← Table of contents
L'apparition

XII LE SCANDALE

Reading edition

Depuis deux heures, elle cherchait en silence les raisons qu’elle donnerait à son refus.

Laurent, remonté dans sa chambre, défaisait sa malle. L’oncle Jacques était retourné chez lui.

Commencer ce premier dîner en tête-à-tête, après deux ans d’absence, par des contestations, que c’était triste! Elle avait pensé tout prévoir, elle avait cru faire de son mieux, et voici, cruelle déception, que l’enfant n’était pas encore satisfait. «Une auto!... se disait-elle, épouvantée. D’abord, c’est la ruine définitive; ensuite, c’est l’absence perpétuelle et sans contrôle. Où ira-t-il avec ça?... Enfin, c’est la menace constante de l’accident. Je le croirai toujours tué. Je ne vivrai plus!»

Elle ne pouvait pas lui dire ces trois choses, craignant de l’indisposer encore contre elle. Elle chercha longtemps. Il n’était plus possible, à présent, de le traiter comme un enfant. Il était le maître à la maison, maître redoutable qui faisait tout trembler autour de lui.

Au moment de descendre à la salle à manger, elle trouva subitement. Et quand ils furent assis face à face, Laurent, muet, regardant son assiette:

—Ecoute... commença-t-elle d’une pauvre voix entrecoupée, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit tantôt. Moi, je ne demanderais pas mieux que de te donner une auto, mais tu sais bien que tu ne peux obtenir ton brevet de chauffeur qu’à partir de seize ans... Alors... si... si tu veux bien attendre jusque-là... je... eh! bien!... je te promets que tu auras ce que tu désires. Je m’y engage formellement.

Comme il ne relevait pas la tête, elle murmura, de même qu’autrefois, lors de leur premier pacte:

—Est-ce entendu, Laurent?

Il ne la regarda pas.

—Bien, maman... répondit-il.

Et ce fut tout.

Elle le dévorait des yeux, penchée. Que pensait-il? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de dire? Songeait-il à quelque vengeance? Comme elle eût préféré les violences de jadis à ce calme glacial qui lui faisait froid au cœur!

Elle essaya de parler d’autre chose, de lui raconter les petits événements du village. Mais elle n’en tira plus un seul mot, et le silence tomba, qui dura jusqu’à la fin du dîner.

Quand ils se levèrent de table, suivis des yeux par la servante ahurie:

—Bonsoir, maman...

—Tu montes déjà?... s’écria-t-elle douloureusement. Tu ne veux pas venir au petit salon avec moi?... Il y a si longtemps que je ne t’ai vu, Laurent!

Une fois encore, il répondit:

—Bien, maman.

Et quand ils furent assis chacun dans un des fauteuils de tapisserie, l’un devant l’autre, au moment de reprendre sa couture, elle eut une envie furieuse de se précipiter sur lui pour le couvrir de baisers, de lui demander pardon, de se jeter à ses genoux. Ce n’était pas possible qu’il fût devenu ce grand garçon aux yeux baissés, silencieux, sombre, et qui obéissait passivement, amèrement, à la moindre parole.

Il sentit sans doute le regard tendre et désespéré dont elle l’enveloppait, mais il ne fit pas un geste, ne releva pas se paupières. Et, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer à chaudes larmes, elle reprit tristement sa couture, tandis que le silence immense du soir, autour d’eux, déferlait.

Au bout d’une demi-heure, il demanda doucement:

—Puis-je aller me coucher, maman?

—Mais certainement, mon chéri... Veux-tu que je monte avec toi pour voir si tu as tout ce qu’il te faut dans ta chambre?

—J’ai tout ce qu’il me faut, maman...

Et, sur cette réponse, détournée comme son regard, il se leva.

—Bonsoir, maman...

Elle s’était levée aussi.

—Veux-tu que je t’embrasse, Laurent?...

Sa voix avait tremblé, pleine de larmes.

—Si tu veux, maman...

Il la laissa faire, tandis qu’elle le serrait contre elle, si grand, presque aussi grand qu’elle. Mais il ne lui rendit pas un baiser. A deux mains elle l’avait pris aux tempes, fébrilement, essayant de forcer ses yeux. Et toute son âme était là, proche, ardente, son âme de mère qui voulait entrer, prendre, conquérir.

Qu’y a-t-il donc, dans le regard humain, qui donne ou qui refuse, et pourquoi ceux qui ne veulent pas nous livrer leurs yeux nous font-ils si mal? Quel est ce besoin que nous avons du regard, quel est cet échange qui se fait entre les êtres, quel est ce contact qui se produit par la rencontre de leurs prunelles, quelles sont ces deux électricités qui se cherchent, qui se cherchent jusqu’à ce que l’étincelle ait jailli?

—Laurent, je t’en supplie, regarde-moi! Regarde-moi!

—Non, maman.

Elle laissa retomber ses mains. Et comme, sans bruit, sans se retourner, il sortait du salon, elle alla s’effondrer sur son fauteuil, et, le visage dans la paume, sanglota.

* * *

—Je m’invite!... annonça l’oncle Jacques, le lendemain, à l’heure du déjeuner. Alice, fais mettre mon couvert!

Mais il fut surpris par le regard désespéré, les paupières rougies de sa sœur. N’osant l’interroger, il baissa simplement la tête. «Est-ce que Laurent aurait déjà recommencé?...» se demandait-il non sans un frémissement de curiosité presque joyeuse.

Il ne savait pas que, dès l’aurore, Laurent était sorti de la maison. Mᵐᵉ de Bonnevie, en proie à l’insomnie depuis son coucher, l’avait bien entendu descendre les escaliers et pousser les barres. Elle l’avait même, cachée derrière son rideau, regardé s’éloigner dans le parc; et l’oreille aux écoutes, elle avait guetté les bruits, espérant entendre les sabots du cheval marteler le sol, comme au jour de son premier effroi. Mais seul le silence du petit matin avait rempli son ouïe aux aguets. Et, grelottante, elle avait fini par se recoucher. «Sans doute, il aura préféré la bicyclette pour commencer...»

Où donc était-il parti, de si bonne heure et tout seul?

Mon Dieu! ne prendrez-vous pas en pitié cette martyrisée dont la bouche desséchée murmure tant de prières? Ecoutez comme elle espère encore malgré tous les déboires! Simple femme revêche et sans élan, la sublime maternité va jusqu’à faire d’elle un poète. Elle pense aux forces de la nature que jamais elle n’a contemplée ni sentie. Elle compte sur l’air du parc natal, sur les fleurs, sur le ciel, sur les cygnes dans le bassin, sur la douce herbe, sur le sous-bois et ses émeraudes, elle compte sur les arbres aux branches tordues dans le ciel, aux racines tordues dans la terre, pour reprendre son fils, pour l’enraciner de nouveau, lui aussi, dans son terroir originel. Elle demande aux nuages, aux feuilles, aux cailloux de parler pour elle. Elle veut que l’espace, que l’air lui caressent les joues au passage, soient pleins de voix persuasives. Elle invoque la race défunte, elle demande aux enterrés de la famille d’être des fantômes éloquents. Elle cherche des aides sur la terre comme elle en cherche dans l’inconnaissable. Elle appelle à elle toutes les puissances de ce monde et de l’autre. Elle désire, elle croit. Cela, mon Dieu, n’est-il pas, à la fin, digne de pitié?

Dès qu’elle avait pu se lever sans déconcerter les habitudes de la maison, elle s’était dirigée, cœur battant, mains fiévreuses, vers les écuries et remises. Et tandis qu’elle avançait dans l’allée, sa souffrance habituée inventait ce nouveau supplice: «Il n’aura pas voulu de mes cadeaux. Je vais trouver le cheval dans son boxe et la bicyclette dans la remise...»

La main sur la porte, au moment de la surprise, quelle qu’elle fût, frémissante et malade, elle avait hésité quelques secondes. Ouvrir, et savoir! Encore un instant de répit avant la joie ou le chagrin...

Un hennissement du cheval l’avait glacée.

—Ah! le cheval est là!...

Puis:

—C’est qu’il a plutôt pris la bicyclette, alors....

Brusquement elle avait ouvert, s’était précipitée. Et tout de suite elle avait vu dans son coin, guidons brillants dans l’ombre, la machine que nulle main n’avait dérangée.

—Eh bien, voilà... Je le savais d’avance. Il n’en a pas voulu, voilà tout, il n’en a pas voulu...

* * *

Quand il entra dans la salle à manger, l’oncle Jacques s’avança vivement.

—Bonjour, Laurent!...

—Bonjour, mon oncle...

Il fit un pas vers sa mère.

—Bonjour, maman...

Elle ne l’embrassa pas.

—Tu as bien dormi?... fit-elle avec effort.

Ses yeux rouges, ses joues creuses disaient sa nuit. Ils se mirent à table, l’oncle Jacques se frottant les mains.

—Eh bien!... ta promenade?.. Agréable?...

—Oui, mon oncle...

—Et le patelin?... Toujours le même?...

—Oui, mon oncle...

—Tu as été à bicyclette?

—Non, mon oncle!

—A cheval, alors?

—Non, mon oncle.

Le vieux célibataire donna sur la table un grand coup. Imitant le ton du garçon:

—«Oui, mon oncle... Non, mon oncle...» C’est tout ce que tu sais dire, maintenant?

Plus froidement, plus poliment, le petit prononça:

—Oui, mon oncle!

Et malgré tous ses efforts, Jacques de Bonnevie, pendant tout le déjeuner, n’en put rien tirer d’autre.

Il retourna chez lui dans un état d’extrême exaspération, et l’on ne le revit pas pour le dîner. Cependant, il avait dit à sa sœur:

—Ça lui passera, ne te fais pas de bile. Il est encore enjésuité, mais le grand air et l’exercice feront leur effet d’ici peu, sois tranquille!

Et la mère s’accrocha, reconnaissante, à cet espoir.

Laurent avait passé son après-midi dans le parc, cherchant des branches souples pour en faire arc et flèches. Il n’acceptait décidément ni le cheval ni la bicyclette.

—C’est formidable!... répétait l’oncle Jacques.

Pendant cinq ou six jours, celui-ci vint plusieurs fois dans la journée s’informer de son neveu. Mais il n’y avait rien à lui raconter. L’enfant avait organisé sa vie à sa façon. Il disparaissait dès l’aurore, revenait déjeuner, disparaissait de nouveau, rentrait pour le dîner et se couchait en sortant de table. Pour le reste, aux heures des repas, seul moment où le vit sa mère, il gardait son silence farouche et sa tête basse.

—On n’en fera plus rien!... remarquait le tuteur avec dépit, comme s’il eût souhaité des esclandres.

Et les mille avances qu’il faisait à l’adolescent chaque fois qu’il le rencontrait à midi, le soir, restaient sans résultat.

Un matin (l’oncle Jacques avait-il guetté?), Laurent se trouva nez à nez avec lui dans le parc.

—Ecoute, Laurent!

—Quoi, mon oncle?...

—J’ai quelque chose à te dire...

—Bien, mon oncle...

—Tu veux une auto, mon garçon? Eh bien! je te donnerai, moi, ton auto, na!

Le souvenir du passé faisait sourire le bonhomme. Autrefois, le petit était venu chez lui pour lui demander une bicyclette. Que ne l’avait-il donnée! Que n’avait-il compris ce qu’était cet enfant vertigineux qu’il avait repoussé comme un gamin ordinaire!

—Eh! bien! Laurent?... ça te va?... Tu la veux, ton auto?... Tu la veux tout de suite?

L’autre ne manifesta même pas quelque surprise devant cet excès de générosité de la part de son ancien ennemi. Avec cet air fuyant qu’il avait désormais, il répondit, poli jusqu’à l’insolence:

—Non, merci, mon oncle...

Et, tournant les talons, il disparut dans les profondeurs du parc.

* * *

Les vacances se terminaient. Mᵐᵉ Carmin ne savait comment s’y prendre pour demander à Laurent quelles étaient ses intentions quant à la reprise du travail. Elle craignait également les deux phrases laconiques qu’il pouvait lui répondre, seules paroles qu’elle connût de lui, maintenant: «Bien, maman...» ou: «Non, maman...» Car, dans l’une ou l’autre, il y avait autant de révolte et de haine.

Une lâcheté désolée la fit reculer au dernier moment. Elle pria donc l’abbé Lost à déjeuner, un jour. L’ayant vu la veille, elle lui avait expliqué la mission dont elle le chargeait. Par ailleurs, l’abbé souffrait de ne plus jamais voir Laurent à la messe. «Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse?... disait Mᵐᵉ Carmin. Ils ont dû le saturer, là-bas. Il faut craindre, si l’on veut le forcer, de le voir prendre aussi la religion en grippe...»

L’abbé Lost était bien trop fin pour ne pas comprendre. «Le bon Dieu fera pour le mieux...» soupirait-il.

Comme ce déjeuner s’achevait:

—Laurent, dit l’abbé, j’ai à te parler. Veux-tu que nous passions tous deux dans le petit salon?

Mᵐᵉ Carmin s’était esquivée.

—J’irai tout droit au but... commença le prêtre. Voilà: les vacances vont être finies dans quelques jours. Tu en as bien profité, si j’en juge par ta mine. Maintenant, il s’agit de te remettre à la tâche. Tu n’as que quatorze ans. Tes études ne sont pas finies. Veux-tu que nous recommencions à travailler ensemble comme autrefois, avec l’aide de monsieur l’instituteur?

—Non, monsieur l’abbé.

Le curé, saisi, tâcha de n’élever pas la voix.

—Regarde-moi. Tu ne veux pas me regarder?... Soit. Donc, cela ne te plaît pas de travailler de cette façon-là?

Il prit une inflexion très douce pour déguiser sa menace.

—Tu aimes peut-être mieux retourner dans les collèges, avec des garçons de ton âge?

Brusquement, Laurent le regarda, lui enfonça ses yeux, comme deux lames, jusqu’au plus profond de l’être. Et ce fut quelque chose de tel que le prêtre recula comme s’il avait vu Satan.

—Non, monsieur l’abbé!

Pris de peur, comme les autres, l’abbé Lost se sentit pâlir. Il essaya de sourire et même de rire, fit entendre quelques mots sans suite, puis enfin, répondit fort clairement:

—C’est bien, mon enfant.

Un instant plus tard, il était près de Mᵐᵉ Carmin. «Il ne veut pas...» dit-il simplement. Et il n’y eut pas d’autres explications.

Alors ils cherchèrent ensemble ce qu’ils allaient faire.

—Surtout, dit la mère, n’allons pas lui parler de s’occuper des terres; car cela suffirait pour l’en dégoûter à jamais. Peut-être, en le laissant tranquille, qu’il y viendra tout naturellement de lui-même.

—Il ne fera plus que ce qu’il voudra... dit rêveusement le curé.

—Alors, laissons-le... murmura-t-elle, épouvantée. Le voilà devenu calme et régulier, qu’est-ce que nous pouvons lui demander de plus?...

* * *

Il changeait. Il avait encore grandi, sa mauvaise graisse s’était fondue, son teint redevenait clair. Mince et beau, pâle et brun, une petite ombre apparaissait au-dessus de sa bouche trop rouge, épaisse comme un fruit.

Les quatre saisons se succédèrent lentement sans amener rien de nouveau dans la vie singulière de ce jouvenceau silencieux, dont personne ne savait plus rien. Que faisait-il tout le jour, où disparaissait-il? On savait par le village que jamais plus il n’avait même regardé ses anciens compagnons, ceux qui l’avaient vendu. Pas de traces d’une violence quelconque. Mais on l’avait vu se promener seul dans la campagne, fort loin du château, longues courses qu’il faisait à pied, puisqu’il n’avait pas plus accepté la bicyclette que le cheval achetés pour lui.

Et, confinée dans son enfer intérieur, Mᵐᵉ de Bonnevie continuait sans rien dire sa vie ardente et lamentable, sa vie rongée par le chagrin.

Un des premiers jours de l’été—Laurent allait avoir quinze ans,—une femme, une paysanne, se présentant à la porte du château, dit qu’elle voulait parler aux maîtres.

Mᵐᵉ de Bonnevie, qui cousait à la fenêtre ouverte du petit salon, ayant près d’elle son frère, lequel, parfois, venait lui tenir compagnie, entendit de loin le colloque, et se mit à trembler. Un pressentiment l’avertissait qu’il allait être question de Laurent.

—Faites entrer cette femme.

Elle ne la reconnut pas. Ce n’était pas une de ses paysannes. Elle ouvrait la bouche pour l’interroger. Elle n’en eut pas le temps. Une crise de sanglots secouait l’humble créature, qui, rougeaude, édentée, patoisante, se mit tout de suite à raconter:

—Je sommes pas d’ici, Madame et Monsieur, mais de Forleville, à trois lieues. Mais nos ont dit d’ chercher la racine à vot’ château, vu que la pétite, d’après ce qu’elle prêche, a donné l’ signalement de vot’ jeune homme. Et, Madame, c’est eune chose qui n’ se peut pas qu’on laisse passer ça sans que les gendarmes s’en mêlent, car la pétite a d’abord été brutalisée par lui, comme elle m’a tout avoué, qu’ensuite il lui faisait si peur avec ses yeux qu’y fallait qu’alle y r’tourne malgré elle. A treize ans et demie, Madame! Et pourtant alle avait pas d’ vice, marchez! Une pétite qu’était travaillante et toute innocente, et qui n’ pensait à rien qu’à tirer ses vaques quand le gas l’a abordée dans l’ pré, à la soirante. Alle m’aurait dit le soir même ce qui y était arrivé, moi qui n’es qu’une femme veuve, comme chacun sait, que j’ai mes papiers, si vous voulez les voir, j’ l’aurais fait guetter par des voisins avec des gourdins, pour y faire s’n affaire; car, en respectant tout le monde, ce n’est qu’un cochon qui peut faire ce qu’il a fait, que la fillette était toute rompue, qu’il y a tordu les poignets et mis la main sur la bouche, et qu’il l’a arrangée ensuite, comme un assassin qu’il est, en lui défendant après de l’ dire, et en lui commandant de r’venî le lenn’demain, qu’elle y a obéi sans avoir pour qui, comme l’oiseau qu’est charmé par la couleuvre. Mais c’ que j’ veux qu’ vous sachiez tout de suite, c’est qu’au bout d’ trois mois de c’te fréquentation-là, quand que la fillette s’est vue enceinte, alle a cherché la mort en se j’tant dans la rivière, que monsieur Euvrard, fermier, l’a repêchée à temps et m’ l’a ramenée dans eune position qui n’a pas d’ copie, et que la nuit elle a avorté, chose qu’il a bien fallu qu’alle m’esplique en m’ racontant tout. Et j’ai eu beau vouloir recouvrir le mystère, vous pensez bien qu’à c’t heure la fillette est dans la langue du monde, que si j’étais pas v’nue moi-même vous trouver, vous l’auriez su par d’autres; car ils ont dit comme ça à Forleville que vot’ garçon s’en tirerait pas si bien que ça, vu qu’y cherche déjà d’aut’s amours et commence à courir la fille à maître Ferdinand, qu’elle a eu frayeur de lui à la sombreur, pas plus tard qu’hier, qu’il la suivait de près le long des haies, en lui faisant des yeux de loup-garou. Voilà, Madame, ce que j’avions à vous dire, en vous d’mandant queu dommages que vous comptez donner si vous n’ voulez pas du mal-va pour vot’ jeune homme....

En vain Mᵐᵉ Carmin avait-elle tenté d’interrompre le flot de paroles. Barbouillée de larmes, déchaînée, la paysanne haletante ne pouvait plus s’arrêter.

Quand elle eut enfin terminé, se mettant à pousser des cris de désespoir, elle exécuta toutes sortes de gestes, comme une femme atteinte de démence. Et tout autour d’elle, dans le petit salon aux fauteuils de tapisserie voyante, les spectres étaient de retour, les spectres hideux de la Justice, apparus déjà lors de l’attentat de Laurent contre l’infortuné petit Quesnot.

—Madame... Madame... bégayait la pauvre Bonnevie.

Faire taire cette femme! Etouffer cette affaire une fois encore! Sauver son fils de la maison de correction officielle.

Ainsi ce n’était plus un enfant... L’instinct du mâle était né, violent comme tout ce qui venait de lui, faisant de lui ce petit faune mystérieux qui disparaissait tout le jour sans qu’on sût rien de sa vie cachée...

Un dégoût affreux tordait le cœur maternel. Son enfant tout frisé, son ancien bébé brun...

«Qu’est-ce qu’ils en ont donc fait dans cette institution maudite?...» grondait sa pensée.

Soudain, paradoxal, tout au milieu des cris de la bonne femme et du silence défaillant de l’autre, un rire, le rire de Jacques de Bonnevie, éclata:

—Ah! ah!... s’exclama-t-il en se frottant les mains, le voilà donc qui se réveille, notre Lorenzo! Je me disais aussi que ce n’était pas possible, tout ça! Le voilà qui court, maintenant, le voilà qui court!... Ah! ah! nous allons en voir de belles!... Ça y est! Ah! ah!... Ça y est!... Toutes les filles du pays vont y passer!

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings