PREMIÈRE PARTIE. (continued 2)
Fulcran Segondy translation
« Que deviendront les chefs de nos établissements ? demanda miss Charlotte. — Des abbés ou des supérieurs, répondit White. Ils porteront des crosses ; et quand ils diront la messe, il y aura, par surcroît, un cierge allumé. — Quel majestueux et excellent abbé va faire le Vice-Chancelier ! s’écria miss Bolton. — Oh ! non ; il est trop petit pour un abbé, reprit sa sœur. Mais vous avez oublié le Chancelier lui-même ; vous avez pourvu tous les autres, ce me semble : qu’allez-vous faire de lui ? — Le Chancelier est tout mon embarras, répondit White avec gravité. — Faites-en un chevalier du Temple, dit Willis. — Le duc[42] est un personnage gênant, reprit White, toujours sérieusement ; je ne sais ce qu’il deviendra. Un chevalier du Temple… oui ; Malte est aujourd’hui une possession anglaise ; il pourrait ressusciter l’ordre. » Les deux demoiselles se mirent à rire. « Mais vous n’avez pas complété votre plan, monsieur White, dit miss Bolton. Les chefs des établissements sont des femmes : comment peuvent-ils se faire moines ? — Oh ! leurs femmes iront au couvent, dit White ; Willis et moi, nous avons déjà fait des recherches dans High street, et les résultats sont on ne peut plus satisfaisants. Certaines maisons de cette rue étaient autrefois des établissements de l’Université, et il sera facile de les convertir en couvents. La seule chose qui manquera, c’est de mettre des grilles aux fenêtres. — Avez-vous déjà une idée de l’ordre auquel elles s’uniront ? demanda miss Charlotte. — Cela dépend d’elles-mêmes, répondit White ; aucune contrainte ne leur sera faite. A elles de faire leur choix. Mais il sera utile d’avoir deux couvents : l’un d’un ordre actif, et l’autre contemplatif ; les Ursulines, par exemple, et les Carmélites de la réforme de sainte Thérèse. »
Jusqu’alors la conversation s’était tenue sur la limite de la plaisanterie et du sérieux ; à ce moment, elle prit un ton plus réfléchi et plus doux : « Les nonnes de sainte Thérèse ont une règle très-rigide, ce me semble, monsieur White ? dit miss Bolton. — Oui, répondit celui-ci, j’aurais des craintes pour mesdames les Présidentes et mesdames les Principales qui feraient ce sacrifice. — Peut-être de plus jeunes personnes, dit-elle timidement, pourraient mener l’affaire avec plus d’assurance. » On était arrivé à la maison, et White agita poliment la sonnette. « Des personnes plus jeunes, reprit-il, sont trop délicates pour un tel sacrifice. » Miss Bolton se tut. « Et que deviendrez-vous, monsieur White ? dit-elle ensuite. — Je n’en sais rien. J’ai songé aux Cisterciens : ils ne parlent jamais. — Oh ! les chers Cisterciens ! s’écria-t-elle : Saint Bernard n’en était-il pas un ? le délicieux homme, le céleste, et si jeune ! J’ai vu son portrait : quels yeux ! » White était un gentleman de bonne mine. La nonne et le moine échangèrent un coup d’œil très-respectueux, et se saluèrent ; l’autre couple exécuta la même cérémonie ; puis le salut se donna en diagonale. Les deux demoiselles étant rentrées chez elles, nos jeunes gens se retirèrent.
Suivons les misses Bolton à l’étage supérieur. En entrant dans le salon, elles trouvèrent leur mère assise près de la fenêtre, en chapeau et en châle ; elle feuilletait un livre de cet air vague qui annonce qu’une personne est occupée, si toutefois cette expression est permise, à attendre plutôt qu’à faire toute autre chose. « Mes chères enfants, dit-elle à leur apparition, où avez-vous été ? Les cloches ont cessé depuis un bon quart d’heure ; je crains qu’il ne vous faille renoncer à l’église ce matin. — Impossible, chère maman, répondit la sœur aînée ; nous sommes sorties à neuf heures et demie précises ; nous n’avons pas dépensé deux minutes chez le mercier, et nous voici de retour. — La seule chose que nous ayons faite, en outre, ajouta Charlotte, a été de jeter un regard dans Saint-Jacques, dont la porte était ouverte, pour dire un mot ou deux à la pauvre vieille Wiggins. M. White était là, ainsi que M. Willis ; et ces messieurs nous ont ramenées. — Oh ! je comprends, reprit madame Bolton ; c’est l’habitude, lorsque des jeunes gens et des demoiselles se rencontrent. Mais, dans tous les cas, il est trop tard pour aller à l’église. — Non, dit Charlotte, partons immédiatement ; nous arriverons pour la première leçon. — Ma chère enfant, comment pouvez-vous me proposer une pareille chose ? je ne voudrais pas le faire pour tout au monde ; c’est si honteux ! Mieux vaut ne pas y aller du tout. — Oh ! très-chère maman, repartit la sœur aînée, cela est très-certainement un préjugé. Pourquoi aller à l’église toujours au même moment ? C’est une règle si gênante que de s’y rendre tous à la fois et de s’attendre les uns les autres ! Évidemment, il est plus raisonnable d’y aller quand on le peut : tant de choses peuvent vous retarder ! — Eh bien, ma chère Louisa, reprit la mère, j’aime la vieille méthode. On nous disait toujours : Soyez à vos places avant les paroles « Lorsque le méchant », et au plus tard avant celles-ci : « Bien-aimés frères ». Voilà la bonne vieille méthode. M. Jones et M. Pearson avaient d’ailleurs l’habitude de s’asseoir, au moins cinq minutes, dans la chaire pour nous donner le temps d’arriver ; et puis, avant de commencer, ils jetaient un regard autour d’eux. M. Jones avait même la coutume de prêcher contre les retardataires. Je ne puis discuter, mais il me paraît raisonnable que les bons chrétiens entendent l’office en entier. Sans cela, ils pourraient aussi bien déserter l’église avant qu’il soit fini. — Mais, maman, dit Charlotte, c’est l’usage des pays étrangers : on va à l’église et l’on en sort à volonté. C’est si bien selon la dévotion ! — Ma chère fille, reprit madame Bolton, je suis trop vieille pour comprendre tout cela ; c’est au-dessus de mon esprit. Je suppose que M. White vous a débité cette doctrine, C’est un excellent jeune homme, fort aimable et très-poli ; je n’ai rien à dire contre sa personne, sinon qu’il est jeune, et qu’en vieillissant il modifiera ses idées. — Tandis que nous parlons, le temps marche, dit Louisa ; il est absolument impossible maintenant d’aller à l’église. — Ma chère Louisa, je ne voudrais pas remonter le bas-côté pour tout au monde ; positivement, je m’enfoncerais sous terre ; quel mauvais exemple ! Comment avez-vous pu y penser ? — Dès lors, je crois qu’il n’y a rien à faire, reprit Louisa en ôtant son chapeau ; mais, en vérité, c’est bien triste de rendre le culte si froid et si gênant. L’assistance serait double, si l’on pouvait y aller tard. — Eh bien, ma chère, toutes choses sont changées à présent : dans ma jeunesse, les catholiques étaient les gens à règles strictes, et nous, nous étions les personnes de dévotion ; aujourd’hui, c’est l’inverse. — Mais n’est-il pas vrai, chère maman ? dit Charlotte ; ce concours continuel, ce flux et ce reflux, ce changement, et pourtant cette affluence, n’est-ce pas quelque chose de plus beau que cette manière de prier aussi sèche que le pupitre ? Il y a tant de liberté et de naturel ! — Liberté et aisance, je crois, repartit la mère ; fi donc, Charlotte ! comment pouvez-vous parler contre le magnifique service de l’église ! Vous m’affligez. — Je ne blâme pas, maman ; je critique seulement cette coutume puritaine qui ne fait pas plus partie de notre église que les bancs eux-mêmes. — La prière commune est offerte pour ceux qui peuvent venir, ajouta Louisa ; aller à l’église serait dès lors un privilége et non un simple devoir. — Eh bien, ma chère enfant, de pareils principes je ne saurais les comprendre. Il y avait un jeune homme du nom de Georges Ashton qui sortait toujours de l’église avant le discours ; et lorsqu’on le reprenait là-dessus, il répondait qu’il ne pouvait supporter un prédicateur hérétique. Un enfant de dix-huit ans ! — Mais, maman, que doit-on faire lorsque le prédicateur est hérétique ? Quel autre moyen employer ? C’est si affligeant pour un esprit catholique ! — Catholique, catholique ! s’écria madame Bolton avec humeur ; donnez-moi le bon vieux George II et la religion protestante. C’était le bon temps. Tout alors marchait en règle. Pas de disputes, pas de divisions, pas de différends dans les familles. Mais aujourd’hui, tout va autrement. Ma tête est bouleversée, je le déclare ; tant de choses étranges, extravagantes, arrivent à mes oreilles ! »
Les deux sœurs ne répondirent pas ; l’une jeta un coup d’œil par la fenêtre, l’autre se disposa à sortir du salon. « Eh bien, c’est un contre-temps réciproque, reprit la mère ; vous m’avez les premières empêchée d’aller à l’église, et moi ensuite je vous ai retenues. Mais je soupçonne, chère Louisa, que mon désappointement est plus grand que le vôtre. » Louisa s’éloigna de la fenêtre. « J’estime le Prayer-Book plus que vous ne pouvez le faire, ma chère enfant, continua-t-elle ; car j’ai expérimenté ce qu’il vaut dans une affliction profonde. Puisse-t-il s’écouler de longs jours, chères filles, avant que vous le connaissiez dans de pareilles circonstances ! mais si l’affliction vient vous visiter, sachez-le, toutes ces nouvelles fantaisies et ces modes s’évanouiront à vos yeux, comme le vent, et le bon vieux Prayer-Book sera seul votre refuge. » Ces paroles émurent nos deux demoiselles. « Approchez, mes enfants ; je vous ai parlé trop sérieusement, ajouta-t-elle. Allez, emportez vos effets, revenez ensuite, et occupons-nous à un ouvrage paisible avant le lunch. »
CHAPITRE IX. Le sermon assez élastique du docteur Brownside.
Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles se tourmentent, et font pour les résoudre de continuels efforts que ne couronne pas toujours le succès. Charles était d’une autre trempe de caractère ; une idée nouvelle n’était pas perdue pour lui, mais elle ne l’inquiétait pas. Si elle était obscure ou opposée à son appréciation habituelle des choses, il la laissait aller son chemin, trouver d’elle-même sa place, et se formuler en lui par l’action lente, mais spontanée, de son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état peu agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été possible.
Au moyen de conversations semblables à celles que nous avons citées, et de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce au lecteur ; en outre, d’après la diversité de vues qu’il avait rencontrée à Oxford, Charles en était venu, au bout d’une année, à quelques conclusions, peu nouvelles sans doute, mais très-graves : d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions dans le monde touchant les matières les plus importantes ; secondement, que toutes choses ne sont pas également vraies ; troisièmement, que c’est un devoir d’embrasser les opinions vraies ; et quatrièmement, qu’il est bien difficile d’arriver à la connaissance de ces dernières. Comme nous l’avons dit, il s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit sur les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun ce qui était bon ; mais il était alors arrivé à sentir qu’il n’était pas honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser des opinions fausses. Peu importait qu’on crût sincèrement à ces opinions ; il ne pouvait avoir pour une personne qui embrassait ce que Sheffield appelait du charlatanisme le même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait une réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes : ils étaient certainement d’excellents garçons, mais comment souffrir leur langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le crussent pas tel ? Pareillement, si le système catholique de Rome était faux, il n’était pas moins clair (laissant de côté des considérations plus hautes) qu’un homme qui croyait au pouvoir des saints et les invoquait était acteur d’une grande comédie, quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots pour des choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter, pas plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire : si celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine abandonnée à ses propres forces est ce qu’elle n’est pas ; si dès son origine l’homme est un être tombé, et que lui le crût debout, il s’attachait à une absurdité. Il pouvait racheter ou couvrir cette tache par mille qualités précieuses, la tache resterait toujours ; justement comme nous regarderions un bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main. De plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon la doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par amour de la justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère de l’objet de sa religion et (à part des idées plus sérieuses sur son compte) lui, Charles, ne pouvait le respecter. Et c’est ainsi que, graduellement, le principe du dogmatisme devint un élément essentiel dans les vues religieuses de Reding.
Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même, disons-nous ; car les pensées que nous avons exposées ne lui vinrent qu’à des époques différentes ; mais il les reprenait toujours au point où il les avait quittées en dernier lieu. Ses cours et ses autres devoirs particuliers, ses amis et ses récréations étaient le principal objet de la journée ; il y avait néanmoins, chez lui, un secret courant qui était toujours en action, et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait dans la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire une visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir fermé sa porte, des pensées analogues à celles que nous avons décrites s’agitaient dans sa tête.
Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était le théâtre, touchaient à leur fin ; car le temps de la Trinité était déjà passé, et la Commémoration approchait. Or, il arriva, le dimanche avant cette dernière fête, que le sermon de l’Université fut prêché par un personnage de distinction, venu à la ville pour prendre part à cette solennité. Ledit personnage n’était rien moins que le très-révérend docteur Brownside, nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps professeur Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils penseurs universitaires du jour, sinon le plus profond. Une taille plus que médiocre, un nez affublé de lunettes, un front chauve, des cheveux noirs aux boucles arrondies, des lèvres souriant avec affectation, un certain air compassé dans les formes, tel était au physique notre prédicateur. Ajoutons en outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale, de sorte que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts. Comme théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir jamais eu de difficulté sur n’importe quel sujet. Il était si clair ou si superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses pensées ; aussi bien, puisque le docteur Johnson nous assure que « toutes les eaux peu profondes sont claires », peut-être pouvons-nous le désigner par les deux épithètes. Pour lui, la Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils de Dieu, avec ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une plaine ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et macadamisées. Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine elle-même, comme quelques hérétiques anciens ; mais il soutenait que dans la Révélation tout ce qui était mystérieux avait été laissé de côté, et que Dieu ne nous avait fait connaître que ce qui était pratique et ce qui nous regardait directement. Toutefois, c’était pour lui un prodige que tout le monde ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de voir simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même ; et il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à quelque défaut d’intelligence ou au manque de quelque fil de l’esprit, comme il peut advenir. Le docteur Brownside était un prédicateur populaire, c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de partisans, il avait toujours un très-bel auditoire ; et à l’occasion dont il s’agit ici, l’église pouvait à peine contenir les nombreux étudiants venus pour l’entendre.
Il commença son discours en faisant observer que c’était une chose étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans le monde, alors que la faculté du raisonnement était un des apanages de la nature humaine, celui qui la distinguait des brutes. On avait dit, il est vrai, que les brutes raisonnaient ; mais c’était dans un sens analogique du mot raison et un exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons que la raison pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y a un changement de température dans l’atmosphère ; et que la raison pour laquelle les cloches sonnent, c’est qu’un sonneur les balance ; mais qui oserait dire que le vent raisonne ou que les cloches raisonnent ?
Il y avait, croyait-il, un fait (et il appuya fortement sur ce mot), non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On avait soutenu que si, en cherchant son maître, le chien, cet animal si intelligent, rencontrait trois routes, après en avoir flairé deux, il prenait hardiment la troisième, sans autre investigation préalable ; ce qui, en supposant le fait vrai, était un exemple d’un syllogisme disjonctif et hypothétique. Dugald Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait des noix derrière une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte d’une chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un acte d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était d’abord élevée à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle avait pu voir dans un cas particulier, en argent ou en acier, sur la table de son maître, et qu’ensuite, descendant de cette idée générale, elle lui avait donné un corps, et l’avait obtenu sous la forme d’un expédient de sa propre invention. Les brutes raisonnent : telle avait donc été l’assertion ; toutefois, le docteur Brownside pouvait présentement admettre que la faculté du raisonnement était le caractère propre de l’espèce humaine, et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de trouver si peu de personnes qui raisonnassent bien.
Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer à ce défaut le nombre des différences religieuses qui sont dans le monde. Il dit que les questions les plus célèbres en religion n’étaient que des questions de mots ; que les combattants ignoraient leur propre dessein ou celui de leurs adversaires ; et qu’une teinte de bonne logique aurait mis fin à toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant des siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien de furieux anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût épargné bien de lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que, dans le fait, il n’y avait ni vérité ni erreur dans les dogmes reçus en théologie ; que c’étaient des modes, ni bons ni mauvais en eux-mêmes, mais personnels, nationaux ou périodiques, manifestant seulement le travail de l’intelligence sur les grandes vérités religieuses ; que le tort consistait non à les admettre, mais à appuyer fortement sur eux : en d’autres termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en Finnois, et donner le boomarang[43] à un régiment de dragons.
Il continua, faisant observer que, d’après les assertions précédentes, on pouvait voir clairement sous quel point de vue les formulaires anglicans devaient être acceptés : c’était notre mode d’exprimer des vérités éternelles, qu’on aurait pu aussi bien traduire d’une autre manière, comme tout penseur dialecticien le comprendrait sans peine. Dès lors, on ne devait leur faire subir aucune altération ; il fallait les conserver dans leur intégrité, sans oublier toutefois qu’ils étaient la théologie anglicane, et non la théologie abstractivement prise ; et que, quoique le Symbole d’Athanase fût bon pour nous, il ne s’ensuivait pas qu’il le fût aussi pour nos voisins : bien plus, que ce qui, à nos yeux, était l’opposé de ce Credo, pouvait convenir mieux à d’autres, être leur mode d’exprimer les mêmes vérités.
Il termina son discours par un mot en faveur de Nestorius, deux pour Abeilard, trois pour Luther, « ce grand génie », qui vit que, Églises, symboles, rites, personnes n’étaient rien en religion, et que l’esprit intérieur, « la foi », selon son expression, « était absolument tout en tout ». Il avertit enfin ses auditeurs que les choses n’iraient bien à l’Université que lorsque ce grand principe serait tellement admis qu’ils en viendraient, non pas à rejeter leurs formulaires propres et distinctifs, mais à regarder leurs contradictions directes comme étant également agréables au divin auteur du Christianisme.
Charles ne comprit pas tout l’ensemble du sermon ; mais il en saisit assez pour être convaincu que ce discours était différent de tous ceux qu’il avait entendus dans sa vie. Il fit plus que douter si, après l’avoir ouï, son père n’en aurait pas fait une exception à sa maxime favorite. Il se retira, cherchant en lui-même ce que le prédicateur avait pu vouloir exprimer, et se demandant s’il l’aurait mal compris. — Voulait-il dire que les Unitaires étaient seulement de mauvais dialecticiens, mais qu’ils pouvaient être d’aussi bons chrétiens que les croyants orthodoxes ? C’était bien là sa pensée. Mais, quoi donc ! si, après tout, il était dans le vrai ? — Un instant Charles s’abandonna à cette idée. — Dès lors tout homme est, plus ou moins, ce que Sheffield appelle un comédien, et nous n’avons pas à nous inquiéter de qui que ce soit. Donc, j’avais raison dans le principe de vouloir accepter chacun pour ce qu’il est. Réfléchissons. Tout homme un comédien… Les comédiens sont respectables, ou plutôt personne n’est respectable. Nous ne pouvons agir sans quelque forme extérieure de croyance ; l’une n’est pas plus vraie que l’autre ; c’est-à-dire toutes sont également vraies… Toutes sont vraies. C’est bien le meilleur côté par où l’on puisse prendre la question ; aucune n’est comédie, toutes sont vraies. Toutes sont vraies ? impossible ! l’une aussi vraie que l’autre ? Eh bien, donc, il est aussi vrai que notre Seigneur est un pur homme qu’il est certain qu’il est un Dieu. Impossible qu’il ait voulu exprimer cela ; que voulait-il dire ?
Ainsi pensait Charles, troublé d’une manière pénible. Cependant, malgré cet état de perplexité, deux convictions naquirent en lui : la première, bien triste sans doute, était qu’il ne pouvait recevoir pour évangile tout ce qui était prêché du haut de la chaire, même par les autorités d’Oxford et les théologiens de renom ; la seconde, que son aimable disposition d’autrefois d’accepter chacun pour ce qu’il est offrait des dangers, conduisant, sans beaucoup de peine, à la tolérance de toutes sortes de croyances, et arrivant, par une déduction légitime, au sentiment exprimé dans la Prière universelle de Pope, prière que son père lui avait toujours présentée comme un modèle achevé du philosophisme superficiel :
« Père de l’Univers, en tous lieux, en tout âge, » Constamment adoré, comme un suprême honneur, » Du barbare farouche, et du saint et du sage, » Toi, le grand Jehovah, Jupiter ou Seigneur. »
CHAPITRE X. L’homme du juste milieu et les partis d’Oxford.
Charles consacra ce trimestre à son premier examen, ce qui l’obligea à rester encore quelques jours à Oxford après le départ de ses condisciples pour les grandes vacances. Ainsi vint-il à faire la connaissance de M. Vincent, un des plus jeunes tuteurs[44], lequel fut assez bon pour l’inviter à dîner, le dimanche, au réfectoire, et qui plusieurs fois lui fit faire, le matin, quelques tours de promenade, avec lui, dans l’allée des Fellows.
Peu d’années suffisent, à Oxford, pour mettre une grande différence dans la position des personnes. C’est ainsi que M. Vincent devint ce qu’on appelle un don aux yeux de quelques étudiants qui avaient presque son âge. Au reste, Vincent paraissait plus âgé qu’il n’était en réalité. D’une constitution forte, il avait le teint fleuri et de grands yeux bleus ; sa poitrine et ses poignets étalaient un grand luxe de linge. Quoique homme d’intelligence, lecteur intrépide, travailleur infatigable, et un des premiers tuteurs, il était également bon convive ; il mangeait et buvait, il se promenait et montait à cheval avec autant d’ardeur qu’il en mettait à expliquer Aristote ou à bourrer ses élèves de théâtre grec. Ce qui est plus étrange encore, avec tout cela, Vincent avait quelque chose du valétudinaire. Il avait quitté l’école, grâce à la participation à une bourse, et partout, à l’école comme à l’Université, il s’était acquis la réputation d’être un érudit de premier ordre. Strict observateur de la discipline, à sa manière, il avait sous ses ordres les élèves du collége. Comme il y avait de la bonhomie dans sa nature, ceux-ci le regardaient avec des sentiments mêlés de crainte et de bon vouloir. Ils riaient de lui, mais ils lui obéissaient ponctuellement. Aussi bien, notre tuteur savait faire un bon discours, lire les prières avec onction, et parfois, dans la conversation, il trouvait l’accent d’une spiritualité évangélique. Les jeunes étudiants déclaraient même qu’ils pourraient dire combien de porto il avait bu au réfectoire, comme récompense de ses pieuses réponses à la prière du soir ; et l’on se rappelait qu’une fois, pendant le Confiteor, dans la chaleur de sa contrition, il avait poussé l’énorme coussin de velours où s’appuyaient ses coudes sur la tête des gentlemen commoners[45] qui étaient assis plus bas que lui.
