait, les mains jointes, à cette lente éclosion d'un fantôme et, le cercueil une fois refermé sur la vraie lady Asthiner, puis descendu dans le caveau de famille, le vieux maniaque installait la lady Asthiner de cire dans une identique bière, doublée de satin blanc, comme l'autre; et la poupée funèbre prenait la place du cadavre sur le catafalque, laissé tel quel, au milieu des tentures de deuil, des cires allumées et des gerbes de lis, d'iris noirs et d'aromes échafaudés autour.

Et la vieille demeure se changeait en chapelle ardente. Retiré derrière les persiennes closes du logis familial, lord Asthiner y vivait seul, en tête-à-tête avec la poupée. Épris d'un vain simulacre, il se plaisait à prolonger l'illusion de ses regrets dans un décor, tous les jours renouvelé de cierges et de fleurs; et pendant des mois il fit ainsi la veillée à une morte illusoire, atrocement heureux de sentir saigner la plaie de son vieux cœur, comme si l'aimée était morte de la veille; puis, un beau jour, lassé de mener ainsi seul le deuil de sa vie, ce deuil, le vieux fou voulut l'imposer au monde. Il ouvrit toutes grandes les portes de son hôtel, et la curiosité des artistes d'abord, celle de la fashion ensuite et puis l'indifférence amusée de la rue furent invitées à venir contempler la belle lady Asthiner dans le satin brodé de son linceul, sous les clartés de six cent mille francs de colliers et de perles, dans le cadre effarant et tragique des chandeliers d'église et des monceaux de fleurs.

Et puis, un autre beau matin, le maniaque en eut assez d'étonner ses compatriotes. Il eut la fantaisie d'aller promener en France sa poupée et son deuil; il louait l'hôtel de la rue de Berlin venait y installer son décor funèbre, sa morte de cire, sa peine inconsolable et surtout son orgueil; et tout Paris défila devant le catafalque de lady Asthiner, comme avait défilé dans Piccadilly tout le snobisme de Londres.

C'est ce puffisme à la Charles-Quint qu'allaient visiter un jour ces dames Mantelot. Elles entraient dans l'hôtel du vieil Anglais du même pas dont elles seraient entrées au Musée Grévin; c'était une poupée comme une autre. Pourtant la mère et les filles eurent un coup dès le seuil. La somptuosité des étoffes, la magnificence et la rareté des fleurs, quoique estimées par elles au plus juste prix, les plongèrent dans une admirante stupeur.

—Il y en avait pour de l'argent! Cet Anglais devait-il être riche!»

Alice Mantelot ne quittait pas des yeux les perles et les diamants de lady Asthiner.

Il n'y a pas loin de la rue Pigalle à la rue de Berlin. Ces dames Mantelot revinrent souvent visiter la chambre ardente. Le luxe de ces fleurs toutes fraîches, de ces cierges toujours renouvelés les ravissait.

Un jour à déjeuner (on était allé le matin voir la poupée de la rue de Berlin), Marguerite, l'aînée des Mantelot, tout en pelant une poire, s'avisait de remarquer une étrange ressemblance.

—Dis donc, maman, regarde donc Alice. Elle ne te rappelle pas quelqu'un?

—Qui ça?

—Moi, ça me saute aux yeux. Cherche.

—Explique-toi. Une devinette! Je déteste ces manières-là, tu sais.

—Mais une personne que nous avons vue ce matin, lady Asthiner, la morte de la rue de Berlin. Mais c'est tout à fait la même figure. Elle a les mêmes cheveux. Mais ce n'est pas possible, Alice, tu as changé ta coiffure... Ah! ça, mais?»

La cadette des demoiselles Mantelot avait, en effet, changé sa coiffure. Elle avait remarqué qu'une persienne s'entre-bâillait au rez-de-chaussée, chaque fois qu'elle et ses sœurs sortaient de l'hôtel de la rue de Berlin, et, derrière cette persienne, la fine mouche avait très bien distingué une face blême de vieillard. Alice Mantelot portait maintenant ses longs cheveux en bandeaux, comme l'effigie en cire de lady Asthiner.

Le fait est qu'Alice rappelait à s'y méprendre la poupée de la rue de Berlin. Comment Mme Mantelot ne s'en était-elle pas avisée plus tôt! La mère et les filles échangeaient un regard complice. Ces dames prirent désormais tous les jours le chemin de l'hôtel Asthiner; on prit même l'habitude d'y laisser Alice agenouillée, en contemplation devant la morte. Elle demeurait là, durant des heures, comme en extase, travaillant une funèbre ressemblance dans la tension de tout son être et de son joli visage offert de profil, et il n'était pas rare qu'un vieux monsieur ne vint rôder à pas de loup autour de la jeune fervente, fervente d'une beauté dont elle semblait l'héritière. Mais le vieux monsieur, comme épeuré, tournait et tournaillait à pas menus autour de cette ardeur adorante et ne se déclarait pas.

—Comme elle était belle! se hasardait à dire un jour la jeune fille, au moment où elle sentait haleter derrière elle le souffle du vieillard.

Alors, lui, avec un élan brusque:

—Et comme vous lui ressemblez!

—Moi, je lui ressemble! Et à qui?

Et Alice Mantelot jouait l'étonnement.

—Mais à elle! à elle! Je l'ai connue, moi, je suis lord Asthiner.»

Et le vieil homme bégayait, et la jeune fille de dire son culte, son admiration, sa véritable religion pour la morte. Comme elle était belle! Comme elle avait dû être aimée! Et quelle bonté, quelle angélique douceur répandue sur ce visage!

Et le veuf l'écoutait avec ravissement.

—Mais moins belle que vous! moins douce que vous! C'est elle plus jeune, que je retrouve. Dieu a permis cette ressemblance. Le ciel est bon.»

Et ils se quittaient enchantés l'un de l'autre.

Et ce fut l'idylle sénile, la machiavélique intrigue ourdie autour de ce vieillard. Alice Mantelot revint encore deux ou trois fois, mais toujours accompagnée. Elle avait présenté sa mère et ses sœurs à lord Asthiner, et puis un jour elle ne revint plus. Mme Mantelot et ses filles aussi s'abstinrent, et, quand le vieux maniaque allumé et navré de leur disparition vint s'enquérir rue Pigalle de la santé de la jeune fille, c'est Mme Mantelot qui le reçut et, la gorge molle dans un peignoir de circonstance, la grosse dame déclarait à l'Anglais stupide qu'on avait remarqué son trouble en parlant à Alice, que ses assiduités auprès d'elle avaient fait jaser dans le quartier, que la réputation d'une jeune fille était chose fragile, qu'ils n'avaient aucune fortune, que lord Asthiner était riche, bref, qu'ils avaient dû cesser toute visite là-bas. M. Mantelot n'admettait pas que l'on pût causer sur son enfant. Lord Asthiner, tout son pauvre corps tremblant sur deux jambes flageolantes, écoutait, l'œil et la lèvre humides, secoué d'un comique bégaiement.

—Mais je l'épouse, moi, votre fille, je l'épouse. Madame, je vous demande sa main.

—Mais Alice a dix-huit ans, monsieur.

Mais lord Asthiner avait près de dix millions. Et ce fut le premier mariage de Mme de Nevermeuse.

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