VI L’ÉPOUVANTE
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Elle n’avait pu fermer l’œil, en proie à ses angoisses. S’étant levée plus tôt que d’ordinaire, elle s’assura, puérilement, presque superstitieusement, que l’enfant était bien là, dans le petit cabinet qui donnait dans sa chambre. Il dormait encore, tourné vers le mur, la touffe noire de sa tête émergeant de la blancheur des draps.
Rassurée, elle descendit à la salle à manger pour y prendre son café au lait. Elle était forcée, en laissant la porte ouverte, de voir Laurent quand il descendrait. Il ne pouvait pas lui échapper.
Plus jaune que d’ordinaire et plus creuse était la figure sèche de Mᵐᵉ Carmin, plus foncés ses yeux noirs au blanc bilieux. Mais, le dos droit, le regard distant, elle ne laissa rien voir des souffrances qui la torturaient.
Tout en donnant ses ordres, tout en remuant la cuiller dans son bol:
«Qu’est-ce que je vais en faire aujourd’hui? Comment l’occuper pour qu’il ne s’échappe pas? Si je lui faisais faire des devoirs de vacances?... Ce serait une bonne punition...»
Elle n’analysait pas, certes, tout ce qu’il y a d’anormal, de presque monstrueux dans la vie d’un enfant de hobereaux, seul de son espèce parmi la monotonie campagnarde, sans compagnons, sans pairs, isolé dans sa caste comme dans une tour, dernière forme, sans doute, de la féodalité partout ailleurs oubliée.
Les deux bonnes venaient à peine de se retirer que Clémentine revint à la salle à manger. Elle était toute pâle entre les bandages de sa face massacrée. Et, dans l’expression de ses petits yeux bleus, il y avait une sorte d’indulgence, une grande et discrète pitié.
—Madame... murmura-t-elle comme à regret, il y a encore une histoire... Voilà des gens qui viennent d’entrer à la cuisine et qui demandent à voir Madame tout de suite. C’est rapport à Monsieur Laurent... Il paraît que c’est arrivé hier. Mais Madame, ils disent qu’ils vont porter plainte au Parquet...
Mᵐᵉ Carmin s’était levée. Elle n’avait plus une goutte de sang dans les veines.
—Faites entrer!... dit-elle faiblement.
Et, pendant l’instant qu’elle attendit, sa tête tomba sur sa poitrine, durement courbée par la main même de la fatalité.
—De quoi s’agit-il, Quesnot?
Elle venait de reconnaître l’un de ses fermiers, celui de la petite ferme de la Belle Haie, qui, toujours, était en retard pour payer ses termes, et qu’elle menaçait chaque fois d’expulsion. Il était accompagné par son frère, qu’elle connaissait bien également.
Elle s’était rassise. Elle leur fit hautainement signe de prendre des chaises. Mais ils restèrent debout, la casquette aux doigts et leur regard sournois examinait le plancher.
—Voilà, Madame..., dit l’aîné sans se presser. Est que mon p’tit gas, Benjamin, qu’ vous connaissez ben, s’est trouvé assommé hier à la soirante par vot’ garçon, dans l’ chemin d’ la Courlande, qu’il en est resté sans connaissance pendant plus d’un quart, et qu’ c’est d’aucuns qui passaient qui nous l’ont ramené tout masqué de sang. Le por’ méchant gosse est installé d’une manière qu’il va p’t-être bien en perdre un œil. Il a dit comme ça, quand il a pu parler, qu’monsieur Laurent, qu’il n’a jamais vu que de loin à la messe, l’a croisé dans l’ chemin, qu’ils ne se sont dit mot, et qu’il s’est trouvé frappé et tombé sans savoir pourquoi. Vu la position où qu’il est, j’ons l’intention d’ porter plainte pas plus tard que tout de suite, chose que vous d’vez ben comprendre, Mâme Carmin.
Elle essayait de ne pas perdre la tête. Hostiles et froids, les deux paysans la regardaient. Elle fut brusquement debout.
—Le médecin... bégaya-t-elle. Avez-vous vu le médecin?...
—Où qu’on l’aurait vu, Madame?... répondirent-ils presque ensemble.
Elle comprit ce qu’ils voulaient dire. Elle continua:
—Vite! Vite!... la victoria!... Je vais faire atteler, je vais aller chercher le docteur moi-même à la ville et vous l’amener. Je verrai l’enfant... Nous... Si vraiment il est si mal, je... vous n’aurez pas à vous plaindre de moi. Vous le savez bien, voyons!
A leur tour ils avaient compris. Ils n’étaient venus que pour cela. Mais hochant la tête d’un air implacable:
—C’est des choses qui ne se peuvent pas, ça, Mâme Carmin! dit le père. C’est tout d’ même pas parce que vous êtes au château et nous à la ferme que votre éfant doit tuer les nôtres sans que nous parlions!...
Il se vengeait, en cette minute, des longues années vassales supportées en silence.
Le frère, sans élever la voix, commença:
—On n’est pas au temps des seigneurs, vous savez ben!...
Mᵐᵉ Carmin courut fermer la porte, revint à eux.
—Voyons!... Voyons!... haleta-t-elle. Ce n’est peut-être rien... Nous allons voir... Dans tous les cas, il y a toujours moyen de s’arranger pour que... Oui...
—J’ voyons bien qu’ vous voulez recouvrir le mystère!... dit finement le paysan.
Il sembla réfléchir.
Quelques phrases suivirent de part et d’autre, à double sens, hypocrites. Puis:
—On verra ça, Mâme Carmin... On verra ça!... La Belle-Haie est une gentille ‘tite’ ferme, bien sûr. Mais quand qu’on n’est pas maître sur sa terre...
Un soupir profané, enfin, la soulagea. Le spectre de la Justice s’écartait. En cette minute, son avarice même ne calculait pas ce qu’allait lui coûter une telle affaire. Il s’agissait de sauver son enfant. C’était tout.
Elle rouvrit fiévreusement la porte.
—Maria!... Clémentine!... Il faut trouver François tout de suite, qu’il attelle!... Je vais à la ville à l’instant!
Elle se reprit pour demander, avec quelque dignité retrouvée:
—Où est Monsieur Laurent?
Mais il avait, bien entendu, profité du désarroi pour disparaître.
* * *
Elle revenait de sa course épouvantable et longue. Il était presque midi. Laurent n’était toujours pas là.
Le médecin avait fait craindre de très mauvaises suites pour ce coup reçu par le petit Benjamin. L’enfant, en tous cas, resterait borgne. Au docteur, on avait raconté comme quoi grimpant un talus, il avait reçu des pierres sur la tête. Mais l’histoire véridique, sourdement, courait déjà tout le village. Mᵐᵉ Carmin, en rentrant, avait bien vu comment les gens la regardaient. Elle sentait le château tout entouré de murmures.
Oubliant de se mettre à table, elle écrivit rapidement deux mots, un pour son frère, un pour le curé, puis se mit à les attendre, en marchant de long en large dans la salle.
Elle était, maintenant, obligée de les mettre au courant, de leur demander secours, de les constituer conseil de famille. Il ne lui était plus possible de rester seule avec sa responsabilité. Son orgueil ne souffrait pas encore. Elle vivait une de ces minutes où les sentiments ordinaires sont dépassés.
Des obscurités ne parvenaient pas à s’éclaircir dans son esprit. Le petit Benjamin ne devait pas dire toute la vérité.
«Je sais bien que Laurent est d’une violence effroyable. Mais, enfin, il ne l’aurait pas arrangé comme ça sans motif!»
Une autre question la harcelait: «Avec quoi donc l’a-t-il frappé pour lui faire une blessure pareille?»
Jacques de Bonnevie et l’abbé Lost venaient à peine d’entrer, visages étonnés, inquiets, venaient à peine d’expliquer qu’ils n’avaient pas fini leur déjeuner pour accourir plus vite, que Clémentine, une fois de plus, parut à la porte de la salle.
—Madame, ce sont trois enfants qui veulent parler à Madame, parce qu’ils disent qu’ils savent des choses...
—Mais qu’est-ce qui se passe?... s’exclama l’oncle Jacques.
Mᵐᵉ Carmin ne murmura qu’un mot, tandis que ses yeux chaviraient:
—Laurent!...
—Encore?... fit le curé.
—Faites entrer les enfants... ordonna Mᵐᵉ Carmin.
Et, la cuisinière disparue, vite elle chuchota, penchée:
—Il a assommé le petit Benjamin Quesnot hier au soir, dans le chemin de la Courlande. Je...
—Bonjour, m’sieurs et dames!... dirent trois petites voix.
Le plus grand des enfants, treize ans, s’avança. C’était le fils de la postière. L’oncle Jacques et l’abbé froncèrent le sourcil. Ce gamin n’avait pas bonne réputation.
Celui-ci, tête ronde et rousse, oreilles décollées, petits yeux de fouine, déguenillé presque, commença sans timidité:
—C’est l’ gas Louis qu’est la cause de tout. C’est lui qui y a vendu son casse-tête.
Mᵐᵉ Carmin sursauta:
—Quel casse-tête?... interrogea-t-elle, la voix blanche.
—Ben, l’ casse-tête qu’y a laissé son père. Laurent y s’en était ambitionné. Même qu’on s’était tous foutu des coups l’autre semaine à cause de ça!
—Allons! Tâche de t’expliquer clairement!... menaça le curé.
A ces mots, les trois enfants se mirent à parler tous ensemble, dénonciateurs, lâches, pleins de vengeance longtemps couvée. Et ce fut tout un vomissement d’histoires compliquées, inconnues, réquisitoire affreux, où la vie cachée du petit de Bonnevie se dévoilait.
«Mon Dieu!... Mon Dieu!...» répétait tout bas la mère.
Mais l’abbé Lost avait frappé sur la table, faisant sonner la vaisselle du couvert mis. Les enfants se calmèrent.
—Réponds-moi, toi tout seul!... ordonna le prêtre en s’adressant au plus grand. Vous dites que Laurent aurait frappé le petit Quesnot avec un casse-tête que lui aurait vendu le petit Louis...
—Laurent n’a jamais d’argent!... interrompit Mᵐᵉ Carmin.
—Etait pas de l’argent!... s’exclamèrent-ils tous trois.
—Chut!... s’emporta l’abbé. Réponds, toi!
Le petit drôle avala sa salive pour parler plus clairement:
—Etait un bracelet d’or, dit-il, qu’il y a donné pour avoir le casse-tête. Un bracelet qu’imite le serpent, avec deux pierres rouges pour faire l’s yeux!
Mᵐᵉ Carmin ne put étouffer un cri:
—Mon bracelet!
Son frère lui toucha le bras.
—Va donc voir s’il manque!
Quand elle redescendit, elle était si livide qu’ils devinèrent.
—Le tiroir a été forcé... dit-elle dans un souffle, en retombant assise.
Voleur!....
Un peu de sueur lui coulait aux tempes.
—Où peut-il être, dans tout ça?... demanda l’oncle Jacques.
—Oh! Il est pas loin!... s’écrièrent les trois enfants. Il était à la haie, tout de suite, qui nous tirait la langue! Même que...
—Envoyons François le chercher! proposa l’abbé Lost, péremptoire.
Appelées encore une fois, les servantes montrèrent des visages où la peur et la curiosité se mêlaient. Mᵐᵉ Carmin ne pouvait plus prononcer une parole. Ce fut l’oncle Jacques qui leur donna l’ordre d’appeler François, afin qu’il ramenât Laurent.
Il entra d’un air dégagé, jeta sur l’assistance un coup d’œil mauvais. Puis:
—Ce n’était pas la peine de m’envoyer chercher, fit-il avec dédain. Je rentrais. Il est l’heure de déjeuner.
Le curé l’avait saisi par sa manche.
—Pourquoi as-tu fait ça, Laurent?... Tout ça?...
Il savait bien de quoi on lui parlait. La présence des trois camarades suffisait pour le renseigner. Du reste, les allées et venues de la matinée l’avaient averti tout de suite. Il était à peine un peu plus pâle que de coutume, avec un regard concentré qui défiait la destinée.
—Pourquoi as-tu fait ça? recommença le prêtre avec toute une consternation dans la voix.
L’enfant haussa les épaules.
—Est-ce que je sais?
Fier et traqué, tout à coup il parla, comme s’il eût foncé sur des ennemis.
—Je voulais le casse-tête, je l’ai eu. On n’a qu’à me donner de l’argent. Pourquoi m’a-t-on vendu mon poney? Tant pis pour le petit Quesnot. Il n’avait qu’à ne pas passer dans le chemin. J’avais envie d’essayer mon casse-tête. Je l’ai essayé. Voilà tout.
La rumeur qui suivit ces mots fut sourde et longue. Le premier, l’oncle Jacques éclata:
—La maison de correction! Voilà ce qu’il lui faut!... Du reste, les parents ont dû porter plainte. Et ils ont bien fait!
Mᵐᵉ Carmin retrouva la parole:
—Tu te trompes, Jacques. Ils ne porteront pas plainte...
Clémentine, restée à la porte avec sa figure bandée, hocha lentement la tête. Il y eut un échange éloquent et rapide de tous les regards. Celui de Laurent, pendant une seconde, jeta des éclairs. Tous avaient compris.
—Monsieur le curé, poursuit Mᵐᵉ de Bonnevie, veuillez me préciser l’adresse de ces Pères Jésuites dont vous m’avez parlé. Vous, mes enfants, vous pouvez vous retirer. Vous, Clémentine, dites à Maria de vous aider à sortir du grenier la malle de Laurent et ma valise. Et toi, Laurent, déjeune. Nous partirons par le train de quatre heures.