VII UN FRISSON DANS LA NUIT
Reading edition
—Tu m’écoutes, Alice?
—Mais oui, Jacques!
Patient et doux, le pauvre historien reprenait sa lecture.
Depuis son retour du chef-lieu, Mᵐᵉ de Bonnevie, ne pouvant supporter le vide du château, qui semblait soudain si grand sans Laurent, avait prié son frère de venir y habiter avec elle.
A contre-cœur il avait fait ce sacrifice. Transporter ses papiers, quelle aventure! Mais il n’avait pu résister au regard pathétique de sa sœur.
Après huit jours passés là-bas à installer son fils chez les Jésuites, à compléter son trousseau, huit jours de faiblesse où, sans cesse, elle retardait son retour, elle avait dû revenir enfin, revenir accablée, défaite, avec un visage tragique, plus humain, un visage d’où l’orgueil était tombé comme un masque.
Dès le lendemain, elle avait été trouver son frère pour le décider à venir près d’elle. Non, elle ne pouvait souffrir sa solitude subite. Malgré ses méfaits de plus en plus graves, il était si vivant, l’enfant, il remplissait si bien la maison, le parc, toute la vie! Jamais elle ne l’avait quitté depuis sa naissance. Jamais la chère et terrible petite présence ne lui avait manqué. Et maintenant il n’était plus là; maintenant il était comme dans l’autre monde. Elle ne le sentirait plus respirer le même air qu’elle. Elle ne saurait plus rien de son regard, de sa voix, du bruit de ses pas, de ses joues toutes rondes de bébé, de ses belles boucles noires tantôt retombées sur les yeux et tantôt relevées sur son front tourmenté. Il portait désormais un uniforme, mêlé à d’autres, à des inconnus, loin d’elle. Elle ne profiterait plus de son enfance. Et elle n’aurait plus de ses nouvelles sinon par des lettres envoyées tous les huit jours, et ces lettres ne seraient même pas de lui.
Ecrire à sa mère?... Elle savait bien qu’il ne lui enverrait même pas un mot.
De quel regard il l’avait fixée, au moment du départ! Il y avait eu, dans ses yeux gris foncé, si durs et si beaux, un reproche plein de menace, une moquerie pleine de haine. Même à la dernière minute, il avait refusé de lui dire adieu. Il s’était détourné brusquement quand elle avait voulu l’embrasser. Et, de toute son âme, elle avait souhaité le reprendre, le remmener avec elle, lui crier: «Viens! c’était pour rire! C’était pour te faire peur!... Tu crois donc que je puis me passer de toi?»
Enfermé! Lui!... Lui, le poulain sauvage ivre de grand air et de liberté! Il lui semblait qu’elle l’avait conduit en prison, qu’elle avait commis un crime, qu’elle l’avait laissé sans défense avec des bourreaux.
«C’était nécessaire!... se répétait-elle pour calmer ses remords. Il fallait bien en débarrasser le pays. Qui sait ce qui serait encore arrivé?...»
Le premier soir que son frère vint s’installer au château, elle crut, en se mettant à table, qu’elle allait pouvoir parler de l’enfant. Mais, dès les premières paroles, l’oncle Jacques se répandit en propos pleins de colère, puis la félicita, tout en se frottant les mains, de l’heureuse décision qu’elle avait prise. Alors le silence, entre eux, tomba. Mᵐᵉ de Bonnevie n’osa pas défendre son fils: le petit Benjamin Quesnot était très mal. Elle venait même de faire, à l’autel de la Vierge, un vœu pour sa guérison.
Dès la seconde soirée, après dîner:
—Veux-tu que je te lise quelques pages de mes essais, Alice?... Ça te changera les idées, et moi ça me fera plaisir.
Elle préférait encore cette corvée aux conversations pénibles. Elle accepta. L’oncle Jacques, heureux de satisfaire sa passion, empressé, candide, vint s’asseoir près d’elle qui cousait pour les pauvres, dans le petit salon.
Il lisait. Il y avait de grands extraits traduits par lui des vieilles chroniques italiennes. Il y avait des aperçus sur l’origine de la guerre des Guelfes et des Gibelins, des tirades sur les Noirs et les Blancs, l’aristocratie et le peuple. Il y avait des étymologies:
«Condottiere vient du latin conducere. Les condottieri étaient bien, en effet, des conducteurs, des chefs de mercenaires, alliés tantôt à un parti, tantôt à un autre, pourvu qu’ils eussent l’occasion de se battre, d’assouvir des vengeances et de commettre des rapines de toutes sortes, sans scrupules ni remords, n’obéissant qu’à leur violence, comme tous ceux de cette époque ensanglantée...»
Il y avait des pages entières sur John Hawkwood, sur Raymond de Cordoue...
Elle entendait, sans les écouter, passer ces noms. En quoi tout cela pouvait lui importer? Que venaient faire, au milieu de son angoisse maternelle, ces rengaines de vieux maniaque?
Absorbée sur sa couture, absente: «Laurent!... Laurent!...» se répétait-elle. Et rien d’autre ne pouvait occuper son cerveau supplicié.
Le cinquième soir, l’oncle Jacques s’assit dans le fauteuil de tapisserie avec plus de solennité que de coutume.
Sur un bout de la table à ouvrage, ses papiers étaient étalés, voisinant les étoffes de sa sœur, les bobines, la corbeille, les petites boîtes, les ciseaux. L’unique lampe qui les éclairait, basse, abattait sur leurs mains un rond de lumière verte. Leurs têtes restaient dans l’ombre, et aussi tout le reste du salon, avec ses meubles et ses bibelots jetant quelques lueurs. Et le silence était immense autour d’eux, immense comme la campagne normande qui les entourait, endormie. Les servantes étaient couchées. Rien ne semblait vivre dans ce château trop grand, humide, où tant de pièces inutiles restaient vides depuis des années.
—Ce soir, commença Jacques de Bonnevie, nous abordons le point culminant de mon histoire, celui qui m’intéresse le plus. Je t’ai souvent dit que je croyais avoir trouvé, dans mes documents, l’origine même de notre nom...
Elle ne releva même pas sa tête lasse, courbée sur la couture.
—Oui... oui... dit-elle d’une voix morne.
Il y avait quinze ans qu’elle lui répondait cela sur le même ton: «Oui... Oui...» C’est ce qu’on dit aux enfants godiches ou bien aux fous.
Et Jacques de Bonnevie, à la fois têtu, naïf et désolé, se mit à lire, tout soupirant.
Puis, peu à peu, repris par son dada, la voix vibrante:
«Or, poursuivit-il, celui qu’on surnommait Carmine, parce qu’il avait été d’abord moine au couvent des Carmes...»
Il s’interrompit, presque suppliant:
—Tu m’écoutes, Alice?...
A son tour, elle soupira:
—Mais oui, Jacques....
—C’est que... Tu vas voir! Un peu plus tard, il va être question aussi d’un Buonavita, presque aussi fameux qu’Albéric de Barbiano, fondateur de la Compagnie de Saint-Georges, et qu’Attalendo Sforza lui-même... Et... je t’ai déjà dit, n’est-ce pas?... Oui, il y a longtemps que je te dis que, pour moi, Carmine, l’ancien moine, et Buonavita, le condottiere, ne sont qu’un seul et même personnage, notre ancêtre, le premier du nom...
Monotone répétition des mêmes mots entendus depuis quinze ans!
—Enfin!... pensa-t-elle, j’aime encore mieux ça que d’être toute seule ici, que d’aller me coucher pour ne pas dormir...
Le ronron de la lecture avait repris. Mᵐᵉ Carmin tirait l’aiguille, puis l’enfonçait de nouveau dans l’étoffe. Chaque point était comme un coup de poignard dans son cœur. «Qu’est-ce qu’il fait en ce moment?... Il est dix heures à peu près, il est couché, certainement. Est-ce qu’il dort? Peut-être qu’il a les yeux ouverts, grands ouverts sur le dortoir, et qu’il souffre. Il doit penser à son petit lit d’ici, son petit lit, là-haut, où je suis venue l’embrasser pendant qu’il dormait... Pendant qu’il dormait....»
Elle serra ses lèvres, retenant des larmes. Ses mains tremblaient. Sa couture allait tomber sur ses genoux. Elle fit un grand effort pour ne plus penser, essaya d’écouter, tout en cousant, ce que lisait son frère.
... Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle, il ordonna au chapelain de lui verser dans le calice le vin qu’on réservait pour la messe, et de lui donner à boire. Et il était si terrible que le chapelain eut peur et lui donna ce qu’il demandait. Mais, tandis qu’il buvait: «J’en appelle à Dieu, dit le prêtre, et lui demande de punir ton forfait!» Mais il ne le répéta pas deux fois, car, ayant achevé de vider le calice, Carmine, s’en servant comme d’une arme, en frappa la tête du chapelain, qui, le crâne brisé, tomba sur les dalles. Et Carmine, mettant son cheval au galop, disparut comme il était venu, sans se retourner pour regarder sa victime.
La couture, cette fois, était tombée sur les genoux. Mᵐᵉ Carmin, le cou tendu, s’était tournée vers son frère. Comme il continuait à lire, le nez dans ses pages:
—Veux-tu me recommencer ce passage, Jacques?... demanda-t-elle d’une voix singulière.
De stupeur il faillit jeter ses papiers à terre. Elle l’écoutait donc? Elle s’intéressait donc à sa lecture?
Il se mit à trembler, car sa joie était trop forte. Ses yeux myopes cherchèrent sur les pages dérangées. Enfin, il trouva, recommença, d’une voix qu’altérait son innocent triomphe:
... Et lorsqu’il fut entré à cheval dans la chapelle...
Penché tout contre ses pages, sous l’abat-jour vert, il ne sentait pas le frisson qui passait, il ne voyait pas quels yeux étaient dardés sur lui, quel visage pétrifié, visionnaire, se tendait vers le sien, dans l’ombre.