LA CRÉATION SUBCONSCIENTE13
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LA CRÉATION SUBCONSCIENTE13
Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons, statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles, car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait point de science de l'homme.
S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant, comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse, l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle.
La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée; on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la pensée.
La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut englober la découverte du savant et la construction idéologique du philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré, le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui, enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus insolites, ou les plus beaux.
Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que, comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance, du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce, soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement: c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation commune.
Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit, tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le subconscient est toujours le maître collaborateur.
Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème, d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés.
Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte, cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement, car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit, s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs, quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul. J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard, j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!» Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le Chant du Coq. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi. Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix, était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq ou six manuscrits superposés de de l'Ève future, et le premier est tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart, l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les deux parfaitement légitimes.
Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire, l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second, devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance: le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a violemment troublé la marche coutumière des journées.
L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part, que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a intervention évidente des forces subconscientes.
Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?
En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu, l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe, et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien; l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui émerge, celui d'être tombé dans l'eau.
C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation, ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros suprême de l'humanité intellectuelle.
Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.