II PSYCHOLOGIE DU PAGANISME
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On s'égaie beaucoup en ces années de la forme qu'a prise le culte, d'ailleurs très ancien, de saint Antoine de Padoue. Le fidèle promet à cette idole une offrande en échange d'un service: tel est le thème. Il est aussi vieux que les plus vieilles reliques de la superstition religieuse. Le dieu a différents besoins que son pouvoir ne suffit pas à lui procurer: il ne saurait, par exemple, se bâtir lui-même des temples, s'adresser des prières, se brûler de l'encens. C'est donc l'homme qui pourvoira à ces besoins de vanité; et le contrat intervient. L'homme apportera sa pierre au temple et le dieu donnera à l'homme les biens terrestres qu'il ne peut atteindre par sa seule industrie. C'est au dieu de juger si le marché lui convient. Il lui convient assez souvent pour que l'homme soit confirmé dans sa croyance. La religion n'est tolérée par les hommes que pour son utilité pratique. C'est cette utilité qui démontre sa vérité.
Dans le Journal inédit d'un pasteur calviniste, je relève souvent ces cris: «Jésus, rappelle-toi tes promesses!... Tu m'as dit, en 1836, que tu serais toujours avec moi... O Jésus, en 1836, dans cette galerie, seul, en prière, tu me promis de me tenir par la main, de m'accompagner, de me soutenir jusqu'à la mort...» Il cite à son Dieu les dates où cette promesse a été tenue: le 23 novembre 1837, chez Mme de N***, à Wahern en 1840, à Genève, en 1842, etc.; et il dit très franchement à son divin contractant: «Tu as tenu ta parole depuis trente-quatre ans, je n'en pourrais dire autant, sans doute, je suis un pécheur, mais je compte sur ta bonté.» C'est l'appel à la bonté des dieux qui fait l'originalité de ces sortes de contrats. Il faut bien que les hommes, s'ils ont la notion abstraite de la bonté, la situent quelque part; cela ne peut être en eux-mêmes, lâches, cruels et parjures: Dieu est fait de ce qu'il y a de moins humain dans l'homme.
Le contrat est l'essence des religions. Il s'applique à toutes indifféremment et les explique toutes. Un bon traité du contrat religieux serait un livre indispensable pour l'étude de la psychologie humaine, en même temps qu'il fonderait l'histoire scientifique de la religion, qui est encore à peine pressentie.
La religion romaine était donc basée sur le contrat; quand elle s'agrégea le christianisme, secte moraliste sans avenir populaire, elle consentit à quelques modifications scripturaires dans le libellé des formules. Le
MERCURIO ET MINERVAE DIIS TVTELARIB.
est devenu, dans la suite des temps,
MARIA ET FRANCISCE TVTELARES MEI
et c'est un des changements les plus importants qui aient signalé le passage du paganisme au catholicisme. On s'est amusé à rédiger les fastes du christianisme d'après les oeuvres oratoires et de parade des théologiens: et ainsi on a obtenu l'histoire de l'évolution de l'idée religieuse dans les cerveaux, relativement supérieurs, des maîtres du peuple; mais l'histoire de la religion populaire serait bien différente, et c'est la seule qui compte, puisque la religion est un besoin enfantin, puisque les créances religieuses des maîtres du peuple ont finalement abouti au scepticisme cartésien. Si l'on entreprenait une véritable histoire du catholicisme romain, d'abord on ne tiendrait nul compte de la réforme, qui n'est qu'un arrêt de développement ou une régression; le protestantisme trouverait place dans l'histoire de la philosophie, où il forme le parti réactionnaire, bien plus que dans l'histoire de la religion dont il a déformé les vrais principes; cette question écartée, on remonterait aux plus anciennes religions connues dont le romanisme peut réclamer l'héritage, jusqu'aux Phéniciens, jusqu'aux Égyptiens et, çà et là, très loin, jusqu'au coeur des plus vieilles superstitions asiatiques. En suivant les métamorphoses des croyances, on devrait parler de Jésus, sans doute, mais pas plus que de Bacchus, d'Isis ou de Mithra: il y a autant que de christianisme, du bacchisme, del'isiacisme et du mithriacisme dans le catholicisme populaire, tout cela greffé ingénument sur l'arbre aux nobles branches du vieux Panthéon romain. Comme nous avons reçu la langue, nous avons reçu la religion du Latium; c'est au delà de l'Empire romain, et seulement au delà, que le Christianisme juif a pu s'établir et vivre. Les pays aujourd'hui protestants ont toujours été chrétiens; les pays aujourd'hui catholiques ont toujours été romains ou gréco-romains; un atlas historique rend très sensible cette vérité méconnue.
II
Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux, avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la métamorphose ingénue:
Martirii gestans virgo Martina coronam Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a qu'une religion, elle se rajeunit.
Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail d'érudition.
Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était Silvanus. Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait volontiers de sanctus et il était le maître des Lares:
SILVANO SANCTO. SACRO LARUM. CÆSARI
Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur. Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui inspirait leur satire.
Dieux guérisseurs Saints guérisseurs
Priape Stérilité, Impuissance S. Vitus devenu S. Gui, S. Guignolet, S. Paterne.
Strenua Faiblesse S. Fort.
Apollon Peste S. Roch, S. Sébastien.
Hercule Epilepsie S. Sébastien.
Junon Lucine Douleurs de l'enfantement Ste Marguerite.
Vibillia fait retrouver leur chemin aux voyageurs égarés. S. Antoine de Padoue fait retrouver les objets perdus.
Hippona, ou Epopona Maladies des chevaux S. Georges. S. Eloi.
Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le parallélisme, avec plus ou moins de précision. A Febris, qui éloignait la fièvre; à Rubigus, qui préservait les blés de la rouille; à Stercutius, qui donnait sa valeur au fumier; à Orbona, qui protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues jeux de mots, car:
S. Bonaventure guérit du mal d'aventure. S. Léger — de l'embonpoint. S. Ouen — de la surdité. S. Claude — les éclopés. S. Cloud — des clous et boutons. S. Boniface — de la maigreur. S. Atourni — des étourdissements. Ste Claire, S. Clair, Ste Luce et Ste Flaminie de Clairmont— des maux d'yeux. S. Genou — de la goutte.
Temples Jupiter Feretrius La Bonne Déesse Apollon Capitolin Isis (au cirque de Flaminius) Minerve Vesta Romulus et Remus Eglises In Ara Coeli. Ste-Marie Aventine. Ste-Marie du Capitole. Sancta Maria in Equirio. Ste-Marie sur la Minerve N.-D. du Soleil. S. Côme et S. Damien
Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle, rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la colline sacrée.
Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté. Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes, toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode.
Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées, selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni réformer, ni diriger.
Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance au protestantisme;
Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance au catholicisme.
Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante.
Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.
On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer la porte de l'autorité.
Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.
La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque. C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.
Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons, soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes n'est jamais mauvais.
Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même ordre le Pater Noster et l'Oraison à Sainte Apolline contre le mal de dents. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse? C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?
Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques; mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée. Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme, que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la minute même où la sensation nous avertit de notre existence!
On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane, un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.
Mai 1900