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L'apparition

V ANGOISSES

Reading edition

—Surtout, que mon frère n’en sache rien!... Que monsieur le curé n’en sache rien!... Que personne n’en sache rien!...

Penchée sur le lit de sa malheureuse servante balafrée, dont le visage disparaissait sous les pansements, Mᵐᵉ Carmin lui tenait les mains avec force. Elle avait voulu la soigner elle-même. On avait dit au médecin de la ville et, du reste, à tout le monde, que la pauvre fille était tombée, un verre à la main.

Clémentine, complaisante, essayait de sourire. Elle savait bien qu’elle serait largement dédommagée de sa blessure, récompensée de son silence. Et peut-être aussi son cœur simple de femme du peuple comprenait-il le drame que vivait cette mère, liée à son enfant épouvantable par un incalculable amour.

Dès le lendemain de l’accident prétendu, François, le jardinier, avait été chargé de mener le petit cheval à la ville pour l’y mettre en vente. C’était le châtiment de Laurent.

Le loueur de voitures, d’ailleurs, après avoir examiné le poney, n’en avait offert qu’un très bas prix, car cette bête était devenue peureuse, vicieuse, intraitable.

Lui ôter son cheval!

Arrêté dans sa verve, blessé dans son orgueil, le petit de Bonnevie souffrait par toutes les fibres de son être. Sa déception d’enfant était tragique comme un amour trahi, sa colère d’autocrate était douloureuse comme un mal physique. Il savait qu’il n’allait pas pouvoir supporter l’offense. Qu’allait-il arriver, maintenant? En lui se déchaînait le torrent intérieur. En était-il responsable? On lui avait fait du mal. Il avait maintenant le droit de prendre toutes les revanches.

Mᵐᵉ Carmin, pour aggraver encore les choses, avait décidé que son fils coucherait désormais à côté d’elle, au fond d’un petit cabinet donnant dans sa chambre. Elle voulait savoir à quelle heure il se levait, afin de surveiller ses sorties. Et, dès qu’il était dans le parc, elle le faisait, autant que possible, épier par les servantes ou par le jardinier.

Nonobstant ces vexations et sa fureur, le gamin avait vu clair dans le manège de sa mère. Elle s’était arrangée pour déguiser la vérité. Laurent comprenait confusément pour quelles raisons.

Sa complice! Elle était sa complice! Ni le médecin, ni le village, ni même le château ne sauraient que c’était lui qui avait frappé la servante.

Il n’en ressentait ni reconnaissance, ni tendresse, mais seulement un sentiment de force extraordinaire. Tous les êtres étaient pour lui des ennemis, parce qu’il les détestait d’avance. Seule, sa mère n’était pas son ennemie: elle était sa vaincue, sa chose. Il ne pouvait donc pas la détester. Sa faiblesse, il la devinait à travers ses essais d’autorité. Certes, il allait savoir profiter de cette faiblesse! L’amour qu’elle avait pour lui, qu’il sentait si fortement vivre autour de lui, n’allait pas jusqu’à mettre une douceur en lui. Mais, comptant sur elle, malgré tout, comme sur une alliée, il lui accordait, dans son cœur brusque, une espèce de confiance. Et c’était cela sa manière à lui d’être tendre.

Quant à la pauvre victime de sa violence, cette Clémentine qu’il avait si grièvement blessée, il n’éprouvait à son endroit ni honte ni remords. Il la haïssait, au contraire, de toute son âme. C’était sa faute à elle s’il l’avait frappée. Est-ce qu’il pouvait ne pas attaquer quand on le provoquait? Et parce que c’était à cause d’elle qu’on vendait le cheval, il était heureux qu’elle souffrît, heureux de penser qu’elle serait sans doute défigurée. Il lui souhaitait la mort.

Les vacances, si bien commencées, allaient donc se continuer dans les contraintes et la rage impuissante.

Petit cavalier démonté, Laurent tenait, avant toute autre chose, à cacher son humiliation. Aux gens de la maison, à l’oncle Jacques, on avait dit que le poney, décidément, était un jouet trop dangereux pour Laurent, que Laurent était trop imprudent, trop brutal, et que l’animal finirait un jour par le tuer. Mais les garçons du village, les camarades d’aventures, qu’allaient-ils dire, eux que l’enfant avait si bien écrasés de sa vanité, eux qu’il avait lâchés délibérément, comme des mercenaires dont on ne veut plus?

Afin d’éviter leurs ricanements, Laurent dut s’astreindre à ne pas quitter le parc, à fuir le village. C’était bien en vain qu’on le survolait dans ses allées et venues. Il n’avait maintenant nulle envie de passer par les brèches pour courir la campagne avec ces polissons.

Pour ne même pas faire voir aux siens à quel point l’atteignait la ferme décision de sa mère, pour qu’à leurs yeux celle-ci ne pût s’enorgueillir en rien, il affecta de ne plus s’intéresser qu’à son chant, qui l’intéressait en effet. Et le curé fut tout heureux de voir le petit, chaque jour, entrer au presbytère et demander des leçons.

Ne voulant pas risquer de rencontrer quelque camarade, il passait par l’église attenant au parc. Ce fut une période de sagesse et de musique, une période, eût-on dit, presque religieuse. Il en apprit, en un mois, beaucoup plus que depuis les deux ans qu’il chantait. L’abbé Lost, à l’harmonium, le dirigeait. Ce prêtre, comme certains ecclésiastiques campagnards de Normandie, avait quelque érudition musicale liturgique.

La petite voix énergique et pure modulait les quatorze messes grégoriennes. Et nul, jamais, ne se fût douté que le même enfant pouvait être à la fois ce jeune ange musicien et ce petit garçon dangereux.

Ce fut un matin qu’il quittait l’église pour repasser dans le parc, qu’il se trouva, sous le porche, face à face avec ses anciens compagnons. Ils étaient là tous les cinq, qui l’avaient guetté, sans doute.

—Ohé! Laurent!... crièrent-ils, où qu’il est ton cvâ?

—Est-y qu’ tu veux t’ mettre curé?... fit une autre voix, depuis qu’ t’en es descendu?

—T’avais l’air de vouloir nous épotir, dit un troisième, mais te v’là l’ cul par terre, comme nous autres, à c’t’ heure!

Et, comme il se précipitait sur eux, les poings levés, ce fut une bataille poussiéreuse dans le doux soleil de fin septembre.

Quatre enfants étant enfin parvenus à le maintenir avec peine, le cinquième s’avança sur lui. Pâle, décoiffé, saignant au nez, Laurent vit ce que tenait celui-là dans sa main levée: un casse-tête mince et flexible, avec ses deux boules aux extrémités, sa lanière passée au poignet.

—Dis seulement un mot!... menaça le garçon, et je te démolis, vilain modèle!

Mais l’on voyait bien que jamais il n’oserait frapper, car, malgré tout leur mauvais esprit, ces petits n’avaient rien en eux qui ressemblât à la férocité de l’autre.

D’un coup de reins inattendu, Laurent venait de se dégager. Il s’était jeté sur son agresseur. Tous deux roulèrent à terre.

—Donne ton casse-tête!... criait Laurent. Je le veux! Je le veux!

Un casse-tête!... Rien au monde ne lui semblait plus beau, plus désirable. Avait-il vraiment pu s’amuser d’un canif! Son envie était telle qu’il retrouvait une force inouïe non seulement pour repousser les quatre autres rués sur lui, mais encore pour tordre le bras qui tenait l’arme convoitée. Il voulait ce casse-tête. Donc, ce casse-tête était à lui. Plus rien d’autre n’existait momentanément sur la terre.

Quand ils se furent dégagés et reculés:

—Et pour qui qu’on te le donnerait?... s’esclaffèrent les garçons. T’es riche, tu n’as qu’à le payer!...

Puis, parmi moqueries et pieds-de-nez, ils s’enfuirent tous, laissant là le petit de Bonnevie, avec son nez en sang, ses boucles désordonnées, ses vêtements en loques et roulés dans la poussière, ses yeux foudroyants qui les maudissaient.

La vie allait décidément de mal en pis.

* * *

A partir de ce jour, ce fut en vain que l’abbé Lost attendit son enfant de chœur.

—Laurent a encore fait des bêtises!... répondait Mᵐᵉ Carmin, interrogée, et je l’ai puni. C’est sans doute pour cela qu’il boude.

Or, une semaine plus tard, profitant d’un instant d’inattention de la part de François chargé de le suivre de loin dans le parc, Laurent se glissa rapidement par sa brèche et disparut. On ne le revit plus de l’après-midi. Le pauvre jardinier, le croyant au château, courut aux informations.

Clémentine, qui se levait maintenant, secoua sa tête bandée.

—Encore du mal, va!... fit-elle sombrement.

Le soir, à l’heure où l’on met le couvert, Laurent n’était pas rentré.

Malgré l’extrême pâleur de son visage:

—Je ne l’attendrai pas!... déclara Mᵐᵉ Carmin, glaciale. Servez-moi, Maria!

C’était la première fois qu’une chose pareille arrivait. Mᵐᵉ Carmin fit semblant de manger, évitant de regarder l’horloge. Mais comme Maria, tremblante, apportait les légumes, la mère ne put se tenir de murmurer:

—Comme il fait noir, ce soir!

Une seconde après, elle éclatait en sanglots.

Il ne revint qu’au dessert. Des cris du côté de l’office avaient averti déjà Mᵐᵉ de Bonnevie. Elle n’eut pas le temps de se lever pour courir aux nouvelles. Silencieux, sombre, Laurent entra dans la salle. Il n’était ni sali, ni déchiré, ni décoiffé. Ses joues rondes d’enfant mat n’étaient pas plus pâles qu’à l’ordinaire, ni ses yeux gris plus étincelants.

—Où étais-tu?... cria Mᵐᵉ Carmin, entièrement décomposée.

Il ne répondit pas. Il s’assit à sa place, et sortit sa serviette du rond, comme s’il eut attendu d’être servi.

—Où étais-tu?... répéta-t-elle avec force.

Mais pas un mot ne sortait des larges lèvres rouges. Laurent regardait son assiette.

Il était là, vivant, sain, il était là! Oh! l’embrasser, le serrer contre elle, le couvrir de caresses et de larmes!

—Laurent! articula-t-elle de sa voix la plus sèche, fais-moi le plaisir de monter et de te coucher immédiatement, veux-tu!... Ce soir tu n’auras même pas de pain sec pour ton dîner.

* * *

Il dormait. Son petit visage volontaire était enfoui dans son bras replié. Ses paupières hermétiques, avec leurs longs cils noirs, son nez enfantin, sa grosse bouche entr’ouverte, ses joues, ses belles joues rondes, et le paquet de boucles noires qui roulaient sur son front bossué, tout cela palpitait doucement, au rythme de son souffle régulier.

Entrée avec précaution dans le cabinet où il couchait à présent, Mᵐᵉ Carmin, avant de se déshabiller, était venue le voir, une bougie à la main.

De grandes ombres remuaient sur les boiseries du mur. Le lit était tout blanc, l’enfant tout brun. Longtemps, la mère contempla son fils. Toutes ses angoisses se résumaient en un seul mot: «Est-il possible!»

Ses dents mordaient nerveusement sa bouche amère. C’en était fait, maintenant. Elle en avait peur.

Comme pour ne pas laisser une telle pensée pénétrer en elle, elle fit un geste que répéta l’ombre gigantesque du mur, un geste qui semblait chasser des fantômes. Alors, elle posa doucement sa bougie sur la commode, et, dans la lumière singulière de ce réduit, marchant à pas de loup, elle s’approcha plus près du petit lit.

Elle se souvenait d’un soir, où, penchée de la même façon, elle avait embrassé son enfant endormi. Mais il s’était éveillé dès le premier frôlement et l’avait griffée cruellement au visage, petit animal sauvage qui ne peut souffrir qu’on le touche.

Elle hésita quelques moments. Leurs deux figures étaient si proches! Elle vit comme son sommeil était profond. Ses lèvres se posèrent, tout doux, sur le front moite encombré de boucles noires, sur les bonnes joues fraîches et pâles, sur les paupières aux longs cils. Et les larmes coulaient, passionnées, qui mouillèrent une à une le visage adorable du petit dormeur.

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