PREMIÈRE PARTIE.
Fulcran Segondy translation
CHAPITRE PREMIER. L’éducation.
Charles Reding était le seul fils d’un ministre anglican qui jouissait d’un gros bénéfice dans un comté du centre. Son père, le destinant aux ordres, l’envoya, à l’âge ordinaire, à une école publique. Longtemps M. Reding avait pesé dans son esprit les avantages et les inconvénients de l’éducation publique et de l’éducation privée, et il avait enfin opté pour la première. — L’isolement, se disait-il à lui-même, n’est pas une sauvegarde pour la vertu. Qui peut dire les sentiments intimes d’un enfant ? Expansif et heureux, bon et soumis, tel il peut toujours paraître, alors cependant que le mal fait en lui de grands ravages. Au Créateur seul appartient le secret des cœurs, et personne ici-bas ne peut espérer d’en sonder les abîmes, d’en effleurer même la surface. Je suis pasteur des âmes ; mais quelle connaissance, en vérité, ai-je de mes paroissiens ? Aucune. Leurs cœurs sont des livres scellés pour moi. Quant à ce cher enfant, il est toujours à mes côtés, il se suspend à mon cou ; et pourtant son âme est aussi loin de ma vue que s’il était aux antipodes. Je ne l’accuse pas de réserve, ce cher petit ; mais son amour et son respect pour moi le tiennent dans une espèce de solitude enchantée. Vainement j’essayerais de le connaître à fond.
« Dans son heureuse ou triste sphère » Tout homme vit plein de mystère. »
Et tel est notre sort en ce monde. Nul ne peut connaître les secrètes pensées de Charles. Alors même que je le garderais ici veillant sur sa conduite avec la même sollicitude, il viendrait néanmoins un jour où je trouverais qu’un serpent s’est glissé dans le cœur de son innocence. Les enfants n’ont pas une connaissance pleine et entière du bien et du mal ; ne commettent-ils pas d’abord, presque innocemment, des actions mauvaises ? Éblouis par la nouveauté, ils ne voient pas la laideur du vice ; abandonnés à eux-mêmes, ils n’ont personne auprès d’eux pour les avertir ou leur tracer des règles de conduite ; aussi deviennent-ils les esclaves du mal, tandis qu’ils sont encore à apprendre quelle en est la nature. Ils vont à l’Université, et, à peine arrivés, ils se livrent à des excès dont l’énormité est proportionnée à leur inexpérience. Et puis, après tout, je ne suis pas, moi, de taille à former un esprit aussi actif et aussi investigateur que le sien. Il me pose déjà des questions auxquelles je ne sais que répondre. Il ira donc à une école publique. Là, il se formera au moins à la discipline, dût-il y trouver plus d’épreuves qu’ici ; là, il apprendra à se vaincre, à avoir de l’énergie, à être circonspect ; là, il commencera à acquérir l’esprit d’observation au milieu des mille petits événements qu’il aura sous les yeux : et de la sorte, il sera préparé à cette liberté dont il doit inévitablement jouir quand il ira à Oxford.
Cette décision était nécessaire ; car à d’excellentes qualités Charles joignait une timidité naturelle, une certaine réserve et une sensibilité excessive. Quoique d’un caractère gai, il y avait néanmoins dans sa nature une teinte de mélancolie qui parfois le rendait un peu maussade.
Charles fut donc envoyé à Eton[13]. Là, il eut la bonne fortune de tomber entre les mains d’un excellent maître, qui, l’élevant dans les principes de la vieille église d’Angleterre, d’après Mant et Doyley, laissa dans son esprit une profonde impression religieuse. Grâce à elle, il fut à l’abri de tous les entraînements des mauvaises sociétés, soit à l’école, soit, plus tard, à Oxford. Quand l’époque en fut venue, il alla dans cette dernière ville, ce siége célèbre de la science, et il entra au collége Saint-Sauveur. Six mois sont déjà écoulés depuis son inscription, et quatre depuis sa résidence, au moment où commence notre histoire.
A Oxford, il n’est pas nécessaire de le dire, Charles avait rencontré un grand nombre de ses anciens condisciples : mais parmi eux il trouva peu d’amis. Les uns étaient trop légers pour son caractère, et il s’en était éloigné ; d’autres, amis intimes à Eton, ayant maintenant de hautes relations, l’avaient ouvertement méconnu à leur arrivée à l’Université[14], ou, étant entrés dans d’autres colléges, l’avaient perdu de vue. En fait de connaissances, à Oxford, presque tout dépend de la proximité des chambres. C’est la situation de l’escalier, plutôt que l’inclination, qui décide le choix des amis. Cela nous rappelle l’histoire de ce commerçant de Londres qui perdit un jour toute sa clientèle, parce qu’en embellissant sa maison il avait exhaussé d’une marche la porte d’entrée ; et, d’ailleurs, ne savons-nous pas tous quelle énorme différence il y a pour nous-mêmes entre des portes ouvertes et des portes fermées, quand nous parcourons une rue bordée de boutiques ? Dans une Université, toutes les heures de l’étudiant sont réglées. Un jeune homme exact se lève et va à la chapelle, il déjeune, s’occupe de ses études, assiste au cours, se promène, dîne. Dans toutes ces actions, qui ne le voit ? il n’y a rien qui puisse l’engager à monter un escalier autre que le sien ; et, s’il le fait, dix fois pour une il trouve absent l’ami qu’il cherche. Inutile d’ajouter qu’il est tout naturel que les étudiants de première année, qui ont des sentiments et des intérêts communs, occupent le même escalier. C’est ainsi que Charles Reding fut amené à faire la connaissance de William Sheffield, arrivé à l’Université en même temps que lui.
L’esprit des jeunes gens est souple et facile ; aisément ils s’accommodent du premier venu. Pour eux, les causes d’attraction de l’un vers l’autre sont aussi bien dans les ressemblances que dans les contrastes ; la similitude des goûts crée la sympathie ; l’admiration et l’estime naissent de la bienveillance dans les rapports ou d’une supériorité reconnue. Des liaisons ainsi formées durent souvent toute la vie, et cela par la seule force de l’habitude et la puissance du souvenir. Ainsi il arrive fréquemment, lorsque nous cherchons un ami, que le hasard nous sert autant qu’aurait pu le faire le choix le plus étudié. Quels étaient le caractère et le degré de l’amitié qui se forma entre nos jeunes étudiants, Reding et Sheffield, ce n’est pas ici le lieu de l’expliquer à fond. Qu’il nous suffise de dire que ce qu’ils avaient de commun, c’était d’être également tous deux novices, d’avoir des talents remarquables et de fréquenter le même escalier. La différence entre eux portait sur ceci : Sheffield avait longtemps vécu avec des gens plus âgés que lui. Il avait lu beaucoup, mais sans méthode ; opinions et faits, spécialement par rapport aux controverses du jour, il avait tout recueilli, sans prendre toutefois aucune chose fort à cœur. Vif, clairvoyant, jamais embarrassé, et quelque peu suffisant, tel était Sheffield. Charles, au contraire, n’avait jusqu’alors qu’une connaissance imparfaite des principes ou de leurs rapports ; mais il avait une compréhension plus profonde et traduisait davantage dans la pratique ce qu’il avait une fois acquis ; il était aimable, affectueux, et cédait facilement aux autres, excepté quand la voix du devoir se faisait clairement entendre. Ajoutons encore, que dans la paroisse de son père il avait eu l’occasion de voir différentes communions religieuses, et d’acquérir par là une connaissance générale, mais non formulée en système, de leurs doctrines. La suite de notre récit fera mieux connaître nos deux étudiants.
CHAPITRE II. Les deux amis et un bachelier amateur d’architecture gothique.
Il était une heure de l’après-midi ; Sheffield, passant devant la chambre de Charles, en vit la porte ouverte. Le domestique du collége venait d’apporter la demi-ration ordinaire du lunch[15], et il était occupé à faire le feu. Notre jeune étudiant entra. Nonchalamment appuyé sur les bras de son fauteuil, la toque sur la tête et revêtu de sa toge, Charles mangeait son pain et son fromage. Sheffield, le voyant dans cette situation, lui demanda s’il dormait aussi bien qu’il paraissait manger et boire, accoutré de cette manière. « J’étais sur le point d’aller faire un tour au Meadow[16], répondit Charles. Nous voici à l’époque de l’année qui fait mes délices : Nunc formosissimus annus. A cette heure, tout dans la nature est beauté : les aubours ont déjà fleuri, et l’aubépine a étalé ses blanches corolles. Ce pays possède vraiment une admirable variété d’arbres. Je n’en vis jamais de semblable. Comme ils sont délicieux les platanes avec leurs feuilles à demi ouvertes, si nombreuses et si verdoyantes ! Comme ils sont beaux, ces deux ou trois saules qui déploient leur verdure sombre sur le Cherwell[17] ! Je m’imagine que quelques dryades les habitent. Revenez-vous sur vos pas, vous avez à votre droite le Long Walk, et devant vos yeux s’étalent les admirables monuments d’Oxford[18], vus entre les ormes. On dit qu’il y a ici des dons[19] qui se souviennent du temps où cette avenue ne formait qu’un berceau, et où l’on pouvait s’y promener à l’abri de l’orage. Quant à moi, je sais bien que j’y ai été trempé l’autre jour. »
Sheffield se prit à rire ; il invita Charles en même temps à mettre son castor, pour faire une course avec lui d’un autre côté. Il avait besoin d’une longue promenade ; les cours lui avaient brisé la tête. Le vieux Jennings avait commenté Paley d’une manière si épouvantable qu’il en était tout malade. L’ennuyeux professeur avait parlé des Apôtres comme n’étant « ni trompeurs, ni trompés », de leurs « miracles visibles et de leur mort comme témoignage » ; mais de telle sorte que lui, Sheffield, ne savait plus s’il était un ens physiologicum ou un totum metaphysicum, lorsque Jennings avait eu la cruauté de lui demander de redire l’argument de Paley. L’élève n’ayant pas reproduit les paroles du maître, l’ami Jennings s’était pincé les lèvres et avait recommencé sa thèse. Dans son enthousiasme froid, il s’était appliqué si fortement à sa propre analyse, qu’il n’avait pas entendu sonner l’heure. En vain toute la classe avait frappé des pieds, usé de ses mouchoirs, regardé ses montres, notre professeur avait poursuivi sa marche vingt minutes au delà du temps prescrit. « Il continuerait même encore, ajouta Sheffield, s’il n’avait été interrompu par un incident qui n’eut de pareil que celui des oies du Capitole. Car, au moment qu’il avait à peu près répété la moitié de sa thèse, et que, parvenu à la fin d’une période, il s’arrêtait pour juger de son impression sur l’auditoire, ne voilà-t-il pas que cet original de Lively, poussé on ne sait par quelle heureuse inspiration, a subitement rompu le silence, à propos de rien, fait un signe de tête, et d’un ton dégagé : « S’il vous plaît, monsieur, s’est-il écrié, quelle est votre opinion touchant l’infaillibilité du Pape ? » A ces mots tout le monde est parti d’un grand éclat de rire, Jennings excepté ; au contraire, notre professeur commençait à froncer le sourcil, et l’on ne peut même dire ce qu’il en serait advenu, lorsque, par hasard, ses yeux sont tombés sur sa montre. Troublé à cette vue, il a fermé son livre et sur-le-champ congédié l’auditoire. »
« La chose est assez comique, repartit Charles en riant. Toutefois je vous assure, Sheffield, que Jennings, malgré sa roideur et son air si froid, est au fond, à mon avis, un très-bon enfant. Dernièrement, il m’a témoigné beaucoup d’intérêt dans une conversation ; il est même sorti de ses habitudes pour me faire quelques faveurs. Sa charité envers les pauvres est inépuisable ; et l’on s’accorde à dire que ses discours à Sainte-Croix sont excellents. » Sheffield répliqua qu’il aimait que les gens eussent des manières naturelles, et qu’il avait en horreur ces façons affectées et pompeuses. Quel bien cela pouvait-il faire ? Et quelle portée cela avait-il ? « Voilà ce que j’appelle du puritanisme, répondit Charles ; ma manière de voir, c’est de prendre chacun pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il n’est pas : l’un a cette qualité, l’autre celle-là ; mais nul n’est parfait. Pourquoi ne pas fermer les yeux sur ce qu’on n’aime point, et ne pas admirer ce qui nous plaît ? Voilà la science du savoir-vivre, la seule vraie sagesse, et certainement notre devoir, par-dessus le marché. » Sheffield jugea cette réponse prosaïque et fausse. « Nous devons avoir un système arrêté, ajouta-t-il ; sans cela, une chose est aussi bonne qu’une autre. Mais je ne puis rester ici toute la journée, et nous devrions déjà être à la promenade. » Ce disant, il ôta à Charles sa toque et lui mit à la place son chapeau. « Allons, sortons. — Il faut donc que je renonce au Meadow. — Sans doute ; vous devez vous promener en castor. J’ai besoin de vous pour aller jusqu’à Oxley, village qui n’est pas loin de notre route, et dont, au reste, tous les ministres, tôt ou tard, deviennent évêques. Peut-être cette promenade nous portera-t-elle bonheur. »
Les deux amis sortirent, équipés de la tête aux pieds selon la tenue la plus irréprochable d’Oxford, d’une recherche et d’une élégance exquises. Sheffield entrait dans High Street[20], lorsque Charles l’arrêtant : « Ça m’ennuie toujours, dit-il, d’aller en chapeau dans cette rue ; on est sûr de rencontrer un Censeur. — Tous ces costumes d’Université sont du pur charlatanisme, répliqua Sheffield ; est-ce qu’ils nous rendent meilleurs ? A dire vrai, ce sont des masques et pas autre chose. Et puis, notre robe est si affreusement laide ! — Je ne souscris pas à une condamnation si entière, reprit Charles. Oxford est un siége important, et il convient qu’on y ait un costume spécial. Je vous l’avoue, lorsque, pour la première fois, je vis la procession des Chefs à Sainte-Marie, j’en fus profondément touché. D’abord… — Naturellement les massiers », dit Sheffield en l’interrompant. « D’abord, l’orgue se fait entendre, et chacun se lève ; puis, le vice-chancelier s’avance dans son costume rouge, et, par une inclination, salue le prédicateur, qui se dirige vers la chaire ; viennent ensuite les différents Chefs rangés en ordre, et, enfin, après eux, les Censeurs. Cependant, vous apercevez la tête du prédicateur qui monte posément l’escalier de la chaire ; arrivé à son siége, il ferme la porte, jette un regard à la tribune de l’orgue pour saisir le psaume, et aussitôt les chants commencent. » A cette description, Sheffield se mit à rire. « Eh bien, Charles, j’approuve votre exemple. Le prédicateur est, ou est supposé être, un homme de talent ; il va commencer son discours : théologiens et étudiants d’une grande université sont là pour l’entendre. La parade ne fait que me représenter exactement le grand fait moral qui est devant nous. Ceci, je le comprends ; je ne l’appelle pas du charlatanisme ; mais ce que je qualifie de ce nom, ce sont les formes extérieures sans âme. Or, je dois le dire, le sermon lui-même et la prière qui le précède… Mais comment l’appelle-t-on cette prière ? — La prière de demande[21]. — Eh bien, et sermon et prière, tout ça n’est souvent que du charlatanisme. Je vais rarement aux discours de l’Université, mais je les ai assez suivis pour ne plus y assister, à moins de contrainte. Le dernier prédicateur que j’y ai entendu était de la campagne. Oh ! ce fut merveille ! Il commença d’abord en criant du ton le plus aigu : « Vous prierez. » Quelle rapsodie ! « Vous prierez. » Parce que le vieux Latimer ou Jewell a dit : « Vous prierez », il ne faut donc plus dire : « Prions. » Puis il nous jeta ces mots, continua Sheffield, en prenant un ton pompeux qu’il élevait et baissait tour à tour : « Spécialement pour cette branche pure et apostolique de l’Église établie (ici notre homme se leva sur la pointe des pieds), établie dans ces États. » Vint ensuite : « Pour notre Souveraine et Reine, Lady Victoria, défenseur de la foi ; dans toutes les causes et sur toutes les personnes tant civiles qu’ecclésiastiques, dans l’étendue de ce royaume, juge suprême. » A ce mot, silence imposant ; on entend clairement la chute de l’étui à sermon[22] sur le coussin de la chaire ; on dirait que la nature ne peut créer, ni l’esprit humain soutenir une pensée plus forte. Après cette pause, toujours sur le même ton nasillard : « Pour les pieux et bienfaisants fondateurs des colléges de Tous les Saints et de Leicester. » Mais son chef-d’œuvre fut l’énumération emphatique « de tous les docteurs, ainsi que des deux Censeurs[23] », comme si l’antithèse des nombres avait la puissance du burin, et devait nous reproduire tous ces excellents personnages en un délicieux tableau vivant. — Cette description originale amusa Charles ; il répliqua néanmoins que, pour lui, il n’avait jamais entendu un sermon sans en retirer quelque profit, à moins qu’il n’y mît de la mauvaise volonté ; et à ce sujet, il cita la réponse que lui fit un jour son père à cette demande, s’il ne lui était pas arrivé quelquefois de faire un sermon médiocre : « Mon cher fils, lui avait-il dit, tous les sermons sont excellents. » Paroles qui, à cause même de leur simplicité, s’étaient profondément gravées dans sa mémoire.
Cependant nos deux étudiants avaient parcouru High Street, cette rue prohibée, et traversaient le pont[24], lorsque sur le côté opposé ils virent devant eux un homme de haute taille et d’une contenance roide. Sheffield n’eut pas de peine à le reconnaître ; c’était un bachelier de Nun’s Hall, et un importun, au moins de second ordre. Quoique revêtu de sa toge et coiffé de sa toque, il paraissait avoir l’intention de faire une promenade dans les champs. Comme il prit le sentier qu’ils devaient suivre eux-mêmes, ils essayèrent de marcher derrière lui ; mais leur pas était trop rapide et celui du bachelier trop lent pour qu’ils ne l’atteignissent pas bientôt.
Peindre un importun dans un récit n’est pas chose facile, et cela, parce que c’est un importun. Un conte doit tendre vite à son dénoûment : un importun, au contraire, traîne toujours en longueur. Ce n’est que dans une course de longue haleine qu’on peut le reconnaître, et alors on sent qui il est : on le trouve oppressif ; semblable au sirocco, que l’indigène devine tout de suite, tandis que l’étranger s’y trompe souvent. Tenet, occiditque. Si vous n’entendez de lui qu’un seul discours, peut-être le jugerez-vous un homme instruit et agréable ; mais si à son bavardage il n’y a jamais de fin ; s’il vous débite une seule et même prose toutes les fois qu’il vous rencontre ; s’il vous tient sur vos jambes jusqu’à défaillance ; s’il vous garde sans pitié, quand vous voudriez remplir un engagement, ou assister à une conversation intéressante, alors il n’y a pas à s’y tromper : la vérité vous saute aux yeux, apparent diræ facies, vous êtes sous les griffes d’un importun. Vous pouvez céder, vous pouvez fuir, mais vous ne sauriez vaincre. De là n’est-il pas évident qu’un importun ne peut être représenté dans un récit, sans quoi le récit serait aussi importun que notre individu lui-même ? Donc, lecteur, vous devez croire sur parole que cet homme à la taille roide, ce M. Bateman, est réellement ce que vous ne sauriez découvrir d’une autre manière, et nous savoir gré du motif qui nous a fait affirmer plutôt que démontrer notre proposition.
Sheffield salua poliment notre bachelier, et eût voulu poursuivre sa route ; mais Bateman, entraîné par sa nature, ne le permit pas. Le saisissant par la main : « Seriez-vous disposé, dit-il, à jeter un coup d’œil dans la jolie chapelle que nous faisons restaurer dans les champs ? C’est une vraie perle, dans le style le plus pur du quatorzième siècle. Elle était dans un bien triste état, on eût dit d’une étable ; mais nous avons ouvert une souscription, et nous allons mettre tout en ordre. — Nous nous rendons à Oxley, répondit Sheffield, vous nous entraîneriez hors de notre route. — Pas du tout, répliqua Bateman ; ce n’est pas à un jet de pierre du chemin. Vous ne pouvez me refuser cette faveur. Je suis sûr que notre œuvre aura toutes vos sympathies. » Il s’empressa ensuite de leur faire l’histoire de la chapelle : tout ceci a existé ; tout ceci aurait pu être ; tout ceci n’existait pas ; tout ceci devait se faire. « Ce sera, continua-t-il, un vrai spécimen de chapelle catholique ; nous avons même l’intention de tenter une démarche auprès de l’évêque, afin qu’il la dédie au Royal Martyr. Pourquoi n’aurions-nous pas notre saint Charles, aussi bien que les catholiques romains ? Quel doux plaisir ne sera-ce pas, d’ailleurs, d’entendre la cloche jeter, chaque soir, ses tintements sur la bruyère sombre, par tous les temps, et à travers toutes les péripéties et les hasards de cette vie mortelle ! » Sheffield lui demanda quelle assemblée il pensait réunir à cette heure. « Voilà une idée peu élevée, répondit Bateman ; ce n’est pas une question. Dans les véritables églises catholiques, le nombre des assistants ne fait rien à la chose ; le service divin se célèbre pour ceux qui y viennent et non pas pour ceux qui sont dehors. » Cette réponse, répliqua Sheffield, je la comprends dans la bouche d’un catholique romain, parce que dans son Église on suppose un sacrifice offert par un prêtre, avec ou sans assistance. Et puis, les chapelles catholiques sont bâties souvent sur les corps des martyrs, ou dans un lieu remarquable par quelque miracle, mais notre service, à nous, est la prière en commun ; et comment pouvons-nous le célébrer sans une assemblée ? »
Bateman répondit que, alors même que les membres de l’Université n’y viendraient pas, ce à quoi il s’attendait, au moins la cloche serait un mémento de loin comme de près. « Ah ! je vois, reprit Sheffield, son usage sera l’inverse de ce que vous disiez tout à l’heure : elle servira, non pour ceux qui viendront, mais pour ceux qui seront dehors. L’assemblée sera au dehors, et non au dedans ; c’est une affaire d’extérieur. Je me rappelle avoir vu autrefois une haute tour d’église ; c’est ainsi, du moins, qu’elle paraissait de la route ; mais quand on la regardait sur le côté, on ne voyait qu’une mince muraille, bâtie pour simuler une tour ; et cela, afin de donner un aspect imposant à l’édifice. Élevez aussi un bout de muraille, et placez-y la cloche. — Il y a un autre motif qui nous a fait entreprendre cette restauration, repartit Bateman, motif tout à fait indépendant du culte. C’est que cette chapelle date d’un temps immémorial, et qu’elle fut consacrée par nos ancêtres catholiques. » Sheffield objecta qu’il y aurait autant de raison pour y dire la messe que pour conserver le bâtiment. « La messe, nous la conservons, répondit Bateman ; nous offrons la nôtre, tous les dimanches, selon le rite de celui que l’honnête Pierre Heylin appelle le Cyprien[25] de l’Angleterre ; que pouvez-vous désirer de plus ? » Cette réponse fut-elle comprise de Sheffield ? Qui le sait ? Mais au moins elle était hors de la portée de Charles. Cette messe anglaise était-ce la Prière Commune, ou le service de la communion, ou la litanie, ou le sermon, ou une partie quelconque de ces choses ? Ou bien les paroles de Bateman étaient-elles un véritable aveu qu’il existait des ministres qui, à cette époque, célébraient la messe papiste une fois la semaine ? La pensée précise de Bateman est perdue pour la postérité ; car ils étaient arrivés, en causant ainsi, à la porte de la chapelle. Cet édifice avait été autrefois une aumônerie ; à côté se trouvait une petite ferme. Quant à la population, on voyait évidemment que la restauration de la chapelle ne lui était pas nécessaire. Au moment d’entrer, Charles resta en arrière et dit tout bas à son ami qu’il ne connaissait pas Bateman[26]. Une présentation eut donc lieu. — Reding de Saint-Sauveur. — Bateman de Nun’s Hall. La cérémonie étant faite, en guise d’eau bénite, ils entrèrent tous ensemble dans la chapelle.
L’édifice était aussi beau que les paroles de Bateman avaient pu le faire supposer ; la restauration en avait été faite avec beaucoup de goût. On y remarquait un autel de pierre du meilleur style, une crédence, une piscine qui ressemblait à un tabernacle, et une paire de chandeliers de cuivre. Charles demanda à quoi servait la piscine, dont il ignorait même le nom. On lui répondit qu’il y avait toujours, autrefois, une piscine dans les vieilles églises d’Angleterre, et qu’on ne pouvait faire une restauration intelligente sans la replacer. Il s’informa ensuite de l’objet de ce coffre, ou espèce d’armoire, si admirablement travaillé, qu’on apercevait sur l’autel ; et il apprit que « nos sœurs, les églises de l’obédience de Rome, avaient toujours un tabernacle pour garder le pain consacré. » Après cette réponse, Charles se tut. Profitant de ce silence, Sheffield demanda à connaître l’usage des niches ; et Bateman lui dit que les images des saints étaient sans doute prohibées par les canons, mais que ses amis en ces matières faisaient ce qu’ils pouvaient. Interrogé enfin sur l’emploi des chandeliers, notre bachelier répondit que, vu les dispositions de leur évêque à l’égard des catholiques, ils avaient quelque crainte que ce prélat ne mît opposition à l’emploi du luminaire dans le service, au moins tout d’abord ; mais qu’il était évident que les chandeliers étaient faits pour porter des cierges. Ayant eu le temps convenable pour voir et admirer, Reding et Sheffield se disposèrent à reprendre leur course. Ils ne purent, toutefois, esquiver une invitation à déjeuner, sous peu de jours, au domicile de Bateman, dans le Turl[27].
CHAPITRE III. Un cœur ouvert et aimant. — Un homme à vues.
Aucun des deux amis n’avait encore, en fait de religion, ce qu’on appelle des vues. Par ce mot, nous n’entendons pas dire qu’ils n’eussent déjà une opinion arrêtée sur cette importante matière, les juger ainsi serait une erreur ; mais nous voulons faire comprendre qu’aucun d’eux (et comment l’auraient-ils pu à leur âge ?) n’avait fait reposer sa religion sur une base intellectuelle. Aussi bien, expliquons d’une manière plus claire ce que sont des vues, ce qu’on entend par un homme à vues, et quel est l’état de ceux qui n’ont pas de vues. Lors donc que des personnes jettent les yeux, pour la première fois, sur le monde de la politique ou de la religion, tout ce qu’elles voient produit sur leur esprit le même effet qu’un paysage qui s’offrirait, également pour la première fois, à un homme jusqu’alors aveugle. Tout leur paraît à égale distance ; il n’y a pas de perspective. La relation d’un fait avec un fait, d’une vérité avec une vérité, le rapport entre un fait et une vérité, entre une vérité et un fait, comment telle chose mène à telle autre, quels sont les principes premiers et les principes secondaires : tout cela elles ont à l’apprendre. C’est pour elles une science nouvelle, et elles ignorent leur ignorance même sur ce point. Dans leur esprit, le monde d’aujourd’hui n’a aucun rapport avec le monde d’hier ; le temps n’est pas le torrent qui se précipite, mais il s’immobilise devant elles, rond et plein comme la lune. Elles ne connaissent pas l’histoire de dix ans, encore moins celle d’un siècle ; pour elles le passé ne vit pas dans le présent ; elles ne comprennent pas l’intérêt des questions qui s’agitent ; les noms ne font naître en elles aucune association d’idées, et les individus n’éveillent dans leur mémoire aucun souvenir. Elles entendent bien parler et des hommes, et des choses, et des projets, et des luttes, et des principes ; mais tout va et vient comme le vent ; rien ne fait impression, rien ne pénètre, rien ne se fixe dans leur esprit. Elles ne savent pas ranger leurs idées ; elles n’ont pas de système. Elles entendent et elles oublient, ou tout au plus elles se rappellent ce qu’elles ont entendu autrefois, mais sans pouvoir dire en quel lieu. De là nulle consistance dans leur argumentation ; aujourd’hui elles raisonneront d’une manière et demain d’une autre, au moins indirectement, c’est-à-dire à l’aventure. Les fils de leur raisonnement divergent ; rien ne vient à sa place ; il n’y a pas d’idée mère sur laquelle s’appuie leur esprit, d’où procèdent leurs jugements sur les hommes et les choses. Et tel est l’état de bien des gens, pendant toute leur vie. Aussi quels misérables politiques, ou hommes d’Église ne font-ils pas, à moins que leur bonne fortune ne les ait mis entre des mains sûres, et qu’ils ne soient menés par d’autres, ou qu’ils ne soient engagés dans un parti. Autrement, voyez-les, ils sont à la merci des vents et des vagues ; et, sans être radicaux, whigs, tories, ou conservateurs, partisans de la haute ou de la basse Église[28], ils agissent, ou comme un whig, ou comme un tory, ou comme un catholique, ou comme un dissident, selon que le caprice les pousse, que les événements ou les partis les mènent. Si parfois leur amour-propre est blessé, ils se consolent dans la pensée que leur conduite est la preuve qu’ils sont des hommes libres, modérés, sans passions, des hommes du juste-milieu, et non des hommes de parti ; tandis que, dans le fait, ils sont les plus malheureux des esclaves ; car notre force, en ce monde, c’est d’être les sujets de la raison, et notre liberté d’être les captifs de la vérité.
Et maintenant, qu’y a-t-il d’étonnant que Charles, jeune imberbe d’une vingtaine d’années, n’eût pas des vues profondes en fait de religion ou de politique ? Toutefois un homme d’intelligence ne se permet pas de juger des choses à l’aventure et au hasard. Par une espèce de respect qu’il se doit, il est obligé de se tracer une règle de conduite quelconque, vraie ou fausse ; et Charles goûtait beaucoup la maxime qu’il a déjà émise, savoir : qu’il faut estimer les gens d’après ce qu’ils sont, et non d’après ce qu’ils ne sont pas. Il considérait comme un premier devoir d’aimer tous les hommes, de les regarder tous d’un œil de bonté ; son cœur était fortement pénétré du sentiment que le poëte a exprimé dans ces vers populaires :
« Quoique souillé du mal, ce honteux diadème, » Le chrétien, ici-bas, porte un front radieux ; » Par le prêtre du Christ, au jour de son baptême, » Ne fut-il pas marqué d’un sceau tout glorieux ? »
Quand il rencontrait dans ses promenades un laboureur ou un cavalier, un gentilhomme ou un mendiant, il aimait à se dire : « Voilà un chrétien. » Et lorsqu’il vint à Oxford, il y entra avec un enthousiasme si simple et si chaleureux, qu’on eût dit presque celui d’un enfant. Son respect, il le portait jusqu’à honorer même le velours du vice-Censeur ; que dis-je ? le bonnet à cornes qui précède le prédicateur avait aussi des droits à sa déférence. Sans être poëte, il était dans la saison de la poésie, à l’époque du délicieux printemps, alors que l’année est dans toutes ses splendeurs, tout y étant nouveau. La nouveauté était la beauté elle-même pour un cœur aussi ouvert et aussi aimant que le sien ; non pas seulement parce que c’était de la nouveauté, et que comme telle, elle a ses propres charmes, mais bien parce que, quand les objets nous apparaissent pour la première fois, nous les voyons dans une aimable confusion, qui est le principal élément de la poétique. Mais à mesure que le temps marche et que nous arrivons à énumérer, à classer et à apprécier les choses, à mesure que nous agrandissons nos vues, nous avançons vers la philosophie et la vérité ; mais nous nous éloignons de la poésie.
Dans notre jeunesse, nous allâmes un jour par un soleil brûlant d’été nous promener sur la route qui va d’Oxford à Newington, route fort triste, comme le savent bien tous ceux qui l’ont parcourue. Cependant, c’était du nouveau pour nos yeux, et nous vous l’assurons, lecteur, croyez-le ou ne le croyez pas, riez ou non, comme il vous plaira, cette route, dans cette circonstance, nous parut d’une beauté touchante. Elle éveilla dans notre cœur une douce mélancolie, mélancolie dont la vague sensation nous émeut encore quand nous jetons un regard en arrière sur ce voyage accompagné de tant de poussière et de fatigue. Et pourquoi ? Parce qu’alors chaque objet que nous rencontrions était inconnu et plein de mystère. Un arbre ou deux, à distance, nous semblaient le commencement d’une grande forêt ou d’un parc d’une étendue sans limites : une colline cachait derrière elle un vallon, et ce vallon avait son histoire ; les sentiers eux-mêmes, avec leurs haies verdoyantes aux mille détours capricieux, frappaient notre imagination. Telles furent les impressions du premier voyage ; mais quand nous eûmes fréquenté souvent la même voie, alors l’esprit ne se prêta plus à l’action, la scène cessa d’être enchanteresse, la triste réalité seule resta, et nous demeurâmes convaincu que cette route d’Oxford à Newington était la plus ennuyeuse et la plus détestable que nous eussions jamais parcourue.
Mais revenons à notre histoire. Nous avons fait le portrait de Reding. Quant à Sheffield, sans avoir dans l’esprit plus de vues réelles que Charles, néanmoins à cette époque il cherchait à en acquérir, mais il était bien plus en danger d’en accueillir de fausses. En d’autres termes, c’était un homme à vues, dans le mauvais sens de l’expression. Il n’était pas satisfait des choses telles qu’elles sont ; il était censeur, impatient de réduire tout en système ; il exagérait les principes, aimait la discussion, soit pour le plaisir de l’exercice, soit parce que son esprit était inquiet : au fond, il n’avait rien fortement à cœur.
Aucun de nos deux amis ne prenait un vif intérêt aux controverses qui s’agitaient alors à l’Université et dans le pays touchant la haute et la basse Église. Sheffield avait une espèce de mépris pour cette polémique, et Reding trouvait de mauvais goût de se montrer original ou de se faire distinguer en quoi que ce fût. Une de ses connaissances d’Eton l’avait engagé un jour à venir entendre un des meilleurs prédicateurs du parti catholique, et lui avait offert de le présenter ; mais il avait décliné cet honneur. Il n’aimait pas, disait-il, à se mêler aux partis ; il était venu à Oxford pour prendre ses grades et non pour y embrasser des opinions. En agissant autrement, il aurait craint la désapprobation de son père ; et puis, il sentait de la répugnance à épouser de telles idées et à se faire l’ami de telles personnes, par cela seul que les autorités de l’Université étaient opposées à tout ce mouvement. A ses yeux, les chefs de l’agitation étaient des démagogues, et les démagogues, il les avait en grande horreur, il les méprisait. Il ne pouvait pas comprendre comment des ecclésiastiques, hommes respectables d’ailleurs, travaillaient à grouper auteur d’eux de jeunes sous-gradués ; plus d’une histoire même qu’il entendit sur leurs intrigues le blessa. En outre, il n’aimait pas les spécimens de leurs partisans qu’il avait eu l’occasion de voir ; c’étaient des hommes présomptueux ou qui « parlaient haut », comme on disait alors. Ils faisaient des actions ridicules, extravagantes, et parfois négligeaient leurs devoirs de collége pour des choses qui ne les regardaient en aucune façon. Charles avait eu sans doute du malheur ; car cette appréciation n’est pas le vrai portrait des hommes les plus remarquables de cette époque qui, certainement, font encore aujourd’hui, comme ecclésiastiques ou comme laïques, la force de l’Église anglicane. Mais dans toutes les réunions d’hommes, la paille et les immondices (selon les paroles de Bacon) flottent sur l’eau, tandis que l’or et les pierreries tombent au fond et demeurent cachés ; ou, pour mieux dire encore, bien des hommes, la plupart des hommes, sont un mélange de qualités précieuses et de défauts : les défauts surnagent, les bonnes qualités restent dans l’abîme.
CHAPITRE IV. Le charlatanisme en religion.
Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons de parler. Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas de mérite ; mais il était absurde ; aussi servit-il de thème à la conversation de nos deux amis pendant le reste de leur promenade. « J’aimerais qu’on vît moins de charlatanisme et de grimaces en tout lieu, dit Sheffield ; on pourrait en emporter d’ici des charretées, et même sans que rien y parût. — Si l’on faisait à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au point qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés de marcher dans cette voie que vous nommez charlatanisme. Nous la foulons aux pieds, mais enfin nous nous en servons. — Je ne puis admettre un tel système ; c’est tout simplement faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois partout la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale, tantôt d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase mesurée, claire, calme, et un regard étudié, comme, par exemple, ce prédicateur de Bampton qui, il n’y a pas longtemps, nous soutenait, à propos de la résurrection des corps, que tous les essais pour ranimer un cadavre, au moyen de méthodes naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre dans la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation, là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un latin ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses, de voir les Censeurs monter, descendre pour rien absolument ; et tout cela, afin de conserver l’esprit de choses vieillies depuis des siècles, alors que le travail réel pourrait se faire en un quart d’heure. Je rencontre Bateman, et voilà mon homme qui me parle de jubés sans crucifix, de piscines sans eau, de niches sans statues, de chandeliers sans lumières, de messes sans pape ; et, moi, je dis avec Shakespeare : « Le monde est un vrai théâtre. » Ce n’est pas tout : je m’adresse à Shaw, à Turner, à Brown, hommes de caractères bien différents, élèves de Gloucester (vous comprenez de qui je parle), et ils nous prêchent qu’il faut placer des crucifix aux carrefours, afin d’exciter chez les passants des sentiments religieux. »
« — Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers tous ces hommes-là, dit Charles ; votre discours ressemble beaucoup à de la déclamation ; si l’on vous croyait, il faudrait abolir toutes les formes extérieures. Vous me faites l’effet de cet homme qui, dans un des romans de miss Edgeworth, ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire à son aise des danseurs. — A quelle musique fermé-je les oreilles ? — A la signification de tous les divers actes dont nous venons de parler ; les sentiments pieux qui accompagnent la vue des images, voilà la musique. — Sans doute, pour ceux qui déjà ont ces sentiments ; mais rétablir les images en Angleterre pour faire naître des sentiments, c’est tout juste danser pour créer la musique. — Je crois que vous ne rendez pas justice à notre pays, mon cher Sheffield ; nous sommes un peuple religieux. — Eh bien, je vais vous présenter la chose d’une autre manière : Aimez-vous la musique ? — Avez-vous donc oublié la frayeur que j’occasionnai à une certaine personne avec mon violon ? — Aimez-vous la danse ? — A dire vrai, je ne l’aime pas du tout. — Ni moi non plus, reprit Sheffield, et je ne puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore enfant, pour y échapper. La danse est quelque chose de si absurde ; et puis, il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard avec tant de grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse ; aussi ne savais-je plus comment me tirer d’embarras. — J’ignorais, mon cher ami, que nous eussions entre nous un point de ressemblance aussi frappant. Oh ! quelle humiliation j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à danser, et figurer avec une dame ! Tous les yeux tournés sur moi qui étais si gauche ! Bien des jours avant, comme après, ce me fut un martyre. »
Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui mène à une espèce de plateau sur le bord duquel se trouve Oxley, et ils s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers qui sautaient des barrières. Ils montèrent ensuite la colline et se retournèrent vers Oxford. « Peut-être, dit Charles, appellerez-vous toutes ces flèches et ces tours un magnifique simulacre, parce que vous en apercevez le faîte sans en découvrir la base ? — Où en étions-nous de notre discussion ? » reprit Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les dix dernières minutes : « oh ! je m’en souviens, j’y suis. Je disais donc que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez la danse. Pour d’autres, la musique est l’aiguillon qui les pousse à danser ; pour vous, c’est le contraire ; la danse même diminue le sentiment de plaisir que vous cause la musique. Eh bien, pareillement, c’est un acte de pédantisme de vouloir rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre, plus religieuse encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il était dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement, sans qu’on nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à la danse, ainsi la religion nous eût fait adopter les images. Mais de même que la danse n’ajoute rien aux charmes de la musique pour ceux qui n’aiment pas à danser, de même, les cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux chez ceux qui détestent les cérémonies. — Donc, à vos yeux les catholiques romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des crucifix ? — Halte-là ; vous sortez maintenant de la question. Les catholiques romains croient que les images possèdent une certaine vertu. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant ils sont conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent pas les images pour en faire des montres d’apparat, pour éveiller des sentiments dans le cœur de ceux qui les contemplent, ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils les honorent d’un culte solide, naturel et ardent : à leurs yeux, elles disent plus qu’elles ne paraissent ; ce ne sont pas de simples représentations. Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce que de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce qu’en temps de peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles ont opéré des miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs yeux, incliné leur tête ; ou, au moins, parce qu’elles ont été bénites par la main du prêtre, et qu’elles ont des relations mystérieuses avec la grâce invisible. Tout cela, je l’avoue, est superstitieux ; mais tout cela a une réalité. »
Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. « Une image est un mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous donc dire qu’un homme est un saltimbanque parce qu’il se méprend sur le mode d’enseignement le plus convenable à son pays ? — Cette qualification, je ne l’ai pas donnée à Gloucester, repartit Sheffield ; j’ai seulement soutenu qu’un pareil mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme et une farce. — Mais votre principe vous conduira trop loin, et, d’ailleurs, il se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous pas le passage d’Aristote que nous cita, l’autre jour, Thompson, passage qu’il avait rencontré dans une de ses leçons avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil, savoir : que les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels elles se manifestent lorsqu’elles sont produites ? C’est en s’essayant à nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman. Il désire, sans aucun doute, introduire dans nos églises les piscines et les tabernacles ; or, attendre, avant de commencer, qu’on ait accepté cette réforme, c’est agir comme un homme qui ne va pas à l’eau sans savoir nager. — Soit ; mais quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage de la piscine sera devenu universel ? Qu’est-ce que cela signifie ? Dans l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique j’ignore lequel ; on s’en sert pendant la messe. Mais que Bateman rende universel l’usage des piscines, et qu’aura-t-il créé, sinon le règne d’un charlatanisme universel ? — Mais, mon cher Sheffield, combien de choses n’y a-t-il pas qui, dans le cours des âges, ont changé leur destination première, et toutefois en conservent encore une, quoique différente ? La perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle a déjà son histoire. La reine, à son couronnement, porte un vêtement qu’on dit être catholique romain ; est-ce du charlatanisme ? Ne vous figure-t-il pas, en traits ineffaçables, « la divinité qui entoure un roi », quoique ce vêtement ait perdu la signification qu’y attachait l’Église de Rome ? Ou seriez-vous du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot Majesté[29], estiment la chose elle-même une farce ? — Vous prohibez donc l’introduction des piscines et des chandeliers qui n’ont aucun but ? — Je pense, mon ami, qu’il y a une grande différence entre faire revivre une chose et la conserver : la conserver paraît naturel, même quand son emploi a cessé ; la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est contre nature. Mais ceci est une question de prudence et de jugement. — Ainsi donc, vous condamnez Bateman », conclut Sheffield.
Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite : « Mais peut-être ces hommes désirent actuellement introduire les réalités aussi bien que leurs formes extérieures ; peut-être désirent-ils employer la piscine aussi bien que l’avoir… Sheffield, continua-t-il brusquement, pourquoi les costumes de cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du charlatanisme, si les piscines méritent ce nom ? — Ces costumes… » répondit Sheffield paraissant réfléchir, « non, ces costumes ne sont pas du charlatanisme ; car prêcher, je suppose, est la fonction la plus haute dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches vêtements. Les robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent bien des livres ; j’en ai connu un, près de chez nous, qui, à son départ, reçut en présent, de certaines dames, un assortiment complet, et une douzaine de pantoufles brodées, par-dessus le marché. Mais tout cela est convenable, si la prédication est le principal office du clergé. Vient ensuite le sacrement[30], et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon, répéta-t-il tout pensif… mais à quoi sert-il ? Non, c’est l’écharpe. Le capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université. Qu’est-ce que l’écharpe ? Elle appartient aux chapelains, c’est-à-dire aux personnes… Je n’en sors pas. — Mon cher Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la gorge. Vous avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler cela du charlatanisme ? Répondez-moi à cette seule question : Pourquoi un ecclésiastique porte-t-il un surplis quand il lit les prières ? Mieux encore, je vous poserai la question plus simplement : Pourquoi un ecclésiastique seul a-t-il le pouvoir de lire les prières dans l’église ? pourquoi ne le puis-je pas moi-même ? » Sheffield hésita et parut sérieux. « Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé une objection de Jérémie Bentham ? Dans son Église d’Angleterre, cet écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner à un enfant de la paroisse à lire la liturgie ; et il demande pourquoi on envoie un jeune homme à l’Université, pendant trois ou quatre ans, à frais énormes ; pourquoi on lui apprend le latin et le grec, et cela pour faire une simple lecture qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse d’école. Quelle est la vertu d’une lecture faite par un ministre ? Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield avec lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre. » Cette dernière réflexion étonna Reding ; il en fut même choqué et embarrassé ; il ne savait que dire, lorsque, peut-être heureusement, la conversation fut interrompue.
CHAPITRE V. Oxford : une vue d’intérieur par un vieux don.
Chaque année amène des changements et des réformes. Nous ignorons l’état actuel de l’église d’Oxley ; elle peut avoir jubé, piscine, sedilia[31], toutes choses nouvelles, comme aussi avoir subi une réforme en sens contraire, c’est-à-dire le dossier des bancs tourné par principe vers la table de communion, et la chaire placée au milieu des bas-côtés. Mais à l’époque où nos jeunes gens traversèrent le cimetière, il n’y avait rien, en bien ni en mal, qui pût les attirer dans l’intérieur de l’édifice, et ils passaient outre, lorsqu’ils aperçurent, en s’éloignant de l’église, ce que Sheffield appelait un vieux don. C’était un fellow[32] connu de Charles, un homme de bonne famille et possesseur d’un petit patrimoine. Il avait fait ses études à l’Université en même temps que M. Reding, et parfois il avait été son hôte au presbytère. Aussi Charles le connaissait depuis son enfance ; et maintenant qu’il était à Oxford, il en avait reçu, comme c’était naturel, plusieurs petites attentions. Un jour qu’il s’était trop attardé pour son dîner, le bon fellow l’avait invité à sa table ; une autre fois, il l’avait emmené à une partie de pêche à Faringdon ; il lui avait également promis des billets pour des dames de sa connaissance, qui devaient venir à la Commémoration[33]. C’était un homme clairvoyant, d’un caractère facile, à la parole libre, aux désirs bornés, d’une sensibilité assez calme, d’une délicatesse peu romanesque, et sans ostentation dans ses croyances religieuses : en d’autres termes, irréprochable dans sa conduite, il détestait néanmoins toute parade de religion et ne pouvait souffrir les prétentions en ce genre. Connaissant l’Université depuis trente ans, il pouvait en porter un jugement équitable sur la plupart des choses. Il était venu à Oxley pour faire des funérailles à la place d’un ami, et il retournait chez lui. Il appela Charles de loin. Celui-ci, embarrassé tout d’abord de se trouver avec deux amis si différents et dans des rapports si opposés, ne tarda pas à se remettre un peu, en voyant l’indifférence de M. Malcolm ; et tous les trois rentrèrent ensemble dans la ville. Reding, toutefois, jusqu’au dernier moment, garda un reste de gêne et de malaise, surtout aux approches d’Oxford, où il rencontra des personnes de différents partis, qui le saluaient en passant.
Par forme d’observation, Charles dit qu’ils avaient vu dans la campagne une jolie petite chapelle qui était en voie de restauration. M. Malcolm se prit à rire. « Ainsi, Charles, répliqua-t-il, vous mordez aux nouveautés du jour ? » « Quelles nouveautés ? » s’écria le jeune étudiant, qui, troublé à ce reproche, ajouta pour s’excuser que c’était seulement par hasard qu’un ami les avait conduits à cette chapelle. « Vous me demandez quelles nouveautés ? reprit M. Malcolm ; eh bien, la plus nouvelle, la dernière. Oxford est le lieu des nouveautés ; elles ne manquaient pas non plus de mon temps. La plus grande partie des résidents, les élèves, changent tous les trois ans ; les fellows et les tuteurs, tous les six ; et chaque génération a sa nouveauté. Non, il n’y a pas de principe de stabilité dans cette ville, excepté pour les chefs, qui s’y fixent et qui restent les mêmes jusqu’à la fin de leur carrière. Quel est le caprice du moment parmi vous autres les nouveaux venus ? continua-t-il : est-ce la bouteille ou le cigare ? » Charles sourit modestement ; J’espère, ajouta-t-il, que l’habitude de la boisson a entièrement disparu. « Des choses plus mauvaises peuvent s’introduire, repartit M. Malcolm ; mais la mode est de tous les pays. Autrefois, nous avions ici le club de la Déclamation, peut-être est-il encore en faveur ; auparavant c’était la Société Philharmonique. Nous avons vu la géologie faire fureur ; maintenant, c’est la théologie : et bientôt ce sera l’architecture, ou les antiquités du moyen âge, ou les éditions, ou les manuscrits. Chaque mode s’use à son tour. Tout dépend d’un ou de deux hommes d’action. Mais le secrétaire se marie, ou le professeur obtient un canonicat ; de là des réunions moins régulières, des réunions sans conséquence, et ainsi peu à peu la chose dépérit et meurt. »
Sheffield demanda si le mouvement actuel n’était pas trop général dans le pays pour lui assigner une telle chute. Il n’en savait pas long sur ce point ; mais les journaux en étaient tout remplis, et dans le voisinage c’était le sujet de toutes les conversations : le mouvement ne s’arrêtait pas à Oxford.
« J’ignore ce qui se passe dans l’intérieur du pays, répondit M. Malcolm ; la question est vaste ; mais le mouvement n’a pas ici des éléments de durée. Ces messieurs obtiendront des bénéfices et se marieront, et ce sera la fin de l’histoire. Je ne parle pas contre eux, je les crois des hommes très-respectables ; mais ils sont emportés par le flux de la mode. »
Charles fit observer qu’il était fâcheux que cette agitation alimentât l’esprit de parti. « Oxford, ajoutait-il, devrait être un lieu de calme et d’étude ; la paix et les Muses sont des compagnes inséparables ; et à cette heure on parle, on discute dans chaque quartier. Les étudiants ne peuvent plus remplir leurs devoirs comme à l’ordinaire, ni accepter chacun comme il se présente ; mais ils sont obligés de prendre part aux questions, d’avoir égard à de certaines choses qu’au fond ils rejettent, et d’affecter des opinions quand ils n’en ont réellement aucune.
M. Malcolm donna son assentiment d’un air distrait, occupé d’un point de vue qui s’offrait à ses yeux, et qu’il paraissait considérer avec plaisir. « On trouve laide cette partie du pays, dit-il, et peut-être avec raison ; mais, soit habitude ou non, quant à moi, ce comté me plaît et je lui trouve toujours des charmes. Les effets de lumière y changent à tout instant, de sorte que le paysage, si l’on peut parler ainsi, varie à chaque pas. J’ai vu là-bas Shotover prendre les nuances les plus opposées, quelquefois pourpres, d’autres fois couleur de safran brillant ou orange foncé. » Et il s’arrêta. « Oui, vous parlez de l’esprit de parti ; en vérité, il y en a beaucoup ici… Non, je ne crois pas qu’il y en ait beaucoup, continua-t-il, sortant de sa distraction. Certainement il y a des divisions à Oxford, mais les divisions et la rivalité y sont à l’état de permanence. Les sociétés diverses ont chacune leurs intérêts et leur honneur à maintenir, et elles se querellent, comme les ordres religieux dans l’Église de Rome. Je me trompe, la comparaison est exagérée. Oxford ressemble plutôt à une aumônerie pour les veuves des ministres. La vanité, la jalousie, les bavardages y sont à l’ordre du jour. C’était de même en mon temps. Les deux grandes ladies, dame Vice-Chancelier et dame Théologien-Professeur ne peuvent être d’accord, et elles ont chacune leurs adeptes. Un jour, c’est le Vice-Chancelier lui-même qui, d’un coup de balai, met à la porte de la Convocation[34] tous les jeunes maîtres ; et de là grande colère parmi ceux-ci. Un autre jour, c’est M. Slaney, doyen de Saint-Pierre, qui ne se fait pas scrupule de dire dans une diligence que M. Wood n’est pas un savant, sur quoi Wood, à son tour, l’appelle « le calomniateur Slaney ». Ici, c’est le vieux M. Barge, ex-doyen fellow de Saint-Michel, qui s’imagine que sa jolie fiancée n’a pas été reçue avec les honneurs convenables. Là, c’est le docteur Crotchet, qu’une influence funeste écarte, pendant bien des années, de l’évêché qui lui est destiné. D’un autre côté, c’est M. le professeur Carraway qui a été peint d’une manière infâme, dans la Revue d’Edimbourg, par un élève paresseux qu’il avait humilié aux examens. Mais, voici (majora movemus) que trois colléges forment mutuellement le vœu d’une mortelle opposition à un quatrième ; ou enfin, que les jeunes maîtres, hommes de labeur, trament une conspiration contre les chefs. Maintenant, toutefois, nous sommes en progrès ; si nous nous querellons, que ce soit une rivalité d’intelligence et de devoir, et non une rivalité d’intérêts matériels ou de caractères ; combattons pour des réalités et non pour des ombres. »
Ces réflexions plurent à Sheffield, et il fit observer que l’état actuel des choses était plus réel que ce qu’on avait vu jusqu’alors, et qu’il avait par conséquent plus d’éléments de vie. M. Malcolm ne parut pas l’entendre, car il ne répliqua point. Aux approches du pont, la conversation tomba. Tandis qu’ils s’avançaient dans High Street, Sheffield lança furtivement un regard à Charles. Pour eux, c’était un triomphe et un amusement tout à la fois de se voir hors des traits d’un Censeur, qui parcourait la même rue, grâce au maître[35] sous la protection duquel ils marchaient.
CHAPITRE VI. Un déjeuner assez sérieux.
Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs fois l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les pensées de Sheffield touchant les réalités et le charlatanisme ; et les discours de son ami avaient commencé à faire impression sur lui. Il sentait qu’au fond il y avait du vrai, et ce vrai était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas d’un caractère à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y épanouissait pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin elle porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises. Dans le cas présent, il vit que le principe de Sheffield était plus ou moins opposé à sa maxime favorite, savoir : que c’est un devoir d’être content de tout le monde. Deux contradictions, se dit-il, ne sauraient être vraies en même temps : lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit être fausse. Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées : il y a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique, comme opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement établie dans son esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne connaissait rien pourtant ni du nom, ni de l’histoire de ces deux théories ; il ne soupçonnait pas même le travail qui se faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois développer sous ses yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il est probable qu’il lui fera une opposition plus forte encore.
Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble des personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur moyen de créer une société agréable ou au moins utile. Il avait fait de son mieux pour donner cet élément de perfection à son déjeuner, auquel assistaient nos deux amis. Il n’avait pas toutefois atteint complétement son but, n’ayant pu réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn, jeune maître évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance. Venait ensuite un jeune étudiant intelligent, mais non très-circonspect, qui, après avoir été gâté dans sa famille et ayant toujours bourse pleine, se proclamait amateur de l’esthétique : au collége, toutes les autorités vivaient constamment dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin. Le troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme au maintien aimable et modeste, qui avait des yeux vifs et perçants comme une souris, et mangeait son pain et son beurre dans un profond silence.
Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait le café ; une assiette de muffins courait à la ronde, et Bateman, une casserole en main, en retirait les œufs déjà cuits. Tout à coup notre jeune imprudent, dont le nom était White, fit observer combien était belle la coutume catholique de prendre les œufs pour l’emblème de la fête Pascale. « C’est vraiment catholique, dit-il ; car cet usage est conservé dans certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est en vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat pendant la semaine de Pâques, après, je crois, avoir été bénit. Cet usage, d’ailleurs, est aussi expressif et aussi significatif que catholique. — Magnifique, en vérité ! reprit leur hôte : un usage si charmant et si délicieux ! Je m’étonne que nos réformateurs n’y aient pas songé, ni le profond Hooker, qui aimait tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker : c’était une figure, tout comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur, à l’enfant mort. — Oh ! mon cher Bateman, s’écria Sheffield, vous faites de Hooker un Giézi. — C’est bien la conclusion d’une pareille plaisanterie, dit M. Freeborn ; vous ne pourrez jamais voir où mène un symbole. Un symbole prouve tout et ne prouve rien. — Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une sanction, reprit White ; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné, nous sommes sûrs d’être dans le vrai. — Oui, certes, dit Bateman ; en d’autres termes, c’est bon parce que c’est catholique. — Oui, continua White, les choses changent de nature entre les mains de l’Église catholique : on nous permet de faire le mal pour arriver au bien. — Qu’est-ce à dire ? s’écria Bateman. — Eh bien, reprit White, l’Église fait du mal le bien. — Mon cher White, reprit notre hôte d’un ton grave, c’est aller trop loin. » M. Freeborn suspendit son opération gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. « L’idolâtrie, continua White, n’est-elle pas une erreur ? cependant le culte des images est légitime. » M. Freeborn était dans un état de consternation. « Votre exemple est mal choisi, White, dit Sheffield ; il y a dans le monde des gens assez peu catholiques pour penser que le culte des images est aussi mauvais que l’idolâtrie elle-même. — Distinction jésuitique ! s’écria Freeborn avec émotion. — Eh bien », répliqua White, qui ne paraissait pas avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique celui-ci fût plus âgé que lui, « je prendrai un meilleur exemple : qui ne sait que le baptême confère la grâce ? cependant il y avait, chez les païens, des rites baptismaux, et naturellement ils étaient diaboliques. — Je ne serais pas disposé, monsieur White, à vous faire toutes les concessions que vous voudriez touchant la vertu du baptême, dit Freeborn. — Ni même touchant le baptême chrétien ? demanda White. — Il est facile, répondit Freeborn, de prendre le signe pour la chose signifiée. — Ni même touchant le baptême catholique ? répéta White. — Le baptême catholique est une vraie supercherie et une illusion, répondit Freeborn. — Oh ! mon cher Freeborn, s’écria Bateman, à votre tour vous allez trop loin, en vérité. — Catholique, catholique ; j’ignore ce que vous voulez dire, reprit Freeborn. — J’entends par là, dit White, cette Église Une et Catholique dont parle le Symbole ; c’est très-intelligible. — Mais qu’entendez-vous par l’Église catholique ? demanda Freeborn. — L’Église Anglicane, répondit Bateman. — L’Église Romaine », répondit White, tous deux parlant en même temps. Il y eut un éclat de rire général. « Il n’y a pas de quoi rire, reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine ne sont qu’une même Église. — Une même Église ? Impossible ! s’écria Sheffield. — Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn. — Je ferais une distinction, dit Bateman ; je dirais qu’elles sont une même Église, mis à part les corruptions de l’Église Romaine. — En d’autres termes, elles forment une même Église, excepté ce en quoi elles diffèrent, dit Sheffield. — Précisément, comme vous dites, reprit Bateman. — Je dirais plutôt, ajouta M. Freeborn : Elles sont deux, excepté ce en quoi elles s’accordent. — Voilà la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman soutient que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une même Église, excepté ce en quoi elles sont deux ; et Freeborn, qu’elles sont deux, excepté ce en quoi elles sont une. »
Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec un plat de saucisses ; mais cet incident n’amena pas de diversion ; la controverse continua. Deux personnes ne l’aimaient point : Freeborn, qui tout simplement détestait la doctrine en discussion, et Reding, qui la jugeait inopportune. Mais c’était la mauvaise fortune du premier d’indisposer Charles contre lui aussi bien que les autres, et d’être obligé de vaincre sa répugnance à prendre part à la dispute. Dans le fait, Freeborn pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur aux vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua à faire observer, en posant son couteau et sa fourchette, que pour lui c’était un mystère qu’on fît reposer la religion véritable sur des distinctions métaphysiques ou sur des observances extérieures ; que l’Écriture avait un enseignement tout à fait contraire ; que l’Écriture parlait beaucoup de foi et de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et leurs formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur un médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce médiateur fût un rite, ou un symbole, ou une forme de prière, ou les bonnes œuvres, ou la communion avec des Églises particulières : toutes ces choses étaient des « baumes trompeurs pour l’âme », si on les regardait comme nécessaires. Le seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir avec la conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait qu’aucune de ces choses n’allait à la racine de la religion ; car la foi, c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné, était le seul objet indispensable ; que là où ce seul objet se trouvait, tout autre était superflu, et que là où il faisait défaut, aucun autre ne pouvait le remplacer. Ce point, il le défendait si fort, qu’à ses yeux (et il avoua que c’était non-seulement sa conviction, mais une vérité certaine), quand on avait la foi on pouvait professer toute espèce de religion : être arminien, calviniste, épiscopal, presbytérien, swendenborgien, voire même unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil sur White, être papiste même, et cependant être dans la voie du salut.
Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il ne l’eût fait dans ses moments de calme ; mais il était un peu irrité, et il désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs, c’était pour lui une occasion favorable de faire une grande profession de foi. « Merci pour votre libéralité à l’égard de ces pauvres papistes, dit White. D’après vous, ils sont sauvés, s’ils sont hypocrites ; ils peuvent extérieurement professer le catholicisme, et rester protestants dans le cœur. — Les Unitaires aussi, dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît qu’on n’a pas besoin de craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on sente beaucoup. — Mieux encore, reprit White ; si l’on se croit pardonné, on n’a pas à croire autre chose. » Reding ajouta son mot : il fit observer que, dans le Prayer-Book[36], la croyance à la Sainte-Trinité est représentée, non comme une chose indifférente, mais comme une vérité, « avant tout », nécessaire au salut. « Votre réponse, Reding, n’est pas directe, répliqua Sheffield. La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a pas de Symbole dans la Bible ; et vous, vous répondez qu’il y en a un dans le Prayer-Book. — Alors la Bible enseigne une chose, et le Prayer-Book en enseigne une autre, objecta Bateman. — Non, répondit Freeborn ; le Prayer-Book tire seulement une déduction de la Bible. Le Symbole d’Athanase est une création humaine ; il est vrai, mais c’est une œuvre d’homme ; et il doit être admis, selon les expressions formelles des Articles, parce qu’il est « fondé sur l’Écriture. » Les Symboles sont utiles, à leur place, de même que l’Église ; mais ni Symbole ni Église ne sont la religion. — Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre doctrine touchant « la foi seule » ? demanda Bateman ; car ces mots ne sont pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction humaine. — Ma doctrine ! s’écria Freeborn ; mais elle est dans les Articles. Les Articles disent positivement que nous sommes justifiés par la foi seule. — Les Articles ne sont pas l’Écriture, pas plus que le Prayer-Book, repartit Sheffield. — Ils ne disent pas non plus, ajouta Bateman, que la doctrine qu’ils enseignent soit nécessaire au salut. »
Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût provoqué. Il avait à la fois quatre adversaires ; et le cinquième convive, qui gardait le silence, paraissait sympathiser avec eux. Sheffield parlait par malice ; White par habitude ; Reding était entré dans la discussion parce qu’il n’avait pu s’en dispenser ; et Bateman raisonnait d’après un principe : il croyait qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par ce cours de controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des convives n’étaient pas gradués ; lui, Freeborn, était maître : c’était trop fort de la part de Bateman. Il acheva en silence sa saucisse qui était devenue froide. La conversation languit ; il y eut recrudescence de rôties et de muffins ; on enleva les tasses à café, et le thé coula à pleins flots.
CHAPITRE VII. Une controverse entre un évangélique, un néo-catholique, l’homme à vues et le bachelier.
Freeborn n’aimait pas à être battu ; il revint à la charge. La religion, d’après lui, était une affaire de cœur : celui dont le cœur n’était pas droit ne pouvait interpréter convenablement l’Écriture. Jusqu’à ce que nos yeux fussent éclairés, disputer sur le sens de l’Écriture, essayer d’en tirer des déductions, c’était battre la campagne : c’était comme des aveugles disputant sur les couleurs. « Si ce que vous dites est vrai, reprit Bateman, nul ne peut absolument raisonner sur la religion ; cependant, vous avez été le premier à le faire, Freeborn. — Naturellement, répondit celui-ci, ceux qui ont trouvé la vérité sont les seules gens capables de raisonner sur cette matière, car ils ont le don. — Et ils sont les derniers à pouvoir en convaincre les autres, repartit Sheffield ; car le don n’est que pour eux. — C’est pourquoi les vrais chrétiens devraient discuter entre eux, et pas avec d’autres, dit Bateman. — Mais ce sont précisément ceux-là qui n’en ont pas besoin, reprit Sheffield. Raisonner appartient à ceux qui ne sont pas convertis, et non aux convertis. La discussion est le moyen ordinaire des recherches. » Freeborn continua à soutenir que la raison d’un homme non converti était charnelle, et que dans cet état on ne pouvait comprendre l’Écriture. « J’ai toujours pensé, dit Reding, que la raison est un bienfait général, tandis que la foi est une grâce spéciale et personnelle. Si la foi est vraiment rationnelle, tout le monde doit voir qu’elle a ce caractère ; autrement, d’après la nature du cas, elle n’est pas rationnelle. — Mais saint Paul nous prêche, répondit Freeborn, que « pour l’homme charnel les choses de l’esprit sont folie ». — Mais, après tout, repartit Reding, comment arriver à la vérité, si ce n’est par la raison ? C’est elle qui nous doit servir de guide : aux brutes de se diriger par l’instinct, à l’homme de se conduire par la raison. »
Ils étaient tombés sur un sujet difficile ; tous éprouvaient une sorte d’embarras, excepté White, qui n’avait pas pris part à cette dernière controverse, et qui était simplement fatigué. Mais il voulut prendre sa revanche : « Le monde serait bien triste, dit-il, si les hommes se conduisaient par la raison. Ils peuvent croire qu’il en est ainsi, mais au fond il n’en est rien. Dans le fait, ils sont dirigés par leurs sentiments, leurs affections, par le sentiment du beau, du bon, du saint. La religion est le beau ; les nuages, le soleil et les cieux, les champs et les bois sont la religion. — D’après vous, repartit Freeborn, toutes les religions seraient vraies, les bonnes comme les mauvaises. — Non, répondit White, les rites du paganisme sont sanguinaires et impurs, ils ne sont pas beaux ; et le mahométisme est aussi froid et aussi sec que toute assemblée calviniste. Les mahométans n’ont ni prêtres ni autels, rien absolument, sinon une chaire et un prédicateur. — Comme à Sainte-Marie, fit observer Sheffield. — Précisément. Dans notre Église d’Angleterre nous n’avons ni vie ni poésie ; l’Église Catholique seule est belle. Vous verriez ce à quoi je fais allusion, si vous visitiez les cathédrales du continent, ou même seulement une église catholique de nos grandes cités. Célébrant, diacre et sous-diacre, acolytes avec leurs chandeliers, encens et plain-chant, tout concourt à une même fin, au même acte religieux. On voit que c’est un vrai culte ; les yeux, les oreilles, l’odorat, chaque sens en un mot reconnaît cette vérité. Les fidèles à genoux, récitant leur chapelet ou faisant leurs actes ; le chœur chantant le Kyrie ; le prêtre et ses ministres inclinant profondément la tête et disant alternativement le Confiteor ; voilà un culte, et il est bien supérieur à la raison. » Ces paroles furent prononcées avec âme ; mais elles ne s’harmonisaient pas avec la conversation qui les avait précédées, et la poésie de White fut presque aussi désagréable à l’assemblée que la prose de Freeborn. « White, dit Sheffield, vous deviendrez catholique à ne plus en revenir. — Mon cher ami, ajouta Bateman, pensez à ce que vous dites ; certainement vous n’êtes jamais entré dans une chapelle schismatique. Oh, fi donc ! » Freeborn fit observer gravement que si les deux Églises étaient une, comme on l’avait soutenu, il ne voyait pas, malgré tout ce qu’on pourrait dire, pourquoi c’était mal de passer d’une Église à l’autre. « Vous oubliez, dit Bateman à White, que vous avez ou que vous pourriez avoir toutes ces choses dans notre propre Église, sauf les corruptions de Rome. — Les corruptions de Rome, répliqua White, je ne sais trop ce que vous entendez par là. » Freeborn murmura d’une manière sensible. « Oui, je ne sais trop ce que vous entendez par là, répéta White avec vivacité ; mais quel rapport cela a-t-il avec le sujet ? Il faut prendre les choses comme on les trouve. Je n’aime pas dans l’Église Catholique ce qui est mauvais, si toutefois il y a du mauvais, mais j’y aime ce qui est bon. Je ne la recherche pas pour ce qui est mauvais, mais pour ce qui est bon. Vous ne pouvez contester que ce que j’y admire est excellent et très-beau. Vous faites vous-même des efforts pour l’introduire dans votre Église. Vous donneriez vos deux oreilles, vous le savez bien, pour entendre le Dies iræ. » A ce mot éclata un rire général. White était Irlandais. Ce fut une interruption heureuse. L’assemblée se leva de table, et au même instant un coup, qui retentit à la porte, vint à propos couper le fil de la conversation.
C’était un marchand de gravures portant sous le bras un grand livre de planches. « Soyez le bienvenu, monsieur Baker, dit Bateman ; déposez votre portefeuille, ou plutôt donnez-le-moi. Messieurs, je voudrais avoir votre opinion sur un point que j’ai à cœur. Vous savez, Freeborn, que je désire vous montrer ma chapelle ; Sheffield et Reding l’ont déjà visitée. Eh bien, maintenant, regardez. » Bateman ouvrit le portefeuille ; il contenait des vues du Campo Santo, à Pise. Les feuilles étaient tournées lentement et en silence. Parmi les spectateurs, les uns admiraient, les autres ne savaient que penser, d’autres étaient curieux de savoir ce qu’il adviendrait de tout cela. « Quel plan me prêtez-vous ? continua Bateman. Vous me blâmiez, Sheffield, de ce que ma chapelle serait inutile. Or, j’ai l’intention d’y joindre un cimetière ; le terrain n’y manque pas ; et la chapelle deviendra une chantry[37]. Mais qu’allez-vous dire, quand nous aurons reproduit en sculpture et en peinture, autour du cimetière, tous ces magnifiques monuments du moyen âge ? Eh bien, Sheffield, monsieur le critique, que dites-vous de tout cela ? — Un plan vraiment admirable ! répondit Sheffield ; il renverse toutes mes objections… Une chantry ! qu’est-ce que c’est que ça ? N’y dit-on pas la messe pour les morts ? — Oh, non, non, non, s’écria Bateman, qui avait peur de Freeborn ; nous n’aurons rien de votre papisme. Ce sera une simple et innocente chapelle où l’on fera le service. » Cependant Sheffield examinait les planches avec attention. Il s’arrêta à l’une d’entre elles. « Que voulez-vous faire de cette figure ? demanda-t-il, indiquant une image de la Madone. — Ah ! le mieux, le plus sûr sera de ne pas s’y arrêter ; certainement, certainement. » Sheffield reprit bientôt : « Mais voyez donc ! mon bon ami, que faites-vous de ces saints et de ces anges ? Regardez, il y a ici une légende complète. Avez-vous l’intention d’avoir cela ? Voici encore : c’est une série de miracles et une femme invoquant un saint qui est au ciel. » Bateman jeta sur la planche un regard circonspect et ne répondit pas, il aurait voulu fermer le livre ; mais Sheffield désirait en voir davantage. Il ajouta cependant : « Oh ! oui, c’est vrai, il y a là certaines choses ; mais j’ai un expédient pour tout cela, j’ai l’intention de rendre toutes ces figures allégoriques. La Sainte Vierge sera l’Église, et les saints deviendront les vertus cardinales et les autres ; et quant à la vie de ce saint, saint Ramieri, elle représentera le voyage d’un pèlerin catholique. — Bien ; mais alors, il vous faut enlever tous ces papes et évêques, ces chapes et calices, reprit Sheffield, et mettre leurs noms nouveaux sous les autres figures, afin qu’on ne puisse pas les prendre pour des saints et des anges. Peut-être feriez-vous mieux de faire sortir de leurs bouches des légendes en vieil anglais. Ce saint Thomas est vigoureux ; faites-lui dire : Je suis M. Sans-Peur, ou, Je suis le géant Désespoir ; et, puisque cette belle sainte porte une espèce de plat, faites-en madame Comfort. Mais regardez ici, continua-t-il, toute une bande de démons ; est-ce que vous allez les faire peindre aussi ? » Bateman essaya de fermer le livre de force. Sheffield continua : « La tentation de Saint Antoine ; qu’est-ce que ceci ? voilà le diable sous la forme d’un chat assis sur un baril de vin. — En vérité, en vérité, s’écria Bateman, poussé à bout et s’emparant du livre, vous êtes méchant, oui, très-méchant. Nous y reviendrons quand vous serez plus sérieux. » Il faut l’avouer, Sheffield était agaçant, et son ami, de meilleure humeur que bien des personnes ne l’eussent été à sa place. Cependant Freeborn, qui s’était emparé de sa toge dans l’intervalle, fit un signe de tête à son hôte et s’en alla tout seul. Il fut bientôt après suivi de White et Willis.
« Mon cher, je vous l’assure, dit Bateman à Sheffield, lorsque ces derniers furent sortis, vous et White, chacun à votre manière, vous êtes très-hardis dans votre façon de parler, et cela devant les autres également. Je voulais apprendre à Freeborn un peu du bon Catholicisme, et vous avez tout gâté. J’espérais que quelque chose serait sorti de ce déjeuner ; mais pensez seulement à White ! Tout est perdu ; Freeborn racontera la chose à sa coterie. C’est très-mal. Et vous, mon cher, vous ne valez pas beaucoup mieux ; vous n’êtes jamais sérieux. Que vouliez-vous donc dire, en affirmant que notre Église n’est pas une avec l’Église de Rome ? c’était donner un grand avantage à Freeborn. » Sheffield prit un certain air d’aisance provocateur, et, le dos appuyé contre la cheminée, tandis que le bout de son habit jouait avec le tuyau de la bouilloire, il répliqua : « Vous aviez un très-singulier attelage à tirer. » Puis lançant un regard de côté à son hôte, et rejetant sa tête en arrière : « Et pourquoi, ajouta-t-il, avez-vous eu, vous, le plus réglé des hommes, l’audace de dire que l’Église d’Angleterre et l’Église Romaine ne faisaient qu’une même Église ? — Il doit en être ainsi, répondit Bateman. Il n’y a qu’une Église ; le Symbole l’affirme. Voulez-vous en faire deux ? — Je ne parle pas de doctrine, répliqua Sheffield, mais d’un fait. Je ne voulais pas soutenir qu’il y eût deux Églises, ni contester qu’il n’y en avait qu’une. Je niais seulement ce fait, que ce qui évidemment forme deux corps n’en fasse qu’un. » Bateman réfléchit un instant, tandis que Charles s’amusait avec le tisonnier à gratter la suie dans le fond de la cheminée. Notre jeune étudiant n’avait pas l’envie de parler, mais il n’était pas fâché d’entendre un argument de ce genre.
« Mon bon ami, reprit Bateman d’un ton magistral, vous faites une distinction entre une Église et un corps ; cette distinction, je ne la comprends pas tout à fait. Vous dites qu’il y a deux corps, et cependant rien qu’une Église. Si c’est ainsi, l’Église n’est pas un corps, mais quelque chose d’abstrait, un pur nom, une idée générale. Est-ce bien là votre pensée ? Avec une pareille doctrine, vous êtes un honnête calviniste. — Vous en êtes un autre, répliqua Sheffield, car si de deux Églises visibles, celle d’Angleterre et celle de Rome, vous n’en faites qu’une, cette Église une doit être invisible, et non pas visible. Ainsi, si je crée une Église abstraite, vous en faites une invisible. — Je ne vois pas cela. — Prouvez que les deux Églises n’en font qu’une, et je prouverai, à mon tour, quelque autre chose. — Quelque paradoxe, sans doute. — Naturellement, c’en est un fameux, mais il vous appartient, et non à moi. Prouvez que les Églises d’Angleterre et de Rome n’en font qu’une, en un sens quelconque, et je prouverai par des arguments semblables que nous et les Wesleyens nous ne faisons qu’un. »
Le défi était beau. Bateman toutefois prit soudain un air grave, et resta silencieux. « Nous traitons des sujets sacrés, dit-il enfin d’un ton calme, nous traitons des sujets très-sacrés ; nous devons être respectueux » ; et son visage s’allongea démesurément. Sheffield partit d’un éclat de rire ; Reding ne put y résister. « Qu’est-ce donc ? s’écria Sheffield ; ne soyez pas si sévère ; qu’ai-je fait ? Où avons-nous touché au sacré ? Je rétracte mes paroles. — Oh ! il n’a pas d’intention mauvaise, ajouta Charles, non. Il est plus sérieux qu’il ne paraît ; répondez-lui ; j’y suis intéressé. — Croyez-le, mon ami, je désire traiter ce sujet sérieusement, reprit Sheffield, je recommencerai. Je suis très-peiné, oui, vraiment. Laissez-moi faire mon objection d’une façon plus respectueuse. » Bateman laissa tomber son sérieux. « Mon brave Sheffield, dit-il, c’est la chose qui est inconvenante, et non la manière. Comparer votre sainte Mère aux schismatiques Wesleyens, c’est manquer complétement de respect. — Eh bien, je me repens, repartit Sheffield ; c’était de l’indécision touchant la foi ; c’était très-inconvenant, je l’avoue. Que voulez-vous de plus ? Regardez-moi ; cela suffit-il ? Et maintenant dites-moi, dites-moi, je vous prie, comment ne faisons-nous qu’un seul corps avec les Papistes, tandis que les Wesleyens n’en font pas un avec nous ? » Bateman le regarda et fut satisfait de l’expression de sa figure : « C’est une étrange question de votre part, répondit-il ensuite ; je vous croyais plus fin. Ne voyez-vous pas que nous avons la succession apostolique aussi bien que les Catholiques Romains ? — Mais les Papistes, répliqua Sheffield, soutiennent que ce n’est pas assez pour l’unité ; ils disent que nous devrions être en communion avec le Pape. — Là est leur erreur, reprit Bateman. — Eh, c’est justement ce que les Wesleyens disent de nous, repartit Sheffield. Lorsque nous refusons de reconnaître leur succession, ils disent que c’est là notre erreur. — Leur succession ! de succession, ils n’en ont pas. — Certainement, ils en ont une : ils ont la succession ministérielle. — Elle n’est pas apostolique. — Sans doute, mais elle est évangélique ; c’est une succession de doctrine, dit Sheffield. — Doctrine ! évangélique ! qui jamais entendit ces mots ? Ce n’est pas assez ; la doctrine sans les évêques ne suffit pas. — Et la succession non plus sans le Pape. — Ils agissent contre les évêques, répliqua Bateman, ne voyant pas trop où il se jetait. — Et nous aussi nous agissons contre le Pape, repartit Sheffield. — Nous soutenons que le Pape n’est pas nécessaire. — Et ils soutiennent que les évêques ne le sont pas non plus.
Nos combattants étaient hors d’haleine, et ils se reposèrent pour voir où ils en étaient venus. Bateman reprit là parole : « Mon bon monsieur, ceci est une question de fait et non l’affaire d’une argumentation subtile. La question est de savoir s’il n’est pas vrai, d’une part, que les évêques sont nécessaires à la notion de l’Église, et s’il n’est pas faux, de l’autre, que les Papes le soient. — Non, non, repartit Sheffield, la question est celle-ci : L’obéissance à nos évêques n’est-elle pas nécessaire pour faire des Wesleyens et de nous un seul corps ? et l’obéissance à leur Pape n’est-elle pas nécessaire pour faire un même corps de nous et des Catholiques Romains ? Vous admettez un point et vous niez l’autre ; je les maintiens tous les deux. Admettez-les ou rejetez-les ensemble ; je suis conséquent, vous ne l’êtes pas. » Bateman était embarrassé. « En un mot, ajouta Sheffield, la succession n’est pas l’unité, pas plus que la doctrine. — N’est pas l’unité ? Qu’est-ce donc que l’unité ? — C’est un gouvernement UN. »
Bateman se prit à réfléchir. « L’idée est déraisonnable, dit-il. Nous, nous avons la possession ; nous, nous sommes établis depuis le temps du roi Lucius, ou depuis que saint Paul a prêché dans ce pays, occupant l’île, ayant une Église qui se perpétue, et possédant le même territoire, la même succession, la même hiérarchie, la même position civile et politique, les mêmes églises. Oui, continua-t-il, nous avons les mêmes établissements, des souvenirs de dix siècles, une doctrine gravée et perpétuée sur la pierre ; tout l’enseignement mystique des saints anciens. Que peuvent comparer les Méthodistes à nos rites catholiques, aux autels, au sacrifice, aux jubés, aux fonts baptismaux, aux niches ? Ils nomment tout cela superstition. — Ne vous fâchez pas contre moi, Bateman, reprit Sheffield, mais avant d’aller plus loin, je veux vous proposer une allégorie. Ici, nous avons l’Église d’Angleterre ; c’est un établissement protestant autant qu’il puisse l’être : évêques et peuple, tous, excepté votre petit parti, l’appellent protestant ; le corps vivant s’appelle lui-même ainsi. Le corps vivant rejette le Catholicisme, repousse le nom et la chose, déteste l’Église de Rome, se moque de la puissance sacramentelle, méprise les Pères, est jaloux du sacerdoce, est une réalité protestante, un simulacre de Catholicisme. Cette réalité existante, qui est pleine de vie et non un fantôme, vous prétendez l’éclipser avec vos œuvres dentelées de jubés, de dorsals[38], de bâtons pastoraux, de crosses, de mitres et d’autres choses semblables. Or, voulez-vous entendre mon apologue ? N’en seriez-vous pas fâché ? » Ayant pris le silence de son hôte pour un assentiment, Sheffield continua : « Eh bien, il y avait une fois un petit nègre qui, voyant son maître sorti, se glissa furtivement dans sa garde-robe et voulut se faire beau garçon aux dépens de son seigneur. Qu’arriva-t-il ? on le vit alors dans les rues, nu comme auparavant ; mais il allait et venait se pavanant de haut en bas, affublé d’un chapeau à cornes et ayant aux mains une paire de gants blancs de chevreau. — Loin de moi ! sortez d’ici, homme pervers et désespérant ! » s’écria Bateman, tout en lui jetant le coussin du sofa à la tête. Dans l’intervalle, Sheffield gagnait la porte à la course, et il se trouva bien vite dans la rue avec Charles.
CHAPITRE VIII. Les temps nouveaux. — Le bon vieux temps.
Laissons Sheffield et Charles aller leur chemin, et suivons White et Willis. C’était un jour de fête, et ils n’avaient pas eu de cours ; ils se promenaient bras dessus bras dessous dans Broad street, avec beaucoup d’intimité. Willis sortit de son mutisme : « Je ne puis, dit-il, supporter ce Freeborn ; il est si fat ! et je l’aime d’autant moins que je suis obligé de le voir. — Vous l’avez connu ailleurs, je suppose ? reprit White. — Grâce à cette connaissance, il m’a mené quelquefois prendre le thé dans ses réunions spirituelles, et il m’a présenté au vieux M. Grimes, bon fogie[39], au cœur excellent, mais un évangélique terrible, moins méchant toutefois que sa femme. Grimes est proprement le créateur des Pieux Buveurs de thé, et Freeborn en fait son modèle. Ils réunissent autant de personnes qu’ils peuvent, une vingtaine peut-être, étudiants de première année, bacheliers et maîtres, qui s’asseyent en cercle, la tasse et la soucoupe en main, et l’agenouilloir aux pieds. Un ennuyeux personnage de Capel Hall[40] ou de Saint-Marc, qui parle à peine anglais, sous prétexte de faire une question théologique à M. Grimes, pérore sur le péché originel, sur la justification, sur l’assurance du salut, et monopolise la conversation. Cependant le cabaret est enlevé, et une lecture de la Bible le remplace. Le vieux Grimes commente ; pour un laïque, ce qu’il dit est excellent sans doute. C’est une bonne vieille âme ; mais nul dans le salon ne peut y résister. Madame Grimes elle-même s’endort sur son tricot, et quelques-uns des bien-aimés frères ronflent très-distinctement. Le commentateur, toutefois, n’entend rien que lui-même. Enfin il s’arrête ; ses auditeurs se réveillent, et l’on use des agenouilloirs. Après quoi l’on se retire ; et M. Grimes et l’homme de Saint-Marc appellent cela une soirée profitable. Je ne puis comprendre qu’on assiste deux fois à pareille réunion. Il en est pourtant qui n’y manquent jamais. — Ils y vont sur la foi, dit White ; sur la foi en M. Grimes. — La foi dans le vieux Grimes ! répliqua Willis, un vieux lieutenant à demi-solde ! — Voici une église ouverte, reprit White, c’est étonnant ; entrons-y. »
Ils entrèrent. Une vieille femme nettoyait les bancs, comme si le service allait avoir lieu. « Tout sera mis en ordre, dit Willis. Nous n’aurons pas de femmes, mais des sacristains et des servants. — Puis, tous ces bancs s’en iront où ils voudront. Avez-vous jamais vu une église plus belle pour le service ? — Où voudriez-vous placer la sacristie ? demanda Willis ; ce cabinet doit servir de vestiaire, mais il ne sera jamais assez grand. — Tout dépend du nombre d’autels que l’église peut admettre. Chaque autel doit avoir sa table et son armoire dans la sacristie. — Un d’abord, dit Willis se mettant à compter, là où se trouve la chaire ; ce sera le maître-autel ; un second, derrière, pour Notre-Dame ; deux ensuite : un de chaque côté du sanctuaire. En somme, déjà quatre. A qui les dédierez-vous ? — L’église n’est pas assez large pour ces deux derniers, objecta White. — Oh ! elle l’est suffisamment ; j’ai vu, à l’étranger, des autels avec une seule marche, et ils n’exigeaient pas beaucoup d’espace. Je pense aussi que cette muraille admettrait une arche. Voyez la profondeur de la fenêtre ; on pourrait gagner du terrain. — Non, répliqua White ; le sanctuaire est trop étroit. » Et il se mit à mesurer le pavé avec son mouchoir. « Quelle est, à votre avis, la largeur d’un autel en dehors du mur ? » ajouta-t-il.
En levant les yeux, il aperçut dans l’église des dames de leurs connaissances, les jolies misses Bolton, demoiselles très-catholiques, vraiment bonnes et charitables, en outre. Nous ne pouvons pas ajouter qu’à cette époque elles fussent beaucoup plus prudentes que les deux jeunes gens qu’elles rencontraient en ce moment ; et si quelque belle lectrice prend notre rapport sur leur compte pour une appréciation générale des dames favorables au catholicisme, nous demandons de dire ouvertement que nous ne les proposons, d’aucune manière, comme des types d’une classe. Dans de telles personnes on devait retrouver, comme nous le savons bien, de l’amabilité et des cœurs très-tendres ; mais nous ne saurions, sans manquer à la vérité historique, parer les misses Bolton de cette prudence ni de ce bon sens qui brillaient chez tant d’autres dames de leur part. Toutefois, elles n’avaient pas une forte tête, ces deux sœurs avaient les mains toujours ouvertes, et leur but, en entrant dans l’église (qui n’était pas celle de leur paroisse), était de voir la vieille femme, l’objet et l’instrument, à la fois, de leur bienfaisance. Elles avaient à lui dire un mot sur ses petits enfants, auxquels elles portaient de l’intérêt. Comme on peut le supposer, elles n’en savaient pas long sur les matières ecclésiastiques : elles en savaient encore moins sur leur propre compte. Ce dernier défaut, White ne pouvait le corriger, quoi qu’il eût fait et quoi qu’il fît ; le mieux, pour lui, c’était de remédier au premier, et il y travaillait un peu à chaque rencontre.
Les deux sociétés quittèrent l’église en même temps, et nos gentlemen reconduisirent ces dames chez elles. « Nous nous figurions, miss Bolton, dit White se tenant à une distance respectueuse ; nous nous figurions l’église Saint-Jacques déjà catholique, et nous tachions d’arranger les choses comme elles devraient l’être. — Quelle était votre première réforme ? demanda miss Bolton. — Je crains qu’elle ne fût très-dure pour votre protégée, la vieille femme qui nettoie les bancs. — Sans doute, parce qu’il n’y aurait plus de bancs à nettoyer ? — Ce ne serait pas seulement à cause de son office, mais de sa personne, ou plutôt de son sexe, qu’elle devrait quitter l’église. — Impossible ! les femmes devront donc rester protestantes ? — Oh ! non, la bonne vieille femme reparaîtra, mais sous un autre caractère, ce sera une veuve. — Et qui remplira son emploi actuel ? — Un sacristain : un sacristain en cotta[41]. Aimez-vous la cotta longue ou la courte ? continua White en se tournant vers la plus jeune demoiselle. — Moi ? répondit miss Charlotte ; je l’oublie toujours ; mais je crois que vous nous avez dit que celle de Rome était la courte ; je suis pour celle-là. — Vous savez, Charlotte, reprit la sœur aînée, qu’à cette heure il se poursuit en Angleterre une grande réforme dans les vêtements ecclésiastiques. — Je déteste toutes les réformes, répliqua Charlotte, depuis celle de Luther jusqu’à celles d’aujourd’hui. Au reste, nous avons déjà avancé un peu notre chape ; vous l’avez vue, monsieur White ? c’est un si joli modèle ! — Avez-vous déterminé ce que vous en ferez ? demanda Willis. — Nous avons du temps pour y penser, répondit la plus jeune sœur ; elle nous prendra quatre années pour la finir. — Quatre années ! s’écria White ; d’ici là nous serons tous de vrais catholiques, l’Angleterre sera convertie. — Elle sera faite à temps pour l’évêque, dit Charlotte. — Oh ce n’est pas assez bon pour lui, reprit miss Bolton ; mais cela peut servir dans l’église pour l’Asperges me. Que les choses seront changées ! continua-t-elle ; cependant l’idée d’un cardinal à Oxford ne me sourit guère. Faut-il que nous soyons Romains jusque là ? Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’être de vrais catholiques sans le Pape. — Il n’est pas nécessaire de s’effrayer, répondit White avec sagesse ; les choses ne vont pas si rapidement. Les cardinaux ne sont pas à si bon marché. — Les cardinaux ont une tenue si splendide, et tant d’apparat ! dit miss Bolton ; j’ai ouï dire qu’ils ne marchent jamais sans avoir deux domestiques derrière eux, et qu’ils quittent toujours le salon avant que la danse commence. — Eh bien, je crois qu’Oxford est précisément fait pour des cardinaux, dit miss Charlotte ; peut-il y avoir quelque chose de plus triste que les soirées du Président ? Je m’imagine voir le docteur Bone cardinal, quand il se promène au parc. — C’est là le génie de l’Église Catholique, reprit White ; vous comprendrez mieux cela en son temps. Nul n’est son propre maître. Le Pape lui-même ne peut faire ce qu’il veut ; il dîne tout seul, et, s’il parle, c’est d’après ses prédécesseurs. — Naturellement, dit Charlotte, car il est infaillible. — Bien plus, s’il commet des fautes dans l’exercice de ses fonctions, continua White, il est obligé de les coucher par écrit et de s’en confesser, de peur qu’elles ne servent de précédents. — Et il est obligé, pendant les solennités, d’obéir au maître des cérémonies, contre son propre jugement, ajouta Willis. — Ne disiez-vous pas que le Pape se confesse, monsieur White ? demanda miss Bolton ; cela m’a toujours intriguée de savoir si le Pape est soumis à la confession comme un autre homme. — Oh ! certainement, répondit White, il n’y a d’exception pour personne. — Eh bien, dit Charlotte, je ne puis me représenter au pied d’un confessionnal M. Hurst de Saint-Pierre, qui vient nous chanter des romances, ni aucun des chefs si graves de nos établissements, eux qui saluent avec tant de hauteur. — Ils auront tous à se confesser, reprit White. — Tous ? demanda miss Bolton ; mais non pas les convertis ? Je croyais que c’était seulement les anciens catholiques. » Il y eut un moment de silence.