III LA BELLE DÉCOUVERTE
Reading edition
Par les allées crépusculaires, il revenait enfin au château. L’heure du repas le ramenait animalement chez lui. C’était la seule discipline qu’il connût et acceptât.
Il avait passé le reste de son après-midi, depuis six heures, à donner des coups de pied dans la porte du pavillon de son oncle, puis à lancer des pierres dans ses vitres. Mais l’oncle ayant fini par fermer les volets, l’enfant, à la longue, s’était lassé.
Sa crise de colère, épuisée, le laissait encore bouillonnant. Les joues moites, les yeux animés, il avait rôdé tout autour du pavillon, cherchant des vengeances.
Maintenant qu’il rentrait, il savait que l’heure était venue de l’immanquable punition. Mais il ne la redoutait pas beaucoup. Cela faisait partie du rythme de sa vie. Ses poignets, tordus par les doigts de l’oncle, lui faisaient encore mal. Il en éprouvait comme une satisfaction. Il s’était battu. Il était bien.
Il ne se pressait pas. Sa pensée l’occupait, tandis qu’il avançait à travers les arbres sombres.
Sous ses pieds, le sol était doux et mou, velouté de mousse qu’il ne pouvait plus distinguer, dans la grande nuit qui tombait des branches entrecroisées.
Une fraîcheur descendait avec l’heure. L’enfant passait parfois par une zone de parfums venus de quelque chèvrefeuille invisible, ou bien de certaines herbes, encore chaudes du soleil de la journée. Et, tout au bout des avenues, le couchant et les ramures, étroitement mêlés, composaient un long vitrail bleu, rouge et jaune.
Le grand apaisement du soir calmait peu à peu la petite âme insurgée. Cependant aucune douceur n’y pénétrait. Laurent, simplement, réfléchissait; et ses réflexions restaient combatives, ardentes.
—Ma bicyclette, je la veux! Ils me la donneront... Ou bien...
Régner sur les autres. Dominer. Il se voyait en rêve évoluant sur cette machine toute neuve, au milieu des enfants du village rassemblés, pleins d’envie et d’admiration. Il imaginait les acrobaties qu’il ferait, et aussi les grandes courses vertigineuses qui l’emporteraient sur les routes.
Aller loin. Aller où l’on veut, sans contrôle, seul avec son désir!
D’avance il méprisait ses compagnons, qui, eux, n’auraient pas comme lui de bicyclette. Il aimait mépriser. C’était une forme de solitude. Sans formuler aucun de ces mots, il se sentait aristocrate, sombre, farouche.
Parmi ce crépuscule, le long de l’allée magnifique, il ne goûtait rien de la grande poésie qui l’enveloppait. Il ne se répandait pas dans la nature. Avec sa force intérieure ramassée, courte, il n’était qu’un petit humain déchaîné, terrestre, éminemment plein d’appétits. Mais peut-être était-il ainsi plus proche de cette nature qu’il ne sentait ni admirait, plus semblable à elle qu’aucun rêveur, tout son être tendu vers ses désirs violents comme les branches étaient tendues vers le ciel; et la fatalité qui le menait avait la même puissance que celle qui conduit les racines enterrées, dont la vigueur obscure cherche et prend sa place dans le sol, férocement, en écartant tout pour vivre.
—Ah! te voilà enfin?...
Dans le cri indigné de Mᵐᵉ Carmin, il y eut à la fois de la menace et du soulagement.
On venait d’allumer les lampes. Le couvert était mis.
A la porte de la salle à manger, sur le seuil du petit salon où cousait sa mère, Laurent s’était arrêté, ricanant, ses boucles noires sur les yeux, ses belles joues de petit enfant arrondies autour de sa bouche éclatante. Il connaissait par cœur tout ce qui allait lui être dit, le questionnaire auquel il ne répondrait pas, les blâmes, les avertissements, et, pour finir, l’ordre de monter à sa chambre afin d’y manger son pain sec en guise de dîner. Ceci était la conséquence de cela.
Il n’en souffrait pas. Il n’avait pas douze ans. Il sentait devant lui, tranquille certitude, s’étendre son avenir formidable. Chaque heure accroissait sa force, fortifiait ses muscles durs de garçon. Un jour, quoi qu’ils fissent tous, il serait un homme. Qui donc, alors, oserait le punir ou lui donner des ordres?
* * *
Après son long sommeil de bébé, réveillé de très bonne heure, il vit le soleil bleuté du petit matin entrer dans sa chambre vieillotte, accrocher des étoiles dans les rideaux à fleurs de son lit Louis-Philippe.
Il éprouva d’abord qu’il avait bien faim, n’ayant dîné la veille que de pain.
Manger, pour commencer. Ensuite?... Ensuite, les hasards de la journée. Vivre. Vivre de tout son pouvoir, sans tenir aucun compte des autres. C’était cela, la joie d’exister. Il la sentait bondir en lui. Mais, pas une seconde, il ne décomposait cela.
Il s’habilla en hâte, comme si quelque chose l’eût pressé.
A la cuisine, où personne encore n’était descendu parce qu’il était trop tôt, il se servit lui-même, fourrageant les armoires et le garde-manger. Puis il tira les verrous, souleva les barres. Et le voilà vite parti, profitant de ce que sa mère est encore couchée, qui, dès huit heures, l’accompagne à sa salle d’études.
Une triomphante journée de chaleur se prépare. La crécelle minuscule des grillons se dépêche jusqu’au bout des horizons. La verdure immense a des ombres couleur d’indigo. Le ciel est pâle de beau temps. La rosée suinte sur la grande pelouse, autour de la pièce d’eau. Les deux cygnes nagent déjà, gonflés comme des navires à voiles.
Où vais-je courir?... Qu’est-ce qui va m’amuser aujourd’hui, ce matin, immédiatement?
Il venait de se précipiter au galop, sans encore savoir où il irait. Il vit au passage François, le jardinier, occupé du côté des serres. Il vit ensuite la remise où l’on rangeait les deux voitures, l’écurie où se tenait, avec les deux grands vieux chevaux de la victoria, le poney qu’on attelle au tonneau.
—Ah!...
Sa pensée s’éclaircit tout à coup. Une des graines semées par la parole, et qui ne germaient en lui que longtemps après, venait d’éclore subtilement. Il entendit, avec une prévision étrange, le mot que, la veille, avait dit son oncle, doux maniaque, lequel mot, sur le moment, n’était pas parvenu jusqu’à son esprit: «Un Carmine Buonavita ne monte pas à bicyclette. Il monte à cheval!»
D’un regard rapide, il se rendit compte que nul ne l’observait, qu’il n’y avait personne aux alentours.
Monter à cheval! Certes, c’était presque aussi beau que monter à bicyclette. Plus beau, peut-être. Comment n’y avait-il encore jamais songé?
Le poney hennit en entendant s’ouvrir la porte de l’écurie, croyant qu’on venait l’atteler pour aller à la ville faire des commissions. Laurent l’avait souvent conduit, à grand renfort de coups de fouet; et la bête avait peur de ce petit garçon brutal.
La couverture posée et sanglée, sans même lui mettre son mors, l’enfant prit le cheval par son licol et le sortit devant la porte. Là, le saisissant par la crinière, il se mit en demeure de sauter dessus, ce qui fut très vite fait, vu son agilité, son adresse naturelles. Mais c’était la première fois qu’on s’avisait d’enfourcher cet animal, qui ne connaissait que la voiture. La défense fut immédiate et furieuse. D’une seule ruade, le poney, scandalisé, fit voler le petit cavalier par dessus ses oreilles.
Les pavés de la cour étaient durs. Laurent se releva le front ouvert, les paumes et les genoux écorchés. Mais, aveuglé de colère, à peine s’il s’en aperçut. D’un bond il avait repris le poney, qui s’échappait. Et la lutte commença, forcenée et longue. D’une part, coups de poing dans les naseaux, coups de pied dans le ventre. De l’autre, sauts de côté, coups de sabot, ruades, cabrades.
Dix minutes plus tard, Laurent, qui tout de suite avait compris comment se tenir en équilibre, passait au galop de charge la barrière de la cour et dévalait dans le parc, emballé.
Les mains agrippées à la crinière, le menton en avant, les jambes crispées, collées à sa monture sans bride, il riait, les dents serrées, ses grosses boucles noires fuyant au vent. Et il ne savait pas qu’il lui coulait du sang sur la figure, par la petite blessure de son front ouvert sur les pavés, et qu’il était terrifiant à voir, emporté dans cette course à l’abîme.
Affolé, le poney bondissait devant lui, au hasard, risquant, le long des avenues, de se tuer et de tuer l’enfant, en se jetant sur quelque arbre mal aligné.
En plein soleil, la chevauchée déboucha sur la grande pelouse, rasa la pièce d’eau parmi l’effarement des cygnes qui s’enfuirent, les ailes ouvertes, et fonça tout droit sur le château.
Le bruit rythmique et furibond des quatre sabots fit accourir toute la maisonnée, qui venait juste de s’éveiller. On vit paraître à la porte de la cuisine les trois servantes levant les bras. On vit François, le jardinier, revenant des serres, jeter de stupeur ses outils par terre. On vit, sorti de son pavillon, l’oncle Jacques, qui se précipitait, en bras de chemise. On vit, enfin, à la fenêtre de sa chambre, Mᵐᵉ Carmin de Bonnevie. Et celle-ci, comme si elle apercevait le démon lui-même, se mit, au spectacle de son fils ensanglanté sur ce cheval furieux, à pousser des cris d’épouvante, en proie, pour la première fois de son existence, à la plus effrayante attaque de nerfs.