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La culture des idées

VI LA MORALE DE L'AMOUR

Reading edition

I

«La sobriété, dit La Rochefoucauld, est l'amour de la santé et l'impuissance de manger beaucoup.» La chasteté se définit par les mêmes mots, hormis l'avant-dernier, auquel on substituera un terme moins honnête. Et on devrait peut-être en rester là et s'amuser à varier à l'infini les nuances relatives d'une maxime diététique qui aurait fondé une nouvelle philosophie, si les hommes savaient lire. Elle s'adapte aux vertus qui ne sont que passives, et, renversée, à toutes les autres; car il y a un impératif physiologique et nous n'avons de moyen de lui résister que dans la faiblesse des organes qu'il doit mettre en jeu pour se faire obéir. Cette faiblesse est un signe de décadence organique; l'impuissance de manger beaucoup peut aller jusqu'à l'incapacité de se nourrir; c'est la diète, c'est la continence. On s'imagine généralement que les hommes chastes exercent sur leurs désirs une perpétuelle tyrannie; la continence du clergé est pour les femmes l'exemple d'un martyre incessant. Les femmes se trompent; non pas qu'elles estiment trop les plaisirs dont elles disposent; mais, et cela ne leur est pas particulier, elles prennent ici la cause pour l'effet; elles renversent les termes tels qu'ils se posent dans le thème d'une bonne logique.

La science, qui ne devrait être que la constatation des faits et la recherche des causes, en est arrivée, par impuissance de faire son devoir, à la période législatrice. L'amour libre engendre des maux évidents et que nul ne dénie: une loi contre l'amour; l'alcool est néfaste: une loi contre l'alcool; l'opium, l'éther nous menacent, ou peut-être le kif: une loi contre ces drogues. Et pourquoi pas aussi contre le gibier, les truffes et le bourgogne, si cruels à certains tempéraments? Et pourquoi enfin l'hygiène ne serait-elle pas codifiée comme la morale? Ne rationne-t-on point les animaux domestiques? Parmi les paradoxes de Campanella, qui n'ont pas été dépassés, ni atteints, même par la science sexuelle, on trouve ceci: qu'il est absurde de donner tant de soins à l'amélioration de la race des chiens et des chevaux, quand on néglige sa propre race. Saint Thomas d'Aquin, dont les socialistes reprennent ingénieusement les idées, pensait aussi que, la génération étant faite pour conserver l'espèce, l'acte par quoi elle est assurée doit être soustrait aux caprices particuliers. Mais le théologien trouva dans la discipline de l'Église un frein à sa logique; Campanella qui, quoique moine et bon moine, prétend au droit de rédiger des rêveries à la fois anti-chrétiennes et anti-humaines, est allé jusqu'au bout de la théorie. Son organisation de l'amour est épouvantable et curieuse; elle est moins dure et moins absurde que celle de la tyrannie scientifique:

On aurait pu aussi bien citer Platon, République, V, que Campanella suit d'assez près, mais avec son originalité propre. Platon, au vrai, en tout ce chapitre, n'est pas moins naïf que le rêveur du XVIIe siècle. L'absence de psychologie sérieuse, de sages observations scientifiques, donne à toute cette philosophie politique de jadis un air décidément enfantin. Les esprits politiques de notre temps qu'on appelle «avancé», les collectivistes, par exemple, ont cet air enfantin, à cause de leur croyance, d'origine religieuse, qu'on peut changer la nature humaine, en changeant les lois humaines. Ils brident le cheval par la queue avec un entêtement doux. Comme Platon est supérieur, aux deux livres VIII et IX de cette même République, où il considère l'histoire pour en tirer une philosophie! Là il travaille sur des faits réels et non plus sur des faits créés par sa logique ou celle de Lycurgue. Aimé-Martin, qui aimait si fort Platon, a fait du Platon utopiste le plus cruel éloge en disant: «Qui connaît Platon le retrouve partout dans les écrits de Plutarque, de Fénelon, de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre. Ces grands hommes...» Non, c'est ici le coin des utopistes; disons: ces grands enfants.

Plus heureux que Platon et que Campanella, les législateurs modernes de l'amour ouvrent une voie où ils ont, hélas! beaucoup de chances d'être suivis. Ils flattent si adroitement la manière tyrannique des démocraties! Il est naturel que si le pouvoir est aux mains des faibles les lois tendent à protéger la faiblesse. Le peuple a une certaine conscience de son incapacité à se conduire et il est assez probable qu'il accepterait avec plaisir, en même temps qu'une loi qui l'empêcherait de se soûler, une loi qui le protégerait contre la syphilis. La tendance moderne est de faire deux parts des libertés humaines; après qu'on aura supprimé toutes celles qu'il est possible de supprimer, les autres subiront une réglementation rigoureuse. Sur quoi pourrait s'appuyer une loi contre l'amour? Mais, répond M. Féré, qui philosophe volontiers et pas sans talent, «sur l'utilité privée et publique, sur l'utilité dans le milieu actuel qui est la morale actuelle». C'est un principe, cela, et il commence à se répandre. Ne le prenons pas au tragique, cependant, car les théories individualistes fournissent pour le détruire assez d'arguments connus et souvent maniés. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est né; Goethe a daigné en rire; quand Auguste Comte en fit la base de son système social, un homme d'esprit reconnut aussitôt qu'il s'agissait de créer une humanité heureuse avec des hommes dont on aurait détruit le bonheur individuel. La critique est bonne, puisqu'elle s'attaque directement à l'idée même. On peut la préciser.

II

Cependant si on analyse ces mots, pays, nation, société, peuple, et d'autres, d'inégale imprécision, on y trouve toujours pour élément essentiel l'homme; c'est cet élément, qui a son importance, que les sociologues s'appliquent à méconnaître. Satisfaits du Gargantua qu'ils ont laborieusement créé, ils font tenir tous les hommes dans les poches de sa houppelande, et le monstre les dévore un à un, comme fait des boeufs, des moutons et des moines le père de Pantagruel, selon les images de Gustave Doré. L'homme n'est rien, c'est vrai; et il est tout, étant la condition même de l'existence du monde. Le monde, qui est créé par lui, est encore créé pour lui, et les sociétés, où il n'est qu'un atôme, dès qu'elles le froissent, deviennent haïssables et peut-être caduques. Que l'on tienne pour bon ce théorème: tout ce qui est utile à l'abeille est utile à la ruche; et qu'on n'essaie pas d'en renverser les termes, si l'on ne veut être tenu pour un simple faiseur de jeux de mots. La sensibilité est dans l'homme et non dans la société; il s'agit de moi, et de moi seul, même quand je refuse de me séparer du groupe social. Le véritable ciment d'une communauté, c'est l'égoïsme; au moment qu'un homme se fortifie et se grandit, il assure par cela même la santé et la puissance de la république.

L'idée de sacrifice est parmi les plus perverses qu'ait intronisées le christianisme. Mise en action elle s'exprime ainsi: négation d'un bien connu en faveur d'un bien inconnu. On sait ce que l'on sacrifie et le plaisir dont on se prive; on ignore la répercussion véritable de ce sacrifice en autrui et souvent le mal que nous assumons sera pour notre favori un mal plus grand encore.

Que de femmes, puisqu'il s'agit d'amour, auraient dû, pour leur bonheur éternel, être violentées, et combien ont pâti de la réserve trop noble de leur amant! Et que d'enfants, et particulièrement de jeunes filles chrétiennes élevées au biberon du sacrifice, dont la vie effroyable traîne comme une chaîne un des versets de l'évangile juif! Si une société ne peut vivre sans la notion et la pratique du sacrifice, je ne sais si elle est mauvaise, mais elle est absurde. La force a les droits de la force; elle les outrepasse en jetant à travers le monde des aphorismes enveloppés de vertu comme des pièges cachés sous des feuilles mortes. Le sacrifice, s'il n'est pas un acte spontané d'amour, s'il est imposé par un catéchisme ou un code, est un des crimes les plus révoltants que l'homme puisse commettre contre lui-même: que ce sacrifice soit d'un homme à un homme, ou d'un homme à un groupe, il ne change de caractère que pour s'aggraver. C'est un plaisir encore de renoncer à un plaisir pour assurer la joie ou le repos d'un être que l'on aime; et c'est un plaisir, parce que c'est un acte égoïste; parce que complaire à un autre soi-même, c'est se complaire à soi-même. Ici nous sommes dans la règle naturelle et dans la logique de la sensibilité. Mais quelle est la valeur de ce renoncement, si c'est au profit d'un inconnu ou, ce qui va plus loin, au profit d'une abstraction, de l'un des mots du dictionnaire? Quelle valeur exacte? Celle d'un acte de servitude. Les esclavages volontaires sont les pires: le sacrifice est toujours volontaire, puisqu'il implique au moins le consentement du martyr. Lors donc que l'on demande aux hommes de sacrifier leurs plaisirs personnels à la prospérité de la société, on leur demande d'agir en esclaves, de remettre aux lois le gouvernement de leurs sensations, la direction de leurs gestes, le maniement général de leur sensibilité. Nous retrouvons le troupeau avec ses étalons privilégiés, ses femelles reproductrices et la troupe des neutres sacrifiés, sous prétexte de bien général, à une utilité qui n'a même plus aucun rapport avec la conservation de l'espèce.

Le droit d'une législature médicale à réglementer l'amour pourrait être très étendu; car quelles fantaisies l'utilité sociale n'a-t-elle pas inspirées aux Lycurgues? Schopenhauer proposait la castration comme châtiment des criminels. Rien de plus scientifique. Les médecins l'imposeraient, non plus aux seuls délinquants, mais à tous les tarés de l'hérédité: moyen radical de supprimer en quelques générations les diathèses transmissibles. Voilà les boeufs de la prairie sociale: qu'en fera-t-on, quand ils seront gras? Mais la question ne se pose pas encore. Il s'agit seulement, «au nom de l'utilité actuelle, qui est la morale actuelle,» de réduire l'amour à des actes conjugaux, de faire enfin régner la loi mosaïque dont les hommes ne connaissent pas encore toute la douceur. L'utopiste, ayant réalisé cet effort original, s'arrête et doute; non de lui-même, mais de la possibilité de réaliser son idéal. Cette faiblesse nous prive de considérations piquantes sur l'état présent des moeurs et aussi sur la nature humaine. On y suppléera. L'utopiste est un type fort bien connu et que l'on peut dépecer de souvenir.

