← Table of contents
Le crime des riches

DISPARUES

Reading edition

Encore une fête qui s'en va!...

C'était au dernier vernissage, celui de la Société nationale. La cohue grossissante des curieux, des snobs et des belles dames en mal de se faire voir nous avait rabattus, Surville et moi, dans les cryptes de la sculpture.

Dans les salles du premier c'étaient les bousculades de la foule ameutée devant les toiles classées par la critique et devant les portraits à scandale.

Le Whistler, les deux Lavery, le lord Ribblesdale de Sargent, le Barrès de Jacques Blanche, le Jacques Blanche de Simon faisaient prime. Des groupes en quête de racontars d'impressions et de bluff assiégeaient les Boldini; les La Gandara galvanisaient leur salle; les gens du monde s'abordaient, en se disant: «Avez-vous vu les Carolus?...» les artistes: «Allez donc voir les Guillaume! Une révélation, mon cher!» et les cabots: «Il faudra aller voir les Weber. Il y a un Guitry en robe de chambre rose, dans la fameuse tenue adoptée par Greuling pour lire les œuvres de...—pas de cliché!—Vous savez qui! Allez voir le rose de cette robe de chambre, un rêve!...»

Des D'Anglada, des fleurs délicieusement chimériques d'Henri Dumont, des marines savoureuses de Morrice, des fluides et lointaines Venises d'Irwil, naturellement, il n'était pas question. Ce n'était que de la peinture, et ce n'est pas la peinture que vient voir le monde du vernissage! il y a beau temps que dans cette foire aux vanités chacun vient s'exhiber et toiser de haut son voisin!

Un peu las, un peu curieux aussi, nous rôdions désemparés, Surville et moi, autour du Penseur de Rodin, honoré d'un bref regard par les nouveaux arrivants, parce que Rodin, après tout, avait été quelque peu claironné le matin dans la presse. Mais tout ce beau monde était, en effet, bien plus désireux d'aller faire des mots devant les Faunes de Latouche, les portraits d'Aman-Jean et même ceux de Bernard.

—Non, ce n'est plus ça du tout, soupirait Surville. Tout s'en va. Vous rappelez-vous quelles fêtes d'élégance et d'esprit et de snobisme aussi étaient ces vernissages au Palais de l'Industrie, et même au Champ-de-Mars?...

«Vous souvenez-vous des triomphantes entrées de «notre Sarah», au milieu de la Légion sacrée, comme les appelait Sarcey? Des mouvements de foule se précipitant au-devant de la tragédienne! Le bruit de sa venue se propageait de groupe en groupe et le public lui faisait cortège. C'était la marche à pas lents, comme d'une Reine au milieu de sa Cour, de la blonde, de la fine, de la souple, de la Divine et de l'Unique, sa petite tête auréolée d'or pâle, ses larges yeux de violette—qui furent, tour à tour, ceux de Cléopâtre et de Théodora—volontairement lointains, imprécis, sans regard?... Et toute cette parade et toute cette renommée et toute cette gloire d'alors, encensées, adulées, adorées, entourées par tout ce que Paris comptait alors de talents, de réputations, d'esprit, et d'hommes politiques, de diplomates et de sculpteurs?... Les apparitions de Sarah Bernhardt aux vernissages, mais c'est toute une époque, toute une société, aujourd'hui disparue... déjà!

«Elle était l'âme de ces fêtes, la vraie souveraine de ces jours-là. Tout Paris l'y acclamait, Paris artiste et Paris public, tous deux heureux de se trouver de plain-pied avec l'idole. L'idole n'y apparaît même plus maintenant—même incognito. Qu'y viendrait-elle faire? C'est qu'alors il y avait, en France, une autre fièvre d'art.

«La peinture, comme la sculpture, la littérature aussi y étaient moins commerciales, moins réclamières, moins mercantiles. Les marchands n'avaient pas encore envahi le Temple. Mais où sont les neiges d'antan?...»

Et Surville se dirigeait vers les salles des objets d'art, nostalgique et soupirant.

—En effet, il fait moins froid ici, faisais-je enchanté à part moi d'être enfin sorti des ténèbres glacées, où la Société nationale parque ses statues souterraines.

