DEUXIÈME PARTIE.
Fulcran Segondy translation
CHAPITRE PREMIER. Les partis politiques.
A quatre milles environ d’Oxford, sur le penchant d’un coteau long et escarpé, se trouve un village fortement boisé qui donne sur les forêts du Berkshire, et d’où l’œil peut jouir d’une belle vue de la ville aux nombreuses tours[57]. Sur le large sommet de ce coteau s’étendait autrefois un bois de châtaigniers ; aujourd’hui, il est couvert de racines d’arbres, de genêts et d’un doux gazon. En dessous se voit du sable rouge qui contraste avec la verdure et en fait ressortir davantage l’éclat. La pluie n’y séjourne pas longtemps, de sorte que la promenade y est toujours possible. On y respire également un air frais et salutaire, bien différent de l’atmosphère lourde de l’Université, qui se trouve plus bas. Le genêt était encore en fleur, à la fin du mois de juin, lorsque Reding et Sheffield fixèrent leur séjour à l’extrémité de ce village, dans une petite chaumière, si bien cachée par les arbres et tellement environnée de prairies, qu’il eût été difficile à un étranger de la découvrir. C’est dans ce lieu qu’ils voulaient passer leurs dernières vacances, avant de se présenter pour leur examen.
Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis la grande infortune de Charles, et le temps n’avait pas été inutilement employé par nos deux amis. Ils avaient étudié avec beaucoup de persévérance. Sheffield avait même obtenu le prix de poésie latine. Charles, de son côté, avait fait taire ses perplexités religieuses. Naturellement, il connaissait un plus grand nombre de personnes de tous les partis, il connaissait mieux leurs principes et leurs caractères ; mais il ne s’appesantissait sur rien ; il n’essayait pas de déterminer la valeur ou les difficultés de telle ou telle question. Il prenait les choses comme elles venaient, et, tout en s’appliquant à ses études, il profitait avec reconnaissance des priviléges religieux que lui offrait le système du collége. Une année environ lui restait avant son examen, et comme sa mère et ses sœurs n’avaient pas encore arrangé leurs plans, allant d’un ami chez l’autre, il avait accédé à une proposition que lui avait faite Sheffield de prendre un tuteur pendant les vacances et de chercher un site pour étudier dans le voisinage d’Oxford. Ils avaient tous les deux beaucoup de motifs d’espérer les plus grands honneurs que décerne l’Université : c’étaient des jeunes gens pleins de savoir et d’intelligence ; ils avaient étudié avec suite, et avaient eu l’avantage d’assister à des cours excellents.
Le flanc de la colline forme une large et longue excavation ou amphithéâtre sur un des côtés du village d’Horsley. Les deux points extrêmes peuvent se trouver à un demi-mille en ligne directe ; mais la distance est plus grande quand on suit le sentier qui serpente sur la crête, à travers le gazon et la bruyère. Leur tuteur n’avait pu trouver un logement dans le village, et tandis que les deux jeunes gens demeuraient à une extrémité de l’endroit que nous avons décrit, M. Carlton, à peine leur aîné de trois ans, s’était établi dans une ferme à l’extrémité opposée. La ferme, d’ailleurs, lui convenait davantage ; elle le rapprochait d’un hameau qu’il avait à desservir pendant les vacances.
Une après-midi, nos deux étudiants étaient couchés sur l’herbe, attendant l’heure du dîner et considérant leur ami qui venait à leur rencontre : un petit volume classique était dans leurs mains. « Je ne crois pas, disait Reding à Sheffield, que vous avez pour Carlton la même estime que moi. Je le trouve si attrayant, d’un caractère si uniforme, si aimable, si bienveillant ! Je ne connais personne qui plus que lui ait le talent de rapprocher les cœurs, de leur inspirer de la confiance et d’éveiller en eux des sentiments d’amitié réciproque. — Vous vous trompez, répondit Sheffield, si vous croyez que je ne l’estime pas et que je ne l’aime point ; il est impossible de ne pas l’aimer. Mais ce n’est pas l’homme qui pourrait avoir de l’influence sur moi. — Il est trop anglican pour vous, reprit Charles. — Pas du tout, si ce n’est d’une façon indirecte. Le reproche que je lui fais, c’est que tout en ayant beaucoup de pensées remarquables, beaucoup de pensées profondes en détail, il soit complétement incapable de saisir les liens qui les unissent entre elles et d’en tirer des conséquences. Il ne voit jamais une vérité à moins qu’il ne la touche du doigt. Il est toujours à chercher, à tâtonner, et, comme au jeu de cache-cache, il brûle constamment sans rien découvrir. Au reste, je sais qu’il y a des milliers de personnes qui ne voient pas un pouce au delà de leur nez, et qui digèrent parfaitement des contradictions. Mais Carlton est vraiment un homme d’intelligence ; ce n’est pas un penseur ordinaire, et c’est ce qui m’agace. Je sais que j’écris d’une manière obscure et que souvent je ne dispose pas dans un ordre convenable la suite de mes idées ; mais si je fais un travail pour lui, on peut être sûr qu’il laissera de côté la pensée ou le trait que je prise le plus, sur lequel repose toute l’argumentation, qui lie toutes les parties ensemble, et puis, il viendra me dire froidement : C’est extravagant, ou c’est cherché ; ne voyant pas qu’en effaçant ce trait il fait une absurdité du reste. C’est un homme à enlever à un arceau sa clef de voûte, et à bâtir ensuite tranquillement sa maison dessus. — Ah ! vous voilà revenu encore à votre ancienne faiblesse : un désir immodéré de vues positives. Pour moi, ce que j’aime dans Carlton, c’est son calme ; disant toujours assez, jamais trop ; jamais ne vous importunant, ne vous surchargeant jamais de questions ; toujours pratique, jamais dans les nuages. Gardez-moi d’un homme à vues, je ne saurais vivre une semaine avec lui (j’excepte toujours les personnes présentes). — Si vous considérez avec quelle ardeur j’ai étudié, et combien peu j’ai parlé cette année-ci, votre reproche est sévère, Charles. N’ai-je pas été l’un des seize élèves du vieux Thruston, les vacances passées ? Le brave homme ! Tout en nous attelant aux Moralistes et à Agamemnon, il nous donnait de gros dîners et fumait son cigare avec nous. Il sait ses livres par cœur, peut répéter ses pièces au rebours, et connaît à un gramme près ce que pèse Aristote ; mais quant à la synthèse, aux idées, à la poésie, oh ! c’était désolant ; on n’y sentait que ténèbres. — Et sur quatre mois, repartit Charles, vous y êtes resté six semaines, Sheffield. »
Carlton venait de les rejoindre, et après les salutations réciproques il s’assit avec eux sur l’herbe. « Reding et moi, dit Sheffield, nous débattions si Nicias était un homme de parti. — Naturellement, reprit Carlton, vous avez d’abord défini vos termes. — Eh bien, répondit Sheffield, j’entends par un homme de parti celui qui non-seulement appartient à un parti, mais qui en a l’animus. Nicias ne créa pas un parti, il le trouva formé ; il se trouva à la tête de ce parti. Nicias n’était pas plus homme de parti qu’un prince qui est né souverain de ses États. — Je partage votre idée, reprit Carlton ; toutefois, je voudrais savoir ce que c’est qu’un parti, et ce que c’est qu’un homme de parti. — Un parti, répondit Sheffield, est simplement un corps extra-constitutionnel ou extra-légal. — L’action d’un parti, ajouta Charles, est l’exercice d’une influence à la place de la loi. — Mais, Reding, en supposant qu’il n’y ait pas de loi existante là où l’influence s’exerce ? demanda Carlton. » Charles avait à s’expliquer : « Certainement, dit-il, l’État n’a pas fait de lois pour tous les cas possibles. — Par exemple, continua Carlton, un premier ministre, ainsi l’ai-je compris, n’est pas reconnu dans la constitution ; il exerce son influence en dehors de la loi, mais non pas, conséquemment, contre aucune loi existante ; et il serait absurde de parler de lui comme d’un homme de parti. — Les partis parlementaires sont également reconnus chez nous, quoique extra-constitutionnels, dit Sheffield. Nous les appelons des partis ; mais qui voudrait appeler le duc de Devonshire ou lord John Russell un homme de parti, dans le mauvais sens du mot ? — Il me semble, reprit Carlton, que la formation d’un parti est simplement le retour au mode primitif de la formation de la société. Rappelez-vous Déjocès ; il forma un parti ; il obtint de l’influence ; et il jeta les fondements de l’ordre social. — La loi commence certainement par une influence, dit Reding ; car elle présuppose un législateur ; puis elle se substitue à cette influence. A partir de ce moment, l’exercice de l’influence est un signe de parti. — Vous parlez d’une manière trop large, comme vous venez de le reconnaître vous-même, reprit Carlton, vous devriez dire que la loi commence par se substituer à l’influence et que, à proportion qu’elle s’y substitue, l’exercice de l’influence implique l’action d’un parti. Par exemple, la couronne n’a-t-elle pas une influence personnelle immense ? Nous parlons du parti de la cour ; cependant ce parti n’entre pas en conflit avec la loi, il est établi pour concilier le peuple à celle-ci. — Mais il est reconnu par la loi et par la constitution, comme le fut la dictature, fit observer Charles. — Eh bien, prenez l’influence du clergé, reprit Carlton ; nous faisons grand cas de cette influence comme principe supplémentaire à la loi et comme lui prêtant un appui ; pourtant ce principe n’a pas été créé ni défini par la loi. La loi ne reconnaît pas, dans chaque paroisse, le personnage qu’un écrivain appelle, avec justesse, un « gentleman résident ». L’influence, dès lors, à la place de la loi, n’est pas nécessairement l’action d’un parti. — De même, dit Sheffield, le caractère national est une influence distincte de la loi, selon cet aphorisme : Quid leges sine moribus ? — La loi, reprit Carlton, ne se forme et ne s’étend que graduellement. Or, donc, tant qu’il n’y a pas de loi, il y a le règne de l’influence ; il y a un parti sans qu’il y ait nécessairement ce qu’on appelle l’action d’un parti. Ceci est la justification des whigs et des tories, au temps présent. Ils suppléent, comme le dit Aristote traitant d’une autre matière, au défaut de la loi. — Charles Ier exerça une influence royale, Walpole une influence ministérielle ; mais l’influence, et non la loi, était le principe d’action dans les deux circonstances. L’objet et les moyens pouvaient être mauvais, mais la marche elle-même ne pouvait être appelée l’action d’un parti. — Vous voudriez donc justifier, répliqua Charles, les associations et les sociétés qui existaient, par exemple, à Athènes, non pas dans le cas où « elles se faisaient justice à elles-mêmes », comme on dit, mais dans celui où il n’y avait pas d’autorité établie pour faire justice. C’était un retour au précédent de Déjocès. — Manzoni, dit Sheffield, nous fournit un exemple frappant de la chose, au commencement de ses Promessi sposi, lorsqu’il fait voir qu’au XVIe siècle la protection due au faible par la loi ne se trouvait presque exclusivement que dans les factions et les compagnies. Je ne puis me rappeler les faits en particulier, mais il montre le clergé occupé à étendre ses immunités, la noblesse ses priviléges, l’armée ses exemptions, les commerçants et les artisans leurs corporations. Les juristes eux-mêmes ainsi que les médecins formaient un corps à part. »
« Ainsi, reprit Carlton, les constitutions ont été moulées et perfectionnées graduellement par des corps extra-constitutionnels, soit qu’ils se réunissent sous la protection de la loi, soit qu’ils fussent remplacés par une disposition sage de la loi relative au but qu’ils se proposaient. Au moyen âge, l’Église était un immense corps extra-constitutionnel. Les rois germains et anglo-normands voulurent soumettre son action à la loi ; les parlements modernes l’ont remplacée par celle-ci. A cette époque, l’État revendiquait le droit des investitures ; aujourd’hui, l’État marie, enregistre, régit les pauvres, exerce la juridiction ecclésiastique à la place de l’Église. — Cette manière de voir fait de la Réforme ou de la Révolution un véritable ostracisme, dit Sheffield ; il y a une lutte d’influence contre influence, et l’un des combattants finit tôt ou tard par se débarrasser de l’autre. Ni la loi ni la Constitution ne sont mises en question, mais la volonté du peuple ou de la cour rejette soit l’individu trop privilégié, soit le monarque, soit la religion. Ce qui n’est pas sous la loi n’a rien à faire avec la loi, et n’a pas le droit d’invoquer son intervention. — Une pensée m’a frappé quelquefois, dit Charles, elle s’accorde avec ce que vous avez dit. Dans la seconde moitié du siècle dernier, il s’est formé graduellement dans l’État un parti populaire qui tend aujourd’hui à se faire reconnaître comme constitutionnel, ou qui déjà est ainsi reconnu. Mon père n’a jamais pu souffrir les journaux (je veux dire leur système) ; il soutenait que c’était un nouveau pouvoir dans l’État. Certes, je ne veux pas défendre ce qu’il condamnait : un tas de vilaines choses, des principes funestes, l’arrogance et la tyrannie des rédacteurs, mais je contrôle le sujet par l’application de votre théorie. La grande masse du peuple est imparfaitement représentée dans le Parlement ; la Chambre des Communes n’est pas sa voix, mais la voix de quelques grands intérêts. En conséquence, la Presse vient pour faire ce que la Constitution n’a pas fait, pour former le peuple en une vaste association de protection mutuelle. Et cela a lieu en vertu du même droit dont usa Déjocès pour réunir le peuple autour de lui, cette association ne vient pas empiéter sur le domaine de la loi, elle bâtit sur un terrain auquel la Constitution n’a pas pourvu. Elle tend, dès lors, à être ultérieurement reconnue par la Constitution.
— Il y a, reprit Carlton, un autre phénomène remarquable du même genre qui se développe en ce moment ; je veux dire, l’influence de l’agitation. Je ne suis pas assez homme politique pour en parler en bien ou en mal ; notre instinct naturel s’oppose à cette influence ; mais elle peut être nécessaire. Cependant l’agitation parvient chaque jour à se faire accepter comme l’instrument légitime par lequel les masses manifestent leurs désirs et en assurent l’accomplissement. De même qu’un bill passe au Parlement, après des lectures, des discussions, des discours, des votes et autres choses semblables ; de même la marche par laquelle un acte de la volonté populaire devient loi est une longue agitation qui se traduit par des pétitions nombreuses, et qui, antérieure à l’action parlementaire, se développe avec elle. Le premier exemple de ce genre a eu lieu, il y a environ cinquante ou soixante ans, lorsque… Holà ! qui est-ce qui galope ainsi vers nous ? — Tiens, c’est le vieux Vincent, dit Sheffield. — Il vient juste à temps pour dîner, reprit Charles. — Comment allez-vous, Carlton ? s’écria Vincent : comment vous portez-vous, monsieur Sheffield ? Monsieur Reding, votre santé est-elle bonne ? Vous justifiez toujours votre nom[58], je suppose ; je vous ai connu, en tout temps, homme d’étude. Quant à moi, continua-t-il, je suis à cette heure un homme disposé à manger, et je viens pour dîner avec vous, si vous me le permettez. Avez-vous une place pour mon cheval ? » Il y avait tout auprès l’écurie d’une ferme. Charles y conduisit le cheval, et le cavalier, sans aucun retard, à cause de l’heure avancée, entra dans le cottage pour faire une courte toilette.
CHAPITRE II. Les partis religieux.
Quelques instants après, ils étaient tous à table dans un petit salon qui était la pièce omnibus du cottage. Nos deux étudiants n’avaient pas toute la maison à leur service, quoiqu’elle ne fût pas bien grande ; elle servait aussi d’habitation à un jardinier, qui portait ses légumes au marché d’Oxford et dont la femme faisait, comme on dit, le ménage de ses locataires.
Le dîner était en rapport avec l’appartement, l’appartement avec le dîner. La table de travail avait été débarrassée à la hâte pour mettre la nappe, qui n’était pas d’une blancheur irréprochable ; et sur une seconde table, la seule qui restât, s’étalait un grand luxe d’assiettes, de couteaux et de fourchettes au milieu de livres de toute espèce, in-octavo et in-douze, reliés et brochés, qui se dressaient, rangés en piles, ou étaient jetés çà et là en désordre. Les autres ornements dudit meuble étaient un encrier, quelques mains de papier grand format, un chapeau de paille, une montre d’or, une brosse à habits, quelques bouteilles de gingerbeer, une paire de gants, un porte-cigares, une cravate, un chausse-pied, une petite ardoise, un grand couteau à fermoir, un marteau et un joli pupitre marqueté.
« J’aime ces courses dans la campagne, dit Vincent dès qu’ils furent à table ; la campagne n’a plus d’effet sur moi lorsque je l’habite comme vous faites ; mais je la trouve délicieuse comme excitant. Visitez-la ; ne l’habitez point, si vous voulez en jouir. L’air de la campagne est un stimulant. Les stimulants, monsieur Reding, doivent se prendre avec modération. Vous, vous êtes du parti de la campagne ; moi, je ne suis d’aucun parti. Je vais ici, là, comme l’abeille ; je goûte de chaque objet, je ne m’arrête à aucun. » Sheffield lui fit observer que de cette manière il appartenait plutôt à tous les partis qu’à aucun. « C’est impossible, répliqua Vincent ; je soutiens que c’est entièrement impossible. On ne peut être à la fois de deux partis. Croyez-le bien ; il serait aussi facile de se trouver simultanément en deux endroits. Être uni à deux, c’est n’être uni à aucun. Tenez-le pour certain, mon jeune ami, les principes antagonistes se corrigent les uns les autres. C’est un morceau de philosophie dont vous me saurez gré un jour, quand vous serez plus âgé. — J’ai entendu rapporter, reprit Sheffield, un fait remarquable qui a lieu en Amérique, et qui confirme évidemment ce que vous dites, monsieur. Aux États-Unis les professeurs sont parfois de deux ou trois religions en même temps, suivant qu’on les considère historiquement, personnellement ou officiellement. De cette manière, peut-être arrivent-ils au juste-milieu. » Vincent provoquait souvent le rire chez les autres, mais il ne comprenait pas lui-même la plaisanterie, et il ne pouvait jamais voir la différence entre l’ironie et le sérieux. Il ne sut donc que répondre. Charles vint à son secours. « Avant le dîner, dit-il, nous nous amusions à développer une question que vous regarderez, je le crains, comme un grand paradoxe. Nous soutenions que les partis sont des choses bonnes, ou plutôt nécessaires. — Vous ne me rendez pas justice, répondit Vincent, si vous croyez que telle est ma pensée. Je partage en deux vos paroles : Les partis ne sont pas choses bonnes, mais choses nécessaires ; ils ressemblent aux limaçons ; je ne leur envie pas leurs étroites coquilles ; je n’essaierai pas de m’y loger. — Vous voulez dire, reprit Carlton, que les partis font notre sale besogne ; ils sont nos bêtes de somme ; nous ne pourrions avancer sans eux, mais nous n’avons pas besoin de nous y identifier ; nous pouvons nous tenir à l’écart. — Cela, dit Sheffield, ressemble à la doctrine de ces dévots qui soutiennent que c’est un péché de se livrer à des occupations terrestres, quoiqu’elles soient nécessaires ; c’est aux méchants à s’y adonner et à travailler pour les élus. — Il y aura toujours assez de gens qui aimeront à s’enrôler sous le drapeau d’un parti sans qu’il soit nécessaire de le leur prescrire, répliqua Vincent ; notre affaire, à nous, c’est de les mettre à profit, de nous en servir, mais en même temps de nous tenir à distance. Je crois que tous les partis renferment du bon, seulement ils vont trop loin. Pour moi, je fais des emprunts à chacun en particulier, je coopère à tous en tant qu’ils sont dans le vrai, mais je ne vais pas au delà. Ainsi je tire le bien de tous, et je fais à tous du bien ; car je les favorise en ce que chacun a de vrai.
— M. Carlton va plus loin que vous, monsieur, reprit Sheffield. Il soutient que l’existence des partis n’est pas seulement nécessaire et utile, mais encore légitime. — M. Carlton n’est pas homme à soutenir des paradoxes, repartit Vincent. Je suppose qu’il ne voudrait pas défendre les opinions extrêmes qui, hélas ! existent chez nous en ce moment, et qui font tous les jours de nouveaux progrès. — Je parlais des partis politiques, reprit Carlton ; mais je suis disposé à étendre ma proposition aux partis religieux également. — Mais, mon brave Carlton, répliqua Vincent, l’Écriture condamne les partis religieux. — Certainement, je ne veux pas m’opposer à l’Écriture, répondit Carlton, et je parle sauf correction du livre sacré ; mais je soutiens que, lorsque, n’importe où, une Église ne décide pas certains points religieux, jusque là elle en laisse la décision aux individus ; et puisque vous ne pouvez espérer que tout le monde soit du même sentiment, vous devez vous attendre à des différences d’opinions. Or, l’expression de ces différentes opinions par les différentes personnes qui les soutiennent est ce qu’on appelle un parti. — M. Carlton s’est montré supérieur, monsieur, sur la thèse générale, avant le dîner, dit Sheffield ; et maintenait il tire la conséquence que toutes les fois qu’il y a des partis dans une Église, cette Église ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Ils sont le résultat logique du jugement privé ; et plus vous avez de personnes qui usent du jugement privé, plus vous avez de partis. Vous êtes donc réduit à cette alternative : Pas de tolérance, ou pas de partis ; et il vous faut admettre les partis, à moins de refuser la tolérance. — Sheffield exprime mes idées d’une manière plus forte que je ne le ferais, reprit Carlton ; mais j’admets assez ce qu’il dit. Prenez, par exemple, l’Église de Rome ; elle a décidé bien des points de théologie ; mais il y en a plusieurs qu’elle n’a pas résolus. Or, sur toutes les questions où il n’y a pas de décision ecclésiastique, il y a tout de suite un parti chez les Catholiques Romains ; la décision est-elle enfin portée, dès ce moment le parti cesse. De là la célèbre dispute des Dominicains et des Franciscains sur l’Immaculée Conception ; les deux ordres ont continué à controverser parce que l’autorité n’avait pas donné de décision dès le principe du débat ; d’autre part, au contraire, lorsque les Jésuites et les Jansénistes se disputaient sur la grâce, le Pape décida en faveur des premiers, et la controverse finit sur-le-champ. — Sans doute, répondit Vincent, mon bon et digne ami le révérend Charles Curlion, fellow de Leicester, et jadis lauréat au concours du prix Irlande, ne préfère pas l’Église de Rome à l’Église d’Angleterre ? » Carlton se mit à rire : « Vous ne me suspectez pas sur ce point, je pense, répondit-il. Tout ce que je dis, c’est que notre Église, d’après sa constitution, admet, approuve le jugement privé ; et que le jugement privé, tel qu’on l’applique, renferme nécessairement des partis. Dans l’Église de Rome, vous trouvez un mince jugement privé qui admet des partis occasionnels ou locaux ; mais le vaste jugement privé, qui est en usage chez nous, reconnaît les partis comme un élément même de l’Église. — Bien, bien, mon cher Carlton… » répliqua Vincent en fronçant le sourcil et en prenant un air d’importance, quoiqu’il n’eût rien de particulier à répondre. « Vous voulez dire, reprit Sheffield, si je vous comprends, que c’est un acte de sotte hypocrisie de secouer la tête et de faire de grands yeux à monsieur tel ou tel, parce qu’il est chef d’un parti religieux, tandis que nous rendons au Ciel des actions de grâces pour le bienfait de notre Église pure et réformée. La pureté, en effet, la réforme, l’apostolicité, la tolérance, toutes ces gloires, tous ces orgueils de l’Église d’Angleterre font de l’action des partis et de l’esprit de parti un second bienfait qui devrait également exciter notre reconnaissance. Les partis forment un de nos plus beaux ornements, monsieur Vincent. — Une opinion ou un argument ne perd rien entre vos mains, monsieur Sheffield, reprit Carlton ; mais ma pensée était simplement que les chefs de parti ne déshonorent pas l’Église, à moins que lord John Russell ou sir Robert Peel n’occupent un poste déshonorant dans l’État. — Mon jeune ami », dit Vincent, en achevant son mouton et en repoussant son assiette, « mes deux jeunes amis (vu que Carlton n’est guère plus âgé que Sheffield), puissiez-vous acquérir un peu plus de jugement. Lorsque vous aurez atteint mon âge (c’est-à-dire deux ou trois ans de plus que Carlton), vous apprendrez à mettre de la sobriété en toutes choses. Monsieur Reding, encore un verre de vin. Voyez cette pauvre enfant, comme elle chancelle sous son pouding de groseilles ! allez à son secours, monsieur Sheffield. La vieille femme fait mieux la cuisine que je ne m’y attendais. Comment votre viande de boucherie vous arrive-t-elle ici, Carlton ? J’avais envie de vous apporter un beau brochet que j’ai vu dans notre cuisine, mais je croyais que vous n’aviez pas les moyens de le faire cuire. »
