VIII UNE LETTRE
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Le Père Chagnais à Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie.
Madame,
Selon nos conventions mutuelles, nous avons attendu huit jours avant de vous écrire au sujet de votre fils, afin d’avoir quelque loisir d’observer cet enfant et de pouvoir vous faire part de nos premières conclusions.
Ce que vous nous aviez dit de la violence extrême de son caractère n’était malheureusement que trop juste. Nous avons pu nous rende compte par nous-mêmes, dès ses premières heures d’internat, et de son insubordination, et des excès regrettables de sa nature.
Que cet exorde, Madame, ne soit pas pour décourager l’espérance que vous avez mise en notre expérience des jeunes âmes, en notre volonté de mener à bien l’œuvre difficile que vous nous avez confiée. Votre cœur de bonne chrétienne sait qu’il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, qui peut tous les revirements, et qui ne demande que du courage et de la persévérance de la part des réformateurs.
Il faut donc vous faire savoir, Madame, que peu d’heures après votre départ, votre fils ayant assisté fort calmement aux exercices de rentrée dans la classe où nous avons jugé bon de le mettre après lui avoir fait subir un premier interrogatoire sur ses connaissances actuelles (classe bien inférieure à celle que désignait son âge), que votre fils, dis-je, s’étant trouvé, dans la cour des récréations, en butte à ces innocentes taquineries qui sont le propre des écoliers, fort enclins à brimer les nouveaux venus, n’a pas craint, pris d’une colère parfaitement injustifiée et qui dépassait du coup toutes les mesures, de se jeter sur ses nouveaux compagnons, tous beaucoup plus jeunes que lui, mais dont le nombre suppléait à la force, et de les maltraiter avec une rage tellement inconcevable que ces enfants ont dû, pour se défendre, faire bloc contre leur agresseur, qui n’est pas sorti de la bataille sans dommage pour lui-même et ses adversaires. Il n’a pas fallu moins de trois de nos Pères pour faire cesser ce désordre sans précédent chez nous, et qui, vous l’imaginez bien, a fort indisposé les élèves contre votre fils.
Malgré que celui-ci fût, de toute évidence, dans son tort, nous avons jugé bon, pour ne pas avoir l’air, dès ses débuts, de le traiter d’une façon spéciale, ce qui l’eût découragé d’avance, de punir avec lui trois où quatre des plus forcenés combattants. Mais, à l’énoncé de ces punitions, alors que les autres enfants s’inclinaient en silence, votre fils, animé d’un esprit de révolte fort surprenant à son âge, s’est précipité sur le Père surveillant de sa classe, et, dans les efforts qu’il faisait pour le frapper, s’est trouvé si bien emmêler ses mains dans la barbe que le Père porte fort longue, selon un usage fréquent dans notre Compagnie de Jésus, que force nous a été d’aller chercher des ciseaux pour dégager le surveillant auquel la souffrance arrachait des gémissements.
Un tel scandale, Madame, ne pouvait rester sans la plus sévère sanction que connaisse notre maison. Ne vous étonnez donc pas d’apprendre que votre fils s’est vu conduire au cachot pour deux jours, ce qui constitue, hélas! un bien mauvais début pour lui.
Sorti de cachot après les deux jours accomplis, votre fils, loin de manifester le moindre regret ou quelque bonne volonté de mieux faire à l’avenir, a systématiquement refusé tout travail à la classe, et s’est renfermé dans un silence fort impertinent, n’ouvrant la bouche que pour proférer les pires grossièretés, tant à l’adresse des écoliers que du maître, ce qui nous a obligés de l’expulser de la classe, et, le soir venu, du dortoir, où il ne tentait rien moins que de recommencer la bataille initiale.
Ne pouvant indéfiniment le laisser coucher au cachot, nous avons été forcés de faire une infraction à des règles qui pensaient avoir prévu tout, et de l’installer dans la chambre même d’un de nos Pères, chargé de veiller sur le petit forcené, lequel, continuant la voie des injures et des coups, a dû, pour finir, être attaché dans son lit, où, jusqu à une heure avancée de la nuit, il a tout fait pour tenir éveillés par ses cris et ses invectives, non seulement le Père dont il partageait la chambre, mais encore tous les Pères avoisinants, empêchés de dormir par ce tapage scandaleux.
Ce n’est que bâillonné à l’aide d’un mouchoir que le malheureux enfant a fini par s’endormir, épuisé lui-même par ses débordements.
Or, notre vénérable Supérieur, Madame, a reçu de Dieu le don de manier les âmes. Averti de ce qui se passait, il est venu lui-même, le lendemain matin, trouver le jeune rebelle dans la chambre où le Père continuait à le garder, toujours couché, car il refusait de s’habiller, et toujours garrotté, puisqu’il tentait de nouvelles voies de fait. Notre Supérieur, sans avoir l’air de remarquer l’état dans lequel se trouvait l’enfant, l’a salué d’un sourire, lui a demandé des nouvelles de sa santé, comme s’il le croyait simplement malade, et lui a dit qu’il venait causer avec lui.
Sans attendre la réponse de l’enfant, interloqué par cette attitude, il s’est mis immédiatement à lui parler d’une chose que vous nous aviez dit lui plaire particulièrement, à savoir le chant liturgique, lui demandant s’il ne serait pas bien aise, vu sa belle voix, de chanter aux offices du dimanche, quelque partie de soprano. L’enfant ayant répondu par un «Oui» plein d’impulsion et de brusquerie, notre Supérieur, feignant toujours d’ignorer les choses dont il s’était rendu coupable, lui répartit avec onction que le chant des offices était un grand honneur et qu’il fallait, en conséquence, s’en rendre digne par une conduite exemplaire; puis, brusquant l’entretien, avec un à propos plein de sagesse, il quitta la chambre sans ajouter un mot de plus, laissant perplexe et silencieux le mauvais sujet, dompté par tant de douceur.
Comme l’avait prévu notre révérend Supérieur, l’appât était posé, la jeune âme ne devait pas tarder à s’y prendre.
En effet, peu d’instants après, votre fils demandait fort calmement à se lever, et s’habillait sans esquisser aucun geste, aucune parole répréhensibles. Introduit dans sa classe, il s’y tenait convenablement, faisant un visible et grand effort pour réprimer des restes de rébellion. Si bien que le même jour, dans l’après-midi, conduit à la chapelle, il avait la satisfaction de faire la connaissance du Père Boucheron, notre maître de chapelle, qui, prévenu par les soins du Supérieur, le faisait immédiatement chanter, après avoir choisi dans sa musique des choses déjà connues de l’enfant, dont la voix, paraît-il, est, comme vous nous l’aviez dit vous-même, un véritable don du ciel.
Tout allait donc bien, Madame, et de grands espoirs pouvaient s’établir sur ce subit apprivoisement. Nous commencions à y voir clair dans une mentalité si spéciale, et pouvions déjà nous permettre d’augurer que de petites satisfactions de vanité devaient être le seul moyen possible, en même temps que la privation de ces mêmes satisfactions en cas de révolte, devaient, dis-je, être le seul moyen de tourner cette âme à la fois furibonde et insaisissable.
L’enfant, animé par son inspiration musicale, se détendait donc peu à peu, souriait même au Père Boucheron charmé par son organe magnifique, lorsque, ayant demandé s’il chanterait le dimanche suivant en soprano solo, le Père, lui ayant répondu par l’affirmative, ajouta qu’il ne le ferait qu’en second soprano, alternativement avec le petit Georges d’Aulbois, lequel, tant par ses dons musicaux que par sa parfaite conduite, avait mérité le titre de premier chanteur à la chapelle.
C’est alors, Madame, que se produisit ce que je vais vous raconter, dont toute la communauté reste et restera longtemps impressionnée.
Aux mots du Père Boucheron, votre fils, subitement rembruni, demanda sur un ton brusque: «Alors, il y aura un autre soprano solo avant moi?» Là-dessus, le Père Boucheron ne pouvant s’empêcher de réprouver un tel mouvement d’orgueil et de jalousie, de répondre assez ironiquement: «Cela vous gêne, mon enfant?»
C’est ici, Madame, que votre fils, n’écoutant que sa fureur toujours prête à éclater, emporté par son dépit tout entier retrouvé, en un mot poussé par l’esprit du mal qui le possède, hélas! si visiblement, se tourna de tous côtés avec des yeux enflammés, et, sans que le Père Boucheron eût eu le temps de faire un geste, renversa sur lui, d’un seul coup, le grand lutrin de cuivre placé près de l’harmonium, lequel, tombant sur la tête du malheureux Père, l’aurait certainement tué net, si la Providence n’avait voulu qu’il esquivât la mort par un adroit mouvement de côté qui le fit s’en tirer avec une très légère blessure à l’épaule seulement, et quelques déchirures à sa soutane.
Au fracas du lutrin tombant sur les dalles, quelques Pères accourus purent se saisir du dangereux enfant, qui fut incontinent reconduit au cachot, où il se trouve encore, comme bien vous pensez.
Que conclure, Madame, après de si tristes et violentes expériences, sinon que votre fils n’est pas assez sociable pour faire partie d’une institution où son déplorable exemple ne saurait que troubler, sinon pervertir, les enfants confiés à nos soins par des parents plus heureux?
Il n’y aurait donc, vu de telles circonstances, qu’une solution: ce serait, Madame, de reprendre votre fils, et nous ne vous le rendrions qu’avec un chagrin auquel je vous prie bien de croire. Mais nous avons, heureusement, autre chose à vous offrir. Nous connaissons, dans une autre région, une institution mixte, j’entends à la fois civile et religieuse, avec laquelle nous sommes en termes d’amitié, et dont le but est justement d’essayer de tirer le meilleur parti des natures trop difficiles pour supporter la vie ordinaire des collèges. Les enfants y sont isolés ou réunis selon les cas, et surveillés très spécialement. Ce n’est pas la maison de correction officielle avec ce qu’elle a d’infamant. On pourrait plutôt l’appeler «maison d’amélioration».
Si vous y consentez, Madame, nous y enverrons votre fils. Nous n’attendons qu’un mot de vous, en vous demandant avant tout que ce mot nous soit très rapidement expédié, étant donnée la situation que nous crée votre enfant. On le préparerait là, selon les méthodes de la maison, à faire une première communion aussi édifiante que possible, et vous pourriez, à ce moment, venir le voir. Mais je vous avertis que la maison tient à garder les enfants au moins deux ans sans vacances, sinon elle ne peut répondre des résultats. Il faut que de telles natures soient entièrement dépaysées, pour dire le mot, et restent le temps voulu dans des mains de fer.
Il s’agit, Madame, d’essayer de faire de votre fils un homme. Ses études en vue du baccalauréat seront menées aussi loin que faire se peut, et je ne doute pas que votre enfant ne soit aussi capable qu’un autre, étant dirigé comme il doit l’être, de cultiver une intelligence que Dieu ne lui a pas refusée, malgré toutes les mauvaises volontés.
Je joins à cette lettre un prospectus de la maison. Je ne pense pas que les prix forcément très élevés de la pension soient pour effrayer une mère qui ne souhaite que le meilleur avenir de son fils. Mais, au cas où cette considération ou quelque autre d’un ordre différent vous retiendrait, nous vous demanderions alors de bien vouloir faire le voyage aussitôt que vous le pourrez, afin de venir chercher votre fils, que nous ne saurions garder indéfiniment, comme vous le comprendrez vous-même.
Quoi qu’il en soit, veuillez croire, Madame, que nous avons, en tout ceci, fait de notre mieux, et agréer nos salutations respectueuses et l’assurance de notre dévouement en N.-S.-J.-C.