Vincent avait juste assez d’originalité d’esprit pour se donner une excuse de former « son propre parti » en religion ; ou comme il le disait lui-même, de « n’être pas homme de parti » ; il en avait en même temps assez peu pour prendre toujours des fictions pour des vérités et changer des riens pompeux en oracles. Ses manières étaient celles d’un augure ; il dénonçait les partis et l’esprit du parti, et croyait se garder libre en évitant tout le monde, et en embrassant toutes les opinions. Il était persuadé que la vérité se trouvait dans le via media, et, pour l’acquérir, il pensait que c’était assez de s’éloigner des extrêmes, sans avoir une connaissance exacte de ce juste-milieu. Il n’avait pas assez de pénétration d’esprit pour pousser une vérité jusqu’à ses dernières limites, ni assez de hardiesse pour l’embrasser dans sa simplicité ; mais il était sans cesse affirmant une chose, la niant ensuite, balançant ses idées dans une position impossible, et noyant ses paroles dans un déluge d’exceptions inintelligibles. Quant aux hommes et aux opinions du jour et du lieu, il aurait voulu en général les suivre, s’il avait été libre ; mais il était obligé d’avoir un esprit à lui, et cela le poussait à de terribles expédients lorsqu’il voulait se distinguer des autres. S’il avait été plus âgé qu’eux, il aurait parlé « des jeunes têtes, des têtes chaudes » ; mais vu que ces messieurs étaient des hommes graves et froids, et qu’ils le dépassaient de quatorze ou quinze ans, il ne trouvait rien de mieux que de secouer la tête, de murmurer contre l’esprit de parti, de refuser de lire leurs ouvrages par crainte d’être d’accord avec eux, et de se faire une gloriole de son aversion pour leur société. En ce moment, il était sur le point de partir pour faire un voyage sur le continent, dans le but de se remettre de ses travaux de l’année ; il tenait, toutefois, salles et chapelles ouvertes pour les étudiants qui attendaient l’époque de leur examen ou la note de leur pension à payer. C’est dans ces circonstances que Vincent remarqua Charles comme un jeune homme intelligent et modeste, dont on pourrait faire quelque chose. Dans cette pensée, parmi d’autres politesses, il l’avait invité à déjeuner un ou deux jours avant son départ.
Un déjeuner de tuteur est toujours une affaire délicate pour l’hôte, comme pour les convives ; et Vincent se piquait du tact avec lequel il se tirait d’embarras. La partie matérielle était assez facile : petits pains, rôties, muffins, œufs, agneau froid, fraises, formaient le menu, et, au moment convenable, le servant du collége apporta des côtelettes de mouton et du jambon grillé ; et chacun satisfait mangeait de tout cœur ou plutôt selon son appétit. C’était une plus dure tâche d’entretenir un courant d’idées, ou au moins de paroles, ce sans quoi le déjeuner n’eût guère été meilleur qu’une auge immonde. La conversation, ou plutôt le mono-polylogue, comme l’appelle un grand artiste, se déroula à peu près ainsi qu’il suit :
« Monsieur Bruton, quelles nouvelles du Straffordshire ? Les poteries marchent-elles bien maintenant ? Nos poteries gagnent de l’importance. Vous n’avez pas besoin de regarder la tasse et la soucoupe qui sont devant vous, monsieur Catley : elles viennent du Derbyshire. Aujourd’hui, on voit partout de la faïence anglaise sur le continent. J’ai trouvé moi-même, dans le cratère du Vésuve, une demi-soucoupe sur laquelle était dessiné un saule. Monsieur Sikes, je pense que vous avez été en Italie ? — Non, monsieur, j’étais sur le point d’y aller ; ma famille est partie, il y a une quinzaine ; mais j’ai été retenu ici par ces maudites bêtises. — Vos responsiones, reprit le tuteur sur un ton de reproche ; ce délai est bien fâcheux pour vous ; car la saison sera extraordinairement belle, si les météorologistes de la sœur[46] de notre Université ne se trompent point dans leurs prédictions. Quels sont les examinateurs, monsieur Sikes ? — Butson de Leicester est un des plus sévères, monsieur ; il rejette un candidat sur trois. La semaine dernière, il a refusé Patch de Saint-Georges, et Patch a juré de le tuer ; depuis lors, Butson ne se promène qu’accompagne d’un bouledogue. — Ces bruits sont de ceux qui courent souvent, mais il ne faut pas y croire. Si c’est vrai, M. Patch n’aurait pas pu donner une meilleure preuve que son rejet était mérité. »
Ici, un moment de silence, pendant lequel le pauvre Vincent avala à la hâte deux ou trois bouchées de pain et de beurre, tandis que les fourchettes et les couteaux de ses convives résonnaient sur les assiettes. « Monsieur, est-il vrai, s’écria enfin quelqu’un, que le vieux Principal va se marier ? — Ce sont des matières dont il faut toujours s’assurer à la source, monsieur Atkins, répondit Vincent ; antiquam exquirite matrem, ou plutôt patrem ; ha, ha ! Un peu plus de thé, monsieur Reding ; cela n’agitera pas vos nerfs. Je suis quelque peu recherché dans mon thé ; celui-ci est venu par voie de terre à travers la Russie ; l’air de la mer détruit l’arome de notre thé ordinaire. A propos d’air, monsieur Tenby, je crois que vous êtes chimiste. Avez-vous remarqué les nouvelles expériences sur la composition et la décomposition de l’air ?… Non ? J’en suis surpris ; elles méritent votre plus sérieuse attention. C’est maintenant assez bien établi qu’en aspirant des gaz on obtient la guérison de toute espèce de maladies. On commence à parler de cures par le gaz comme on a parlé des cures par l’eau. Le grand chimiste étranger, le professeur Scaramouche, a le mérite de la découverte. Les effets sont étonnants, tout à fait étonnants ; et il y a plusieurs coïncidences remarquables. Vous savez que les médecines sont toujours désagréables : eh bien, ces gaz, également, sont fétides. Le professeur guérit par les mauvaises odeurs et il a poussé sa science à une telle perfection qu’il a pu les classer d’une manière positive. Il y a six mauvaises odeurs élémentaires, lesquelles se partagent en une grande variété de subdivisions. Que dites-vous, monsieur Reding ?… Distinctif ? Oui, il y a quelque chose de très-distinctif dans les odeurs. Mais ce qu’il y a de plus beau, la merveilleuse coïncidence dont je parle, c’est que la décomposition dernière des gaz fétides leur assigne précisément le même nombre que celui des maladies reconnues d’après les plus récents traités de pathologie. Chaque maladie a son gaz ; et ce qu’il y a de plus singulier, un récipient où l’on a fait le vide est un spécifique pour certains cas désespérés. Par exemple, on a opéré ainsi plusieurs cures d’hydrophobie. Monsieur Seaton, continua-t-il en s’adressant à un étudiant de première année, qui, son déjeuner fini, était assis tristement sur sa chaise, les yeux baissés, et jouait avec son couteau ; monsieur Seaton, vous regardez ce tableau (le tableau était presque derrière Seaton) ; je ne m’en étonne pas ; il m’a été donné par ma bonne vieille mère qui mourut il y a plusieurs années. Il représente une belle vue d’Italie. »
Vincent se leva, et tout le monde après lui. Les convives se groupèrent autour du tableau. « Je préfère le vert de l’Angleterre, dit Reding. — L’Angleterre n’a pas cette brillante variété de couleurs, reprit Tenby. — Mais il y a quelque chose de si agréable dans le vert. — Vous savez probablement, monsieur Reding, dit le tuteur, que le vert est abondant en Italie, et qu’en hiver même il y en a plus qu’en Angleterre ; seulement, il y a aussi d’autres couleurs. — Mais je ne puis m’empêcher de croire que ce mélange de couleurs n’offre pas le calme du paysage anglais. — Le calme, par exemple, de Binsey ou de Port-Meadow, en hiver, reprit Tenby. — Dites en été, répliqua Charles ; si vous choisissez le lieu, je choisirai la saison. L’Université entre en vacances au moment qu’Oxford commence à étaler tous ses charmes. Les promenades et les prairies sont maintenant si odorantes et si splendides, le foin est presque enlevé, et le nouveau gazon commence à paraître. — Reding devrait passer ici les grandes vacances, dit Tenby : reste-t-on à Oxford pendant ce temps, monsieur ? — Voulez-vous dire qu’on y meurt avant qu’elles se terminent, monsieur Tenby ? répliqua Vincent. Il est vrai toutefois, continua-t-il, que bien des jeunes gens, comme M, Reding, croient que c’est la plus agréable saison de l’année. J’aime Oxford ; mais ce n’est pas ma demeure en dehors du temps de mes études. — Eh bien, quant à moi, j’aimerais à y rester, reprit Charles. Mais je pense qu’on ne le permet pas aux sous-gradués. » M. Vincent répondit, avec plus de gravité qu’il n’était nécessaire : « Non. » C’était l’affaire du Principal ; mais, selon lui, celui-ci n’y consentirait pas. Vincent ajouta que certainement il y avait des partis qui restaient à Oxford pendant les grandes vacances. Ceci fut dit avec mystère. Charles répliqua que si c’était contre les règles du collége, il n’y avait rien à espérer ; autrement, puisqu’il étudiait pour prendre ses grades, rien ne lui plairait tant que de passer ses grandes vacances à Oxford, à en juger par le charme des dix derniers jours. « C’est un compliment à l’adresse de vos compagnons, monsieur Reding », dit Vincent.
