IV A BOIRE!
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Si Laurent, après tant de méfaits successifs, ne partit pas pour le collège, c’est que sa mère, à la dernière minute, découvrit un moyen désespéré de garder son enfant près d’elle.
M. le curé, les domestiques, même l’oncle Jacques criaient tout haut au scandale, et, sourdement, faisaient honte à la malheureuse de vouloir continuer la tâche impossible d’élever toute seule un petit garnement pareil.
Mᵐᵉ Carmin, qui ne voulait pas avoir l’air, par orgueil, de céder aux éternels avis de l’abbé Lost, tira parti, cependant, de l’une des idées qu’il ne cessait de lui suggérer. Mais elle sut habilement la déguiser, de façon à s’en attribuer le mérite.
Elle ne promit pas la bicyclette conseillée par le prêtre, mais...
—Ecoute, Laurent, dit-elle au lendemain des diverses punitions infligées à l’enfant, écoute! Tu as douze ans bientôt. Tu commences à devenir grand. Et pourtant tu te conduis si mal que monsieur le curé recule toujours ta première communion. Tu chantes la messe à l’église, et tu n’es pas capable de te mettre en état de grâce. Tu n’es pas capable, non plus, de t’instruire comme les autres garçons. Cela ne peut pas durer. J’ai tout essayé. Je vois que rien ne sert à rien. Aussi j’ai l’intention de t’envoyer au collège. Si nous n’étions pas à la veille des grandes vacances, tu serais déjà parti. Ne prends pas cet air moqueur. Cette fois-ci, je suis tout à fait décidée. Ne t’en vas pas. J’ai quelque chose à te proposer. Je... Eh bien! je veux bien tenter une autre méthode. Suis-moi bien. Si tu es très sage jusqu’aux vacances, je te promets... Je te promets que tu auras une selle, une bride, tout ce qu’il te faudra pour monter convenablement le poney, puisque cela t’amuse. Est-ce accepté, Laurent?...
Une petite rougeur était montée à son front. Elle savait bien qu’elle pliait devant ce petit pour la première fois. Et cette lâcheté, que lui dictait sa passion maternelle, lui coûtait comme un déshonneur.
Un éclair avait flamboyé dans les yeux gris, couleur de tempête. Laurent comprenait aussi bien que sa mère qu’un grand événement venait de s’accomplir. La réponse fut laconique, cruelle comme une complicité:
—Bien, maman. Accepté!
Ses bonnes joues de marmot, si tentantes, la mère n’osa pas les embrasser. Une honte profonde, un immense espoir la soulevaient ensemble. Elle détourna la tête pour cacher quelques larmes. Il lui semblait qu’elle venait de signer un pacte avec le diable.
* * *
Ce furent deux mois, presque, de repos au château. Exact et taciturne, Laurent, tous les matins, entrait à la salle d’études. Le travail qu’il exécutait n’était pas énorme. Son horreur des livres restait la même. Mais, tant bien que mal, ses devoirs étaient faits chaque jour et ses leçons apprises. Aux heures de récréation, il ne sortait plus dans le parc. Les enfants du village s’étonnaient de ne plus jamais le voir. Chaque jour, à la même heure, il allait à l’écurie. Accoudé sur la porte, il regardait le poney. Puérils et durs, ses yeux convoitaient en silence la prochaine proie. Mené par l’intérêt, âpre comme un homme fait, il se sentait capable de réfréner jusqu’au bout tous les bondissements de sa nature indomptable. Et même il allait jusqu’à dire bonjour, encore qu’entre ses dents, à l’oncle Jacques, chaque fois que celui-ci, le dimanche, venait déjeuner ou dîner au château. Mais, rancunier, définitivement désenchanté par la séance du pavillon, l’oncle Jacques ne répondait jamais un mot. Il affectait, d’ailleurs, de se désintéresser complètement du petit, de quoi sa sœur lui en voulait grandement.
Quelqu’un qui n’en revenait pas: M. le curé. Bien trop fin pour faire sentir que c’était son conseil, après tout, qu’on avait suivi, le prêtre, chaque jour, félicitait Mᵐᵉ Carmin de son heureuse initiative.
—L’année prochaine, disait-il, nous lui ferons certainement faire sa première communion. Et ce sera l’achèvement du miracle.
Et Mᵐᵉ Carmin, oubliant sur quelle humiliante et dangereuse base était établie la sagesse subite de son petit garçon, souriait, heureuse, fière, émue.
* * *
Pendant les huit premiers jours, il fut tout à la joie de monter enfin son cheval.
La selle, achetée d’occasion au chef-lieu, lors d’un voyage qu’elle avait fait tout exprès, fut payée, avec bien des soupirs, par Mᵐᵉ Carmin, le jour qu’on l’apporta. Sacrifice d’argent, sacrifice d’autorité, c’était beaucoup pour elle. Elle avait lésiné sur le reste du harnachement. Une vieille bride, trouvée à la ville, lui sembla suffisante.
... Ce fut devant tout un petit rassemblement que Laurent, le premier jour des vacances, enfourcha sa monture.
Que de petits cris de peur, que de battement de cœur! «Il va se faire tuer!...» s’exclamaient les servantes. «N’ayez crainte!...» répondait François, «il est quéru comme un lion!» Mᵐᵉ Carmin, les mains jointes, ne savait murmurer que deux mots: «Mon Dieu! Mon Dieu!...» Et tous, sans le dire, admiraient le petit cavalier, si courageux sur sa bête surexcitée, si beau, si fort, si rageur, dont le visage était celui d’un bambin et les yeux ceux d’un guerrier.
Quand il eut, pendant ces huit jours, rempli tout le parc de ses gambades équestres, de ses chutes et de ses colères, il fit sa première sortie au village. Le cheval, maintenant, était dressé, dressage barbare, mais qui suffisait au petit cavalier.
Quand il rentra le soir: «Une bicyclette, qu’est-ce que c’est que ça?...» se disait-il avec un dédain immense.
Comme il avait triomphé! Comme il s’était senti haut au-dessus des autres, dominateur! Avait-il jamais pu se mettre à leur tête pour de misérables courses à pied?
Conséquence inattendue, l’entrée du cheval dans la vie de ce petit garçon supprima du coup ses rapines en compagnie des petits drôles, ses amis.
Les vacances suivaient leur cours sans amener rien de fâcheux. Toute la fougue de Laurent Carmin de Bonnevie s’épuisait en luttes avec sa bête, en galops fous, en courses lointaines. Et, le dimanche, en robe rouge et surplis blanc, tout brun et tout petit dans le chœur lumineux de l’humble église, seul au milieu de tous avec son âme rebellée, il chantait, séraphique, remplissant la nef de son immense soprano. Et cela aussi le dégorgeait de sa véhémence.
Mᵐᵉ Carmin remerciait le ciel. Le curé se frottait les mains. Les domestiques respiraient. L’oncle Jacques, dans son coin, haussait les épaules, étonné, rassuré pour ses carreaux et pour ses livres.
Une après-midi d’orage menaçant, de nuages noirs à l’horizon et de soleil sinistre, la cuisinière, Clémentine, penchée sur son fourneau, se retourna soudain et se mit à pousser des cris.
Avec coups de cravache, coups de talons et jurons, Laurent, au milieu d’un grand bruit de sabots frappant le carrelage rouge, faisait, à cheval, son entrée dans la cuisine.
—Voilà une heure que j’appelle dehors!... jeta-t-il. Personne ne me répond. J’ai soif! Donne-moi à boire!
—Voulez-vous sortir d’ici?... trépignait la fille, réfugiée debout sur une chaise. A-t-on idée d’un bastringue pareil! Le cheval dans ma cuisine, à c’t’ heure! Vous allez ruiner mon carreau! Vous me faites tourner les sangs!
—A boire!... répéta Laurent.
Et, tout à coup:
—Si tu ne me donnes pas un verre d’eau tout de suite, je fais ruer le poney dans tes casseroles, dans ton fourneau, dans ta figure, dans tout!
Il violentait la bouche du cheval, qui se mit à reculer en biais, la tête haute, l’œil injecté.
Tremblante, Clémentine comprit qu’il fallait céder, à moins de malheurs. Elle descendit de sa chaise, alla chercher un verre, le remplit avec la carafe; et prenant toutes sortes de précautions pour approcher du cheval qui piaffait, cramoisie de terreur, elle tendit le verre au petit.
Mais, tandis qu’il buvait d’une seule lampée, secoué, renversant l’eau sur ses habits:
—Je le dirai à Madame!... cria-t-elle avec indignation, je le dirai à Madame!...
Il avait fini de boire. Sa bouche trop rouge luisait, mouillée. Sans un mot, froidement, terriblement, il leva le verre vide au-dessus de sa tête frisée; et, de toutes ses forces, de toute son adresse, il l’envoya dans la figure de la fille. Puis, sans se retourner, d’un seul bond de sa bête cravachée, il sortit de la cuisine et disparut à travers le parc, ventre à terre.