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L'apparition

II APPRIVOISEMENT

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Il avait continué de fuir, était loin, maintenant, tout au bout du parc. Par une brèche, il se coula, sur les genoux et les mains, à travers la haute haie épineuse, et fut sur la route.

Le village commençait là. Quatre heures. Les écoliers sortaient de l’école.

Il y en avait quatre ou cinq avec lesquels Laurent aimait à jouer. Chaque fois qu’il le pouvait, il allait les retrouver en cachette. On le lui défendait expressément, ces enfants n’étant pas de son rang, et connus pour leur mauvais esprit.

Ils étaient de ces petits Normands dits «fortes têtes», qui ramassent des cailloux pour lapider les passants et ne rêvent par ailleurs qu’école buissonnière et maraude.

Ce n’étaient pas des fils de paysans. Ceux-là sont plus pacifiques et plus lents.

L’un appartient à la dame de la poste, l’autre à l’épicier, le troisième...

Laurent s’était battu longtemps avec eux avant de les dominer. Maintenant il était leur maître, celui qui décide des jeux et des promenades.

Après saute-mouton et les quilles, la bande quittait le village et s’en allait à travers les chemins creux, longeant les haies des fermes, en quête de méfaits nouveaux.

Chaque saison avait ses plaisirs. En hiver, ils s’introduisaient, par des trous, dans les granges fermées, afin de jouer à cache-cache dans les bottes de foin, qu’ils mettaient à mal en les piétinant. Au printemps, ils cherchaient des nids, ou bien volaient des œufs dans les poulaillers. En été, c’était la cueillette des groseilles dans les vergers mal gardés. En automne, ils secouaient les pommiers et bourraient leurs poches de pommes qu’ils se partageaient ensuite, avec cris et batailles.

Laurent avait à profusion, chez lui, toutes ces bonnes choses; mais il ne les aimait que dérobées, conquises. C’était pour lui le butin de guerre, avec tout ce que ce mot comporte de risques et d’aventures.

Au retour de ces expéditions, sali, déchiré, les yeux sauvages, il rentrait au château, sachant fort bien quelles punitions l’attendaient.

C’étaient toujours les mêmes, Mᵐᵉ Carmin n’ayant pas trouvé mieux. Elle les graduait selon la gravité des cas. Il y avait la privation de dessert, les lignes à copier, la retenue du dimanche, le dîner au pain sec, le coucher bien avant l’heure, en plein jour. Il y avait aussi le blâme de M. le curé, la menace du collège, et autres paroles qui le laissaient indifférent. Mais personne, jamais, n’avait levé la main sur lui, ce qui, peut-être, eût été la seule chose à faire.

Avec son instinct d’enfant, il se rendait parfaitement compte qu’aucune autorité suffisante, dans cette maison sans homme, ne pouvait mater son indiscipline. Et, sans même le savoir, il méprisait en bloc tout son monde.

... Quand Mᵐᵉ Carmin vit qu’elle ne rattraperait pas son fils, elle rentra tout époumonnée au château, mit son chapeau, ses gants, et fut au presbytère trouver M. le curé.

C’était son habitude dans de telles occasions.

Accoutumé, monotone, l’abbé Lost la reçut dans sa petite salle à manger. C’était un prêtre de campagne, grand et solide, fin visage paysan, cheveux déjà gris, esprit plein de bonhomie et non sans sagesse.

Quand il eut, avec des yeux demi-clos de confesseur, écouté les doléances de sa châtelaine:

—Qu’est-ce que vous voulez, Madame, dit-il d’un air las... les punitions n’agissent pas, les raisonnements encore moins. Le pauvre enfant n’est sensible à rien et n’a peur de rien. Je vous l’ai déjà dit. Il faudrait vous en séparer pour le mettre dans une bonne institution, loin d’ici... Ce serait mieux à tous les points de vue. Il serait enrégimenté, surveillé... L’émulation... Il est tout aussi apte qu’un autre, quand il veut. Vous n’avez qu’à voir comme il a vite appris son plain-chant. Voilà! Quand ça lui plaît...

—Je ne me séparerai jamais de mon fils!... répondit froidement Mᵐᵉ Carmin.

Onctueux, le prêtre accepta cette phrase qu’il attendait.

—Alors, Madame, ayez un précepteur... Un abbé... Je vous ai déjà dit tout cela.

—Monsieur le curé, fit-elle avec assez de hauteur, je vous ai déjà dit aussi qu’il ne me convenait pas d’introduire dans ma vie une personne étrangère...

Ils avaient baissé les yeux tous deux. Mᵐᵉ Carmin était encore trop jeune, et craignait les mauvaises langues; elle était, de plus, chacun le savait, fort regardante et redoutait des dépenses non prévues dans ses calculs serrés.

L’abbé Lost releva la tête, cligna, ne regarda pas en face, et conclut:

—Alors, Madame?...

—Alors, Monsieur le curé?...

—C’est un enfant bien difficile... articula-t-il d’un air décourageant.

Une véhémence contenue rendit plus foncés les yeux de la nerveuse personne.

—Ah! Monsieur le curé!... Quand on pense qu’à dix mois il mordait sa nourrice au sang, et que j’ai dû renoncer à la garder! Il a fallu...

Il connaissait l’histoire. Patiemment, il reprit quand elle eut fini:

—Puisque vous ne pouvez pas vous en séparer, Madame, peut-être faudra-t-il essayer... essayer d’autres moyens... Voyons! L’enfant a grand désir de posséder une bicyclette... Peut-être qu’en la lui promettant s’il est raisonnable...

Elle le coupa passionnément:

—Non!

Puis, essayant de se modérer:

—Une bicyclette?... Mais on ne le verrait plus jamais, alors? Il serait tous les jours à la ville... Ce serait du propre!...

Le prêtre ouvrit les bras et haussa les sourcils, comme pour exprimer: «A la fin, qu’est-ce que vous voulez qu’on dise à une entêtée comme vous?...» Mais il avait des raisons, d’ordre bien ecclésiastique, pour ménager son importante paroissienne. Il prit un rassurant air grave:

—Madame, le bon Dieu seul sait ce qu’il veut faire de votre fils. Il faut avoir confiance. Les Confessions de saint Augustin sont là pour nous prouver que...

Elle n’était venue que pour entendre cela. A personne d’autre qu’au prêtre elle n’eût fait voir l’état de son cœur anxieux.

* * *

Laurent n’accompagna pas ses amis dans leurs entreprises d’aujourd’hui.

Depuis sa rencontre de tout à l’heure avec son oncle, une idée s’insinuait lentement en lui. Jamais il ne semblait entendre les paroles qu’on lui disait, ne les entendait pas, en réalité. Mais elles restaient comme semées dans sa tête, et germaient un peu plus tard.

Voici, marchant d’un pas calme, le même galopin qui courait si fort. La tête basse, il réfléchit, tout en avançant sous les arbres de l’allée. Ses grands sourcils, froncés, donnent à son front mat, chargé de boucles noires, une expression qui n’est pas celle d’un enfant. Ses yeux sombres, pleins d’une âme autoritaire, regardent de côté sans rien voir.

Il cessa soudain d’hésiter et se remit à courir.

A la porte du pavillon habité par son oncle, il frappa trois grands coups, d’un geste décidé, violent, comme tous ses gestes. Et parce que l’oncle n’ouvrait pas assez vite, il se mit à trépigner. Enfin, des pas se firent entendre.

—Qui est là?... demanda la voix étonnée de l’oncle.

—C’est moi, Laurent. Ouvre!

Le verrou, la clef, tout grinça. L’oncle Jacques apparut dans l’ombre de son corridor.

C’était la première fois que son neveu pénétrait chez lui.

—Qu’est-ce qui t’amène?... fit-il avec une immense surprise.

Laurent lui planta dans ses yeux myopes un regard catégorique. Mais il ne sut dire que ce mot d’enfant:

—Rien...

L’autre comprit-il qu’il y avait, dans ce mot, beaucoup de choses?

—Entre!... murmura-t-il avec une émotion singulière.

Et quand le petit fut dans le cabinet de travail, au milieu des paperasses qui envahissaient tout parmi la plus épaisse poussière, devant la table de travail surchargée de livres, de brouillons, de gravures, qu’éclairait la fenêtre à petits carreaux à travers laquelle on voyait fuir les perspectives du parc, il fit un mouvement effaré, comme s’il allait se sauver.

Il n’y eut aucune explication. L’oncle s’assit à sa table. Avec un petit tremblement dans la voix:

—Puisque tu es venu me voir... Tu sais ce que j’étudie là?

—Non!

—Eh bien! C’est l’histoire de notre famille.

Il se pencha, chercha fiévreusement, ses yeux myopes tout près des papiers.

Laurent piétinait. Il avait quelque chose à dire, qui voulait sortir, qui ne pouvait pas attendre. Mais il savait que le moment n’était pas encore propice. Et il souffrait, de tout son être impatient, péremptoire.

—Je suis presque sûr, maintenant, continuait Jacques de Bonnevie, presque sûr d’avoir retrouvé les traces de notre premier ancêtre. Il y a de ces coïncidences qui ne peuvent pas être du hasard...

C’était sa passion à lui. Toute sa personne frémissait. Pour la première fois, quelqu’un de la famille venait à lui, consentait à l’écouter. Et c’était justement le plus intéressant, Laurent, l’enfant, celui qui pouvait devenir le disciple. Depuis vingt ans, les siens le considéraient comme un maniaque ennuyeux dont on n’entend même plus les propos.

—Ecoute... Je vais te retrouver le livre, où, pour la première fois, il y a quinze ans, j’ai découvert, je crois, l’origine de notre nom... Tu vas juger toi-même... C’est presque une certitude... C’est... oui!... oui!... C’est une certitude! J’ai d’autres documents, tu vas voir... Qu’est-ce que tu fais?... Ah! oui!... les images!... Tu regardes mes gravures?... On vient de me les envoyer. Mais ce n’est pas intéressant. Il y en a une que je cherche...

Il secoua la tête d’un air agacé.

—Ils ont bêtes, tous ces libraires! Il va falloir, un de ce jours, que je fasse le voyage... que j’aille voir moi-même les musées... Il n’y a pas moyen!...

Brusquement, il se tourna tout entier vers l’enfant. Et, comme si c’eût été le préambule de toute une conférence:

—C’est dommage que tu ne saches pas l’italien. Mais j’ai mes traductions.

Laurent fit un pas brutal en avant. Mais l’oncle ne s’en aperçut pas.

—Et, d’abord, poursuivit-il, est-ce que, là-bas, ils t’ont déjà fait faire de l’histoire universelle?

Laurent secoua rageusement la tête.

—Non!

—C’est dommage! Alors, on ne t’a jamais parlé des Sforza, de Ludovic le More, des Noirs et des Blancs, des Guelfes et des Gibelins, des Grandes Compagnies, des condottieri?

La tête remuait toujours, de plus en plus négative et rageuse.

—A ton âge?.... Qu’est-ce qu’ils t’apprennent donc, chez toi?

L’enfant haussa les épaules. Et, comme soulagé d’exhaler son mépris, de quelque façon que ce fût:

—Ils m’apprennent l’Histoire Sainte et le catéchisme!

Un rire de l’oncle:

—Imbéciles!

Il se leva, prit dans ses mains la tête toute frisée qui résistait d’instinct, ne parvenait pas à se laisser faire.

—Tu aimerais connaître notre histoire?

Un essai de complaisance passa sur le visage rebiffé du petit.

—Oui, oncle.

D’enthousiasme, le vieux garçon, pour se frotter les mains, lâcha la tête qu’il tenait.

—Laurent, tu sais comment nous nous appelons, en réalité?

Ses yeux se fermèrent. Il y avait quinze ans qu’il le ressassait à des moqueurs qui ne l’écoutaient pas.

—Ecoute bien! Notre premier ancêtre était moine au couvent des Carmes, en Italie. C’était à une époque que je t’expliquerai plus tard. Un beau jour, il sort de son couvent, décidé, comme on dit maintenant, à vivre sa vie. Quelle vie!... Je te raconterai. Tu ne saisis pas encore?... Un surnom lui reste: Carmine. Maintenant, voici autre chose. Il y a, dans l’histoire des Grandes Compagnies, un fameux Buonavita, ainsi nommé par ironie... Passons! Eh bien!... Moi je suis à peu près sûr, à présent, que Carmine et Buonavita ne sont qu’un seul et même personnage. Comprends-tu, maintenant? Comprends-tu?... Carmine Buonavita, c’est notre nom: Carmin de Bonnevie!

Se rasseyant, le front en sueur, il attira l’enfant contre lui.

—Qu’est-ce que tu dis de ça?... C’est assez clair! Coïncidence?... Coïncidence?... Jamais!... Les deux noms, l’italien et le français, sont bien identiques, voyons!

Une joie subite l’agita.

—Mon petit Laurent! Tu es venu! Tu es venu enfin! Quel bonheur que tu m’aies compris!

Pour l’embrasser, il se souleva sur son fauteuil.

—Ecoute, maintenant! Je vais te lire...

Mais Laurent n’en pouvait plus. Malgré lui, ce qu’il avait décidé de dire et qui l’avait amené là, dans ce pavillon, éclata comme une fanfare. Il mit un bras autour du cou de son oncle, s’assit sur ses genoux, et, de sa plus haute voix d’enfant de chœur:

—Oncle! Oncle!... Je veux une bicyclette, et c’est toi qui vas me l’acheter!

La stupeur fit que Jacques de Bonnevie demeura d’abord absolument muet. Doucement, ses mains avaient repoussé l’enfant. Le cœur serré, le front bas, il regardait fixement par terre. Cette ridicule bicyclette, tombée dans son rêve, l’anéantissait d’un seul coup.

Il put enfin relever la tête. Avec une indicible mélancolie, il murmura:

—Une bicyclette?...

C’était donc pour cela qu’il était venu le voir, le petit? Et de tout ce qu’on venait de lui dire, il n’avait rien retenu, comme les autres...

—Ben oui, une bicyclette!... s’emporta Laurent. Maman ne veut pas me la donner, et moi je la veux!

Il frappait du pied. Ses yeux flamboyaient.

Un sourire passa sur la figure triste de l’oncle.

—Et tu comptes sur moi pour ça? Je me ferais bien arranger par ta mère!...

Son sourire finit en rire. Il s’était levé comme pour congédier le jeune importun. Ce fut avec la plus amère ironie et le plus inutile orgueil qu’il acheva, la tête haute:

—Et puis, c’est laid, une bicyclette! Un Carmine Buonavita ne monte pas à bicyclette: il monte à cheval!

Laurent avait reculé comme un petit animal attaqué.

—Tu es aussi bête que les autres!... cria-t-il. Plus bête!... Je te déteste, entends-tu, vieux idiot!...

Il avait fait un bond.

—Tiens, tes livres!... Tiens, tes papiers!... Tiens, tes gravures!...

Avec un cri déchirant, Jacques de Bonnevie se jeta sur son neveu. Eparpillées sur le plancher, piétinées, les paperasses volaient. L’encrier renversé glissait un serpent noir sur la table, menaçant les précieuses pages. Ce fut une courte lutte. Le malheureux historien, dans le poing crispé du petit, parvint à reprendre le papier qu’il chiffonnait férocement. Quelques coups s’échangèrent. Puis, finalement maîtrisé, l’enfant, pris aux poignets, repassa tout en se débattant la porte du cabinet de travail, celle du couloir, celle, enfin, du pavillon, laquelle, avec bruit, se referma dans son petit dos en jersey bleu.

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