← Table of contents
Le crime des riches

COUR D'ESPAGNE

Reading edition

I

LA PRINCESSE ZÉNOBIE

Viens, Poupoule, viens!... La chanteuse légère faisait la quête autour des tables, elle s'y arrêtait, complaisante, la gélatine poudrérizée de sa poitrine poussée sous le nez des consommateurs. Les hommes, avant de déposer leur obole dans la sébile, s'attardaient à des explorations lentes et tous accueillaient la fille du refrain populaire: Viens, Poupoule, viens!

Maintenant, un faux Polin pleurnichait sur l'estrade. Etranglé dans une veste de dragon, le mouchoir à carreaux sortant du pantalon à basanes, la trogne enluminée et geignarde, il s'efforçait aux gestes courts et aux dandinements sur place du créateur du genre; les gaucheries du Jocrisse de caserne désopilaient jusqu'au fou rire le public d'alpins et de matelots de ce petit café-concert. L'endroit empestait l'absinthe, le drap mouillé, le tabac et le fard. Nous nous étions échoués là, chassés par la pluie, en attendant l'heure du train. Venus à Antibes pour y voir le Carnaval, nous avions assisté à la débandade des masques dispersés par l'averse, un grouillement d'oripeaux lamentables pataugeant dans la boue, espèce de Retraite de Russie dessinée par un Robida.

Rien de plus triste que ces pays du Midi sous l'ondée. Celle de ce dimanche de mars s'aggravait de rafales. La mer démontée et hurlante battait sans relâche les vieux remparts de la ville, et l'écume y voletait par les rues comme dans un port de l'Ouest.

Nous avions accueilli le petit beuglant et sa devanture lumineuse comme un refuge et comme un havre.

Et, malgré ses relents de tabagie, nous nous reprenions au bien-être de cette salle bien close et à l'atmosphère de polissonnerie créée là par les cabots du lieu. Un mouvement se produisait tout à coup dans le public: des matelots se levaient, un petit alpin montait sur une table pour mieux voir. Une nouvelle artiste venait d'entrer en scène, mais de taille si exiguë, qu'il nous était impossible de la découvrir par-dessus les épaules d'une assistance mise tout à coup debout.

—Assis! assis! réclamait-on de toutes parts.

—Mince qu'elle est gironde! tonnait une poitrine robuste.

Et, le silence s'étant enfin rétabli, un débit de crécelle, une voix chevrottante et falote, un grincement de girouette, un gargouillis de phonographe attaquait en mesure.

Qu'elle est belle et qu'elle a de grâce, La comtesse de Palada!

Une salve d'applaudissements couvrait cette inoubliable diction. Voix d'automate et de ventriloque, c'était aussi un hiement de poulie, tant ce soprano aigu s'enrouait par moments et d'aigreurs et de trous. Une naine à face de petite vieille, un affreux avorton aux grêles bras trop courts, aux petites mains recroquevillées comme des serres d'oiseau; quelque chose de malingre, de flétri et d'innommable évoluait sur la petite scène en somptueuse robe de bal. Plastronné de strass et plâtré de céruse, le pitoyable petit être faisait des mines, jouait de l'éventail et, le cou tendu hors des épaules pointues, faisait songer à quelque marionnette macabre, poupée à tête de tortue ou momie d'enfant affublée d'une défroque de carnaval, et l'étrange gazouillis de perruche aphone continuait:

Quelle est belle et qu'elle a de grâce!

La naine s'efforçait à la grivoiserie.

Et rien n'était plus effarant dans cette face souffreteuse et friponne, que la lenteur torpide du regard terne et mort. Et matelots et alpins acclamaient cet être de cauchemar.

—Quelle horreur! qu'est-ce que c'est que ça?

—Une célébrité de la rampe, un numéro sensationnel de cirque ou de music-hall, une des reines les plus applaudies de nos pistes. Elle a fait courir tout Paris chez Franconi. Vous ne reconnaissez pas la princesse Zénobie, la plus petite femme du monde?

—Elle est hallucinante!

—Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été aimée... Ne vous récriez pas. Ce monstrillon a inspiré des passions.

—Des aberrations plutôt!

—Cela, je vous l'accorde. Il y a un mois encore, elle était entretenue comme une fille d'Opéra. Elle avait son petit hôtel, un hôtel de Lilliput construit sur mesure, à sa taille, une petite servante à ses ordres, la plus petite qu'on ait pu trouver dans le pays, un petit mobilier de poupée commandé chez Massini, un petit attelage, victoria et coupé, traîné par des chiens, ses petites écuries particulières et sa petite remise, le tout installé et bâti dans le parc d'une des plus belles villas de San-Remo.

—Que me dites-vous là?

—Rien que la vérité. Elle était alors la poupée favorite, le hochet quotidien de Bartholomeo Guiçardi, le vieux banquier de Palerme.

—Non!

—Comme je vous le dis. Par quelle disgrâce la princesse Zénobie est-elle tombée dans ce beuglant de garnison, et par quel concours de circonstances retrouvons-nous la naine aimée du vieux banquier aussi cruellement déchue? C'est toute une histoire, dont je ne sais que des bribes, mais qui établit une fois de plus l'égoïste férocité des vieillards. Vous connaissez Marcus, le chanteur de la Scala, que ses dernières créations ont tant mis en vedette: la Ronde des Pantes, Si tu veux, ma Nine, et le Printemps s'en va!

—Parfaitement, Marcus, l'heureux rival de Mayol.

—Il était, il y a trois mois, à Nice, à la «Jetée Promenade». Un jour, parmi son courrier il trouvait une lettre de San Remo. L'intendant de Bartolomeo Guiçardi lui proposait et lui assurait un cachet de deux cent cinquante francs par soirée, pour chanter durant une semaine à la villa du banquier. La bagatelle de deux mille francs pour amuser, huit jours durant, des joyeusetés de son répertoire l'ennui du vieillard. Bartolomeo Guiçardi et ses fantaisies de millionnaire sont célèbres dans le monde du café-concert et du music-hall. Marcus acceptait. Il était en plus indemnisé de ses frais de déplacement et de séjour. Le soir même de son arrivée à San Remo, une voiture venait le prendre à son hôtel et le conduisait à la villa des Palombes. Deux valets poudrés le cueillaient à la portière et, à travers de vastes couloirs de marbre, l'emmenaient dans un immense salon éclairé à giorno. Marcus y trouvait toute une troupe de music-hall déjà réunie: un duetto italien de gommeux excentriques, l'homme et la femme; un homme-serpent, une chanteuse tyrolienne, un quadrille nègre et un jongleur indou.

Tous et toutes revêtus de leurs costumes attendaient, sagement assis sur un rang de chaises, le bon plaisir du maître des céans. Un grand rideau de satin cerise coupait le salon en deux, les laquais invitaient Marcus à s'asseoir et, un orchestre invisible ayant attaqué une valse, le rideau s'ouvrait. Et Marcus effaré avait un mouvement de recul.

Installée dans un immense fauteuil de velours cramoisi surélevé de trois marches, une masse informe trônait et se prélassait, engoncée de plaids et de fourrures malgré la chaleur étouffante de la pièce. Une couverture de zibeline remontée jusqu'à mi-corps, les mains gourdes aux doigts boudinés posées à plat sur les genoux, c'était une sorte de Bouddha obèse, une face à bajoues sérieuse et barbue, à la pâleur jaune de vieil ivoire. Une calotte de velours à gland faisait bouffer aux tempes de longs cheveux crépus. C'était une laideur d'Extrême-Orient, la vieillesse adipeuse et bouffie d'un vieux pirate et d'une idole. Deux petits yeux obliques luisaient, comme deux veilleuses, sous des paupières plissées. Deux laquais en culottes courtes se tenaient debout, derrière, aux ordres de l'homme monstrueux: c'était Bartolomeo Guiçardi.

Tous les artistes s'étaient levés. Le vieillard promenait sur eux un regard atone:

—La princesse Zénobie n'est pas encore là? interrogeait une voix rauque.

—Me voici, me voici.

Et sur une stridence de phonographe l'hallucinant avorton, que vous voyez, se précipitait à petits pas, trébuchait empêtrée dans le satin de sa robe, car la malheureuse boite. Décolleté à outrance, étincelant de joyaux, le petit être traversait en sautelant toute la salle; il grimpait péniblement les degrés de l'estrade:

—Excusez-moi, mon cer, ma femme de chambre n'en finissait plus.»

Et la voix d'automate se trouait par saccades.

Un des laquais l'avait saisie par la taille et la posait sur les genoux du vieil homme; la naine s'y tenait debout dans les plis de sa traîne, et, tout en tapotant d'un minuscule éventail les bajoues du vieux bonze:

—Mais commençons, mon cer, je suis prête.

Et preste et leste à la fois, elle se tournait vers la troupe.

—Pas de ça, pas celle-là, pas de femmes!

Et du bout de son éventail elle désignait les duettistes italiens, les négresses du quadrille et la chanteuse tyrolienne:

—Je suis jalouse, Bartolomeo!...

Les yeux du banquier s'étaient allumés. Il avait pris dans ses grosses mains la petite patte sèche du monstre et lui baisotait le bout des doigts.

Et la représentation commença: ce furent les ellipses de boules d'or et des poignards du jongleur, les contorsions brillantées de l'homme-serpent et le cake-walk des danseurs nègres; les négresses avaient quitté la place.

Debout sur les genoux du Palermitain, tel un grand perroquet familier, la princesse Zénobie, virait, voletait, ne tenait pas en place, attardant ses petites mains dans la barbe de son maître, lui chatouillant la nuque avec des rires aigus de petite fille hystérique, tandis que lui, les yeux lubrifiés de désirs, promenait lentement sa main des cheveux aux talons de la minuscule Altesse, en insistant à la taille et aux reins, comme sur le dos d'un ara préféré. O le flirt de clins d'yeux et de menus attouchements de ce vieux forban de la banque cosmopolite et de ce phénomène-réclame de cirque forain!

La naine et son vieil amoureux écoutaient maintenant le répertoire de Marcus. Le chanteur avait toutes les peines à ne pas pouffer de rire en regardant à la dérobée les mines et les contremines de cette Altesse de Lilliput.

L'œil émerillonné, le banquier suivait avec intérêt les polissonneries et les sous-entendus des chansons de Marcus, il les lui redemandait chacune deux fois. Comme l'artiste, qui n'avait emporté que cinq de ses créations, hésitait pour recommencer la troisième fois son répertoire:

—Chantez-lui des cochonneries, crépitait la voix rouillée de la naine. Il aime bien mieux ça. N'est-ce pas, céri? Des chansons où on dise des gros mots, y a que ça qui l'amuse.»

Et le monstre clignait des petits yeux lubriques.

Et comme Marcus objectait qu'il n'avait pas ça sur lui.

—Eh bien! apportez-en demain, télégraphiez à Gênes ou à Nice.»

Et telle fut la première entrevue du banquier Guiçardi, de la princesse Zénobie et du chanteur Marcus.

—Mais nous allons manquer le train. Si vous voulez rentrer par celui de neuf heures trente à Nice, nous n'avons que le temps.

Nous nous levions, Maxence et moi.

II

COUR D'ESPAGNE

Et, quand nous fûmes installés dans le train, Maxence dans un coin du wagon, moi dans un autre, le vasistas soigneusement relevé contre la pluie battante, tous deux absolument seuls, nous prenions nos aises et, délivrés d'un coup de pouce du carcan de nos faux-cols, nous allumions deux londrès.

—Cette princesse Zénobie, pensait tout haut Maxence, quel Goya et quel Rowlandson, quel Velasquez aussi! Quand on y songe, c'est tout à fait une des naines du tableau des Las Meninas. A bien réfléchir, Velasquez est le seul qui ait senti et rendu le tragique de la laideur grimaçante des nains. Il y a une telle tristesse dans le comique de cette humanité avortée, et cela est si vrai qu'en me parlant de ces soirées de San-Remo, c'est à la cour d'Espagne que le chanteur Marcus comparait l'intérieur du banquier Guiçardi: et Marcus n'est ni un lettré ni un voyageur. Je ne crois même pas qu'il ait été jamais à Madrid, mais c'est là la force impérieuse du génie, que ce soit celui d'un poète, d'un peintre ou d'un littérateur, voire d'un sculpteur. Il ramène tout à la vision qu'il a eue des êtres et des choses et il impose à l'univers, au delà de l'espace et du temps, la despotique obsession de ses types.

On dit des horizons profonds et bleus des lacs Majeur, Côme et Garda: ce sont des horizons de Léonard, parce que le Vinci mit dans ses tableaux la poésie de leurs cimes et de leurs eaux frissonnantes; et les lacs de la haute Italie existaient depuis des siècles et des siècles, bien avant Léonard. Les fins de dynasties ont, de tout temps et chez tous les peuples, offert des spécimens de dégénérés d'une laideur affinée à la fois hautaine et exsangue; et, depuis les portraits du Prado, nous disons de tous les types d'aristocratie expirante «c'est un Velasquez ou c'est Hasbourg» mais nous voilà loin de princesse Zénobie, et je vous dois la suite de l'histoire.

Les huit soirées du chanteur Marcus à la villa des Palombes. Leur atmosphère spéciale en avait tellement impressionné le pauvre garçon qu'en en parlant il en devenait littéraire, lui Marcus. Dans l'isolement et le dépaysement de cette petite ville italienne, dont il ne parlait pas la langue, ces soirées présidées par ces deux fantoches, dans le luxe écrasant de cette villa qu'on eût dit déserte, hallucinaient Marcus comme un cauchemar. Tous les soirs, à neuf heures, il se rendait aux Palombes et retrouvait dans le grand salon incendié de lumière ses compagnons de captivité. Le grand rideau de satin cramoisi s'ouvrait comme un voile de sanctuaire et c'était, dans son immobilité d'idole, la masse effondrée du banquier de Palerme, le vieil homme aux yeux morts, adipeux et ventru sous ses fourrures amoncelées avec, sur ses genoux, redressée et cambrée sous la caresse de sa main lente, la naine diamantée, jacassante et trépidante, la princesse Zénobie à la voix de crécelle, à la fébrile agitation de perruche.

C'est son fausset rouillé qui décidait des auditions. D'un geste bref elle éliminait tel et tel artiste: les femmes étaient congédiées. Marcus avait l'heur de plaire au monstrillon, il fut maintenu pendant toute sa semaine au programme. Le quatrième jour cependant il y eut conflit. Bartolomeo Guiçardi avait eu la curiosité de Musidora Smitson, la danseuse américaine que le snobisme de quelques salons n'a pu imposer au public parisien. Miss Smitson, les jambes nues, le reste aussi sous de triples tuniques de gaze, dansait, une flûte aux lèvres, des bandelettes au front, des sandales aux pieds. Elle tournait longtemps, longtemps, mesurait des guirlandes invisibles, prenait des poses et s'essayait aux attitudes que l'on voit aux nudités peintes sur les vases étrusques; elle y réussissait quelquefois. Elle exigeait comme fond des draperies sur les murs, des écrasements de fleurs sous ses pieds et, comme elle était jeune et vierge et rougissait, et surtout comme elle arrivait de cette Amérique d'où tout arrive et où tout retourne, on essaya de s'en enticher.

Eclos sur la scène improvisée d'un atelier de la Plaine-Monceau, le Tanagra d'exportation s'épanouit dans quelques salons d'esthètes, mais ne franchit pas le seuil des music-halls. Elle danse figée, avait dit Martin Gale en l'exécutant d'un mot.

Musidora Smitson faisait alors la Côte d'Azur. Une marquise américaine, qui avait un prince tartare à dîner et ne savait que lui servir en guise d'entremets, avait essayé en vain de l'y lancer. Qui avait bien pu parler à ce vieux forban de Bartolomeo Guiçardi du Tanagra de Boston et de ses danses antiques? Toujours est-il que le Levantin de Palerme en avait eu la curiosité. La virginité que l'on prêtait à la jeune artiste et la promesse garantie de sa nudité sous les gazes bleues de sa triple tunique, avaient sans doute affriolé le vieillard. Miss Smitson, sollicitée, signait un engagement de huit jours. Mais les choses n'allèrent pas toutes seules. Quand le rideau cramoisi s'écarta et que la princesse Zénobie aperçut, se silhouettant sur un velum de peluche gris de lin, l'attache au cou, les bras frêles et les arrangements à la grecque de la danseuse yankee: «Pas celle-là, pas celle-là!», râclait et s'étranglait le fausset rageur de la naine et, crispé, congestionné d'une fureur jalouse, le petit être s'érupait et piétinait sur place, les yeux chavirés dans une crise: «Pas celle-là! Qu'elle s'en aille, pas celle-là!» Mais le vieux banquier allumé ne voulut rien entendre et les danses commencèrent; tous les numéros du programme défilèrent ce soir-là.

Suffoquée, la princesse Zénobie avait prestement glissé le long des jambes de son flirt et, comme un gros perroquet sournois qui boude son maître, elle avait précipitamment, boitillante et courroucée, gagné la porte. Le battant en claquait violemment.

La princesse Zénobie avait disparu. On ne la revoyait pas le lendemain. La princesse offensée s'était retirée chez sa mère. Sa mère ou plutôt la vieille femme qui lui servait de barnum vivait à San-Remo, à l'autre bout du pays, installée en villa avec un autre nain, alors sans engagement, Scœvola ou le plus petit Conscrit de France, qui, dans le hasard des tournées, passait pour le frère ou le mari de Zénobie.

Ces deux avortons se chamaillaient, se disputaient, se battaient et ne pouvaient se passer l'un de l'autre; c'était de la haine et de l'adoration. Dès qu'elle avait une heure à elle, la naine s'évadait de la villa et, fuyant l'ennui du petit hôtel de poupée édifié pour elle dans le jardin des Palombes, geôle de luxe où l'entretenait le caprice du banquier, elle courait retrouver son barnum et son cher Scœvola. Il n'était pas de matinée ou d'après-midi (cela dépendait de l'heure des siestes du vieillard) où on ne les rencontrât sur les routes, dans quelque victoria de louage, le plus petit Conscrit de France et la princesse paradant dans le fond de la voiture. La mère barnum en vis-à-vis, surveillait le couple.

Le soir, tous les numéros défilèrent encore dans l'ordre annoncé; l'Américaine renouvela ses danses et Marcus et le couple italien durent surveiller leur répertoire, car deux femmes assistaient à la représentation, assises aux côtés de Guiçardi; deux femmes en grand deuil, l'une dans la soixantaine et l'autre âgée de trente ans environ; toutes les deux brunes de cheveux et de teint et d'une grande pureté de profil. Elles restèrent graves et silencieuses, et les drôleries de Marcus ne les déridèrent pas. Elles ne parurent s'intéresser un peu qu'aux contorsions de l'homme-serpent et au cake-walk du quadrille nègre. «Madame Guiçardi et une de ses filles pas mariée, chuchotait le duettiste italien à Marcus, elles habitent la villa, mais on les voit rarement et jamais quand la Zénobie est là. Elles ont horreur de la naine et pour cause. Le vieux est quasi en enfance, il faut bien qu'on le surveille, mais il leur a gagné assez de millions pour qu'on supporte ses caprices. Cette Zénobie, c'est un joujou. Pauvres femmes, elles n'ont pas l'air gai, il y a de quoi. Que Cruce! elles font beaucoup de bien dans le pays.»

On ne revoyait pas le lendemain ces dames Guiçardi. Malgré les poses tanagréennes de la Smitson, la soirée se traînait dans l'ennui. Mais le quatrième soir (et c'était sa dernière audition), Marcus ne retrouvait pas l'Américaine. Miss Smitson avait été remerciée. Et quand le fameux rideau cramoisi glissait sur sa tringle, la princesse Zénobie était sur les genoux du vieux Guiçardi.

