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Le crime des riches

LA VILLA DES CYPRÈS

Reading edition

I

LA VILLA DES CYPRÈS

Nous revenions de la Mortola, la splendide propriété où lord Hambury dépense quatre-vingt mille francs par an; les quatre-vingt mille francs d'horticulteurs, de fleurs exotiques et d'arbustes rares, qui font de ce ravin sauvage, entre Vintimille et Menton, le plus admirable jardin d'Italie et même d'Afrique que puisse rêver le voyageur; la Mortola, Eden unique surgi entre l'Alpille et la mer à force de volonté et à coups de millions, la Mortola dont la somnolente et soleilleuse mollesse, dans l'engourdissement de tant de parfums et d'essences multiples, éternise aux pentes de la Riviera la magique vision d'un domaine de fées; la Mortola, jaillissante de tiges et d'ombelles et de palmes et de tant de cyprès échelonnés sur la soie bleue du large; la Mortola aux pelouses étoilées de tant d'anémones et d'iris violâtres, que l'Arioste y eût voulu le jardin d'Armide, et Botticelli le bosquet d'orangers de sa Primavera; la Mortola, immense bouquet de fleurs effeuillé dans la mer.

Nous revenions donc de la Mortola. Nous avions déjà dépassé le restaurant Garibaldi et descendions vers Caravan par la Corniche, et l'ombre avec nous descendait sur la route, creusant de traits profonds le ravinement des roches, au pied des petites maisons inondées de lumière de Grimaldi, le village italien, premier berceau des princes de Monaco. Grimaldi, Monaco! toute une Italie batailleuse et chevaleresque, guerres de partisans, condottieri et pirates, rapines féodales, aventures galantes et sanglantes amours, tout un passé de métal et de soie, retentissant d'armures et bruissant de guitares, s'évoquait et chantait devant nous, figé dans la poussière et l'or du crépuscule, dans le décor épique et pourtant si sensuel des montagnes de Menton.

Des bruits de charroi traînaient sur les pentes, et, comme dans un tableau de primitif, le vieux Menton, son petit port et son môle se détachaient avec une précision de découpure sur la pâleur moirée d'une mer immobile aux luisances de miroir; et déjà, Caravan commençait. La montagne s'essaimait de villas, la route se bordait de terrasses. Des retombées de géraniums roses, des étoiles bleues de clématites allumaient des clartés dans le vert glauque des cactus et des oliviers du chemin, villas claires, souriantes et coquettes, nichées comme des tourterelles dans la verdure, aux flancs rocailleux de l'Alpille, et toutes roses dans le couchant de l'adieu du soleil.

Un long bâtiment à deux étages, aux persiennes hermétiquement closes, détonnait au milieu de toute cette gaieté. Il s'adossait à la montagne, séparé de la route par trois terrasses superposées, trois terrasses à l'italienne et toutes les trois bordées de cyprès. Ces trois rangs de hautes quenouilles de bronze, échelonnées au pied de ce logis aveugle, en aggravaient étrangement la tristesse. Le cyprès, symbole de deuil pour les peuples du Nord qui en ornent leurs cimetières, est un symbole de joie pour les races du Midi. La Provence les plante autour de ses mas, et la Riviera en fait des murailles vivantes et vertes pour protéger du vent les roses de ses jardins.

Dans sa solitude et dans son abandon, la maison aux trois terrasses et son escorte de cyprès, n'en prenaient pas moins un glacial aspect de tombe; d'étroits parterres de violettes, étalés en longueur devant chaque balustre, ajoutaient par leur grâce austère et symétrique à l'impression funèbre de ce logis mort.

Même dans la gloire du couchant, la demeure aveugle restait baignée d'ombre. On eût dit que la lumière craignait d'effleurer toutes ces tristesses et tout ce noir.

Il est des larmes dans les choses!

Et devant le décor médité et voulu de cette villa lugubre un petit frisson me courait sur la peau. Instinctivement je pressais le pas.

—Ralentissons plutôt, me chuchotait Maxence, et saluons même, si vous le voulez bien; car ici veille et se survit à elle-même une profonde et noble douleur.

—Comment! quelqu'un habite cette tombe?

—Oui, et vous l'avez deviné, car vous êtes tout pâle, mon ami. Il y a une vie murée derrière cette façade et ces persiennes closes. Une âme obscure s'y obstine dans le regret et dans le désespoir.

—Alors cette villa a une légende?

—Non, elle l'aura un jour. En ce moment c'est encore de l'histoire et peut-être une des plus navrantes que je sache. Près de douze cent mille francs de rentes dorment au fond de cette demeure; douze cent mille francs qui, à la mort de lady Faringhers, iront alimenter à travers l'Angleterre et les Indes les hôpitaux fondés par Sa Très Gracieuse Majesté en faveur de ses fidèles marins.

—Lady Faringhers! je connais ce nom.

—Parbleu! toute la Riviera le connaît ou plutôt l'a connu. Lady Faringhers, il y a vingt ans, avait la maison la plus ouverte et le salon le plus recherché de Cannes. La villa des Cyprès, que nous longeons en ce moment, n'était qu'un vide-bouteilles, une fantaisie que lord Faringhers avait eue, un but à donner à ses promenades entre Cannes et Menton. Lady Faringhers l'habite maintenant, hiver comme été. Il y a quinze ans, vous m'entendez, quinze ans que Lady Faringhers n'a quitté cette maison. Elle n'en sort jamais; on n'y reçoit personne. Jamais ces persiennes ne bougent. Nul dans le pays ne peut se vanter de les avoir vues ouvertes.

Comment la recluse, qui s'est enterrée vivante en cet in-pace, volontairement aveugle devant le plus bel horizon du monde, peut-elle vivre dans ces ténèbres et cette cécité? Ceci est un mystère; à vous de mieux le pénétrer. Lady Faringhers n'a auprès d'elle que deux vieux serviteurs, deux vieux Caleb d'une époque et d'une race abolies, qui doivent être royalement payés, car on n'épouse pas la douleur des autres. Lady Faringhers s'est d'elle-même rayée de la vie. Morte à toute ambition, morte à toute espérance, une seule idée, mais immuable survit en elle: imposer son deuil à ce pays de lumière et de joie, et de l'ombre de ses cyprès, de la sévérité voulue de ses parterres attrister cette route passagère et chantante qui mène en Italie, dans de l'aventure et du soleil. Tout l'orgueil de la race anglo-saxonne se retrouve là, cette fierté du splendide isolement, dont l'Angleterre s'enivre, mais à la condition d'en faire sentir au monde l'oppression et le poids; et c'est là la force de cette race! Elle ne vit et ne se survit que par son instinct dominateur. Lady Faringhers est peut-être la plus malheureuse et la plus douloureuse des femmes. Riche et de quelles richesses, et très belle encore, il y a quinze ans (et rien ne dit que cette beauté ne survive), elle a renoncé au monde, mais elle veut que le monde sente peser sur lui son écrasante douleur. Et cette douleur, elle l'étale au flanc lumineux de cette montagne et le long de ses fûts de cyprès. Tombé de ces terrasses funèbres, c'est comme un manteau de glace et de plomb qui descend sur la route et nous étreint au cœur, vous, comme le roulier dont la charrette nous précède. Inconsciemment, voyez, en longeant ce grand mur, il accélère le pas de ses chevaux... Les cyprès de Lady Faringhers! ils étaient bien petits quand elle vint s'installer ici, il y a quinze ans. Ma parole! je crois que durant la longueur des nuits elle en écoute croître et pousser sourdement les racines, et, comme eût dit d'Aurevilly, leurs puissantes racines lui poussent dans le cœur.

—Mais, c'est presque une Diabolique que vous me racontez, Maxence. Quel amour inouï, quelle passion violente ont pu tisser les crêpes d'un tel veuvage?

—Il ne s'agit pas d'amour. Je vous ai dit la plus noble des douleurs. Lady Faringhers n'est pas une veuve. C'est une mère.

