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Le crime des riches

III

Reading edition

LA PEUR DE MOURIR

Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais. C'était l'heure du shopping. Un déjeuner organisé au restaurant Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant l'arrivée des invités de Monte-Carlo. Un soleil cru, une mer aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient cette matinée-là particulièrement désagréable; l'atmosphère hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur spéciale de ses habitués.

Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité. Cette chose triste et touchante, qu'est la vieillesse partout ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit pareil assemblage de vieilles misses édentées, bardées de lainages d'Écosse sous l'éternel costume de piqué blanc; nulle part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi maigres nuques à l'ombre inévitable de minuscules canotiers. Et les vieux ménages d'Asnières, les antiques Chochottes engraissées dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de Lesbos: vieux rats morts et vieilles loutes! Et le lot des vieux beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire, majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers; et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières; jolis garçons épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers défunts qu'a oubliés l'Europe, les politiques et les artistes, la veuve du maëstro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs, les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs interprètes donc! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées, les Altesses de l'ut dièze et les contraltos princiers!

O toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à la mer et regardant curieusement défiler devant elles le pénible cortège des autres vanités!

—Parole, il ne manque que la princesse Zénobie! ne pouvais-je m'empêcher de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence, la fin de l'histoire, tu ne me l'as pas racontée! Tu m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des Palombes aux beuglants de soldats, où nous l'avons retrouvée.

—Zénobie! En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo, installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse: voitures, chevaux et livrée à ses ordres; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet. A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi et drogué d'anesthésiants, elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.

Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître, prenaient par la servitude même, où elle était tenue, la haute saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.

Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. Affolée d'inquiétude, elle courait au logis contaminé; elle voulait s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps, misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant des dents à une scène inouïe entre la princesse et leur mère.

—Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille! Un homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une fille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre!»

Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher Scœvola... et tenait parole.

C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.

Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes devait subir la visite du docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les engagements.

Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.

Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu le devines aisément! Deux garde-malades se relayaient auprès de lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table. La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et la fureur de ne pas avoir fait transporter Mlle Guiçardi à l'hôpital.

C'est cet effaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse partie. Elle la perdit.

Le jour où le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait dû durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit étrangler.

—Chez son frère!... Chez un malade! Et elle y va tous les jours! Elle y est encore!»

Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés, suffoquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.

Il ne pouvait parler. Son émotion était trop forte. Zénobie était chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite. L'intendant recevait respectueusement les ordres; la livrée assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.

Toutes les Palombes détestaient Zénobie.

La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot d'une victoria de louage. Nabulione—c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi—faisait arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une charrette encombrée de valises et de petites malles.

Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter, elle y trouverait porte close: il était chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville étaient dans les malles; le petit hôtel était déménagé. Si la princesse voulait bien prendre la peine de retourner d'où elle venait, il lui réglerait ses huit jours; il avait sur lui la somme.

La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures à l'adresse de l'intendant et de Guiçardi; sa voix de crécelle, crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route. Des ouvriers de retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule d'Italie.

—Una pupazza, ricanaient des chuchotements.

L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison: la pupazza ne voulait rien savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer la consigne.

—Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même pour Palerme.»

Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête toute la maison.

Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et geignait comme une poulie; la mère poussait des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, ce fumier d'enfant qui la ruinait; et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de magiciens.

Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son pauvre petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable et prétentieuse défroque de principessa de piste et de beuglant; le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures: le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à son tour: une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait sur l'avorton; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait, tout nu, sous le lit; des voisins accourus mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là comme d'un cauchemar.

Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au banquier; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves que l'affaire criait le chantage; aucun homme de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas: elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle honora le capucin esbrouffèrent tellement le saint homme qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se garda bien de la lui donner; le monstrillon en fut pour ses deux lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint monastère demeura clos pour lui.

Bref, la questure, dit-on, s'en mêla; on pria ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur fût fourni par les dames Guiçardi.

Et voilà, mon cher ami, comment l'ex-favorite d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Riviera.

Elle était de ce monde où les plus belles choses Ont le pire destin. Et rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses, L'espace d'un matin.

Moralité: on fait toujours trop sa Zénobie.

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