Empanachée d'aigrettes, écrasée sous le poids d'un collier d'émeraudes, elle se cambrait dans l'ébouriflement d'un boa de plumes blanches et s'érupait comme une perruche, tout à l'orgueil de sa nouvelle parure. La naine était rentrée en grâce. Tout à la joie de son triomphe, elle toisait insolemment les artistes et ne songeait même pas à balayer de son geste les sujets femmes de la troupe; la représentation commençait. La chanteuse tyrolienne égrenait ses derniers laïtou; un valet de pied venait apporter au banquier une carte sur un plateau. Le vieux forban y jetait à peine les yeux et d'un hochement de tête donnait ordre d'introduire. Et c'était, à pas menus, l'échine ronde et les yeux baissés, l'entrée obséquieuse plus glissée qu'osée et le salut révérence, la demi-génuflexion à jarrets pliés et les mains croisées sous les amples manches d'un capucin quadragénaire aussi chauve que barbu. Le moine baisait la main du banquier, souriait d'un air paterne à la naine et prenait place auprès du couple; les laquais avaient avancé un fauteuil.

—Le Révérend Père Ambrosio, me chuchotait à l'oreille le duettiste italien, le supérieur du couvent de Saint-Pancrace (les Capucins ont leur monastère à deux lieues d'ici, dans la montagne): un familier de la maison. Il vient souvent passer la soirée et assiste quelquefois au concert. C'est le seul admis, d'ailleurs. Ah! le moine a su prendre le vieux, il a apporté un scapulaire indulgencié à la naine!... Chacune de ses visites lui rapporte de cent à deux cents lires pour les pauvres ou le couvent. Dom Ambrosio ne perd pas son temps. C'est pour le bien de l'Église: la fin justifie les moyens. Rien de plus amusant que leurs entrevues. Ouvrez l'œil et le bon, car vous allez rire.»

Le capucin avait pris place, le temps d'échanger quelques propos avec le Guiçardi. Les numéros du concert se succédaient. Les vocalises de la chanteuse tyrolienne le laissaient aussi froid que les contorsions du cake-walk nègre. Ses yeux obstinément baissés ne cillaient un peu qu'aux gauloiseries de Marcus.

Un flot d'obscénités montait comme une mare de boue dans le silence gêné de tous les assistants. C'étaient des rythmes sautillants de polkas et des refrains de caserne; et cela devenait tragique comme un blasphème et comme un martyre, ce répertoire de corps de garde dégoisé par ordre, au nez d'un capucin, pour le grand ébaudissement d'une naine de foire et d'un vieux maniaque.

Le moine ne bronchait pas. Il regardait fixement le bout de ses orteils, qui dépassaient un peu sa robe de bure.

—Eh bien! Padre, qu'en dites-vous? Ça vous plaît?

Et d'un coude égrillard le Sicilien interrogeait le Père.

—Répondez donc, Padre?

Et, cette fois, c'était la princesse Zénobie qui de sa petite main sèche avait saisi la longue barbe du moine et le narguait de son affreux sourire d'avorton lubrique et vieillot.

Le Révérend levait au plafond des yeux d'apôtre mis en croix.

—Il Padre n'a pas le goût à la musique, ce soir.

Et, sur cette conclusion de sa chère Zénobie, Bartolomeo congédiait le moine. Il lui glissait une pièce de dix lires dans la main.

Dix lires! Il y avait loin des cent et deux cents lires accoutumées. Le religieux se retirait à reculons; un laquais le reconduisait.

—Qu'est-ce qu'il y a? interrogeait le banquier, surprenant un colloque entre le moine et le valet.

—Le Padre voudrait deux écus d'argent; il craint de perdre la pièce d'or.

—Les voici, bougonnait le gros homme de Palerme en fouillant dans son gilet.

D'un pas oblique le capucin s'était vivement rapproché. Il s'emparait des deux pièces d'argent, plaçait la pièce d'or entre les deux écus, et les montrant tenues serrées entre son pouce et son index:

—Comme cela, je ne craindrai pas de la perdre. Gracia, signor!

Et il se retirait, la croupe haute, le sourire onctueux, humble et sournois.

—Bene trovato, faisait le Guiçardi amusé.

Telle fut la dernière soirée de Marcus à la villa de San Remo.

—Nous sommes arrivés, me disait Maxence.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings