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Perte et gain

DEUXIÈME PARTIE. (continued 2)

Fulcran Segondy translation

Charles répondit qu’en aucun cas il n’aimait ce mode d’argumentation ; il lui semblait dangereux, il ne voyait ni où il menait, ni où il aboutissait. — Eh ! pourquoi, dit-il ensuite brusquement, pourquoi pensez-vous qu’il y a plus de difficultés dans l’Église de Rome ? — Évidemment, il y en a davantage ; s’il est difficile de mordre aux Articles, ne l’est-il pas plus de digérer le Symbole du Pape Pie ? — Le Symbole du Pape Pie ? Je ne le connais pas ! Je suis peu versé dans cette matière. Que dit ce symbole ? — Oh ! il parle d’infaillibilité, de transsubstantiation, de culte des Saints, et que sais-je ? je suppose que vous ne pourriez souscrire complétement à toute cette doctrine. — Pourquoi pas ?… Tout dépend, reprit Charles avec lenteur, de la valeur de l’autorité qui me la transmettrait. » Il s’arrêta, puis continuant : « Naturellement, je pourrais y souscrire, si elle m’était transmise par la même autorité qui m’enseigne la Sainte Trinité. Quant aux Articles, ils ne me parviennent sur aucune autorité, ce sont des vues particulières à des personnes du XVIe siècle ; et d’ailleurs, il n’est pas clair jusqu’à quel point ils sont ou ne sont pas modifiés par les vues sans autorité du XIXe. Je suis donc obligé d’exercer mon propre jugement, et je puis vous dire avec franchise que mon jugement est au-dessous d’une si grande tâche. Au moins, c’est ce qui me trouble, toutes les fois que ce sujet se présente à mon esprit ; car je l’ai rejeté loin de moi. — Alors, dit Carlton, recevez les Articles sur la foi. — Vous voulez dire, repartit Charles, que je dois considérer notre Église comme infaillible. » Carlton sentit la difficulté. « Non, répondit-il ; mais il vous faut agir comme si elle était infaillible, par un sentiment de devoir. » Charles sourit ; puis, soudain devenant grave, il resta immobile et baissa les yeux : « Si je dois me créer une Église infaillible, dit-il, si je dois renoncer à mon jugement privé, si je dois procéder par la foi, il existe une Église qui a sur nous tous des droits plus grands que l’Église d’Angleterre. — Mon cher Reding, répliqua Carlton avec émotion, où avez-vous pris ces idées ? — Je l’ignore ; quelqu’un a dit qu’elles étaient dans l’air. Je n’en ai parlé à personne. Il m’est arrivé seulement, la première année, d’avoir une ou deux discussions sur cette matière. J’ai banni ce sujet de mon esprit, mais quand une fois je commence, vous le voyez, je parle malgré moi. »

Ils se promenèrent un moment en silence. « Voulez-vous dire, reprit Carlton, qu’il est très-difficile de comprendre et d’admettre les Articles ? Pour moi, ils sont assez clairs, et ils parlent le langage du sens commun. — Eh bien, quant à moi, repartit Reding, il me semble parfois qu’ils sont en contradiction avec eux-mêmes, d’autres fois avec le Prayer-Book ; de sorte que je les suspecte. Je ne sais ce que je vais signer, quand il faudra poser cet acte. Cependant, je dois signer ex animo. Une soumission aveugle, je pourrais la faire ; mais une déclaration aveugle, je ne puis la donner. — Citez-moi quelques exemples. — Ainsi, les Articles admettent positivement la doctrine luthérienne de la justification par la foi seule ; et cette doctrine est rejetée implicitement par le Prayer-Book dans chacun de ses offices. Ils en appellent aux Homélies comme autorité ; or, les Homélies parlent des livres apocryphes comme étant inspirés ; ce que nient implicitement les Articles. Les Articles sur l’ordination sont contraires dans leur esprit au service de l’ordination. Un article sur les sacrements exprime la doctrine de Mélanchthon, un autre celle de Calvin. Tel Article parle de l’autorité de l’Église dans les controverses de foi, tel autre fait de l’Écriture un juge sans appel. Voilà les points qui, en ce moment, se présentent à mon esprit. — Assurément beaucoup d’entre eux, reprit Carlton, ne sont que de simples difficultés de mots ; et toutes ces difficultés apparentes peuvent être surmontées avec un peu de peine. — D’autre part, continua Charles, ce qui m’a frappé, c’est que l’Église de Rome est incontestablement conséquente dans ses formulaires ; c’est même le reproche que lui adressent quelques-uns de nos écrivains : ils la trouvent trop systématique. Cela peut être un système dur, un système de fer, mais il est logique. » Carlton ne voulut pas l’interrompre, jugeant qu’il était mieux de l’entendre exposer sa difficulté entière. Charles continua donc : « Lorsqu’un système est logique, au moins il ne se condamne pas lui-même. La logique n’est pas la vérité, mais la vérité est logique. Or, je ne suis pas capable, je l’avoue, de décider si tel système est vrai, mais je puis bien juger s’il est conséquent avec lui-même. Quand un oracle équivoque, il porte avec lui sa propre condamnation. Je suis porté à croire qu’il y a dans l’Écriture quelque chose sur ce sujet, une comparaison, sous ce rapport, entre les prophéties païennes et les prophéties inspirées. Ce qui m’a également frappé, c’est que saint Paul donne ce caractère de l’hérétique, qu’il « se condamne lui-même », portant sa condamnation sur sa figure. En outre, je me trouvais un jour dans la société de Freeborn (que vous connaissez peut-être) et d’autres personnes du parti évangélique, et ces messieurs démontrèrent, s’il fallait les en croire, que Luther et Mélanchthon ne s’accordent pas sur le point capital de la justification par la foi : circonstance qui ne nous a pas été expliquée au cours des Articles. J’ai lu aussi quelque part, ou j’ai entendu prêcher, que les anciens hérétiques étaient toujours inconséquents ; qu’ils ne pouvaient jamais exposer clairement leurs idées, encore moins s’accorder entre eux ; et ainsi, qu’ils le voulussent ou non, ils ne pouvaient s’empêcher de faire connaître aux simples leur vrai caractère par leur bavardage. »

Charles s’arrêta ; puis continuant : « Ceci m’a encore frappé : Il n’y a pas de prophète de la vérité sur la terre, ou bien l’Église de Rome est ce prophète. Appelez-le apôtre, messager, maître, comme il vous plaira, il est évident pour moi, d’après notre croyance à une Église visible, qu’il existe encore un prophète ; et le sens commun nous dit ce que doit être le messager de Dieu. D’abord, il ne doit pas se contredire, comme je viens de le soutenir. Secondement, un prophète de Dieu ne peut souffrir de rival, mais il condamne tous ceux qui ont des prétentions particulières, comme font les prophètes dans l’Écriture. Or, il est impossible de dire si notre Église reconnaît ou non le Luthéranisme de l’Allemagne, le Calvinisme de la Suisse, les sectes Nestoriennes et Monophysites de l’Orient. Elle ne nous expose pas non plus, d’une manière claire, sa pensée sur l’Église de Rome. Le seul endroit où elle reconnaisse son existence, c’est dans les Homélies, et là, elle en parle comme de l’Antechrist. La position de l’Église Grecque, non plus, n’est pas bien définie dans la doctrine anglicane. D’autre part, l’Église de Rome primâ facie a cette marque d’un prophète, d’un prophète tel que l’Écriture nous le dépeint : elle n’admet pas de rivaux, et anathématise toute doctrine qui est contraire à la sienne propre. Autre chose : Un prophète de Dieu est naturellement à l’aise avec son message ; il n’est pas impuissant et sans vie au milieu des erreurs et de la lutte des opinions. Il sait ce qu’on lui a donné à faire connaître, jusqu’où s’étend sa doctrine ; il peut agir comme un arbitre ; il est à la hauteur des événements. Or, cela parle encore en faveur de l’Église de Rome. A mesure que les siècles se déroulent, elle est toujours sur le qui-vive ; elle interroge tout nouveau venu ; elle sonne l’alarme, brise toute doctrine étrangère, revendique, détermine et perfectionne ce qui est nouveau et vrai. L’Église de Rome m’inspire la confiance, je sens que je puis me fier à elle. C’est une autre question de savoir si elle est vraie : pour le moment, je ne prétends pas le décider. Mais je n’ai pas la même confiance en notre propre Église. Je l’aime plus que je n’ai confiance en elle : elle me laisse sans foi. Maintenant, vous voyez l’état de mon esprit. » Il laissa échapper un profond soupir, comme s’il se fût débarrassé d’un fardeau.

« Eh bien, dit Carlton, lorsque Charles eut cessé, tout cela est une théorie fort belle ; savoir si elle s’accorde avec les faits, c’est une autre question. Pour nous, nous avons toujours cru jusqu’à présent que Chillingworth avait raison quand il nous montre Papes contre Papes, Conciles contre Conciles, et ainsi de suite. Soyez sûr, mon ami, que les controversistes protestants ne vous laisseront pas admettre cette parfaite harmonie de la doctrine papiste ; ce qui est certain, c’est que vous avez étudié fort peu, et que vous jugez de la vérité, non d’après les faits, mais d’après des idées ; je veux dire que pour vous c’est assez si des idées se soutiennent mutuellement. Quoique vous ne vouliez pas le reconnaître, cependant, en matière de faits, l’harmonie, à vos yeux, est la vérité. Les faits répondent-ils aux théories, vous n’en savez rien, et vous ne vous en informez pas. Je ne suis pas très-versé dans le sujet ; mais j’en sais assez pour être sûr que les Papistes auraient plus de peine que vous ne vous l’imaginez à prouver l’enchaînement logique de leur système. Par exemple, ils en appellent aux Pères, et cependant ils placent le Pape au-dessus de ceux-ci ; ils maintiennent l’infaillibilité de l’Église et la prouvent par l’Écriture, et puis ils prouvent l’Écriture par l’Église. Ils croient qu’un Concile général est infaillible lorsque le Pape l’a confirmé, mais pas avant cette sanction. Bellarmin, il me semble, donne la liste des Conciles généraux qui ont erré. Jamais, non plus, je n’ai pu m’expliquer la doctrine de Rome sur les indulgences. » Charles réfléchit sur ces paroles : « Peut-être avez-vous raison, dit-il ensuite ; je devrais connaître les faits plus exactement avant de porter un jugement sur ces matières. Mais, mon cher Carlton, je vous proteste, et vous pouvez vous imaginer avec quelle peine je vous fais cet aveu, je vous proteste que si l’Église de Rome est aussi ambiguë dans son enseignement que la nôtre, je serais en voie de devenir sceptique sur ce fondement, que je n’ai pas d’autorité compétente pour me fixer ma croyance. L’Éthiopien disait : « Comment puis-je le savoir, à moins que quelqu’un ne me l’apprenne ? » et saint Paul : « La foi vient par l’ouïe. » Si personne ne réclame ma foi, comment puis-je l’exercer ? Du moins, je courrai le risque de devenir Latitudinaire ; car si l’Écriture seule est mon guide, évidemment il n’y a pas de Symbole écrit pour nous dans le livre sacré. — Notre affaire, répondit Carlton, est de prendre le meilleur côté des choses, et non le pire. Retenez bien ceci, Charles, c’est qu’il faut vous mettre en garde contre toute vue forcée ou maladive des choses. Soyez gai, soyez naturel, et tout sera facile. — Carlton, vous êtes toujours bon et plein de bienveillance, repartit Charles ; mais après tout (et je voudrais pouvoir vous le faire comprendre), vous n’avez pas un mot à dire relativement à ma difficulté sur la signature des Articles. Comment dois-je sauter par-dessus le mur ? Que m’importe, à moi, que les autres communions aient aussi leurs murailles à franchir ! »

Ils s’approchaient alors de la maison, et ils finirent leur promenade en silence, chacun d’eux absorbé dans les pensées que la conversation avait fait naître.

CHAPITRE IX. Un système d’espionnage.

Cependant les vacances s’écoulaient avec une douce et charmante rapidité. Les jours succédaient tranquillement aux jours ; et dans leurs occupations habituelles, nos deux étudiants ajoutaient insensiblement, mais d’une manière certaine, à la somme de leurs connaissances et à leur progrès intellectuel. Avant de les mettre de côté, ils avaient lu une dernière fois historiens et orateurs ; ils avaient approfondi la philosophie, parcouru les commentaires, complété les analyses et les résumés. Tout cela était un travail de solitude. Tandis que d’autres peut-être voguaient de Londres à Bombay, ou à la Havane, et que les mois pouvaient, rétrospectivement, leur paraître comme des années, pour Reding et Sheffield la semaine était à peine commencée qu’elle touchait à sa fin. Lorsque octobre arriva et qu’ils revirent leurs amis d’Oxford, tout d’abord ils crurent qu’ils avaient bien des choses à leur raconter ; mais, dès leur première conversation, ils trouvèrent qu’ils n’avaient à parler que de leurs études et de leurs affaires personnelles ; ils furent donc réduits au silence, malgré leur désir de causerie.

La saison avait changé. Ce changement leur rappela que Horsley convenait à un séjour d’été et non à une habitation permanente. Déjà des brouillards lourds et gris s’attachaient aux flancs de la colline ; les gros vents et les orages étaient venus ; le gazon s’était flétri, et lorsque Charles et son ami restaient dans le cottage, ils avaient remarqué que les portes et les fenêtres ne fermaient pas bien, et que la cheminée fumait. Vinrent ensuite ces fruits qui sont la fête funèbre de l’année, la mûre et la noix ; la noix, insipide et sans jus ; la mûre, noire, juteuse, mais âpre et moisie en même temps, comme si on la cueillait sur la terre humide et non sur l’arbre. Ainsi ce lieu si frais, s’étant dépouillé de ses charmes, semblait les inviter lui-même à le quitter. Reding jeta un coup d’œil autour de lui, et se prépara au départ comme un « conviva satur ». Ces mots : « Edisti satis, tempus abire » lui semblaient écrits sur tous les objets. Les hirondelles étaient parties ; les feuilles étaient pâles ; le soleil effleurait à peine l’horizon. Aux espérances du printemps, à la paix et au calme de l’été avaient succédé les tristes réalités de l’automne. Charles allait se précipiter au milieu d’un monde qui l’avait laissé tranquille sur la montagne ; là, il avait vécu sans querelles, sans distractions, sans désappointements, et, à cette heure, toutes ces misères allaient faire partie de son existence. Hélas ! il n’était qu’un enfant d’Adam ; Horsley avait été seulement un répit ; et il avait encore vivant dans sa mémoire le grand revers qui l’avait frappé deux années auparavant : Quel été enchanteur ! Quel triste automne ! Plein de ces pensées, il ramassa ses livres et ses papiers, et se dirigea vers Saint-Sauveur.

Oxford aussi avait perdu à ses yeux presque tout son prestige. La fraîcheur de son admiration pour cette ville était passée ; maintenant, il voyait des défauts là où d’abord tout lui avait paru bon, excellent ; le merveilleux des choses et des personnes s’était évanoui. Aussi bien, il y avait des changements : parmi ses condisciples, les uns avaient déjà pris leurs grades et étaient partis ; d’autres étudiaient dans l’intérieur du pays ; d’autres habitaient de nouveaux colléges pour y jouir d’un Fellowship. Une foule de figures plus jeunes se faisaient remarquer au réfectoire et à la chapelle, et Charles savait à peine leurs noms. Les chambres où autrefois il venait se récréer familièrement étaient occupées aujourd’hui par des inconnus qui prétendaient avoir sur elles le droit qui, dans sa pensée, ne pouvait appartenir qu’à leurs anciens possesseurs. Le collége lui paraissait déchu ; il y avait une troupe remuante qui n’y était pas auparavant : un certain nombre de petits garçons, une grande quantité de gamins.

Mais la vraie peine de Charles, ce qui devenait de plus en plus évident à son cœur alarmé, c’était de voir que son intimité avec Sheffield était un peu refroidie. Ils avaient bien passé leurs vacances ensemble, ils avaient pu se connaître mieux que jamais ; néanmoins, leur sympathie mutuelle n’était plus aussi forte, ils ne partageaient ni les mêmes goûts ni les mêmes répugnances ; en un mot, leurs esprits n’étaient pas aussi homogènes qu’ils l’avaient cru, alors qu’ils étaient étudiants de première année. Il n’y avait pas autant d’abandon de cœur dans leurs conversations, et ils souffraient plus aisément de se trouver séparés l’un de l’autre. Ils étudiaient tous les deux pour les honneurs, ils étudiaient ardemment ; mais Sheffield était tout entier à son œuvre, et la religion pour lui ne venait que sur le second plan. Il n’avait ni doutes, ni difficultés, ni anxiétés, ni chagrins qui l’affectassent beaucoup. Ce n’était pas la certitude de la foi qui ôtait le soleil de son âme et qui dissipait chez lui les nuages de la faiblesse humaine ; disons mieux, il n’éprouvait pas le besoin de cette contemplation de l’Invisible qui est la vie du chrétien. Sa réputation était pure, sa conduite exemplaire ; mais il se contentait de ce que lui offrait ce monde périssable. Pour Charles, au contraire, son trait caractéristique, peut-être au-dessus de tout, était un sentiment habituel de la présence divine. Ce sentiment, sans doute, ne lui assurait pas une conformité constante de pensées et d’actions : il était cependant la colonne de feu qui marchait devant lui et lui servait de guide. Charles sentait qu’il était la créature de Dieu, qu’il aurait un compte à lui rendre, qu’il lui appartenait sans réserve. Il désirait beaucoup réussir dans son examen ; il ne pouvait y songer sans tressaillement ; mais l’ambition n’était pas sa vie ; quelques minutes lui auraient suffi pour se remettre d’un insuccès. Dans cet état de choses, les seuls objets sur lesquels nos deux amis parlassent librement étaient ceux qui avaient rapport à leurs études. Ils travaillaient ensemble, ils s’examinaient l’un l’autre, ils se prêtaient leurs cahiers et se les corrigeaient réciproquement, ils se résolvaient mutuellement leurs difficultés. Peut-être Sheffield, quoique très-fin, s’aperçut-il à peine qu’il y avait un certain relâchement dans leur intimité. La controverse religieuse, dans sa nouveauté, avait été la nourriture de son intelligence active ; maintenant, elle avait perdu son charme, et les livres l’avaient remplacée. Pour Reding, c’était le contraire ; il avait trouvé de l’intérêt aux questions religieuses pour l’amour d’elles-mêmes, et lorsqu’il se les était interdites, il s’était imposé un vrai sacrifice. Aujourd’hui donc qu’elles venaient de nouveau se présenter forcément à son esprit, il ne pouvait espérer de Sheffield cette assistance d’ami dont il avait un si grand besoin.

Une épreuve plus forte encore lui était réservée. Nous devons dire au lecteur qu’il y avait à cette époque un système d’espionnage poursuivi par différents hommes, bien intentionnés d’ailleurs, qui croyaient rendre un véritable service à l’Université en signalant les jeunes membres qui étaient enclins, comme on disait, au Papisme. Système erroné. Ces messieurs ne s’apercevaient pas qu’une telle marche renfermait le danger de disposer au Catholicisme ces esprits ardents en leur faisant de faux rapports sur la religion romaine, et celui de les forcer à aller plus loin ensuite, en leur montrant l’incompatibilité de leurs opinions avec leur position dans l’Église Anglicane. Des idées qui auraient reposé tranquilles dans leurs têtes, ou se seraient évanouies tôt ou tard, étaient, par là même, fixées, définies, établies en eux ; et la crainte de la censure du monde ne servait plus à les retenir, lorsqu’une fois elle avait été encourue. Quand Charles se rendit à la soirée de Freeborn, c’était à la barre qu’on le traduisait. On l’admit non-seulement pour lui faire la leçon, mais pour le soumettre à un examen inquisitorial ; et n’ayant pas promis d’être un sujet pour l’impression spirituelle, il fut un sujet pour la censure spirituelle. Il devint un homme signalé dans les cercles de Capel-Hall et de Saint-Marc. Ses rapports avec Willis, les questions qu’il avait faites au cours des Articles, quelques remarques isolées dans certaines réunions ; tout avait été recueilli et avait aggravé le cas contre lui. Un jour, en rentrant dans son appartement, il trouva Freeborn, qui était venu lui rendre visite, occupé à fouiller dans ses livres : un volume de sermons de l’école du jour, emprunté à un ami pour éclaircir Aristote, reposait sur sa table, et dans les rayons de sa bibliothèque un des plus philosophiques « Traités pour le temps[64] » était placé entre un Hermann de Metris et un Thucydide. Un autre jour, la porte de sa chambre à coucher était ouverte, et no 2 de la réunion au thé vit une gravure religieuse d’Overbeck appendue à la muraille.

Les faits de ce genre étaient souvent rapportés au chef de la maison à laquelle appartenaient les jeunes étudiants pris en flagrant délit. Gardien vigilant de la pureté du Protestantisme de ses sous-gradués, le chef recevait les informations avec reconnaissance ; on dit même qu’il y ajoutait parfois une invitation à dîner. Que, dans quelques cas, cette manière d’agir ait réussi à effrayer et à refroidir ceux qui en étaient l’objet, c’est ce qu’on ne saurait nier ; ce fut ainsi qu’on put faire de White un fils dévoué et un ministre utile de l’Église d’Angleterre ; mais c’était un remède propre à tuer ou à guérir, et il ne pouvait convenir à des intelligences plus nobles et plus élevées. La suite nous apprendra quel effet cette conduite produisit sur Charles. Il nous suffira pour le moment de rapporter les entrevues qu’il eut à ce sujet avec le Principal et le Vice-Principal de son collége.

CHAPITRE X. La rustication, ou le renvoi temporaire.

Lorsque Charles se présenta chez le Vice-Principal, le révérend Josué Jennings, pour lui demander la permission de loger dans un appartement particulier, pendant les deux trimestres qui lui restaient jusqu’à l’époque de son examen, il lui fut répondu par un refus courtois, mais net. Sa surprise fut grande ; il avait considéré cette démarche comme une simple affaire de forme. Interdit, il resta un moment silencieux ; puis se levant, il allait se retirer. La rougeur colorait ses joues ; un pareil refus était une punition infligée seulement aux étudiants paresseux, sur lesquels on ne pouvait pas compter dès qu’ils échappaient à l’œil du doyen du collége.

Le Vice-Principal paraissait attendre que Charles lui demandât la raison de ce procédé ; comme le jeune étudiant, dans sa confusion, ne semblait pas disposé à le faire, il condescendit à ouvrir lui-même la conversation. Ce n’était pas, dit-il, qu’on voulût infliger un blâme à la conduite morale de M. Reding, non ; il avait toujours été un jeune homme de mœurs irréprochables, et il avait soutenu la réputation qu’il avait apportée de l’école ; mais les chefs avaient des devoirs à remplir à l’égard de la communauté, et parmi ces devoirs, l’un des plus impérieux leur commandait de mettre les sous-gradués à l’abri de la contagion des malheureux principes qui dominaient dans Oxford. La surprise de Charles, s’il est possible, fut encore plus grande, et il balbutia qu’il devait y avoir un malentendu, s’il avait été signalé à M. le Vice-Principal comme ayant des rapports avec aucun soi-disant parti de l’Université. « Par cette forme d’expression, monsieur Reding, repartit l’autorité du collége, vous n’entendez pas nier qu’il n’existe des partis ? » Jennings était un homme maigre et pâle, au nez aquilin et portant lunettes : quoique libéral dans sa croyance, on l’eût pris réellement pour un nourrisson de ce temps primitif de la Réforme, où les Anabaptistes allumèrent les bûchers de Smithfield. Par son âge, son talent exercé et sa position, il pouvait facilement déconcerter un infortuné jeune homme qui avait encouru sa disgrâce, et quoique au fond il eût un bon cœur, il usait assez souvent de son pouvoir. Charles ne savait que répondre à sa question, et comme il se taisait, elle lui fut répétée. A la fin, il dit que réellement, dans sa position, il n’avait pas le droit de parler contre personne, et que s’il avait prononcé ces paroles : « soi-disant parti », c’était afin de ne point paraître irrespectueux envers certains hommes qui pouvaient être meilleurs que lui. M. le Vice-Principal gardait le silence, sans être satisfait. « Qu’appelez-vous un parti, monsieur Reding ? Quelle serait votre définition de ce mot ? » Charles réfléchit : « Les personnes, répondit-il, qui de leur propre autorité se liguent ensemble pour la défense de vues personnelles. — Et voulez-vous dire que ces messieurs n’ont pas des vues qui leur soient propres ? demanda M. Jennings. Charles fut de son avis.

« Quelles sont vos vues relativement aux Trente-neuf Articles ? reprit le Vice-Principal ex abrupto. « Mes vues ! pensa Charles ; que veut-il dire ? Mes vues sur les Articles ! est-ce mon opinion des choses en général ? Veut-il demander s’ils sont en anglais ou en latin, longs ou courts, bons ou mauvais, utiles ou dangereux, Catholiques ou non, Calvinistes ou Érastiens ? » Cependant Jennings tenait ses regards attachés sur le pauvre étudiant, dont la confusion augmentait de plus en plus. « Je pense, répondit Charles, faisant un effort suprême pour saisir les paroles de l’autorité, je pense que les Articles contiennent une doctrine divine, saine, et nécessaire pour ces temps-ci. » — C’est du second livre des Homélies que vous parlez, monsieur Reding, et non des Articles ? D’ailleurs, j’ai besoin de connaître votre opinion sur la matière. » Après un moment de silence, il continua : « Qu’est-ce que la Justification ? — La Justification… » répéta Charles d’un air réfléchi ; puis répondant d’après le texte des Articles : « Nous sommes, dit-il, réputés justes devant Dieu par la foi, à cause seulement des mérites du Christ, et non par nos bonnes œuvres et nos propres mérites. — Bien, dit Jennings ; mais vous n’avez pas répondu à ma question : Qu’est-ce que la Justification ? » La demande était ardue, car c’était précisément une des difficultés de Charles de savoir en quoi consiste la Justification, vu que les Articles ne la définissent pas plus que la foi. Il répondit, en conséquence, que les Articles n’en donnent pas la définition. Le Vice-Principal parut mécontent.

« Les Conciles généraux peuvent-ils errer ? — Oui », répondit Charles. C’était bien. « Qu’en disent les Catholiques Romains ? — Ils pensent aussi qu’ils errent. » Ceci était complétement faux. « Non, reprit Jennings ; ils les croient infaillibles. » Charles gardait le silence ; Jennings essaya de lui imposer sa décision. A la fin, Charles répondit qu’il n’y avait que quelques Conciles généraux qui fussent admis comme infaillibles par l’Église de Rome, et qu’il croyait que Bellarmin donnait une liste de ceux qui avaient erré. Nouveau silence ; le front de Jennings se couvrit de nuages.

Il revint à son premier sujet : « Dans quel sens entendez-vous les Articles, monsieur Reding ? » demanda-t-il. C’était plus que Charles ne pouvait dire ; il désirait seulement beaucoup connaître leur vrai sens ; aussi s’efforça-t-il de trouver dans sa tête la réponse admise. « Dans le sens de l’Écriture », dit-il. C’était vrai, mais insuffisant. « Ou plutôt, reprit Jennings, vous entendez l’Écriture dans le sens des Articles. » Par amour de la paix, Charles en convint. Mais cette concession fut en pure perte ; le Vice-Principal poursuivit son avantage : « Ils ne doivent pas s’interpréter l’un l’autre, monsieur Reding, autrement, vous roulez dans un cercle vicieux. Laissez-moi vous répéter ma question : Dans quel sens interprétez-vous les Articles ? — Je veux les admettre, répondit Charles, dans le sens généralement reçu de notre Église, comme les acceptent nos théologiens et nos évêques actuels. » Le Vice-Principal parut satisfait. Charles ne put s’empêcher d’être candide, et il ajouta d’un ton plus bas comme corollaire : « c’est-à-dire sur la foi ». Ceci dérangea tout encore ; Jennings ne voulait pas admettre ce mot ; c’était une confiance aveugle, papiste. C’était très-bien de la part de Charles, lorsqu’il vint pour la première fois à l’Université, avant qu’il eût étudié les Articles, de les admettre sur parole ; mais un jeune homme qui avait eu tant d’avantages, qui avait passé trois années à Saint-Sauveur et qui avait suivi le cours sur ces matières, devait accepter l’interprétation reçue, non-seulement parce qu’elle était reçue, mais comme la sienne propre, par un assentiment libre de son intelligence. Il continua à lui demander par quels textes il prouvait la doctrine protestante de la justification. Charles cita deux ou trois passages avec tant de bonheur que le Vice-Principal commençait à se calmer, lorsque malheureusement, en faisant une dernière question comme chose de pure forme, il eut une réponse qui le confirma dans tous ses premiers soupçons.

« Quelle est la doctrine de notre Église touchant l’intercession des saints ? » Charles répondit qu’il ne se rappelait pas qu’elle eût exprimé une opinion sur ce sujet. Jennings l’invita à réfléchir ; Charles réfléchissait en vain. « Eh bien, quelle est votre opinion là-dessus, monsieur Reding ? » Charles, croyant que c’était un point tout à fait libre, jugea qu’il serait sage d’imiter la modération « de notre Église ». « Il y a différentes opinions sur cette matière, dit-il : certaines personnes croient qu’ils intercèdent pour nous, d’autres pensent le contraire. Il est facile de se jeter dans les extrêmes, peut-être serait-il mieux d’écarter de telles questions et de s’en tenir à l’Écriture ; le livre de la Révélation parle de l’intercession des saints, mais il ne dit pas expressément qu’ils intercèdent pour nous, etc., etc. » Jennings se redressa dans son fauteuil ; la colère lui monta au front. A la fin son visage s’assombrit complétement. — C’est là votre opinion, monsieur Reding ? — Charles commençait à être effrayé. — S’il vous plaît, prenez le Prayer-Book et cherchez le 22e Article. Maintenant lisez. — « La doctrine romaine, dit Charles, la doctrine romaine touchant le purgatoire, le pardon, le culte et l’adoration tant des images que des reliques, et également l’invocation des saints. » — Arrêtez-vous, dit le Vice-Principal ; relisez encore ces paroles. — « Et également l’invocation des saints. » — A vous maintenant, monsieur Reding. » Charles était embarrassé ; il croyait avoir fait une bévue qu’il ne pouvait découvrir, et il restait silencieux. « Eh bien, monsieur Reding ? » Charles hasarda une réponse ; il dit qu’il pensait que M. le Vice-Principal avait parlé de l’intercession des saints. « C’est vrai, répondit celui-ci. — Et le Prayer-Book, reprit Charles timidement, parle de l’invocation. » Jennings fit un mouvement dans son fauteuil et rougit un peu. « Eh ! dit-il, donnez-moi le livre. » Il lut l’Article lentement, et jeta un œil scrutateur sur la page qui précédait et sur celle qui suivait le texte. Ce fut en vain. Il reprit : « Ainsi donc, monsieur Reding, vous prétendez vous justifier par cette subtile distinction entre l’invocation et l’intercession, comme si les Papistes n’invoquaient pas les saints pour obtenir leur intercession, et comme s’ils ne supposaient pas que ces bienheureux intercèdent pour répondre à leur invocation ? Les termes sont corrélatifs. L’intercession des saints, au lieu d’être seulement un extrême, comme vous l’entendez, est une abomination papiste. Je rougis pour vous, monsieur Reding ; je suis peiné de voir qu’un jeune homme d’un si bel avenir, de grands talents et d’une moralité parfaite, ait commis la faute d’employer un faux-fuyant si palpable pour éluder l’autorité des formulaires de notre Église ; qu’il soit coupable d’un tel outrage au sens commun, d’une violation si grossière des termes sur lesquels seuls il lui a été permis d’inscrire son nom sur les registres de ce collége. Je ne pouvais avoir une preuve plus manifeste que votre esprit a été perverti, je dirai plus, pour me servir de l’expression vraie, que votre esprit a été débauché par les sophismes et le jésuitisme, qui, malheureusement, ont trouvé accès parmi nous. Bonjour, monsieur Reding. »

Ainsi, c’était chose arrêtée : Charles devait être renvoyé chez lui. Le bannissement était supportable.

Avant de descendre, il fit une visite de politesse au vieux Principal, digne homme en son temps. Le docteur Bluett, en effet, avait créé jadis une paroisse dans un lieu sauvage du pays ; il avait instruit les ignorants et nourri les pauvres ; mais aujourd’hui, à la fin de sa carrière, arrivant à des jours mauvais, on lui permettait, pour des raisons impénétrables, de donner une preuve de ce malheureux levain puritain, qui était un élément secret de sa religion. Il avait jusque là témoigné de la bienveillance à Charles, et son air froid, dans cette circonstance, fut très-sensible à notre ami. « Nous avions espéré, monsieur Reding, dit-il, qu’un jeune homme aussi bien pensant que vous l’étiez jadis aurait obtenu ici un fellowship, qu’il s’y serait établi, et qu’il aurait été utile à son siècle, monsieur. Nous pensions que vous auriez été une colonne, un arc-boutant de l’Église d’Angleterre, monsieur. Eh bien, monsieur, voici mes vœux les plus ardents pour vous, monsieur : lorsque vous reviendrez pour votre grade de maître, monsieur… Non, je pense que c’est pour votre grade de bachelier… Quel grade est-ce, monsieur Reding ? Êtes-vous déjà bachelier ? Oh ! je vois votre toge. » Charles répondit qu’il n’avait pas encore passé son examen. « Eh bien, monsieur, lorsque vous reviendrez pour votre examen, dis-je… pour votre examen…, nous espérons que dans l’intervalle la réflexion et l’étude, et peut-être l’éloignement de compagnons dangereux, vous auront ramené à une situation d’esprit plus sage, monsieur Reding. » Charles était blessé du ton qu’on prenait à son égard. « Réellement, monsieur, dit-il, si vous me connaissiez mieux, vous comprendriez que je ne suis pas dans le cas ni d’éprouver ni de faire du mal en restant ici jusqu’à Pâques. — Quoi ! rester ici, monsieur, avec tous les étudiants ? s’écria le docteur Bluett stupéfié, avec tous nos jeunes étudiants ? » Charles ne trouvait pas un mot à répondre ; il ne se reconnaissait pas dans une situation si nouvelle. « Je ne puis comprendre, monsieur, dit-il enfin, pourquoi je serais un compagnon dangereux pour les habitants au collége. » Le menton du docteur Bluett s’allongea, et ses yeux prirent un aspect sombre. « Vous corrompriez leur esprit, monsieur, répondit-il ; vous corrompriez leur esprit. » Puis il ajouta d’une voix sépulcrale, qui vint des dernières profondeurs de ses entrailles : « Vous les mèneriez, monsieur, à quelque subtil jésuite… à quelque subtil jésuite, monsieur Reding. »

CHAPITRE XI. La famille.

Cependant madame Reding s’était fixée auprès de vieux amis dans le Devonshire. C’est là que Charles passa l’hiver et les premiers jours du printemps avec elle et ses trois sœurs, dont l’aînée avait deux ans de plus que lui.

« Allons, fermez enfin tous ces livres, Charles », disait Caroline, la plus jeune des demoiselles, âgée seulement de quatorze ans ; « faites place pour le thé ; certainement, vous avez assez étudié. Parfois vous passez une heure entière sans prononcer un mot ; au moins, vous devriez nous dire ce que vous étudiez. — Ma chère Caroline, vous ne seriez pas plus savante, si je vous le disais, répondit Charles ; c’est de l’histoire grecque. — Oh ! reprit Caroline, j’en sais plus que vous ne pensez ; j’ai lu Goldsmith, une bonne partie de Rollin, et l’Homère de Pope en outre. — Bravo ! eh bien, j’étudie l’histoire de Pélopidas ; savez-vous qui il était ? — Pélopidas, je dois le connaître. Oh ! je m’en souviens ; il avait une épaule d’ivoire. — Bien dit, Caroline ; mais cela ne me donne pas une idée exacte de sa personne. Était-ce une statue, ou un homme en chair et en os, avec cette épaule dont vous parlez ? — Oh ! il était en vie ; quelqu’un le mangea, je crois. — Eh bien, était-ce un dieu, ou un homme ? — Je me suis trompée ; c’était une déesse, aux pieds d’ivoire… Non, c’était Thétis. — Ma chère enfant, dit madame Reding, ne parlez pas ainsi au hasard ; réfléchissez avant de parler ; vous savez mieux que vous ne dites. — Maman, elle a, reprit Charles, ce que M. Jennings appellerait un esprit très-inexact. — Je m’en souviens très-bien maintenant, s’écria Caroline ; c’était un ami d’Épaminondas. — Quand vivait-il ? » demanda Charles. Caroline se taisait. « Oh ! Caroline, reprit Élisa, avez-vous donc oublié la mnémotechnie ? — Jamais je n’ai pu l’apprendre ; je la déteste. — Je ne puis non plus la retenir, dit Marie ; donnez-moi les nombres naturels ; ils sont doux et bons comme des fleurs dans un carré ; mais je n’aime pas les fleurs artificielles. — Mais, évidemment, reprit Charles, la mnémotechnie aide à se rappeler un très-grand nombre de dates dont, sans cela, on ne pourrait se souvenir. — Ces noms baroques sont même plus difficiles à prononcer que les nombres à apprendre, dit Caroline. — C’est parce que vous avez peu de dates à retenir, répliqua Charles ; mais l’écriture ordinaire elle-même est une mnémotechnie. — Cela est au-dessus de l’intelligence de Caroline, dit Marie. — Que sont les mots, sinon les signes artificiels des idées ? continua Charles ; ils sont plus harmonieux, mais tout aussi arbitraires. Il n’y a pas plus de raison pour que le son « chapeau » signifiât l’objet particulier ainsi nommé que nous mettons sur la tête, qu’il n’y en a pour que « abuldistof » s’écrivît pour 1520. — O mon cher enfant, s’écria madame Reding, comme vous y allez ! Ne soyez pas paradoxal. — Ma bonne mère, répondit Charles en se rapprochant du feu, je ne veux pas être paradoxal ; c’est seulement une généralisation. — Gardez-la donc pour votre examen, mon cher ; j’ose dire que là elle vous sera utile, continua-t-elle en travaillant à son ourlet ; la pauvre Caroline sera tout aussi embarrassée en logique qu’en histoire. »

— Me voilà entre deux feux, reprit Charles, en s’asseyant sur un petit tabouret aux pieds de sa mère : Caroline m’appelle stupide si je garde le silence et vous vous m’appelez paradoxal si je parle. — Le bon sens, reprit sa mère, est la monnaie d’or. — Et qu’est-ce que le sens commun ? demanda Charles. — C’est la monnaie d’argent, reprit Élisa. — Bien trouvé, dit Charles ; c’est de la monnaie courante pour chaque heure. — Ou plutôt, reprit Caroline, c’est de la monnaie de cuivre ; car nous en avons besoin pour distribuer sans cesse, comme des aumônes pour les pauvres. On m’en demande toujours. Si je ne puis trouver quel était le père d’Isaac, Marie me dit : « O Caroline, où est votre sens commun ? » Si je sors, Élisa court après moi : « Caroline, crie-t-elle, vous n’avez pas le sens commun ; votre châle est mis tout de travers. » Et lorsque je demande à maman de prendre par les champs le plus court chemin pour aller à Dalton, elle me dit : « Faites usage de votre sens commun, ma chère. » — Il n’est pas étonnant que vous en ayez si peu, pauvre enfant, reprit Charles ; il n’y a pas de banque qui pût soutenir un pareil cours. — Pas ainsi, dit Marie ; cela rentre dans sa banque dix fois plus vite que ça n’en sort. Elle en reçoit beaucoup de nous, et ce qu’elle en fait, personne ne peut le comprendre ; ou elle amasse, ou elle spécule. — Comme le grand Océan, qui reçoit les fleuves, et qui n’est jamais plein, dit Charles. — Cela se trouve quelque part dans l’Écriture, reprit Élisa. — Dans l’Ecclésiaste », répondit Charles ; et il continua le texte : « Toutes les choses du monde sont difficiles ; l’homme ne peut les expliquer par ses paroles. L’œil ne se rassasie point de voir, et l’oreille ne se lasse point d’écouter. »

Sa mère soupira. « Prenez ma tasse, mon enfant, dit-elle ; je n’en veux pas davantage. — Je sais pourquoi Charles aime tant l’Ecclésiaste, reprit Marie ; c’est parce qu’il est fatigué de l’étude : « De longues études sont une lassitude pour la chair. » Je voudrais pouvoir vous aider, Charles. — Mon cher enfant, je crois en vérité que vous travaillez trop, dit sa mère ; songez seulement au nombre d’heures que vous avez consacrées à l’étude aujourd’hui. Vous êtes toujours levé deux heures avant le soleil ; et je ne pense pas que vous vous soyez promené de toute la journée. — C’est si triste de se promener seul, chère mère ; et quant à la promenade avec vous, ou avec mes sœurs, c’est assez agréable, mais ce n’est pas un exercice. — Mais, Charles, dit Marie, c’est absurde de votre part ; nous avons un temps délicieux et que nous ne pouvions pas espérer à cette époque, vous devriez en profiter pour faire de longues promenades. Pourquoi ne vous décidez-vous point à aller droit aux plantations, ou sur les hauteurs de Hart-Hill, ou à faire une course d’ici à Dun-Wood ? — Parce que les bois ne sont plus verts, mais tristes et sombres, chère sœur ; ils inspirent la mélancolie. — Précisément la plus belle époque de l’année, reprit sa mère ; c’est généralement reconnu ; tous les peintres disent que l’automne est la saison pour voir les paysages. — Tout est alors couleur or et rouge brun, ajouta Marie. — Cela me rend triste, reprit Charles. — Quoi ! le bel automne vous rend triste, s’écria sa mère. — Oh ! chère mère, Vous allez dire encore que je suis paradoxal ; je ne puis m’en défendre, j’aime le printemps ; mais l’automne m’attriste. — Charles parle toujours ainsi, reprit Marie ; il ne compte pour rien les riches couleurs dans lesquelles se métamorphose le vert si calme ; il aime l’ennuyeuse uniformité de l’été. — Non, ce n’est pas cela ; je n’ai jamais rien vu, par exemple, de plus magnifique que le Water-Walk de la Madeleine, en octobre ; c’est une prodigieuse variété de couleurs. J’admire et je suis émerveillé ; mais je ne puis affectionner ni aimer ce spectacle. La raison en est que je ne saurais séparer, dans mon esprit, la vue de ces choses de la fin qu’elles présagent ; cette riche variété n’est que le signal de la maladie et de la mort. — Assurément, repartit Marie, les couleurs ont leur beauté propre, intrinsèque ; nous pouvons les aimer pour elles-mêmes. — Non, non ; nous ne procédons que par association d’idées ; autrement, pourquoi ne pas admirer un morceau de bœuf cru, ou un crapaud, ou d’autres reptiles, qui sont aussi beaux et aussi brillants que les tulipes et les cerises, et qui pourtant nous révoltent, parce que nous considérons ce qu’ils sont et, non ce qu’ils paraissent ? — Quelle est cette nouvelle idée ? dit sa mère, en levant les yeux de dessus son ouvrage. Mon cher enfant, vous plaisantez en comparant les cerises à de la viande crue ou à des crapauds. — Non, ma bonne mère, répondit Charles en riant, non ; je disais qu’ils paraissent leur ressembler. — Un crapaud ressembler à une cerise, Charles ! insista madame Reding. — Oh ! chère mère, je ne puis m’expliquer ; mais réellement je n’ai rien dit d’extraordinaire ; Marie ne le pense pas. — Mais, reprit celle-ci, pourquoi ne pas associer des pensées agréables avec l’automne ? — C’est impossible ; chère sœur, l’automne, c’est la saison malade et l’agonie de la nature. Je ne puis contempler avec plaisir le dépérissement de la mère de tout ce qui vit. Les couleurs si variées du paysage ne sont que les marques de la dissolution. — Charles, vous avez une manière de voir outrée et peu naturelle, repartit Marie ; remuez-vous, et vous aurez de meilleures idées. N’aimez-vous pas à voir un beau coucher de soleil ? cependant c’est le moment où le soleil nous quitte. » Charles demeura un moment silencieux, puis il dit : « Oui, mais il n’y avait pas d’automne dans l’Éden ; le Paradis avait ses levers et ses couchers de soleil, mais les feuilles y étaient toujours vertes et ne se fanaient point. Il s’y trouvait un fleuve pour les nourrir. L’automne c’est la « chute ».

« Ainsi, mon cher fils, reprit madame Reding, vous n’allez pas vous promener par ces belles journées, parce qu’il n’y avait pas d’automne dans l’Éden ? — Oh ! répondit Charles en riant, c’est cruel de me pousser ainsi à bout. Ce que je voulais dire, c’est que mes études sont un obstacle direct à la promenade, et que le beau temps ne me tente pas assez pour me les faire quitter. — Je suis heureuse de vous posséder ici, dit sa mère, car nous pouvons vous forcer à sortir de temps en temps ; je soupçonne qu’au collége vous ne vous promeniez pas du tout. — Ce n’est que pour un certain temps, maman, répondit Charles ; lorsque j’aurai subi mon examen, je ferai des promenades aussi longues que celles que je faisais avec Edward Gandy, l’hiver que je quittai l’école. — Ah ! vous étiez alors si gai, Charles ! dit Marie ; que vous étiez heureux de la pensée d’aller à Oxford ! — Mon cher, reprit madame Reding, vous vous promènerez trop alors, comme aujourd’hui vous vous promenez trop peu. Oui, Charles, vous êtes trop ardent en tout. — Ce n’est pas bien de lui faire un reproche d’être laborieux, dit Marie : vous le savez, maman, vous désirez qu’il étudie pour les honneurs, mais s’il doit les obtenir, il faut qu’il étudie beaucoup. — C’est vrai, ma fille, répondit madame Reding ; Charles est un bon garçon, je le sais. Que nous serons heureuses de le voir établi dans un bon vicariat ! » Charles soupira. « Allons, Marie, dit-il, faites-nous un peu de musique, maintenant le thé est enlevé. Jouez-moi cet air si beau de Beethoven, celui que j’appelle « la voix des morts ». — Oh ! Charles, vous donnez aux objets des noms si tristes ! s’écria Marie. — L’autre jour, reprit Élisa, comme nous nous promenions, le vent nous apporta un délicieux parfum, et il l’appela « l’esprit du passé » ; il dit aussi que le son de la harpe éolienne est « plein de remords ». — Vous trouveriez tout cela fort joli, repartit Charles, si vous le lisiez dans un poëte ; mais vous l’appelez triste, lorsque c’est moi qui le dis. — Sans doute, répondit Caroline, parce que les poëtes ne pensent jamais ce qu’ils disent, et pourtant ils ne seraient pas poëtes s’ils n’étaient mélancoliques. — Eh bien, dit Marie, je vous ferai de la musique, Charles, mais à la condition que vous me permettrez, un de ces matins, de vous donner une bonne leçon sur cette mélancolie qui, je vous l’assure, se développe chez vous tous les jours. »

CHAPITRE XII. Confidence intime.

Les perplexités de Charles avaient bientôt pris une forme définie à son arrivée dans le Devonshire. Le fait seul de sa présence dans sa famille, et non à Oxford, où il aurait dû être, les avait ramenées dans son esprit ; l’approche du temps où il devait passer son examen et prendre son grade justifiait sa préoccupation à cet égard. A dire vrai, ces perplexités n’avaient pas acquis un développement plus grand que celui que nous avons dépeint ; mais elles n’étaient plus vagues ni indistinctes ; il les saisissait entièrement ; il ne les croyait pas non plus insurmontables, voyant alors d’une manière évidente les derniers obstacles à vaincre. La forme particulière dans laquelle elles se fixèrent, en se résumant, fut déterminée par les circonstances qui surgirent pour lui, à cette époque. Il se demanda d’abord comment il pourrait souscrire aux Articles ex animo, sans avoir une foi quelconque dans son Église comme autorité ayant droit à les lui imposer ; et, en second lieu, comment il pourrait avoir foi dans son Église, vu son histoire et sa situation présente. Le fait de ces difficultés était une grande source de chagrins pour notre jeune ami. Ce qui aggravait son état, c’est qu’il n’avait personne avec qui il pût parler ou sympathiser sur cette matière. Le comble enfin de son malheur, c’était la nécessité de garder devers lui un secret qu’il n’osait confier à d’autres, et qui pourtant, d’après ses prévisions, devait être révélé un jour. Telles étaient les causes cachées de l’abattement que ses sœurs remarquaient dans Charles.