En ce moment, la porte s’ouvrit, et le pourvoyeur entra avec le menu du dîner, sur lequel M. Vincent devait jeter un coup d’œil : « Watkins, dit-il, en lui remettant la note, je suis presque sûr qu’aujourd’hui c’est un des jeûnes[47] de l’Église. Allez voir, Watkins, et donnez-moi un mot de réponse. » Le pourvoyeur, qui n’avait jamais eu de semblable commission à remplir durant toute sa carrière, fut étonné, et il sortit à la hâte du salon pour chercher dans son esprit le meilleur moyen de s’acquitter de son devoir. La question du tuteur parut frapper aussi la compagnie, car il y eut un prompt silence, qui fut suivi d’une agitation de pieds et de saluts d’adieu. On eût dit que, quoique au déjeuner ces messieurs eussent mis en lieu sûr jambon, mouton et le reste, ils ne voulaient pas risquer leur dîner. Watkins revint plus tôt qu’on ne pouvait s’y attendre. Il dit à M. Vincent qu’il avait raison : d’après le calendrier, ce jour-là, c’était la fête des Apôtres. « Vous voulez dire la vigile de Saint-Pierre, Watkins, reprit M. Vincent : c’est ce que je pensais. Alors, donnez-nous un bon bifteck et un filet de mouton : pas d’oignons de Portugal, Watkins, ni de gelée ; ajoutez-y un simple pouding, une charlotte, Watkins : et cela suffit. »
Watkins disparut. Charles se trouva alors seul avec l’autorité du collége, qui commença à lui parler d’un ton plus confidentiel. « Monsieur Reding, dit Vincent, je n’aimais pas à vous interroger en présence des autres convives ; je comprends toutefois que vous n’ayez pas d’intention particulière dans l’éloge que vous faites d’Oxford, comme séjour pendant les vacances. Dans la bouche de certains autres, ce langage aurait été suspect. » Charles était tout surpris. « A dire vrai, monsieur Reding, les choses allant comme elles vont, c’est souvent une marque de parti que cette résidence à Oxford à pareille époque, quoique, sans doute, il n’y a rien dans la chose elle-même qui ne soit naturel et légitime. » Charles redoubla d’attention. « Mon bon monsieur, continua le tuteur, évitez les partis, je vous y engage fort. Vous êtes jeune encore parmi nous. J’ai toujours été inquiet par rapport aux jeunes gens de talent ; à l’Université, le plus grand danger pour le talent, c’est d’être absorbé dans un parti. » Reding répondit qu’il espérait n’avoir jamais donné lieu à l’observation de son tuteur. « Non, répliqua M. Vincent ; non, ajouta-t-il avec une légère hésitation ; non, je ne sais rien là-dessus. Mais j’ai jugé que certaines de vos remarques et de vos questions au cours indiquaient une personne qui pousse les choses trop loin, et qui désire se créer un système. » Charles fut tellement confondu par ce reproche que le mystère inexpliqué des grandes vacances s’échappa de sa tête. Il répondit qu’il était très-peiné et très-obligé ; et il tâcha de se rappeler ce qu’il aurait pu dire qui prêtât un fondement à l’observation de son tuteur. Ne pouvant s’en souvenir en ce moment, il continua : « Je vous l’assure, monsieur ; je connais si peu les partis de cette ville, que c’est à peine si j’en connais les chefs. J’ai entendu citer quelques personnes ; mais, si j’essayais de me les rappeler, je pense que je confondrais les noms et les opinions. — Je le crois, dit Vincent ; mais vous êtes si jeune, je vous mets en garde contre les tendances. Vous pouvez vous trouver subitement absorbé, avant de savoir où vous en êtes. »
Charles crut l’occasion favorable pour faire quelques questions sur des points qui le tourmentaient. Il demanda si le docteur Brownside était regardé comme un théologien bon à suivre. « Je soutiens, voyez-vous, répondit Vincent, que toutes les erreurs sont des contrefaçons de la vérité. Les hommes intelligents disent des choses vraies, monsieur Reding, vraies dans leur substance, mais (parlant à voix basse) ils vont trop loin. On pourrait même montrer que toutes les sectes, en un sens, ne sont que des portions de l’Église Catholique. Je ne dis pas des portions vraies, ceci est une autre question ; mais elles renferment de grands principes. Les Quakers représentent le principe de la simplicité et de la pauvreté évangélique ; ils ont même un costume à eux comme les moines. Les Indépendants représentent les droits des laïques ; les Wesleyens chérissent le principe de la dévotion ; les Irvingites, le symbolisme et le mysticisme ; la Haute Église, le principe de l’obéissance ; les Libéraux sont les gardiens de la raison. Nul parti dès lors, à mon avis, n’est entièrement vrai, ni entièrement faux. Quant au docteur Brownside, il y a eu certainement bien des opinions soutenues sur sa théologie ; cependant, c’est un homme habile, et je pense que vous acquerrez du bon, oui, du bon, dans son enseignement. Mais, souvenez-vous-en, je ne vous le recommande pas. Pourtant je le respecte ; et je crois qu’il dit bien des choses très-dignes de votre attention. Je vous conseillerais donc de prendre dans ses discours ce qui est bon, et de ne pas vous attacher à ce qui est mauvais. Ceci, croyez-le, monsieur Reding, est, dans ces matières, la règle la plus claire, et la règle d’or en même temps. ».
Charles répondit que M. Vincent l’estimait à une trop haute valeur, qu’il sentait fort bien qu’il avait à apprendre avant de pouvoir porter des jugements ; et qu’il désirait fort connaître si son tuteur pourrait lui recommander un ouvrage où il vît d’un coup d’œil quelle était la vraie doctrine de l’Église d’Angleterre sur un certain nombre de points qui le tourmentaient. M. Vincent répliqua qu’il devait prendre garde à ne pas dissiper son esprit dans de telles lectures. A une époque où ses devoirs de l’Université avaient un droit réel sur lui, il devait s’éloigner de toutes les controverses et de tous les hommes du jour. Il lui conseillerait de ne pas lire d’auteurs vivants. « Lisez seulement les auteurs morts, continua-t-il. Les auteurs morts sont sûrs. Nos grands théologiens (et il se leva debout) étaient des modèles. Il y avait des géants sur la terre en ce temps-là, comme l’a dit un jour au docteur Johnson George III, en lui parlant de ces hommes. Ils avaient la profondeur, et la puissance, et la gravité, et la plénitude du talent, et l’érudition. Et il y avait en eux de la substance, cette substance réelle que l’on pouvait appeler vraiment anglaise. Ils avaient cette richesse aussi, une mine si féconde de pensées, un tel monde d’opinions, une telle activité d’esprit, des ressources si inépuisables, une telle variété aussi. Et puis, ils étaient si éloquents ! le majestueux Hooker, Taylor à l’imagination si belle, le brillant Hall, la science de Barrow, le jugement droit de South, la logique serrée de Chillingworth, l’honnête et le bon vieux Burnet, etc., etc. »
En le prenant sur ce ton, Vincent pouvait parler sans fin ; il lui plut pourtant de s’arrêter. C’était de la prose, mais cette prose était agréable à Charles. Il en connaissait assez sur ces écrivains pour trouver de l’intérêt à entendre parler d’eux, et, pour lui, Vincent semblait dire bien des choses, tandis que, dans le fait, son discours était fort pauvre. Lorsque le tuteur s’arrêta, notre jeune étudiant répondit qu’il croyait que certaines personnes de l’Université poussaient à l’étude de ces auteurs. M. Vincent prit un air grave. « C’est vrai, répliqua-t-il ; mais, mon jeune ami, je vous ai déjà donné à entendre que les choses indifférentes elles-mêmes sont employées comme instruments de parti. En ce moment, les noms de nos plus grands théologiens ne sont que le mot d’ordre qui sert à indiquer les opinions des personnes vivantes. — Ces opinions, je suppose, reprit Charles, ne doivent pas se trouver dans ces auteurs. — Je ne dis pas cela, répondit M. Vincent. J’ai le plus grand respect pour les personnes en question, et je ne nie pas qu’elles n’aient fait du bien à notre Église en ramenant l’attention, en ces jours de relâchement, sur l’ancienne théologie de l’Église d’Angleterre. Mais c’est une chose que d’être d’accord avec ces messieurs, et c’en est une autre (frappant sur l’épaule de Charles), c’en est une autre d’embrasser leur parti. Ne faites d’aucun homme votre maître ; acceptez de tous ce qui est bon ; pensez bien de tous, et vous serez un homme sage. »
Reding demanda, avec une certaine timidité, si cette doctrine ne ressemblait pas à celle que le docteur Brownside avait prêchée du haut de la chaire de l’Université ; mais peut-être M. Vincent soutenait-il une tolérance d’opinions dans un sens différent ? Le tuteur répondit d’une manière un peu brève, qu’il n’avait pas entendu le sermon du docteur Brownside ; mais que, pour lui, il avait parlé seulement des personnes de notre communion. « Notre Église, ajouta-t-il, admet dans son sein une grande liberté de pensées. Nos plus grands théologiens même diffèrent entre eux à beaucoup d’égards ; bien plus, l’évêque Taylor diffère de lui-même. C’est là un grand principe dans l’Église d’Angleterre. Ses véritables enfants s’accordent à différer d’opinions. En vérité, continua-t-il, c’est là cette indépendance vigoureuse, forte et noble de l’esprit anglais, qui refuse de s’assujettir à des formes artificielles, et qui ressemble, dirai-je, à une grande et magnifique production de la nature ; c’est un arbre riche dans son feuillage et aux branches capricieuses ; un arbre qui n’est pas languissant dans une serre chaude ou sous la dépendance malheureuse d’un mur de jardin, mais qui, dans une magnificence négligée, répand ses fruits sur une terre libre pour l’oiseau de l’air, la bête des champs et toute espèce d’animaux, afin qu’ils s’en nourrissent et qu’ils y trouvent tous des jouissances. »
Lorsque Charles sortit, il essaya de résumer ce qu’il avait gagné à la conversation de M. Vincent. Il n’avait pas obtenu précisément ce qu’il avait demandé (quelques règles pratiques pour guider son esprit et le faire marcher droit), mais seulement quelques conseils utiles. Déjà il s’était éloigné des partis, et ce qu’il avait vu des hommes qui y étaient attachés avait scandalisé sa conscience. Vincent l’avait confirmé dans sa résolution de les éviter et de s’appliquer à ses devoirs de collége. Il était satisfait d’avoir eu cette conversation avec lui ; mais que signifiait ce soupçon de sa tendance à pousser les choses trop loin, et à se mêler par là aux partis ? Il fut obligé de se résigner à l’ignorance sur ce sujet et de se contenter d’être sur ses gardes à l’avenir.
CHAPITRE XI. Une rencontre.
L’occasion ne s’est pas offerte d’informer le lecteur que, pendant la dernière ou l’avant-dernière semaine, Charles avait, par hasard, rencontré plusieurs fois Willis, l’ombre de White au déjeuner de Bateman. Le jour où il l’avait vu chez celui-ci, il avait aimé son air quand il gardait le silence. Il avait été moins content de sa personne quand il l’avait entendu parler ; il ne pouvait, toutefois, s’empêcher de lui porter de l’intérêt, vu surtout que Willis paraissait l’avoir pris en affection. Évidemment, ce dernier aimait Charles et semblait désireux d’entretenir avec lui de bons rapports. Charles, pourtant, goûtait aussi peu sa manière de parler que celle de White ; et lorsqu’il visita pour la première fois son logement, il y trouva bien des choses qui choquèrent son bon sens et ses principes religieux. Un grand crucifix d’ivoire, enfermé sous verre, se faisait remarquer entre les fenêtres ; une gravure représentant la Sainte-Trinité, selon l’usage des pays catholiques, était suspendue au-dessus de la cheminée ; vis-à-vis était un tableau de la Madone et de saint Dominique ; sur la cheminée elle-même, se voyaient un rosaire, un encensoir et d’autres signes de catholicisme dont Charles ne connaissait pas l’usage ; un missel, un rituel et quelques traités catholiques étaient sur la table ; et, comme il arriva chez Willis d’une manière inattendue, il le trouva dans son fauteuil, revêtu d’un habit qui ressemblait plutôt à une soutane qu’à une robe de chambre, et occupé à lire le bréviaire. Virgile et Sophocle, Hérodote et Cicéron paraissaient s’être cachés dans les coins, comme d’impurs païens ; ou avoir fui devant la terrible présence de l’ancienne Église. Charles avait pris sur lui de protester contre quelques-unes de ces singularités, mais tous ses efforts étaient restés inutiles.
La veille de son départ pour rentrer dans sa famille, il dut aller à Folly Bridge payer une note. A son retour, il passait près d’une chapelle qu’il avait toujours regardée comme appartenant à des dissidents ; quelle ne fut pas sa surprise d’en voir sortir Willis ! A peine s’il put en croire ses yeux ; il savait bien que ce jeune étudiant avait été retenu à Oxford comme lui, mais quel motif l’avait poussé à une visite aussi extraordinaire que celle qu’il venait de faire ? c’est ce que Charles ne pouvait décider. « Willis ! » cria-t-il, comme il s’arrêtait. A cet appel, Willis rougit tout en s’efforçant de paraître à l’aise. « Faites quelques pas avec moi, ajouta Charles. Qu’avez-vous donc à faire dans cette chapelle ? N’est-ce pas une assemblée de dissidents ? — Une assemblée de dissidents ! s’écria Willis, surpris et offensé à son tour ; et quel motif a pu vous faire croire que je fréquentais une assemblée de dissidents ? — Pardon, reprit Charles, je m’en souviens, maintenant ; c’est une salle d’exposition. Cependant c’était autrefois une chapelle ; c’est ce qui m’a trompé. N’est-ce pas ce qu’on appelait l’ancienne Chapelle Méthodiste ? Jamais je n’y ai mis les pieds ; on y montrait le Dio-astro-doxon ; c’est le nom, je crois, qu’on donnait à cette exposition. » Charles tirait en long son discours, afin de faire oublier sa méprise, car il était honteux du reproche qu’il avait fait. Willis ne savait s’il voulait plaisanter, ou s’il parlait sérieusement. « Reding, lui dit-il, ne continuez pas ; vous m’offensez. — Qu’est-ce donc ? repartit Charles. — Vous en savez bien assez ; vous vous plaisez cependant à me tourmenter. — Pas du tout. — Eh bien, c’est l’église catholique. » Un instant Charles ne répliqua pas : « Mon ami, dit-il ensuite, à mes yeux votre explication ne vous justifie guère ; appelez-la comme vous voudrez, cette assemblée est une assemblée dissidente ; pourtant elle n’est pas de l’espèce que je m’imaginais. — Laquelle voulez-vous dire ? — Plutôt, dites-moi vous-même quelle était votre intention en allant dans un tel lieu ? car sachez-le, vous avez agi contre votre serment. — Mon serment ! Quel serment ? — Il n’y a pas de serment à cette heure, mais vous en avez fait un, il y a peu de temps encore ; c’est, du reste, un engagement solennel que tout étudiant est obligé de prendre. Ne vous rappelez-vous pas votre inscription chez le Vice-Chancelier, ni quelles déclarations et quels serments vous avez faits ? — J’ignore ce que j’ai fait ; mon tuteur ne m’a rien dit sur cela. J’ai apposé ma signature sur un ou deux livres. — Vous avez fait plus, j’en ai été informé très-exactement, vous vous êtes solennellement engagé à garder les Statuts. Or, un des Statuts défend d’aller dans toute espèce de chapelle ou d’assemblée de dissidents. — Les catholiques ne sont pas dissidents. — Oh ! ne parlez pas ainsi ; vous savez que la pensée du Statut est de les regarder comme tels. Il veut nous tenir éloignés de toute espèce de culte, le nôtre excepté. — Mais c’est une déclaration ou un vœu illégal ; donc il ne lie pas. — Où avez-vous trouvé ce faux-fuyant ? C’est sans doute le prêtre de cette chapelle qui vous l’a mis dans la tête. — Ce prêtre, je ne le connais pas ; je ne lui ai jamais adressé la parole. — En tout cas, cette réponse n’est pas de vous, et elle ne vous sert de rien. Je ne suis pas casuiste, mais si notre engagement est illégal, vous ne devriez pas continuer à jouir des avantages auxquels il donne droit. — Quels avantages ? — Votre toque et votre toge ; l’éducation de l’Université ; la chance d’un scholarship[48] ou d’un fellowship. Renoncez à toutes ces choses, et puis déclarez, si vous voulez, et selon les règles, que vous êtes libéré de votre engagement ; mais ne voguez pas sous un faux pavillon. N’acceptez pas le bienfait, et brisez la stipulation. — Vous le prenez trop au sérieux ; il y a une cinquantaine de statuts que vous ne gardez pas vous-même plus que moi. Vous êtes très-inconséquent. — Si nous ne les suivons pas, c’est sur des points, je suppose, dont les autorités ne pressent pas l’exécution : par exemple, on ne nous oblige pas à nous vêtir d’habits bruns, quoique les Statuts l’ordonnent. — Mais on a bien l’intention de vous défendre de vous promener en castor dans High Street, répliqua Willis, cela est si vrai que les Censeurs montent et descendent constamment la rue, et vous renvoient au collége, s’ils vous prennent en flagrant délit. — Mais ceci est une autre affaire, répartit Charles changeant de terrain ; votre cas à vous est matière de religion. Il ne peut être permis de se rendre à des assemblées ou à des endroits de culte étranger. — Mais, répliqua Willis, si nous ne faisons qu’une même Église avec les Catholiques Romains, je ne puis comprendre, sur mon honneur, comment c’est mal pour nous d’aller à eux, ou pour eux de venir à nous. — je ne suis pas théologien, je ne comprends pas ce qu’on entend par l’Église une, dit Charles ; mais je sais bien qu’il n’y a pas dans le pays d’évêque, d’ecclésiastique, ni d’homme d’Église sensé qui ne tournât cet argument contre vous. C’est une pure absurdité. — Ne parlez pas de la sorte, je vous prie, je me sens entraîné de tout mon cœur vers le culte catholique : notre service est si froid ! — C’est précisément la raison de tout opiniâtre dissident, répondit Charles. Chaque pauvre paysanne, qui, n’en sachant pas plus long, court après les Méthodistes, ou après le cher M. Spoutaway, ou après le prédicateur savetier, vous dit (je l’ai entendu de mes oreilles) : « Oh ! monsieur, je suppose que nous devons aller là où nous trouvons le plus de bien. M. tel et tel va à mon cœur, il m’attendrit. » Willis se mit à rire. « Eh bien, par le temps où nous sommes, dit-il, la raison n’est pas mauvaise, je crois. Pauvres âmes ! quels meilleurs moyens ont-elles pour juger de leur religion ? Comment pouvez-vous espérer qu’elles goûteront ces paroles : « L’Écriture nous touche ? » Quant à ma démarche, vous y donnez réellement trop d’importance. C’est seulement la seconde fois que j’ai visité la chapelle catholique, et, je vous le dis sérieusement ; je m’y trouve l’âme pleine de respect et de piété ; comme vous voudriez être aussi, je pense. J’en sors vraiment meilleur : je ne puis prier dans notre église ; il y a là une mauvaise odeur qui m’indispose ; et puis, les bancs masquent tout : comment voir à travers une planche de sapin ? Mais ici, quand je suis entré, je trouve tout silencieux et calme ; l’espace est ouvert, et, dans un demi-jour, se montre le tabernacle, indiqué par la lampe. » Charles paraissait mal à l’aise. « Willis, dit-il, vous m’embarrassez. Que le ciel me garde de rien dire contre les Catholiques Romains : je ne sais rien sur leur compte. Mais ce que je sais, c’est que vous n’êtes pas membre de leur communion, et que vous n’avez rien à faire chez eux. S’ils ont dans leur église les choses sacrées dont vous parlez, il est certain, cependant, que ces choses ne sont pas les vôtres ; vous êtes un intrus. Je suis très-ignorant sur cette matière ; je n’aime pas à porter un jugement. Mais, laissez-moi vous le dire, c’est se faire un jeu des choses saintes que de courir ici et là, de toucher aux objets et de les goûter, de les accueillir et de les rejeter ensuite. Je n’aime pas ces manières, ajouta-t-il avec véhémence ; c’est prendre des libertés avec Dieu. — Oh ! mon cher Reding, ne parlez pas si sévèrement, repartit le pauvre Willis ; qu’ai-je fait de plus que vous ne fussiez prêt à faire, si vous étiez en France ou en Italie ? Est-ce donc que vous n’entreriez pas dans les églises sur le continent ? — Je veux seulement décider un cas qui est devant mes yeux, répondit Charles ; quand j’irai à l’étranger, alors ce sera le moment de résoudre votre question. C’est bien assez de connaître ce qu’on doit faire présentement ; or, il est clair pour moi que vous avez mal fait. Comment êtes-vous arrivé à cette chapelle ? — White m’y a conduit. — Alors, il y a dans le monde un homme plus irréfléchi que vous. Y a-t-il beaucoup d’étudiants qui la fréquentent ? — Je l’ignore ; un ou deux y sont venus par curiosité ; ils n’ont pas l’habitude d’y venir, au moins d’après ce qu’on m’a dit. — Eh bien, reprit Charles, il faut que vous me promettiez de ne pas y retourner. Allons, je ne vous lâche pas que vous ne m’ayez fait cette promesse. — C’est trop demander », dit Willis avec douceur. Dégageant alors son bras des mains de son ami, il s’éloigna subitement, en criant : « Au revoir, au revoir ; à notre prochaine partie de plaisir, au revoir ! »
Il n’y avait rien à faire. Charles revint lentement au collége, se disant à lui-même : « Mais, après tout, si l’Église catholique de Rome est la véritable Église ? Je voudrais savoir ce qu’il faut croire, nul ne sait me satisfaire sur ce point, et me voilà ainsi abandonné à moi seul. » Il lui vint ensuite à l’esprit : « Je suppose que j’en sais assez pour ma direction personnelle, plus même que je ne pratique, et je devrais certainement être content et plein de reconnaissance. »
CHAPITRE XII. Le pressentiment.
Charles était un fils affectueux, aussi trouvait-il un bonheur ineffable à vivre au sein de sa famille pendant les grandes vacances. Levé de bonne heure, il travaillait jusqu’au lunch, et, dès ce moment, il était tout entier à son père, à sa mère et à ses sœurs, pour le reste de la journée. Il aimait le calme de la campagne ; il aimait le cours monotone du temps, alors qu’un jour n’est pas différent d’un autre ; et après avoir respiré l’atmosphère brûlante d’Oxford, le presbytère avec sa solitude lui était comme un port après l’agitation des vagues. Les mille opinions et les perplexités diverses qui l’avaient envahi de toutes parts au collége étaient à cette heure comme le bruit lointain de l’Océan ; elles le rappelaient à la jouissance de sa sécurité présente. Les prairies ondoyantes, les haies vertes, la vaste bruyère, les champs de vaine pâture avec leur développement profond d’ormes sombres, la haute futaie qui frange le sentier de l’horizon d’un village à l’autre, et qui, coupée de temps en temps, se dessine en groupes ou se perd dans les taillis, la porte elle-même, et la barrière[49] et la grand’route ; tout cela avait des charmes pour notre jeune ami, non pas sans doute ceux de la nouveauté, mais ceux des vieilles connaissances ; c’était toute la poésie des souvenirs. Malgré son état de dilapidation et de délabrement, avec son escalier extérieur, ses galeries disgracieuses, ses fenêtres profondes, ses bancs incommodes, sa table basse, son vestiaire abandonné et son odeur humide et terreuse, l’église, elle aussi, éveillait des pensées agréables dans l’homme intérieur ; car c’était là que, pendant plusieurs années, il avait entendu son père, tous les dimanches, faire la lecture et prêcher ; là se trouvaient les tombeaux antiques avec leurs inscriptions latines et leurs devises étranges, les écriteaux noirs avec des lettres blanches, les Resurgam, les crânes grimaçants, les seaux à incendie, les couleurs fanées de la milice, et le vieux clerc, brave homme, presque passé à l’état d’immeuble, portant toujours sa perruque galloise sur les oreilles et disant ses répons à tort et à travers. Toutes ces choses avaient frappé l’imagination de Charles dans son enfance et elles lui avaient laissé un profond sentiment de respect. Et puis d’ailleurs, il était là désormais dans sa maison ; là il retrouvait son appartement bien connu, la routine avec ses délices, son propre arrangement, son comfort : en un mot, son chez lui, vieil et véritable ami, d’autant plus cher à son cœur que maintenant il en connaissait d’autres. — Où serai-je dans un temps à venir ? se dit-il un jour à lui-même ; je l’ignore. Je ne suis qu’un enfant ; bien des événements, auxquels je n’ai pas songé, que mon imagination ne saurait mesurer, peuvent m’arriver avant que je meure, si toutefois je vis. Mais ici, au moins, et en ce moment, je suis heureux, et je veux jouir de mon bonheur. Certaines personnes disent que le plus beau temps de la vie est celui de l’école ; cela n’exclut pas le collége. Je suppose que ce sont les soucis qui rendent la vie si lourde. Pour le moment, je n’ai ni soucis, ni responsabilité ; j’en aurai bien sans doute un peu pour prendre mes grades. Les soucis sont une terrible chose ; j’en ai eu quelque idée autrefois, à l’école. Que c’est curieux à penser : un jour j’aurai vingt-cinq ou trente ans ! Comme les semaines s’écoulent vite ! les vacances touchent déjà à leur terme ! Oh ! je suis si heureux ! cela me fait peur. Mais j’aurai de l’énergie au jour venu.
Parfois cependant les pensées de Charles prenaient une tournure plus triste, et il anticipait sur l’avenir d’une manière plus vive qu’il ne jouissait du présent. Un ami de la maison, M. Malcolm, était venu les voir après une absence de plusieurs années. Sa visite fit plaisir à Reding ; et le bon fellow partagea ce bonheur. Un nouveau pays et un cercle de famille avaient pour lui des charmes ineffables, après sa vie de garçon au collége. M. Malcolm avait été un grand ami de Charles et de ses sœurs pendant leur enfance. Mais à cette heure, l’affection que ceux-ci lui conservaient ne vivait, en grande partie, que de souvenirs. Lorsqu’il leur racontait des histoires amusantes, ou qu’il leur permettait de grimper sur ses genoux et de lui enlever ses lunettes, il faisait tout ce qu’il faut pour gagner des cœurs d’enfants ; mais c’est avec d’autres armes qu’on parvient à conquérir le cœur de la jeunesse. Qu’y a-t-il donc de surprenant que M. Malcolm ne vécût dans leur esprit que par prescription ? Le brave homme ne savait rien de cela, et il n’y aurait pas, au reste, beaucoup songé, si toutefois il s’en était aperçu ; car, semblable à bon nombre de personnes avancées en âge, il se faisait trop lui-même son propre centre, ne se donnait pas la peine de pénétrer dans l’esprit des autres, ne s’inquiétait pas de leur faire plaisir, ni de trouver en eux sa satisfaction. Il était bon et affable envers Charles et ses sœurs comme il l’aurait été à l’égard d’un serin ou d’un bichon ; c’était une espèce d’amour externe ; et quoique les enfants de M. Reding fussent très-bien avec lui, ils ne sentaient pas son absence quand il partait, ils n’auraient pas été peinés d’apprendre qu’il ne devait plus revenir. Charles le conduisait dans la campagne, il lui timbrait ses lettres, avait soin de lui faire arriver les journaux de la ville voisine ; il écoutait ses histoires sur Oxford et sur les hommes d’Oxford. Il l’aimait vraiment, il désirait même lui être agréable ; mais quant à le consulter sur des matières sérieuses, ou à s’adresser à lui pour demander des consolations dans ses peines, il aurait plutôt eu la pensée de se confier à Daniel le colporteur ou au vieil Isaac qui, le dimanche, jouait du basson.
« Comment vos pêches se trouvent-elles cette année, monsieur Malcolm ? » demanda un jour M. Reding à son hôte, après le dîner. — Vous devriez savoir que nous n’avons pas de pêches à Oxford, répondit M. Melcolm. — Alors, ma mémoire me trompe ; mais, il me semble y avoir vu des pêches d’octobre, et de très-belles pêches même. — Ah ! vous voulez parler des pêches du vieux Tom Spindel, le jockey », reprit M. Malcolm. « C’est vrai, il avait un pan de mur de briques, et il en était très-fier. Mais quand les pêches arrivent, il n’y a personne à Oxford pour les manger ; aussi, l’arbre comme le fruit y est une grande rareté. Oxford n’était pas si dépourvu autrefois, il y reste les vieux mûriers, en souvenir de jours meilleurs. — A cette époque également, je le suppose, dit Charles, les fruits les plus coûteux n’y étaient pas cultivés. Les mûriers sont le témoignage non-seulement d’un collége nombreux, mais des goûts simples. — Charles fait secrètement la guerre à nos serres chaudes, dit M. Reding, comme si notre premier père ne préférait pas les fruits et les fleurs au bœuf et au mouton. — Pas du tout, répliqua Charles, je regarde les pêches comme une chose excellente ; et quant aux fleurs, j’aime passionnément leurs odeurs. — Charles a dès lors quelque théorie sur les odeurs, je le parierais, reprit son père ; je ne connus jamais d’enfant qui décidât ainsi de ses goûts et de ses répugnances selon la fantaisie. Il commença à aimer les olives dès qu’il lut l’Œdipe de Sophocle, et je crois vraiment que bientôt, par dégoût du roi Guillaume, il ne mangera plus d’oranges. — Tout le monde agit ainsi, repartit Charles. Qui ne voudrait être à la mode ? Notre tante Catherine appelle une année son chapeau délicieux, et le traite d’épouvantail l’année suivante. — Vous avez raison, papa, dans cette circonstance, dit la fille ; sans savoir quel est son motif, je sais que Charles en a un pour savourer le parfum de la rose ou distiller la lavande. — Quel est-il, ma chère Marie ? — Vous êtes des restes des berceaux d’Éden », répondit la fille. — Eh bien, papa, c’était précisément la raison que vous donnez. — Il y a plus que celle-là, reprit M. Reding, si toutefois je connus jamais ce que c’était. — Il pense que l’odorat est un sens plus spirituel que les autres, ajouta Marie en souriant. — Quel enfant né pour les paradoxes ! s’écria sa mère. — Cependant, c’est ainsi d’une certaine façon, reprit Charles ; mais je ne puis l’expliquer. Les odeurs et les sons sont plus aériens, moins matériels ; ils n’ont pas de forme, de même que les anges. » M. Malcolm se mit à rire. « Soit, je vous l’accorde, Charles, dit-il ; les anges ont de la longueur sans largeur. — Avez-vous jamais ouï pareille chose ? » s’écria madame Reding riant à son tour ; « ne l’encouragez pas, monsieur Malcolm ; vous êtes pire que lui. Des anges longs sans largeur ! — Ils passent d’un lieu à l’autre ; ils vont, ils viennent, continua M. Malcolm. — Les odeurs évoquent le passé si vivement ! ajouta Charles.
« Mais les sons, assurément, éveillent ce passé plus que les odeurs, dit M. Malcolm. — Pardon, c’est l’inverse, à mon avis, répliqua Charles. — C’est un paradoxe, mon jeune ami ; l’odeur du rosbif n’a jamais eu d’autre puissance que d’éveiller chez un homme le souvenir du dîner ; mais les sons émeuvent et inspirent les âmes. — Mais, monsieur, reprit Charles, songez que les odeurs sont complètes en elles-mêmes, sans être formées de parties. Songez combien différente est l’odeur entre une rose et un œillet, entre un œillet et un pois de senteur, entre un pois de senteur et une giroflée, entre une giroflée et le lilas, entre le lilas et la lavande, entre la lavande et le jasmin, entre le jasmin et le chèvre-feuille, le chèvre-feuille et l’aubépine, l’aubépine et la jacinthe, la jacinthe… — Grâce ! grâce ! Charles, vous allez nous donner tout le catalogue de Loudon. — Et ce ne sont que les odeurs des fleurs ; quelle différence d’odeur entre les fleurs et les fruits, les fruits et les épices, les épices et le rosbif ou les côtelettes de porc, et ainsi de suite ! Voici maintenant ma conclusion : ces odeurs sont parfaitement distinctes les unes des autres et sui generis ; elles ne peuvent jamais être confondues ; cependant, chacune se communique à la perception en un instant. La perspective demande un grand espace, un air est une succession de sons ; mais les odeurs sont d’un seul trait spécifiques et complètes, quoique indivisibles. Qui jamais a pu partager en deux une odeur ? Elles ne demandent ni temps ni espace ; ainsi elles sont immatérielles ou spirituelles. — Charles n’a pas été à Oxford pour rien », dit sa mère en riant et en jetant un coup d’œil à Marie ; « voilà ce que j’appelle de la vigoureuse logique ! »
« Bien terminé, Charles, s’écria M. Malcolm ; et maintenant, puisque vous avez des notions si claires sur la puissance des odeurs, vous devriez, comme un certain homme, être satisfait en flairant votre dîner, et engraisser par ce moyen. C’est une honte de vous voir assis à table. — Eh bien, monsieur, il est au moins des gens qui paraissent s’engraisser avec le tabac. — Fi donc ! Charles ; vous m’avez vu user de ma boîte au réfectoire pour me tenir éveillé après le repas ; mais certainement jamais autre part. Je prends ma tabatière avec moi simplement comme un jouet ; j’y tiens, parce qu’on m’en a fait cadeau. Il vous aurait fallu vivre au temps de ma jeunesse. Vous auriez vu alors le vieux docteur Troughton de Nun’s Hall qui tenait son tabac dans sa poche, et la vieille Vice-Principale, madame Daffy, qui avait l’habitude d’en mettre une traînée sur son bras et de l’aspirer bravement. Les docteurs en médecine, eux aussi, non moins que leurs confrères en théologie, en usaient avec largesse ; ceux-là, comme un préservatif contre les infections, ceux-ci contre le sommeil dans l’église. — Maintenant, ils prennent du vin contre les infections, dit M. Reding ; c’est un préservatif plus sûr. — Du vin ! s’écria M. Malcolm, oh ! ils n’en buvaient pas moins jadis, l’avez-vous donc oublié ? En certaines occasions solennelles, ils se faisaient même un point d’honneur d’enivrer tout le collége, depuis le Vice-Principal jusqu’aux domestiques. Grâce à leurs femmes, les chefs des établissements restaient dans les bornes du devoir ; néanmoins, je vous l’assure, le Dieu de la gaieté s’approchait très-près de M. le Vice-Chancelier lui-même. Vivait alors le vieux docteur Sturdy, de Saint-Michel, le grand martinet de son temps. Un jour, le roi passait à Oxford ; Sturdy, homme de haute taille, à la contenance roide et à la face de fer, devait aller à sa rencontre, en procession, à Magdalen-Bridge, et il descendait, précédé de ses masses d’or et d’argent, de ses porte-verges, des chapeaux à cornes et du reste. Or, parmi les gens de sa suite, pas un qui ne fût ivre. Je vous laisse à penser l’effroi du bon vieil homme : Sa Majesté dans le lointain, et sous son propre nez tout son monde chancelant de droite et de gauche, et le menaçant de le quitter pour le ruisseau avant la fin de la marche. — Personne ne peut s’enivrer avec du tabac, je vous l’accorde, reprit M. Reding ; mais si le vin a fait du mal à quelques-uns, il a fait tant de bien à d’autres ! — La poudre pour les cheveux n’est pas meilleure que le tabac, ajouta Marie, qui préférait le premier sujet de conversation. Vous connaissez le vieux M. Butler, de Cooling ; sa perruque est si grande et si couverte de poudre, que toutes les fois qu’il remue la tête, je suis sûre d’éternuer.
— Ah ! mais ce ne sont là que des accidents, mademoiselle », repartit M. Malcolm, troublé par ce coup porté à la conversation et s’échappant, de mauvaise grâce, d’un autre côté ; « des accidents après tout. Les vieilles gens sont toujours les mêmes ; et les jeunes aussi. Chaque âge a ses caprices. Si M. Butler ne portait pas perruque, il y aurait néanmoins chez lui quelque chose de singulier et d’étrange pour de jeunes yeux. Charles, ne devenez pas vieux garçon. Personne ne s’inquiète des vieilles gens. Mariez-vous, mon cher ; choisissez de bonne heure une femme jeune et vertueuse, qui aura pour vous de douces attentions. » Charles rougit légèrement, et sa sœur se mit à rire, comme si sur ce point il y avait quelque mystère entre eux. M. Malcolm continua : « N’attendez pas jusqu’à l’âge où vous aurez besoin de quelqu’un qui vous achète de la flanelle pour votre rhumatisme ou la goutte ; mariez-vous de bonne heure. — Vous voulez bien, toutefois, qu’auparavant je prenne mes grades ? — Certainement, prenez votre titre de maître ès-arts, si vous voulez ; mais ne devenez pas vieux fellow. N’attendez pas la quarantaine ; on fait souvent d’étranges bévues. — Lorsque le temps viendra, notre bien-aimé Charles fera, j’en suis sûre, un bon et affectueux mari, répondit la mère ; et ce temps viendra, mais pas encore. Oui, mon cher enfant, ajouta-t-elle en lui faisant un signe de tête, vous ne pourrez échapper à votre destinée quand l’heure sera venue. — Il faut que vous le sachiez, dit M. Reding à son hôte, Charles, en ce moment, est romanesque dans ses idées ; à ses yeux, je le crois, personne n’est assez bon pour lui. Oh ! mon cher fils, que je ne vous inquiète pas : je ne fais allusion à rien de sérieux ; mais, quoi qu’il en soit, notre jeune étudiant ne s’est pas bien tiré d’affaire auprès de quelques demoiselles qui s’attendaient à plus d’attention de sa part. — Je vous assure, papa, reprit Marie, que Charles est plein d’attentions quand il y a lieu, et qu’il épie toujours le moment de rendre service ; seulement, il se tire mal du babillage féminin. — Tout viendra en son temps, ma chère, reprit madame Reding ; un bon fils fait un bon mari. — Et un tendre papa, ajouta M. Malcolm. — Oh ! grâce, monsieur, s’écria le pauvre Charles ; comment ai-je mérité tout ceci ? — Soit, continua M. Malcolm ; et les demoiselles, également, doivent se marier de bonne heure. — Allons, Marie, voici votre tour », s’écria Charles ; et prenant sa sœur par la main, il releva le châssis et s’échappa avec elle dans le jardin.
Ils traversèrent la pelouse et vinrent se réfugier dans un bosquet. « Que c’est étrange ! » dit Marie comme ils parcouraient l’allée tortueuse, « nous aimions tant M. Malcolm dans notre enfance ; aujourd’hui, je l’aime encore, sans doute, mais il ne me paraît plus le même. — Nous sommes plus âgés, lui répondit son frère ; d’autres objets nous préoccupent. — Il était si bon ! continua Marie ; avec quelle impatience n’attendions-nous pas le jour où il devait venir ! « Faites en sorte d’être sages quand M. Malcolm sera ici », nous disait alors maman ; et l’on pouvait être sûr que le brave homme nous apportait ou un gâteau des rois, ou une arche de Noé, ou quelque chose de semblable. Et puis il jouait avec nous, et nous permettait de lui faire des niches. — Ce n’est pas lui qui est changé, reprit Charles, mais nous ; nous avons déjà changé, et nous changerons encore. — Quelle bénédiction n’est-ce pas, dit sa sœur, que nous soyons si heureux comme famille ! Si nous changeons, changeons tous ensemble, comme les pommes d’un même arbre : quand l’une tombe, les autres tombent également. Et c’est ainsi que nous resterons toujours les mêmes les uns à l’égard des autres. — C’est une bénédiction, vraiment, repartit Charles ; nous sommes comblés de tant de faveurs que parfois j’en suis effrayé. » Sa sœur le regarda fixement. Il fit un léger sourire pour faire oublier le côté trop sérieux de ses paroles. « Vous sauriez ce à quoi je fais allusion, chère Marie, si vous aviez lu Hérodote. Un tyran de la Grèce, redoutant son excessive prospérité, voulut faire à la fortune le sacrifice de l’objet qu’il estimait le plus ; il prit donc un anneau de son doigt et le jeta dans la mer. Il s’imposait ce sacrifice pour prévenir les terribles coups du ciel. — Mais, mon très-cher ami, si nous ne faisons que jouir avec reconnaissance des bienfaits de Dieu, et que nous prenions garde d’y attacher nos cœurs ou d’en abuser, pourquoi craindrions-nous d’en voir tarir la source ? — Eh bien, bonne Marie, il y a un texte qui pèse toujours sur mon esprit : « Réjouissez-vous avec tremblement. » Je ne puis prendre à rien un plaisir complet et sans limites. — Pourquoi pas, si vous considérez tout comme un bienfait de Dieu ? — Je ne puis m’en défendre ; c’est ma manière de voir ; cela peut être de la prudence égoïste, pour ce que j’en sais, mais je suis sûr que si je donnais mon cœur à une créature, je la ravirais à Dieu. Qu’il me serait facile d’idolâtrer ces délicieuses promenades que nous connaissons depuis tant d’années ! »
Ils se promenèrent en silence. « Eh bien, reprit Marie, quelque malheur qui arrive, comme famille nous ne serons affectés par aucun changement. Tant que nous serons nous, nous serons les uns à l’égard des autres ce qu’aucune chose étrangère ne pourrait être pour nous, le bonheur lui-même comme l’infortune. » Charles ne répondit pas. « Qu’avez-vous donc, Charles ? dit-elle en s’arrêtant et en fixant les yeux sur lui ; puis elle écarta doucement ses cheveux, et caressant son front, elle ajouta : « Vous êtes si triste aujourd’hui ! — Très-chère Marie, il n’y a rien vraiment ; je pense que c’est M. Malcolm qui m’a dérangé. C’est si stupide de parler de l’avenir d’un garçon comme moi. Ne prenez pas cet air inquiet, je n’ai rien en tête : seulement, cela m’ennuie. » Marie laissa échapper un sourire. « Ce que je voulais dire, continua Charles, c’est que nous ne pouvons compter sur rien ici-bas, et que c’est folie d’édifier sur l’avenir. — Mais nous pouvons nous reposer les uns sur les autres, répéta sa sœur. — Ah ! chère amie, ne parlez pas ainsi, cela m’effraie. » Marie considéra son frère avec surprise et fut presque effrayée elle-même : « Très-chère, continua-t-il, je n’ai rien en tête ; mais toutes choses sont si incertaines en ce monde ! — Nous sommes sûrs l’un de l’autre, Charles. — Oui, Marie », et il l’embrassa avec affection, « c’est vrai, très-vrai ». Puis il ajouta : « Tout ce que je voulais dire, c’est qu’il y a de la présomption à parler de la sorte. David et Jonathas furent séparés ; n’en fut-il pas de même de saint Paul et de saint Barnabé ? » De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Marie. « Oh ! quel imbécile je suis, reprit Charles, de vous tourmenter ainsi pour rien ! Non, je veux seulement dire qu’il n’y a qu’un être seul qui ne puisse pas mourir, qui ne change jamais : un seul ! Il n’y a pas de mal à se le rappeler. Vous souvenez vous des beaux vers de Cooper ? Je les sais sans les avoir appris ; ils me frappèrent si fort la première fois que je les lus ! » Et il se mit à les réciter :
En Toi, Verbe Éternel, tout esprit a sa source, Son centre et son appui. Mais, hélas ! dans sa course S’il s’éloigne de Toi, soudain, dans son malheur, Il erre sans espoir, sans paix et sans honneur. Par Toi, Verbe Éternel, le fardeau de la vie Est rendu moins pesant. L’ardeur qui vivifie, La force dans les maux, les succès glorieux : Voilà tes dons. Mais Toi, souverain généreux, De ces dons Tu nous es toi-même la couronne, Vois notre pauvreté ; fais-nous, fais-nous l’aumône. Quelle richesse en nous, si Tu veux nous bénir ! Ici-bas, accomplis toujours ton saint désir.
CHAPITRE XIII. Un assaut chaleureux mais prématuré.
Cependant le mois d’octobre venait de s’ouvrir, et naturellement les pensées de Charles se tournèrent de nouveau vers Oxford. Les dernières semaines des vacances écoulées, notre jeune étudiant s’empressa de faire ses malles. M. Reding vit partir son fils avec peine ; son émotion fut plus grande même que lorsqu’il l’envoya pour la première fois à l’école. Il voulut, malgré la goutte qui le tourmentait, le conduire lui-même en phaéton à la ville voisine, d’où l’omnibus se rendait au chemin de fer. Mais lorsque le moment de la séparation arriva, il ne pouvait laisser aller sa main, comme s’il avait eu à dire quelque chose qu’il ne pût se rappeler, ou exprimer une pensée qui le tourmentât. « Allons, dit-il enfin, nous serons bientôt à Noël. Il faut nous quitter ; à quoi bon retarder davantage ? Écrivez-nous dans peu de jours, cher enfant, et dites-nous bien tout ce qui vous concerne, vous et vos maîtres. Parlez-nous de vos amis ; ce sont sans doute d’excellents garçons ; mais j’ai grande confiance dans votre sagesse ; vous en avez plus que certains d’entre eux. Votre tuteur paraît un homme estimable, d’après ce que vous m’avez dit. » Il continua, rappelant les conversations qu’il avait eues souvent avec Charles. « C’est un homme solide, d’un jugement sain, que ce M. Vincent. Sheffield a trop d’esprit ; il est jeune : vous avez une tête plus mûre. Il n’est pas nécessaire que j’aille plus loin ; je vous ai déjà dit tout cela et vous pourriez, d’ailleurs, arriver trop tard pour le chemin de fer. Allons, que Dieu vous bénisse, mon bon Charles, et qu’il fasse de vous une bénédiction pour nous tous. Puissiez-vous être encore plus heureux et meilleur que votre père ! J’ai toujours été béni pendant ma vie, prodigieusement béni. Les bénédictions ont été répandues sur moi bien au delà de mes mérites, puissiez-vous en obtenir deux fois plus ! Au revoir, mon bien-aimé Charles, au revoir. »
Charles, avant de rentrer au collége, devait passer un ou deux jours chez un de ses parents qui demeurait tout près de Londres. Pendant son séjour dans cette maison, il lui arriva une lettre transmise de chez lui, et datée de cette dernière ville. C’était Willis qui lui écrivait pour lui annoncer qu’il avait pris une résolution importante, et qu’il ne reviendrait pas à Oxford. Charles se retrouvait subitement dans le monde, plongé dans le tourbillon des opinions. Quel triste contraste avec sa vie calme de famille ! Il n’y avait pas à se tromper sur le vrai sens de la lettre ; et notre jeune ami partit tout de suite avec l’espérance d’en trouver l’auteur à la maison d’où elle était datée. C’était un logement au bout du quartier ouest de la ville. Il y arriva vers midi.
