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La culture des idées

Culture des Idées

Reading edition

DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE—LA CRÉATION SUBCONSCIENTE—LA DISSOCIATION DES IDÉES STÉPHANE MALLARMÉ ET L'IDÉE DE DÉCADENCE LE PAGANISME ÉTERNEL—LA MORALE DE L'AMOUR IRONIES ET PARADOXES

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCM

LA CULTURE DES IDÉES

DU STYLE OU DE L'ÉCRITURE

I

Et ideo confiteatur eorum stultitia, qui arte, scientiaque immnunes, de solo ingenio confidentes, ad summa summe canenda prorumpunt; a tanto prosuntuositate desistant, et si anseres naturali desidia sunt, nolint astripetam aquilam imitari. Dantis Alighieri, De vulgari eloquio, II. 4.

Déprécier «l'écriture», c'est une précaution que prennent de temps à autre les écrivains nuls; ils la croient bonne; elle est le signe de leur médiocrité et l'aveu d'une tristesse. Ce n'est pas sans dépit que l'impuissant renonce à la jolie femme aux yeux trop limpides; il doit y avoir de l'amertume dans le dédain public d'un homme qui confesse l'ignorance première de son métier ou l'absence du don sans lequel l'exercice de ce métier est une imposture. Cependant quelques-uns de ces pauvres se glorifient de leur indigence; ils déclarent que leurs idées sont assez belles pour se passer de vêtement, que les images les plus neuves et les plus riches ne sont que des voiles de vanité jetés sur le néant de la pensée, que ce qui importe, après tout, c'est le fond et non la forme, l'esprit et non la lettre, la chose et non le mot, et ils peuvent parler ainsi très longtemps, car ils possèdent une meute de clichés nombreuse et docile, mais pas méchante. Il faut plaindre les premiers et mépriser les seconds et ne leur rien répondre, sinon ceci: qu'il y a deux littératures et qu'ils font partie de l'autre.

Deux littératures: c'est une manière de dire provisoire et de prudence, afin que la meute nous oublie, ayant sa part du paysage et la vue du jardin où elle n'entrera pas. S'il n'y avait pas deux littératures et deux provinces, il faudrait égorger immédiatement presque tous les écrivains français; cela serait une besogne bien malpropre et de laquelle, pour ma part, je rougirais de me mêler. Laissons donc; la frontière est tracée; il y a deux sortes d'écrivains: les écrivains qui écrivent et les écrivains qui n'écrivent pas,—comme il y a les chanteurs aphones et les chanteurs qui ont de la voix.

II

Le métier d'écrire est un métier, et j'aimerais mieux qu'on le mît à son ordre vocabulaire, entre la cordonnerie et la menuiserie, que tout seul à part des autres manifestations de l'activité des hommes. A part, il peut être nié, sous prétexte d'honneurs, et tellement éloigné de tout ce qui est vivant qu'il meure de son isolement; à son rang dans une des niches symboliques le long de la grande galerie, il suggère des idées d'apprentissage et d'outillage; il éloigne de lui les vocations impromptues; il est sévère et décourageant.

Le métier d'écrire est un métier; mais le style n'est pas une science. Le style est l'homme même et l'autre formule, de Hello, le style est inviolable, disent une seule chose: le style est aussi personnel que la couleur des yeux ou le son de la voix. On peut apprendre le métier d'écrire; on ne peut apprendre à avoir un style; on ne peut teindre son style comme on teint ses cheveux, mais il faut recommencer tous les matins et n'avoir pas de distractions. On apprend si peu à avoir un style qu'au cours de la vie souvent on désapprend; quand la force vitale est moindre on écrit moins bien; l'exercice, qui améliore d'autres dons, gâte parfois celui-là.

Écrire, c'est très différent de peindre ou de modeler; écrire ou parler, c'est user d'une faculté nécessairement commune à tous les hommes, d'une faculté primordiale et inconsciente. On ne peut l'analyser sans faire toute l'anatomie de l'intelligence; c'est pourquoi, qu'ils aient dix ou dix mille pages, tous les traités de l'art d'écrire sont de vaines esquisses. La question est si complexe qu'on ne sait par où l'aborder; elle a tant de pointes et c'est un tel buisson de ronces et d'épines qu'au lieu de s'y jeter on en fait le tour; et c'est prudent.

Ecrire, mais alors au sens de Flaubert et de Goncourt, c'est exister, c'est se différencier. Avoir un style, c'est parler au milieu de la langue commune un dialecte particulier, unique et inimitable et cependant que cela soit à la fois le langage de tous et le langage d'un seul. Le style se constate; en étudier le mécanisme est inutile au point où l'inutile devient dangereux; ce que l'on peut recomposer avec les produits de la distillation d'un style ressemble au style comme une rose en papier parfumé ressemble à la rose.

Quelle que soit l'importance fondamentale d'une oeuvre «écrite», la mise en oeuvre par le style accroît son importance. C'était l'opinion de Buffon, que toutes les beautés qui se trouvent dans un ouvrage bien écrit, «tous les rapports dont le style est composé sent autant de vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet». Et c'est aussi, malgré le dédain commun, l'opinion commune, puisque les livres de jadis qui vivent encore ne vivent que par le style. Si le contraire était possible, tel contemporain de Buffon, Boulanger, l'auteur de l'Antiquité dévoilée, ne serait pas inconnu aujourd'hui, car il n'y avait de médiocre en lui que sa manière d'écrire; et n'est-ce point parce qu'il manqua presque toujours de style que tel autre, comme Diderot, n'a jamais eu que des heures de réputation et que sitôt qu'on ne parle plus de lui, il est oublié?

Cette prépondérance incontestée du style fait que l'invention des thèmes n'a pas un grand intérêt en littérature. Pour écrire un bon roman ou quelque drame viable, il faut ou élire un sujet si banal qu'il en soit nul ou en imaginer un si nouveau qu'il faille du génie pour en tirer parti, Roméo et Juliette ou Don Quichotte. La plupart des tragédies de Shakespeare ne sont qu'une suite de métaphores brodées sur le canevas de la première histoire venue. Shakespeare n'a inventé que ses vers et ses phrases: comme les images en étaient nouvelles, cette nouveauté a nécessairement conféré la vie aux personnages du drame. Si Hamlet, idée pour idée, avait été versifié par Christophe Marlowe, ce ne serait qu'une obscure et maladroite tragédie que l'on citerait comme une ébauche intéressante. M. de Maupassant, qui inventa la plupart de ses thèmes, est un moindre conteur que Boccace, qui n'inventa aucun des siens. L'invention des sujets est d'ailleurs limitée, encore que flexible à l'infini; mais, autre siècle, autre histoire. M. Aicard, s'il avait du génie, n'eût pas traduit Othello, il l'eût refait, comme l'ingénu Racine refaisait les tragédies d'Euripide. Tout aurait été dit dans les cent premières années des littératures si l'homme n'avait le style pour se varier lui-même. Je veux bien qu'il y ait trente-six situations dramatiques ou romanesques, mais une théorie plus générale n'en peut, en somme, reconnaître que quatre. L'homme étant pris pour centre, il a des rapports: avec lui-même, avec les autres hommes, avec l'autre sexe, avec l'infini, Dieu ou Nature. Une oeuvre de littérature rentre nécessairement dans un de ces quatre modes. Mais n'y aurait-il au monde qu'un seul et unique thème, et que cela fût Daphnis et Chloé, il suffirait.

Une des excuses des écrivains qui ne savent pas écrire est la diversité des genres. Ils croient qu'à celui-ci convient le style et à celui-là, rien. Il ne faut pas, disent-ils, écrire un roman du même ton qu'un poème. Sans doute; mais l'absence de style fait aussi l'absence de ton et quand un livre manque d'écriture, il manque de tout: il est invisible ou, comme on dit, il passe inaperçu. Cela convient. Au fond, il n'y a qu'un genre: le poème; et peut-être qu'un mode, le vers, car la belle prose doit avoir un rythme qui fera douter si elle n'est que de la prose. Buffon n'a écrit que des poèmes, et Bossuet et Chateaubriand et Flaubert. Les Époques de la Nature, si elles émeuvent les savants et les philosophes, n'en sont pas moins une somptueuse épopée. M. Brunetière a parlé avec une ingénieuse hardiesse de l'évolution des genres; il a montré que la prose de Bossuet n'est qu'une des coupes de la grande forêt lyrique où Victor Hugo plus tard se fit bûcheron. Mais je préfère l'idée qu'il n'y a pas de genres ou qu'il n'y a qu'un genre; cela est d'ailleurs plus conforme aux dernières philosophies et à la dernière science: l'idée d'évolution va disparaître devant celle de permanence, de perpétuité.

Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit du style: c'est demander si M. Zola avec de l'application aurait pu devenir Chateaubriand, ou si M. Quesnay de Beaurepaire avec des soins aurait pu devenir Rabelais; si l'homme qui imite les marbres précieux en secouant d'un coup vif son pinceau vers les panneaux de sapin aurait pu, bien conduit, peindre le Pauvre Pêcheur, ou si le ravaleur qui taille dans le genre corinthien les tristes façades des maisons parisiennes ne pourrait pas, après vingt leçons, sculpter par hasard la Porte de l'Enfer ou le tombeau de Philippe Pot?

Si on peut apprendre à écrire? Il s'agit des éléments d'un métier, de ce qui s'enseigne aux peintres dans les académies: on peut apprendre cela; on peut apprendre à écrire correctement à la manière neutre, comme on grava à la manière noire. On peut apprendre à écrire mal, c'est-à-dire proprement et de manière à mériter un prix de vertu littéraire. On peut apprendre à écrire très bien, ce qui est une autre façon d'écrire très mal. Qu'ils sont mélancoliques, ces livres qui sont très bien; et puis, c'est tout.

III

M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: l'Art d'écrire enseigné en vingt leçons. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet: «Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et, grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de tous les genres.» Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le Télémaque est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc d'Angoulême.

Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que l'on peut acquérir,—comme si une qualité, c'est-à-dire une manière d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le donne.» Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art, même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste, «non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances, les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons».

Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée pure,—si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais de figuratif.

IV

L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique; cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que si elle ne formera aucun écrivain original,—il le sait bien lui-même,—elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée: «Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est mauvaise,—cela ne signifie rien.» Voilà de bons principes, quoique l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si, après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet, on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist, il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était «sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations archéologiques; elle intéresserait au même degré que la Chanson de Roland; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection «inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs, l'autre dépend de la loi.

La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont «passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles, c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue. Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les noms d'amour gravés à même leur chair.

Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges? Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse intellectuelle—quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est préférable d'éteindre tout à fait.

Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très périssable.

V

M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau:

On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, la finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards en: sa fine peau de jeune fille rougissante. Quelle boucherie! Les mots que biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.

VI

Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire, le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète, maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase de Verlaine, vague et toute musicale,

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux Inquiétait le col des belles sous les branches,

aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie:

L'amant des feuilles de Thisbé!

Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela nous a valu d'amusantes énigmes:

Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil. L'animal recouvert de son épaisse croûte, Celui dont la coquille est arrondie en voûte. L'équivoque habitant de la terre et des ondes. Et cet oiseau parleur que sa triste beauté Ne dédommage pas de sa stérilité. Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts. Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être. Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses, De deux règnes rivaux races miraculeuses. Le puissant agaric, qui du sang épanché Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle Du caillou pétillant recueille l'étincelle.

ne faudrait pas croire cependant que l'Homme des champs, d'où sont tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre, nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air,

......................Soit qu'une fraîche aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore, Soit que l'astre du monde, en achevant son tour, Jette languissamment les restes d'un beau jour.

VII

Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel? Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut: l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion. Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir, mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles».

M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style désécrit; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti. Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes. L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à en faire des fagots.

Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre. Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion d'anges de la destinée, de lampes de la foi, de coupes de miel, qui ne furent certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,» qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets: la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature, comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme une Académie Julian?

Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images, les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin intellectuel.

Février 1899.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 1: (retour) Sur l'importance et l'influence du protestantisme à cette époque, voir l'ouvrage de Ed. Hugues, que tous les protestants déNote 2 · Il semble que le dédain du style soit une des conquêtes de quatre-vingt-neuf. Du moins, avant l'ère démocratique, il n'avait jamais été quesNote 3 · Note 2: (retour) Ce livre, si mal connu et défiguré dans ses éditions pieuses. Rien de moins pieux cependant et de moins édifiant au delà duNote 4 · Cependant si le dix-huitième siècle écrit mal, c'est sans le savoir; il trouve que Voltaire écrit bien, surtout en vers; il ne reproche à DuNote 5 · Note 3: (retour) Quand on parle du dix-huitième siècle, il faut toujours mettre à part, dans sa tour de Montbard, le grandiose et solitaire Note 6 · Mais la manière du dix-huitième siècle3 répondait trop bien aux tendances naturelles d'une civilisation démocratique; ni Chateaubriand, ni VNote 7 · Note 4: (retour) On essaiera quelque jour, dans une étude sur le Monde des mots, de déterminer si les mots ont vraiment une signification, cNote 8 · S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellemenNote 9 · Note 5: (retour) De l'Enseignement de notre langue.Note 10 · Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. AlbalatNote 11 · Note 6: (retour) M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».Note 12 · Note 7: (retour) Variantes proposées par M. Albalat: de réduire, de conquérir.Note 13 · Bien qu'elle ne fût pas insensible au plaisir ou à la vanité d'inspirer un sentiment sérieux à un homme aussi léger que l'était Max dans sonNote 14 · Sensible au plaisir d'attirer sérieusement7 un homme aussi léger, elle n'avait jamais pensé que cette affection pût devenir dangereuse.Note 15 · Note 8: (retour) Voir le chapitre du Cliché, dans l'Esthétique de la Langue française.Note 16 · M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés chaleur biNote 17 · Note 9: (retour) L'art d'écrire, p. 138.Note 18 · La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever Note 19 · Note 10: (retour) Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ceNote 20 · Note 11: (retour) Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite M. Albalat, page 213.Note 21 · A partir de la neuvième leçon, l'Art d'écrire devient didactique encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution. CommNote 22 · Note 12: (retour) Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques aient été composés au petit bonheur par une multitude de rNote 23 · M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture animée des objets.» Il veut dire que, pour décrire, il faut se plac
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