XIII DES JOURS
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Une fois encore, Mᵐᵉ Carmin restait seule. Mais le départ de Laurent était plutôt un soulagement pour elle, ce dont son malheureux cœur ne se pouvait consoler.
Adorer son enfant et se féliciter qu’il soit parti!
Cependant, ne plus voir ce beau visage implacable et froid, ne plus être près de celui qui restait si loin d’elle, mais qu’absout par l’âme il le fût aussi par le corps, n’était-ce pas plus normal, plus logique, plus rassurant?
Après de bien longues délibérations, le conseil de famille, composé de l’oncle Jacques, de l’abbé Lost et de la pauvre mère, avait décidé de la nouvelle destinée du garçon.
Une petit dot à la fillette compromise avait fait taire les grondements de toute la paysannerie, soulevée, une fois de plus, contre le château. Mais comme la ruine réelle menaçait la fortune de Mᵐᵉ Carmin si Laurent continuait à mettre à mal le féminin environnant (sans compter le danger des vengeances embusquées, sans compter la honte des scandales répétés), les trois, pendant fort longtemps, avaient, sans la trouver, cherché la solution.
Il leur avait d’abord paru, tant leur crainte de l’adolescent était immense, que l’important était de ne rien lui dire, afin qu’il ne prît pas aussitôt quelque terrible revanche. L’éloigner sans explications, c’était le principal. Mais où l’envoyer?
Il ne fallait plus songer aux collèges, encore moins à la sombre maison d’amélioration. «Si on l’engageait comme pilotin sur quelque paquebot?...» avait enfin plaisanté le tuteur.
C’est en tournant autour de cette idée, pourtant, que la bonne inspiration leur était venue à la longue.
L’abbé Lost:
—Ecoutez! J’ai un cousin, à Paris, qui est contremaître dans une grande maison d’automobiles. Puisque Laurent avait manifesté le désir d’avoir une auto, ne pensez-vous pas qu’il accepterait d’entrer dans cette maison?... On paierait ce qu’il faudrait pour son apprentissage de mécanicien, et peut-être que, pour finir, il se ferait une situation honorable dans une industrie fort à la mode à présent, qui compte même un grand nom de l’aristocratie française.
A la fin de la séance, après bien des discussions et bien des larmes, Mᵐᵉ Carmin avait consenti. Restait à persuader Laurent, chose redoutable dont l’abbé Lost, pour finir, avait été chargé.
Le lendemain, au sortir du déjeuner, il avait retenu l’enfant.
Un quart d’heure plus tard, il réapparaissait, tout joyeux, devant la mère et l’oncle.
—Il accepte!...
Et voilà comme Laurent partit pour Paris, accompagné de son tuteur.
Avait-il compris pour quelle raison? Quoi qu’il en fût, il n’en laissa rien voir.
Paris!
En baissant les yeux, l’abbé Lost avait dit: «Si le pauvre enfant veut continuer ses débauches, Paris est si grand! Personne, du moins, ne le saura...»
La surveillance du gérant de la maison d’automobiles était bien lointaine. Celle du contremaître valait mieux. L’abbé connaissait et appréciait son cousin, homme du peuple intelligent, ferme et doux. Laurent, habitué maintenant à la discipline, du moins à la surface, souffrirait beaucoup moins d’être gouverné par quelqu’un qui lui apprendrait un métier de son goût, que de vivre aux mains de ceux qui, pendant deux ans, l’avaient retenu prisonnier en n’occupant son activité débordante qu’à des études qu’il avait toujours haïes.
Et, de nouveau, chaque semaine, une lettre arrivait au château, donnant des nouvelles du petit.
Quel changement de style! Le contremaître écrivait comme il pouvait, naïve calligraphie d’écolier, orthographe de primaire.
Laurent a l’air de bien mordre à la mécano. Il est intelligent et débrouillard. Hier, il a conduit pour la première fois. Il n’aura peur de rien...
—Mon fils sous les ordres d’un ouvrier!... Mon fils apprenti!... Mon fils tout seul dans Paris, dans Paris!...
Mais elle sentait bien que rien d’autre n’eût été mieux pour cet enfant impossible, terrifiant, dont tout le monde avait peur. La vie, pour ce gamin-là, ne pouvait être qu’une série d’équilibres instables. «Tant que ça tiendra, ça tiendra!... disait le curé. C’est toujours ça de pris, après tout!»
Et comme trois mois venaient de passer sans rien apporter de fâcheux, la mère, une fois de plus, se prit à espérer.
«Je savais bien que mon fils ne pouvait pas mal tourner. Il arrive souvent que les enfants les plus difficiles deviennent des hommes très sérieux. Avec le travail et dans l’atmosphère qui lui plaît, en pleine liberté, il va se calmer peu à peu, se ranger, et tous ses terribles enfantillages—car ce n’étaient que des enfantillages—vont se transformer en fortes qualités. D’abord, Jacques me l’a dit lui-même un soir: mon fils est né pour de grandes choses. Loin de nous, loin de moi, il comprendra mieux. Il me pardonnera. Il m’aimera de nouveau... Il m’aimera, mon cher, cher petit!...»
Cependant l’oncle Jacques, sans le dire, attendait. Qu’attendait-il? Des événements. Des manifestations nouvelles. Des malheurs, pour tout dire. Sa dévorante curiosité s’impatientait. Le dernier des Buonavita finissant dans les automobiles, cela, pour lui, manquait d’allure.
Un matin des derniers jours d’octobre, un ronflement insolite, venu du bout du parc, étonna tout le château. Sans que personne eût eu le temps de se rendre compte d’où tombait cette nouveauté, devant le perron, pour le saisissement des servantes et de Mᵐᵉ Carmin accourues, une auto de course, dite dauphin, basse, découverte, effilée à l’arrière, fit son apparition dans les feuilles mortes, et s’arrêta; d’où sauta, souple et mince, un Laurent couvert de poussière, dont la tête, serrée dans un passe-montagne noir, était celle d’un petit guerrier du moyen-âge.
Il monta vivement les quelques marches, et dit d’un ton bref:
—Bonjour!...
Les filles firent entendre des exclamations, des rires. Mᵐᵉ Carmin, après une seconde d’hésitation, saisit le garçon aux épaules pour l’embrasser.
—Laurent!... Toi!... Tout seul?...
Il laissa les baisers s’appuyer sur ses joues brunes, évita les yeux de toutes les femmes et dit, avec une ironie glacée:
—Je n’ai pourtant pas seize ans!... Mais voilà mon permis!
Déconcertée, Mᵐᵉ Carmin se tut. Ce fut Clémentine qui demanda:
—Monsieur vient pour longtemps?...
—Je repars demain!... jeta-t-il en regardant ailleurs.
Puis, autoritaire:
—On déjeune bientôt?... J’ai faim!
Sans attendre la réponse, il passa, prit l’escalier et monta tout droit à sa chambre.
Mᵐᵉ Carmin, abasourdie, pensait à plusieurs choses à la fois. «La politesse a l’air d’être finie... Tout de même, il revient ici, chez lui; c’est donc qu’il admet encore l’existence de son foyer... Comme il est sûr de lui, comme il conduit bien, comme il est beau!»
L’ensemble de ces réflexions la laissait plutôt satisfaite. Il y avait de l’admiration plein son âme, et aussi le sentiment qu’enfin son fils était à sa place dans l’existence.
—Allez vite prévenir monsieur Jacques; qu’il vienne déjeuner avec nous!... Ce soir, nous inviterons monsieur le curé!
Tout à coup, l’arrivée de Laurent lui semblait une fête. Un peu de joie gonfla son cœur. Il lui sembla que tout allait changer, elle crut en l’avenir.
Le déjeuner fut presque animé, tant l’oncle Jacques posa de questions. Laurent affectait de ne pas remarquer l’existence de sa mère, mais enfin il daigna répondre à son tuteur autrement que par monosyllabes.
—Paris?... Oui, c’est amusant. J’ai des copains qui me plaisent... Le métier?... Oui, ça me va...
Il s’étendit sur des choses techniques aux-quelles les autres ne comprenaient goutte. Sa voix, mieux affermie, déjà mâle, était brusque comme son regard, qui se manifestait par éclairs vite éteints sous les paupières. Et, bien qu’il la méprisât si visiblement, Mᵐᵉ Carmin était heureuse. Il y avait si longtemps qu’il n’avait parlé! C’était une vraie résurrection. «Il finira bien par me pardonner...» songeait-elle avec un cœur battant.
Au moment du café, l’adolescent tira de sa poche un paquet de cigarettes, des allumettes, et se mit à fumer. Mᵐᵉ Carmin retint son étonnement scandalisé; l’oncle Jacques, prudent, ne fit aucune remarque. Il dévorait des yeux ce petit que tant de mystère environnait et qui ne disait rien de précis sur sa vie à Paris. Il se sentait frustré de tout ce qu’il ignorait. Mais n’osant pousser trop loin son interrogatoire, il avait l’impression de marcher sur un volcan. Enfin, il trouva quelque chose:
—Puisque nous avons fini de déjeuner, tu vas me faire voir ta voiture en détail. Moi qui n’y connais rien, ça m’instruira.
Gagner sa confiance! Lui plaire pour qu’il se décidât à parler de lui-même!
Ils descendirent les marches du perron, s’approchèrent de l’auto. Mᵐᵉ Carmin, sans oser suivre, regarda de loin, à travers la porte vitrée.
Laurent relevait le capot, démontait son joujou, donnait des explications. Cela dura peut-être un heure. La mère, complaisante, admirant son fils en silence, murmurait des prières pour remercier Dieu.
L’oncle Jacques, enfin, remonta les marches.
—Il m’emmène faire un tour! Nous reviendrons avant la nuit!
Entre ses dents, il avoua, penché vers sa sœur:
—Ça me fait une peur bleue, ce machin-là! Mais enfin si ça amuse le petit!
Toute la maisonnée sortit pour assister au départ. Laurent avait remis, sur ses boucles noires, son bonnet archaïque; l’oncle Jacques, emmitouflé, cramponné d’avance, regardait tout le monde d’un air de condamné à mort.
Quand ils démarrèrent, une clameur unanime les salua. Le jardinier faisait de grands gestes, les servantes tenaient leur main sur leur bouche. En quelques secondes, le «dauphin» grondant avait disparu.
—Vite, mon chapeau!... cria Mᵐᵉ Carmin. Je cours chez monsieur le curé!
Elle avait un peu de rouge aux pommettes, et comme un sourire sur sa bouche habituée aux courbes de la désolation.
* * *
Ils n’étaient rentrés qu’à la nuit noire, les phares allumés. Le couvert était mis, l’abbé Lost était déjà là.
Pour préparer ce dîner qu’elle devinait un des grands bonheurs de sa vie, Mᵐᵉ Carmin avait passé deux heures dans la cuisine à confectionner un gâteau compliqué. Et c’était une chose bien émouvante, même pour de simples domestiques, de constater qu’une femme pareille avait encore au fond d’elle-même de telles réserves de fraîcheur, et cette application de petite fille dont les mains tremblent, tant elle craint de ne pas réussir.
Ensuite, elle avait été chercher des fleurs pour égayer le couvert.
Heureuse de tout, satisfaite de tous, elle continuait à sourire, pauvre visage mortifié par les larmes qui reprenait vie avec tant d’empressement.
Quand ils s’assirent tous à table:
—Eh bien!... fit gaiement l’abbé Lost, et cette promenade? Racontez-nous vos débuts, oncle Jacques!
Il y avait une bouteille de vin fin, il y avait les fleurs, il y avait, outre la lampe, quatre bougies, il y avait une nappe étincelante, il y avait la belle argenterie et les beaux verres.
L’oncle Jacques, à ses heures, était spirituel, comme tous les vieux Normands. Le récit de sa tournée en auto fit rire même Laurent. Roi du dîner, celui-ci, les yeux assombris d’orgueil, se délectait de l’admiration apeurée qui l’entourait. Il se versait du vin pur jusqu’au haut de son verre, pour l’inquiétude et la surprise de sa mère. «On dirait qu’il y est habitué!...» remarquait-elle intérieurement.
Les plaisanteries de l’abbé, les réponses du tuteur, quelques mots dits par Laurent, tout cela faisait un dîner brillant, une fête, certes!
Quand il fallut se quitter enfin, le cœur de Mᵐᵉ Carmin se serra. «Les deux autres partis, Laurent ira se coucher sans même me dire bonsoir...»
Mais, les portes refermées, comme elle entrait, hésitante, dans le petit salon, elle vit, sans y croire, que Laurent la suivait.
Il la laissa s’asseoir dans le fauteuil, au coin du petit feu dansant, puis il fit un grand pas vers elle. Elle crut qu’elle allait s’évanouir. «Ça y est!... Il a quelque chose à me dire! Il me pardonne. Oh! mon Dieu! mon Dieu!...»
Il eut son geste de petit bouc, pour rejeter en arrière la touffe des boucles noires. Le feu l’éclairait d’un côté, lueur sur la bouche violente, lueur dans le grand œil gris, large ouvert. La tête levée, Mᵐᵉ Carmin subit tout entier le regard écrasant du petit, ce regard dont l’étrange puissance faisait trembler, ce regard qui vous prenait vos forces. La brusque voix masculine prononça vite, dans un éclat sourd:
—Je veux de l’argent!
Elle tressaillit des pieds à la tête. Elle n’avait pas le temps de comprendre qu’il n’était venu que pour cela. Mais elle sentait se déchirer son cœur. Humblement, ses yeux obéirent. Elle murmura, consternée d’entendre sa propre voix prononcer cela:
—Bien, Laurent, je vais t’en donner...
Elle s’était levée. Avec des mouvements d’automate, elle alluma la bougie. Il la regarda passer, les yeux mauvais, la bouche serrée. Quand elle revint, il tendit la main sans mot dire. C’était un billet de cent francs. Il le prit, l’examina, l’enfonça dans sa poche. Trois grands pas sur le tapis. Il était sorti du salon.
A l’aube, le ronflement de l’auto réveilla la maison. Mᵐᵉ Carmin s’était précipitée à la fenêtre. Elle ne vit que la queue de la voiture disparaissant au tournant.
* * *
Madame,
Je vous dirai que Laurent a quitté notre maison. On lui avait donné une voiture à essayer pour une heure, il est resté deux jours parti, prétendant qu’il avait été vous voir. Le patron s’est fâché, le gosse aussi. Ça a fait du vilain, naturellement. Le soir, il n’était plus à l’atelier. Il avait de l’argent sans qu’on sache comment. Nous ne savons pas où il est passé. S’il est rentré chez vous, nous voudrions bien en être informés.
Croyez, Madame, à mon regret et à mes respects.
Le cri d’indignation que jeta Mᵐᵉ Carmin à la lecture de cette lettre passa par sa gorge comme un cri de joie.
Pour la première fois depuis qu’il était né, Laurent était accusé à tort. Il lui sembla soudain que son fils était un innocent, un martyr, et que tout ce qu’il avait fait de néfaste jusqu’à ce jour disparaissait, effacé par cette erreur dont il était victime.
Frémissante, étrangement heureuse, elle s’assit à son bureau, prit sa plume.
Défendre son enfant! Etre sûre, enfin, que c’était lui qui avait raison!
Monsieur,
Mon fils a bien fait de se fâcher et de quitter votre maison. J’aurais agi de même à sa place. Car il avait le bon droit pour lui. Il est parfaitement vrai qu’il soit venu me voir et que ce voyage lui ait pris deux jours, puisqu’il a passé la nuit chez moi, chez lui.
Quant à l’argent dont il disposait, c’est moi qui le lui ai donné. Vous voyez donc, Monsieur, qu’il y a là une méprise tout à fait indigne. Du reste, mon frère va se rendre à Paris pour tirer cette affaire au clair.
Mes civilités distinguées.
O force de l’illusion, miracle de la tendresse maternelle! En écrivant cette lettre, elle crut qu’en vérité son fils était venu pour la voir, comme un enfant ordinaire que tient le désir d’embrasser sa mère. Elle oublia que l’argent qu’elle avait donné lui avait été extorqué, que cet argent avait été l’unique but du voyage. Il lui sembla qu’elle était une femme comme les autres, aimée par un fils honnête et câlin. Et le sourire qui errait sur sa bouche en relisant sa lettre lui faisait du bien jusqu’au fond de son être.
Agitée, elle relut encore, cacheta, sonna.
—Vite, Maria, qu’on attelle. J’ai une lettre urgente à porter à la poste. Et en attendant que la voiture soit avancée, allez tout de suite me chercher monsieur de Bonnevie. J’ai à lui parler!
* * *
L’oncle Jacques, sa valise à la main, montait dans la victoria, le lendemain, se rendant à Paris pour y retrouver son neveu. Le télégraphiste parut.
—Une dépêche pour Mâme Carmin!
Quand ils eurent déchiré:
«Laurent mécanicien dans maison autos l’Ailée. Tout va bien. Lettre suit.»
C’était un télégramme du contremaître. Mᵐᵉ Carmin se mit à pleurer et à rire.
—Tu vois!... dit l’oncle Jacques, il se débrouille tout seul, maintenant!
Il ajouta:
—Quelle chance de ne pas aller à Paris! Je déteste les voyages!
La lettre vint le lendemain, écrite par le gérant lui-même. Inquiet de ce départ de son apprenti payant, dont il était, somme toute, responsable, il s’était mis en campagne pour le retrouver. Il n’avait pas été long à découvrir Laurent. La maison l’Ailée, après examen, l’avait engagé.
Votre fils, Madame, est une mauvaise tête, mais c’est un mécanicien hors ligne, et je ne m’étonne pas qu’on l’ait pris tout de suite. Il peut se faire une situation dans «l’Ailée», qui est une maison autrement importante que la nôtre et qui a besoin de casse-cou comme lui. Tout est donc bien qui finit bien...
—Décidément, conclut l’oncle Jacques, ce garçon-là finira dans la peau d’un honnête industriel.
—Dieu t’entende!... soupira la mère.
Mais elle ne parla pas des cent francs qu’elle avait donnés.
* * *
Un peu de répit suivit. La correspondance échangée entre Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie et le directeur de l’Ailée rassurait la mère, certaine, maintenant, d’avoir des nouvelles en cas d’événement grave. Cependant, elle devait s’attendre à rester des mois sans aucune lettre, ignorant tout de l’existence de son fils.
C’est ce qui ne manqua pas d’arriver. L’hiver passa, puis le printemps vint. Il fallait s’y résigner. Aller à Paris ou bien y envoyer Jacques, c’était risquer de détruire le nouvel équilibre instable où se maintenait si miraculeusement le petit.
Les prières de Mᵐᵉ Carmin se faisaient chaque jour plus ardentes. Dévorée de dévotion, de souci, d’espoir, le geste de plus en plus nerveux, la silhouette de plus en plus mince, elle hantait à petits pas saccadés son château, son parc, l’église. Les gens du village la regardaient avec un respect attendri de pitié. Tous devinaient sa souffrance, tous espéraient pour elle des jours moins durs. On la savait sans nouvelles de son fils effrayant. Et les mères hochaient la tête quand elle passait.
«S’n’ éfant lui en a déjà fait voir de brutales, disaient-elles. Est malheureux pour une dame comme elle, qu’est bien convenable et d’eune si grande famille!»
Le mois de mai, rayé de pluie, faisait ses fleurs sous l’averse, allongeait ses herbes. Un petit coup de soleil passait qui, sous le ciel couleur d’ardoise, illuminait par rangées les ronds pommiers immaculés. Fraîcheurs éclatantes et parfums légers remplissaient la campagne, étourdie de chants d’oiseaux.
Ce fut par un des rares matins sans pluie de ce printemps en larmes qu’on entendit, dans le parc, le bruit impressionnant du moteur.
—Le voilà!...
Toutes les voix criaient. Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, attendit les déboires.
C’était une énorme voiture, la plus grande taille fabriquée par l’Ailée, un monstre dévorateur d’espace.
Il en descendit, avec Laurent, deux garçons inconnus, presque aussi jeunes que lui, la casquette sur les yeux et la voix faubourienne.
—Mes amis!... présenta-t-il sans dire leurs noms.
Jacques de Bonnevie était déjà là.
—Quelle bonne surprise! Tu déjeunes avec nous, Laurent? Nous invitons tes amis, n’est-ce pas, Alice?
—Mais certainement... répondit-elle, effarée, sans oser embrasser son fils.
Grandi, la lèvre rasée, les yeux plus fulgurants que jamais sous ses boucles descendues en frange, beau comme un jeune dieu sombre:
—Non!... répliqua-t-il. Nous n’avons pas le temps. Nous avons trop de route à faire. Je suis venu seulement pour leur montrer la case.
Et, sans plus s’occuper de personne, il fit monter les deux petites grouapes, qui ricanaient, intimidées, jusqu’à sa chambre. Il leur ouvrit ensuite les portes de la salle à manger, des salons, puis les emmena dans le parc.
L’oncle Jacques n’osait pas suivre, ni la mère.
—Ma pauvre Alice, mais il a l’air d’une «terreur», ton fils, comme ils disent. Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...
Et, tout doucement, il se frottait les mains, signe de joie.
Tout à coup, Laurent revint au château, tout seul, ayant laissé ses amis dans le parc.
—Je veux dire quelque chose à maman... annonça-t-il.
L’oncle Jacques, discrètement, s’éloigna. Mᵐᵉ Carmin avait compris. Refermée la porte de la salle à manger:
—Tu veux de l’argent, n’est-ce pas?
—Oui.
Elle n’essaya pas de résister. Elle monta, résignée.
Mais, quand elle tendit son billet de cent francs:
—C’est pour rire?... demanda-t-il avec dédain.
—Eh bien!... Je te donnerai encore cent francs. Ça fera deux cents... c’est...
Il l’interrompit:
—C’est cinq cents francs qu’il me faut!
Elle n’hésita qu’une seconde. Le regard gris foncé la magnétisait, plein d’une impatience menaçante. Et voici. Si près de son haleine, elle s’en apercevait: il sentait l’alcool.
—Je...
—Non!... Non!.... supplia-t-elle. Ne te fâche pas. Je vais te les chercher.
Et, sans plus remercier que la première fois, sans dire au revoir, il la quitta.
Cinq minutes plus tard, l’auto ronflait. Les trois amis étaient repartis.
* * *
Encore des saisons qui passent...
«Il va avoir seize ans demain...»
Elle pleurait. Ce jour d’automne était triste et ravagé comme une pauvre âme humaine.
Quelques jours plus tôt, elle avait reçu de son fils ce télégramme péremptoire:
«Envoyer d’urgence trois mille francs. Dettes à payer.»
Et elle les avait envoyés.
Seize ans. Des dettes. Est-ce que vraiment il buvait? Et tout le reste qu’on ne pouvait même deviner?... «Qu’est-ce que c’est que ces petits apaches qu’il nous amène?...»
Le dos tendu, la tête courbée d’avance, elle attendait les catastrophes.
Un jour de plein printemps, Jacques de Bonnevie surgit au château, son journal à la main.
—Alice!... Alice!...
La bouche blanche, les yeux creux, complètement aphone, elle demanda:
—Eh bien?... Quoi?...
Oh! spectre de la Justice une fois encore debout devant elle!
—Alice!... Alice!... Regarde! Le portrait de Laurent dans le journal.
La voix coupée du coup, elle ne put même pas articuler ce qu’elle voulait dire.
—Son portrait?... Il... Il a donc tué?...
Mais, avec des gestes frénétiques de vieil enfant fou, brandissant ses feuilles, dansant presque, Jacques de Bonnevie cria:
—Tu ne devines pas, n’est-ce pas? Eh bien, voilà: il vient de gagner la course Paris-Lisbonne!