Mais Surville, tout à son idée première:

—Non! Ce n'est plus cela. Le bluff a tué l'enthousiasme et le peu d'illusions demeurées en nous. Quant au snobisme, devenu muffisme, il a effacé—que dis-je?—effarouché et mis en fuite la sincérité et la foi sans lesquelles il ne peut y avoir ni inspiration, ni admiration artiste... Nous avons eu les fanatiques de Burne Jones, qui était un mauvais peintre, mais un grand légendaire...

«Nous avons maintenant les pâmoisons des Américaines du Ritz devant les toiles de Boldini et les conférences cake-walk de M. de Montesquiou!» et Surville plein de tristesse s'absorbait devant les reliures de Mme Valgrenne, les yeux captivés par les nuances délicatement morbides de leurs cuirs.

Il demeurait penché sur la vitrine:

—Ceci vous console-t-il de cela? lui chuchotai-je à l'oreille.

Alors lui, mélancolique:

—Non, car je songe à une autre disparue, une figure charmante, elle aussi, et dont la présence me manque cruellement ces jours de vernissage! Elle était si gaie, si vivante, si Parisienne dans sa silhouette cosmopolite, cette petite Nadège Andramatzi, moitié Russe, moitié Roumaine, sculpteuse et modeleuse de cires, et dont la gloire naissante occupa cinq ans l'indifférence amusée de Paris.

«Nadège Andramatzi! et Surville appuyait longuement sur les syllabes comme s'il les eût voulu retenir dans sa bouche. Il semblait prendre un âpre et délicieux plaisir à presser le nom entre ses lèvres. Nadège Andramatzi! Il y a déjà quinze ans qu'elle est morte et cela ne me rajeunit pas. Morte à vingt-cinq ans! Elle qui aimait tant la vie, morte fauchée en pleine fleur avec cette belle ardeur de vivre, tout cet élan, ce bel enthousiasme, cette foi en soi, ce désir de croire aux autres, cette fièvre de connaître, d'aimer et de jouir de tout ce qui est beau, jeune et vibrant.

«C'est peut-être cette frénésie d'illusions, cette avidité de tout pénétrer et de tout sentir qui l'ont usée et finie si vite. Elle s'est brûlée à sa propre flamme, mais n'est pas ressuscitée de ses cendres, comme l'oiseau Phénix. Elle est bien morte, et les deux ou trois pâtes de verre, que possède d'elle le musée Galliera perpétuent seules son souvenir.

«Son souvenir? Qu'est-ce que ce nom de Nadège Andramatzi pour le visiteur ennuyé, entré là par hasard et promenant sa veulerie parmi la solitude des salles?

«Nadège Andramatzi! Elle a pourtant remué tout Paris à son heure... Vous l'avez bien connue, mon cher?

—En effet. Comme elle est partie vite! Trois ans ont suffi pour éteindre cette belle ardeur et rendre au néant cette jeune chair et cette jeune âme.

La maladie et la mort font des cendres De tout ce feu qui, pour nous, flamboya, De ces grands yeux si fervents et si tendres, De cette bouche où mon cœur se noya.

Et la voix tout à coup sombre:

—Vous souvenez-vous de ses entrées en coup de vent les matins du vernissage à la section des objets d'art? Elle débuchait là, escortée de Mme Andramatzi mère et du triumvirat des tantes, les sœurs de Mme Andramatzi, dévouées toutes, corps et âme, et corps et biens aussi, à la carrière et à la gloire de Nadège...,; et toute la Roumanie suivait, et toute la Bosnie et toute la Bulgarie embrigadées accourues dans le sillage de la jeune fille, en un mot toute la colonie des étrangères.

«D'une étrangère elle avait les curiosités, et, comme elle était ardente et enthousiaste, ses curiosités, elle les avait vives, impérieuses avec une pointe d'audace un peu gênante chez une jeune fille. Ainsi cette manie d'écrire à tous les hommes célèbres, cette prétention de vouloir pénétrer dans l'âme et la vie intime de quiconque lui avait plu par son style ou par son œuvre, oui, tout cela était un peu outrecuidant de prétention, de présomption aussi et frisait l'impertinence; mais cela était si jeune, si touchant, d'une si belle confiance, si puéril même, et témoignait d'une si vivace personnalité!»

—La culture du soi et l'école de Maurice Barrès! Oui, je sais et sa correspondance avec Louis de Barbarousse, l'orientaliste. La famille après la mort n'a pas su résister au vaniteux plaisir de la publier, cette correspondance! Eh bien! je l'ai lue et je l'ai trouvée piteuse. Toutes ces lettres se résument à un questionnaire adressé à Barbarousse: «Qu'éprouvez-vous? Que pensez-vous? Que feriez-vous si? Moi, j'éprouve ceci; moi, je pense cela; moi, je ferais ceci.» Et toujours à côté de la question indiscrète, une odieuse affirmation du moi, un égotisme extravagant de petite riche pénétrée de son importance, convaincue de son génie et sûre de ses millions et, dans le fond, une psychologie de professeur de sixième.

—Vous êtes sévère, mon cher, sévère et injuste, mais vous, vous détestez les étrangers et n'admettez pas l'égalité de la femme.

—Sottise! je vois la femme surtout autre que l'homme et chaque sexe dans un rôle bien différent. D'ailleurs, Nadège Andramatzi était une insexuée; aucun charme féminin. Je l'ai connue brune, sèche, un teint d'olive verte. Avec cela, je l'avoue, d'admirables yeux gris—la clarté de ses yeux était la seule joie de ce visage—mais un tempérament d'ambitieuse. Aucune émotion, aucune des sensibilités et même des sensualités particulières où se reconnaît un sexe, mais un cerveau avide de connaître, de paraître et de dominer: une enfant autoritaire et gâtée, votre petite Roumaine, et puis, je n'aime pas les «oiseaux de passage».

—Oiseaux de passage! Ah! vous êtes encore pour les frontières, frontières de patrie, de religion, de tradition et de passé! Vous êtes de ceux qui veulent éterniser à jamais tous les conflits, les conflits de races et les autres, et retarder ainsi la marche du progrès. La marche du progrès! Comme si on arrêtait les torrents!...

«Oiseaux de passage! Oui, c'était un pauvre petit oiseau d'Asie au plumage vif et bariolé, au vol plus large, au ramage plus brillant que celui des nôtres, de nos oiseaux de plaine et de forêt, un oiseau nomade venu de l'Extrême-Orient, presqu'un oiseau de légende, un peu frère de l'Oiseau qui parle et de l'Oiseau-fleur, un oiseau de passage qui a chanté trois hivers et trois étés dans Paris étonné, amusé et ravi, et puis que Paris a tué.

«Nadège Andramatzi s'est meurtri les ailes et le reste aux durs barreaux de la grande cage. Nul ne l'a comprise dans la grande ville ardente et morne, morne à l'amour, ardente au plaisir. Avide de scandales et de nouveautés, Paris l'a accueillie, puis bafouée. Paris l'a fêtée, puis calomniée, et Nadège Andramatzi est morte de Paris. Tout cela est beaucoup moins gai que vous ne le croyez, cher ami, et la courte vie de cette petite fille a droit à un peu plus d'indulgence; elle a même droit à un peu de pitié.

«La terre d'exil a gardé l'oiseau de passage et les vieux parents demeurés là-bas, en Roumanie, peuvent dire en songeant à la petite morte enterrée à Hyères:

L'oiseau s'envole, là-bas, là-bas!... L'oiseau s'envole, et ne revient pas!...

—Mais vous êtes lugubres, faisait Grandgirard tout à coup surgi derrière nous.

—Tu étais donc là? s'étonnait Surville.

—Mais oui, je vous écoutais. Je vous suis depuis cinq minutes! Ah! vous êtes gais, vous, et vous en effeuillez des couronnes. Nous ne sommes pas le jour des morts, que diable!

A quoi, Surville:

—Non, le jour des disparues et nous remuons quelques souvenirs.

Et Grandgirard concluant:

—Pauvre Nadège Andramatzi, elle a eu le bout de l'an qu'elle eût souhaité. On a parlé d'elle un matin de vernissage.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings