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Perte et gain

TROISIÈME PARTIE.

Fulcran Segondy translation

CHAPITRE PREMIER. La cruelle séparation.

Nous allons franchir un assez long espace de temps. Déjà, une fois, nous avons pris la liberté d’omettre deux années de la vie du héros de notre histoire ; nous nous permettons de nouveau de laisser dans l’oubli une triste période non moins longue, et le lecteur doit se transporter à l’automne de la deuxième année après celle où Charles passa son examen, sans prendre son grade[70].

A cette époque, notre intérêt se trouve tout entier à Boughton et au presbytère de Sutton. Quant à Melford, l’ami Bateman l’avait quitté pour l’administration d’une église dans une ville manufacturière dont le district avait 10,000 âmes, et sur ce nouveau théâtre il travaillait à faire accepter à son troupeau le surplis et les chandeliers dorés. Willis avait également suivi sa voie : il avait dit adieu à sa mère et à son frère, peu de temps après que Charles fut parti pour passer son examen, et à cette heure il était dans le couvent des Passionnistes à Pennington, sous le nom de Père Louis de Sancta-Cruce.

Un soir, vers la fin de septembre, Campbell était en visite à Boughton, et il se promenait dans le jardin avec miss Reding. « En vérité, Marie, lui disait-il, je ne pense pas que ce soit un bien de le retenir. Les meilleures années de sa vie passent, sans que, humainement parlant, il y ait espoir de lui voir changer ses idées, au moins jusqu’à ce qu’il ait fait un essai de l’Église de Rome. Il est très-possible que l’expérience le fasse revenir sur ses pas. — Terrible situation, répondit Marie ! Comment pouvons-nous, même indirectement, lui permettre de faire une telle démarche ? — C’est un brave et excellent jeune homme, répliqua Campbell ; c’est un caractère d’or. Tout le temps qu’il est resté avec moi, il n’a fait aucune difficulté ; il a lu entièrement les livres que je lui ai recommandés et d’autres encore. Je l’ai trouvé toujours docile à ma parole. Vous savez que je l’ai employé dans ma paroisse ; il a enseigné le catéchisme aux enfants et m’a servi d’aumônier. Pauvre jeune homme ! déjà sa santé en souffre ; il voit qu’il n’y a pas de fin à tout ceci : l’espérance différée rend le cœur malade. — Il est si pénible de donner un appui quelconque à une démarche qu’on juge mauvaise ! dit Marie. — Mais qu’y faire ? il n’est pas nécessaire que nous lui donnions notre appui. Charles pourtant ne peut rester toujours à la lisière ; d’autant plus que nous avons fait une espèce de compromis. Il voulait aller en avant dès la fin de la première année ; je ne crus pas devoir alors vous tourmenter à ce sujet ; je me contentai de le retenir. Nous transigeâmes de cette manière : il retira son nom des registres du collége, car il n’y avait pas la moindre chance de lui faire jamais signer les Articles, et il consentit à attendre encore une année. Aujourd’hui, ce temps est plus qu’écoulé, et l’impatience le gagne. Ainsi ce n’est pas nous qui favoriserons sa démarche, c’est bien lui qui nous quittera. — Mais c’est si effrayant, repartit Marie ; et ma pauvre mère ! Je crains vraiment que cela ne cause sa mort. — Ce sera un coup écrasant, il n’y a pas de doute à cet égard ; qu’en sait-elle maintenant ? — Je ne pourrais guère vous le dire. Elle en a été positivement informée, il y a un an ; mais comme elle voit Charles si fréquemment, et toujours le même en apparence, je crains qu’elle n’ait pas pris cela au sérieux. Elle ne m’en a jamais parlé. J’imagine qu’elle pense que, dans mon frère, c’est une affaire de scrupule, d’inquiétude sans doute, mais que cela passera. — C’est à moi à le lui annoncer, Marie. — Eh bien, je crois qu’il faut le faire, repartit miss Reding en soupirant ; et puisque c’est ainsi, vous me rendrez vraiment un grand service, en m’épargnant une tâche pour laquelle je me sens incapable. Mais ayez auparavant un entretien avec Charles. Quand viendra le moment décisif, il peut être arrêté par plus de difficultés qu’il ne l’a supposé d’abord. » Tel fut le plan convenu ; et Campbell revint à Sutton, tout préoccupé de la double mission qu’il avait à remplir.

Le pauvre Charles était assis devant une fenêtre ouverte, et contemplait le paysage d’alentour, lorsque Campbell entra dans sa chambre. Le point de vue était magnifique : de hautes collines se perdaient dans le lointain, et à deux pas une rivière roulait ses flots rapides. Campbell entra sans être aperçu. Mettant la main sur l’épaule de son jeune ami, il lui demanda le sujet de ses réflexions ; Charles se retourna et le regarda avec un sourire plein de tristesse : « Je suis comme Moïse voyant la terre de la promesse, dit-il. O mon cher Campbell, quand viendra donc la fin ? — Mon ami, naturellement, ce n’est pas à moi de le décider. — Depuis longtemps, l’année est terminée : puis-je enfin suivre ma voie ? — Vous ne pouvez vous attendre, Charles, à ce que ni moi, ni aucun de nous, nous vous donnions un appui, même indirect, pour une démarche que, malgré toute notre affection pour vous, nous considérons comme une faute. — C’est me dire : Agissez par vous-même. Eh bien, j’y consens. » Campbell ne répliqua pas d’abord ; puis il dit : « Je devrai annoncer cette résolution à votre pauvre mère ; Marie pense que cela va la tuer. » Charles se cacha la figure dans ses mains. « Non, dit-il ; j’espère que ma mère et nous tous, nous serons soutenus dans cette circonstance. — Je l’espère aussi de tout mon cœur ; car ce sera un coup bien terrible pour vos sœurs. Mon cher ami, ne tiendrez-vous aucun compte de tout cela ? Considérez sérieusement la peine réelle que vous causez pour un bien qui n’est pas certain. — Croyez-vous que je n’y aie pas déjà réfléchi, Campbell ? N’est-ce rien pour un cœur comme le mien de briser ses liens d’affection, et de perdre l’estime et la tendresse de tant de personnes aimées ? Oh ! ç’a été une pensée des plus cruelles ; mais je l’ai épuisée, je l’ai bue jusqu’à la lie. Je me suis rendu familière cette perspective, et maintenant je suis tranquille : Oui, j’abandonne ma famille, j’abandonne tous ceux qui m’ont connu, aimé, estimé, tous ceux qui me voulaient du bien. Je le sais, je me rends la risée du monde et je deviens proscrit. — Oh ! mon cher ami, mettez-vous en garde contre une tentation très-captieuse qui peut s’offrir à vous dans cette circonstance. Déjà, avant cette heure, j’avais eu la pensée de vous en avertir. La grandeur du sacrifice vous aiguillonne ; vous le faites, parce qu’il vous en coûte beaucoup. » Charles sourit. « Que vous me connaissez peu ! dit-il. Si telle eût été la disposition de mon cœur, aurais-je attendu patiemment plus de deux années ? Pourquoi ne me serais-je pas précipité en avant, comme d’autres ? Vous ne pouvez nier que je n’aie agi d’une manière raisonnable et avec une volonté soumise. Mille fois j’ai écarté ce sujet de mon esprit, mais il est toujours revenu. — Je ne veux pas vous faire de la peine ni vous offenser, Charles ; mais c’est la plus malheureuse des illusions. Je voudrais vous mettre dans l’esprit qu’il se peut que vous vous abusiez. — Ah ! Campbell, quel oubli est le vôtre ! Ne savez-vous pas que cette pensée est précisément celle qui m’a retenu le plus longtemps ? Je me disais : Peut-être suis-je le jouet d’un rêve. Oh ! si je pouvais trouver un moyen sûr de sortir de mon sommeil ! Vous savez quelles espérances j’avais fondées sur le changement de mes idées à la mort de mon cher père ; ce que j’avais pris auparavant pour des convictions s’évanouit alors comme un nuage. Peut-être, me disais-je, celles-ci s’évanouiront-elles également. Mais non ; « les nuages reviennent après la pluie » ; ils sont revenus, revenus sans cesse, plus lourds que jamais. C’est une conviction enracinée en moi ; et elle se soutient, malgré la perspective de perdre une mère et des sœurs. Je me consume ici dans l’inaction, alors que je pourrais rendre ma vie utile. Et pourquoi ? parce que cette démarche m’épouvante. Dernièrement, cette conviction s’est décuplée en moi. Vous allez rire, mais laissez-moi vous faire une confidence ; dernièrement j’avais peur de monter à cheval, de me baigner, ou de faire tout autre exercice de ce genre, dans la crainte qu’il ne m’arrivât un accident, et que je ne fusse emporté de ce monde, en laissant un grand devoir non accompli. Oui, maintenant j’ai éprouvé que c’est une conviction vraie, réelle. Ma croyance à l’Église de Rome fait partie de moi-même ; je ne puis agir contre cette croyance sans agir contre Dieu. — C’est une situation des plus déplorables, certainement, répondit Campbell, qui se promenait en long et en large dans la chambre. C’est une illusion, j’en suis convaincu. Peut-être le découvrirez-vous au moment même que vous aurez accompli cette démarche. Vous vous lierez solennellement à un symbole étranger, et à peine l’engagement sera-t-il sorti de votre bouche, que le nuage s’évanouira de devant vos yeux, et que la vérité se montrera. C’est une pensée terrible ! — J’ai également songé à cette possibilité, repartit Charles, et elle a beaucoup influé sur moi. Elle m’a fait reculer. Mais aujourd’hui, je crois que cet obstacle ressemble à ces fantômes hideux qui, dans les contes de fées, obsèdent les preux chevaliers lorsqu’ils veulent s’introduire de force dans un palais enchanté. Rappelez-vous les paroles de Thalaba : « Le talisman, c’est la foi. » Si j’ai des motifs raisonnables pour croire, la croyance est pour moi un devoir. Dieu prendra soin de son œuvre. Je ne serai pas délaissé au jour du besoin suprême. La foi commence toujours avec une chance à courir, et elle est récompensée par la vue claire de la vérité. — Oui, mon cher ami, mais la question est de savoir si vos motifs sont fondés. Ma pensée est que, puisqu’ils ne le sont pas, ils ne vous serviront de rien dans l’épreuve. Vous trouverez alors, trop tard malheureusement, qu’ils étaient illusoires. — Campbell, répliqua Charles, d’après moi, toute raison vient de Dieu. Nos motifs peuvent, tout au plus, être imparfaits, mais si, après avoir prié, s’être livré à des recherches, avoir obéi, attendu, en un mot, si après avoir de notre côté rempli notre tâche, ils paraissent suffisants, c’est la voix de notre Père qui nous appelle. Dans ce cas, c’est lui-même qui nous donne la conviction. Je suis entre ses mains. La seule question qui reste est : Que veut-il que je fasse ? Je ne puis me refuser à une conviction qui me domine. La semaine dernière encore elle s’est emparée de moi tout autrement qu’elle ne l’avait jamais fait ; et, en ce moment, elle est si forte qu’attendre plus longtemps c’est résister à Dieu. Ma soumission à l’Église de Rome n’est plus, à cette heure, qu’une simple affaire de temps. Je veux, mon cher Campbell, vous quitter en paix et rester toujours votre ami. Consentez donc à me laisser partir. — Que je vous laisse partir ! sans doute, si vous alliez vous réunir à l’Église Catholique, il ne serait pas nécessaire de me faire cette demande ; mais « vous laisser partir », comment pouvez-vous l’attendre de nous, quand nous ne pensons pas ainsi ? Songez à notre position, Charles, aussi bien qu’à la vôtre ; entrez dans nos sentiments. Quant à moi, je crois fermement (et je ne vous ai jamais caché que telle est ma conviction), je crois fermement que l’Église de Rome est antichrétienne. Elle a dans son sein mille grâces, et sous plusieurs rapports elle est supérieure à la nôtre ; mais elle renferme quelque chose qui gâte tout. Je n’ai pas confiance en elle. Or, tel étant le cas, comment puis-je vous permettre de vous unir à cette Église ? Non ; c’est comme si l’on disait : Laissez-moi aller me pendre ; laissez-moi aller dormir dans un endroit fiévreux ; laissez-moi sauter dans un puits, et vous voulez que je vous permette de partir ? — Oh ! dit Charles, c’est en cela que nous différons d’une manière terrible ; nous ne pouvons nous trouver en plus grand désaccord. Pour moi, l’Église de Rome est le prophète de Dieu ; tandis que pour vous, c’est le suppôt de Satan. — Je l’avoue, telle est ma conviction. Si vous accomplissez cette démarche, vous vous trouverez dans les mains d’une Circé qui vous transformera et fera de vous une brute. » Charles rougit légèrement. « Je ne continuerai pas, ajouta Campbell ; je vous fais de la peine ; et puis, cela ne sert à rien ; peut-être ne fais-je qu’aggraver le mal. » Ils ne dirent plus un mot pendant quelques instants. A la fin, Charles se leva et se dirigea vers le jeune ministre, lui prit la main et l’embrassa. « Pendant deux ans, Campbell, vous avez été pour moi un ami dévoué et désintéressé, dit-il ; vous m’avez abrité sous votre toit ; et nous voilà sur le point d’être unis par des liens plus intimes. Que Dieu vous récompense ; mais laissez-moi partir, car le jour se lève. — C’est donc sans espoir ! Ah ! du moins, séparons-nous amis. Mais il faut que j’annonce cette triste nouvelle à votre mère. »

Dix jours après cette conversation, Charles était prêt pour son voyage : sa chambre était remise en ordre, sa valise fermée, et à la porte l’attendait le cabriolet qui devait le conduire jusqu’à la première diligence. Il devait passer par Boughton. Campbell et Marie avaient arrêté ensemble que le mieux pour lui serait de ne voir sa mère qu’au moment de la séparation, à laquelle, au reste, elle avait été préparée par Campbell lui-même. C’eût été pour la mère comme pour le fils une peine inutile de se trouver plus tôt en présence l’un de l’autre.

Charles descendit de voiture le cœur ému, et il courut à la chambre de sa mère. Madame Reding était assise près du feu et travaillait lorsqu’il entra. Elle lui tendit froidement la main ; Charles s’assit. Ils ne se dirent rien durant quelques instants. Puis, sans discontinuer son ouvrage, la mère commença : « Eh bien, Charles, dit-elle, vous allez donc nous quitter. Où et comment pensez-vous vivre, lorsque vous serez entré dans votre nouvelle carrière ? » Charles répondit qu’il n’avait songé jusque là qu’à l’importante démarche d’où dépendait tout le reste. Il y eut de nouveau un moment de silence. La mère reprit : « Nulle part, Charles, vous ne trouverez des amis comme ceux que vous aviez à la maison. » Elle continua : « Vous avez eu tout à souhait, Charles : vous avez reçu du ciel des talents, les avantages d’une bonne éducation, une heureuse position de fortune. Que d’efforts doivent faire bien des jeunes gens de mérite pour arriver où vous en êtes ! » Charles répondit qu’il avait le sentiment profond de ce qu’il devait à la Providence dans les choses temporelles, ajoutant que c’était seulement par un ordre divin qu’il les abandonnait. « Nous mettions en vous notre espoir, Charles : peut-être avions-nous trop compté sur vous. Eh bien, que Dieu vous protége ! Vous avez choisi vous-même votre voie. » Le pauvre Charles assura que personne ne saurait comprendre ce qu’il lui en coûtait pour abandonner des objets qui étaient si chers à son cœur et qui faisaient partie de lui-même : sur la terre, il n’estimait rien tant que le foyer de famille. « Mais alors, pourquoi nous quitter ? reprit la mère vivement ; il faut que vous fassiez votre volonté ! Vous agissez ainsi, je suppose, parce que cela vous plaît. — Oh ! ma mère, ma bonne mère ! si vous pouviez voir au fond de mon cœur ! Rappelez-vous ce que vous avez lu dans l’Écriture ; comment, au temps des Apôtres, on était obligé de tout quitter pour le Christ. — Nous sommes donc des païens ? Merci, Charles, je vous suis obligée pour ces paroles. » Et elle laissa tomber une larme. Charles était presque hors de lui-même ; il ne savait que répondre. Il se leva et, appuyant son coude sur la cheminée, il cacha sa tête dans ses mains. « Eh bien, Charles, ajouta-t-elle en continuant à travailler, peut-être viendra-t-il un jour… » Sa voix trembla. « Votre cher père… » Elle déposa son ouvrage. « C’est nous faire inutilement du chagrin, reprit Charles. Pourquoi resterais-je ici ? Adieu pour le présent, chère mère. Je vous laisse en de bonnes mains, non pas plus dévouées, mais meilleures que les miennes ; vous me perdez, moi, vous gagnez un autre fils. Adieu pour le présent ; nous nous reverrons quand vous le voudrez, quand vous m’appellerez : quel heureux jour que celui-là ! » Il se jeta à ses pieds, et posa sa tête sur ses genoux. La mère ne put résister plus longtemps : elle se pencha sur lui et se mit à caresser ses cheveux, comme elle faisait quand il était petit enfant. A la fin, un torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; elles inondèrent la figure et le cou de son fils. Un moment, Charles les supporta ; puis, se levant tout à coup, il embrassa sa mère avec précipitation, et s’élança hors de la chambre. Quelques secondes après, il avait vu ses sœurs, s’était arraché à leurs embrassements, était remonté dans son cabriolet à côté de son flegmatique conducteur, et, doucement balancé dans tous les sens, il se dirigeait vers Collumpton.

CHAPITRE II. Deux nouveaux mariés déjà connus sous un autre aspect.

Le lecteur demandera peut-être où allait Charles. Question embarrassante. Car notre jeune ami lui-même n’avait évidemment qu’une idée très-vague de ce qu’il deviendrait, du lieu même où il fixerait ses pas, et, semblable au patriarche, « il partit ne sachant où il allait ». Il n’avait jamais vu de prêtre catholique, qu’une seule fois dans son enfance, en entrant dans une église de la communion romaine ; dans le monde entier, il ne connaissait aussi qu’un seul catholique, et encore ignorait-il où il était en ce moment. Mais il savait que les Passionnistes avaient un couvent à Londres, et il était assez naturel que, tout en ignorant si le jeune père Louis se trouvait là ou ailleurs, il tournât ses pas vers San Michaele.

Cependant, par un sentiment de sollicitude pour Marie et le reste de sa famille, il ne voulut pas avoir l’air de se rendre directement à Londres. Il résolut donc d’aller à Oxford s’adresser à Carlton, et de lui demander son avis sur ce qu’il y avait à faire dans sa position présente. Il semblait également que cette démarche serait pour les siens comme une dernière chance d’éloigner ce qui leur était une calamité si cruelle.

C’est donc vers Oxford qu’il se dirigea. Comme il avait certaines affaires à régler à Bath, il s’y arrêta pour la nuit, se proposant de continuer son voyage le lendemain matin. Il avait, entre autres choses, à se procurer « le Jardin de l’Ame » et deux ou trois autres livres semblables qui pourraient lui l’être d’un grand secours dans l’acte solennel qu’il allait accomplir à son arrivée à Londres. Dans cette pensée, il entra dans une librairie religieuse de Danvers street. Pendant qu’il était occupé dans l’arrière-magasin à feuilleter quelques ouvrages catholiques, qui, pour le public religieux, avaient moins d’attrait que les brillants volumes évangéliques et anglo-catholiques mis en étalage, il entendit la porte d’entrée s’ouvrir, et, en jetant un coup d’œil, il aperçut un visage connu. C’était un jeune ministre ayant au bras une jolie femme dont la toilette annonçait une mariée de fraîche date. L’amour était dans leurs yeux, la joie dans leurs paroles ; leur démarche et leur mise annonçaient la richesse. Charles se sentit pris d’un grand malaise, à peu près comme un homme qui, atteint du mal de mer, entendrait un des passagers demander des côtelettes de porc. Il se cacha derrière une pile de gros registres et d’autres articles de papeterie. Cela ne put toutefois l’empêcher d’entendre de temps en temps les notes douces et harmonieuses de la conversation qui s’échangeait entre les deux nouveaux venus.

« Avez-vous reçu quelques-uns des bons ouvrages réimprimés dernièrement à Oxford ? dit au commis le jeune marié qui n’était autre que White. — Oui, monsieur ; mais quels sont ceux que vous désirez ? Le Recueil des anciens Théologiens, ou bien, « les Nouvelles Adaptations Catholiques ? » — Oh ! non ; pas les Adaptations ; c’est un ouvrage extrêmement dangereux. Je demande la vraie théologie de l’Église d’Angleterre : Bull, Patrick, Hooker et les autres. » Le commis alla chercher ces auteurs. — Je pense, mon chéri, que c’est contre ces Adaptations que l’évêque nous a prévenus, dit la jeune dame. — Non, pas l’évêque, Louisa, mais sa fille. — Oh ! miss Primrose, c’est vrai. Elle nous a aussi recommandé un livre ; vous rappelez-vous lequel ? — Vous vous trompez, mon amour, c’était un discours : celui de M. O’Ballaway à Exeter Hall ; mais je pense qu’il ne serait pas entièrement de notre goût. — Non, non, Henri, c’était bien un livre, mais je ne puis m’en rappeler le titre. — Vous voulez dire, peut-être, « la Nouvelle Réfutation du Papisme » du docteur Grow ; mais celui-là, c’est l’évêque qui nous l’a recommandé. »

Le commis revint. « Oh ! quelle délicieuse figure ! s’écria la jeune dame, en regardant le frontispice d’un petit volume qu’elle tenait ; voyez, mon cher Henri, qui cela vous rappelle-t-il ? — Eh bien, on a voulu représenter saint Jean-Baptiste. — Il ressemble à la petite Angelina Primrose ; ce sont ses cheveux. Je suis étonnée que cette ressemblance ne vous frappe pas. — Oui, oui, elle me frappe, mon bijou, dit White en souriant. Mais il se fait tard, vous ne pouvez rester plus longtemps exposée au grand air : vous n’avez rien pour couvrir votre cou. J’ai choisi mes livres, tandis que vous admiriez le petit saint Jean. — Je ne puis me rappeler qui lui ressemble si fort… oh ! je l’ai trouvé : c’est la tante d’Angélina, lady Constance. — Venez, Louisa, les chevaux pourraient également avoir à souffrir, retournons chez nos amis. — Ah ! mais je voulais avoir un livre ; j’ai oublié lequel. Nommez-le-moi, Henri, je serais si fâchée de ne l’avoir pas acheté ! — Est-ce le nouvel ouvrage sur le chant grégorien ? — Ah ! c’est vrai, j’en ai besoin pour les enfants de l’école ; mais ce n’est pas celui-là. — Est-ce « le Presbytère Catholique ? » « les Chants des Apôtres ? » « l’Église d’Angleterre plus ancienne que celle de Rome ? » « l’Anglicanisme des martyrs primitifs ? » « les Aveux d’un Perverti ? » « Eustache Beville ? » « le Célibat modifié ? » — Non, non, non ; mon Dieu ! quelle sotte mémoire ! — Eh bien, Louisa, vous reviendrez un autre jour ; ne restez pas plus longtemps, ma chère ; cela suffit. — Oh ! je m’en souviens ; ce sont « les Abbayes et les Abbés ». J’ai besoin de quelques idées pour la restauration des fenêtres du presbytère, lorsque nous reviendrons à la maison ; et puis, notre église, vous le savez, manque d’un porche pour les pauvres. Ce livre est rempli de dessins. » On trouva le livre, et il fut ajouté aux autres, qui avaient déjà été portés dans la voiture. « Maintenant, Louisa… — Eh bien, mon chéri, nous avons encore une course à faire. Dites à John de nous conduire chez Sharp. Nous pouvons nous y rendre par la Pépinière. Ce n’est qu’à deux pas de notre route. J’ai besoin de dire un mot à cet homme relativement à notre serre. Il n’y a pas de bon jardinier dans notre voisinage. — A quoi bon y aller maintenant ? Louisa, nous ne reviendrons pas chez nous avant un mois » ; et ce disant, White, avec une humble résignation, ordonna au cocher de les conduire chez le pépiniériste que Louisa désirait voir ; il fit en même temps entrer sa femme dans la voiture, et y monta après elle.

Dès qu’ils furent sortis, Charles respira librement. Un texte sévère de l’Écriture lui vint à l’esprit, mais il réprima tout sentiment de censure, toute pensée peu charitable, et il ne songea plus qu’aux devoirs difficiles qu’il avait à accomplir.

CHAPITRE III. L’apostasie.

Le lendemain, Charles arriva à Steventon, sans aucun incident digne d’être cité. L’après-midi étant magnifique, il laissa son porte-manteau à l’omnibus, et continua la route à pied. Il fallait un certain courage pour oser, dans une circonstance si importante, affronter l’ennui de voyager seul ; ennui que ne pouvait guère adoucir la perspective de revoir une personne et un lieu qui lui étaient si chers, Carlton et Oxford.

Il avait traversé Bagley Wood, lorsque les flèches et les tours de l’Université s’offrirent tout à coup à ses yeux. Que d’aimables souvenirs elles éveillèrent en lui ! Après avoir vécu loin d’elles deux années entières, il lui était enfin donné de les revoir, mais, ô malheur ! c’était pour les perdre de nouveau et sans retour. Devant lui était le vieil Oxford avec ses collines et ses prairies aussi gracieuses et aussi vertes que jamais. A la première vue de ce lieu tant aimé, il s’arrêta, croisant les bras sur sa poitrine et incapable d’avancer. Il reconnaissait chaque collége et chaque église à son toit et à ses tourelles. L’Isis argenté, les saules au feuillage gris, les plaines immenses, les bois sombres, Shotover dans le lointain, le charmant village où il avait vécu avec Carlton et Sheffield : forêt, eau, pierres, toutes ces choses si calmes, si brillantes, il aurait pu les posséder, mais hélas ! il fallait leur dire adieu. Quelques avantages qu’il dût obtenir en se faisant catholique, il allait néanmoins perdre tous ces riches et ineffables trésors. Quoique le but auquel il aspirait fût sans doute plus élevé et plus parfait, cependant il ne pouvait espérer de retrouver ailleurs rien de semblable à ce qu’il avait maintenant sous les yeux. Il ne pourrait avoir un autre Oxford, il ne pourrait, parmi les amis de son enfance et de sa jeunesse, faire un choix pour son âge mûr. — Il arriva à cette porte si connue qui est sur la gauche, et descendit dans la plaine. Personne n’était là pour le saluer, pour sympathiser avec lui ; personne qui pût croire seulement qu’il avait besoin de sympathie, ni qu’il avait fait le sacrifice entier de toutes choses ; personne pour s’intéresser à lui, pour lui montrer de la compassion ; personne pour le défendre. Il avait beaucoup souffert, mais qui croyait seulement à ses souffrances ? Le monde l’aurait plutôt accusé d’affliger les autres, mais nul n’aurait cru à ses peines. En eût-il parlé lui-même, on lui aurait répondu durement que chacun suit son bon plaisir, et que s’il avait quitté Oxford, c’était pour une fantaisie qu’il avait plus à cœur que le reste. Mais loin de là, nul ne le connaissait ; il avait été absent environ trois années ; trois années ! c’est tout une génération. Oxford avait été sa résidence, et ce lieu si cher l’avait oublié. Il se souvenait de son respect et de son enthousiasme lors de son arrivée à l’Université ; il y était venu comme on s’approche d’un reliquaire vénéré. Il se souvenait des espérances qui, de temps à autre, lui avaient souri. Il se rappelait qu’il avait parfois rêvé un titre de résidence dans une des anciennes fondations. Un soir, il était monté à une tour avec un de ses amis pour observer les étoiles, et, tandis que son compagnon était activement occupé aux aiguilles, lui, jeune homme terrestre, il regardait les sombres cours que le gaz éclairait à ses pieds et se demandait s’il serait jamais fellow de tel ou tel collége qu’il distinguait de la masse des bâtiments académiques. Toutes ces choses étaient passées comme un songe, et il n’était plus qu’un étranger là où il avait espéré établir son foyer.

Cependant il s’approchait d’Oxford. Il vit, le long de la route, passer deux à deux des jeunes gens qui, d’un pas léger, finissaient leur modeste promenade quotidienne et arrivaient aux portes de la ville. Un objet, qui, à un mille de distance, lui avait paru une voiture à deux chevaux, vint s’offrir à ses yeux privé de son cheval conducteur. Bientôt se présentèrent dans le lointain une toque et une robe solennelles. Charles était arrivé à la grand’route avant que cette apparition fût passée à côté de lui : c’était un tuteur de collége que jadis il avait vu quelquefois. Il s’attendait à être reconnu ; mais le professeur continua sa marche, après lui avoir jeté un regard vague, incertain, qui semblait dire : Je vous ai vu quelque part, mais pourtant vous m’êtes tout à fait étranger. Charles avait traversé Folly Bridge ; des cavaliers passèrent à ses côtés ; montés sur leurs chevaux et causant à haute voix, ils reconduisaient leurs montures à leurs écuries respectives. Il se dirigea vers Christ-Church, et pénétra à Peckwater. Le crépuscule n’avait pas entièrement disparu, et le gaz s’allumait. Des groupes d’étudiants stationnaient çà et là, le plus grand nombre en chapeau, quelques-uns avec la toque, un ou deux avec leur toge par surcroît ; d’autres appelaient leurs compagnons penchés aux fenêtres d’un second étage. On voyait courir des domestiques chargés de dîners délicats, et des garçons pâtissiers portant des desserts. Des individus vêtus misérablement flânaient, accompagnés de leurs blenheims[71], sous Canterbury Gate. Plusieurs regardèrent Charles fixement, mais personne ne le reconnut. Il se hâta d’arriver à Oriel Lane. Soudain il fut très-surpris de recevoir le salut d’un passant. Il chercha de qui lui venait cette politesse ; c’était un décrotteur en retraite de son collége, à qui il avait donné parfois un schelling d’étrennes. Il atteignit High Street, et se dirigea vers l’hôtel de l’Ange. Mais qui s’avançait vers lui ? C’était l’ombre d’un Censeur. Charles éprouva un frissonnement instinctif ; mais le fantôme passa outre sans lui faire de mal. Semblable à Kehama, il vivait sous l’influence d’un charme. Il était enfin arrivé à son hôtel, où il trouva son porte-manteau tout préparé. Il choisit immédiatement une chambre, et après s’y être complétement installé, il songea à son dîner.

Notre jeune ami ne voulait pas perdre de temps, et désirait, si c’était possible, se diriger vers Londres le lendemain matin. A ses yeux, ce serait un grand point de terminer son voyage assez tôt dans la semaine pour que, le dimanche, dans le cas où il en serait jugé digne, il pût offrir ses actions de grâces dans l’immense et sainte communion de l’Église universelle, pour les bienfaits qu’il avait reçus. Il se décida en conséquence à faire une tentative ce soir même auprès de Carlton. Il espérait, s’il se rendait à son logement entre sept et huit heures, le trouver de retour du réfectoire. Dans cette pensée, il sortit tout de suite. Arrivé au collége de son ancien tuteur, il frappa à la porte, entra, passa outre et franchit les roides degrés du vieil escalier de bois. La porte extérieure était fermée. Il descendit et trouva un domestique, qui lui apprit que M. Carlton donnait un dîner au réfectoire, mais que le repas touchait à sa fin. Notre visiteur se décida à attendre.

Le domestique alluma les bougies dans le salon, et Charles s’assit auprès du feu. Un instant, il se livra à ses réflexions ; puis il regarda autour de lui pour trouver un sujet qui l’occupât. Ses yeux tombèrent sur un journal d’Oxford, daté seulement de quelques jours. « Voyons comment les choses vont ici », se dit-il à lui-même en le prenant. Il parcourut un article après l’autre ; il regardait quels étaient les prédicateurs de l’Université pendant la semaine, quels étudiants avaient pris leurs grades, quels étaient les examinateurs publics, etc., etc… lorsque son attention fut éveillée par le paragraphe suivant :

Une apostasie dans l’Église. — « Nous apprenons qu’une nouvelle victime vient de s’ajouter à la liste de celles que le poison des principes Tractariens a précipitées dans le sein de la Sorcière de Rome. M. Reding de Saint-Sauveur, fils d’un respectable ecclésiastique de l’Établissement, qui est mort après avoir mangé toute sa vie le pain de l’Église, vient enfin de se déclarer le sujet et l’esclave d’un évêque italien. Des mécomptes dans son examen ont été, dit-on, la cause déterminante de cet acte insensé. Le bruit court que des mesures légales sont préparées pour infliger les amendes du statut du præmunire à tous les apostats. Une proposition est également arrêtée pour demander à Sa Majesté de consacrer l’argent ainsi obtenu à l’érection d’un « monument commémoratif des Martyrs[72] » chez la sœur de notre Université. »

« Ainsi, pensa Charles, le monde, comme toujours, prend les devants sur moi. » Il se prit à chercher d’où ce bruit pouvait provenir, et il avait presque oublié qu’il attendait Carlton.

CHAPITRE IV. Une conversation d’actualité.

Tandis que Charles apprenait, dans le salon de son ami, jusqu’à quel point le monde s’intéressait à sa position et à ses actes, il servait au même moment de sujet de conversation à la société réunie dans le réfectoire voisin. Le thé et le café avaient déjà été servis, et les convives, s’étant levés de table, formaient un cercle autour du feu. « Quel est ce M. Reding dont il est parlé dans la Gazette de la semaine dernière ? » demandait un petit monsieur, tiré à quatre épingles, qui buvait son thé à petites gorgées et se levait sur la pointe des pieds, tout en parlant. « Vous n’irez pas chercher loin la réponse », répondit son voisin, qui, se tournant vers leur hôte, ajouta : « Carlton, qui est ce M. Reding ? — Un très-aimable et fort honnête garçon. Plût à Dieu que nous fussions tous aussi bons ! Il a travaillé avec moi durant une de ses grandes vacances ; c’est un excellent étudiant, et il doit avoir réussi dans son examen. Je n’ai plus entendu parler de lui depuis quelque temps. — Il a d’autres amis ici », dit un nouvel interlocuteur : « Je pense », se tournant vers un jeune Fellow de Leicester, « que vous, Sheffield, avez été intimement lié avec lui. — Oui, répondit Sheffield ; Vincent le connaît aussi. C’est un jeune homme de premier mérite. Je le connais parfaitement. L’assertion de la Gazette sur son compte est fausse. Je n’ai jamais vu un étudiant qui se préoccupât moins de ses succès. C’était là son plus grand défaut. — Pourtant il y a du vrai dans cette nouvelle, ajouta un autre convive. Hier, j’ai rencontré à un dîner M. Malcolm, qui paraît avoir des relations avec la famille de M. Reding ; il m’a dit que les idées religieuses de ce jeune homme l’ont jeté hors de la voie et ont gâté ses études. »

La conversation n’était pas générale ; elle se morcela en plusieurs groupes, selon que les convives se trouvaient réunis. Le sujet, non plus, n’était pas du goût de tous ; il était même plutôt pénible et désagréable à toute la société, à l’exception de deux ou trois individus curieux et difficiles, qui vivaient d’opposition au Catholicisme. En outre, à cette époque, il arrivait souvent dans de semblables réunions qu’on ne connaissait pas exactement les idées de son voisin sur cette question majeure, et qu’il s’y trouvait aussi, comme dans le cas actuel, des amis de la personne accusée ou calomniée. Puis, d’ailleurs, on avait le noble sentiment et la conviction profonde du sacrifice accompli par ces hommes qui se séparaient de l’Église d’Angleterre, ce qui empêchait d’en parler avec malveillance.

« Croyez-vous avoir beaucoup à faire pour les examens de ce trimestre ? dit un convive à un autre. — Je l’ignore. Nous avons deux étudiants qui s’en vont, deux bons élèves. — Qui vient à la place de Stretton ? — Jackson de King. — Jackson ? vraiment ? il est, je crois, très-fort en philosophie. — Oui, très-fort. — Nos étudiants connaissent bien leurs livres, mais je ne dirais pas que la philosophie soit leur vocation. — Leicester en présente quatre. — Ce sera une belle liste de classe, d’après ce que j’entends. — Ah ! oui ; à la Saint-Michel, la liste est toujours bien fournie. »

Cependant dans un autre groupe la conversation roulait sur le pauvre Charles. « Non, croyez-moi, l’article de la Gazette est plus fondé que vous ne pensez. En général, il y a beaucoup de mécomptes au fond de tous ces changements. — Pauvres diables ! ils n’en peuvent mais, dit un autre à son voisin, à voix basse. — Heureuse délivrance, après tout, repartit celui-ci ; nous aurons un peu de paix, enfin. — Eh bien, dit le premier des deux, en s’étirant et parlant en l’air, comment un homme bien élevé peut-il…? » Sa voix fut couverte par la parole grave d’un petit homme qui jusque là avait gardé le silence, et qui, passant sa tête entre les deux interlocuteurs, s’adressa d’un ton décisif à un groupe qui était plus loin : « Tout cela, dit-il, est l’effet du rationalisme ; le mouvement tout entier est rationaliste. D’ici à trois ans, tous ces hommes qui viennent d’apostasier seront infidèles. » Personne ne répondit. A la fin, un autre membre de la réunion s’avança vers l’ami de M. Malcolm et lui dit d’un ton mesuré : « Peut-être ne savez-vous pas qu’il y a là quelque chose de dérangé dans M. Reding (et il toucha son front d’une manière significative) ; on m’a assuré que c’était un mal de famille. » Une voix profonde, puissante, et résonnante comme « la grande cloche de Bow », s’éleva d’un coin de la salle, comme pour mettre fin à la conversation : « Je respecte infiniment Reding, dit-elle brusquement ; j’ai une grande estime pour lui. C’est un honnête homme ; je voudrais que d’autres lui ressemblassent. S’il en était ainsi, de même que les Puséistes se font Catholiques, peut-être verrions-nous le vieux Brownside et sa clique devenir Unitaires. Mais ces messieurs préfèrent ne pas bouger. »

La plupart des personnes présentes sentirent la vérité de cette remarque, et il y eut un moment de silence. Il fut interrompu par un individu à la voix claire et glapissante. « Avez-vous jamais ouï dire, demanda-t-il en balançant sa tête ou plutôt tout son corps, vous est-il jamais arrivé, Sheffield, d’entendre dire que ce gentleman, votre ami M. Reding, lorsqu’il était étudiant de première année, avait eu une conversation avec quelque attaché de la chapelle papiste dans cette ville, à la porte même de cette chapelle, après le départ des étudiants pour les vacances ? — Impossible, Fusby, dit Carlton en riant. — C’est très-vrai, reprit Fusby ; je le tiens du sous-maréchal, qui passait en ce moment. Depuis plusieurs années j’ai les yeux sur M. Reding. — Ce rapport paraît exact, répliqua Sheffield, car cela aurait eu lieu, au moins, voyons, il y a cinq ou six ans. — Oh ! continua Fusby, vous en verrez encore deux ou trois suivre Reding. — Eh bien, Fusby, dit Vincent, qui avait entendu par hasard et qui s’avança vers eux, vous ressemblez aux trois vieilles femmes de la Fiancée de Lammermoor qui voulaient soigner le cadavre du seigneur de Ravenswood. » Fusby s’inclina, mais ne répondit point. « Pas tous les trois à la fois, j’espère, reprit Sheffield. — Oh ! c’est tout à fait une concentration, une quintessence du sentiment protestant, répondit Vincent ; je me considère comme un bon Protestant ; mais le plaisir que vous avez à pourchasser ces messieurs est complétement sensuel, Fusby. » Le domestique du réfectoire entra en ce moment et annonça tout bas à Carlton qu’un étranger l’attendait chez lui.

« Quand pensez-vous que vos jeunes gens vous arrivent ? demanda Sheffield à Vincent. — Samedi prochain. — Ils viennent toujours tard, reprit le premier. — Oui, le collége de Christ-Church s’est ouvert la semaine dernière. — Celui de Saint-Michel s’est également ouvert, dit Sheffield : nous aussi, nous avons commencé nos cours. — Nous avons un motif pour commencer un peu plus tard ; plusieurs de nos étudiants viennent du Nord et de l’Irlande. — Ce n’est pas une raison, avec les chemins de fer. — J’apprends qu’on a commencé le nôtre, dit Vincent, je croyais que l’Université s’y opposait. — Le Pape a cédé, reprit Sheffield ; nous pouvons bien faire de même. — Ne me parlez pas du Pape, repartit Vincent ; j’en suis dégoûté, du Pape. — Le Pape ? demanda Fusby, qui venait de saisir ce mot, avez-vous entendu dire que sa sainteté vient en Angleterre ? — Oh ! oh ! s’écria Vincent, le Pape venir en Angleterre ! Je ne puis résister à cela, il faut que je parte. Bonsoir, Carlton : où est ma toge ? — Je crois que le domestique du réfectoire l’a appendue à la muraille dans le couloir ; mais vous devriez rester et me protéger contre Fusby. » Vincent ne l’écouta pas. Fusby, non plus, ne profita pas de l’avertissement ; de sorte que le pauvre Carlton, avec la certitude qu’on l’attendait chez lui, eut à soutenir une bonne demi-heure de tête-à-tête avec ce dernier, qui lui parlait in extenso du pape Grégoire XVI, des jésuites, des hommes suspects de l’Université, de Mède sur l’Apostasie, du relief Bill des Catholiques, du traité du docteur Pusey sur le Baptême, de la Justification, et de la nomination des professeurs de l’établissement Taylor.

A la fin, cependant, Carlton fut libre. Il traversa la cour à pas précipités, monta rapidement son escalier, ouvrit la porte avec empressement et se dirigea vers son salon. En ce moment, une personne se levait pour venir à sa rencontre : Impossible ! et pourtant c’était vrai. « Quoi ! Reding ! s’écria-t-il. Qui l’aurait cru ? Quel bonheur ! nous étions précisément… Quel vent vous amène ici ? » ajouta-t-il d’une voix émue ; puis, d’un ton grave : « Reding, où en êtes-vous ? — Pas encore Catholique », répondit Charles. Il y eut un moment de silence. Cette réponse disait beaucoup : c’était un soulagement, mais aussi un avis indirect. « Asseyez-vous, mon cher Reding ; désirez-vous prendre quelque chose ? Avez-vous dîné ? Quel plaisir de vous revoir, mon vieil ami ! Est-il donc vrai que nous allons vous perdre ? » Ils furent bientôt en conversation sur le grand sujet.

CHAPITRE V. La conclusion pratique.

« Si votre résolution est prise, Reding, dit Carlton, il est inutile de parler de cela. Puissiez-vous trouver le bonheur quelque part que vous soyez ! Vous serez toujours vous-même ; oui, quoique Catholique Romain, vous serez toujours Charles Reding. — Je sais, Carlton, que j’ai en vous un ami dévoué et sympathique. Vous m’avez toujours écouté ; jamais je n’ai reçu de vous des paroles dures, à moins que je ne les méritasse. Vous me connaissez mieux que personne. Campbell a les plus aimables et les meilleures qualités de cœur. Bientôt il aura un titre de plus à mon affection ; car (je vous le confie sous le sceau du secret) il va épouser ma sœur. Il m’a souffert chez lui pendant ces deux dernières années ; jamais il n’a été dur envers moi ; au contraire, je l’ai toujours trouvé prêt quand j’ai eu besoin de causer avec lui. Et pourtant, Carlton, il n’a pas le talent d’ouvrir mon cœur comme vous. Parfois vos opinions ont différé des miennes, mais vous m’avez toujours compris. — Merci pour vos bonnes paroles, Charles ; mais, quant à moi, c’est un vrai mystère que votre séparation d’avec nous. J’entre dans vos raisons, et malgré cela je vous jure que je ne vois pas comment vous arrivez à une conclusion semblable. — Eh bien, quant à moi, Carlton, c’est aussi clair que deux et deux font quatre. Vous, au contraire, vous dites deux et deux font cinq, et vous vous étonnez ensuite que nous ne soyons pas d’accord. — Abandonnons ces choses à une puissance plus haute. J’espère, Reding, que nous ne serons pas moins amis, quand vous appartiendrez à une autre communion. Nous nous connaissons l’un l’autre ; les choses extérieures ne nous changeront pas. » Reding soupira ; il voyait clairement que sa conversion, lorsqu’elle serait un fait accompli, produirait sur Carlton les mêmes effets que sur ses autres amis. Il ne pouvait en être autrement : car lui-même était sûr d’avoir d’autres sentiments à l’égard de son ancien tuteur.

Quelques instants après, celui-ci reprit avec douceur : « Est-il donc tout à fait impossible, Reding, de vous retenir encore à la onzième heure ? Quels sont vos motifs ? — Ne discutons pas, mon cher Carlton ; j’en ai fini avec les arguments. Cependant, si je dois parler pour vous satisfaire, qu’il me suffise de vous dire que j’ai accompli vos désirs. Vous m’aviez engagé à lire les théologiens de l’Église Anglicane. Je les ai lus ; je leur ai même consacré beaucoup de temps, et maintenant je vais embrasser ce Symbole qui seul est le centre vers lequel ils convergent dans leur enseignement séparé ; le Symbole qui soutient la divinité de la tradition avec Laud, l’accord des Pères avec Beveridge, une Église visible avec Bramhall, un tribunal pour les décisions dogmatiques avec Bull, l’autorité du Pape avec Thorndike, la pénitence avec Taylor, les prières pour les morts avec Ussher ; le célibat, l’ascétisme et la discipline ecclésiastique avec Bingham. Je cherche l’Église qui, dans ces points comme dans une infinité d’autres, se rapproche le plus de l’Église Apostolique ; qui soit la continuation de cette Église des Apôtres, si toutefois celle-ci a été continuée. Or, en voyant que cette Église que je choisis est semblable à celle des Apôtres, je crois que réellement c’est la même. La raison a marché la première, la foi doit suivre. »

Il s’arrêta, et Carlton ne répliqua point ; il y eut un moment de silence. « Je vous le répète, reprit enfin Charles, il est inutile de discuter ; c’est une résolution prise après de longues et mûres réflexions. Je l’ai annoncée à ma mère, et je lui ai fait mes adieux. Tout est arrêté ; je ne puis revenir sur mes pas. — Est-ce là un bon sentiment ? répliqua Carlton d’un air de demi-reproche. — Comprenez-moi, répondit Charles ; j’en suis venu à cette résolution après y avoir gravement réfléchi. Elle est restée dans mon esprit à l’état de simple conclusion intellectuelle, pendant une ou deux années. Évidemment, à cette heure, je puis, sans encourir de blâme, changer cette conclusion en une résolution pratique. Mais nul d’entre nous ne peut assurer qu’au milieu du tourbillon du monde et des intérêts de toute espèce dont il sera assailli, il conservera toujours devant sa conscience ces convictions habituelles et déterminantes, d’après lesquelles c’est notre devoir d’agir. C’est pourquoi je dis que le temps des arguments est passé. J’agis d’après une conclusion déjà tirée. — Mais comment savez-vous, Charles, si vous n’avez pas été influencé à votre insu, pour arriver à ce résultat ? Une idée s’est emparée de vous, et vous n’avez pas été capable de la bannir. La seule preuve, la preuve nécessaire de la réalité de vos convictions serait, d’après moi, de vous les voir conserver au milieu des agitations de la vie. — Mais ces convictions ne me quittent point ; elles me dominent en tout temps et en tout lieu. — Oui, seulement, à certaines heures, comme vous l’avez avoué vous-même. Sans doute vous devez avoir une conviction profonde pour agir malgré les fâcheux effets causés par une démarche de ce genre. Considérez dans combien d’esprits vous jetez le trouble ; quel triomphe vous fournissez aux ennemis de toute religion ! quel encouragement à ceux qui pensent qu’il n’y a pas de vérité ! Songez combien vous affaiblissez notre Église ! Eh bien, d’après moi, il faut que vous ayez des convictions très-fortes pour aller en avant malgré tout cela. — Je reconnais, je soutiens, reprit Charles, que le seul motif suffisant pour justifier une telle démarche, c’est la conviction que le salut en dépend. Or, je vous parle avec sincérité, mon cher Carlton, en vous disant que je ne pense pas être sauvé si je reste dans l’Église d’Angleterre. — Voulez-vous dire que le salut n’est pas possible dans notre Église ? répliqua Carlton un peu froidement… — Non ; je ne parle que de moi-même ; ce n’est pas à moi de juger les autres. Je dis seulement : Dieu m’appelle, et je dois marcher au risque de mon âme. — Dieu vous appelle ! qu’est-ce que cela signifie ? Je n’aime pas ce langage ; c’est celui d’un dissident. — Vous n’ignorez pas que c’est le langage de l’Écriture. — Oui ; mais dans l’Écriture personne ne dit : Je suis appelé. La vocation est un acte du dehors, l’acte d’autrui, et non un sentiment intérieur. — Mais, mon cher Carlton, comment peut-on, à notre époque, arriver à la vérité, alors qu’il ne peut y avoir aucun appel du dehors ? — Dans ce cas, il me paraît que c’est un avertissement indirect, que nous devons rester où la Providence nous a fait naître. — Voilà précisément un des points de la doctrine de l’Église Anglicane que je ne puis bien comprendre. Mais pour combien d’autres sujets n’est-ce pas ainsi ? je vous le demande, Carlton : Les membres de l’Église d’Angleterre doivent-ils chercher la vérité, ou l’ont-ils reçue depuis le commencement ? La cherchent-ils eux-mêmes, ou la vérité leur est-elle transmise ? »

Carlton réfléchit un moment et parut hésiter ; il répondit ensuite que nous devions chercher la vérité. C’était une partie de nos épreuves morales que d’aller à cette recherche. « Dès lors ne me parlez pas de notre position, reprit Charles. Cette réponse, je l’attendais à peine de votre part ; mais c’est ce que la majorité des membres de l’Église d’Angleterre proclame. On nous dit de chercher, on nous donne des règles pour faire cette recherche, on nous fait exercer notre jugement privé ; mais arrivons-nous à une conclusion différente, on fait volte-face, et on nous parle de notre « position providentielle ». Il y a plus : Dites-moi, en supposant que nous devions tous chercher la vérité, croyez-vous que les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent de la manière que l’Écriture l’ordonne ? Songez combien l’Écriture insiste sur la difficulté de trouver la vérité, sur le zèle à la chercher, sur le devoir d’en être altérés. Non, je ne puis croire que la masse du clergé anglais, la masse des résidents d’Oxford, chefs des établissements et Fellows des colléges (malgré leurs bonnes qualités, que je me plais à reconnaître), ait jamais cherché la vérité. Ils ont accepté ce qu’ils ont trouvé établi, et n’ont absolument pas exercé leur jugement privé ; ou s’ils en ont fait usage, ç’a été de la manière la plus vague et la plus superficielle. Admettons qu’ils aient consulté l’Écriture : dans quel but l’ont-ils fait ? seulement pour y trouver des preuves en faveur de ce qu’ils devaient souscrire, à l’époque où, étant sous-gradués, ils ont assisté au cours des Articles. Puis, après dîner, en prenant un verre de vin, ils parlent de tel ou tel ami qui s’est séparé de l’Église, et ils le condamnent ; bien plus (jetant un coup d’œil sur le journal placé sur la table), ils prétendent indiquer les motifs de sa conduite. Cependant, après tout, qui vraisemblablement doit avoir raison ? Est-ce cet homme qui a passé, peut-être, des années entières à la recherche de la vérité, qui constamment a demandé au ciel sa direction divine, et qui a pris tous les moyens en son pouvoir pour arriver à la lumière ? ou bien, sont-ce « les gentlemen de l’Angleterre qui restent tranquillement chez eux au sein de leur comfort ? » Non, non ; ils peuvent parler de la recherche de la vérité, du jugement privé, comme d’un devoir, mais ils n’ont jamais cherché, jamais ils n’ont exercé leur jugement. Ils restent là où ils sont, non parce que c’est la vérité, mais parce qu’ils s’y trouvent, parce que c’est « leur position providentielle », et position assez agréable par-dessus le marché. »

Reding s’était un peu animé, étant sous l’influence pénible de l’article de la Gazette. Mais, sans tenir compte de ce fait, il y avait dans sa situation assez de causes pour jeter son esprit hors de son état habituel. Il se trouvait dans la crise d’une épreuve particulière qu’il faut avoir sentie pour la comprendre : peu d’hommes vont de sang-froid à la bataille, ou se préparent avec calme à une opération chirurgicale. Carlton, d’autre part, était un homme doux et modéré qui ne prononçait pas une parole de vivacité une fois l’an. La conversation tomba. A la fin, Carlton reprit : « J’espère, Reding, que vous n’allez pas vous réunir à l’Église de Rome simplement parce qu’il y a des gens égoïstes et déraisonnables dans l’Église d’Angleterre. » Charles comprit qu’il ne se montrait pas à son avantage, et que, relativement aux motifs de sa conversion, il donnait lieu à des conjectures qu’il voulait détourner. « Il est triste, dit-il comme s’il se fût adressé un reproche, d’employer nos derniers instants en discussions. Pardonnez-moi, Carlton, si j’ai dit quelque chose de trop fort ou de trop vif. » Carlton le pensait ainsi ; il le croyait dans un état de surexcitation ; mais à quoi bon le lui dire ? Il se contenta de serrer affectueusement la main que Charles lui tendait, et il ne répondit pas.

Il dit ensuite brusquement et d’un ton sec : « Charles, connaissez-vous quelque catholique romain ? — Non ; je me trompe, je connais Willis ; mais je ne l’ai pas vu depuis deux ans. Ça été entièrement l’œuvre de mon esprit. » Carlton ne répliqua pas tout d’abord ; puis, d’un ton aussi sec et aussi brusque qu’auparavant : « Je pense donc, dit-il, que vous aurez beaucoup à souffrir quand vous connaîtrez ces gens-là. — Que voulez-vous dire ? — Vous verrez, je le crains, que ce sont des hommes sans éducation. — Que savez-vous sur leur compte ? — Je le soupçonne ainsi. — Mais qu’est-ce que cela fait à mon but ? — C’est une chose à laquelle vous devriez penser. Un ecclésiastique anglican est un gentleman ; vous pourrez avoir à souffrir plus que vous ne croyez, lorsque vous vivrez avec des hommes d’un esprit peu cultivé ou de manières communes. — Mon cher Carlton, ne parlez-vous pas de choses que vous ignorez complétement ? — Soit ; mais vous devriez y penser, vous devriez prendre la chose en considération. J’en juge par leurs lettres et leurs discours qu’on lit dans les journaux. » Charles réfléchit un moment : « Certainement, répondit-il ensuite, je n’aime pas bien des choses qui sont faites et dites par des catholiques romains ; mais tout cela, à mes yeux, n’est qu’une épreuve et une croix ; je ne vois pas comment ce fait touche à la grande question. — Non, si ce n’est que vous pourriez vous trouver comme un poisson hors de l’eau. Vous pourrez vous trouver dans une position où il vous sera impossible de vous entendre avec personne, où vous serez mis entièrement de côté. — Eh bien, reprit Charles, quant au fait, je l’ignore ; il peut arriver qu’il soit tel que vous le dites ; mais, pour moi, la valeur de votre preuve est presque nulle. Dans toutes les communions, la lie est à la surface. Ce qui me choque dans les actes publics des catholiques ne doit pas être la mesure, que dis-je ? ne peut être la mesure de l’esprit intérieur du Catholicisme. Je ne voudrais pas juger de l’Église Anglicane par Exeter-Hall, ni même d’après les mandements des évêques. Nous voyons l’intérieur de notre propre Église, et nous ne connaissons que l’extérieur de celle de Rome. La comparaison n’est pas équitable. — Mais voyez leurs livres de piété, continua Carlton, ils ne savent pas écrire en anglais. » Reding sourit, et secouant doucement la tête : « Ils écrivent l’anglais, je suppose, répondit-il, d’une manière aussi classique que saint Jean écrivait le grec. » Ici encore, la conversation fit une halte, et pendant quelques instants on n’entendit plus rien que le bouillonnement de la cafetière.

De la discussion ne devait sortir aucun bien, comme on pouvait en juger dès le principe. Chacun avait sa manière de voir, et cette vue particulière était le commencement et la fin de la controverse. Charles se leva. « Eh bien, mon cher Carlton, dit-il, il faut nous séparer ; il doit être près de onze heures. » Il tira de sa poche un petit livre, « l’Année chrétienne ». « Vous m’avez vu souvent ce volume entre les mains, continua-t-il ; acceptez-le en souvenir de moi. En mon absence, ce gage vous dira que je ne vous oublie point, mais que je pense toujours à vous. » Il s’arrêta très-ému. « Oh ! c’est très-dur de vous quitter tous pour aller vers des étrangers, reprit-il ; je ne le désirais pas, mais je ne puis m’en empêcher ; je suis appelé, j’y suis contraint. » Il s’arrêta encore ; les larmes coulaient le long de ses joues. « Ce n’est rien, dit-il en se remettant un peu, ce n’est rien ; mais elle est dure, cette heure : à peine un ami qui s’intéresse à moi ; des regards sombres, des paroles amères… Je me satisfais moi-même, en suivant ma propre volonté… Bien… » Et il se mit à regarder ses doigts et à se frotter doucement les mains. « Cela doit être, se dit-il tout bas à lui-même, il faut aller au royaume, à travers les tribulations, semer dans les larmes pour moissonner dans la joie. » Autre silence, et un nouveau cours de pensées se présenta : « Oh ! reprit-il, je crains tant, je crains si fort que vous tous qui n’allez pas en avant ne retourniez en arrière ! Vous ne pouvez rester fixes là où vous êtes. Pendant un temps vous croirez qu’il en est ainsi ; puis, vous nous ferez de l’opposition, et vous croirez encore que vous conservez votre terrain, parce que vous emploierez les mêmes mots qu’auparavant ; mais et votre croyance et vos opinions déclineront. Vous serez moins fermes. Viendra enfin un jour où ceci vous frappera : c’est que, tout en différant des Protestants, vous discutez seulement sur des mots. On nous appelle Rationalistes ; prenez garde de tomber dans le Libéralisme. Et maintenant, mon cher Carlton, vous, le seul de mes amis d’Oxford qui se soit montré patient et affectueux envers moi, adieu. Puissions-nous nous retrouver bientôt dans la paix et dans la joie ! Je ne puis aller à vous ; il faut que vous veniez à moi. » Ils s’embrassèrent avec affection. Une minute après, Charles descendait l’escalier en courant.

CHAPITRE VI. Le rail-way.

Charles se coucha avec un violent mal de tête. A son réveil, il souffrait encore plus fort. Il ne lui restait plus rien à faire qu’à demander sa note et à partir pour Londres. Il ne put cependant quitter Oxford sans dire un dernier adieu à cette ville chérie. Il se leva vers sept heures, et tandis que les étudiants sortaient de leurs chambres et se rendaient à leurs chapelles respectives, il fit un tour à Magdalen Walk et à Christ Church Meadow. Quelque part qu’il allât, il ne pouvait rencontrer personne, ou, du moins, peu de monde. Les arbres de Water-Walk étaient diaprés des mille couleurs de la saison et formaient des berceaux sur sa tête, tout en l’abritant sur le côté. Il atteignit Addison’s Walk, promenade qu’il avait vue, la première fois, avec son père, à son arrivée à l’Université, six années auparavant, jour pour jour. Il continua sa course plus loin encore, jusqu’à ce qu’il arrivât en vue de la belle tour[73], qui enfin se dressa majestueusement au-dessus de sa tête. La matinée était froide, et une légère couche de gelée couvrait le sol : les feuilles voltigeaient çà et là ; tout était en harmonie avec ses sentiments. Étant rentré dans les bâtiments monastiques, il ne rencontra que des servants avec des baquets de cendres, et des vieilles femmes qui emportaient les restes de la cuisine. Il traversa le Meadow et se dirigea vers le confluent du Cherwell et de l’Ists ; puis il revint sur ses pas. Une pensée traverse son esprit ! Hélas ! c’est pour la dernière fois !!! Personne ne pouvait le voir ; il jeta ses bras autour des saules qu’il affectionnait tant et les baisa. Ayant ensuite arraché quelques-unes de leurs feuilles noires, il les mit dans sa poitrine. « Je suis comme Ondine, dit-il, qui tue avec un baiser. Nul ne s’intéresse à moi ; à peine une personne qui me connaisse[74]. » Il se rapprocha encore de Long Walk. Soudain, en jetant les yeux dans cette allée, il vit une toque et une toge ; il regarda avec anxiété : c’était Jennings, il n’y avait pas à s’y tromper, et le Vice-Principal se dirigeait vers lui. Charles avait toujours eu de l’estime pour Jennings, malgré sa sévérité, mais il n’aurait pas voulu le rencontrer pour tout au monde. Que faire ? Il se mit derrière un gros orme et le laissa passer, puis il s’éloigna d’un pas rapide. Quand il eut gagné un peu de terrain, il se hasarda à tourner la tête ; mais, par cette espèce de fatalité ou de sympathie qui est si commune en pareil cas, il vit en même temps Jennings qui se tournait aussi vers lui. Charles pressa sa marche et se retrouva bientôt à son hôtel.

Chose étonnante ! quoique Charles eût aussi bien réussi que Carlton, dans « le rude assaut de leurs intelligences », la veille au soir, néanmoins cet entretien avait produit un certain malaise dans son esprit. Le temps de l’action était venu ; l’argument était passé, comme il le disait lui-même ; et revenir à la discussion c’était seulement obscurcir la claire perception qu’il avait de la vérité. Il commença à se demander si réellement il avait assez de motifs clairs et puissants pour faire la démarche qu’il allait accomplir, et la pensée lui vint qu’il perdrait le monde d’ici-bas sans gagner le monde futur. Évidemment, Carlton le croyait dans un état de surexcitation ; et si c’était vrai ! Peut-être, après tout, ses convictions étaient-elles un rêve ; sur quoi reposaient-elles ? Il essaya, mais en vain, de se rappeler ses meilleures raisons. Qui sait ? ce qu’on appelle la vérité, est-ce quelque chose de réel ? Une chose n’est-elle pas aussi bonne qu’une autre ? Dans tous les cas, n’aurait-il pas pu bien servir Dieu dans la famille où il avait été placé par sa naissance ? Il se rappela quelques lignes des Éthiques d’Aristote, empruntées par le philosophe à un poëte ancien, dans lesquelles le pauvre Philoctète, abandonné, déplore le stupide empressement officieux, comme il l’appelle, qui a été la cause de ses infortunes. Charles se demandait s’il ne s’était pas trop occupé, lui aussi, de ce qui ne le regardait point. Ne pouvait-il pas laisser les choses comme elles étaient ? Des hommes meilleurs que lui avaient vécu et étaient morts dans le sein de l’Église d’Angleterre. Et puis d’ailleurs, si, comme Campbell le lui avait dit, ses prétendues convictions s’évanouissaient au moment qu’il s’unirait à l’Église Romaine, ainsi que déjà cela lui était arrivé à la mort de son père ? Il commença à porter envie à Sheffield. Tout avait bien tourné pour son ami : un brillant succès dans son examen, une place de fellow ; et cela simplement parce qu’il avait pris les choses comme elles se présentaient, et qu’il n’avait pas couru après des visions. Charles se sentit violemment tenté, mais il ne fut ni abandonné ni vaincu. Son bon sens, disons mieux, son bon ange vint à son secours. Évidemment il n’était pas en état d’argumenter ni de juger à cette heure. Des conclusions pesées pendant plusieurs années ne devaient pas être mises à néant par les pensées d’un instant de trouble. Faisant donc un effort sur lui-même pour rejeter toutes ces préoccupations, il ne songea plus qu’à son voyage.

Comment il arriva à Steventon, il aurait eu de la peine à le dire. Mais peu à peu il se remit, et il se trouva dans une voiture de première classe sur le chemin de fer du Great-Western, s’avançant rapidement vers Londres. Il regarda autour de lui pour reconnaître ses compagnons de voyage. Le compartiment de devant était plein de voyageurs qui paraissaient former une seule société, causant ensemble avec beaucoup de volubilité et d’entrain. Des trois siéges du compartiment où il se trouvait, un seul, en face de lui ; était occupé. En considérant l’étranger, il vit que c’était un homme grave, atteignant ou ayant passé l’âge mûr. Sa figure avait cette expression fatiguée ou plutôt tourmentée que même une légère souffrance physique, si elle est habituelle, donne à tous les traits, et ses yeux étaient pâles, probablement par suite de longues études. Charles crut qu’il avait déjà vu cette figure, mais il ne put se rappeler en quel lieu ni à quelle époque. Ce qui l’intéressa davantage, ce fut le costume de l’inconnu, dont il avait rarement vu le pareil dans ses voyages. Ce costume avait un cachet étranger. Cela, joint à un petit livre d’offices que le voyageur tenait dans ses mains, fit comprendre à notre jeune ami qu’il était en présence d’un ecclésiastique romain. Son cœur commença à battre, et il fut tenté de quitter son siége ; il se sentit malade et près de s’évanouir. Peu à peu, il devint plus calme, et il voyagea quelque temps en silence, désirant et craignant toutefois de prendre la parole. A la fin, dans un moment d’arrêt à une station, il adressa quelques mots en français à l’étranger. Celui-ci parut surpris, il sourit, et d’une voix hésitante et un peu mélancolique répondit qu’il était Anglais. Charles s’excusa assez gauchement, et il y eut un nouveau silence. Parfois leurs yeux se rencontraient, et puis ils les détournaient lentement l’un de l’autre, comme deux personnes qui tâchent de se reconnaître. Mais l’étranger crut qu’il avait interrompu trop brusquement la conversation, et après quelques paroles vagues pour la rouvrir : « Probablement, monsieur, dit-il, je vous reconnais mieux que vous ne pouvez me reconnaître moi-même. A votre air, vous êtes un étudiant d’Oxford. » Charles en convint. « Bachelier ? » Il était tout près de passer maître. Son compagnon de voyage, qui n’était pas en veine de causer, continua à lui adresser différentes questions de politesse sur l’Université : « Quels colléges nomment les censeurs cette année ? Les professeurs de l’établissement Taylor sont-ils choisis ? Sont-ce des membres de l’Église d’Angleterre ? Le nouvel évêque de Bury a-t-il conservé son rang de Principal ? etc., etc. » Après ces questions, la conversation roula sur des lieux communs qui n’aboutirent à rien. Charles avait tant de choses à demander ! Mille pensées s’agitaient en lui ; son esprit en était plein. Là, en sa présence, se trouvait un prêtre catholique prêt à pourvoir aux besoins de son âme, et cependant cette occasion allait probablement passer sans résultat aucun. Après une ou deux tentatives infructueuses, il abandonna la partie et se rejeta dans son coin. Son compagnon de voyage commença, aussi tranquillement qu’il le put, à dire son office. Le temps s’écoulait ; déjà plusieurs stations avaient été franchies, et le convoi s’approchait de Londres. Cependant, l’ecclésiastique avait terminé son bréviaire, et son livre avait disparu dans une de ses poches.

Un moment après, Charles demanda tout à coup : « Comment avez-vous supposé que je suis un étudiant d’Oxford ? — Non pas précisément par votre air ni par vos manières, mais je vous ai vu descendre de l’omnibus à Steventon, et avec ce renseignement il est impossible de s’y méprendre. — J’ai entendu d’autres personnes dire la même chose ; cependant, je ne puis m’expliquer à quoi un étudiant d’Oxford peut se reconnaître. — Pas seulement les étudiants d’Oxford, mais ceux de Cambridge même se laissent deviner à leurs manières. Soldats, légistes, bénéficiers, chaque classe porte des indications extérieures auxquelles on peut la reconnaître. — Je sais des personnes qui croient que l’écriture indique la profession et le caractère. — Je n’en doute pas. La démarche est une autre indication ; mais tout le monde ne peut pas comprendre un langage si caché. Cependant, c’est un langage aussi réel que des hiéroglyphes sur un obélisque. — C’est une pensée terrible, dit Charles en soupirant, que nous nous manifestions, pour ainsi dire, chaque fois que nous respirons. » L’étranger en convint. « L’être moral de l’homme, dit-il, est concentré dans chaque instant de sa vie ; cet être moral se trahit depuis le bout des doigts jusqu’à la pointe des pieds. Peu de chose suffit pour indiquer ce qu’est un homme. »

« Je pense que je parle à un prêtre catholique ? » reprit Charles. Ayant obtenu une réponse affirmative, il demanda, avec une sorte d’hésitation, si ce qu’ils avaient dit ne démontrait pas l’importance de la foi. « De prime abord, continua-t-il, on ne voit pas comment il est rationnel de soutenir qu’il est si important d’admettre telle ou telle doctrine, d’en avoir un peu plus ou un peu moins, à moins que ce ne soit comme critérium du cœur. » La physionomie de son compagnon s’éclaircit. Il fit observer pourtant, que la foi ne se mesure pas par « le plus ou le moins » ; que, ou nous croyons toute la parole révélée, ou réellement nous n’en croyons aucune partie ; que nous devons croire sur la parole de l’Église ce que l’Église nous propose. « Mais assurément, répliqua Charles, les soi-disant Évangéliques croient plus que les Unitaires, et les ecclésiastiques de la Haute Église plus que les Évangéliques. — La question, reprit son compagnon de voyage, est de savoir si l’on soumet sa raison, implicitement, à ce qu’on a reçu comme la parole de Dieu. » Charles en convint. « Voudriez-vous donc dire, continua le prêtre, que l’Unitaire croit réellement comme la parole de Dieu tout ce qu’il professe accepter, alors qu’il ne tient aucun compte de tant de choses qui se trouvent dans cette parole sacrée et qu’il les rejette ? — Certainement, non. — Et pourquoi ? — Parce qu’il est évident que, pour l’Unitaire, le dernier régulateur de la vérité est, non pas l’Écriture, mais, à son insu, quelque vue particulière de son esprit dont il fait la mesure du livre divin. — Dès lors il se croit lui-même, si l’expression est permise, dit le prêtre, et il ne croit pas la parole extérieure de Dieu. — Sans doute. — Eh bien, pareillement, continua-t-il, pensez-vous qu’une personne ait une foi réelle en ce qu’elle regarde comme la parole de Dieu, si elle néglige, sans essayer de les comprendre, des passages tels que ceux-ci : « L’Église, colonne et soutien de la vérité » ; « Celui à qui vous pardonnerez les péchés, ils lui seront pardonnés » ; « Si quelqu’un est malade, qu’il appelle les prêtres de l’Église, et qu’ils l’oignent d’huile » ? — Oui, repartit Charles ; mais dans le fait, nous ne professons pas d’avoir foi seulement au texte de l’Écriture. Vous savez, monsieur, ajouta-t-il en hésitant, que d’après la doctrine anglicane nous interprétons l’Écriture par l’Église. C’est pourquoi nous avons foi, comme les catholiques, non simplement dans l’Écriture, mais dans toute la parole confiée à l’Église, parole dont l’Écriture elle-même fait partie. » Son compagnon sourit. « Combien y en a-t-il qui professent cette doctrine ? demanda-t-il. Mais n’insistons pas sur cette question. Je comprends la pensée d’un catholique lorsqu’il dit qu’il se guide par la voix de l’Église. Cela signifie pratiquement, par la voix du premier prêtre qu’il rencontre. En matière de doctrine, il a foi à la parole de tout prêtre. Mais quelle est-elle ? où est-elle cette « parole » de l’Église, dans laquelle croient les personnes dont vous parlez ? Quand exercent-elles leur croyance ? Bien loin que tous les anglicans s’accordent ensemble sur la foi, n’est-ce pas un fait incontestable que ce que l’un affirme, l’autre le nie ? Ainsi, un anglican, alors même qu’il le voudrait, ne peut avoir foi dans ses ministres, et nécessairement, bon gré mal gré, il fait un choix parmi eux. Comment donc la foi a-t-elle place dans la religion d’un anglican ? — Eh bien, répondit Charles, je vous assure, monsieur, que j’ai vu beaucoup de personnes (et, si vous connaissiez l’Église d’Angleterre comme moi, il ne serait pas nécessaire de vous le dire) qui, d’après la science qu’elles possèdent des Évangiles, ont une conviction absolue et le sentiment intime de la réalité des faits sacrés qui y sont contenus. Appelez cette conviction la foi, ou donnez-lui un autre nom, il n’en est pas moins vrai qu’elle est assez puissante pour influencer toute leur vie, régler leur cœur et diriger leur conduite aussi bien que leur imagination. Je ne puis croire que ces personnes soient déshéritées de la faveur de Dieu, cependant, d’après vous, elles n’ont pas la foi. — Pensez-vous que ces personnes croient et pratiquent tout ce qui leur est rapporté comme étant dans l’Écriture ? demanda le prêtre. — Sans doute, répondit Charles, autant qu’un homme puisse en juger. — Alors, peut-être, pratiquent-elles la vertu de foi. S’il y a des passages de l’Écriture auxquels elles demeurent insensibles, comme par rapport aux Sacrements, à la Pénitence, à l’Extrême-Onction, au siége de Pierre, je devrais charitablement penser que ces passages n’ont jamais été offerts ni développés à leur esprit et à leur conscience ; de même qu’il peut arriver qu’une bulle du Pape reste inconnue pendant quelque temps à une contrée lointaine de l’Église. Elles peuvent être dans une ignorance involontaire[75]. Cependant je crains qu’en prenant la nation en masse, il ne s’en trouve bien peu de ce genre. » Charles répliqua que cette réponse ne résolvait pas pleinement la difficulté. La foi, dans la position de ces personnes, n’est pas du moins la foi dans la parole de l’Église. Son compagnon de voyage ne voulut pas en convenir, il dit que ces personnes reçoivent l’Écriture Sainte sur le témoignage de l’Église, et qu’au moins elles croient la parole de Dieu et ce qui s’ensuit.

« C’est pour moi un grand mystère, reprit Charles, que le retour à la vraie foi de tout le peuple anglais, en tant que nation. Les preuves en faveur de la foi sont-elles assez évidentes ? » Son nouvel ami parut surpris et assez peu satisfait. « Sans doute, répondit-il. En fait, un homme peut avoir plus de preuves pour croire à la mission divine de l’Église qu’il n’en a pour croire à la divinité des quatre Évangiles. Si donc, il croit déjà à ces livres sacrés, pourquoi ne croirait-il pas à l’Église ? — Mais la croyance aux Évangiles est une croyance traditionnelle, répliqua Charles ; cela fait toute la différence. Je ne vois pas comment une nation telle que l’Angleterre, qui a perdu la foi, peut jamais la recouvrer ; car, en matière de conversion, la Providence n’a généralement visité que des nations simples et barbares. — Les convertis du peuple romain formaient, je suppose, une grande exception. — Néanmoins, cela me paraît une immense difficulté. Je ne vois pas comment, lorsque l’édifice dogmatique a été renversé, on peut le rebâtir de nouveau. Il me semble qu’il y a dans la Révolution française de Carlyle un passage qui va à notre sujet. L’auteur déplore la folie des hommes qui détruisaient ce qu’ils ne pouvaient rétablir, ce qui demanderait des siècles et une combinaison de circonstances heureuses pour se réédifier, en un mot, un symbole extérieur reçu de tous. Je ne nie pas, Dieu m’en préserve ! l’objectivité de la Révélation, ni ce dicton, que la foi est une espèce d’illusion heureuse et utile ; mais, vraiment, l’évidence de la doctrine révélée est tellement établie sur des probabilités que je ne vois pas ce qui doit l’introduire dans une société civilisée, où la raison a été cultivée au plus haut point, et où la discussion est la pierre de touche de la vérité. Bien des hommes disent : « Oh ! que je voudrais avoir reçu une éducation catholique ! » mais, cette éducation, ils ne l’ont pas eue ; et ils se trouvent incapables de croire, malgré leur bon désir, parce que l’évidence n’est pas assez grande à leurs yeux pour soumettre leur raison. Qu’est-ce qui doit les faire croire ? » Depuis quelque temps son compagnon de voyage donnait des signes de déplaisir. Lorsque Charles s’arrêta, le prêtre se contenta de dire brièvement, mais avec calme : « Ce qui doit les faire croire ? la volonté, leur volonté. »

Reding hésitait. Le prêtre continua : « S’il y a assez de preuves pour croire à l’Écriture, et nous voyons, je le répète, que c’est ainsi, il y en a également plus qu’il ne faut pour croire à l’Église. L’évidence ne manque pas. Tout ce qu’elle réclame, c’est d’être présentée à l’esprit ou de s’y imprimer. Si, donc, la croyance ne suit pas, la faute en est à la volonté. — Eh bien, dit Charles, je pense qu’il y a un sentiment général parmi les anglicans instruits, que les droits de l’Église Romaine ne reposent pas sur une base suffisamment intellectuelle ; que les preuves, ou notes, étaient assez bonnes pour un siècle grossier, mais non pas pour le siècle des lumières. C’est ce qui me fait désespérer du progrès du Catholicisme. » Son compagnon le regarda avec curiosité, et lui dit tranquillement : « Sachez-le, il y a assez d’évidence pour une conviction morale que l’Église Catholique ou Romaine, et nulle autre, est la voix de Dieu. — Voulez-vous dire, reprit Charles, dont le cœur battait avec violence, qu’avant la conversion un homme ne peut arriver à une conviction présente, inébranlable, actuelle de cette vérité ? — Je ne sais, répondit le prêtre ; mais, au moins, il peut avoir une certitude morale habituelle, c’est-à-dire une conviction et une seule, une conviction ferme, sans rivale, ou même sans doute raisonnable, qui se présente à lui dans ses heures de solitude alors qu’il est le plus calme : et qui, dans le tumulte du monde, lui apparaît, de temps en temps, comme à travers des nuages ; une conviction ainsi formulée : « L’Église Catholique Romaine est la seule et unique voix de Dieu, le seul et unique chemin du salut. » — Alors vous pensez, dit Charles avec une émotion croissante, que cet homme n’est pas obligé d’attendre de plus éclatantes lumières ? — Il n’en aura pas, il ne peut en attendre d’autres avant sa conversion. La certitude, dans son sens le plus élevé, est la récompense de ceux qui, par un acte de leur volonté, embrassent la vérité, lorsque la nature recule lâchement. Il faut se hasarder. La foi est une chance à courir avant qu’on soit catholique ; c’est une grâce ensuite. On s’approche de l’Église par la voie de la raison, on y vit dans la lumière de l’Esprit. »

Charles exprima la crainte que bien des hommes excellents et fort instruits ne fussent tentés de trouver en défaut l’évidence du Catholicisme et de cesser toutes recherches, sur ce prétexte qu’il y a des arguments de part et d’autre. « Ce n’est pas une certaine catégorie d’hommes, répondit le prêtre, ce sont tous les Anglais qui donnent dans ce fâcheux travers. Les Anglais sont heureusement doués sous bien des rapports, mais ils n’ont pas la foi. D’autres nations, qui leur sont inférieures à beaucoup d’égards, ont cette foi. Cependant rien ne peut la remplacer : ni le sentiment de la beauté, de la majesté, ou de l’antiquité du Catholicisme ; ni l’appréciation de sa miséricorde envers les pécheurs ; ni l’admiration pour les martyrs ; ni l’estime pour les anciens Pères et pour leurs écrits. Quelques individus peuvent avoir des mœurs douces et aimables, ou un esprit de droiture qui mérite notre respect ; cependant, jusqu’à ce qu’ils aient la foi, ils n’ont pas de fondement, et leur édifice s’écroulera. Ils ne seront pas bénis, ils ne feront rien en matière religieuse, jusqu’à ce qu’ils commencent à croire sans réserve à la parole de Dieu, quelle qu’elle soit ; jusqu’à ce qu’ils se renoncent eux-mêmes ; jusqu’à ce qu’ils cessent de faire de quelqu’une de leurs idées leur propre symbole ; jusqu’à ce qu’ils obligent leur volonté à perfectionner ce qui pour leur raison peut être suffisant, mais reste néanmoins incomplet. Et lorsqu’ils reconnaîtront cette lacune en eux, et qu’ils tâcheront d’y remédier, alors ils verront beaucoup plus loin, ils seront bientôt sur la route du Catholicisme. »

Dans tout cela, il n’y avait rien de bien nouveau pour Charles ; mais il était heureux de l’apprendre de la bouche d’un autre, et surtout d’un prêtre. Il avait donc trouvé de la sympathie et une autorité : il se sentit rendu à lui-même. La conversation s’arrêta. Un moment après, il confia à son nouvel ami le motif qui le conduisait à Londres. Cette déclaration, après ce que Charles avait déjà dit, ne pouvait beaucoup surprendre son compagnon de voyage. Celui-ci connaissait le supérieur de San Michaele, et donnant sa carte à Reding, il y écrivit quelques paroles pour lui servir d’introduction auprès du bon père. Cependant ils avaient atteint Paddington, et avant que le convoi fût complétement arrêté, le prêtre, ayant pris son sac de nuit de dessous son siége et s’étant enveloppé d’un manteau, était sorti de voiture et s’éloignait d’un pas rapide.

CHAPITRE VII. Deux irvingites, une plymouthiste et un néo-juif assiégeant une pauvre chambre.

Charles désirait naturellement accomplir son importante démarche avec tout le calme possible ; et il avait pris, à son avis du moins, les mesures les plus convenables pour atteindre ce but. Mais de semblables combinaisons tournent souvent d’une manière bien différente de ce que l’on avait espéré. C’est ce qui arriva à notre jeune ami.

Le couvent dès Passionnistes était situé à l’est de Londres ; jusque là, c’était bien. Or, Charles connaissait dans le voisinage un honnête éditeur de publications religieuses avec lequel son père avait eu des relations, et il lui avait écrit pour retenir une chambre dans sa maison. Il voulait y passer le peu de jours qu’il croyait devoir lui suffire pour préparer sa réception. Ce qui lui adviendrait ensuite, il le laissait à la sagesse de ceux entre les mains desquels il allait se trouver. C’était le mercredi ; il comptait avoir deux jours pour se disposer à la confession et se présenter ensuite à ceux qui devaient recevoir son abjuration. Le meilleur plan eût été de se rendre directement à la maison des religieux, où sans doute les bons Pères, en le logeant, l’auraient mis à l’abri de toute importunité, et lui auraient donné les avis les plus sages sur ce qu’il avait à faire. Mais nous devons lui pardonner si, en accomplissant un si grand acte, il aime à le faire à sa façon, et nous ne devons pas être sévères à son égard, quoiqu’il n’ait pas choisi la meilleure voie.

En arrivant à sa destination, Charles vit au maintien de son hôte que non-seulement sa venue était attendue, mais qu’on en comprenait aussi le motif. Probablement l’article de la Gazette d’Oxford avait été copié par les journaux de Londres. Autre contre-temps, qui ne servit pas peu à augmenter désagréablement sa surprise. En se rendant à sa chambre, il vit que le digne libraire avait un cabinet de lecture attenant à sa boutique, voisinage bien plus dangereux pour sa retraite qu’une salle de café. Il ne fut cependant pas obligé de se mêler aux différentes sociétés qui paraissaient fréquenter ce lieu, et il résolut autant que possible de ne pas sortir de sa chambre. Le reste de la journée, il l’employa à écrire à ses amis. Sa conversation du matin l’avait tranquillisé. Il se coucha calme et heureux, dormit profondément, se leva tard, et, dispos d’esprit et de corps, il tourna ses pensées vers les devoirs sérieux de la journée.

Le déjeuner fini, il consacra un temps assez long à des exercices pieux ; puis, ouvrant son pupitre, il se mit au travail. Il commençait à peine, lorsque se présenta le propriétaire de la maison, lequel, après beaucoup d’excuses sur son importunité, et des protestations qu’il ne voulait pas être indiscret, s’aventura à demander si M. Reding était catholique. La question lui avait été posée à lui-même, et il pensait qu’il pouvait solliciter une réponse de la personne la plus capable de fournir un renseignement authentique. Pour Charles, une pareille interruption était désagréable en soi, et embarrassante par la forme dans laquelle la demande avait été faite. Dire qu’il était sur le point de se faire catholique aurait été absurde ; aussi répondit-il négativement d’un ton bref. M. Mumford lui apprit ensuite que deux de ses amis désiraient s’entretenir quelques instants avec M. Reding. Charles ne pouvait faire d’objection à cette requête : il n’eût pas été compris ; et un moment après, on frappa à la porte de sa chambre[76].

« Entrez », dit-il, et deux individus se présentèrent, tous les deux lui paraissant inconnus. Cette circonstance fut pour lui une espèce de soulagement ; car des craintes vagues et des soupçons avaient commencé à traverser son esprit relativement aux visages qu’il allait voir. Le plus jeune des deux visiteurs, aux joues arrondies, au nez retroussé vers l’œil droit, et à la voix perçante, s’avança avec assurance ; il semblait espérer d’être reconnu. Charles se souvint de l’avoir vu jadis, mais en quel lieu, il ne pouvait se le rappeler. « Je crois vous avoir vu quelque part, dit-il. — Oui, monsieur Reding, répondit l’individu à qui ces paroles s’adressaient, vous devez vous souvenir de m’avoir vu au collége. — Ah ! je me souviens ; vous êtes Jack, le marmiton de Saint-Sauveur. — Précisément, monsieur. Je vins au collége lorsque le jeune Tom obtint la place de Dennis. » Et puis avec un signe de tête solennel, notre jeune interlocuteur ajouta : « Moi aussi, j’ai obtenu de l’avancement. — Il me le semble, Jack ; mais que faites-vous ? — Ah ! monsieur, répondit l’ancien marmiton, nous ne devons parler sur ce sujet qu’avec beaucoup de gravité. » Et il ajouta d’une voix complétement inarticulée, ses lèvres ne paraissant pas vouloir se réunir : « Monsieur, en ce moment, je suis presque un ange. — Quoi ! un ange ? s’écria Charles ; oh ! je sais ; il s’agit de quelque secte, des Sandemaniens. — Les Sandemaniens, reprit Jack, nous les avons en abomination. Ce sont des niveleurs ; ils apportent avec eux le désordre et toute espèce de mauvaises œuvres. — Pardon, mais il s’agit d’une secte, quoique je ne me rappelle pas laquelle. J’en ai entendu parler. Eh bien, dites-moi, Jack, qu’êtes-vous ? — Je suis, répondit Jack, comme s’il se fût confessé au tribunal du Propréteur, je suis membre de la sainte Église Catholique. — Bien, Jack, mais ce n’est pas assez clair. Nous en sommes tous, de cette Église ; tout le monde en dit autant. — Écoutez-moi jusqu’au bout, monsieur Reding, reprit Jack en agitant sa main ; écoutez-moi, monsieur, et puis frappez. Je vous le répète, je suis membre de la sainte Église Catholique qui se réunit à Huggermugger Lane. — Ah ! je vois ; c’est le nom que les « Dieux » vous donnent, mais que font les hommes ? — Les hommes, répondit Jack, sans comprendre toutefois l’allusion, les hommes nous appellent des Chrétiens, professant les opinions de feu le révérend Edward Irving, bachelier en théologie. — Maintenant je vous comprends très-bien : vous êtes des Irvingites ; je me rappelle. — Non, monsieur, pas des Irvingites ; nous n’acceptons aucun homme pour guide ; nous allons partout où nous mène l’Esprit ; nous avons renoncé au don des langues. Mais je dois vous présenter mon ami, qui est plus qu’un ange, ajouta-t-il avec modestie, qui possède plus que la parole des hommes et des anges, puisqu’il n’est rien moins qu’un apôtre. Monsieur Reding, voici le révérend Alexandre Highfly ; monsieur Highfly, M. Reding[77]. »

M. Highfly était un homme aux manières et à l’air distingués. Son langage était raffiné, et ses procédés délicats. Aussi Charles, en lui parlant, changea de ton tout de suite. Il venait, dit tout d’abord M. Highfly, trouver M. Reding par un sentiment de devoir ; et il n’y eut rien dans sa conversation qui ne s’accordât avec cette déclaration. Il lui exposa qu’il avait entendu dire que M. Reding n’était pas fixé sur ses vues religieuses, et il n’avait pas voulu perdre l’opportunité de rattacher un homme d’un aussi grand mérite à la cause à laquelle il s’était dévoué lui-même. « Je vois, répondit Charles en souriant, que je suis sur la place. — C’est le marché de Glaucus et de Diomède, répliqua M. Highfly, puisque je vous demande votre coopération. Je vous range dans la société des Apôtres. — Je me souviens, dit Charles. C’est un des caractères de votre corps, d’avoir un ordre d’Apôtres outre les évêques, les prêtres et les diacres. — Ou plutôt, reprit le gentleman, c’est notre trait spécialement caractéristique ; car nous admettons les ordres de l’Église d’Angleterre. Nous ne faisons que compléter le système de l’Église, en rétablissant le Collége des Apôtres. — Ce que je vous reprocherais, dit Charles, si j’étais porté le moins du monde à écouter vos réclamations, ce seraient les vues très-différentes que les différents membres de votre corps mettent en avant. — Il faut vous rappeler, reprit M. Highfly, que nous sommes sous un enseignement divin, et que la vérité n’est communiquée à l’Église que graduellement. Nous ne garantissons pas quelle sera demain notre croyance par celle que nous soutenons aujourd’hui. — Certainement, répliqua Charles, il m’a été dit par vos maîtres des choses que je dois regarder comme de simples opinions privées, quoiqu’elles me paraissaient avoir un plus haut caractère. — Je disais donc, reprit M. Highfly, qu’en ce moment nous rétablissons l’Apostolat des Gentils. L’Église d’Angleterre a des évêques, des prêtres et des diacres, mais l’Église, d’après l’Écriture, à davantage : il est clair qu’elle doit avoir des Apôtres. Or, d’après ce livre divin les Apôtres exerçaient la suprême autorité, et les trois ordres anglicans leur étaient inférieurs. — Je suis disposé à être d’accord avec vous sur ce point, dit Charles. — M. Highfly parut surpris et satisfait. — Nous ramenons l’Église, ajouta-t-il, à un état plus conforme à l’Écriture. Peut-être alors, pouvons-nous compter sur votre coopération pour ce but ? Nous ne vous demandons pas de vous séparer de l’Établissement, mais de reconnaître l’autorité apostolique, à laquelle tous doivent se soumettre. — Mais cela ne vous frappe-t-il pas, monsieur Highfly, repartit Charles, qu’il existe un corps de Chrétiens, et très-important certes, qui maintient avec vous, et, qui plus est, a toujours parfaitement conservé cette vraie succession apostolique dans l’Église ; un corps, veux-je dire, qui croit que, outre l’épiscopat, il y a un rang plus élevé que cette dignité, et auquel il donne le nom d’Apostolat ? — Au contraire, répondit M. Highfly, je pense que nous rétablissons ce qui est resté comme mort depuis le temps de saint Paul. Bien plus, je dirai que c’est un ordre qui n’a jamais été en vigueur, quoiqu’il fut dans les desseins du Christ dès le commencement. Vous voudrez bien vous rappeler que les Apôtres étaient juifs ; mais il n’y a jamais eu d’Apostolat des Gentils. Saint Paul, il est vrai, était Apôtre des Gentils, mais le dessein providentiel commencé en lui a été interrompu jusqu’à ce jour. Il s’en alla à Jérusalem contre l’avis solennel de l’Esprit. Maintenant, nous arrivons, nous, pour compléter cette œuvre de l’Esprit qui avait été arrêtée par l’inadvertance du premier Apôtre. »

Jack intervint dans la controverse : « Je serais très-heureux, dit-il, de savoir quelle communion religieuse, outre la nôtre, a, selon M. Reding, toujours maintenu la succession des Apôtres comme une chose distincte de l’Épiscopat. — Il est évident, répondit Charles, que je veux parler des Catholiques. La Papauté est le véritable Apostolat ; le Pape est le successeur des Apôtres, particulièrement de saint Pierre. — Nous sommes très-bien disposés envers les Catholiques Romains, reprit M. Highfly avec un peu d’hésitation. Nous avons adopté une grande partie de leur rituel ; mais nous ne pensons pas que nous leur ressemblons en ce qui est notre principe, caractéristique et fondamental. — Permettez-moi de vous dire, monsieur Highfly, répliqua Charles, que c’est une raison pour tout Irvingite (je veux dire pour tout homme qui partage vos convictions) de se faire catholique. Votre propre sens religieux vous a appris qu’il doit y avoir un Apostolat dans l’Église. Vous reconnaissez que l’autorité des Apôtres n’était pas temporaire, mais essentielle et fondamentale. Quelle était cette autorité, c’est ce que nous voyons dans la conduite de saint Paul envers saint Thimothée. Il l’établit sur le siége d’Éphèse, il lui confia une charge et, dans le fait, il était son surveillant ou évêque. Saint Paul avait le soin de toutes les Églises. Or, tel est précisément le pouvoir que le Pape réclame, qu’il a toujours réclamé, et qu’il a, d’ailleurs, revendiqué comme étant le successeur des Apôtres, quoique les Évêques puissent l’être aussi, mais dans un sens plus général[78]. C’est pourquoi les Catholiques l’appellent le Vicaire du Christ, l’Évêque des Évêques, et lui donnent d’autres noms analogues. Je pense, en outre, qu’ils le considèrent d’une manière spéciale, comme l’unique pasteur ou gouverneur de l’Église, la source de la juridiction, le juge des controverses et le centre de l’unité, parce qu’il a les pouvoirs des Apôtres, et particulièrement ceux de saint Pierre. » M. Highfly garda le silence. « Ne pensez-vous pas, dès lors, continua Charles, que, avant de venir me convertir, vous devriez vous rattacher d’abord à l’Église Catholique ? Au moins, vous me présenteriez votre doctrine avec plus d’autorité, si vous veniez à moi comme un de ses membres. Je vous avouerai même franchement qu’il vous serait plus facile de me convertir au Catholicisme qu’à votre opinion actuelle. » Jack jeta un coup d’œil à M. Highfly, comme s’il avait attendu une réplique décisive à ce qui était pour lui un nouveau point de vue ; mais M. Highfly fut d’un avis différent : « Eh bien, monsieur, dit celui-ci, je ne vois pas quel bien résulterait d’une entrevue plus longue. Votre dernière remarque, toutefois, me conduit à vous faire observer que le prosélytisme n’était pas l’objet de notre visite. Nous nous proposions seulement de vous informer qu’une grande œuvre se forme, afin d’appeler votre attention de ce côté-là, et pour vous inviter à y coopérer. Nous ne faisons pas de controverse. Nous ne désirions que vous donner notre témoignage, et puis laisser la matière à vos réflexions. Je crois, par conséquent, qu’il n’est pas nécessaire d’abuser plus longtemps de vos moments précieux. » Ce disant, il se leva ainsi que Jack, et tout en faisant force gracieux saluts et sourires, auxquels Charles répondit de son mieux, les deux visiteurs gagnèrent la porte.

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