DEUIL D'ESCURIAL
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—Ah! si vous avez le goût des histoires funèbres, je puis vous en servir une qui n'est pas piquée des vers.
—Quelle horrible plaisanterie! interrompait de Surville.
—Mais c'est votre faute, à vous aussi, mon cher. Vous avez la folie du macabre. Les catafalques, les cadavres dans les bières, les mortes embaumées exposées dans l'apparat des chambres ardentes, les illuminations de cires allumées et l'agonie odorante des fleurs amoncelées autour des tréteaux de deuil, voilà les décors que vous affectionnez et l'atmosphère où vous vous plaisez à échafauder vos histoires. Vous êtes très sadique et très Cour d'Espagne à la fois, mon cher Surville.
—Cour d'Espagne du temps de Charles-Quint et même de Philippe II! soulignait de Bergues.
—Oui, reprenait Grandgèrard, Surville porte en lui toute l'ombre de l'Escurial.»
A quoi Mancherolles, qui marchait à côté de nous:
—Les grands voluptueux sont tristes.
—Et ton histoire, demandait Grandgèrard à de Bergues, les aphorismes de Mancherolles ne sont pas une conclusion.»
Nous suivions, Grandgèrard, de Bergues, de Surville, Mancherolles et moi, les parapets du quai Malaquais.
C'était l'heure exquise où Paris, la journée finie, s'anime, un peu fébrile dans l'apaisante complicité du soir.
L'heure entre toutes où il fait bon descendre le long des quais, les quais uniques de la Rive Gauche, d'où l'œil embrasse, entre les Tuileries et Notre-Dame, tant d'histoires et tant de gloires éparses aux frontons sculptés des palais! Il y a comme une délivrance dans l'air: la joie puérile, on le croirait du moins, de tant de sorties d'ateliers et de bureaux. Les ciels laiteux de nos printemps s'y fardent légèrement de rose, une brève clarté s'allume au faîte des maisons; et dans la monotone uniformité, qu'est la ville d'ardoises et de pierres, la lumineuse agonie du jour éveille un court frisson d'apothéose. Dans l'allégresse du soir nous avions volontairement ralenti le pas, heureux de surprendre, au milieu de tant de flâneries attardées aux étalagistes des quais, la vie si pittoresque de Paris populaire, la vie pépiante et si typique à la tombée de la nuit des rues et des faubourgs.
Une femme nous croisait.
Engoncée dans un long manteau de drap mastic, la face reculée dans l'ombre d'une énorme capote ennuagée de tulle mauve, elle marchait, lente et légère à la fois, d'un pas glissant d'apparition, et c'en était une; car la somptuosité de sa mise, la tache claire allumée dans l'ombre par les nuances infiniment douces, qui la vêtaient, en faisaient dans cette foule anonyme et modeste un être d'une autre race et une rencontre d'exception. Un coupé attelé de deux chevaux la suivait au pas, un valet de pied marchait derrière elle, prêt à lui servir de garde du corps; car flâneurs et passants se retournaient sur l'étrange promeneuse. Le maquillage éclatant du visage, la coupe inusitée trop élégante des vêtements, tout cela faisait émoi dans le public accoutumé des quais à la tombée du jour.
La bizarre rencontre! Elle semblait d'un autre temps et d'un autre monde. Indifférente, elle allait, suivant les parapets, d'un pas un peu automatique, mais savamment alenti, merveilleusement rythmé; et ce pas, elle le ralentissait parfois pour mieux regarder l'eau couler.
De Bergues s'était aussi retourné sur la promeneuse. Il étouffait presque un cri:
—La comtesse de Mératry! c'est à n'y pas croire... C'est l'histoire que je vous voulais conter, mon histoire même qui marche... Ah! les affinités électives, le jeu compliqué des fluides et des atomes crochus... Voilà qui établirait avec preuves à l'appui les théories de Gœthe... C'est à cette femme que je songeais, et la voici qui surgit devant nous, oui, devant nous, comme évoquée, voulue par ma pensée secrète...; et la comtesse de Mératry devrait être à Menton! La comtesse à Paris!—et comme se parlant à lui-même,—les Zélusko ont donc quitté la Riviera?
—Quand tu auras fini ton monologue! interrompait Surville.
—Ah! pardon, cher ami...
La jeune femme était remontée en voiture, l'apparition s'était évanouie. Alors, de Bergues:
—Vous avez tous remarqué, comme moi, l'étrange silhouette de cette femme, le faste démodé et daté de sa mise, cette minceur, cette souplesse exagérée de taille et cette allure à la Constantin Guys? L'atmosphère inquiétante émanée de cette inconnue a une explication terrible.
La comtesse de Mératry porte la défroque d'une morte: le luxe des soies, des velours et des moires qu'elle traîne sur ses pas est emprunté au vestiaire d'une parente depuis longtemps défunte; pis, il est cueilli dans l'ombre d'un caveau funéraire. Ce sont les parures de tombeau.
—Tu dis?
—Voilà déjà dix ans que la comtesse de Mératry s'habille et se fournit dans la garde-robe de Véra Zelusko.
—Qu'est-ce que vous nous chantez là, de Bergues?
—L'exacte vérité, pas plus. Vous vous souvenez tous de Véra Zelusko, cette jolie petite Russe nihiliste et quelque peu millionnaire, venue avec tous les siens, père, mère et toute la smala des oncles et des tantes et des cousines aussi, il y a quelque vingt ans, à la conquête de Paris? Véra Zelusko ne doutait de rien, elle voulait faire du théâtre. La gloire de Sarah et les lauriers de Féghine l'attiraient. La petite Tartare avait rêvé d'éblouir et de dominer le monde.
Les Zelusko étaient de gros marchands de Moscou, immensément riches et surtout inopinément enrichis dans le trafic des fourrures. Ils adoraient d'une adoration exaltée et sauvage leur petite Véra, fille et fleur unique éclose un peu tard dans leur vie de parvenus. C'est de sa naissance que dataient leurs plus gros bénéfices. Ces Zelusko étaient des Asiatiques: la dévotion de leur tendresse pour Véra tenait du fétichisme; ils la vénéraient à la façon d'un icone...; et cette effrénée latrie, toute la famille la partageait avec eux. Aussi, quand Véra Zelusko, dont la petite âme artiste et vibrante étouffait d'ennui dans ce morne Moscou, déclara qu'elle voulait vivre à Paris, père et mère d'accéder à ce nouveau caprice, et toute la famille d'obéir, Véra le voulait... Le père Zelusko liquidait sa maison, et tous les Zelusko du monde, y compris les sœurs de Madame, suivirent la future étoile à Paris.
Nul d'entre tous ces braves gens ne mettait en doute que Véra ne conquît la ville et tout l'univers: elle était si jolie, si intelligente, si fine, si géniale surtout; et le fait est que cette petite Tartare était délicieuse. De larges yeux d'agate riaient sous des cheveux mordorés fous et flous, et je vois encore la clarté de ces inoubliables prunelles grises dans une face expressive au teint chaud, presque bis.
Et ce fut la luxueuse installation dans l'hôtel de l'avenue du Bois. Nous y avons tous été reçus à notre heure: les Narismof l'habitent aujourd'hui. Il y défila tout Paris, Paris artiste, Paris littéraire, Paris académique, un peu de Paris politique un moment, mais Paris-cabot surtout. Les Zelusko donnaient des fêtes, recevaient à table ouverte, préparant, arrosant la gloire certaine de leur grande tragédienne. De ces fêtes Véra était l'âme et la joie; elle y récitait d'une voix pénétrée, pénétrante, en s'étreignant des deux mains la poitrine, du Samain, du Baudelaire et jusqu'à du Verlaine, au grand scandale de l'Institut et de la Comédie convoqués et ahuris... Cela se passait il y a quelque vingt ans. Nous nous sommes apprivoisés depuis.
Le matin, un coupé conduisait la jeune élève à ses cours du Conservatoire. Sa cousine Sonia Barisnine, aujourd'hui comtesse de Mératry, celle-là même que nous venons de rencontrer, l'accompagnait...; et la fête, fête qui fut aussi une curée de toutes les convoitises et de tous les appétits, la fête durait jusqu'à la mort du père et alors la débâcle commençait.
Les millions avaient été largement entamés. Paris a les dents longues, surtout le Paris des réclames offertes, des tapeurs titrés, des grands parasites et de la presse payée... Le deuil arrivait à propos pour fermer l'hôtel.
Les Zélusko connurent l'amertume des abandons, l'humiliation des cartes cornées, des shake-hand hâtifs et des saluts trop brefs. Heureusement, entre temps, Sonia Barisnine avait-elle été mariée. La cousine pauvre, généreusement dotée, était devenue la comtesse de Mératry.
Mais, entre temps aussi, la santé de Véra s'était altérée. La petite Tartare s'était trop donnée, elle avait trop vibré, âme et nerfs, dans ce milieu factice et surchauffé de réclame et de grand art. Elle s'était consumée au feu dévorant du Paris théâtral; la Faculté consultée conseillait le climat de la Riviera. Seule, la douceur endormante des hivers de Menton éteindrait l'éclat fiévreux de ces prunelles, l'ardeur enflammée de ces pommettes, apaiserait les quintes exténuantes de cette mauvaise toux. On pressa le départ. C'est une condamnée qui quittait l'avenue du Bois.
La poitrinaire n'y devait plus revenir. Menton la posséda trois ans. Mme Zélusko, tous les Zélusko, les tantes et les cousines, s'installèrent au chevet de la jeune fille. La fortune des Zélusko, si ébranlée qu'elle fût, n'en était pas où la voulait porter l'opinion publique; il y avait déchéance, mais non ruine.
D'abord descendues à l'hôtel, Mme Zélusko et sa fille se fixaient en ville. La comtesse de Mératry venait se réfugier auprès d'elles. Sa dot une fois dilapidée, le comte de Mératry l'avait abandonnée. La jeune femme, enfin libérée par un divorce, se trouvait trop heureuse de venir échouer auprès des siens, et l'agonie de Véra Zélusko s'organisa.
Ce fut d'abord l'ère des interminables promenades en voiture, des promenades au pas, avant le coucher du soleil, sur les routes de Monte-Carlo et de la Mortola; puis vint un moment où l'on ne permit plus à la malade de sortir. Elle vécut désormais dans une atmosphère de serre chaude, cloîtrée derrière les vitres incendiées d'azur et d'une longue véranda; et puis ce furent les étouffements, les crises de toux que rien n'arrête, les angoisses et les spasmes, les yeux chavirés dans une pauvre face de suppliciée qui suffoque, les hémopthisies meurtrières dans le hoquet et le râle final.
Les Zélusko, atterrés, assistèrent à cela; ce fut une stupeur. C'était l'effondrement de leur rêve, l'anéantissement de tous leurs efforts, et celui aussi de leur ultime et fragile espoir. Leur adorée petite Véra était morte; Véra, leur idole et leur gloire; et elles étaient là, la mère et les tantes et la cousine Sonia, debout, les yeux vides de larmes, autour de ce cadavre, isolées en cette terre étrangère, venues de si loin, si loin, de leur sainte Russie pour la carrière et l'avenir de celle qui gisait là, silencieuse à jamais, devenue une chose inerte et froide, elles qui avaient tout quitté pour cette morte, Moscou, et leur foyer et leur passé et tout; et Véra les abandonnait là!
Et alors l'âme asiatique des Zélusko se réveilla; la douleur ramena toutes ces femmes en deuil à leur antique atavisme... Sur huit millions il en restait deux ou trois à la mère; et cette mère douloureuse, toute frustrée qu'elle fût, sous le coup de la destinée se ressaisit, voulut à sa morte, à sa Véra chérie, des funérailles et un tombeau de princesse orientale.
Vous connaissez le tombeau du tsarewitch à Nice, au pied du parc Impérial. Mme Zélusko voulut à Véra le pareil; elle le voulut plus fastueux et plus coûteux encore. Les carrières de Carrare, les sculpteurs de Gênes, toutes les ressources de l'Italie voisine furent requises par cette mère anéantie, mais redressée dans son orgueil; et tout ce que la folie de vanité d'une dynastie, tout ce que la démence de luxe d'une fin de race peuvent vouloir et inventer pour perpétuer en marbre la mémoire d'un des leurs, pour sa fille Mme Zélusko le réalisa. Le cimetière de Menton garde le mausolée. Le Campo-Santo de Gênes n'a rien de pareil. Mais où s'affirma leur vieux sang asiatique, c'est dans l'amoncellement de robes, de fourrures, de dentelles et même de bijoux, que cette mère orgueilleuse entassait dans le caveau de la morte. Toute la garde-robe de Véra, jusqu'à ses moindres accessoires de toilette, ses éventails, ses flacons, ses petits ciseaux d'or, indépendamment des manteaux du soir, des corsages de bal et de toute la série des chapeaux, décora d'une lamentable défroque les parois de marbre du tombeau: puis, comme exténuée de ce suprême effort, Mme Zélusko tombait dans la torpeur. Hypnotisée dans le seul regret de la morte, tout autour d'elle lui devint indifférent. Au lieu de retourner en Russie elle se fixait à Menton, retenue par l'ombre de son cimetière, et toutes les tantes et toutes les sœurs commencèrent avec elle la funèbre veillée de Véra. Veillée qui dure déjà depuis quinze ans, et c'est dans cet Escurial de la côte d'Azur que vit depuis quinze ans Mme de Mératry, dans la stupeur et le silence de toutes ces vieilles figées et lentement retombées en enfance. Dans la demeure, où Mme Zélusko promène sa douleur hallucinée, le service abandonné à des vieux serviteurs impotents a tourné à l'incurie. Mme Zélusko est devenue avare; elle et ses sœurs traînent les mêmes vieilles robes de deuil roussies par l'usure et raidies de taches; personne ne songe à renouveler la garde-robe de Mme de Mératry, qui, au bout de cinq ans, a quitté le deuil.
A court d'argent et rivée dans la maison par l'attente de l'héritage, Sonia Barisnine acculée aux plus dures nécessités s'est un jour enhardie, et au milieu de toutes ces vieilles parentes aveugles; c'est-à-dire aveuglées dans leur gâtisme funèbre, elle est allée rendre visite au tombeau de sa cousine.
—Et nous devinons ce qu'elle a fait, ricanait Surville, elle a pris le musée funéraire pour vestiaire.
—Parfaitement, et voilà dix ans que le troupeau des duègnes n'y voit que du feu. Dix ans que Mme de Mératry porte et use consciencieusement la défroque de la morte. Vous vous expliquez maintenant sa silhouette. Je vous avais promis une histoire digne de la Cour d'Espagne, disait modestement de Bergues.
—Et tu as tenu, concluait Grandgirard.