Un jour, il était assis tout pensif devant le feu, un livre à la main, lorsque Marie entra. « Je voudrais, dit-elle, que vous m’apprissiez l’art d’étudier le grec dans des charbons ardents. — Les pierres ont leur langage, et il y a du bon en toutes choses, répondit Charles. — Vous faites bien de vous comparer au mélancolique Jacques. — Non pas à Jacques, mais au bon duc Charles, qui fut banni dans la forêt verte. — C’est fâcheux pour nous, répliqua Marie, puisque nous sommes les êtres sauvages avec lesquels vous êtes forcé de vivre. Mon bon Charles, continua-t-elle, j’espère que la triste affaire qui a été la cause de votre renvoi ne vous chagrine plus. — En vérité, Marie, il n’est pas agréable, après avoir vécu dans les meilleurs termes avec tout le collége, et en particulier avec le Principal et Jennings, d’être à la fin chassé comme un mauvais étudiant qu’on envoie conduire la charrette. Vous n’avez pas d’idée combien le vieux Principal et Jennings ont été sévères. — Mon cher ami, vous ne devez plus vous en préoccuper, comme je soupçonne que vous le faites. — Je ne sais pas où cela finira ; le Principal a dit expressément que mon avenir à l’Université était brisé. Je suppose qu’ils ne voudraient pas me donner un certificat, si je désirais un fellowship partout ailleurs. — Oh ! c’est une méprise momentanée ; je suis sûre que maintenant ils sont mieux informés. Aussi bien c’est pour nous une si bonne fortune de vous avoir ici, que nous leur en devons de la reconnaissance. — Je crois pourtant avoir agi avec prudence, Marie ; je ne suis jamais allé aux réunions du soir, ni aux sermons des célèbres prédicateurs du jour. Je me demande ce qui a pu leur mettre ces idées dans la tête. Au cours des Articles, je faisais de temps en temps une question, mais c’était vraiment parce que je désirais comprendre et saisir les matières. A mon entrée dans sa chambre, Jennings tomba sur moi ; je ne puis dire autrement. Il fut d’abord poli dans ses formes, mais il y avait dans son regard quelque chose qui m’annonçait l’orage. Il est étrange qu’un homme d’un caractère fort comme lui n’ait pas su mieux dissimuler ses sentiments ; j’ai toujours pu deviner ses pensées. — Croyez-moi, Charles, vous aurez oublié tout cela l’année prochaine. Ce sera comme un nuage d’été qui vient et disparaît. — Et puis, cela me décourage, et interrompt forcément mes études. J’y pense toujours, et c’est en vain que je veux fixer mon esprit sur mes livres, je ne sais plus retrouver mon énergie. C’est très-dur. — Marie soupira ; — je voudrais pouvoir vous aider, dit-elle, mais les femmes peuvent si peu ! Allons, laissez-moi prendre le chagrin, et gardez l’étude ; ce sera un excellent partage. — Et d’ailleurs, continua Charles, que va penser ma mère, quand la chose arrivera à ses oreilles, et il faut bien qu’elle lui parvienne ! — Laissez donc ! ne faites pas une montagne d’une taupinière. Vous reviendrez à Oxford, vous prendrez votre grade, et personne ne saura rien de tout cela. — Non, il n’en peut être ainsi », répondit Charles sérieusement. « Que voulez-vous dire ? — Ces choses ne se dissipent pas de cette manière ; ce n’est pas un nuage d’été : cela pourrait bien tourner à la pluie, à mon avis. »

Marie le regarda avec étonnement. « Je veux dire, reprit-il, que je n’ai pas l’espoir qu’ils me laissent prendre mon grade, pas plus qu’ils ne m’ont permis la résidence à Oxford. — C’est très-absurde, mon ami, voilà ce que j’entends par se préoccuper d’enfantillages et faire des montagnes de taupinières. — Ma bonne Marie, reprit-il en lui prenant la main affectueusement, ma seule vraie confidente et mon unique consolation, je voudrais vous faire encore une confidence, si vous pouviez la supporter. » Marie était effrayée, et son cœur battait fort. « Charles, répondit-elle en retirant sa main, souffrir une peine quelconque me serait moins dur que de vous voir dans cet état. Il est trop évident pour moi que quelque chose vous tourmente. » Charles mit ses pieds sur le garde-feu, et baissa les yeux. « Je ne puis vous le confier », dit-il enfin avec effort. Puis voyant à la physionomie de sa sœur combien il l’affligeait, il ajouta, souriant à demi comme pour atténuer l’effet de ses paroles : « Ma chère Marie, quand un pareil témoignage est porté contre quelqu’un, on ne peut s’empêcher de craindre qu’il n’ait été peut-être dicté par des motifs plausibles. — Impossible, Charles : vous corrompre les autres ! vous falsifier le Prayer-Book et les Articles ! Impossible. — Marie, de nous deux qui serait le meilleur juge, si ma figure était sale et mon habit râpé, vous ou moi ? Eh bien, peut-être Jennings, ou au moins l’opinion publique, en sait plus sur ma personne que moi-même. — Ne parlez pas ainsi, répliqua Marie très-émue ; vraiment, vous me faites de la peine en ce moment. Que voulez-vous dire ? » Charles couvrit son visage de ses mains : « Il n’y a rien à faire, répondit-il, vous ne pouvez m’aider ici ; je ne fais que vous chagriner. Je n’aurais pas dû aborder ce sujet. » Il y eut un moment de silence.

« Mon bien-aimé Charles, reprit Marie avec tendresse, allons, je supporterai tout tranquillement. Rien ne peut m’affliger autant que de vous voir aller de ce train-là. Mais, en vérité, vous m’effrayez. — Eh bien, répondit-il, quand plusieurs personnes viennent me dire qu’Oxford n’est pas ma place, que ma position n’est pas là, qui sait, si elles ont tort ou raison ? — Mais, réellement, est-ce tout ? et qui exige que vous passiez votre vie à Oxford ? Ce n’est pas nous, certainement. — Non, mais Oxford implique la nécessité d’obtenir un grade… de prendre les ordres. — Maintenant, mon cher ami, parlez d’une manière claire ; ne me donnez pas des demi-mots ; faites-moi tout connaître. » Et elle s’assit, le regard plein d’anxiété. « Eh bien, soit, dit-il faisant un effort ; cependant, je ne sais par où commencer. Tout ce que je puis dire, c’est que bien des choses me sont arrivées de différentes manières pour me montrer que je n’ai ni lieu, ni position, ni demeure ; que je ne suis pas fait pour l’Église d’Angleterre, que j’y suis un étranger. » Il y eut un silence terrible ; Marie devint très-pâle ; puis, tirant précipitamment une conclusion : « Vous voulez dire, Charles, reprit-elle avec vivacité, que vous allez vous réunir à l’Église de Rome. — Non, ce n’est pas cela. Vous m’avez mal compris ; je ne veux dire que ce que j’exprime ; je vous ai tout révélé ; ma confession est complète. Voici ma pensée entière : je ne me sens pas à ma place. — Cela ne suffit point, vous devez m’en révéler davantage ; car, comme je l’appréhende, vous voulez dire ce que j’ai exprimé moi-même, rien de moins. — Je ne saurais raconter les choses avec suite : mais quelque part que j’aille, avec quelque personne que je parle, je me sens une autre sorte d’homme que je ne suis. Je ne puis vous communiquer ce sentiment intime ; vous ne me comprendriez pas. La meilleure idée de mon état véritable se trouve dans ces paroles du Psalmiste : « Je suis un étranger sur la terre. » Nul ne pense et ne sent comme moi. J’entends des sermons, je cause de sujets religieux avec des amis, et tout le monde me condamne. Le collége enfin vient, lui aussi, rendre son témoignage contre moi, et il me chasse hors de ses murs. — Oh ! Charles, reprit Marie, que vous êtes changé ! » Et les larmes lui vinrent aux yeux. « Vous étiez si gai, si heureux autrefois ! Vous trouviez tant de plaisir auprès de tout le monde et en toutes choses ! Nous aimions tant à rire et à répéter : « Les oies de Charles sont des cygnes. » Que vous est-il arrivé ? » Elle se tut. « Ne vous rappelez-vous pas, continua-t-elle ensuite, ces paroles de l’Année chrétienne[65] ? Je ne puis les citer textuellement ; nous vous les appliquions. Il s’agit de l’espérance ou de l’amour « qui rend tous les objets radieux par son sourire magique ». Charles fut ému en se rappelant ce qu’il était trois années auparavant. « Je suppose, dit-il, que je sors des ombres pour entrer dans les réalités. — Il y a eu bien des choses pour vous attrister, repartit Marie en soupirant ; et maintenant ces vilains livres vous fatiguent trop. Pourquoi concourir pour les honneurs ? quel bien en reviendra-t-il ? » Nouveau silence.

— Je voudrais vous rapporter, reprit Charles, le nombre des avis indirects qui m’ont été donnés sur mon antipathie, comme on pourrait l’appeler, pour les choses telles qu’elles vont. Ce qui, peut-être, m’a le plus frappé, c’est un entretien que j’eus avec Carlton, ce tuteur avec qui j’ai étudié pendant les dernières vacances ; évidemment si je ne pouvais m’entendre avec lui, ou plutôt s’il me condamnait comme les autres, de qui devais-je attendre une parole en ma faveur ? D’ailleurs, je ne puis supporter le faste et les faux-semblants que je vois partout. Je ne parle pas contre les individus ; ce sont de très-bonnes personnes, je le sais ; mais, réellement, si vous voyiez Oxford tel qu’il est ! les chefs surtout avec leurs gros revenus, je ne sais trop ce que vous en penseriez. Sans doute ces messieurs sont généreux, leurs femmes sont souvent simples et modestes, on se plaît à le dire ; elles font aussi beaucoup de bien dans la ville, je me garderais de les attaquer sur ce point ; mais je parle du système. Reconnaît-on des ministres du Christ dans des hommes qui jouissent de revenus énormes, qui vivent dans des maisons richement meublées, qui ont femme et enfants, qui se font servir par des sommeliers et de magnifiques valets en livrées, qui donnent des dîners splendides, affectent des airs protecteurs et gracieux, arrondissent leurs gestes, et mesurent leurs paroles comme s’ils étaient la crème de la terre, mais qui n’ont rien de l’ecclésiastique, si ce n’est l’habit noir et la cravate blanche ? Puis viennent les évêques et les doyens qui, eux aussi, traînent une femme au bras, et qui ne peuvent entrer dans l’église sans être précédés d’un valet bien poudré, portant un coussin et une peau de mouton chaude pour préserver leurs pieds du froid des pierres. » Marie se mit à rire. « Eh bien, mon cher ami, dit-elle, je ne croyais pas que vous eussiez vu tant d’évêques, de doyens, de professeurs et de chefs d’établissements à Saint-Sauveur ; vous avez eu bonne compagnie. — Mes yeux sont constamment en éveil, et les occasions ne m’ont pas manqué ; je ne puis entrer dans les détails. — Je crois que vous avez été sévère envers ces messieurs, reprit Marie ; quand un pauvre vieillard souffre d’un rhumatisme (et elle soupira un peu), il serait dur qu’il ne pût garantir ses pieds du froid. — Ah ! Marie, je ne saurais vous expliquer tout ! mais pénétrez-vous, je vous prie, de ce que je dis, et ne critiquez pas mes exemples ou mes paroles. Ce que je veux faire entendre, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère mondaine qui est aussi éloignée que possible de l’esprit de l’Évangile. Je n’accuse pas les dons d’ambition ni d’avarice ; il n’en est pas moins vrai, toutefois, que la fin que se proposent les chefs d’établissements, les Fellows et tous ces messieurs, c’est de jouir d’abord de la terre, et puis de servir Dieu. Sans doute ils font du ciel l’objet final de leurs désirs ; mais leur objet immédiat, c’est d’être dans l’aisance, de se marier, d’avoir de beaux revenus, une position, de l’honorabilité, une maison commode, une campagne agréable et un aimable voisinage. Il n’y a rien de surnaturel chez eux. Je l’avoue, je crois que les Puséistes sont les seules personnes de l’endroit qui aient des vues élevées ; je devrais dire les seules personnes qui en fassent profession, car je ne les connais pas assez pour en parler. » Il pensait à White. « Vous m’entretenez là de choses que j’ignore, Charles, mais je ne pense pas que toute cette jeunesse intelligente d’Oxford ne recherche que ses aises et le bien-être ; je ne crois pas non plus que dans l’Église de Rome l’argent ait toujours été employé à la meilleure fin. — Je ne disais rien de l’Église Romaine, pourquoi me la nommer ? C’est tout à fait une autre question. Mon unique pensée, c’est qu’il y a à Oxford une atmosphère mondaine que je ne puis souffrir. Je n’emploie pas le mot « mondaine » dans sa plus mauvaise acception. Les gens y sont religieux et charitables ; mais (je n’aime pas à citer des noms propres), mais je connais plusieurs dons qui ne paraissent pas faire entrer dans le caractère de leur religion, à eux, la notion de la pauvreté évangélique, le danger des richesses, l’abandon de toutes choses pour le Christ : idées qui sont les premiers principes de l’Écriture telle que je la lis et la comprends. Je l’avoue, je crois que c’est la raison pour laquelle les Puséistes sont si impopulaires. — Eh bien, repartit Marie, je ne vois pas pourquoi vous êtes si dégoûté du monde, ainsi que de la place et des devoirs que vous devez y remplir, parce qu’il s’y trouve des hommes mondains.

— A propos, je parlais de Carlton, reprit Charles. Certes c’est un excellent garçon que j’aime, que j’admire et que je respecte beaucoup ; eh bien, savez-vous qu’il a posé en axiome qu’un ecclésiastique de l’Église d’Angleterre doit se marier ? Il disait que le célibat peut être chose très-bonne dans d’autres communions, mais qu’un homme se rendait ridicule et n’était pas du siècle, s’il restait célibataire dans notre Église. » Le pauvre Charles était si sérieux, et la proposition qu’il énonçait était si monstrueuse, que Marie, malgré sa profonde tristesse, ne put s’empêcher de rire aux éclats : « Je ne puis m’en défendre, dit-elle. En vérité, c’était une assertion très-extraordinaire. Mais, mon cher ami, ne craignez-vous pas que Carlton ne vous enlève un beau jour par violence, et qu’il ne vous marie à quelque gentille demoiselle avant que vous sachiez où vous en êtes ? — Ne parlez pas sur ce ton, Marie, répliqua Charles ; à cette heure, je ne puis supporter la plaisanterie. Ce que je veux dire, c’est que, considérant le bon sens de Carlton et son coup d’œil si juste en toutes choses, je restai convaincu que l’Église d’Angleterre est réellement, d’après les déclarations implicites de mon répétiteur, une forme de religion très-différente de celle des Apôtres. »

Ces paroles rendirent Marie sérieuse. « Hélas ! dit-elle, nous voici sur un nouveau terrain, il s’agit maintenant, non de ce que l’Église pense de vous, mais de ce que vous pensez de notre Église. » Il y eut un moment de silence. « Je soupçonnais que cela reposait au fond, continua-t-elle ; je n’ai jamais pu croire qu’une poignée de gens, dont quelques-uns n’étaient rien pour vous, venant vous dire que vous n’étiez pas à votre place, vous auraient fait penser ainsi, à moins que vous, le premier, n’eussiez eu ces sentiments. Voilà la vérité réelle ; et puis vous interprétez dans votre sens ce que les autres viennent vous dire. » Il y eut encore un moment de silence pénible. « Je vois, reprit-elle, comment tout cela ira. Quand vous prenez une chose à cœur, Charles, je sais bien que vous ne l’abandonnez plus. Oui, vos idées sont déjà arrêtées. Nous vous verrons Catholique Romain. — Marie, répliqua le frère avec tristesse, voulez-vous, vous aussi, vous élever contre moi ? » Elle vit sa méprise. « Non, Charles ; tout ce que je dis, c’est que cela dépend de vous, et non des autres. Si votre esprit l’a résolu, il n’y a plus rien à faire. Ce ne sont pas les autres qui vous mènent, qui s’élèvent contre vous ; mon cher ami, ne vous méprenez pas sur mes paroles, et ne vous faites pas illusion. Vous avez une volonté de fer. »

En ce moment, Caroline entra dans la chambre. « Je ne pouvais m’imaginer où vous étiez, Marie, dit-elle ; il y a une éternité que Perkins vous demande. Il s’agit de quelque chose pour le dîner ; je ne sais quoi. Nous avons cherché en haut et en bas, sans pouvoir deviner que vous aidiez Charles dans ses études. » Marie poussa un profond soupir et sortit de la chambre.

CHAPITRE XIII. Perplexités d’une bonne sœur.

L’entretien que nous venons de rapporter n’avait donné aucune satisfaction ni aucun soulagement aux anxiétés du frère et de la sœur. « Je ne puis trouver nulle part de sympathie, se disait Charles. Marie ne me comprend pas plus que les autres. Je ne puis manifester mes pensées et mes sentiments ; et si j’essaie de le faire, mes propositions et mes arguments me paraissent absurdes à moi-même. Ç’a été un grand effort de me confier à elle ; et, en un sens, c’est autant de gagné, car c’est une épreuve surmontée ; mais autrement je n’ai rien obtenu par mon initiative, et j’aurais aussi bien fait de me taire. Je n’ai réussi qu’à la chagriner sans soulager mon cœur. Par parenthèse, elle est partie croyant le cas deux fois plus grave qu’il ne l’est. J’allais la remettre dans le vrai, lorsque Caroline est entrée. Ma seule difficulté regarde les ordres, et elle croit que je vais me faire Catholique Romain. Quelle absurdité ! Mais les femmes vont vite en besogne ; donnez-leur un pouce, et elles prennent une aune. Je ne connais pas les Catholiques Romains. Toute la question est de savoir si je m’attacherai au barreau ou à l’Église. J’avoue que je me suis exagéré beaucoup les choses à moi-même ; j’aurais dû commencer par ceci avec elle : « Savez-vous, aurais-je dû lui dire, que j’ai sérieusement envie d’étudier le droit ? » J’ai tout embrouillé.

La pauvre Marie, de son côté, était dans un trouble d’esprit et de cœur aussi pénible que nouveau pour elle ; cependant les affaires du ménage et ses devoirs obligés envers ses plus jeunes sœurs détournèrent un moment ses pensées. A dire vrai, elle avait été prise au mot ; elle s’attendait peu à ce qui allait lui arriver, quand elle s’était engagée à accepter le chagrin, tandis qu’elle laissait les livres à Charles. La douleur, elle l’avait connue naguère ; mais jusqu’alors, elle ne connaissait pas l’anxiété. L’état de l’esprit de son frère avait été pour elle jusque là un simple sujet d’étonnement ; mais dès que cet état lui eut été manifesté clairement, elle en fut effrayée et révoltée. C’était comme si Charles avait perdu son identité et se fût changé en un autre homme ; c’était comme si jusque là il avait trompé sa confiance. Elle avait vu dans les journaux qu’il s’agissait beaucoup du « parti d’Oxford » et de ses actes. Dans différents lieux où elle avait été en visite, elle avait entendu parler d’églises qui suivaient la nouvelle mode, et d’ecclésiastiques accusés, en conséquence, de Papisme, reproche dont elle s’était moquée. Mais maintenant on lui apprenait dans sa maison même qu’il y avait quelque chose de vrai dans ces bruits. La chose toutefois restait incompréhensible à son esprit, et elle savait à peine où elle en était. Et que, de toutes les personnes du monde, son frère, son propre Charles, avec qui de tout temps elle n’avait fait qu’un cœur et qu’une âme, que ce frère, jadis si aimable, si religieux, si bon, si sensé, si prudent, pût être le premier qui jetât sur sa voie les nouvelles opinions ; cela la mettait hors d’elle-même.

Et où Charles avait-il puisé ses idées ? Des idées ! elle ne pouvait les appeler de ce nom ; il n’avait rien à donner pour excuse ; c’était un enivrement. Lui, si intelligent, d’un esprit si perçant, comment ! il n’avait rien de mieux pour sa justification que de dire que la femme de l’évêque de Monmouth était trop jolie, et que le vieux docteur Stock s’asseyait sur un coussin ! Oh ! tout cela était bien triste, en vérité ! Et comment se faisait-il qu’il fût insensible aux bienfaits de son Église, bienfaits dont il avait joui toute sa vie ! Que lui manquait-il ? Pour elle, tout était selon ses désirs : aller à l’église faisait son bonheur. Elle aimait à entendre les leçons et les collectes revenant chaque année et marquant les différentes saisons. Les livres historiques et les prophètes, en été ; la collecte : « Levez-vous » pour annoncer l’Avent ; les belles collectes de l’Avent lui-même avec les leçons d’Isaïe, qui se prolongent jusque dans le temps de l’Épiphanie : tout cet ensemble était une vraie musique à son oreille. Les psaumes, à leur tour, variant tous les dimanches, étaient pour son cœur une consolation perpétuelle, toujours ancienne, et cependant toujours nouvelle. Les additions de circonstance aussi : le Symbole d’Athanase, le Benedictus, le Deus misereatur et l’Omnia opera, que son père avait coutume de lire aux grandes fêtes ; et la belle litanie ; toutes ces choses n’étaient-elles pas ravissantes ? Que pouvait-il désirer de plus ? où pourrait-il en trouver autant ? C’était un mystère pour sa raison, et elle ne pouvait que se sentir pénétrée de reconnaissance de n’être pas exposée aux tentations, quelles qu’elles pussent être, qui avaient agi sur l’esprit si solide de ce frère bien-aimé !

Puis, elle s’était bercée de la douce pensée de voir Charles ministre et de l’entendre prêcher ; d’avoir quelqu’un à qui elle aurait le droit d’adresser des questions, de demander des conseils quand elle le désirerait. Ce rêve était fini ; elle ne pouvait plus compter sur son frère ; il avait fait à sa confiance une blessure que le temps ne pourrait cicatriser : cette confiance avait disparu pour toujours. Charles était le seul homme de la famille ; il était son seul soutien, maintenant que le père était mort. Qu’allaient-elles devenir, elles pauvres femmes ? Être délaissée par son propre frère, oh ! que c’était dur !

Et comment allait-elle préparer sa mère à ce coup terrible ? Car il fallait bien que, tôt ou tard, cette triste affaire fût connue. Elle ne pouvait se faire illusion ; elle connaissait assez son frère pour être sûre que lorsqu’il s’était mis réellement une chose en tête, il ne l’abandonnait point sans des raisons convaincantes, et elle ne voyait pas celles qui pourraient le détourner de ces idées s’il avait des motifs pour les garder. Le moyen de résoudre le problème confondait toute raison, tout calcul. Mais enfin, comment devait-elle apprendre ce malheur à sa mère ? Valait-il mieux le lui laisser soupçonner et le lui faire arriver ainsi, ou fallait-il attendre jusqu’à l’accomplissement du fait ? La question était trop difficile à résoudre pour le présent, et elle préféra l’abandonner.

Telle fut la situation de Marie pendant plusieurs jours jusqu’à ce que l’excitation de son esprit se changeât en un état dont une anxiété triste était l’élément latent et habituel. Cette anxiété la quittait d’ordinaire à l’heure de ses occupations, mais elle se trahissait de temps à autre par des soupirs subits et profonds, ou par l’égarement de ses pensées. Ni le frère ni la sœur, tout en s’aimant autant que jamais, n’avaient cette douceur et cette égalité de caractère qui leur étaient naturelles ; il fallait maintenant veiller sur soi, et, sans qu’on pût en dire la cause, le cercle du soir était plus triste qu’autrefois, Charles était plus attentif envers sa mère ; pour être davantage avec elle, il n’apportait plus ses livres dans le salon. Il faisait la lecture à haute voix, mais il causait peu ; aussi Élisa et Caroline désiraient que son examen fût passé, afin qu’il pût reprendre sa gaîté naturelle.

Quant à Mme Reding, ses observations allaient simplement à constater que son fils était un étudiant intrépide, et qu’il se refusait une promenade ou une course à cheval, quelque beau temps qu’il fît. C’était une personne douce et tranquille, aux sentiments vifs et aux habitudes réglées, mais d’un esprit peu observateur. Elle avait vécu toute sa vie à la campagne, et jusqu’à sa récente infortune ayant à peine connu le chagrin, elle était entièrement incapable de comprendre comment les choses peuvent marcher, sinon d’une seule manière. Charles ne lui avait pas dit le motif réel de son séjour à la maison pendant l’hiver, jugeant que c’eût été l’affliger en pure perte ; encore moins avait-il songé à la fatiguer par l’exposé de ses difficultés religieuses, qu’elle n’aurait pu apprécier ; c’eût été, également, sans résultat positif. Quant à sa sœur, il essaya de lui donner une explication de sa conversation antérieure, dans la pensée d’adoucir les craintes extrêmes qu’il avait fait naître dans son esprit. Marie reçut l’explication avec reconnaissance, et déclara qu’elle était consolée. Mais le coup était porté, le soupçon était profondément entré dans son âme ; c’était toujours Charles, son bien-aimé Charles comme auparavant, mais elle ne pouvait bannir de son esprit le cruel pressentiment qu’elle avait exprimé dans son entretien.

CHAPITRE XIV. Les nouvelles réformes.

Un matin on vint annoncer à Charles qu’une personne, qu’on avait fait entrer dans la salle à manger, le demandait. En ouvrant la porte, il se trouva en face du long et maigre Bateman, qui, promu aux ordres, venait d’être nommé ministre d’une paroisse voisine. Charles ne l’avait pas vu depuis dix-huit mois, et il lui serra la main avec beaucoup d’affection, en le félicitant sur sa cravate blanche qui, comme il le lui dit, le transformait plus qu’il ne s’y serait attendu. Évidemment les manières de Bateman étaient changées ; cela pouvait être le fait de la circonstance, mais il ne paraissait pas à son aise ; peut-être était-ce le résultat de sa présence dans une maison étrangère et de la préoccupation de ce qu’il allait vraisemblablement être présenté à des dames qu’il n’avait jamais vues. L’épreuve devait bientôt commencer pour le jeune ministre ; car Charles l’invita au même moment à venir voir sa mère et à dîner ensuite avec eux. « Le ciel est pur, ajouta-t-il, et il y a un excellent sentier entre Boughton et Melford. » Bateman répondit qu’il ne pouvait accepter la dernière invitation, mais qu’il serait heureux d’être présenté à madame Reding. Il suivit donc Charles dans le salon, et peu d’instants après il était en conversation avec la mère et ses filles.

« Quel charmant coup d’œil on a de la maison, madame ! dit Bateman. Du dehors on ne croirait pas à une vue si spacieuse. — Non, elle est cachée par les arbres, répondit madame Reding. Le flanc de la colline change si fort sa direction que, dans le principe, je croyais que le point de vue devait être des fenêtres opposées. — Quelle est cette haute colline ? demanda Bateman. — C’est Hart-Hill, répondit Charles ; il y a un camp romain sur le sommet. — Nous pouvons apercevoir huit clochers de nos fenêtres, reprit madame Reding. Sonnez pour le lunch, ma chère. — Ah ! madame Reding, repartit Bateman, nos ancêtres songeaient plus que nous à bâtir des églises, ou pour mieux dire, plus que nous ne l’avons fait ; car, en ce moment, on exécute des travaux prodigieux pour ajouter à nos constructions ecclésiastiques. — Nos ancêtres ont également fait beaucoup, reprit madame Reding. Ma chère, combien d’églises furent bâties dans Londres, sous la reine Anne ? Saint-Martin en était une. — Cinquante, répondit Élisa. — Cinquante étaient projetées, reprit Charles. — Oui, madame, dit Bateman ; mais par ancêtres j’entends les saints évêques et autres membres de notre Église Catholique, antérieurement à la Réforme. Car, quoique la Réforme ait été un grand bienfait (et il jeta un coup d’œil vers Charles), cependant, nous ne pouvons, sans injustice, oublier ce qui a été accompli avant cette époque par les Catholiques Anglais. — Ah ! les pauvres gens, reprit madame Reding, ils ont fait une bonne chose, en bâtissant des églises ; cela nous a épargné beaucoup de peine. — Restaure-t-on beaucoup d’églises dans ce pays ? demanda Bateman, un peu déconcerté. — Ma mère ne fait que d’arriver ici, comme vous, répondit Charles ; oui, on en restaure quelques-unes ; l’église de Barton que vous connaissez, ajouta-t-il en s’adressant à Marie. — Avez-vous poussé vos promenades jusqu’à Barton ? demanda celle-ci à Bateman. — Pas encore, miss Reding, pas encore ; sans doute, on enlève les bancs. — On en fait des siéges, dit Charles, et même d’un très-joli modèle. — Les bancs sont détestables, reprit Bateman ; toutefois, la dernière génération des titulaires les supportait sans se plaindre ; c’est étonnant ! »

Un silence très-naturel succéda à ces paroles. Charles le rompit en demandant au jeune ministre s’il se proposait de faire quelques améliorations à Melford. Bateman prit un air modeste. « Rien d’important, dit-il, quelques petites choses ont été déjà faites. Malheureusement, j’ai un recteur de la vieille école, un pauvre homme, qui est l’ennemi de toute espèce de nouveauté. » Ce fut avec un sentiment de malice, par suite de son attaque contre le clergé du dernier siècle, que Charles engagea son ami à faire un exposé de ses réformes. Eh bien, continua Bateman, il faut beaucoup de prudence dans ces matières, sans cela on fait autant de mal que de bien : on marche dans l’eau chaude avec tout le monde, les marguilliers, le comité paroissial, les vieux recteurs, la gentry de l’endroit, et l’on ne satisfait personne. C’est pour cette raison, que je n’ai pas encore essayé d’introduire le surplis dans la chaire, excepté aux grandes fêtes, me proposant de familiariser peu à peu mes paroissiens avec ce costume. Cependant, je mets l’écharpe ou l’étole, et j’ai eu soin qu’elle fût de deux pouces plus large qu’à l’ordinaire. Je porte aussi, toujours, la soutane dans ma paroisse. J’espère que vous approuvez la soutane, madame Reding ? — C’est un costume très-froid, monsieur, à mon avis, quand elle est de soie ou d’alépine ; elle habille aussi très-mal, quand elle est portée seule. — Spécialement par derrière, dit Charles, la soutane est tout à fait difforme. — J’ai remédié à cela, reprit Bateman. Vous avez remarqué miss Reding, j’en suis sûr, la soutane courte de l’évêque. Elle ne vient qu’aux genoux, et paraît être une continuation du gilet, le frac étant porté comme toujours. Eh bien, mademoiselle, j’ai adopté le même costume avec ma longue soutane ; je mets mon habit par-dessus. » Marie eut de la peine à s’empêcher de rire ; Charles éclata. « Impossible, Bateman, s’écria-t-il ; vous ne voulez pas dire que vous portez votre habit français à basques par-dessus votre longue soutane qui descend jusqu’aux chevilles ?? — Mais, oui, répondit Bateman d’un ton grave : j’ai par là avisé à la chaleur et à l’apparence extérieure, et je suis sûr que tous mes paroissiens me reconnaissent. Je pense que c’est un grand point, miss Reding. Quand je passe, j’entends les petits enfants se dire : Voilà le ministre ! — Je le crois bien ! reprit Charles. — En vérité, s’écria madame Reding, oubliant sa dignité habituelle, qui jamais entendit choses semblables ? » Bateman la regarda avec surprise et stupeur.

« Vous alliez parler de vos améliorations dans l’église, reprit Marie, voulant détourner l’attention du jeune ministre des paroles de sa mère. — Ah ! c’est vrai, miss Reding, c’est vrai, répondit Bateman. Je vous remercie de me le rappeler ; j’ai fait une digression sur mon costume… J’aurais voulu abattre les galeries et diminuer la hauteur des bancs ; mais je n’ai pu exécuter ce projet. J’ai cependant abaissé de six pieds la chaire à prêcher. Or, en faisant ainsi, d’abord j’ai donné dans ma personne l’exemple de la condescendance et de l’humilité que je voudrais inspirer à mes paroissiens. Mais ce n’est pas tout ; comme conséquence de cet abaissement de la chaire, nul dans les galeries ne peut me voir ni m’entendre prêcher ; et cela est un avantage que j’ai l’air d’accorder aux auditeurs de la nef. — Évidemment, c’est une idée heureuse, dit Charles. — Mais c’est aussi un avertissement pour les auditeurs eux-mêmes de la nef, continua Bateman ; car on ne peut me voir ni m’entendre dans les bancs, jusqu’à ce que les côtés en soient diminués — Une seule chose vous manque encore, ajouta Charles avec un air d’amabilité, de crainte d’aller trop loin ; puisque vous avez une haute taille, il vous faut prêcher à genoux, sans quoi vous détruiriez vos propres perfectionnements. » Bateman parut satisfait. « Je vous ai prévenu, mon ami ; je prêche assis. Il est plus conforme à l’antiquité et à la raison, d’être assis que d’être debout. — Avec ces précautions, je pense que vous pourriez arriver à mettre le surplis tous les dimanches. Vos paroissiens sont-ils contents ? — Oh ! pas du tout, loin de là, mais ils n’ont rien à dire : le changement est si simple ! — Y a-t-il encore autre chose ? — Rien en ce qui regarde l’architecture ; mais j’ai opéré une réforme dans les observances. J’ai été assez heureux pour recueillir un très-bel exemplaire de Jewell en lettres gothiques, et je l’ai placé dans l’église, en l’attachant à la muraille avec une chaîne ; il servira aux personnes pauvres qui voudront le lire. Notre église est proprement « l’église du pauvre », madame Reding. — Eh bien, se dit Charles à part lui, je soutiendrai toujours les vieux ministres contre les jeunes, si telle doit être la réforme de ceux-ci.

Puis il reprit à haute voix : « Allons, Bateman, il faut que vous voyiez notre jardin ; prenez votre chapeau, et faisons un petit tour de promenade. Nous avons au bout du jardin une jolie terrasse. » Après avoir ainsi fait poser Bateman pour l’amusement de sa mère et de ses sœurs, Charles l’emmena, et bientôt ils se trouvèrent sur la terrasse, l’arpentant en long et en large, et livrés à une conversation des plus chaleureuses.

« Reding, mon cher ami, dit le jeune ministre, que signifient les bruits qui courent en tout lieu sur votre compte ? — Je n’en sais rien, répondit Charles brusquement. — Eh bien, voici, reprit Bateman ; mais je désire toucher à ce sujet avec toute la délicatesse possible. Ne me répondez pas, si cela vous plaît ainsi, ou ne me répondez que ce que vous voudrez : veuillez toutefois excuser un vieil ami. On dit que vous allez quitter l’Église de votre baptême pour l’Église de Rome. — Ce bruit est-il bien répandu ? demanda Charles froidement. — Oh ! oui, je l’ai appris à Londres : une lettre d’Oxford m’en faisait également mention, et un de mes amis l’a entendu raconter dans le pays de Galles comme une chose positive, à un dîner qui se donnait à l’occasion de la visite de l’évêque. » — Ainsi, pensa Charles, vous venez à votre tour porter témoignage contre moi. « Eh bien, mon bon Reding, continua Bateman, pourquoi gardez-vous le silence ? Est-ce vrai ? — Quoi donc ? que je suis catholique romain ? Oh ! certainement ; ne comprenez-vous pas que c’est pour cela que je prépare mon examen avec tant d’ardeur ? — Allons, parlez sérieusement, Reding ; voulez-vous m’autoriser à contredire ce bruit, et à le nier jusqu’à un certain point, ou sous tous les rapports ? — Sans doute, contredisez-le de toute manière, contredisez-le entièrement. — Puis-je y donner un démenti absolu, sans réserve, sans condition, catégorique, net ? — Sans doute, sans doute. » Bateman ne pouvait pénétrer la pensée de Charles, et il ne se figurait pas à quel point il le tourmentait. « Je ne sais comment vous déchiffrer », dit-il. Ils se promenèrent en silence.

Bateman reprit de nouveau. « Vous voyez, Charles, que ce serait un si prodigieux aveuglement qu’une telle démarche, un aveuglement tout à fait inexcusable, dans un homme comme vous, qui avez connu ce que c’est que l’Église d’Angleterre ; vous, qui n’êtes ni un dissident, ni un laïque illettré ; mais qui avez vécu à Oxford, qui avez fréquenté tant d’hommes supérieurs, qui avez vu ce que peut être l’Église d’Angleterre, sa beauté grave, son activité réglée et convenable ; vous qui avez vu les églises décorées comme elles devraient l’être avec des chandeliers, des ciboires, des prie-Dieu, des lutrins, des antependium[66], des piscines, des jubés et des sedilia ; vous qui, dans le fait, avez vu le service de l’église parfaitement célébré, et qui ne pouvez rien désirer au delà. Dites-moi, mon cher Reding, continua-t-il en le prenant par sa boutonnière, que vous manque-t-il ? Qu’est-ce ? Dites. » Que vous alliez vous promener, aurait répondu Charles s’il avait parlé d’après sa pensée ; mais il se contenta de dire qu’il ne désirait rien, sinon qu’on le crût quand il affirmait qu’il n’avait pas l’intention de quitter son Église. Bateman restait incrédule et croyait à un secret. « Peut-être ignorez-vous, reprit-il, jusqu’à quel point sont connues les circonstances de votre renvoi. Le vieux Principal était tout préoccupé de cette affaire. — Eh bien ! probablement qu’il en a parlé à tout le monde ? — Oh ! oui, répondit Bateman ; un de mes amis, qui le connaît et qui lui fit visite peu de temps après votre départ, a appris toute l’histoire de sa bouche. Le Principal parla de vous avec beaucoup de bienveillance et dans les termes les plus flatteurs ; mais il ajouta que c’était déplorable de voir combien votre esprit avait été perverti par les opinions du jour, et qu’il n’aurait pas été étonné si vous eussiez fini par être catholique romain, même pendant votre séjour à Saint-Sauveur ; qu’en tout cas, vous le deviendriez certainement tôt ou tard, parce que vous souteniez que les Saints qui règnent avec le Christ intercèdent pour nous dans le ciel. Mais ce qui est plus étrange, c’est que lorsque cette histoire se répandit au dehors, Sheffield assura qu’il n’en était pas surpris, qu’il avait toujours prévu ce résultat. — Je lui en suis très-reconnaissant. — Cependant vous m’autorisez à contredire la nouvelle (ainsi l’ai-je compris), à la contredire péremptoirement ? cela me suffit. C’est un grand soulagement, une grande satisfaction, pour mon esprit. Mais il faut que je vous quitte. — Je ne voudrais pas avoir l’air de vous renvoyer, reprit Charles ; mais, évidemment, vous devez partir, si vous voulez arriver chez vous avant la nuit. J’espère que vous ne sentez pas trop la solitude, ou que vous n’avez pas trop d’occupation dans votre paroisse. Quand vous vous ennuierez, où que vous serez fatigué, venez sans cérémonie dîner avec nous ; nous pouvons même vous offrir un lit, si cela vous convient. »

Bateman le remercia, et ils se dirigèrent vers la porte d’entrée. Au moment de sortir, le jeune ministre s’arrêta : « Je désirerais vous prêter quelques livres, dit-il. Permettez-moi de vous envoyer Bramhall, Thorndike, Barrow sur l’unité de l’Église, et les dialogues de Leslie sur la Religion romaine. Je pourrais vous en nommer d’autres, mais je me contente de ceux-ci pour le présent. Ils traitent parfaitement leur matière ; vous ne pourrez vous empêcher d’être convaincu. Je n’ajoute pas un mot ; adieu, au revoir. »

CHAPITRE XV. Les corruptions de l’Église romaine.

Quoique Charles estimât et aimât beaucoup la société de sa mère et de ses sœurs, il n’était pas fâché d’avoir des relations d’hommes ; aussi accepta-t-il avec plaisir une invitation que lui envoya Bateman de venir dîner à Melford. Il désirait également montrer à son ami, ce que ses protestations ne pouvaient faire, combien étaient exagérés jusqu’à l’absurde les bruits qui couraient sur son compte ; et comme Bateman, malgré le manque complet de sens commun, était, au fond, très instruit et très-versé dans les théologiens anglais, Charles pensait qu’il pourrait par occasion recueillir auprès de lui quelques idées dont il ferait son profit. Lorsqu’il arriva à Melford, il y trouva un M. Campbell, qu’on avait invité à son intention. C’était un jeune homme sorti de Cambridge, et actuellement recteur d’une paroisse voisine ; il professait les mêmes sentiments religieux que Bateman, et, bien qu’un peu positif, il se faisait remarquer par l’éclat de son intelligence et la vigueur de son esprit.

Nos deux invités et leur hôte avaient été voir l’église, et naturellement au dîner, la conversation roula sur la renaissance de l’architecture gothique, événement qu’ils accueillaient tous avec une vraie satisfaction. Le sujet aurait été épuisé presque aussitôt que mis sur le tapis, à cause de leur parfait accord sur cette matière, si par bonheur Bateman n’avait déclaré, d’un ton très-affirmatif, que, s’il le pouvait, il n’y aurait pas d’autre architecture que la gothique dans les églises d’Angleterre, ni d’autre musique que le chant grégorien. La thèse était bonne, clairement posée, et elle fournissait carrière à une très-jolie discussion. Reding commença par dire que tous ces accessoires du culte, soit musique, soit architecture, étaient nationaux ; que c’était le mode dans lequel les sentiments religieux se traduisaient dans des temps et dans des lieux particuliers. D’après lui, sans doute, il n’était pas défendu de diriger l’expression extérieure de la religion dans un pays, mais on ne pouvait la rendre obligatoire, et à ses yeux, il était aussi déraisonnable d’imposer au peuple une seule forme de culte, qu’il l’était de le contraindre à s’amuser d’une seule manière. « Les Grecs, continua-t-il, se coupaient les cheveux en signe de deuil, les Romains les laissaient croître ; les Orientaux voilaient leur tête quand ils priaient, les Grecs la découvraient ; les Chrétiens ôtent leur chapeau dans l’église, les Mahométans leurs souliers ; un long voile est une marque de modestie en Europe, d’immodestie en Asie. On peut aussi bien essayer de changer la taille d’un peuple que les formes de son culte. Bateman, laissez-nous vous raccourcir d’un pied, et puis vous commencerez vos réformes ecclésiastiques. — Mais assurément, mon digne ami, répondit l’amphitryon, vous ne voulez pas dire qu’il n’y a pas de connexion naturelle entre un sentiment intérieur et son expression extérieure, de sorte qu’une forme ne soit pas meilleure qu’une autre ? — Non, loin de là ; mais laissez ceux qui restreignent leur musique au chant grégorien élever des crucifix sur les grandes routes. Chaque forme est la représentation d’une localité ou d’une époque particulière. — C’est ce que je dis du frac et de la longue soutane de notre ami, reprit Campbell ; c’est une confusion de temps différents, de l’ancien et du moderne. — Ou d’idées différentes, ajouta Charles ; la soutane est catholique, le frac est protestant. — C’est l’inverse, repartit Bateman ; la soutane est l’habit anglican du vieux Hooker, le frac vient de la France catholique. — En tout cas, c’est ce que M. Reding appelle une confusion d’idées, dit Campbell ; et c’est la difficulté que j’éprouve à unir ensemble le gothique et le grégorien. — Oh ! pardon, répliqua Bateman, c’est une même idée ; elles sont toutes les deux éminemment catholiques. — Vous ne pouvez pas être plus catholique que Rome, je suppose, repartit Campbell ; pourtant il n’y a pas de gothique dans cette ville. — Rome est une ville à part, répondit Bateman. En outre, mon cher ami, si nous nous rappelons seulement que Rome a corrompu la pure doctrine apostolique, pouvons-nous être surpris qu’elle ait corrompu son architecture ? — Pourquoi donc s’adresser à Rome pour le grégorien ? répliqua Campbell ; car ce chant, sans doute, tire son nom de Grégoire Ier, évêque de Rome, que les Protestants regardent comme le premier spécimen de l’Antechrist. — Eh ! que nous importe ce que pensent les Protestants. — Ne nous disputons pas pour des mots, Bateman ; nous pensons l’un et l’autre que Rome a corrompu la foi, qu’elle soit l’Antechrist ou non. C’est ce que vous venez de dire vous-même. — C’est vrai ; mais je fais une petite distinction. L’Église de Rome n’a pas corrompu la foi, mais elle a admis des corruptions dans son sein. — Cela ne suffit pas ; croyez-le, nous ne pouvons avoir une base solide dans la controverse, à moins que dans nos cœurs nous ne pensions mal de l’Église de Rome. — Eh ! que nous importe Rome ? nous descendons de l’ancienne Église Britannique ; nous ne nous occupons pas de Rome, et nous désirons que Rome ne s’occupe pas de nous ; mais cela ne fait pas son affaire. — Eh bien, reprit Campbell, lisez seulement une page de l’histoire de la Réforme, et vous y verrez que l’âme du mouvement était cette doctrine, que le Pape est l’Antechrist. — Pour les ultra-Protestants, et non pour nous, repartit Bateman. — Oui, des ultra-Protestants comme ceux qui ont écrit les Homélies. Mais, je le répète, je ne dispute pas pour des mots. Voici ma pensée : de même que cette doctrine était la vie de la Réforme, de même la croyance, commune à nous deux, qu’il y a quelque chose de mauvais, de corrompu et de dangereux dans l’Église de Rome ; qu’elle renferme un esprit d’Antechrist, vivant en elle, l’animant et la dirigeant ; cette croyance, dis-je, est nécessaire pour être bon Anglican. Il vous faut croire cela, ou vous devez vous réunir à l’Église de Rome. — Impossible ! mon cher ami ; nous avons toujours soutenu que Rome et nous, nous sommes deux Églises sœurs. — Je dis, reprit Campbell, que sans cette forte répulsion, vous ne pouvez écarter les droits nombreux, l’attraction puissante de l’Église de Rome. Elle est notre mère… Oh ! quel mot !… Notre puissante mère ! Elle ouvre ses bras. Quel parfum s’exhale de son sein ! Elle est pleine de grâces. Je le sens, je l’ai senti depuis longtemps. Pourquoi ne me précipité-je pas dans ses bras ? Parce que je sens aussi qu’elle est conduite par un esprit qui n’est pas elle. Mais si cette méfiance que j’éprouve à son égard et si la certitude que j’ai de sa corruption m’étaient démontrées fausses, j’irais demain m’unir à sa communion. » Ceci n’est pas une doctrine édifiante pour Reding, pensa Bateman. « Mon bon Campbell, dit-il, vous êtes paradoxal aujourd’hui. — Pas le moins du monde ; nos Réformateurs ont compris que le seul moyen de rompre le lien de fidélité qui nous unissait à Rome, c’était de l’accuser d’une profonde corruption. Il en est de même pour nos théologiens. S’il est une doctrine sur laquelle ils se trouvent d’accord, c’est que Rome est l’Antechrist ou un Antechrist. Croyez-le bien, cette doctrine est nécessaire pour légitimer notre position. »

— Je ne comprends pas tout à fait ce langage, que je vois aussi employé dans différentes publications, dit Reding. Il fait supposer que la controverse est un jeu, et que les adversaires ne cherchent pas la vérité, mais des arguments. — Il ne faut pas vous méprendre sur mes paroles, monsieur Reding, repartit Campbell ; ma pensée est que vous ne pouvez pas jouer avec votre conviction que Rome est antichrétienne, si telle est votre croyance ; car si c’est ainsi, il faut parler ainsi. Un poëte a dit : « Parlez doucement de la chute de notre sœur. » Non, si c’est une chute, nous ne devons pas en parler doucement. Tout d’abord on s’écrie : « Une si grande, Église ! eh, qui suis-je pour parler contre elle ? » Oui, vous le devez, si c’est vrai. « Dites la vérité, et moquez-vous du diable. » Rappelez-vous que vous n’employez pas vos propres paroles ; vous avez la sanction et l’appui de tous nos théologiens. Vous le devez ; sans cela, vous ne pouvez donner des raisons suffisantes pour rester en dehors de l’Église de Rome. Vous devez proclamer haut, non ce que vous ne pensez pas, mais ce que vous pensez, si réellement vous avez une conviction. » « Voici au moins une doctrine, se dit Charles à lui-même, c’est placer la controverse dans une coque de noix. » Bateman répliqua : « Mon cher Campbell, vous n’êtes pas du progrès. Nous avons renoncé à toutes ces criailleries contre Rome. — Dès lors, le parti n’est pas aussi habile que je le croyais, repartit Campbell. Soyez-en sûr, ceux qui ont renoncé à leurs protestations contre Rome, ont déjà leurs regards tournés vers elle, ou n’ont pas d’yeux pour voir. — Tout ce que nous disons, reprit Bateman, c’est que, comme je l’ai déjà exprimé, nous ne voulons pas nous occuper de Rome. Nous ne disons pas : Anathème à Rome ! mais Rome nous anathématise. — Cela ne suffit point ; ceux qui sont résolus à rester dans notre Église, et qui emploient des paroles douces à l’égard de Rome seront repoussés sur leur propre terrain, en dépit d’eux mêmes, et n’obtiendront pas de remercîments pour leurs peines. « Nul ne peut servir deux maîtres » : unissez-vous à Rome, ou condamnez-la. Quant à moi, j’avoue que l’Église Romaine a d’excellentes choses que je ne puis nier ; mais en pensant de la sorte, et tout en l’admirant dans certains points, je ne saurais vraiment m’empêcher de parler comme je le fais. Cela ne serait ni loyal, ni logique. »

Notes in this chapter

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