Il y a deux manières de vivre: dans la sensation et dans l'abstraction. L'utopiste, même homme de science, même excellent observateur de menus faits, abandonne, dès qu'il veut généraliser ses idées, tout contact avec la réalité. Voyant, par exemple, que la prostitution sévit dans les sociétés modernes, il en conclut immédiatement: la prostitution est un fait social, et lié à une certaine forme de la société. Construisez une société où toutes les filles seront mariées à dix-huit ans, il n'y aura plus de prostituées. Cette sorte de raisonnement ne manque pas d'élégance. Cependant, si l'on insinuait que la prostitution est un fait humain, avant d'être un fait social, on arriverait sans doute, par d'analogues déductions, à prouver que toutes les sociétés, quelles soient-elles, et même ordonnées selon les imaginations les plus scrupuleuses, contiendront des prostituées, et toutes en nombre à peu près égal. La prostitution changera de forme sociale selon la forme de la société, elle ne changera que de forme. Aucunes lois n'empêcheront ni une femme bavarde de parler, ni une femme lascive de chercher des amants. On pourrait objecter que les prostituées ne font pas l'amour par plaisir; non, pas au point où elles le pratiquent et sous trop de formes peu plaisantes pour elles; mais au début de sa carrière une prostituée a presque toujours été la victime de son tempérament, de ses curiosités vicieuses, de son goût pour le mâle. Par quelle magie les utopistes changeront-ils l'ordre des réactions dans un système nerveux? A moins (ce que je crois) qu'ils ne jouent innocemment sur les mots, ils conviendront, et c'est d'ailleurs l'opinion de M. Féré, que ce qui constitue la prostitution, ce n'est pas le salaire, mais la promiscuité. Alors le mariage, appliqué à tous les couples, à moins qu'on ne lui accorde une valeur mystérieuse de sacrement en quoi réfrénera-t-il sérieusement la promiscuité? Le mariage, même civil, a-t-il sur les maladies vénériennes l'effet de l'étole de saint Hubert? Peut-être cependant les utopistes croient-ils que dans leur utopie le mariage sera respecté? Cela dépendra de la rigueur de la loi. Mais les Germains appliquaient, en matière d'adultère, la peine de mort, et ils avaient occasion de l'appliquer. Parfois des hommes, même lâches, préfèrent la mort à certaines tristesses: on se suicidera beaucoup dans le paradis des législateurs de l'amour.

III

Quelle est la morale de l'amour?

Cependant on peut obtenir les déviations. En séparant les sexes et en les tassant dans des lieux clos à l'époque de la première effervescence génitale, on obtient à coup sûr la sodomie et le saphisme. Les Romains cultivaient déjà ces tendances dans les couvents de Vestales et les collèges de Galles; nous avons singulièrement perfectionné leurs institutions avec nos casernes, nos internats. Il est certain que la personne qui choisit de passer exclusivement sa vie avec des personnes de son propre sexe traduit par cela même des tendances particulières qui doivent être respectées, mais est-ce le rôle de l'État de favoriser et même de faire éclore ces vocations, et sont-ils sensés ces moralistes qui, peut-être sans mesurer la conséquence de leurs désirs, demandent des réglementations qui aboutiraient nécessairement au même résultat?

Toute atteinte à la liberté de l'amour est une protection accordée au vice. Quand on barre un fleuve, il déborde; quand on comprime une passion, elle déraille. Buffon avait une belette qui, privée de compagnie vivante, assaillait une femelle empaillée. On n'insistera pas sur ce sujet, par peur d'avoir à démontrer que les milieux sociaux qui affichent une plus grande sévérité de moeurs sont précisément ceux qui sont ravagés ou par les perversions ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, par ce que les théologiens appellent doucement mollities. Il sera plus à propos de rechercher d'où vient la férocité du moralisme moderne contre l'amour, et d'abord, car elle n'est le reflet du sentiment public, à quelle cause on peut faire remonter l'origine de cet état d'esprit.

Ici on arrive à un point délicat qui n'a jamais été traité et qu'il est d'ailleurs difficile d'aborder: l'influence de la syphilis sur la morale de l'amour.

L'état de l'humanité en Europe depuis les temps fabuleux jusqu'aux premières années du XVIe siècle correspond à ce qu'on appellerait, en termes d'allégorie, l'innocence du monde; de Christophe Colomb se date l'ère du péché. Que l'on se figure une société où l'amour, en quelque condition de hasard qu'il s'accomplisse, n'a jamais de graves conséquences morbides; où les baisers les plus profonds n'entraînent guère plus de dangers physiques que les caresses maternelles ou les manifestations de l'amitié; elle différera de la nôtre à un tel point qu'il nous est difficile de la concevoir, car les désirs charnels y évoluent librement selon leur force naturelle, sans peur et sans pudeur. Le mot pudor n'a pas du tout le même sens en latin et dans nos langues modernes; là, il se traduit par honneur, convenance, dignité; ici, par crainte, tremblement devant les délices de la fleur peut-être empoisonnée. Avant la syphilis, le baiser sur la bouche est une salutation; il disparaît devant la tare des muqueuses: les femmes présentent le front si la passion charnelle ne trouble pas leur volonté; puis les deux sexes s'éloignent encore d'un pas: c'est le hochement de tête, ou la main qu'il faut à peine effleurer, ou des gants qui se touchent avec défiance. La syphilis a détruit, non pas l'amour, qui est plus fort que la mort, puisqu'il est la vie, mais la fraternité sexuelle. Il y a, depuis l'Amérique, entre l'homme et la femme la peur de l'enfer; ce que les religions les plus menaçantes n'avaient réussi que temporairement un virus l'a accompli: et les lèvres ont été désunies.

C'est par la syphilis que les historiens qui voudront faire l'histoire de la morale de l'amour la relieront à l'hygiène. Il dut se faire un grand désarroi dans les moeurs:

Obstupuit gens Europae ritusque sacrorum Contagemque alio non usquam tempore visam,

dit Fracastor, qui avait vu avec des yeux de médecin et de poète les premières horreurs du mal nouveau. «Obstupuit gens;» ce fut une épouvante universelle; on se crut à la fin de l'amour et à la fin du monde.

Il fallut pour conserver, non pas sa vertu, mais sa santé, renoncer à ce que les moralistes de la science appellent assez justement la promiscuité; la peur d'un mal physique immédiat et évident opéra entre les deux sexes une disjonction qui a survécu à la période aiguë du mal. La réaction évangélique acheva l'oeuvre de la syphilis et les sociétés européennes se trouvèrent dans des conditions si nouvelles qu'une nouvelle morale leur fut nécessaire. La vieille opposition entre la virginité et la turpitude, basée sur des conceptions purement théologiques, disparut; tout acte sexuel devenant dangereux et la virginité n'étant pas moins dangereuse, de son côté, par ses conséquences négatives, il fallut trouver un compromis. L'instinct social, d'accord, et d'avance, il est juste de le reconnaître, avec les conclusions futures des hygiénistes, plaça ce compromis dans le mariage, qui se trouva tout à coup honoré, après trois siècles de dérision. Cela n'apaisa pas le bouillonnement des mauvaises moeurs; mais le péril qu'on y courait déconsidéra la liberté qui en faisait l'attrait. La réserve des filles devint extrême; elles apprirent inconsciemment à changer en minauderies pudiques la mimique de la peur; peu à peu elles se dupèrent sur la cause de leur vertu, puis elles l'oublièrent, et vint un moment où la chasteté des femmes fut attribuée avec ingénuité ou à l'influence de la religion ou à une sorte de divinité occulte, à on ne sait quel raffinement sentimental.

Le motif initial de la nouvelle morale sexuelle agit toujours à notre insu. Il est de tradition administrative d'encourager les musées de figures de cire qui détaillent les conséquences de la promiscuité; toute une littérature sur ce sujet se vend, approuvée par ceux-là mêmes qui poursuivent si âprement les images sensuelles. La syphilis a fait ce miracle qu'une figure humaine, belle de sa pleine nudité, est condamnée parce qu'elle excite à l'amour, l'amour étant considéré comme dangereux.

Cette manière de voir serait défendable si on ne faisait pas intervenir dans la question la force brutale des lois; si la parole seule se chargeait de persuader une morale que son utilité pourrait défendre contre le sarcasme et l'ironie. L'ancienne licence d'avant la syphilis ne sera pas rendue aux hommes d'ici de longs siècles, si le mal qui a créé la défiance sexuelle finit jamais par s'éteindre épuisé. Mais que chacun soit libre même de jouer avec le feu; la prudence se conseille et ne doit pas s'imposer.

De ce que la morale de l'amour a une origine moitié religieuse, moitié médicale, il ne s'en suit pas que l'on doive, pour en traiter, s'astreindre à des considérations ou théologiques ou pharmaceutiques. Des accidents, même d'importance extraordinaire, ne sont que des accidents. Il faut parler de l'amour comme si l'âge d'or de l'amour régnait encore et n'en retenir que l'essentiel, loin de s'arrêter aux phénomènes de surface et passagers. Il y a peu d'absolu dans les sociétés humaines; presque tout s'y peut modifier, hormis précisément les relations des sexes. C'est que, là, on rencontre le coeur même de la vie, sa cause et sa fin, entrelacées comme un chiffre indéchiffrable. La vie se maintient par l'acte même qui est but de la vie. Ceci est absurde pour la raison, qui serait forcée d'y contempler un effet identique à la cause qui la produit et aussi puissant; elle ne doit pas intervenir. Non que cela soit au-dessus de ses forces; mais si elle peut imaginer des lois qui régissent les manifestations de l'amour et les appliquer pour un temps, ces lois sont nécessairement moins bonnes que les lois naturelles. Il faut aussi prendre garde que des lois naturelles l'homme n'est pas responsable, dès qu'il leur obéit comme un petit enfant; mais celles qu'il promulgue retombent un jour non seulement sur sa chair, mais sur son intelligence. Car tout se tient et l'aisance intellectuelle est certainement liée à la liberté des sensations. Qui n'est pas à même de tout sentir ne peut tout comprendre, et ne pas tout comprendre c'est ne comprendre rien. La littérature, l'art, la philosophie, la science même et tous les gestes humains où il y a de l'intelligence sont dépendants de la sensibilité. Les fantaisies de Lycurgue coûtèrent à Sparte son intelligence; les hommes y furent beaux comme des chevaux de course et les femmes y marchaient nues drapées de leur seule stupidité; l'Athènes des courtisanes et de la liberté de l'amour a donné au monde moderne sa conscience intellectuelle.

Juillet 1900.

Notes in this chapter

Note 1 · Note 61: (retour) L'Hygiène sexuelle et ses conséquences morales, p. 215.Note 2 · Note 62: (retour) Sur deux filles couchées ensemble, l'une faisant le garçon et parlant à sa compagne. Cette pièce se trouve dans plusieurs Note 3 · Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent dorénNote 4 · Note 63: (retour) L'Instinct sexuel; évolution et dissolution, p. 301.Note 5 · L'homme qui, de son plein gré, se voue à la continence, c'est qu'il est glacé. Voilà la vérité. Et la femme qui entre volontairement dans unNote 6 · Note 64: (retour) La Cité du Soleil; trad. de J. Rosset, p. 181, Oeuvres choisies de Campanella. Paris, 1847.Note 7 · «L'âge auquel on peut commencer à se livrer au travail de la génération est fixé pour les femmes à dix-neuf ans; pour les hommes à vingt et Note 8 · Note 65: (retour) La comparaison de l'organisme social au corps humain, c'est encore du Platon. Il résume son invention en cette phrase de lNote 9 · L'homme est une colonie animale douée d'un système nerveux central, d'un centre de conscience et d'action, au moins illusionnel. La société Note 10 · Note 66: (retour) Tout le monde connaît les vers de Baudelaire contre ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté». Ces vers sNote 11 · Note 67: (retour) Des dépêches d'Espagne nous ont certifié cela.Note 12 · Il n'y en a pas, en dehors des codes et des usages sociaux, dont les codes, pour être sages, ne doivent être que la rédaction; mais dans touNote 13 · Note 68: (retour) Il y a un bien intéressant chapitre sur ce sujet dans l'ouvrage de M. Féré.Note 14 · Pour les pères de l'Église, il n'y a pas de milieu entre la virginité et la débauche; et le mariage n'est qu'un remedium amoris accordé par
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