Il trouva Willis en compagnie d’un personnage qui paraissait plus âgé que lui de deux ou trois ans. A la vue de Charles, Willis tressaillit : « Qui l’aurait pensé ! Qu’est-ce qui vous amène ici ? s’écria-t-il, je vous croyais dans votre famille » ; et s’adressant à son compagnon : « C’est l’ami dont je vous ai entretenu, Morley. Quelle heureuse réunion ! Asseyez-vous, cher Reding ; j’ai bien des choses à vous dire. » Charles s’assit tout en suspens, et ses yeux se fixèrent sur Willis avec une si vive anxiété, que celui-ci fut forcé de s’expliquer brièvement : « Reding, dit-il, je suis catholique. » Terrifié à ces mots, Charles se jeta en arrière sur sa chaise et pâlit. « Mon cher Reding, qu’avez-vous donc ? Pourquoi ne me parlez-vous pas ? » Vaines demandes ; Charles gardait le silence ; à la fin, se penchant en avant, les coudes appuyés sur ses genoux, et la tête dans ses mains, il dit à voix basse : « O Willis, qu’avez-vous fait ! — Ce que j’ai fait ? Ah ! ce que vous devriez faire, vous, ainsi que la moitié d’Oxford. O Reding, si vous connaissiez mon bonheur ! — Hélas ! hélas ! mais quel bien fait ici ma présence ? Soyez heureux, Willis ; adieu ! — Non, mon cher Reding, vous ne me quitterez pas si vite, étant venu me trouver si inopinément. Vous avez fait d’ailleurs une longue course. Asseyez-vous, vous êtes un brave garçon. Nous prendrons notre lunch, et vous ne nous quitterez pas sans y participer. » Tout en parlant, il prit le chapeau de Charles, et celui-ci, sous le poids de sentiments divers, le laissa faire. « O Willis, vous voilà donc séparé de nous pour toujours ; vous avez choisi votre chemin ; pour nous nous gardons le nôtre ; nos voies sont différentes. — Non, mon ami ; il faut que vous me suiviez, et nous serons encore unis. » Charles fut presque offensé. « Je dois absolument vous quitter, si vous parlez de la sorte, reprit-il, et il se leva. — Pardon, Charles, je vous prie, je ne le ferai plus ; mais je ne pouvais m’en empêcher. Je ne suis pas dans un état normal ; je suis si heureux ! »
Il vint une pensée à Reding. « Racontez-moi, Willis, votre véritable position ; en quel sens êtes-vous catholique ? Qu’est-ce qui vous empêche de revenir avec moi à Oxford ? » Le compagnon de Willis s’interposa : « Je prends peut-être une trop grande liberté, dit-il ; mais M. Willis a été régulièrement reçu dans l’Église catholique. — Je ne vous ai pas présenté, mon cher, reprit Willis. Reding, permettez-moi de vous présenter M. Morley ; Morley, monsieur Reding. Oui, Reding, je dois à monsieur d’être catholique. Nous avons fait ensemble un tour sur le continent, et nous avons rencontré en France un excellent prêtre qui a consenti à recevoir mon abjuration. — Je pense que ce prêtre aurait bien fait d’examiner l’état de votre esprit avant d’agir ainsi, reprit Charles ; Willis, vous n’êtes pas homme à devenir catholique. — Que voulez-vous dire ? — Que vous êtes plutôt un dissident qu’un catholique. Je vous demande pardon, ajouta-t-il, voyant le regard animé de Willis, mais permettez-moi d’être franc. Vous vous êtes attaché à l’Église de Rome, non comme un enfant à sa mère, mais comme un esprit fantasque et vagabond. Vous en avez fait une affaire d’imagination, de goût ; ou bien, excusez-moi, vous avez agi comme un enfant gourmand vis-à-vis d’un objet qui le tente, et vous avez poursuivi votre but en désobéissant aux autorités établies. » Poussé à bout par ce langage, Willis répliqua qu’il croyait se rappeler un texte qui proclamait qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. « Je vois que vous avez désobéi aux hommes, repartit Charles ; j’espère que vous avez obéi à Dieu. » Willis le trouva brusque et ne voulut pas répondre.
M. Morley prit la parole : « Si vous connaissiez mieux les circonstances, dit-il, vous jugeriez différemment sans doute. Je regarde M. Willis comme étant précisément l’homme pour qui c’était un devoir de se réunir à l’Église, et il fera un très-bon catholique. S’il y a quelqu’un qui mérite des reproches, c’est moi que vous devez blâmer, et non le vénérable prêtre qui a reçu son abjuration. L’excellent homme voyait sa piété, ses larmes, son humilité, son désir ardent ; mais il n’a connu l’état de son esprit que par moi qui parlais mieux le français que Willis. Il a eu, toutefois, assez de conversations avec lui en français et en latin. Il ne pouvait rejeter une âme qui lui demandait de la sauver ; c’était impossible. Si vous aviez été à sa place, vous auriez agi de même. — Soit, monsieur ; peut-être ai-je été injuste à son égard et envers vous, reprit Charles ; néanmoins, je n’augure pas bien de cette conduite. — Vous jugez, monsieur, permettez-moi de vous le dire, de choses que vous ne connaissez pas, répondit M. Morley. Vous ignorez ce que c’est que la Religion Catholique ; vous ne savez pas ce qu’est la grâce ou le don de la foi. » L’interlocuteur était laïque ; il parlait avec une force d’autant plus pénétrante qu’elle était calme. Charles sentit un blâme indirect dans le ton de M. Morley. Sa bonne éducation lui fit comprendre qu’il avait été trop violent en présence d’un étranger ; cependant, il ne se sentait pas moins sûr de sa cause. Il se tut avant de répondre ; puis il ajouta en peu de mots, qu’il ne connaissait pas l’Église Romaine, mais qu’il connaissait M. Willis. Il ne pouvait s’empêcher d’exprimer son opinion sur le funeste résultat de cette affaire. « J’ai toujours été catholique, reprit M. Morley ; ainsi, je ne puis porter un jugement sur les membres de l’Église anglicane ; mais ce que je sais, c’est que l’Église Catholique est la seule véritable. Je puis me tromper en bien des choses, je ne puis errer sur ce point. D’autre part, je sais que la foi catholique est une, et qu’aucune autre Église n’a la foi. L’Église d’Angleterre n’a pas la foi. La foi, vous ne l’avez pas non plus, mon cher monsieur. »
M. Morley venait de frapper un grand coup. Les controverses d’Oxford revinrent en ce moment à l’esprit de Charles ; mais il retrouva aussitôt son aplomb. « Vous ne vous attendez pas, je pense, dit-il en souriant, que moi, qui suis encore un enfant, je sois en état d’argumenter avec vous, de défendre mon Église, ou d’expliquer sa foi. Je suis content de garder cette foi, de croire ce qu’elle croit, sans faire profession d’être théologien. Cette doctrine est celle que j’ai apprise à Oxford. N’étant qu’un simple étudiant, quel peut être mon bagage scientifique ? Peu de chose. Excusez-moi donc, monsieur, si je refuse la controverse avec vous. Il était naturel que j’argumentasse avec Willis ; nous sommes égaux, et nous nous comprenons l’un l’autre ; mais, je le répète, je ne suis pas théologien. — Mon cher Reding, s’écria Willis à ces mots, je vous dis seulement, venez et voyez. Ne restez pas à la porte, occupé de syllogismes ; mais pénétrez dans la grande demeure de l’âme, entrez et adorez. — Mais, répliqua Charles, certainement, Dieu veut que nous nous laissions guider par la raison. Je ne veux pas dire que la raison est tout, mais du moins elle est quelque chose. Évidemment, nous ne pouvons agir sans elle ou contre elle. — Mais le doute n’est-il pas un état épouvantable ? un état très-périlleux ? Oui, il n’y a de sûr que l’état de foi. Or, avez-vous la foi, dans votre Église ? Je vous connais assez pour affirmer que vous ne l’avez point : où donc en êtes-vous ? — Willis, vous m’avez très-mal compris ; dix mille pensées traversent l’esprit, et en admettant même qu’il soit sage de tourner contre un homme quelques-unes de ses paroles, peut-on regarder comme des convictions tout ce qui sort de sa bouche ? Cela, me semble-t-il, ne serait pas juste. Vous devez faire allusion à quelques mots que j’ai oubliés, et qui n’étaient pas l’expression réelle de mes sentiments. Voulez-vous dire que je n’ai pas de culte ? Et le culte ne suppose-t-il pas la foi ? J’ai beaucoup à apprendre, j’en suis convaincu ; mais c’est auprès de l’Église qui protégea mon berceau et qui répond à mes besoins, que je veux m’instruire des choses divines. — Il avoue qu’il n’a pas la foi ; il avoue qu’il est dans le doute. Mon cher Reding, pouvez-vous, consciencieusement, soutenir que vous êtes dans une ignorance invincible après ce qui s’est passé entre nous ? Or, supposez, pour une seconde, que le Catholicisme est vrai, n’est-il pas certain que vous avez présentement une occasion de l’embrasser ? Et si vous ne le faites pas, êtes-vous dans un état où vous pourriez mourir en sûreté ?
Reding était embarrassé, c’est-à-dire qu’il ne pouvait analyser et traduire assez promptement en paroles la réponse que sa raison lui suggérait aux interrogations rapides de Willis. M. Morley avait gardé le silence, de peur que Charles n’eût à la fois deux adversaires à combattre. Mais voyant que Willis se taisait et que Charles ne répliquait pas, il prit la parole. Il dit que, dans l’Écriture, tous ceux qui avaient été appelés avaient obéi promptement, et que Notre-Seigneur n’avait pas voulu même permettre à un jeune homme d’aller ensevelir son père. Charles répondit que dans ce cas la voix du Christ s’était fait positivement entendre ; il était sur la terre dans un corps visible ; mais, maintenant, la question véritable était : Quelle est la voix du Christ ? et puis, l’Église de Rome parle-t-elle, oui ou non, la parole du Christ ? Évidemment nous devions agir avec prudence ; le Christ ne pouvait désirer que nous agissions autrement. Quant à lui, il n’avait pas de doute qu’il ne fût où la Providence le voulait ; mais alors même qu’il aurait des doutes pour savoir si le Christ l’appelait autre part (pure hypothèse pour le moment), il avait la conviction que le divin maître l’appellerait par la voix et la méthode d’un examen sérieux. Cette prudence était le moyen divinement établi pour arriver à la vérité. — Prudence ! s’écria Willis, une prudence comme celle de saint Thomas, je suppose, lorsqu’il voulut voir avant de croire. » Charles hésitait pour répondre. « Je le vois », continua Willis ; et, se levant debout, il saisit le bras de Reding : « Venez, mon cher ami, venez avec moi tout de suite ; allons trouver un bon prêtre qui demeure à deux pas d’ici. Vous serez reçu aujourd’hui même. Mettez votre chapeau. » Et avant que Charles pût montrer de la résistance, il était déjà à moitié hors de la chambre. Il ne put s’empêcher de rire, malgré cette vexation. Il dégagea son bras, et s’assit résolument : « Pas si vite, dit-il, nous ne sommes pas tout à fait de cette espèce de gens. » Willis parut un moment embarrassé. « Soit, dit-il ensuite, du moins vous devez aller en retraite ; vous devez y aller sur-le-champ. Morley, savez-vous quand M. de Mowbray ou le père Augustin donnera sa prochaine retraite ? Reding, c’est précisément ce qui vous manque, et ce dont tout Oxford a besoin. J’espère que vous ne me refuserez pas. » Charles le regarda en face et sourit. « Ce n’est pas ma ligne de conduite, dit-il enfin. Je me rends à Oxford ; rien ne peut m’empêcher d’y aller. Je suis venu ici pour vous rendre service ; je ne puis y réussir, je m’en vais donc. Si je pouvais vous être utile… mais il n’y a plus d’espoir. Oh ! cela me fait mal au cœur. » Et il se mit à frotter son chapeau avec ses gants, comme s’il était sur le point de se lever, tout en ayant de la peine à le faire.
Morley entra alors en lice. Il parla tout le temps comme un homme de bonne éducation et d’une vraie piété, mais avec une grande ignorance des protestants, ou de la manière dont on doit les traiter. « Excusez-moi, monsieur Reding, dit-il, si, avant votre départ, j’ajoute encore un mot. Je suis très-sensible à la lutte qui assiégé votre esprit, et je vous assure que ce n’est pas à moi de vous parler avec sévérité ou rigueur. La lutte entre une conviction et les motifs terrestres est souvent très-longue ; puisse-t-elle avoir bientôt une heureuse fin en vous ! Ne vous offensez point si je vous rappelle que les plus chers et les plus forts liens, tels que ceux qui vous rattachent à l’Église protestante, peuvent être dans certains cas sur la lisière des motifs terrestres. C’est une espèce de martyre d’avoir à rompre de tels nœuds ; mais ceux qui ont ce courage reçoivent la récompense des martyrs. Et puis, à l’Université vous respirez une atmosphère qui sert à entretenir le cours habituel de vos pensées ; l’avenir, les succès dans sa carrière, la bonne opinion des amis, voilà ce qui préoccupe à Oxford ; et toutes ces choses conspirent contre vous. Elles doivent étouffer la bonne semence. Eh bien, j’aurais désiré que vous eussiez été capable de suivre d’un seul coup le dictamen de la conscience. Mais la lutte doit se prolonger tout le temps marqué ; espérons que tout finira bien. »