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La culture des idées

CHAPITRE PREMIER HOMUNCULUS-HYPOTHÈSE

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Ceci admis, et constatée d'abord (malgré la contradiction des termes) la subjectivité de l'objet, je songe à pousser plus loin l'analyse.

Laissant le moi qui m'est connu (au moins par définition), je veux, pour m'instruire et savoir comment et par quoi je suis limité, étudier l'objet c'est-à-dire l'hypothèse du monde extérieur; l'objet se mêle à moi, mais à la manière de l'eau qui entre dans le vin, en le modifiant, et une telle modification ou même moins négative, ou même positive, ne peut me laisser indifférent.

Je suis donc limité, ou modifié,—et j'admets encore à priori cette limitation, sans toutefois préjuger si elle m'est imposée ou si je me l'impose moi-même par une loi de mon organisme psychique; j'admets l'objet ou monde extérieur; j'admets que, inexistant et projeté hors de moi par moi, il soit néanmoins la cause hypothétique de ma conscience,—bien que lui-même causé par ma conscience; j'admets cela, car Homunculus, créé dans ma cornue, surgit et me tient tête;—et il parle!

En effet, en décomposant l'objet, selon le plan de mon analyse, j'ai trouvé qu'il se différencie selon deux modes, deux illusions, mais que différentes! l'objet qui ne me résiste pas et l'objet qui me résiste, l'objet esclave et l'objet contradictoire, l'objet signe et l'objet pensée:—l'homme, l'homme effrayant, l'homme qui m'épouvante, parce qu'il me ressemble.

Je me connais et je m'affirme; je suis, car je me pense, et le monde extérieur où je rencontre ce frère n'est autre chose, je le sais, que ma pensée même hypothétiquement extériorisée. Mais si ce frère gravite autour de mon aimant, particule de mon désir, moi aussi, particule de son désir, je gravite autour de son aimant; le monde dont il fait partie n'existe qu'en moi; mais le monde dont je fais partie n'existe qu'en lui,—et, relativement à sa pensée, je dépends de sa pensée: il me crée et il m'annihile, il me conçoit et il me nie, il m'écrit et il m'efface, il m'illumine et il m'enténèbre.

Je suis lui: Homunculus-Hypothèse grandit et m'écrase, car s'il n'est rien que ma pensée, quand je le pense,—il est tout quand il se pense lui-même, et je n'existe plus qu'avec son consentement.

Me voilà donc limité par mon hypothèse, c'està-dire par moi-même, et je reconnais, cette fois indubitablement, que je ne puis pas ne pas me limiter, car, dès que je pense, je pose l'hypothèse de la pensée. Me voilà donc limité par ma propre pensée, et plus je pense plus je me limite, plus je crée d'obstacles au développement de mon primordial absolutisme; devenue pareille à l'oeil à facettes d'une mouche, ma pensée multiplie les ennemis de son unité et j'ai devant moi la formidable armée des Autres. Mais que l'ennemi soit un ou multiple, il gêne également ma liberté, et, m'ayant forcé à le concevoir, il me force à «entrer en pourparlers» avec lui.

A condition qu'il ne me nie pas, j'admettrai, autant que je puis le faire, autant que me le permet ma nature, son existence hypothétique,—et nécessairement s'il me rend la pareille. Ce n'est, après tout, qu'un échange de bons procédés et de réciproques concessions. Au lieu de la guerre, je propose la paix; je laisse la vie à celui qui me la laisse,—et à celui qui m'a retiré de l'abîme et qui en m'en retirant y est tombé lui-même, je jette à mon tour la corde du salut. Nouveaux Dioscures, nous vivrons chacun notre jour, nos nuits ne seront que de périodiques instants et nous y jouirons des magnifiques alternatives de la lumière et de l'ombre:

Et voici comment raisonne Pollux:

«L'arbre n'existe que parce que je le pense; pour la pensée hypothétique que je pressens et que je veux bien admettre, douloureusement, au-delà de mon domaine, je suis une sorte d'arbre et je n'existe qu'autant que cette pensée me pense...»

Il se reprend:

Il réfléchit et continue:

«Oui, mais Homunculus ne dit pas autre chose de lui-même; il dit, lui aussi: Je suis,—et absolument. Or, si j'admets mon affirmation, je dois admettre la sienne, mais deux absolus sont contradictoires; ils se nient en s'affirmant; ils s'affirment en se niant.

»Pour être pensé, il faut donc que je me nie moi-même,—mais je retrouverai dans l'autre pensée l'image de ma propre négation renversée et redevenue positive: je vis et je suis en celui qui me pense.»

Voilà pourquoi Pollux partagea son immortalité avec son frère mortel.

CHAPITRE DEUXIÈME VIE DE RELATION

La métaphysique pose des axiomes, l'expérience les vérifie; si elle n'en a pas le droit, elle le prend.

L'Intelligence absolue pense dans la solitude absolue de l'Infini, et sa pensée oeuvre la tapisserie que nous sommes—à l'envers—: hommes, bêtes, plantes, pierres. Elle a son moteur en soi; elle part d'un point du cercle pour revenir au même point du cercle, et ce simple mouvement, toujours le même, est infiniment fécond.

Pensé par les autres, le moi acquiert une concience nouvelle et plus forte, et multipliée selon son identité essentielle.

Multiplier une rose, cela fait un jardin de roses; multiplier une ortie, cela fait un champ d'orties.

Car la déviation de l'idéalisme, telle que je la conçois, ne va pas, et tout au contraire, à ratifier la baroque loi du nombre, qui se base sur de fabuleuses additions où sont ensemble comptés les roses et les orties, les rats et les zèbres. La pensée s'individualise différemment; il n'y a pas deux individus identiques; les miroirs sont bons ou mauvais,—et encore le miroir n'absorbe et ne réfléchit qu'une manière d'être et non l'être en soi. L'être en soi est inviolable, mais il faut qu'il subisse des tentatives de viol pour apprendre qu'il est inviolable.

Le Stylite vit tout seul sur sa colonne, mais il a besoin de la foule des pèlerins qui se presse au pied de sa colonne; il a besoin de la salutation de Théodose; il a besoin de la vaine flèche de Théodoric.

Sans la pensée qui le pense, le Stylite n'est qu'un palmier dans le désert.

Février 1894.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 78: (retour) Virg., Æn., VI, 121.Note 2 · ...Fratrem Pollux alterna morte redemit78.Note 3 · Note 79: (retour) Dans le sens de Fichte, que le moi est virtuellement toute réalité,—toujours jusqu'à preuve du contraire.Note 4 · «Pourtant, je suis,—et absolument79!»Note 5 · Note 80: (retour) Telle est la signification symbolique de l'histoire d'Hugolin. Prisonnier, séparé de la source de l'activité mentale, il dNote 6 · Note 81: (retour) Et devenu fleur, si nous attendons jusque-là,—oeillet-Notre-Dame (a): ou porion (b)—il faut que la fleur soit cueillie. NoNote 7 · Pour l'intelligence limitée, les conditions de la pensée sont toutes différentes; elle a besoin de l'excitation du choc extérieur. Réduite àNote 8 · Note 82: (retour) Le solitaire, même seul, n'était pas toujours seul. Parfois il entendait «la voix qui parle aux solitaires.» (Hello, PhysiNote 9 · Le Narcisse raisonnable et logique ne s'inquiéterait même pas des reflets qui dorment dans les sources. A l'écart de tout, en une solitude rNote 10 · Note 83: (retour) L'auteur ne change rien à ce paragraphe où apparaît son ignorance d'alors touchant Nietzsche. Mais cette ignorance même esNote 11 · Nietzsche, le négrier de l'idéalisme, le prototype du néronisme mental, réserve, après toutes les destructions, une caste d'esclaves sur laqNote 12 · Note 84: (retour) Hello a écrit sur une idée voisine de ceci des pages fort belles ( De la Charité intellectuelle dans les Plateaux de la BaNote 13 · L'homme le plus humble a besoin de gloire: il a besoin de la gloire adéquate à sa médiocrité. L'homme de génie a besoin de gloire; il a beso
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