LA FEMME A WILHEM
Reading edition
I
LA FEMME A WILHEM
—Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?
—Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.
—Josepha, des Folies-Plastiques?
—Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous remontons, vous voyez.
—Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement?
A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège:
—Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?
—Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle baraque?
—Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs qui a fait le coup.
—La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma chère! On a été chercher la police au moins?
—Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous verra demain matin à Armenonville?
—Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?
—Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?
—Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet.
—Moi aussi!... Bonsoir!
—Bonsoir!... Bonne chance!
Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de Neuilly.
C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid, contempler de près la misère en oripeaux des saltimbanques et se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures, furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses chapeaux de plumes et de fleurs.
Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la dernière baraque des lutteurs, à trois cents mètres environ. A travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués, tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue. Sur ce corps d'Ecce homo de l'Ecole de Bâle se dressait, étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.
Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maints Saint-Sébastien et maintes Flagellations.
Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la nuit des temps.
Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs sièges, des automobiles trépidaient sous le frein serré par la main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de l'attroupement.
De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la poitrine.
Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un commun accord professionnel et comtois, attendaient la fin de l'incident, on reprendrait après séance interrompue.
L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un véritable accordéon.
—Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme, messieurs les agents!»
Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Elle restait là les dents serrées, la paupière lourde et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:
—Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous m'ayez déjà vue ici.
—Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha!
Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:
—Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.
A quoi la femme avec des yeux de hyène:
—Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!
—Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous suivre chez le commissaire. Assez causé!
—Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine.
—Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures.
Des toilettes de cent louis pressentant un drame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi frissonnaient voluptueusement:
—Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au petit prince de Cadignan.
—La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.
Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle:
—Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame aura vue dans cette baraque.
A quoi la femme impatientée:
—Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années! Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent; mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi, madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.
—Madame!
Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.
—Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on sait?
—Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamais vue aux Invalides, pleurait presque Josepha.
—Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli métier!...
—Moi, madame?
—Oui, vous, madame.
—Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.
—Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous paierez pour elle.»
Un des agents prenait à part le directeur des arènes:
—Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer. Des scandales comme ça, il n'en faut pas.»
Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée de saint Sébastien bâlois.
—Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque, fais taire ta femme. Elle va nous attirer du vilain!»
L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement vers sa femme:
—Ferme!
A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du visage:
—C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.
Et, haussant les épaules:
—Paraît que j'ai fait erreur.»
Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade. La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.
II
EN REVENANT DE SAINT-GERMAIN
La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, comme d'une fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou.
La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air; ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et, laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses amies; elle essayait d'en préciser les détails pour les donner le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les trois.
—Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle poussait du genou celui de son mari.
A quoi l'homme assis en face d'elle:
—Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris.
—Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme.
—Mais nous arrivons à Rueil...
—Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien dormi.
—En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, maintenant. Où sont mes roses?
—Les voici, madame. J'avais pris le bouquet pour...
—... M'éviter la migraine. Vous êtes un ami. Rendez-les moi, nous approchons de Paris.»
Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur des pétales charnus.
—Mais nous sommes au rond-point des Bergères!... Je croyais que les autres devaient nous attendre!
—En automobile! Ah! vous connaissez bien les chauffeurs! Il y a beau temps qu'ils sont à la fête de Neuilly.
—Nous les rejoignons, Gontran?
—Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, moi, je trouve le gros Huchard et la petite Mme Astorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas votre avis, Durtal?
—En effet, ils sont un peu «Grenouillère». Huchard doit être né à Bougival.
—Mais il était convenu qu'on ferait la fête ensemble.»
Et la voix de la jeune femme traînait, soudain boudeuse:
—Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête auvergnate.
—Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux.
—Comment, dangereux?
—Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que cela vous impressionne!
Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route:
—Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle. La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût du public.»
A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son mari:
—Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête. Avec toi on ne peut jamais s'amuser.»
Alors, le mari:
—Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou les cochons des manèges?
—Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.
—Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne serait-ce que pour les domestiques.
La jeune femme respirait bruyamment.
—Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis, les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants. Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.
—Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.»
La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise, la rougeur incandescente d'un métal en fusion débordant d'une cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile; des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait un cri.
—Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment?
—Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!
—Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les autruches; mais il y a d'autres baraques.
Alors, la jeune femme insinuante:
—Vous me permettez les lutteurs?
—Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez Marseille.
—Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir—et, scandant chaque syllabe—je veux m'arrêter à la baraque Grosbois, celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les demoiselles sont folles.
—Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la maîtresse de ce lutteur.
—La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié légitimement.
—Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme qui vous intéresse?
—Les deux.
—Le ménage alors.»
A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:
—Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien engueulé et giflé la grosse Josépha Baster.
A quoi le mari mis en cause:
—Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse de son mari au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change des habitudes de notre monde.
—Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la connaître?
Et lui, amusé du ton agressif:
—Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant la seconde baraque des lutteurs.
—Bien, monsieur.
—Vous êtes contente, ma chère?
Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari:
—Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg? demandait-elle à son autre compagnon de route.
—Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre. Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoir quelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée de derrière la tête.
—Quelle rosse vous faites!
—Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout.
—Alors, cet homme n'est pas beau?
—Si. Il est beau, mais sans plus.
—Voyons, es-tu tranquille, ce soir? tu vois bien qu'elle n'est pas revenue.
