XI LE MAITRE
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Elle avait prié son frère de ne pas montrer à l’abbé Lost la troublante gravure, et, du reste, de ne plus jamais faire allusion à leur découverte.
Ainsi lui semblait-il jeter un voile de silence sur cette nouvelle angoisse.
«Coïncidence...» songea-t-elle au bout d’un mois.
Au bout de deux, elle était en plein doute.
Cependant, une fièvre agitait Jacques de Bonnevie.
Celui-ci venait de toucher du doigt les réalités. Il n’était plus dans le songe. Il travaillait en pleine lumière. Que sa sœur ne voulût plus le suivre ne le décourageait en rien.
Avec quelle impatience il attendait désormais ce neveu qu’il avait vu partir avec tant de plaisir!
—Ote-le donc de cette sale boîte, qu’on le revoie, maintenant!
Une curiosité de savant devant sa découverte, curiosité palpitante, implacable, presque monstrueuse, lui faisait souhaiter le retour rapide du galopin qui l’avait tant exaspéré. Car il ne s’agissait plus du «sale gosse» renverseur d’encriers et casseur de carreaux; il s’agissait d’une apparition quasi surnaturelle.
Jacques de Bonnevie était fier de son petit condottiere comme s’il l’eût forgé de ses propres mains, comme si, d’entre ses paperasses de vieux maniaque, le deuxième Lorenzo Buonavita fût sorti tout vivant, comme si, secouant ses livres, l’historien eût vu tomber d’entre les pages, en chair et en os, son personnage, comme si, l’ayant pendant quinze ans appelé du fond des Légendes, l’autre eût soudainement répondu: «Me voici!»
* * *
L’abbé Lost et son église furent le grand refuge de la mère douloureuse pendant les longs mois qui vinrent, pleins de privation maternelle, d’angoisse et d’anxiété.
Les lettres régulières de l’institution répétaient toutes la même chose. Laurent ne modifiait en rien l’attitude qu’il avait prise. Son cœur continuait à ne pas s’ouvrir. Mais il travaillait. Que pouvait-on demander de plus?
—Tant qu’il ne m’écrira pas lui-même, sanglotait Mᵐᵉ de Bonnevie, je serai plus malheureuse que si je l’avais perdu!
—Suivez pieusement les chemins de votre calvaire... disait l’abbé.
Les neuvaines se succédaient, et aussi les dons pour les pauvres de la paroisse. Ces sacrifices d’argent coûtaient tant à la regardante châtelaine qui lui semblait devoir en être récompensée à la fin.
Son visage se transforma, vieillit. Son austérité devint presque ascétique.
—Depuis qu’ son gas est dans les collèges, disaient les gens du pays, Mâme Carmin n’en gagne pas, marchez! On dirait bientôt d’un crucifix de campagne!
* * *
Madame,
Voici donc accomplies les deux années exigées par nous pour améliorer votre fils, et nous ne craignons pas de dire que nous l’avons, en effet, amélioré, puisque, après les effroyables tempêtes du début, il est parvenu à un tel point de domination sur lui-même que, jamais plus, nous n’avons eu l’occasion de sévir contre lui, puisque, jamais plus, ne se sont renouvelés ces châtiments extrêmement sévères, il faut l’avouer, sans lesquels notre tâche d’éducateurs serait impossible près des sujets très spéciaux remis entre nos mains.
Nous vous proposerions volontiers de garder votre enfant jusqu’à sa majorité, mais plusieurs raisons nous conseillent de vous dissuader d’un tel projet.
La première de ces raisons est que la santé du jeune garçon, malgré sa constitution puissante, pourrait finir par s’altérer à force de réclusion, car notre médecin dit qu’avec son tempérament et à l’âge où il arrive, le grand air lui est désormais indispensable.
La seconde raison est qu’en poussant trop loin les choses, en prolongeant outre mesure cet exil qu’on lui a toujours dit ne devoir durer que deux ans, nous pourrions craindre, à la fin, quelque néfaste revirement de ce caractère que seul un miracle de volonté maintient au calme; nous redoutons, en tout cas, de voir s’accentuer et se durcir définitivement en lui les sentiments d’inimitié, de rancune qu’il semble, dans son for intérieur, nourrir contre les siens.
Enfin, la troisième raison est que, malgré la régularité de son travail, nous avons tout lieu de croire que Laurent ne sera jamais apte à passer son baccalauréat, vu le système adopté par lui. Travail passif ne mène pas bien loin, et le pauvre enfant n’a jamais pu ou jamais voulu faire collaborer son initiative personnelle au labeur tout mécanique qu’il fournit.
Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux, pour vous et pour votre fils, ne pas persister davantage, et le reprendre près de vous tandis qu’il est encore un enfant, tandis qu’il vient de mériter sa libération par deux ans d’effort, tandis que la tendresse maternelle, enfin, peut avoir encore quelque chance de reprendre ses droits sur cette jeune âme repliée.
Votre fils, Madame, va bientôt avoir quatorze ans. Il entre dans l’adolescence. Il va retrouver près de vous sa liberté d’autrefois, et toutes ces douceurs du foyer, qu’il saura mieux apprécier après son long séjour ici. Peut-être, ayant pris parmi nous l’habitude, à défaut de l’amour du travail, en découvrira-t-il les charmes une fois remis sous la coupe bienveillante de ses maîtres précédents. Tout est possible avec une nature comme la sienne. Quoi qu’il arrive, il a goûté le plaisir de la discipline intérieure, et nous sommes presque sûrs que vous n’aurez plus à déplorer ces éclats et ces scandales qui l’ont conduit jusqu’à nous.
Et si ses études scolaires doivent s’arrêter là, ne lui reste-t-il pas à apprendre ce devoir, qui fut celui de ses pères, de gérer ses biens et de veiller sur ses cultures?
Occupez-le beaucoup, Madame, dans le sens tout physique du mot. Qu’il parcoure ses terres à cheval, qu’il ait devant lui l’espace, qu’il puisse peu à peu, de sa propre initiative, s’intéresser à son domaine, qu’il ait le désir de le diriger. Il a toutes les qualités qui font un maître. C’est là, Madame, qu’il faut voir son salut et l’emploi de ses jeunes forces, si frémissantes derrière les dehors qu’il a choisis parmi nous.
Laurent a besoin de triompher. Cet instinct orgueilleux l’a conduit d’abord à triompher, en effet, des impulsions de son caractère violent, et cette conquête n’est pas, somme toute, à regretter. La façon dont il a supporté le régime de la maison est tout à son honneur, bien que nous puissions déplorer avec vous la sécheresse où s’est obstiné son cœur d’enfant. Mais, nous le répétons: à vous, Madame, de le reprendre petit à petit et d’en refaire votre fils. Il y faudra des nuances qu’une mère saura trouver mieux que quiconque: et cette belle tâche est désormais la vôtre.
C’est donc avec la plus grande confiance en l’avenir que nous nous disposons à vous rendre votre enfant, heureux si nous avons réussi comme nous en sommes sûrs, à le complètement modifier, pour le plus grand bien des siens et de lui-même, avec l’aide de Dieu.
Nous attendons un mot de vous, Madame, et si votre avis est le même que le nôtre, nous confierons Laurent de Bonnevie au surveillant dont il a l’habitude, et qui ne le quittera qu’après l’avoir remis entre vos mains.
* * *
Les préparatifs qui bouleversaient tout le château, semblant annoncer une fête, ne trompaient personne, cependant. Mᵐᵉ Carmin passait ses nuits à sangloter; les servantes, muettes, arrondissaient des yeux effarés; le jardinier grommelait; l’abbé Lost hochait la tête. Seul, l’oncle Jacques montrait un visage joyeux, et se frottait les mains.
Après deux voyages au chef-lieu, Mᵐᵉ Carmin reçut une bicyclette toute neuve; puis on vit arriver un cheval de selle, frais et de bonne race, qui prit dans l’écurie la place vide du poney.
Roulée dans sa passion, la pauvre mère ne savait que faire pour réparer les deux ans de martyre infligés à son enfant. De toute son âme, elle voulait se faire pardonner, souhaitait reprendre ce petit qu’elle avait déçu.
Naïvement, elle fit refaire les plates-bandes abandonnées, couper l’herbe de la grande pelouse et repeindre la cabane des cygnes. Elle fit aussi changer le couvre-lit de la chambre de Laurent, et carder les matelas.
Enfin le grand jour vint. N’osant aller à la gare dans la crainte de quelque camouflet public, elle envoya l’abbé Lost et son frère, dans la victoria, chercher le collégien, ou plutôt le prisonnier.
Quand elle entendit la voiture tourner l’allée, il lui sembla que son cœur s’écrasait sous les roues. Pâle et tremblante, elle ouvrit la porte vitrée qui donne sur le perron, et se tint sur le seuil.
Elle ne s’élança que quand elle le vit descendre de la victoria. Changée en pierre, elle l’attendit.
Il monta les marches, suivi de l’oncle et de l’abbé. Il avait bien vu sa mère, mais il ne se pressa pas.
Quand il fut devant elle, il ôta son chapeau, baissa les veux et ne fit pas d’autre geste.
—Bonjour, maman...
Un frisson parcourut la mère. Ce n’était plus la voix haute, encore entendue lors de la dernière entrevue. C’était une voix de quatorze ans, en plaine mue déjà, rauque, déséquilibrée.
Elle l’embrassa sur les deux joues, nerveusement, sans plaisir. Comme il était grand! Toujours gras, les paupières bouffies, les yeux rapetissés. Mais on avait laissé repousser ses cheveux, qui recommençaient leurs grosses boucles noires sur le front. Et, de les reconnaître, elle eut si grande envie de pleurer qu’elle détourna la tête.
Il y eut un mouvement qui poussa tout le monde dans la salle à manger. Là, l’enthousiasme de Jacques de Bonnevie éclata.
—Mais regarde-le donc! Est-il assez admirable avec ses belles mâchoires, ses grands sourcils, ses yeux de capitaine, ses cheveux sculptés comme un bronze de la Renaissance!
Il releva les boucles d’un revers de main, et, regardant fixement sa sœur:
—Et son front?... Hein, son front? Tu le vois?...
—Ce qu’il a surtout, corrigea doucement l’abbé Lost, c’est que ses manières sont devenues parfaites! C’est un homme, maintenant. N’est-ce pas, Laurent?
—Oui, monsieur l’abbé...
Il n’avait pas encore levé les yeux.
L’oncle Jacques se mit à rire.
—Gras comme un moine, par exemple!
Et, sur ces mots, il tressaillit, au souvenir de Carmine Buonavita, sorti du couvent pour devenir condottiere. Une association d’idées le fit continuer:
—Et ton chant?
Alors l’enfant releva les paupières, et son regard fut tel que les autres sentirent qu’ils n’étaient pas de taille à le supporter.
—Le chant?... C’est fini, mon oncle.
Et cette petite parole sembla pour jamais enfouir dans l’irrémédiable toute la beauté passée de cette voix d’archange que l’on ne devait plus entendre, soprano sombré pour toujours dans les enrouements de la puberté.
En cet instant, Mᵐᵉ Carmin, une fois de plus, sentit qu’elle avait perdu les deux dernières années de l’enfance de son fils, et qu’il n’avait pas été près d’elle pour les vivre au grand air, magnifiquement.
Afin de ne pas éclater en sanglots, elle murmura, sans oser rien préciser:
—Il a besoin d’exercice, maintenant...
—Hein, ce sera bon, la liberté!... dit assez lourdement l’abbé.
—Oui, fit joyeusement, énigmatiquement, l’oncle Jacques, en route, à présent pour la bonne vie!
Les servantes, doucement, étaient apparues à la porte, avançant leurs trois têtes craintives, celle de Clémentine traversée par une balafre blanche.
—Bonjour, Monsieur Laurent... dirent-elles enfin.
—Bonjour...
Il regardait de nouveau par terre.
—Il est devenu doux comme une fille!... s’extasia l’abbé.
Et, fronçant les sourcils, furieux, tout à coup, l’oncle Jacques:
—Dites qu’il est devenu Jésuite, oui!...
Il secoua le garçon aux épaules.
—Allons! Allons!... Remue-toi un peu!... Et, d’abord, viens voir les surprises de ta mère.
Laurent jeta de côté son regard qui ne voulait s’arrêter sur personne.
—Puis-je monter un instant à ma chambre?... demanda-t-il froidement.
Quand il fut sorti de la salle, toutes les voix parlèrent à la fois. L’étonnement des servantes et celui de l’abbé, les exclamations de l’oncle Jacques, un mélange de félicitations et de remarques assourdirent la silencieuse mère. Puis l’abbé prit congé, les servantes se retirèrent.
—Ah!... le revoilà!...
L’oncle Jacques avait mis son bras au cou du petit.
—Viens! On a des choses à te faire voir!
Ils marchèrent tous trois le long des allées parfumées aux roses, sous les verdures tachées de soleil et tremblantes, entre lesquelles la grande pelouse apparaissait toujours, avec ses deux cygnes sur l’eau.
—Tu vois!... disait l’oncle Jacques, on à repeint leur cabane en ton honneur!... Tu vois, on a mis des fleurs aux plates-bandes!... Tout ça c’est pour toi, mon garçon! Dis un peu si l’on n’est pas heureux de te revoir!
Mais la mère, elle, ne prononçait pas un mot.
Elle ne parla que dans la cour où sont les écuries et la remise. On eût dit, en vérité, que tout son cœur se donnait dans ces mots, articulés avec une émotion inouïe:
—Tiens, Laurent, regarde! Cette belle bicyclette toute neuve, c’est pour toi!... Tiens, regarde encore! Ce joli cheval-là, c’est ton cheval! Tu as bien mérité de belles vacances! Tu auras tout ce que tu veux!
Il avait ouvert grandes ses étincelantes prunelles pour regarder les merveilles. Une sorte de frémissement le secoua, qui sembla ressusciter son âme et son corps, engourdis pendant deux ans dans l’hypocrite prison de la «maison d’amélioration». Il se tourna tout entier vers sa mère tremblante, l’écrasa d’un coup d’œil impérieux et sombre. Et, lentement, il prononça, de sa rauque voix adolescente:
—Ce n’est pas tout ça que je veux, maintenant. C’est une auto.