Note (retour) — Culture des Idées
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M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés chaleur bienfaisante, perversité précoce, émotion contenue, front fuyant, chevelure abondante ni même larmes amères car des larmes peuvent être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. Émotion contenue n'est pas plus ridicule qu'émotion dissimulée; quant à front fuyant, c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de mouvement qu'à la volonté de l'intelligence8. Très souvent, dans le cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que: le sein de l'Académie, l'activité dévorante, ouvrir son coeur, la tristesse était peinte sur son visage, rompre la monotonie, embrasser des principes. Cependant il y a des clichés où tous les mots semblent vivants: une rougeur colora ses joues; d'autres où ils semblent tous morts: il était au comble de ses voeux. Mais ce dernier cliché s'est formé à un moment où le mot comble était très vivant et tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image sensible que son alliance avec voeux nous contrarie. Dans le précédent, le mot colorer est devenu abstrait, puisque le verbe concret de cette idée est colorier, et il s'allie très mal avec rougeur et avec joues. Je ne sais où mènerait un travail minutieux sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M. Albalat pourrait faire fructifier.