—La grande! non, elle n'a pas osé rebiffer; mais les autres, tu ne les vois donc pas? Elles te dévorent toutes des yeux.
—La jalousie te rend loufe! Regarde donc s'il y en a une qui me parle, maintenant!
—Oh! ce n'est pas l'envie qui leur manque; je suis dans la foule, je ne perds pas un de leurs mouvements. Elles ont peur, elles me savent là. L'affaire de l'autre soir a fait du bruit.
—Quelle gosse tu fais, la môme!
—Oh! c'est que la première qui rebiffe, je ne la raterai pas, celle-là! Je n'ai pas quitté la ferme, les vieux et le pays pour qu'on te prenne, mon homme. Tu es bien à moi, comme je suis bien à toi. On m'écraserait plutôt la tête! Je défends mon bien.
—Tu m'amuses. Tu sais bien que je n'aime que toi, Thécla. T'ai-je jamais trompée, depuis que l'on roule les champs de foire ensemble?
—Et que tu as raison, car, si tu me trompais, je ne te raterais pas. Pendant que tu dormirais, là, au cœur, je sais la place.
—Brave nature! Et, tu sais, ne me rate pas, car, si tu me ratais, je ne te raterais pas après.
—Eh! Wilhem, en parade, on commence! faisait une voix.
—On y va, voilà! on y va! A tout à l'heure, la môme.
Et le lutteur, attirant contre lui la femme qui, d'une voix sourde lui parlait et l'adjurait dans l'ombre, l'embrassait longuement sur les lèvres: une brusque étreinte, un baiser de passion éperdue, où la femme frémissante demeurait comme agrafée à la bouche de l'homme, et le lutteur, rajustant son peplum rouge sur la nudité de son torse, regagnait en deux enjambées les tréteaux de la baraque Grosbois.
—Attends-moi chez le marchand de vins, chérie, au lieu de t'énerver dans la foule. Tu te manges les sangs à regarder toutes ces poupées, et puis, tu sais, Grosbois aime autant qu'on ne te voit pas rôder devant la parade. C'est la dernière séance, chérie. A tout à l'heure.
—Un gant, qui veut un gant, messieurs les amateurs? vociférait avec des gestes de matamore M. Alphonse lui-même, le directeur des Arènes Grosbois.
—Ah! nous étions bien sûres qu'on vous retrouverait ici. Bonsoir, comte. Bonsoir, comtesse!»
Tout un groupe de femmes élégantes, manteaux de drap pâle brodés et rebrodés et volumineux chapeaux de gaze de tulle noir, faisait une ovation bruyante à la comtesse de Farandeuil; toute une escouade d'hommes en habit s'empressait autour de la jeune femme; on secouait la main de Durtal et du comte. La victoria venait de s'arrêter devant la parade de la baraque Grosbois. Trois automobiles y stationnaient déjà sous pression.
—Il y a longtemps que vous êtes ici?
—Nous! un bon quart d'heure. Nous avons déjà fait la Ferme auvergnate et deux tours de toboggan.
—Pas trop cahotée sur cette route du Pecq, comtesse?
—Mais non, mais non.
—Et quelle fraîcheur délicieuse! Une nuit idéale.
—Enfin, vous voilà, c'est l'important. Nous allons voir cet homme extraordinaire.
—J'ai bien vu le moment où je ne le verrais pas. Le comte ne voulait plus venir.
—Vous me calomniez, ma chère.
—Naturellement. Mais où est-il, cet homme admirable?
—Là; tenez, il sort de la baraque, au coin, à l'autre coin.
—En effet, il est superbe. Et c'est pour lui que Josépha Baster...
—Pour lui-même.
—Steinberg a raison: c'est un Holbein.
—Nous entrons?
—Est-ce bien nécessaire?
—Mais si, mais si, il faut le voir lutter.
Toutes les femmes s'engageaient sur l'escalier.
—Et dire que sa femme est là qui nous guette et souffre dans l'ombre.
—Pauvre créature!
—Comtesse, une idée. Donnez-lui votre bouquet.
—Mon bouquet à cet homme!
—Mais oui, vos roses. Ce serait très crâne: l'hommage du Faubourg à la Beauté.
—Mais vous êtes folles!
—Vous avez peur, comtesse?
—Moi, peur!
—Je parie que vous n'oserez pas lui donner votre bouquet.
—Certainement non.
—C'est le comte qui vous gène?
—Mon mari! Ah! cela non. Gontran, vous permettez que je donne ces roses à ce lutteur?
—Je n'y vois aucun inconvénient, si ces fleurs vous gênent; mais il aimerait mieux cent sous. Vous êtes tout à fait folle, ce soir!
—Ah! je suis tout à fait folle! Tenez, mon ami.
Et la jeune femme, s'avançant vers Wilhem, lui mettait entre les bras sa gerbe de roses.
—A moi! Je suis blessée! A moi!
Et, dans la même seconde, la jeune femme s'affaissait, retenue à temps dans le vide par le bras de son mari.
—Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? Elle se trouve mal.
Un frisson de stupeur écartait le groupe des mondaines. Alors une femme hagarde, secouant au-dessus de ces visages blêmes une lame ensanglantée:
—Je me suis fait justice. Arrêtez-moi. Il y a trop longtemps que cela durait.