Note (retour) — VI LA MORALE DE L'AMOUR
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Quelques médecins ont proposé très sérieusement, au nom de la science, au nom de la vertu, au nom du bien social (car les idées vivent dorénavant dans la promiscuité la plus triste), de considérer comme un délit tout acte sexuel perpétré en dehors du mariage. C'est le désir de M. Ribbing61, entre autres, et le désir de M. Féré, auteurs tous les deux de dissertations plutôt provocatrices. Les ouvrages de ces éminents docteurs de l'amour ont remplacé dans les lectures secrètes les surannés manuels des confesseurs et les piquantes dissertations in sexto qui charmèrent tant de collégiens; ils ont même chassé du tiroir, tel est le prestige de la science! les petits livres grivois qui firent la fortune et la réputation de la Belgique. Et pourtant qu'ils sont médiocres, ces professeurs de sexualité, à peine moins qu'un Meursius! J'ai lu presque tous ces livres (oh! que la chair est triste) et je n'en ai pas rencontré un seul qui m'apprît quelque chose de nouveau, quelque chose qu'ignorerait un homme qui a vécu et qui a regardé la vie des autres hommes. Il y a quelques années, on poursuivit devant les tribunaux le travail d'un certain docteur Moll, qui avait traité ce sujet galant, les «perversions de l'instinct sexuel», et cela parut ridicule, car les plus fortes révélations du savant homme étaient déjà dans Tardieu, et avant Tardieu dans Liguori, et avant Liguori dans Martial et dans les Priapées, et ainsi de suite jusqu'au commencement du monde. Si, aux derniers siècles, la littérature grave est peu abondante sur ces matières, réservées à l'arrière-boutique des libraires voués à la place de Grève, c'est qu'on savait le latin et que l'antiquité subvenait aux curiosités; c'est aussi que la sodomie était tenue pour un crime capital et que le saphisme, au contraire, semblait à nos ancêtres indulgents le passe-temps naturel des filles sages. Au XVIIe siècle, il était avoué et entré dans la galanterie des précieuses. Il faut la grossièreté provinciale de la Palatine pour injurier à ce propos la vertueuse Maintenon. On appelait cela «un commerce innocent», et de tels jeux on raillait la «joie imparfaite»62, et les «secrétaires des demoiselles» donnent pour ces petites intrigues des modèles d'épîtres amoureuses. Notre civilisation, en devenant démocratique, s'est mise à tout prendre au sérieux; le monde fut guidé par des parvenus intellectuels qui se prirent à trembler devant le catéchisme que les aristocraties de jadis faisaient enseigner au peuple par leurs domestiques. C'est ainsi qu'il s'est formé une morale sexuelle et qu'on est amené à traiter sérieusement, puisqu'il faut tenir compte de l'opinion, des questions que l'humanité a depuis longtemps résolues à son profit.