Le dîner fini, la société se leva de table. On alla se promener dans la prairie. Un autre sujet fut entamé. « Willis de Saint-George n’était-il pas de vos amis, monsieur Reding ? » demanda Vincent. Charles tressaillit : « Je l’ai connu un peu… je l’ai vu plusieurs fois. — Vous savez qu’il nous a quittés, continua Vincent, et qu’il s’est uni à l’Église de Rome. On assure maintenant qu’il nous revient. — Triste histoire en tout cas, reprit Charles ; oui, très-triste, si ceci est vrai. — Vous voulez dire, repartit Vincent, en le reprenant comme s’il eût commis une erreur de paroles, vous voulez dire plutôt : dénoûment heureux ; la seule chose qui lui restât à faire. Vous savez qu’il a été sur le continent. Tous ceux qui ont du penchant à se faire papistes devraient faire ce voyage : Carlton, nous vous y enverrons bientôt. D’ici, les choses paraissent sous un jour favorable ; là, l’Église de Rome se voit sous son vrai jour. J’ai fait moi-même ce voyage, et je sais ce qu’il en est. Quel tas de mendiants dans les rues de Rome et de Naples ! Quelle saleté ! quelle misère ! Nulle propreté ; absence complète de comfort ; et puis, quelle superstition ! quel abus de la véritable gravité évangélique ! Ils se poussent, ils se battent pendant la messe ; ils bredouillent leurs prières avec la vitesse du railway ; ils adorent la Vierge comme une déesse ; et ils voient des miracles à tous les coins de rue. Leurs images sont épouvantables, et leur ignorance prodigieuse. Eh bien, Willis a vu toutes ces choses, et je tiens d’autorité sûre, dit-il mystérieusement, qu’il est entièrement dégoûté de toute cette boutique et qu’il revient à nous. — Est-il en ce moment en Angleterre ? demanda Charles. — On dit qu’il est dans le Devonshire auprès de sa mère, qui, vous le savez peut-être, est veuve, et à laquelle il a causé bien du chagrin. Pauvre sot, qui ne voulait pas suivre l’avis de têtes plus mûres que la sienne ! Un ami me l’envoya un jour ; mais je ne pus rien en obtenir. Je ne pouvais saisir ses arguments, ni lui les miens. L’entrevue n’eut aucun résultat. Il a voulu absolument tenter l’épreuve, et il en est puni. »
Il y eut un moment de silence ; puis Vincent ajouta : « Je suppose que Carlton pense que de telles perversions sont aussi nécessaires que les partis dans l’Église protestante pure ? — Je ne puis dire, Carlton, que vos paroles me satisfassent, reprit Charles, et je suis heureux d’avoir la sanction de M. Vincent. Si les partis politiques rendaient les hommes rebelles, tout parti politique serait dès lors inexcusable ; ainsi en est-il d’un parti religieux, s’il mène à l’apostasie. — Les Whigs, vous le savez, repartit Sheffield, furent accusés, dans la dernière guerre, d’être pour Bonaparte ; les accidents de ce genre ne peuvent atteindre les règles générales ni les coutumes établies. — Eh bien, malgré cela, reprit Charles, je ne puis croire que les motifs qui justifient les partis politiques excusent les partis religieux. A mon avis, se faire chef d’un parti religieux, c’est quelque chose de méprisable. — Loyola et saint Dominique étaient-ils méprisables ? demanda Sheffield. — Ils avaient, eux, la sanction de leurs supérieurs, répondit Charles. — Reding, vous êtes certainement sévère pour les partis, dit Carlton ; un homme, individuellement, peut écrire, prêcher et publier ce qu’il croit être la vérité sans commettre de faute ; pourquoi donc commence-t-il à avoir tort lorsqu’il fait cela avec d’autres ? — Les manœuvres d’un parti, répondit Charles, déshonorent la vérité. — Ne vous rappelez-vous plus l’histoire ? reprit Carlton ; n’y voyons-nous pas Athanase en lutte contre le monde entier, et le monde entier luttant contre Athanase ? — Alors, répliqua Charles, je dirai seulement qu’un homme de parti doit se tenir bien au-dessus ou bien au-dessous du vulgaire. — Ici encore, je ne saurais partager votre idée ; vous supposez qu’un chef de parti a la conscience de ce qu’il fait, et qu’ayant cette conscience il peut être, selon vos paroles, bien au-dessus ou bien au-dessous du vulgaire ; mais quel besoin a-t-il de se dire à lui-même qu’il forme un parti ? — Voilà qui est plus difficile à concevoir, s’écria Vincent, que toute autre opinion qui ait été avancée cette après-midi. — Il n’y a pas de difficulté, répondit Carlton. Prétendriez-vous qu’il n’y eût qu’un seul moyen d’obtenir de l’influence ? Évidemment, il y a une influence qui n’a pas conscience d’elle-même. — Je croirais aussi volontiers, repartit Vincent, que la beauté ignore ses charmes. — C’est là une pensée mesquine. Un homme est assis dans sa chambre et il écrit ; ne peut-il pas ignorer ce qu’on pense de lui ? — Je croirais ceci encore moins, appuya Vincent ; la beauté est un fait ; l’influence est un effet. Les effets supposent des agents ; une action suppose une volonté, une conscience. — Il y a différents modes d’influence, fit observer Sheffield ; l’influence est souvent spontanée et presque fatale. — Comme la lumière sur la face de Moïse, ajouta Carlton. — On dit que Bonaparte avait un sourire irrésistible, reprit Sheffield. — Qu’est-ce que la beauté elle-même, sinon une influence spontanée ? continua Carlton ; ne vous rappelez-vous pas « la jeune et aimable Lavinia » de Thompson ? — Eh bien, messieurs, s’écria Vincent, lorsque je serai chancelier, je donnerai un prix pour un essai sur « l’Influence morale, ses espèces et ses causes », et c’est à M. Sheffield qu’il sera décerné ; quant à Carlton, il sera mon professeur de poésie lorsque je serai la Convocation. »
Vous allez dire, cher lecteur, que nos amis firent une bien courte promenade sur la colline, si nous vous annonçons qu’ils rentraient déjà, en baissant la tête, sous la petite porte du cottage. Mais la littera scripta, dans sa précision, abrége merveilleusement la vagabonde vox emissa, et il y eut peut-être d’autres choses dites dans la conversation, dont l’histoire n’a pas daigné fixer le souvenir. En tout cas, nous sommes obligé d’introduire de nouveau nos amis dans la salle où ils avaient pris leur repas, et où ils trouvèrent le thé tout préparé et la bouilloire déjà sur la table. Le pain et le beurre étaient excellents, et ils en firent justice comme s’ils ne venaient pas de dîner. « Je vois que vous conservez votre thé dans des boîtes d’étain, dit Vincent ; je préfère le cristal. N’épargnez pas le thé, monsieur Reding : généralement les hommes d’Oxford n’ont pas de reproche à se faire sur ce point. Lord Bacon dit que le premier et le meilleur jus du raisin, de même que le premier, le plus pur et le meilleur commentaire sur l’Écriture, n’est pas pressé ni extrait par force, mais qu’il provient d’une exsudation naturelle. C’est ce qui a lieu en Italie de nos jours ; et l’on appelle ce jus lagrima ; ainsi en est-il du thé et du café. Prenez-en une grande quantité, versez-y de l’eau, retirez la liqueur ; retirez-la tout de suite, ne la laissez pas se reposer, elle devient un poison. Je suis grand amateur de thé ; le poëte l’a dit avec raison : « Il réjouit, mais il n’enivre pas. » Il a parfois un singulier effet sur mes nerfs ; il me fait siffler ; c’est ce que l’on m’assure ; mais je ne m’en suis jamais aperçu. Parfois aussi il a un effet dyspeptique. Je trouve qu’il ne faut pas le prendre trop chaud. Nous autres Anglais, nous buvons nos liqueurs trop chaudes. Ce n’est pas le défaut des Français ; non, certes. En France, dans l’intérieur du pays, on ne peut avoir pour son déjeuner que du vin acide et des raisins ; c’est un autre extrême, et il m’a jadis terriblement éprouvé. Cependant les acides ont également sur certaines personnes un effet agréable et sédatif, la limonade surtout. Mais rien ne me va aussi bien que le thé. Carlton, continua-t-il mystérieusement, connaissez-vous le remède préventif de feu le docteur Baillie contre la flatulence que produit le thé ? Et vous, monsieur Sheffield ? » Tous les deux répondirent négativement. — Des fleurs de camomille : un peu de camomille, pas beaucoup. Quelques personnes mâchent de la rhubarbe, mais un peu de camomille dans le thé n’est pas perceptible. Ne faites pas la grimace, monsieur Sheffield ; je dis un peu ; un peu de chaque chose, et c’est parfait : ne quid nimis. Évitez les extrêmes. Ainsi en doit-il être du sucre. Monsieur Reding, vous en mettez trop dans votre thé. J’établis cette règle : le sucre ne devrait pas être un élément substantif dans le thé, mais un adjectif ; le thé a une âpreté naturelle : le sucre n’a pour but que de la faire disparaître ; son emploi est négatif. Quand il y entre au delà, c’est trop. Eh bien, Carlton, il est temps que je voie après mon cheval. Je crains que pour lui cette après-midi n’ait pas été aussi agréable que pour moi. Je me suis fort amusé dans votre villa suburbaine. Quelle délicieuse lune ! mais j’ai un bout de chemin assez dur à parcourir. Je n’ose pas galoper sur les ornières à cause des carrières de sable qui sont près de la route. Monsieur Sheffield, faites-moi le plaisir de me montrer le chemin de l’écurie. Au revoir, Carlton ; bonsoir, monsieur Reding. »
Lorsqu’ils furent seuls, Charles demanda à Carlton, s’il croyait réellement que les chefs actuels du Mouvement d’Oxford fussent exempts de l’esprit de parti. « Il ne faut pas vous méprendre sur mon opinion, répondit le tuteur ; je ne connais pas très-bien ces messieurs, mais je sais que ce sont des hommes d’un grand mérite et d’un caractère élevé ; et je veux les juger avec toute la faveur possible. Ils sont attaqués déloyalement, c’est un fait. Ainsi, ils sont accusés de vouloir faire de la parade, de viser à l’influence et au pouvoir, d’aimer l’agitation, et que sais-je ? Je ne puis nier que certains de leurs actes n’aient une apparence fâcheuse et ne donnent un caractère plausible à ces reproches. Je voudrais qu’en certaines occasions ils eussent agi autrement. Je pense, toutefois, qu’il est de toute justice de se dire que l’existence des partis n’est pas leur faute. Ils ne font que revendiquer leurs droits de naissance comme Protestants. Lorsque l’Église ne parle pas, d’autres veulent parler à sa place ; et les hommes instruits ont plus que personne le droit de le faire. De même, lorsque des hommes instruits prennent la parole, d’autres veulent les entendre ; et c’est ainsi que la formation d’un parti est plutôt le fait de ceux qui suivent, que de ceux qui sont à la tête. »
CHAPITRE III. Une conversion.
Sheffield avait quelques amis à Chalton, village voisin, chez un scholar de Saint-Michel, qui y possédait une petite cure et un presbytère. L’un d’entre eux était également connu de Charles ; c’était notre ami White, qui préparait son examen, et qui, durant les six derniers mois, s’était efforcé de regagner le temps qu’il avait gaspillé pendant ses premières années à Oxford. Charles, depuis leur première rencontre, l’avait perdu de vue, ou à peu près, et à cette époque de leur vie, un temps si considérable ne pouvait s’écouler sans modifier leurs caractères en bien ou en mal, peut-être aussi des deux manières à la fois. Carlton et Charles, qui étaient souvent restés seuls à cause des courses fréquentes de Sheffield à Chalton, rentraient un soir de leur promenade, lorsqu’ils trouvèrent sur leur chemin White, qui revenait d’Oxford, où il avait été faire une visite à M. Bolton. A peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils furent rejoints par Sheffield et le ministre de Chalton, M. Barry ; et la société se trouva alors composée de cinq personnes.
« Ainsi vous allez perdre Upton ? disait Barry à Reding ; c’est un excellent tuteur ; vous aurez de la peine à vous en passer. Qui le remplace ? — Nous l’ignorons, répondit Charles ; le Principal fera, probablement, venir de l’intérieur du pays un des jeunes fellows. — Oh ! mais vous ne retrouverez pas un homme comme Upton, dit Carlton ; il connaissait si parfaitement sa matière ! Son cours sur Agricola, de l’avis de vos messieurs, aurait pu être publié. C’était un commentaire magistral, minutieux et vif sur le texte, qu’il envisageait sous tous les rapports. — Oui, c’était là qu’il brillait, reprit Charles ; cependant il ne surchargeait pas ses cours, et il ne disait rien qui ne fût utile et nécessaire. — Il a obtenu un gros bénéfice, dit Barry, et de plus un presbytère parfaitement approprié et tout neuf, qui n’est qu’à une heure de Londres par le chemin de fer. — Et 500 livres sterling, ajouta White ; c’est ce que m’a dit M. Bolton, qui a été voir la cure. C’est dans le voisinage de ma future résidence ; le pays est fort beau, et il y a plusieurs bonnes maisons aux alentours. — On dit qu’il va épouser la fille du doyen de Selsey, reprit Barry ; Miss Juliette, la treizième, une fort jolie personne. Connaissez-vous la famille ? — Oui, répondit White, je les connais tous ; c’est une famille charmante ; madame Bland est une délicieuse femme, pleine de distinction. C’est une bonne fortune pour moi d’être sous la juridiction du doyen. Je pense que nous nous entendrons. — C’est un homme instruit, ajouta Barry ; ses discours sont toujours bien écrits. En son temps, il avait un nom connu à Cambridge. — Mais dites donc, White, s’écria Sheffield, est-ce qu’il n’a pas écrit dernièrement contre vos amis d’Oxford ? — Mes amis ! répondit White, qui voulez-vous dire ? Il a écrit contre les partis et les chefs de parti ; et c’est avec raison, je pense. Oh ! oui, il faisait allusion au pauvre Willis et à certains autres. — Il y avait plus que cela, reprit Sheffield ; il s’est élevé contre certains discours et certaines pratiques qui ont eu lieu à Sainte-Marie. — Eh bien, quant à moi, franchement, je ne saurais approuver tout ce qu’on prêche du haut de cette chaire, dit White. Je sais, comme un fait positif, que Willis se plaît à rapporter à ce qu’il a entendu dans cette chapelle ses penchants au Papisme. — Je voudrais que prédicateurs et auditeurs, reprit Barry, s’en allassent tous ensemble une bonne fois ; alors, nous aurions enfin le calme nécessaire pour nous livrer aux véritables études de l’Université. — Prenez garde à vos paroles, Barry, dit Sheffield ; vous exceptez sans doute les personnes présentes ? Vous, White, vous êtes bien, je pense, dans la catégorie des auditeurs ? — Moi ! s’écria White ; pas du tout. Je suis allé jadis, comme la plupart des étudiants, à Sainte-Marie pour entendre le prédicateur ; mais je crois qu’il est souvent peu judicieux, qu’il frise même l’erreur. La tendance de ses discours, c’est de nous faire prendre en aversion notre propre Église. — Si ma mémoire ne me trompe, reprit Sheffield, il me semble qu’un de mes amis m’a soutenu contre notre Église des propositions dix fois aussi fortes qu’un prédicateur quelconque l’ait jamais fait dans Oxford. — Vous voulez parler de moi, répliqua White avec chaleur ; vous m’avez très-mal compris. J’ai toujours été fort dévoué à l’Église d’Angleterre. Vous ne m’avez jamais entendu dire la moindre chose qui ne s’alliât pas avec l’attachement le plus ardent pour elle. C’est vrai, je n’ai jamais nié les droits de l’Église romaine à être une branche de l’Église catholique, je ne le nierai jamais ; cela est tout à fait une autre question ; il y a bien des choses que nous pouvons emprunter avec beaucoup d’avantage aux Papistes ; mais j’ai toujours aimé et j’espère vénérer toujours ma propre mère, l’Église de mon baptême. »
La figure de Sheffield prit une singulière expression, et personne ne dit mot. White continua, tâchant de garder un air d’indifférence : « Il est remarquable que M. Bolton, qui, quoique laïque et non théologien, est un homme sensé, pratique et clairvoyant, n’a jamais aimé cette chaire ; il a toujours prophétisé qu’il n’en sortirait rien de bon. » Comme le silence continuait, White se mit à attaquer Sheffield. « Je vous défie, dit-il avec une affectation de gaieté, de prouver ce à quoi vous avez fait allusion ; c’est honteux ! Il est aisé de parler contre les autres, de les appeler des hommes peu judicieux, extravagants, et que sais-je ? Vous êtes la seule personne… — Bien, bien, très-bien, mon ami, répliqua Sheffield ; nous ne faisons que vous canoniser, et je représente l’avocat du diable. »
Charles désirait avoir quelques renseignements sur Willis ; il détourna donc le courant des idées de White, en lui demandant, après s’être approché de lui, s’il y avait quelque chose de vrai dans ce que Vincent lui avait raconté plusieurs semaines auparavant. White avait-il eu récemment des nouvelles de Willis ? White ne savait presque rien de positif sur ce jeune homme, et ne pouvait affirmer si ce bruit était vrai ou faux. Ce qu’il y avait de sûr, c’est que Willis était de retour du continent et qu’il vivait dans sa famille. Il ne s’était donc pas livré à l’Église de Rome, soit comme étudiant en théologie, soit comme novice ; mais White ne pouvait en dire davantage. Autre chose cependant : il avait appris, et le fond d’une lettre qu’il avait reçue de Willis lui-même corroborait ce rapport ; il avait appris qu’il était très-prononcé sur ce point, que l’Église de Rome et l’Anglicanisme forment deux religions différentes ; que ces deux religions, nous ne pouvons les amalgamer ensemble ; qu’il nous faut être ou Romains ou Anglicans, mais que nous ne pouvons être ni Anglo-Romains, ni Anglo-Catholiques. « Voilà ce qu’un ami m’a rapporté, continua White. Quant à la lettre que Willis m’a écrite, je ne puis comprendre tout à fait sa pensée ; mais il y parle longuement de la nécessité de la foi pour devenir catholique. Il dit que personne ne devrait passer à l’Église de Rome pour ce seul motif, qu’il croit l’aimer davantage ; que lui, Willis, a vu par expérience que nul ne peut vivre rien que de sentiment ; que tout le système du culte dans l’Église romaine est différent du nôtre ; bien plus, que la véritable idée du culte, l’idée de la prière, que la doctrine de l’intention elle-même, considérée dans toutes ses parties, constitue une nouvelle religion. Il ne parle pas de lui-même d’une manière positive ; mais il dit, en général, que tout cela pourrait être cause d’un grand découragement pour un converti et le faire revenir sur ses pas. En somme, le ton de sa lettre est celui d’un homme désappointé, et qu’on pourrait ramener aisément : au moins telle a été mon impression. — J’admets bien qu’il est plus triste ; mais il est aussi plus sage, reprit Charles ; j’ignorais qu’il eût en lui cette qualité. Il y a dans tout cela plus de bon sens qu’une personne aussi excitable qu’il me paraissait être ne peut ordinairement en montrer ; mais en même temps, il n’y a rien qui prouve de sa part le regret de s’être converti. — Je vous l’ai accordé, répondit White ; toutefois l’effet de sa lettre est d’empêcher d’autres de le suivre, en mettant des obstacles dans leur chemin ; et d’ailleurs, il nous faut rattacher tout ceci au fait de son retour dans sa famille. » Charles réfléchit un instant. « Le témoignage de Vincent, reprit-il, est la confirmation ou la simple exagération de ce que vous venez de dire ; cela dépend de la source où il a puisé ses renseignements. » Il se dit ensuite à lui-même : « White, également, a plus de sagesse que je n’aurais cru ; il a parlé de Willis avec beaucoup de bon sens. Que lui est-il arrivé ? »
Nos voyageurs parvinrent bientôt à un endroit où la route formait deux sentiers, et tandis que les deux habitants de Chalton prenaient à droite, Carlton et ses élèves tournèrent à gauche. Un peu plus loin, le tuteur se sépara de Charles et de Sheffield, et les deux amis atteignirent leur cottage juste à temps pour voit le coucher du soleil.
CHAPITRE IV. Le célibat dans l’Église anglicane.
Quelques jours après, Carlton, Sheffield et Reding s’entretenaient en plein air, après le dîner, sur le compte de White. « Comme il est changé, disait Charles, depuis que je l’ai vu pour la première fois ! — Changé ! s’écria Sheffield ; il était jadis enjoué comme un petit chat, il est devenu triste et ennuyeux comme une vieille chatte. — Il est changé en mieux, reprit Charles ; sa conversation a maintenant quelque chose de sensé et de ferme, mais il n’était guère sage il y a deux ans. Il étudie aussi avec beaucoup d’ardeur. — Il a quelque raison de le faire, mon cher, car il est terriblement en retard. Mais il y a une autre cause à son ardeur ; peut-être la connaissez-vous ? — Moi ? non, en vérité. — Je croyais que vous la saviez, reprit Sheffield. Vous avez certainement entendu dire qu’il est fiancé à une demoiselle d’Oxford ! — Fiancé ! quelle absurdité ! — Je ne vois pas cela du tout, mon cher Reding, repartit Carlton. White en a bien le moyen ; il a une bonne cure en perspective ; et, de plus, il ne perd pas son temps, de cette manière, ce qui est important dans la vie, où on le prodigue si souvent. White se trouvera bientôt établi, selon toute la force du mot, dans ses idées, dans sa vie, dans sa carrière. ».
Charles ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise. Il se rappelait que lors de sa première rencontre avec White, celui-ci s’était montré un très-ardent défenseur du célibat ecclésiastique. Carlton et Sheffield se mirent à rire. « Eh ! pensez-vous, dit le premier, qu’un jeune homme de dix-huit ans puisse avoir une opinion sur un tel sujet, ou qu’il se connaisse assez pour prendre une résolution dans son propre cas ? En toute justice, peut-on regarder un homme comme invinciblement lié à toutes les opinions et à toutes les paroles extravagantes qu’il a émises au sortir de l’école ? — White avait lu quelque livre exalté, reprit Sheffield, où il avait vu quelque belle nonne sculptée sur le jubé d’un sanctuaire, et il avait été séduit par le roman, comme d’autres l’ont été et le sont encore. — Ne croyez-vous pas, dit Carlton, que tous ces braves garçons qui, à cette heure, sont si pleins de « la pureté sacerdotale », de la « béatitude angélique » et du reste, seront tous, depuis le premier jusqu’au dernier, mariés d’ici à dix ans ? — J’accepterais le pari, reprit Sheffield, que l’un se prononcera de bonne heure, un autre plus tard, mais qu’il y a un temps marqué pour tous. Dix ou douze années écoulées, comme dit Carlton, et nous trouverons A. B. dans un vicariat, l’heureux père de dix enfants ; C. D. faisant une cour assidue à un objet chéri, jusqu’à ce qu’un bénéfice lui arrive ; E. F. dans sa lune de miel ; G. H. favorisé de deux jumeaux par Mme H ; I. K. tout transporté de bonheur, parce qu’il vient d’être accepté ; quant à L. M., il peut rester ce que Gibbon appelle « une colonne au milieu des ruines », et colonne très-chancelante. — Croyez-vous donc, répliqua Charles, que les hommes pensent si peu ce qu’ils disent ? — Vous prenez les choses trop au sérieux, Reding, repartit Carlton ; qui ne change pas d’opinions de vingt à trente ans ? Un jeune homme entre dans la vie avec les idées de son père ou de son tuteur ; mais il finit par les changer, tôt ou tard, pour les siennes propres. Plus il est modeste et timide, plus il est crédule, et plus longtemps il parle le langage des autres ; mais la force des circonstances ou la vigueur de son esprit l’oblige infailliblement, à la fin, à avoir un esprit à lui, supposé qu’il ait quelque valeur. — Mais je soupçonne, dit Reding, que la dernière génération, celle des pères comme celle des tuteurs, n’avait pas des idées très-exaltées sur le célibat ecclésiastique. — Souvent les circonstances, répondit Carlton, nous imposent des opinions que nous suivons pendant un temps. — Eh bien, j’honore les hommes qui portent leurs habits de famille ; je ne respecte pas du tout ceux qui commencent par les modes étrangères, et qui ensuite les abandonnent. — Quelques années de plus, reprit Carlton en souriant, rendront votre jugement moins sévère. — Je n’aime pas les bavards, continua Charles ; je crois, j’espère ne les aimer jamais. — Je sais bien ce qu’il y a au fond de tout ceci, reprit Sheffield ; mais je ne puis rester plus longtemps ; il faut que je rentre pour étudier. Reding aime trop le commérage. — Qui bavarde autant que vous ? répliqua Charles. — Mais je parle vite, quand je bavarde, riposta Sheffield, et je fais beaucoup de besogne ; puis je me tais. Mais vous, vous parlez fastidieusement, et vous rêvez, et vous soupirez, et vous parlez encore. » Ce disant, il les quitta.
« Qu’est-ce que cela signifie ? » demanda Carlton. Charles rougit un peu et se mit à rire : « Carlton, répondit-il, vous êtes un homme à qui je confie des choses que je ne dirais pas à d’autres ; quant à Sheffield, il s’imagine qu’il a trouvé cela de lui-même. » Son tuteur le regarda vivement et avec un air de curiosité. « Je suis honteux de moi-même, continua Charles en riant et paraissant confus ; je vous ai fait croire que j’avais quelque chose d’important à vous communiquer, tandis que, en réalité, je n’ai rien. — Alors, parlez ouvertement. — A dire vrai… Non, réellement, c’est trop absurde. Je me suis moqué de moi-même. » Il fit quelques pas pour s’en aller ; puis il revint. « Eh bien, reprit-il, voici le fait : Sheffield s’imagine que j’ai moi-même un secret penchant pour… le célibat. — Un penchant pour qui ? demanda le tuteur. — Un penchant pour le célibat. » Il y eut un moment de silence, et la figure de Carlton changea un peu. « Oh ! mon cher ami, dit-il avec bienveillance, vous êtes donc un des leurs ; mais tout cela passera. — Peut-être, répondit Charles : je n’insiste pas sur cette matière. C’est Sheffield qui m’en a fait parler. » Une différence réelle de sentiments et de vues venait évidemment d’être exprimée par les deux amis, très-sympathiques d’ailleurs, et très attachés l’un à l’autre. Il y eut un silence de quelques secondes.
« Vous êtes ordinairement un jeune homme très-sensé, Reding, reprit Carlton ; je suis surpris que vous adoptiez cette opinion. — Ce n’est pas chez moi une opinion nouvelle, répondit Charles ; vous allez sourire, mais je l’avais dès l’école, n’étant encore qu’un enfant, et j’ai toujours pensé depuis lors que je ne me marierais jamais ; non que ce sentiment n’ait pas eu d’intermittence, mais c’est l’état habituel de mon esprit. Mes pensées, en général, sont tournées de ce côté-là. Si je me mariais, je redouterais le châtiment de Thalaba[59]. » Carlton mit sa main sur l’épaule de Charles et la secoua doucement : « Reding, dit-il, cela me surprend. » Puis, après un court silence : « J’ai toujours pensé que le célibat et le mariage étaient bons chacun à sa manière. Dans l’Église de Rome, je le vois, le célibat produit un grand bien ; mais, soyez-en convaincu, mon cher ami, vous faites une grosse bévue si vous voulez introduire le célibat dans l’Église anglicane. — Il n’y a rien contre le célibat dans le Prayer-Book, ni dans les Articles, répliqua Charles. — C’est possible ; mais l’esprit, l’organisation et le travail de notre Église y sont entièrement contraires. Par exemple, nous n’avons pas de monastères pour secourir les pauvres ; et si nous en avions, je pense que dans l’état où sont les choses, une femme de ministre serait, par son utilité pratique et réelle, infiniment supérieure à tous les moines qui ont jamais porté tonsure. Je vous l’avoue, je crois que l’évêque d’Ipswich est presque justifié lorsqu’il établit que nul, sinon les ministres mariés, n’aura, de sa part, des chances pour son avancement. J’approuve aussi l’évêque d’Abingdon, qui s’est fait une règle d’accorder en dot ses meilleurs bénéfices aux demoiselles les plus vertueuses de son diocèse. » Carlton avait parlé avec plus d’énergie qu’à l’ordinaire.
Charles répondit qu’il n’avait pas envisagé l’à-propos ou la possibilité de la chose, qu’il avait seulement songé à ce qui lui avait paru le meilleur en soi, et à ce qu’il ne pouvait s’empêcher d’admirer. « Je n’ai pas parlé du célibat ecclésiastique, fit-il observer, mais du célibat en général. — Le célibat n’a pas de place dans nos idées ni dans notre système de religion, croyez-moi, dit le tuteur. Il est indifférent qu’il y ait quelque chose de contraire dans les Articles ; la question ne roule pas sur des règles formelles, mais sur ceci : l’esprit de l’Anglicanisme n’est-il pas tout à fait en désaccord avec cette discipline ? L’expérience de trois siècles est certainement suffisante comme preuve ; si nous ne connaissons pas le caractère de notre religion au bout de ce temps, quand le connaîtrons-nous ? Il y a des formes de religion dont toute l’existence n’a pas eu cette durée. Or, examinez les cas de célibat par amour du célibat dans cette période, et quelle en sera la somme totale ? Il y a quelques exemples ; mais Hammond lui-même, qui mourut célibataire, fut sur le point de se marier pour répondre au désir de sa mère. D’autre part, si vous cherchez les types de notre Église, pouvez-vous en désigner de plus vrais que leurs excellences mariées, le profond Hooker, le pieux Taylor et Bull le controversiste ? Le premier de tous les primats réformés était marié. Pole et Parker personnifient d’une manière frappante les deux systèmes, le romain et l’anglican. — Eh bien, répondit Charles, il me paraît qu’il est aussi tyrannique de contraindre au mariage que d’obliger au célibat, et c’est ce à quoi vous poussez réellement. Vous me dites que quiconque ne se marie pas est une brebis noire. — Ce n’est pas pour vous une difficulté pratique en ce moment ; personne ne vous demande d’aller précisément, à cette heure, entreprendre le voyage du Célibataire[60] avec Aristote en main et la liste de classe[61] en perspective. — Excusez-moi, mon cher Carlton, si je vous ai dit quelque folie ; vous ne supposez pas que je discute avec d’autres sur de pareils sujets. »
CHAPITRE V. Le célibat est-il contre nature ?
Tout en causant, ils étaient arrivés à l’habitation de Carlton, où se trouvaient précisément les livres que Charles avait plus particulièrement à étudier alors ; et ils firent, avant d’entrer, deux ou trois tours sous de beaux hêtres plantés devant la maison. « Expliquez-moi, Reding, car je ne vous comprends pas, dit le tuteur, quelles sont vos raisons pour admirer un état qui, évidemment, est contre nature. — N’en parlons pas davantage, mon cher Carlton, répondit Charles, j’arriverais à faire rire de moi. Laissons, je vous prie, toutes choses en paix, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. » Il était clair qu’un sentiment pénible s’agitait en lui ; les paroles et le ton étaient trop sérieux pour la circonstance. Carlton comprit également que la question qui, tout d’abord, lui avait paru secondaire, était au fond plus importante ; sans cela, il n’y aurait pas mis tant d’insistance, selon le désir de Charles. « Non, reprit-il ; puisque nous sommes sur cette matière, permettez-moi de connaître votre opinion. Il a été dit, dès l’origine : « Croissez et multipliez » ; donc le célibat est contre nature. — Surnaturel, repartit Charles en souriant. — N’est-ce pas là un mot vide de sens ? objecta Carlton. Butler nous apprend qu’il y a une analogie entre la nature et la grâce ; autrement, vous pourriez comparer le paganisme à la nature ; et, partout où le paganisme lui est contraire, soutenir qu’il est surnaturel. Les convulsions des Wesleyens sont en dehors de la nature ; pourquoi ne pas les appeler surnaturelles ? — Je crois, répliqua Charles, que nos théologiens, ou au moins quelques-uns d’entre eux, sont ici pour moi : Jérémie Taylor, par exemple. — Vous ne m’avez pas expliqué ce que vous entendez par le mot surnaturel, Charles, j’ai besoin, vous le savez, de connaître votre pensée. — Il me paraît que le christianisme, étant la perfection de la nature, lui ressemble et en diffère en même temps ; il lui ressemble là où il est le même et autant qu’elle ; il en diffère là où il est autant et plus qu’elle. J’entends par surnaturel la perfection de la nature. — Donnez-moi des exemples. — Des exemples, en voici : Notre-Seigneur dit : « Vous avez appris qu’il a été dit des temps anciens… mais moi je vous dis » ; ce contraste entre les deux membres de phrase indique la voie plus parfaite, ou l’Évangile… « Il est venu non pour détruire la loi, mais pour l’accomplir… » Je ne puis me rappeler tout de suite… Ah ! voici encore un cas applicable au sujet ; Notre-Seigneur abolit la permission qui avait été donnée aux Juifs à cause de la dureté de leurs cœurs. — Cet exemple ne va pas tout à fait à la question, mon ami ; car les Juifs, dans leurs divorces, étaient tombés au-dessous de la nature. « Que l’homme ne sépare pas… » telle fut la règle dans le paradis. — Cependant, il est certain que l’idée d’un Apôtre non marié, chaste, vivant dans le jeûne et le dénûment, et à la fin martyr, est une idée plus haute que celle d’un des anciens Israélites, assis sous sa vigne et son figuier, regorgeant de biens temporels, et entouré de ses enfants et de ses petits-enfants. Je ne condamne ni Gédéon ni Caleb ; je développe saint Paul. — Le cas de saint Paul est un cas tout particulier. — Mais il établit lui-même la maxime générale qu’il est « bon » pour tout homme de demeurer comme il était lui-même. — Nous arrivons maintenant à une question de critique : que veut dire le mot « bon » ? Je puis croire qu’il signifie « avantageux », et ce que dit l’Apôtre touchant « les misères présentes » confirme cette interprétation. — Je n’en viendrai pas à une question de critique, reprit Charles ; mais prenez ce texte : « Ma mère m’a conçu dans l’iniquité. » Ces paroles ne montrent-elles pas que, en dehors et par-dessus la doctrine du péché originel, il y a, pour ne pas dire pis, grand risque que le mariage ne conduise au péché les personnes engagées dans cet état ? — Mon cher Reding, répondit Carlton étonné, vous donnez dans le Gnosticisme. — Non pas sciemment. Comprenez ce que je veux dire ; ce n’est pas un sujet sur lequel je puisse parler ; mais, sans vouloir soutenir que les personnes mariées doivent pécher (ce qui serait du Gnosticisme), il me paraît qu’il y a danger de pécher. Permettez-moi de ne rien ajouter sur cette matière.
— J’ai toujours eu pour principe, reprit le tuteur, après avoir réfléchi un moment, de considérer le Christianisme comme ayant pour fin la perfection de l’homme tout entier, en tant que corps, âme et esprit. Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles. Les Panthéistes disent le corps et l’intelligence, laissant de côté le principe moral ; mais, moi, je dis l’esprit aussi bien que l’intelligence. L’esprit, principe de la foi religieuse ou de l’obéissance, doit être le principe maître ; l’hegemonicon. A l’esprit sont soumis l’intelligence et le corps, mais comme cette suprématie n’implique pas le mauvais usage, l’esclavage de l’intelligence, elle n’implique pas non plus celui du corps ; l’intelligence et le corps doivent être bien traités. — Pour moi, au contraire, répliqua Charles, je pense que cette suprématie implique, dans un certain sens, l’esclavage de l’intelligence et celui du corps en même temps. Qu’est-ce que la foi, sinon la soumission de l’intelligence ? Et, de même que « toute haute pensée est retenue captive », ainsi il nous est expressément recommandé de réduire le corps en servitude. L’intelligence et le corps sont bien traités, lorsqu’ils sont traités de manière à devenir les instruments du principe souverain lui-même. — Voilà ce qui, pour moi, est contre nature, dit Carlton. — Et c’est ce que j’entends par surnaturel, répliqua Charles avec un peu de vivacité. — Mais comment donc est-ce une chose surnaturelle, ou une addition à la nature, que d’en détruire une partie ? demanda Carlton. » Charles était embarrassé. C’était, dit-il, une voie vers la perfection ; mais il croyait que la perfection n’aurait lieu qu’après la mort. Notre nature ne pouvait être parfaite avec un corps corruptible ; le corps était traité ici-bas comme un corps de mort. « Eh bien, Charles, reprit Carlton, d’après moi, vous faites du Christianisme une religion très-différente de celle que notre Église admet. » Et il se tut un moment.
« Voyez donc, continua-t-il, comment pouvons-nous nous réjouir dans le Christ, comme ayant été rachetés par lui, si nous sommes dans cette espèce d’état de tristesse et de pénitence ? Que n’a pas dit saint Paul sur la paix, l’action de grâces, la confiance, le bonheur, et le reste ! Les choses anciennes sont passées ; la loi judaïque est détruite ; le pardon et la paix sont venus : voilà l’Évangile. — Ne pensez-vous donc pas, dit Charles, que nous devons nous attrister pour les fautes dans lesquelles nous sommes entraînés chaque jour, et pour les péchés plus graves que nous pouvons avoir commis de temps à autre ? — Sans doute ; c’est ce que nous faisons dans les prières du matin et du soir, et dans le service de la communion. — Bien ; mais supposez qu’un jeune homme, comme il arrive si souvent, ait négligé ses devoirs religieux, et qu’il ait en même temps sur la conscience tout un fardeau de péchés, de péchés abominables ; pensez-vous, lorsqu’il revient à un nouveau genre de vie et qu’il va à la communion, qu’il soit pardonné tout de suite en disant tout simplement son Confiteor, en le disant même avec cette contrition que les grands pécheurs devraient avoir ? Pensez-vous qu’il n’ait plus rien à craindre touchant ses fautes passées ? — Je dirais oui, répondit Carlton. — Vraiment ? reprit Charles tout pensif. — Il va sans dire, ajouta Carlton, que je le suppose réellement contrit ou pénitent. Sa conduite future prouvera s’il l’est ou s’il ne l’est pas. — Je ne puis en aucune manière admettre ce sentiment ; je pense que des hommes très-sérieux s’affligeraient même pour une faute légère, et qu’ils ne croiraient pas avoir obtenu leur pardon pour l’avoir simplement demandé. — Sans doute ; mais Dieu pardonne à ceux qui ne se pardonnent pas à eux-mêmes. — C’est-à-dire, repartit Charles, à ceux qui n’éprouvent pas tout de suite la paix, l’assurance et la consolation ; à ceux qui ne jouissent pas de la joie parfaite de l’Évangile. — Ces personnes s’affligent, mais elles se réjouissent en même temps. — Mais, dites-moi, Carlton, ce chagrin, ce trouble, cette crainte de se pardonner à soi-même, tout cela est-il agréable à Dieu ? — Assurément. — Donc une pénitence volontaire pour le péché commis lui est agréable ; et s’il en est ainsi, qu’importe que la pénitence tombe sur l’âme ou sur le corps ? — Mais ce n’est pas proprement une pénitence volontaire, la pénitence volontaire implique une intention ; la douleur du péché est quelque chose de spontané. Lorsque vous vous affligez vous-même à dessein, vous vous éloignez sur-le-champ du pur Christianisme. — Eh bien, je m’imaginais que le jeûne, l’abstinence, le travail et le célibat pouvaient être regardés comme une expiation du péché. Ce n’est pas là une idée extravagante ; rappelez-vous le docteur Johnson, devenu homme, se tenant à la pluie au milieu du marché de Lichfield, pour expier une désobéissance de son jeune âge commise envers son père. — Mon cher Reding, reprit Carlton, laissez-moi vous ramener à ce que vous disiez au début de cet entretien, et à la réponse que je vous faisais : ce que vous soutenez en ce moment ne sert qu’à rendre ma réponse plus exacte. Vous avez commencé par dire que le célibat était une perfection de la nature ; maintenant, vous en faites une pénitence ; d’abord c’est un état excellent et glorieux, puis c’est un remède et une punition. — Peut-être, la pénitence est-elle notre plus haute perfection en ce monde, répondit Charles ; mais, je l’ignore, je ne prétends pas avoir des idées claires sur la question. J’ai parlé plus que je n’aime à le faire en général. Renonçons enfin à ce sujet. »
Ils passèrent donc aux matières qui étaient en rapport avec les études de Charles. Rentrés ensuite à la maison, ils travaillèrent sur Polybe. On ne peut nier, toutefois, que le reste du jour les manières de Carlton n’eussent quelque chose de singulier, comme s’il avait été contrarié. Le lendemain matin, il avait repris son air habituel.
CHAPITRE VI. Abdication du jugement privé.
Arrêter la marche de l’esprit est chose impossible. Pendant deux ans, Charles avait éloigné ses pensées de controverses religieuses ; vains efforts : ses vues sur la religion avaient progressé tous les jours à son insu. Cela devait être ainsi, supposé qu’il dût vivre d’une vie quelque peu religieuse. S’il devait honorer son créateur et lui obéir, des actes intellectuels, des conclusions et des jugements devaient accompagner ce culte et cette obéissance. Il pouvait ne pas formuler sa propre croyance jusqu’à ce que les questions lui eussent été posées ; mais, le cas échéant, une seule discussion avec un ami, comme par exemple celle qu’il avait eue avec son tuteur, devait produire au jour ce qu’il regardait comme sa propre opinion, préciser les limites de chaque opinion telle qu’il la croyait, et déterminer les rapports de ces opinions entre elles. Il n’avait pas encore donné de nom à ces opinions, encore moins avaient-elles pris dans son esprit la forme scientifique ; elles ne pouvaient, non plus, dans son état, être exprimées dans le langage de la théologie. Charles était tout simplement un jeune homme de vingt-deux ans, qui professait, dans une heure de conversation avec un ami, ce qui était réellement la doctrine et les usages du Catholicisme sur la pénitence, le purgatoire, les conseils de perfection, la mortification personnelle et le célibat ecclésiastique. Il n’était donc pas étonnant que tout cela tourmentât Carlton, quoiqu’il ne vît, pas plus que Charles, que tout ce Catholicisme était en fait caché sous les aveux de son élève. Mais il sentait, dans les principes avancés par celui-ci, se révéler une « chose très-différente de l’Église d’Angleterre », selon ses propres expressions ; une chose nouvelle pour lui, et peu agréable, qui en même temps avait un corps, une vie, qui ne pouvait disparaître comme un son vague et rapide, comme une nuée fugitive, mais qui, reposant sur un fondement réel, se faisait sensiblement reconnaître et manifestait son existence avec force.
Ici, nous voyons ce qu’une personne entend quand elle dit que le système catholique va à son esprit, qu’il réalise ses idées sur la religion, qu’il répond à ses sympathies, et autres choses semblables ; et que là-dessus elle se fait catholique. On dit souvent d’une telle personne qu’elle procède par la voie du jugement privé, qu’elle choisit sa religion d’après l’idée qu’elle s’est faite de sa nature. Or, on ne peut nier que ceux qui sont étrangers à l’Église ne doivent commencer par le jugement privé ; ils s’en servent d’abord, mais ils s’en passeront plus tard : comme un homme, dans la rue, se sert d’une lampe pendant une nuit obscure et l’éteint en rentrant dans sa maison. Que penserait-on de lui, s’il l’apportait tout allumée dans le salon ? Que lui dirait l’heureuse société de dames élégantes et de gentlemen en grande toilette qui est réunie là, devant un ardent foyer, et à la lumière des lustres étincelants, s’il entrait dans la salle avec un gros paletot, le chapeau sur la tête, un parapluie sous le bras, et une grande lanterne d’écurie à la main ? D’autre part, quelle idée donnerait-il de sa personne, s’il allait en toilette de bal se jeter au milieu d’une nuit épouvantable et des éléments de la nature en furie ? « Lorsque le roi entra pour voir les convives, il vit un homme qui n’avait pas la robe nuptiale » : il vit un homme qui était déterminé à vivre dans l’Église comme il vivait avant de lui être uni, qui voulait conserver ses priviléges, qui ne voulait pas échanger la raison pour la foi, qui ne voulait pas harmoniser ses pensées et ses actes à la scène glorieuse qui l’environnait, qui cherchait à tâtons le trésor caché et fouillait pour trouver la perle de prix dans le temple même du Dieu des armées, temple majestueux, éclatant, tout orné de pierreries ; un homme qui fermait ses yeux et méditait, quand il pouvait les ouvrir et voir. Il n’y a donc pas d’absurdité ni d’inconséquence dans une personne qui use d’abord du jugement privé, et qui, ensuite, le condamne. Les circonstances changent les devoirs.
Cependant, après tout, la personne dont il s’agit, à parler strictement, ne juge pas avec ses propres idées le système extérieur qui lui est offert ; mais elle prend les données de ce système pour confirmer et pour justifier des jugements privés, des sentiments personnels et des dispositions déjà existantes. Charles, par exemple, éprouvait une difficulté à déterminer comment et quand les péchés du chrétien sont pardonnés ; dans sa pensée, également, le célibat était un état meilleur que le mariage. Certainement il n’était pas la première personne de l’Église d’Angleterre qui eût eu de semblables idées ; sans doute elles s’étaient présentées à bon nombre d’autres avant lui ; ces personnes, toutefois, ayant regardé autour d’elles, n’avaient rien vu qui autorisât leurs sentiments, et, en conséquence, ces sentiments s’étaient corrompus ou éteints dans leurs cœurs. Mais lorsqu’un homme, dans cet état d’esprit, vient à rencontrer autour de lui l’ombre du Catholicisme, immédiatement le puissant Symbole produit son influence sur son âme. Cet homme voit que ce Symbole justifie ses pensées, qu’il explique ses sentiments ; qu’en outre il les nombre, les corrige, les harmonise, les complète ; et il est amené à demander aussitôt sur quelle autorité s’appuie cet enseignement étranger. Or, quand il découvre que cet enseignement est celui qui était reçu autrefois en Angleterre, du nord au sud, depuis les premiers temps où le Christianisme y avait fait son apparition ; que, en remontant aux souvenirs historiques les plus anciens, Christianisme et Catholicisme sont synonymes ; quand il voit que cet enseignement forme encore la foi de la plus grande partie du monde chrétien, tandis que la foi de son propre pays n’est admise que dans les bornes de son territoire et dans celles de ses colonies ; bien plus, qu’il est difficile de dire quelle est la foi de l’Angleterre, ou même si elle a une foi ; quand cet homme, disons-nous, découvre ces vérités, alors il se soumet à l’Église Catholique Romaine, non par la voie de la critique, mais comme un disciple à son maître.
En parlant ainsi, sans doute, on ne peut nier, d’une part, qu’il peut y avoir des hommes qui s’unissent à l’Église catholique sur des motifs imparfaits ou par une route fausse ; qui choisissent cette Église avec l’esprit de critique, et qui, non subjugués par sa majesté ou sa grâce, conservent ce malheureux esprit lorsqu’ils en sont déjà membres. Ces hommes, s’ils persistent dans ce travers, et n’apprennent pas à être humbles, courent le danger de retomber dans l’abîme. D’autre part, on ne peut nier, non plus, que d’autres hommes non catholiques peuvent choisir, par exemple, le Méthodisme, de la manière que nous avons expliquée plus haut, et cela, parce qu’il confirme et justifie le sentiment intérieur de leurs cœurs. Ceci est certainement possible spéculativement, quoiqu’il soit embarrassant de dire ce qu’il y a de si vénérable, de si imposant, de si surhumain dans les conférences Wesleyennes pour persuader à quelqu’un de les accepter comme un prophète ; cependant, après tout, nous concevons que le fait repose sur une autre base ; savoir, que les Wesleyens et autres sectaires se placent au-dessus de leur système ; et quoiqu’ils puissent physiquement se trouver « assis au-dessous » de leur prédicateur, néanmoins, par l’état de leurs âmes, de leur esprit, de leur intelligence et de leur jugement, ils sont élevés bien au-dessus de lui.
Mais revenons au héros de notre histoire. Quel mystère que l’âme humaine ! Voilà Charles occupé d’Aristote et d’Euripide, de Thucydide et de Lucrèce, et toutefois, pendant ce travail, il s’avance toujours vers l’Église, « vers la mesure de la plénitude de l’âge du Christ ». Sa mère lui avait dit qu’il ne pouvait échapper à sa destinée : c’était vrai, quoique cette parole dût s’accomplir d’une manière qu’elle ne pouvait imaginer, ni même rêver dans son cœur aimant. Il ne pouvait échapper à la destinée de devenir un élu de Dieu ; à cette sublime destinée que la grâce de son Rédempteur avait imprimée dans son âme au baptême, que son bon ange y avait vue tracée en caractères lumineux, et pour laquelle il avait déployé un zèle ardent afin de la conserver pure et brillante ; cette destinée que sa propre coopération aux bénédictions du ciel avait fortifiée en lui et mise hors de péril ; il ne pouvait échapper à la destinée, au temps marqué par Dieu, de devenir catholique. Ce temps sans doute pouvait tarder encore, les anges pouvaient être inquiets, l’Église aurait peut-être à supplier, comme si elle eût été frustrée de la promesse qui lui annonçait un étranger de plus, un enfant déjà ; mais le fait devait s’accomplir : c’était écrit au ciel, et la marche lente du temps le faisait avancer plus près à chaque minute. Et même avant cette heure bénie, telle qu’une fleur éclose répand ses parfums en tout lieu, ainsi des odeurs étranges, inconnues, délicieuses pour les uns, désagréables pour d’autres, s’échappaient de sa personne sur les ailes des vents, et l’on se demandait avec surprise la cause de ce phénomène mystérieux, et l’on considérait Charles avec anxiété et inquiétude, tandis que lui-même n’avait pas conscience de son propre état. Soyons patients comme son Créateur est patient, et supportons qu’il fasse avec lenteur un ouvrage qu’il fera bien.
Hélas ! tandis que Charles s’était avancé d’un côté, Sheffield avait marché dans une autre voie. Quelle route avait-il suivie ? c’est ce que nous verrons au chapitre suivant, dans une conversation qui eut lieu entre les deux amis.
CHAPITRE VII. Le symbole de saint Athanase interprété par l’Église anglicane.
Carlton avait ouvert pour la fête des Saints la petite église qu’il desservait pendant les grandes vacances. N’étant pas à même d’y réunir une assemblée, et l’église d’Horsley étant fermée toute la semaine, sauf le dimanche, il avait demandé à ses élèves de l’y accompagner le jour de Saint-Matthieu. Comme la saison était belle et la promenade agréable, ils acceptèrent volontiers. Lorsque le service de l’église fut terminé, Carlton eut à visiter un malade qui demeurait un peu plus loin, et les deux jeunes gens revinrent ensemble.
« J’ignorais que Carlton fût un homme de parti si avancé, dit Sheffield, est-ce que sa lecture du Symbole d’Athanase ne vous a pas frappé ? — Ce n’est pas une marque de parti, assurément, répondit Charles. — Lire ce symbole dans des jours comme les nôtres est une marque de parti, je pense ; c’est marcher hors de la voie commune. » Charles ne voyait pas comment ce pouvait être un acte de parti, que d’obéir, dans une matière si évidente, à la direction formelle[62] du Prayer-Book. « La direction ! reprit Sheffield ; mais la question est de savoir si cette direction oblige maintenant. C’est le sentiment, l’interprétation de l’Église d’aujourd’hui qui doit en déterminer l’obligation. — La vue primâ facie de la matière, repartit Charles, est que ceux-là sont les plus éloignés de l’esprit de parti, qui ne font que suivre les ordonnances du Prayer-Book. — Pas du tout ; l’adhésion stricte à des coutumes anciennes peut certainement être la marque d’un parti. Il y a dix ans, avant que l’étude de l’histoire ecclésiastique fût remise en vigueur, l’Arianisme et l’Athanasianisme étaient complétement laissés dans l’oubli, ou, tout au plus, étaient-ils regardés comme des questions de mots, au moins par le plus grand nombre : l’un paraissait aussi bon que l’autre. — Je dirai comme vous, en un sens ; j’admettrai que bon nombre de personnes, par exemple, les illettrés, qui vivaient dans les communautés ariennes parlaient le langage arien, et cependant n’avaient pas d’intention mauvaise. Je crois avoir entendu raconter qu’un ancien missionnaire des Goths ou des Huns était arien. — Eh bien, je parlerai d’une manière plus précise. Un savant d’Oxford, il y a environ dix ans, allait publier une histoire du concile de Nicée. Le libraire lui proposa de mettre en tête de son livre un portrait de saint Athanase, qu’il avait trouvé dans un ancien volume ; mais l’auteur en fut fortement dissuadé par un de ses confrères ecclésiastiques qui parlait, non d’après son propre sentiment, mais d’après ce motif, que saint Athanase était un nom très-impopulaire parmi nous. — Une hirondelle ne fait pas le printemps. — Cet ecclésiastique, continua Sheffield, était un ami des écrivains actuels les plus dévoués à la Haute Église. — Il y a toujours eu dans notre Église, répondit Charles, une école hétérodoxe, je ne l’ignore pas, mais elle n’a jamais été puissante. Votre ami peu scrupuleux en était membre. — Je ne le crois pas ; il vivait en dehors de la controverse et s’occupait de littérature ; c’était un ministre accompli et un homme de piété. Il n’exprima pas un sentiment personnel ; il ne fit que témoigner d’un fait, de l’impopularité du nom d’Athanase, fait que personne ne conteste. — Qu’y a-t-il là d’étonnant ? On connaissait si peu l’histoire. Saint Athanase, vous le savez, n’a pas écrit le symbole qui porte son nom. On peut bien penser que cet auteur exagère parfois, sans croire cependant que le symbole soit erroné. — Ce n’est pas tout, reprit Sheffield : vous connaissez le professeur de théologie nommé Beatson : on ne l’appellera, en aucun sens, un homme de parti ; ce sont les tories qui l’ont nommé professeur, et jamais on ne l’a vu se compromettre par aucune théorie libérale en matières théologiques. Or, un étudiant qui assistait à ses cours particuliers m’a assuré qu’il avait dit à son auditoire : « Je crois, messieurs, que l’ancienne interprétation du Symbole par l’Église d’Angleterre a fini avec Bull. Après que Locke eut pris la plume, la vieille phraséologie orthodoxe tomba en discrédit. » — Peut-être voulait-il dire, répliqua Charles, que l’érudition s’éteignait, ce qui est vrai. Le vieux langage théologique est tout à fait un langage savant ; naturellement on dut l’abandonner quand on n’étudiait pas les Pères ni les scolastiques ; mais lorsque les études ont porté de nouveau sur ces auteurs, ce langage a été ressuscité. — Non, non, Beatson s’est exprimé beaucoup plus clairement dans une autre circonstance. Parlant des symboles et autres choses semblables : « Je crois, a-t-il dit, que tous les laïques instruits de notre Église sont en général Sabelliens. »
Charles était silencieux et savait à peine que répondre. Sheffield continua : « Il y a quelques années, n’étant encore qu’un enfant, j’assistais à une conversation dans laquelle un de mes précepteurs communiquait un plan d’histoire des conciles à un théologien des plus savants et des plus orthodoxes, à un homme dont le nom n’a jamais été associé à aucun parti, et qui compte de hauts dignitaires dans sa famille. Cet homme, bon et intelligent, écouta avec politesse, il applaudit au projet ; puis, il ajouta en riant : « Savez-vous bien que vous avez choisi précisément le plus ennuyeux sujet de l’histoire de l’Église ? » Les conciles, en effet, commencent au Symbole de Nicée et embrassent à peu près tous les points doctrinaux. — Mon cher Sheffield, laissez-moi vous le dire, vous êtes tombé dans un cercle particulier ou dans un parti d’hommes, très-respectables, excellents, je n’en doute pas, mais qui ne sont pas précisément les purs modèles de notre Église. — Je ne les cite pas comme des autorités, mais comme des témoins. — Pourtant, je sais très-bien qu’à la fin du dernier siècle il s’éleva entre certains savants et l’évêque Horsley une controverse dans laquelle celui-ci expliqua, d’une manière claire, une partie au moins de la doctrine d’Athanase. — Vous vous trompez, sa controverse n’était pas une défense du Symbole d’Athanase, je le sais pertinemment ; car ce sujet s’est présenté au cours d’Upton sur les Articles. Ce fut avec Priestley qu’il eut cette polémique. Mais, quoi qu’il en soit, nos théologiens se contentent de penser que tout cela est très-beau, comme les sermons du même auteur sur les prophéties. C’est une autre question de savoir s’ils reconnaissent le mérite de l’un ou de l’autre de ces ouvrages. Ils acceptent les termes scolastiques sur la Trinité, de la même manière qu’ils acceptent la doctrine que le Pape est l’Antechrist. Lorsque Horsley parle du Pape, ou de quelque chose de semblable, les bons vieux ecclésiastiques s’écrient : « Certainement, certainement ; oh ! oui, c’est la doctrine de l’ancienne Église d’Angleterre », croyant qu’il est bon de maintenir cette idée, ou au moins d’en faire profession, lorsqu’il en est question ; mais s’en souciant fort peu eux-mêmes, et n’y pensant même pas d’un bout de l’année à l’autre. Et ainsi en est-il de la doctrine sur la Trinité. Ils disent : « le grand Horsley, le puissant Horsley », et voilà tout. Ils ne discutent pas sa doctrine ; ils ne s’en inquiètent guère non plus ; ils le regardent comme un preux champion, armé de pied en cap, qui a terrassé son adversaire, qui a coupé la tête à quelque insolent non protectionniste, à un chartiste insensé, où à quelque novateur en religion, qui, sous le couvert de la théologie, avait fait une charge contre les dîmes et les taxes pour l’entretien de l’Église. »
— Je ne puis avoir une si mauvaise idée de nos théologiens actuels, repartit Charles. Je sais qu’ici même, à Oxford, il y a des écrivains orthodoxes que personne ne peut appeler des hommes de parti. — Arrêtez, mon ami, comprenez-moi bien, je ne parlais pas contre eux, je disais seulement que ces idées anti-athanasiennes n’étaient pas rares. J’ai été à même d’entendre bien des choses sur la matière chez mon précepteur particulier, et j’ai toujours été sur mes gardes depuis mon arrivée à Oxford. L’évêque de Derby était un ami de Sheen, mon précepteur. Lors de sa promotion, je me trouvais avec celui-ci, et Sheen me confia que l’évêque élu lui avait écrit à cette occasion : « Quel auteur lirai-je ? je ne connais rien en fait de théologie. » Je crois qu’on lui recommanda, ou qu’on lui proposa de lire la Bible de Scott. — Il est facile de citer des exemples, quand on a ses coudées franches. Ce que vous dites est évidemment un exposé à votre manière. — Prenez encore Shipton, qui est mort dernièrement, continua Sheffield ; quelle magnifique position n’avait-il pas dans l’Église ? cependant tout le monde sait très-bien qu’il regardait comme une erreur d’employer le mot « personne » dans la doctrine sur la Trinité. Ce qui rend ceci plus étonnant, c’était sa grande sévérité envers les ecclésiastiques (les Tractariens par exemple), qui esquivaient le sens des Articles. Or, Shipton était parfaitement équitable et juste ; il méprisait l’argent ; l’opinion publique le préoccupait peu ; et toutefois il était Sabellien. Aurait-il mangé le pain de l’Église, comme on disait, même un seul jour, s’il n’avait pas cru que ses opinions n’étaient pas incompatibles avec sa charge de doyen de Bath et de Dorchester ? N’est-il pas évident qu’il croyait que la pratique de l’Église avait modifié, avait réinterprété ses propres formulaires ? — Cependant, mon cher ami, la pratique de l’Église ne peut rendre noir ce qui est blanc, ni faire dire oui à un texte qui dit non. Je ne nierai pas que les paroles sont souvent vagues et incertaines dans leur sens, et qu’elles ont besoin fréquemment de commentaires ; à cet égard, l’enseignement du jour a une grande influence pour fixer la valeur des termes ; mais la question est de savoir si l’enseignement opposé de chaque doyen, de chaque prébendier, de chaque ecclésiastique, de chaque évêque dans notre Église, pourrait rendre Sabellien le Symbole d’Athanase ; pour moi, je ne le pense pas. — Certainement, non, répondit Sheffield ; mais les ecclésiastiques dont je parle soutiennent simplement qu’ils ne sont pas tenus à tous les détails du Symbole, mais seulement à la grande idée qu’il y a une Trinité. — Grande idée ! s’écria Charles, grande sottise ! Un Unitaire ne répudierait pas cette doctrine. N’admet-il pas le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, bien qu’il croie que le Fils est une créature et l’Esprit une influence ? — Eh bien, quant à moi, je ne vois pas pourquoi, si le doyen Shipton fut un membre saint de l’Église, le docteur Priestley ne l’aurait pas été également. Mais mon doute est de savoir, si, supposé que les Tractariens n’eussent point paru, Priestley n’aurait pas été, s’il avait vécu dans ce temps-ci, je ne dirai pas un membre parfait, mais assez digne pour mériter des bénéfices dans notre Église. — Si les Tractariens n’eussent point paru ! c’est-à-dire si notre Église était autre qu’elle n’est. Qu’est-ce que cette école, sinon un enfantement, un produit de l’Église ? Et si l’Église n’avait pas donné le jour à un parti qui prît sa défense, elle en aurait fait naître certainement un autre. Non, non, Charles ; je vous garantis que la vieille école doctrinale était tout à fait tombée, lorsque les Tractariens parurent, et je vous avoue que j’aurais aimé qu’ils eussent laissé les choses tranquilles. Il y avait encore, à cette époque, la doctrine de la succession Apostolique ; mais quelques bons vieux hommes étaient ses seuls apôtres restants dans l’Église. Il leur arriva même, dans une occasion, qu’un grand personnage se moqua complétement de leur persistance à conserver ce point. Il leur soutint que leur doctrine s’en allait avec les non-jureurs[63]. « Vous êtes si peu nombreux, leur dit-il, que nous pouvons vous compter. »
La conversation ne plaisait pas à Charles, et cela pour plusieurs motifs. Il n’aimait pas ce qui lui paraissait une attaque de la part de Sheffield contre l’Église d’Angleterre ; et, d’ailleurs, il commençait à éprouver des doutes et des craintes pénibles que cette attaque ne reposât sur de solides fondements, craintes et doutes auxquels il ne voulait pas être exposé. Il garda donc le silence, et, après un court intervalle, il essaya de changer de sujet ; mais Sheffield avait engagé la partie, il ne voulait pas la perdre ; il commença de nouveau : « J’ai parlé, dit-il, du parti libéral de notre Église. Dans l’Église, il y a quatre partis. Parmi eux, le vieux parti tory, ou le parti de la campagne, qui évidemment est le plus nombreux, n’a pas du tout d’opinion ; il se contente d’accepter la théologie ou la non-théologie du jour, et l’on ne peut pas dire proprement qu’il ait ce que le Symbole appelle la foi Catholique. » Il ne la répudie pas ; il peut être incroyant à son insu ; mais, en tout cas, il ne donne aucun signe positif qu’il ait vraiment cette foi ; il ne fait que la traiter avec respect. J’ose dire qu’il n’y a pas dans tout ce parti un ministre de campagne, qui, d’un bout de l’année à l’autre, fasse un seul jour ce que les Catholiques appellent « un acte de foi », touchant le mystère spécial et très-distinct contenu dans les clauses du Symbole d’Athanase. » Voyant que Charles paraissait froissé, Sheffield ajouta : « Je ne parle pas de tel ou tel ecclésiastique en particulier, mais de la grande majorité d’entre eux. Après le parti tory vient le parti libéral, qui n’aime pas non plus le Symbole d’Athanase, comme je vous l’ai déjà dit. En troisième lieu, nous avons le parti évangélique. Je sais que vous possédez un des numéros des Traités sur la foi objective. Or, ce Traité paraît prouver que les évangéliques sont implicitement Sabelliens, et qu’ils tendent à avouer cette croyance. La même marche a déjà été effectivement suivie par leurs confrères du continent et de l’Amérique. Les protestants de Genève, de Hollande, d’Ulster et de Boston sont tous devenus, je crois, Unitaires, ou chose semblable. Le docteur Adam Clarke, le célèbre Wesleyen, admettait, lui aussi, le principe distinctif du Sabellianisme, comme Doddridge, dit-on, l’avait fait antérieurement. Toutes choses considérées, je pense que j’ai bien prouvé ma thèse touchant ma première assertion : savoir, qu’en ce temps-ci c’est une marque de parti que de sortir de la voie commune pour lire le Symbole d’Athanase. — Je ne suis nullement d’accord avec vous là-dessus, mon cher Sheffield ; vous discutez sans preuves suffisantes, et vous tirez de terribles conclusions de bien faibles prémisses. Voilà, du moins, ce qu’il me semble. Je voudrais aussi que vous n’eussiez pas parlé de prouver une thèse, comme si de pareils sujets étaient de simples matières à discussion. Je n’aime pas non plus que vous preniez le mauvais côté des choses ; c’est en général votre tendance. — Reding, je dis ce que je pense, et il en sera toujours de même. Je ne veux pas être un homme de parti. Je n’essaie pas, comme Vincent, de concilier les choses opposées. Il est de tous les partis ; je ne suis d’aucun. Je crois voir assez bien le vide de tous. — O mon cher ami, s’écria Charles en détresse, songez à ce que vous dites ; vous n’avez pas certainement envie de maintenir vos paroles. A vous entendre, on supposerait qu’à vos yeux la croyance au Symbole d’Athanase n’est qu’une simple opinion de parti. » Sheffield resta d’abord silencieux ; il reprit ensuite : « Eh bien, je vous demande pardon, si j’ai dit quelque chose qui pût vous contrarier, ou si je me suis exprimé trop vivement ; mais, évidemment, il n’est pas nécessaire de croire ce que tant de gens ne croient pas, ou traitent avec indifférence. »
La conversation tomba, et peu d’instants après Carlton vint à leur rencontre sur un poney qu’il avait emprunté à la ferme.
CHAPITRE VIII. Les XXXIX Articles mis en regard du symbole catholique.
Pendant deux ans environ, Reding avait banni ses doutes touchant les Articles ; mais c’était différer le paiement d’une dette : c’était un sursis, et non une quittance. Les deux conversations que nous avons rapportées, l’ayant fait s’expliquer sur des matières très-importantes, d’abord avec l’un, ensuite avec l’autre de ses amis, tous deux également liés par les Articles, lui rappelèrent tristement son obligation envers l’Université et l’Église. L’époque d’ailleurs de son examen et de l’obtention de ses grades, approchant de plus en plus, le fit penser que le temps venait où il devrait être prêt à acquitter cette dette.
Un jour, c’était vers la fin des vacances, Charles se promenait avec Carlton ; tout en devisant, il avait été amené à parler du nombre des opinions religieuses et des partis d’Oxford qui produisaient de si mauvais effets, en donnant lieu à tant de discours, à tant de critiques, et peut-être aussi à un peu de scepticisme. « Évidemment, dit-il ensuite, tout cela est un mal dans une ville d’éducation ; je craindrais cependant, Carlton, que ce mal ne soit inévitable, si votre doctrine sur les partis est vraie ; car s’il était un lieu où les différences des opinions religieuses doivent se produire, c’est bien au sein d’une Université. — Je suis loin de le nier, répondit Carlton ; mais tous les systèmes ont leurs défauts : constitution politique, théologie, rituel, rien n’est parfait. Un seul système vient directement et simplement du ciel, c’est le système judaïque ; encore même a-t-il été aboli à cause de sa stérilité. Ceci n’est pas une atteinte à la perfection de la Révélation divine, car cette stérilité provient du sujet sur lequel et par lequel elle opérait. » Il y eut un moment de silence : « C’est le défaut de la plupart des jeunes penseurs, continua Carlton, d’être impatients, s’ils ne trouvent pas la perfection en toutes choses ; ils ont le zèle de tous les novices. » Autre silence. Il reprit de nouveau : « Quelle forme de religion est moins controversable que la nôtre sous tous les rapports ? Vous voyez les inconvénients de notre propre système, parce que vous les expérimentez, mais vous n’avez pas senti, vous ne pouvez même connaître ceux des autres. » Charles ne répondait pas ; il marchait, arrachant et broyant les feuilles des arbustes et des buissons à travers lesquels tournait le sentier. Rompant enfin son mutisme : « Carlton, dit-il, laissez-moi vous faire une confidence que je ne ferais pas à tout autre. Vous savez qu’il y a environ deux ans j’étais très-inquiet par rapport aux Articles ; réellement, je ne pouvais pas les comprendre, et leur histoire ne faisait qu’aggraver la difficulté. Je rejetai alors loin de moi ce sujet d’études ; mais voici venir mon examen et mon grade, et ces matières vont m’occuper encore. — Il faut que vous ayez été admis de bonne heure au cours des Articles. — Peut-être n’étais-je pas à la hauteur du sujet. — Loin de moi une pareille pensée ; mais quant à la chose elle-même, mon bon ami, sachez-le, c’est ce qui arrive chaque jour, et spécialement aux jeunes gens réfléchis comme vous. Cela ne devrait pas vous tourmenter. — Mais mon inquiétude, reprit Charles, naît de la crainte que j’ai que mes anciennes difficultés ne reviennent, et que je ne sois pas capable de les repousser. — Vous devriez prendre toutes ces choses avec calme, répliqua Carlton ; toutes choses, comme je l’ai dit, ont leurs difficultés. Si vous attendez jusqu’à ce que chaque objet soit comme il devrait être, ou pourrait être d’après vos idées, vous ne ferez rien et vous perdrez votre temps. Le monde moral n’est pas un pays de plaine ; il a aujourd’hui ses points tracés, sa géographie, ses routes. Vous ne pouvez marcher à travers champs ; si vous tentez un steeple-chase, Vous vous casserez le cou pour vos peines. Les formes de religion sont des faits ; elles ont chacune leur histoire. Elles étaient avant vous, elles vous survivront. Il vous faut faire un choix, vous ne pouvez créer. — Je sais que je ne puis créer une religion ; peut-être, non plus, ne puis-je en trouver une meilleure que la mienne. Je n’ai pas besoin de tenter l’entreprise ; mais ma difficulté n’est pas là. Prenez votre propre figure. Je m’en vais au petit trot, le long de ma route ; tout à coup, voilà une haute barrière solidement fermée à clef, et mon pauvre poney ne peut la franchir. Que faire ? Je ne me plains pas ; mais tel est le fait, ou du moins tel il peut être. — Le poney doit franchir la barrière, ou, s’il ne le peut, il faut qu’il y ait une autre voie. Autrement, à quoi sert une route ? En religion, toutes les routes ont leurs obstacles ; l’une a une porte solide qui la coupe, l’autre se déroule à travers un marais. Ne doit-on pas aller en avant ? La religion doit-elle aboutir à une barrière infranchissable ? Le Christianisme doit-il s’éteindre ? Mais où irez-vous ? Non pas certainement au Méthodisme ni à la Confraternité de Plymouth. Quant à l’Église Papiste, je soupçonne qu’elle présente plus de difficultés que la nôtre. Il faut sacrifier son jugement privé. — Tout cela est très-bien, reprit Charles ; mais ce qui est très-utile peut cependant être tout à fait impossible. Les plus belles paroles sur la nécessité d’arriver à la maison avant la nuit ne rendront pas mon pauvre petit poney capable de franchir la porte. — Non, certainement ; mais si vous aviez l’ordre de la part d’un prince bienveillant, votre souverain et votre bienfaiteur, de suivre la route sans broncher jusqu’au soir, et que vous dussiez le rencontrer au bout de votre voyage, vous seriez bien sûr que celui qui vous a marqué la fin vous a également indiqué les moyens. Et quant à la difficulté présente, vous devriez chercher un expédient quelconque d’ouvrir la porte, ou de passer à travers la haie, ou, d’une manière ou d’une autre, de trouver un chemin, en sorte que vous pussiez tourner l’obstacle. »