—Ah!

—Oui, l'emmurée vivante de cette solitude depuis quinze ans n'a pas cessé de regretter un fils.

—Un fils?

—Oui, c'est la plus banale et la plus tragique histoire. Il y a une vingtaine d'années, Lady Faringhers restait veuve avec la fabuleuse fortune que vous savez. Lord Faringhers, Anglais assez maniaque, obsédé de la folie de la bâtisse, comme en témoigne cet énorme vide-bouteilles (les Faringhers, en dehors de la splendide installation de Cannes, ont de Saint-Raphaël au cap Martin toute une série échelonnée de villas), lord Faringhers, donc, se décidait à mourir. La veuve, sous ses longs crêpes officiels, ne pouvait trop regretter cet original; d'ailleurs, toute l'affection de Lady Faringhers était acquise à son fils. Cette Ecossaise (car Lady Faringhers est d'Edimbourg) avait reporté sur le merveilleux garçon, qu'était lord Herald, toute la tendresse que n'avait pas su lui inspirer son mari. J'ai connu ce lord Herald, qui était un homme admirable. C'était, dans sa splendeur un peu froide, cette beauté parfaitement grecque qu'on est tout étonné de retrouver parfois dans la race anglo-saxonne et de croiser dans une rue de Londres ou de Birmingham, si loin d'Athènes et du Parthénon. A vingt-cinq ans, riche des six cent mille francs de rentes de son père, lord Herald promenait par le monde la stature et le profil d'un bas-relief de Phidias. Lady Faringhers aimait passionnément ce fils. C'était une adoration presque sauvage, exclusive et jalouse, qui n'admettait aucun partage, adoration où il entrait autant d'orgueil que d'admiration sensuelle, et qu'il faut bien parfois constater chez les femmes les plus honnêtes; espèce de frénésie maternelle où se revanche, on dirait, une sexualité sevrée de caresses par la froideur ou l'inconstance d'un époux. Or, ce fils adoré, comme tous les enfants trop aimés, n'aspirait qu'à secouer le joug obsédant de cette affection. Enragé de sports et grâce à sa fortune, maître de sa fantaisie, il passait huit mois de l'année en mer. Un yacht somptueusement aménagé, un des plus beaux de la côte, le menait, d'escale en escale, dans tous les ports de la Grèce et de l'Asie Mineure. C'étaient des croisières dans les villes mortes de l'Adriatique et les golfes des Archipels, des Baléares à Corfou et des bassins fortifiés de la Valette aux lagunes mortes des petites cités vénitiennes. Comme tous ceux de race normande, lord Herald affectionnait particulièrement la Sicile. Il passait deux mois de ses hivers à Palerme et partageait le troisième en de brefs séjours à Syracuse et à Messine; son port d'attache avait beau être Cannes, c'était de toute la côte méditerranéenne celui où il résidait le moins. Lord Herald voyageait avec un ami, sir Algernoon Heridge, le fils cadet de lord Scotland. Les deux jeunes gens s'étaient connus à l'Université d'Oxford, s'y étaient liés d'amitié et, quand lord Herald avait fait aux Grandes Indes le voyage traditionnel des fils de grandes maisons, le jeune Faringhers avait exigé comme compagnon son ex-ami de collège. Heridge, comme tous les cadets, était sans fortune. Lord Faringhers vivait encore, il consentait à la fantaisie de son fils; Herald était assez riche pour emmener qui bon lui semblait avec lui, et puis ce petit Heridge était bien né. Lady Faringhers voyait ce voyage d'un moins bon œil. Elle eût préféré n'importe quelle maîtresse à la compagnie de ce jeune homme grave et silencieux. Elle en redoutait instinctivement la bouche aux lèvres minces et le regard aigu, d'une eau violette et violente, sous le battement des longues paupières toujours mi-closes comme pour dérober ce regard.

—Mais quelle influence craignez-vous donc? disait lord Faringhers à sa femme. Il est charmant, ce petit Heridge.

—Oui, charmant comme un chat et souple comme une vipère.

—Comme une vipère, voilà bien une opinion de femme! Vos préventions ne tiennent pas debout. Mais regardez-les donc. Ce petit Heridge a l'air d'une fille à côté de notre beau géant.

—Oui, mais sa bouche ne rit pas et son regard guette.»

Les deux jeunes gens étaient partis.

—Baste! ils reviendront brouillés, avait dit en matière de consolation lord Faringhers.

Les deux voyageurs revenaient plus unis; Herald ne pouvait plus se passer d'Algernoon, les Grandes Indes les avaient formés. Ils faisaient à présent la noce ensemble, ils avaient les mêmes maîtresses, montaient les mêmes chevaux, couraient les mêmes courses, fréquentaient les mêmes clubs: lady Faringhers devait accepter les faits accomplis. Sur ces entrefaites, lord Faringhers était mort et Herald, promu lord, héritait des vingt millions paternels. Il commandait alors, à Douvres, le yacht des grandes croisières et, un an après, inaugurait le Traveller.

Et lady Faringhers, raidie dans une haine muette et grandissante contre le jeune Heridge ne voyait plus à peine que quatre mois par an le plus ingrat et le plus aimé des fils. Les deux amis tenaient toujours la mer. C'est pendant une de ces croisières, en route pour Beyrouth et Damas, que la plus atroce nouvelle venait atteindre et briser la pauvre femme. Son fils était mort: un télégramme daté de Corfou, où le yacht avait fait relâche, lui apprenait que lord Herald s'était empoisonné dans la nuit du 24 janvier.

Sujet à de violentes névralgies faciales, le jeune homme avait recours, pendant ses crises, à une potion calmante, valérianate et chloral, qui endormait ses douleurs. Réveillé au milieu de la nuit fatale par une reprise du mal, le jeune homme s'était trompé de fiole, et au lieu de la potion, avait avalé du sublimé. Il était mort au matin dans d'atroces souffrances. Les soins d'Heridge, accouru de la cabine voisine, n'avaient pu le sauver. Le Traveller cinglait maintenant vers Cannes, ramenant un cadavre. Tel est le coup affreux qui venait frapper lady Faringhers en plein cœur: c'était l'anéantissement de toute une vie, l'irréparable désastre de toutes ses espérances.

Or, sir Algernoon Heridge ne ramenait pas qu'un mort, il rapportait aussi un testament, et par ce testament olographe lord Herald réservait un legs de dix millions à son ami. Lady Faringhers ne contestait pas une minute les dernières volontés de son fils, elle l'aimait trop de son vivant pour traîner sa mémoire dans les équivoques qu'eût soulevées nécessairement un procès:

—Souple comme une vipère! se contentait-elle de dire, la vipère a mordu.»

Le lendemain des obsèques, lady Faringhers abandonnait Cannes et venait se fixer ici. Voilà quinze ans qu'elle y vit dans la retraite; et vous savez maintenant le pourquoi de votre frisson en longeant, tout à l'heure, la villa des Cyprès.

II

LA VESTALE

—Nous venons de voir la villa de la mère. Etes-vous curieux de connaître celle de la veuve? Nous y voici.»

Maxence m'arrêtait devant une grille enguirlandée de chèvrefeuille sous de lourdes retombées de bougainvillias en fleurs. Une allée sablée menait, ocreuse et droite entre deux rangs de palmiers, à une villa toute blanche, plus devinée qu'entrevue derrière un grand rideau de fusains et de bambous.

—La villa des Cyprès s'impose aux passants de la route. Celle de la veuve se dissimule et dérobe aux regards.

—Celle de la veuve?

—Oui; c'est un nouveau chapitre à ajouter au précédent. Lady Faringhers ne serait pas lady Faringhers, si elle n'avait pas trouvé le moyen de contraindre au regret une autre créature, et d'enfermer ici une autre âme dans son deuil.

Le veuvage et la tristesse voulus et imposés par elle lui coûtent près de soixante mille francs par an; mais qu'importe l'argent à cette femme pétrifiée dans une idée fixe, celle d'éterniser le souvenir d'un mort.

L'existence de la jeune femme vouée à la solitude de ce jardin de palmiers, salariée du désespoir en perpétuelle surveillance sous l'œil implacable de l'autre, la mère soupçonneuse et vigilante; la vie de cette pleureuse à gages dans l'atmosphère opprimante d'une tyrannie invisible et guetteuse, qui peut s'en imaginer les affres, les angoisses et les révoltes sourdes, car la Veuve est en pleine jeunesse: trente-deux ans à peine. C'est une fille de ce pays et que doivent tourmenter l'ardeur de ce climat et la chaleur d'un beau sang; et la première des conditions de la rente servie est la chasteté absolue de la vestale. Vestale, en effet, cette jeune femme chargée d'entretenir le feu sacré du souvenir; et c'est là qu'apparaît toute l'âme despotique et tenace de la race. Une Anglaise seule pouvait concevoir la férocité froide de ce monstrueux marché, la fidélité et l'abstinence, presque la réclusion acceptées et subies par une malheureuse, une condamnée à prix d'or à regretter un mort.

—De plus en plus une Diabolique. Cette aventure-là eût fait hennir de joie Barbey d'Aurevilly.

—En effet, c'est l'atmosphère de ses contes. Mais simplifions; voilà l'histoire:

La mort de lord Herald, si mystérieusement décédé à bord du Traveller, consternait en Riviera une autre femme que sa mère. Pendant ses brefs séjours sur la Côte, le jeune homme habitait surtout Menton. Il se dérobait ainsi à la vie mondaine de Cannes et aux réceptions de la demeure, où il aurait dû sa présence. Entre tant de résidences essaimées de Saint-Raphaël au cap Martin par le caprice de lord Faringhers, le fils préférait, entre toutes, cette villa des Cyprès où tant d'ombre semble s'amasser, descendue des cimes.

Étrange pressentiment peut-être d'un être prédestiné, c'est parmi ces cyprès et le décor un peu lugubre de ces parterres d'iris et de violettes, qu'aimait à s'isoler ce jeune homme guetté par la mort. Cannes possédait la mère, Menton gardait le fils, et ces quelques lieues de golfes et de promontoires, mises entre elle et lui, étaient plus dures à supporter à lady Faringhers que les plus lointaines croisières de son adoré Herald. Et c'est là peut-être une des revanches obscures de la nature, la nature ennemie de tout accaparement et de tout empiètement d'individualité sur les êtres et les choses, que ce jaloux et tyrannique amour maternel déçu dans ses aspirations pourtant si légitimes par l'indépendance oublieuse d'un fils. La vie sportive de lord Herald à Menton, si encombrée qu'elle fût de parties de golf, de tennis et de matches en automobile, ne l'empêchait pas d'y nouer une intrigue. Cette aventure, l'atroce nouvelle télégraphiée de Corfou en anéantissait les rêves et en brisait l'ambition, en admettant toutefois que la maîtresse de lord Herald eût jamais visé le mariage.

Le fils de lady Faringhers était assez beau pour inspirer même aux plus hautaines une folle passion. Si à ce physique triomphant vous ajoutez le prestige des millions, vous conviendrez facilement que le jeune lord anglais devait trouver peu de cruelles; les cœurs sont bien prêts à se rendre, quand l'assaillant marche dans la triple auréole de la fortune, de la jeunesse et de la beauté. Lord Herald était un des plus beaux partis de l'Angleterre, et, dans les salons de Cannes comme dans les grands hôtels de Monte-Carlo, il n'y avait pas un cœur de mère qui ne battît en songeant à lui. Ce millionnaire anglais troublait les mères comme les filles.

En fait de maîtresse, le jeune homme avait fait à Menton un excellent choix; aucune étrangère ne l'avait fixé. Ce n'était ni une de ces Anglaises phtisiques qui, accablées de millions et de tares héréditaires, promènent de Cannes à San-Remo des langueurs apprises aux Ufizzi de Florence, et, moulées dans des tea gones à la Botticelli, viennent mourir en beauté sous le ciel provençal. Ce n'était pas non plus une de ces jeunes Yankees qui, riches d'un sang jeune et des récents milliards des trusts paternels, s'enfièvrent de polo, de boston et de cake-walk, assaisonnés de flirts hardis avec la jeunesse musclée des grands hôtels. Ce n'était pas davantage une de ces Slaves assoiffées d'inconnu et de sensations rares: princesse nihiliste ou baronne théosophe, qui conquièrent à la bonne cause les sous-lieutenants d'artillerie alpine entre une sonate de Chopin et un sandwich au caviar. Herald était beaucoup trop averti par la vie pour donner dans les embûches des belles joueuses de Monte-Carlo, ces enjôleuses et captivantes créatures, qui, le corsage en offrande et les yeux prometteurs, enchantent de leurs attitudes le spleen congestionné des pontes échoués sur la Riviera. De dix-huit à vingt ans, le jeune lord s'était pris, lui aussi, à l'appeau de leurs chairs veloutées par la douche et le fard; mais le bon sens saxon l'avait vite édifié sur la cote et le taux de leurs caresses. Il savait où ces demoiselles trouvent la dorure de leurs cheveux et dans quelle eau grasse elles pêchent leurs perles. Lord Herald était trop le fils de sa mère pour s'attarder longtemps dans la glu des amours factices et, en homme pratique, il avait pris comme maîtresse la fille d'un horticulteur de Menton. Isabelle Verani était peut-être la plus jolie fille du pays. De race évidemment sicilienne, elle en avait à la fois la langueur sarrasine et la pureté grecque. C'étaient, dans un visage étroit au teint mat, les lèvres ciselées, le nez frémissant, les narines vibrantes, le menton modelé comme sous un coup de pouce volontaire, ce type, on dirait primordial, qu'on trouve aux statuettes d'Egine, tête de rêve et de précision, auquel le parallélisme de la bouche et des yeux donne un étrange caractère de divinité.

Une eau verdâtre, l'eau d'un bassin de bronze, dormait dans les prunelles de ses yeux. Cette dolente émeraude bleuissait doucement dans l'ombre et se pailletait d'or au soleil. La jeune fille était silencieuse et grave, et, un soir, au tournant d'un chemin, un helléniste allemand saisi de la ressemblance avait dit en la voyant: «Cléopâtre!»

Je hais le mouvement qui déplace les lignes. Et jamais je ne pleure, et jamais je ne ris.

Le père de cette enivrante créature employait à l'année quinze à vingt tâcherons jardiniers à une exploitation de narcisses, de giroflées, de roses et d'œillets. Cette culture faisait vivre toute la famille Verani. Grandie au milieu des fleurs, Isabelle en avait le charme éclatant et muet. Elle avait à peine dix-sept ans, quand lord Herald la connut; l'Anglais la désira et la voulut de suite. Ce type qu'il avait vainement cherché pendant des années sur toutes les côtes de la Méditerranée, il le découvrait dans un petit port de la Riviera.

Elevée sévèrement et gardée de près par trois frères, pendant six mois la jeune fille se refusa; elle aimait pourtant ce bel Anglo-Saxon et ses audaces de pirate. Puis la fortune du soupirant finit par éblouir la famille. Je ne peux pas dire que les siens la poussèrent à la faute, mais du moins, fermèrent-ils les yeux. La sauvagerie des Verani mâles s'adoucit au frottement des millions des Faringhers. Tout Menton s'intéressa à l'idylle des deux jeunes gens; la colonie étrangère fut elle-même indulgente:

—Ils sont si beaux! gloussaient en roulant un œil automatique les vieilles ladies allumées de porto.

Et l'on ignora presque le scandale, quand Isabelle Verani quitta la maison paternelle pour aller s'installer avec son amant à la villa des Cyprès.

Si épris que fût lord Herald, il était trop Anglais pour s'embarrasser d'une femme à bord. Tous les ans, fin mai, il quittait sa maîtresse et la retrouvait au retour. La Mentonnaise l'attendait, éprise et fidèle, telle une Grecque au gynécée attendait autrefois l'Argonaute voyageur.

C'est cette idylle que venait briser la mort de Herald. C'est un télégramme de Cannes qui annonçait la nouvelle à la jeune femme; la mère, au courant de la liaison de son fils, croyait devoir cette prévenance à la femme qu'il avait aimée. Mais presque en même temps une lettre de l'intendant de lady Faringhers priait la misérable enfant (Isabelle venait d'avoir vingt ans) d'avoir à quitter la villa des Cyprès et de vouloir bien attendre Milady à l'hôtel Manchester, où elle serait défrayée de tous ses frais; et la lettre priait aussi la jeune femme d'avertir son père et ses frères et de leur demander d'assister à l'entrevue qui lui serait fixée par lettre au même hôtel. L'entrevue eut lieu trois jours avant l'arrivée du Traveller à Cannes.

Que fut cette entrevue? Quelle pression y fut exercée sur une malheureuse enfant anéantie de douleur, et comment furent stipulées les clauses du contrat, de l'odieux contrat, qui tient encore aujourd'hui recluse l'inconsciente qui l'a signé? Là-dessus, toutes les hypothèses sont permises, mais encore ne peut-on émettre que des présomptions, quel rôle y joua la famille? Cette gens des Verani, qui, après avoir poussé la triste enfant à la faute, la décidèrent à enchaîner son avenir?

Toujours est-il qu'un mois après les obsèques, la villa des Cyprès envahie par les ouvriers, le lendemain même du départ de la jeune femme, voyait s'installer entre ses quatre murs la douleur enténébrée de crêpes de lady Faringhers.

Isabelle Verani, elle, se retirait dans la petite villa que nous venons d'entrevoir. Elle vit là, entre deux servantes anglaises choisies par la terrible mère; elle n'en sort, et toujours accompagnée, que pour aller au cimetière, là-haut, sur la colline où lady Faringhers a fait inhumer son fils. Isabelle Verani ne reçoit personne que sa famille; Isabelle Verani porte toujours le deuil et voilà quinze ans que cela dure.

Jamais la jeune femme ne prend le chemin de la villa des Cyprès, la victime ne voit jamais son bourreau. On prétend dans le pays que lady Faringhers sert peut-être plus à tous les Verani qu'à la pauvre recluse une pension annuelle de deux mille livres; aussi, songez si cette engeance la surveille. Je vous assure que tous les frères sont devenus singulièrement jaloux d'un honneur qui les nourrit, et voilà le drame de passion intime et d'ardeur intense, qui depuis quinze années se joue entre ces deux villas.

Que dites-vous de cette existence d'une jeune et belle créature, sacrifiée au despotique égoïsme d'une mère, de ce veuvage imposé à une enfant de vingt ans par une vieille femme jalouse d'éterniser son désespoir? Ah! ce souvenir d'un mort prolongé au delà du néant et toute cette jeunesse et cette santé sacrifiées et clouées vivantes à un cadavre, n'est-ce pas affreux et digne des chroniques de l'Inquisition, cette villa qui souffre à côté de cette villa qui guette? Songez quelle femme eût été jadis, au moyen âge ou sous la Renaissance, cette lady Faringhers, qui salarie la désespérance, s'acharne à la maternité emmurée dans une tombe et trouve le moyen d'être une belle-mère au delà de la mort?»

Je me retournai une dernière fois vers la villa des Cyprès. L'ombre de la montagne devenue plus dense la baignait toute; les cônes noirs de ses arbres en faisaient comme un cimetière, et, songeant au deuil tyrannique embusqué là, dans ce pli de ravin, je ne trouvais à répondre à Maxence que ces quelques mots:

—Malheur à qui s'attarde dans le souvenir. Le passé est une charogne qui corrompt le présent et empoisonne l'avenir.

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