IX MATER DOLOROSA
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Superstitieuse, elle ne voulait plus, maintenant, que son frère lui fît la lecture.
Jacques de Bonnevie n’insista point. Il était habitué depuis trop longtemps à l’incrédulité des siens, à leur indifférence, à leur lassitude. Sans comprendre, tristement, il referma ses livres, et n’en parla plus.
Les soirées s’écourtèrent. Dans la chambre qu’on lui avait donnée au château, le rêveur s’enferma, travaillant tard dans la nuit, seul, comme toujours, avec ses idées. Humble, il n’allait pas jusqu’à se croire un incompris. Ses certitudes généalogiques n’étaient pas solides. Sans vouloir se l’avouer à lui-même, il s’amusait plutôt avec des hypothèses, comme un grand collégien studieux, peut-être aussi comme un poète. Il y mettait assez d’excitation, néanmoins, et de curiosité, pour en faire le but de sa vie effacée, inutile. C’était un vieil original qui ne croyait pas tout à fait à ses théories, bien qu’il les mît consciencieusement en pratique. C’était un illusionné volontaire qui se faisait éternuer trois fois par jour parce que cela combat l’arthritisme, mais qui n’eût pas été très étonné de se réveiller un matin avec des douleurs.
Cependant, Mᵐᵉ Carmin, peu à peu, s’apaisait. Le sentiment du devoir accompli venait remplacer dans son esprit les fantasmagories du chagrin. Le départ de Laurent pour la maison d’amélioration, somme toute, n’était vraiment affreux que pour elle. Certes, son égoïsme maternel souffrait; mais l’enfant, lui, s’habituerait, comme tous les enfants. Et, plus tard, il la remercierait de ce qu’elle avait fait.
Un tel sacrifice de tendresse et aussi d’argent ne peut être qu’une bonne action. Une chose qui coûte, à tous les points de vue, si cher, est une chose louable.
Soutenue par de telles méditations, et aussi par les paroles de l’abbé Lost, plus que jamais adonnée à la dévotion, elle arrivait, à force de chapelets, de lectures édifiantes, de neuvaines et autres pratiques pieuses, à passer, sans mourir de désespoir, les longs jours d’automne, qui conseillent aux âmes de courir au désespoir.
Et les dépenses considérables qu’elle ne cessait de calculer l’engageant à veiller plus que jamais sur son bien, elle employait le reste de ses loisirs à vérifier les comptes de ses fermiers et à surveiller de plus près son personnel. Le livre de cuisine lui prenait autant de temps qu’un rosaire. Elle enfermait le sucre et comptait les bouts de bougie; même elle entrait à l’improviste dans la serre pour prendre note des grappes de raisin qui restaient, et pénétrait dans la remise pour mesurer l’avoine des chevaux.
Tous les huit jours, une brève lettre lui venait de l’institution, laboratoire moral, où Laurent était en train de se transformer. Aucun détail, sinon sur sa santé, qui restait bonne. «Quelle discipline!...» songeait-elle, en tâchant de retenir un frisson. Et, de toutes ses forces, elle essayait de s’en féliciter, elle essayait de ne pas trouver monstrueuse, sinistre, une telle réclusion.
Quand vint l’hiver avec ses brefs jours gris et ses longues nuits noires, elle s’efforça de commencer à compter les jours.
«Au printemps, j’irai le voir!»
Jamais, à aucune époque de sa vie, elle n’avait attendu la fin des froids, le tout premier tressaillement de mars, avec cet espoir, cet espoir presque végétal. On lui avait promis qu’elle serait là pour la première communion de son fils en mai...
Oh! longues heures dans le petit salon de tapisserie criarde, près d’un feu avare, tandis que, derrière la vitre, grelotte sur fond blanchâtre le grand parc transi! Oh! pluies fines dans l’ombre tombante de trois heures de l’après-midi, neiges qui ne fondront jamais, branches mortes qui ne refleuriront pas! Oh! vent glacé sous les portes, hurlement dans la cheminée, tandis que les étroites épaules se voûtent sous le châle, et que, derrière le front penché sur la couture, l’idée fixe est là, ramassée, entêtée, terrible!
Les premières petites langueurs de l’air, le premier émoi des bourgeons durement scellés sous les bises, la première violette, le premier cri d’oiseau la trouvèrent amaigrie et changée comme après une longue maladie.
Un faible espoir détendait la nature en catalepsie. Mᵐᵉ de Bonnevie, avec une âme de fiancée, se prit à surveiller le renouveau.
Chaque jour, son regard changea, son humeur aussi. Le personnel respira mieux. L’oncle Jacques monta se coucher plus tard.
En avril, elle fit atteler deux ou trois fois pour aller à la ville. En traversant le parc où jamais elle ne se promenait, et le long des routes boueuses qui se mettaient en fleurs, elle s’étonnait d’être attendrie par le printemps. Les cerisiers blancs secouaient du miracle dans les prés. Les premiers pommiers se disposaient à éclater, explosion de pétales, branches sans feuilles, bois mort qui ne fait que des fleurs, comme après le passage d’une fée.
Printemps, printemps, ô première communion de la Normandie!
Madame,
La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là, présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi.
Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre dévouement.
Le silence et la distance agissent comme la mort. Ils entourent les absents d’un nimbe. Privée de détails, Mᵐᵉ Carmin voyait en songe un enfant méconnaissable, presque pareil à son idéal, bien élevé, sage, pieux, appliqué, vrai Carmin de Bonnevie qui continuerait la tradition des siens.
«Je vais sans doute pouvoir le ramener!...» se disait-elle. Et l’espoir joyeux dans lequel elle vécut pendant quelques semaines lui fit un teint presque clair et des joues presque pleines.
Enfin, le jour vint de prendre ces trains compliqués qui devaient tortueusement la conduire près de son fils.
Elle emportait, cadeaux achetés à la ville, un chapelet de nacre et une montre d’or. Elle emportait aussi bonbons et gâteaux.
L’âme des mères est une âme de grande amoureuse. Mᵐᵉ de Bonnevie, illuminée, s’en allait vers une ineffable fête.
* * *
Quelques messieurs aux yeux baissés la reçurent au seuil des jardins. Il faisait beau. Entre les bordures de buis taillé, des fleurs; aux marronniers proprement alignés, des fleurs. Tout un parfum dans l’air du matin, toute une assemblée autour des pelouses carrées et restreintes. La chapelle trop petite dégorgeait sa foule. On apercevait, au bout de l’allée, la porte grande ouverte, et les cent étoiles des cierges scintillaient sur fond d’ombre.
—On vous à gardé votre place, Madame... Nos enfants sont déjà dans la chapelle. Si vous voulez bien me suivre...
Elle suivit, avec un petit tremblement. Elle eût voulu tout voir et tout comprendre d’un seul coup. Elle se sentait, d’ailleurs, bien impressionnée par ces jardins. Les barrières, grandes ouvertes pour la procession, laissaient circuler la foule. Mᵐᵉ Carmin devinait des parents venus comme elle pour assister presque en étrangers à la première communion de leurs fils, mauvais garnements comme Laurent. Elle se sentit moins isolée dans ses déboires maternels.
Quand elle fut en haut, dans l’une des tribunes qui dominaient la nef et le chœur, et qui se remplissaient lentement, ses yeux avides cherchèrent, dans la quinzaine de têtes rondes qui se pressaient en bas, celle de son enfant à elle.
Les brassards blancs faisaient des taches régulières dans le bleu sombre des uniformes, les cierges que tenaient les premiers communiants formaient une constellation au-dessus de leurs têtes.
«Je vais bien le trouver! Je vais bien reconnaître ses boucles noires!»
Mais elle dut enfin se pencher vers celui qui l’avait accompagnée.
—Cherchez au cinquième rang, répondit-il. C’est le huitième en partant de droite.
Mais elle ne reconnut pas les boucles noires. Il n’y avait pas de boucles noires.
Quand elle voulut interroger de nouveau son interlocuteur, il avait disparu. La tribune achevait de se remplir. L’harmonium joua. La sonnette du clerc mit tout le monde à genoux. La messe commençait.
Troublée, Mᵐᵉ Carmin ne parvenait pas à s’absorber dans la prière. Elle était en état de grâce, ayant fait ses dévotions la veille, à l’église du village. Et c’était aujourd’hui le jour du miracle, le grand jour qui allait sauver l’âme de son fils.
Mais où donc était-il, son fils?
Ses yeux cherchaient, cherchaient, sans cesse ôtés du livre de messe. Elle n’entendit presque pas un mot du prêche.
«Ils se sont trompés!... Il n’est pas là! Je le reconnaîtrais, voyons. Je le reconnaîtrais malgré la distance!»
Elle fit un effort immense pour s’anéantir en Dieu, tandis que les petits approchaient en rang du chœur. «Mon Dieu, sauvez-le!... Mon Dieu, éclairez-le!»
Mais, quand les enfants, aux sons mielleux de l’harmonium, retournèrent, les mains jointes, à leurs places, elle n’eut pas sur les joues les larmes qu’elle avait attendues. Et une amertume immense l’envahit, à cause de l’émotion manquée irréparablement.
Alors elle essaya de se rejeter tout entière dans sa passion humaine, puisque la félicité divine ne l’avait pas visitée.
«Tout à l’heure, je vais le revoir!... Tout à l’heure!...»
Mais il fallut, toujours sans l’avoir discerné parmi les autres, suivre la procession à travers les jardins.
Il y avait partout des statues, des petits autels, une grotte de Lourdes, et, dans le fond, un reposoir où le Salut eut lieu. Les enfants chantèrent des cantiques, comme pendant la messe. Mais la voix de Laurent se perdait dans l’ensemble criard.
* * *
Ce fut au parloir, dans la triste lumière de crypte de ce sous-sol aux chaises de paille, orné seulement d’un grand crucifix sur le mur parfaitement nu.
Elle avait été guidée, avec les autres parents, qui, comme elle, regardaient tout avec des yeux d’angoisse.
Après les jardins était venue une cour aux murs si hauts qu’il fallait renverser la tête pour apercevoir le ciel. Puis l’ensemble des bâtiments était apparu, mornes casernes. Et la vue des fenêtres grillagées avait fait frémir tous les cœurs, épais barreaux évoquant l’évasion, évoquant la prison.
Dans un silence plein de chuchotements, les familles avaient attendu, pères et mères humiliés par leurs enfants.
Les premiers communiants déjeunaient, sans doute. Pendant cette petite attente, Mᵐᵉ Carmin, isolée dans un angle, dévora des yeux les autres, ceux qui souffraient comme elle. Qu’avaient-ils fait, les fils de ceux-là, pour être ici, comme Laurent. Peut-être qu’ils...
—Ah!... cria-t-elle soudain.
Une ombre devant elle. Elle leva les yeux. Laurent?...
Elle ne le reconnaissait pas. Grandi, grossi, son visage bouffi d’enfant qui, depuis sept mois, reste enfermé, ne ressemblait plus à ce qu’elle avait laissé derrière elle. Les cheveux coupés ras, le teint jaune, boudiné dans son uniforme, il était presque laid.
Pendant une seconde, elle hésita, la bouche ouverte de stupéfaction. Mais comme il relevait ses paupières, elle reconnut son regard plutôt que ses yeux.
Tout entier elle le retrouvait dans ce regard, effroyablement. Il disait, ce regard plein de phosphore: «C’est toi?... Qu’est-ce que tu viens faire ici, dans ma géhenne?...» Il disait: «Va-t-en! Tu m’as trahi! Je te hais! Va-t-en!»
Ce ne fut que l’instant d’un éclair. Il baissa cela, rapidement, fixa le plancher et murmura:
—Bonjour, maman...
Elle s’était levée d’un bond. Et, se jetant sur lui, le pressant contre elle, l’embrassant:
—Laurent!... Laurent!...
Il se laissait faire, inerte. Elle le prit aux épaules pour le regarder, cherchant ses yeux. Mais il continuait à baisser les paupières.
—Laurent!... Laurent!... C’est toi?... C’est toi?...
—Mais oui, maman...
Il parlait presque bas, sans un geste, lui, le petit tourbillon. Correct, poli, froid, il avait l’air d’un désespéré. Qu’est-ce qu’ils lui avaient donc fait, dans cette maison, dans cette prison, pour lui donner une pareille attitude, pour lui donner ces yeux qui ne voulaient pas regarder en face?
Une révolte furieuse fit bondir le cœur de Mᵐᵉ de Bonnevie. Tout ce qu’elle avait si savamment, si péniblement refoulé depuis sept mois se fit jour en elle d’un seul coup, explosa dans un sanglot.
—Laurent!... Laurent!... Viens! Je te remmène avec moi! Je te reprends!... Tu es à moi, tu n’es pas à eux! Je vais aller leur dire!... Dans deux jours, tu feras ta malle!... Nous allons rentrer chez nous... Et jamais, jamais plus tu ne remettras les pieds ici!... Viens!... Viens!... C’est fini!... Viens!...
Elle sentit tressaillir sous ses doigts les deux épaules qu’elle tenait nerveusement. Mais il ne releva pas les yeux. Glaciale, sa petite voix assourdie répondit:
—Non, maman.
—Qu’est-ce que tu dis? s’écria-t-elle en reculant.
Alors il redressa la tête, jeta d’abord un coup d’œil sur les familles qui, dans le fond, bourdonnaient, sur la porte où deux messieurs hypocrites surveillaient de loin. Puis, revenant à sa mère, il lui planta tout droit dans les yeux son regard insoutenable. Avec un grand effort il retint l’éclat de sa voix trop haute, le geste de petit bouc de sa tête privée de ses boucles noires.
—Tu m’as mis là, maman..., dit-il avec une véhémence étouffée, eh ben! j’y reste! Je n’ai plus envie de retourner chez nous.
Puis il se tut. Le dessin de ses mâchoires formidables s’accentua dans sa grosse figure de petit garçon, sa bouche violente, hermétiquement serrée, parut s’amincir, son regard jeta des flammes.
Et son orgueil muet était si magnifique que la mère, à son tour, fut obligée de baisser les yeux.