DEUXIÈME PARTIE. (continued 3)
Fulcran Segondy translation
« Il a mieux fini qu’il n’avait commencé », pensa Bateman ; et il parla dans le même sens. « Oh ! oui, c’est vrai, trop vrai ; c’est pénible à voir, mais il y a dans l’Église de Rome bien des choses contre lesquelles doit nécessairement s’élever tout homme raisonnable, tout lecteur des Pères et de l’Écriture, tout membre véritable de l’Église Anglo-Catholique. » Ces paroles couronnèrent la discussion, et le reste du dîner se passa très-agréablement, sinon d’une manière très-spirituelle.
CHAPITRE XVI. Du chant grégorien et de l’architecture gothique.
Après le dîner, nos convives se rappelèrent qu’ils n’avaient fait qu’effleurer la question du grégorien et du gothique. « Comment cela s’est-il fait ? demanda Charles. — En tout cas, nous y voilà de nouveau, dit notre hôte ; et je vous l’avoue, Campbell, j’aimerais à entendre ce que vous avez à dire sur la matière. — A vrai dire, Bateman, répondit celui-ci, je suis fatigué du sujet ; tout le monde me paraît exagéré. A quoi bon discuter là-dessus ? vous ne serez pas d’accord avec moi. — Je ne vois pas ça du tout, répliqua Bateman ; on croit souvent être en désaccord, simplement parce qu’on n’a pas le courage de s’expliquer. » « Excellente remarque, pensa Charles ; quel dommage que Bateman, avec tant de bonnes idées, ait si peu de sens commun ! » « Eh bien, donc, dit Campbell, mon objection au gothique et au grégorien réunis, c’est qu’ils représentent, non pas une, mais deux idées. Ayez de la musique dans les églises gothiques, et gardez pour les basiliques le grégorien. — Mon bon Campbell, repartit Bateman, vous paraissez oublier que les hymnes et les chants grégoriens ont toujours accompagné les nefs, les chapes, les mitres et les calices gothiques. — Nos ancêtres faisaient ce qu’ils pouvaient, reprit Campbell ; ils étaient grands en architecture, petits en musique. Ils ne pouvaient employer ce qui n’était pas encore inventé. Ils chantaient le grégorien, parce qu’ils n’avaient point Palestrina. — Paradoxe ! paradoxe, s’écria Bateman. — On ne peut le nier, continua Campbell : il y a une étroite relation entre l’origine et la nature de la basilique et celles du chant grégorien. Tous les deux existaient avant le Christianisme ; tous les deux sont d’origine païenne ; et plus tard l’Église s’en est emparée pour les consacrer à son service. — Pardon, dit Bateman ; le grégorien est juif et non païen. — Je vous l’accorde par égard pour l’argumentation, répondit Campbell ; mais, au moins, ils n’étaient pas d’origine chrétienne. D’ailleurs, l’ancienne musique et l’ancienne architecture étaient simples et limitées dans leurs moyens de montrer leur art respectif. On ne voit pas un vaste temple grec, on ne trouve pas un seul long Gloria grégorien. — Pas un seul ! s’écria Bateman, et le pauvre Willis, qui se plaignait sans cesse de l’ennui que lui causaient sur le continent les vieux chants grégoriens ! — Je m’explique mal, reprit Campbell ; naturellement, on peut rendre un morceau de plain-chant aussi long que l’on veut, mais simplement par addition et non pas en développant la mélodie. On peut en mettre deux ensemble et en avoir ainsi un deux fois plus long que l’autre ; mais je parle d’une pièce musicale qui, évidemment, doit être le développement naturel d’idées arrêtées et dont toutes les parties s’enchaînent. Pareillement, on peut faire un temple ionique deux fois aussi long et aussi large que le Parthénon ; mais on perd la beauté des proportions en agissant ainsi. Voici donc ma pensée sur l’architecture et la musique primitives : c’est qu’elles atteignent vite leurs bornes, qu’elles sont bientôt épuisées et qu’elles ne peuvent rien au delà. Tenter davantage, c’est forcer un instrument musical au delà de ses moyens.
« Bateman, ajouta Reding, essayez seulement de faire jouer des quadrilles à un violoncelle, et vous verrez ce qu’on veut dire par forcer un instrument. — Eh bien, repartit notre hôte, j’ai entendu Lindley jouer toutes sortes d’airs légers sur son violoncelle, et c’est fort extraordinaire. — Extraordinaire, c’est bien le mot, reprit Charles ; c’est fort extraordinaire. Vous dites : « Comment peut-il produire cet effet ? c’est prodigieux pour une basse », mais, avouez-le, ce n’est pas agréable en soi. De même, j’éprouve toujours une sensation pénible lorsque monsieur tel ou tel se présente pour faire bêler et braire sa délicieuse flûte comme un hautbois ; c’est forcer le pauvre instrument à faire ce pourquoi il ne fut pas créé. — C’est vrai à la lettre en ce qui regarde le chant grégorien, dit Campbell ; les instruments qui existaient primitivement ne pouvaient pas jouer autre chose. Mais je parle sauf correction. Monsieur Reding, vous paraissez posséder le sujet mieux que moi. — J’ai toujours ouï dire, comme vous l’affirmez, répondit Charles, que la musique moderne n’a pris naissance qu’après que l’on a connu la puissance du violon. Corelli lui-même, qui écrivait il n’y a pas encore deux siècles, a traité à peine du démanché. Le piano, également, je l’ai entendu assurer, a presque donné naissance à Beethoven. — La musique moderne ne pouvait donc exister dans les temps anciens, faute d’instruments, reprit Campbell ; et, de même aussi, l’architecture gothique ne pouvait exister avant que la construction des voûtes n’eût atteint à la perfection. De grandes inventions mécaniques ont eu lieu, soit en architecture, soit en musique, depuis l’époque des basiliques et du grégorien ; et chaque science y a gagné. — C’est assez curieux, dit Reding : une chose que j’ai souvent répétée s’applique parfaitement à votre opinion. Quand des gens qui ne sont pas musiciens ont accusé Haendel et Beethoven de n’être pas simples, j’ai toujours répondu : Et l’architecture gothique est-elle simple ? Une cathédrale exprime une idée, mais variée à l’infini et travaillée dans toutes ses parties ; il en est de même d’une symphonie ou d’un quatuor de Beethoven.
— Évidemment, Bateman, reprit Campbell, vous devez tolérer l’architecture païenne, ou il vous faut logiquement exclure le grégorien, qu’il soit païen ou juif ; vous devez tolérer la musique ou réprouver les fenêtres à style flamboyant. — Et pour quoi optez-vous ? demanda notre hôte ; pour le gothique avec Haendel, ou pour l’architecture romaine avec le grégorien ? — Pour tous les deux à leur place. Je préfère de beaucoup l’architecture gothique à la classique. A mes yeux, elle est un vrai produit et une expansion du Christianisme ; mais je ne voudrais pas, pour cette raison, exclure le style païen qui a été sanctifié par dix-huit siècles, par l’amour exclusif de plusieurs pays chrétiens, et par la sanction d’une foule de saints personnages. Je suis pour la tolérance. Faites dominer le gothique, mais ayez du respect pour le classique. »
La conversation se ralentit. « Quoique j’aime la musique moderne, reprit Charles, je ne saurais cependant aller jusqu’à la dernière conséquence où me conduirait votre doctrine. Je ne puis m’empêcher d’aimer Mozart, mais assurément sa musique n’est pas religieuse. — Je n’ai pas pris la défense de compositeurs particuliers, répliqua Campbell ; la musique peut être bonne, et Mozart et Beethoven étaient inadmissibles. Pareillement, vous ne supposez pas, parce que je tolère l’architecture romaine, que j’aime à voir des cupidons tout nus représenter des chérubins, et des femmes mollement couchées figurer les vertus cardinales. » Il s’arrêta. « D’ailleurs, reprit-il, comme vous venez de le dire, nous devons consulter le génie de notre pays et les appréciations religieuses de notre époque. — Eh bien, dit Bateman, je pense que la perfection de la musique sacrée, c’est le grégorien combiné avec l’harmonie ; on a ainsi les célèbres chants d’autrefois et un peu de la richesse moderne. — Et moi, je pense que ce serait le pire de tout, repartit Campbell ; c’est un mélange de deux choses dont chacune est bonne en soi, mais qui sont incompatibles. C’est le mélange du premier et du second service à table. C’est comme l’architecture de la façade de Milan, moitié gothique, moitié grecque. — C’est, je crois, ce qui a toujours lieu, dit Charles. — Nous ne devons pas lutter contre notre siècle, continua Campbell ; ce serait absurde. Je parlais seulement de ce qui est bien ou mal d’après les principes généraux ; et, à vrai dire, je ne saurais moi-même ne pas aimer le mélange, quoique je manque de bonnes raisons pour le défendre. »
Bateman sonna pour le thé ; ses amis désiraient retourner chez eux de bonne heure ; on était au mois de janvier, saison peu favorable pour les promenades après dîner. « Eh bien, Campbell, dit notre hôte, vous êtes plus indulgent pour le siècle que pour moi ; vous lui permettez d’ajouter une basse chiffrée aux tons grégoriens, et vous riez de moi si je mets un frac par-dessus ma soutane. — Il n’y a pas de gloire, repartit Campbell, à être l’auteur d’un type mixte. — Un type mixte ! s’écria Bateman ; c’est plutôt un état de transition. — A quel état passez-vous ? demanda Charles. — A propos de transition, dit Campbell, savez-vous que votre ami Willis (je ne connais pas son collége, celui qui s’est fait catholique) demeure dans ma paroisse, et que j’ai l’espérance de lui voir faire une nouvelle transition, en arrière. — L’avez-vous vu ? demanda Charles ? — Non, j’ai été pour lui faire visite ; malheureusement il était sorti. J’ai appris qu’il va encore à la messe. — Mais où trouve-t-il une chapelle ? reprit Bateman. — A Seaton. — A sept bons milles de chez vous, dit Charles. — Oui, répondit Campbell, et il fait à pied cette longue course, tous les dimanches. — Cela ne ressemble pas à une transition, fit observer Charles, sinon qu’elle est physique. — Il faut bien aller quelque part, repartit Campbell ; je pense qu’il a continué de fréquenter notre église jusqu’à la semaine où il s’est fait catholique. — Terribles sont ces défections, reprit Bateman ; mais c’est très-consolant, c’est une satisfaction triste (jetant un coup d’œil à Charles) que les victimes de l’illusion soient enfin recouvrées. — C’est très-triste, en vérité, dit Campbell. Je crains qu’il ne nous faille en attendre bien d’autres encore. — Pour moi, je ne sais qu’en penser, reprit Charles. Le droit que l’Église a sur notre esprit est si puissant ; c’est un si cruel tourment de la quitter, que je ne puis m’imaginer qu’un lien de parti fasse agir contre elle. Humainement parlant, il est, croyez-moi, infiniment plus difficile de retenir ces hommes que de les ramener. — Oui, s’ils changeaient par esprit de parti, reprit Campbell ; mais tel n’est pas le cas. Ils ne changent pas simplement parce que d’autres changent ; mais, les malheureux ! parce qu’ils ne peuvent s’en empêcher… Bateman, auriez-vous l’obligeance de dire qu’on avance ma voiture devant la porte ?… Comment peuvent-ils s’en empêcher ? continua-t-il, en se levant devant le feu ; leurs principes catholiques les poussent, et il n’y a rien pour les faire revenir à nous. — Pourquoi leur amour pour notre Église, qui est la leur, ne le ferait-il pas ? dit Bateman ; c’est déplorable, c’est impardonnable. — Ils s’en iront l’un après l’autre, à mesure qu’ils seront mûrs, reprit Campbell. — Avez-vous entendu dire (je ne crois pas beaucoup moi-même à ce bruit) que Smith a des tendances vers Rome ? dit Charles. — Ce n’est pas possible, répondit Campbell tout pensif. — Impossible, tout à fait impossible, s’écria Bateman ; un tel triomphe pour nos ennemis ! je n’y croirai que lorsque je le verrai de mes yeux. — Ce n’est pas impossible, répéta Campbell tout en boutonnant et en arrangeant sa redingote ; Smith a changé sa manière de voir… » On annonça la voiture. « Monsieur Reding, je crois que je puis vous épargner une partie de la route, si vous voulez accepter une place dans mon cabriolet. » Charles ne refusa pas l’invitation, et peu d’instants après Bateman se trouvait seul.
CHAPITRE XVII. Questions pour celui à qui il appartient.
Campbell laissa son compagnon de voyage à mi-chemin de Melford à Boughton. Après avoir remercié son nouvel ami de son obligeance, Charles franchit une barrière sur le côté de la route, et fut tout de suite engagé dans l’ombre d’un taillis, le long duquel se déroulait le sentier. C’était par un beau clair de lune. Au bout de quelques instants, il se trouva en vue d’une grande croix de bois. En des jours meilleurs, cette croix avait été un emblème religieux, mais elle avait servi, dans les derniers temps, à marquer la limite entre deux paroisses contiguës. La lune l’éclairant en face, le symbole sacré se dessinait majestueusement sur le ciel pâle, qui se reflétait dans une nappe d’eau, vénérée encore dans le voisinage pour sa vertu miraculeuse. Charles, à sa grande surprise, vit distinctement un homme à genoux sur un petit monticule d’où s’élançait la croix ; il entendit même des coups. Armé d’une discipline, cet homme frappait ses épaules nues, en récitant des paroles qui parurent à Reding être une prière. Notre jeune ami s’arrêta, ne voulant pas l’interrompre, embarrassé toutefois pour passer outre ; mais l’étranger avait entendu le bruit de sa marche, et en quelques secondes il disparut. Charles fut frappé d’une émotion soudaine qu’il ne put maîtriser. « O temps béni, s’écria-t-il, alors que la foi était une ! O heureux pénitent, admirable chrétien, qui avez une croyance, qui savez comment obtenir votre pardon, et qui pouvez commencer là ou d’autres finissent ! Me voici, moi, avec mes vingt-deux ans, incertain sur tout, parce que je ne sais à quoi donner ma confiance. » Il se rapprocha de la croix, ôta son chapeau, mit un genou en terre, baisa le bois sacré, et il pria un instant afin que quelles que fussent les conséquences, quelle que fût l’épreuve, quel que fût le sacrifice, il obtînt la grâce d’aller partout où Dieu l’appellerait. Puis il se leva et s’approcha de la source froide ; il prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la but. Il se sentit disposé à prier le saint, protecteur de cette fontaine (saint Thomas martyr, croyait-il), d’intercéder pour lui et de l’aider dans la recherche de la vraie foi, mais quelque chose lui murmura à l’oreille : « C’est mal » ; et il réprima ce désir. Remettant donc son chapeau, il passa outre, et il continua son chemin d’un pas rapide.
Sa mère et ses sœurs s’étaient retirées pour dormir, et il monta sans délai à sa chambre. En passant dans son cabinet, il trouva sur sa table, sans timbre de poste, une lettre qu’on lui avait apportée pendant son absence. Il en brisa le cachet ; c’était un écrit anonyme qui commençait ainsi :
« Questions pour celui à qui il appartient.
» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ? »
« C’est trop pour cette nuit, se dit Charles, il est déjà tard. » Il replia la lettre et la jeta sur sa toilette. « C’est sans doute quelque personne bien intentionnée, qui pense me connaître. » Il remonta sa montre, bâilla et mit ses pantoufles. « Qui, dans le voisinage, peut m’adresser cet écrit ? » Il rouvrit la lettre. « Cela vient certainement d’un catholique », continua-t-il. Son esprit se porta sur la personne qu’il avait vue au pied de la croix ; peut-être alla-t-il plus loin. Il s’assit, et lut le papier in extenso.
« Questions pour celui à qui il appartient.
» 1. Qu’entend-on par l’Église une dont parle le Symbole ?
» 2. Est-ce une généralisation ou une réalité ?
» 3. Appartient-elle à l’histoire du passé ou au temps présent ?
» 4. L’Écriture n’en parle-t-elle pas comme d’un royaume ?
» 5. Et comme d’un royaume qui doit durer jusqu’à la fin ?
» 6. Qu’est-ce qu’un royaume ? Et que veut dire l’Écriture lorsqu’elle appelle l’Église un royaume ?
» 7. Est-ce un royaume visible ou invisible ?
» 8. Un royaume peut-il avoir deux gouvernements, surtout agissant dans des directions contraires ?
» 9. L’identité des institutions, des opinions ou de la race est-elle suffisante pour faire de deux nations un seul royaume ?
» 10. La forme de l’Épiscopat, la hiérarchie, ou le Symbole des Apôtres est-il suffisant pour faire une seule Église des Églises de Rome et d’Angleterre ?
» 11. Là où il y a des parties, l’unité ne demande-t-elle pas l’union, et une unité visible ne requiert-elle pas une union visible ?
» 12. Comment peuvent-elles être les mêmes, deux Religions qui ont un culte tout à fait différent et des idées différentes sur le culte ?
» 13. Deux religions peuvent-elles n’en former qu’une, lorsque ce que l’une regarde comme l’acte le plus sacré et le plus caractéristique de son culte est appelé par l’autre un mensonge blasphématoire et une tromperie dangereuse ?
» 14. L’Église une du Christ n’a-t-elle pas la foi une ?
» 15. Une Église qui n’a pas la foi une peut-elle appartenir au Christ ?
» 16. Qu’est-ce qu’une Église qui se contredit dans ses formulaires ?
» 17. Et dans différents siècles ?
» 18. Et dans ses formulaires comparés avec ses théologiens ?
» 19. Et dans ses théologiens et dans ses membres comparés les uns aux autres ?
» 20. Quelle est la foi de l’Église d’Angleterre ?
» 21. Combien de conciles admet l’Église d’Angleterre ?
» 22. L’Église d’Angleterre considère-t-elle les Églises actuelles des Nestoriens et des Jacobites comme étant sous l’anathème, ou comme formant une partie de l’Église visible ?
» 23. Est-il nécessaire ou possible de croire quelqu’un, sinon un véritable envoyé de Dieu ?
» 24. L’Église d’Angleterre est-elle un envoyé de Dieu ? Revendique-t-elle ce titre ?
» 25. Nous enseigne-t-elle la vérité, ou nous ordonne-t-elle de la chercher ?
» 26. Si elle laisse à nous-mêmes de rechercher la vérité, les membres de l’Église d’Angleterre la cherchent-ils avec cette ardeur que l’Écriture nous prescrit ?
» 27. Est-elle en état de sécurité une personne qui vit sans foi, quoiqu’elle paraisse avoir l’espérance et la charité ? »
Charles était accablé de sommeil avant d’arriver à la vingt-septième question. « Cela ne suffit pas, se dit-il ; je perds seulement mon temps. Ces questions paraissent bien posées ; mais elles doivent rester là. » Il déposa le papier, dit ses prières, et fut bien vite endormi.
Le lendemain, en s’éveillant, le sujet de la lettre se présenta à son esprit, et pendant quelque temps il se prit à y réfléchir. Certainement, dit-il, je désire beaucoup être fixé soit dans l’Église d’Angleterre, soit partout ailleurs. Je voudrais savoir ce que c’est que le Christianisme ; je suis prêt à ne reculer devant aucune difficulté pour le chercher ; si je le trouvais, je l’accepterais avec empressement et reconnaissance. Mais c’est une œuvre de temps ; tous les arguments écrits du monde sont insuffisants pour donner à quelqu’un une vue claire des choses en un quart d’heure. Il doit y avoir une marche à suivre ; on peut l’abréger, comme la médecine abrége la marche de la nature, mais on doit en subir la nécessité. Je me rappelle comment tous mes doutes religieux et mes théories s’évanouirent à la mort de mon pauvre père. Ils ne faisaient pas partie de moi, et ils ne purent supporter l’orage. La conviction est la vue de l’esprit et non une conclusion déduite de prémisses ; c’est Dieu qui la travaille, et ses opérations sont lentes. Au moins, en est-il ainsi pour moi. Je ne puis croire tout d’un coup ; si je l’essaye, je prendrai des mots pour des choses, et je suis sûr de m’en repentir. Si j’agis autrement, je marcherai droit, simplement par hasard. Je dois me mouvoir dans la voie qui semble celle de Dieu ; je ne puis que me mettre sur la route ; une puissance plus haute doit m’atteindre et me pousser en avant. Maintenant, j’ai vis-à-vis de moi un devoir direct que mon père m’a laissé à remplir, c’est de faire de bonnes études. C’est là le sentier du devoir. Je n’abandonnerai pas mes recherches, mais je les ferai marcher dans ce sens. Dieu peut bénir mes études, et m’y faire trouver la lumière spirituelle, aussi bien qu’en toute autre chose. Saül cherchait les ânesses de son oncle, et il trouva un royaume. Tout vient en son temps. Quand j’aurai pris mon premier grade, ce sujet me reviendra à propos. » Il soupira. « Mon grade ! ces odieux Articles ! plutôt, quand j’aurai passé mon examen. Mais à quoi bon rester ici. » Et il se leva à la hâte de son lit, tout en faisant sur lui le signe de la croix. Ses yeux rencontrèrent la lettre. « Elle est bien écrite ; mieux que Willis ne pourrait le faire ; non, elle n’est pas de Willis. Il y a quelque chose que je ne puis comprendre par rapport à ce jeune homme. Je voudrais bien savoir comment il s’entend avec sa mère. Je ne pense pas qu’il ait des sœurs. »
CHAPITRE XVIII. L’Église anglicane et l’Église romaine ne font-elles qu’une seule et même Église ?
Campbell avait été enchanté de Reding, et son intérêt pour ce jeune homme n’avait pas diminué, quoique Bateman lui eût fait entendre que l’attachement de Charles pour l’Église d’Angleterre était en péril. Peu de temps après, il lui fit une visite et l’invita à dîner. Lorsque Charles lui eut rendu la même politesse, il commença à s’établir entre le recteur de Sutton et la famille de Boughton une liaison qui devint de l’intimité avec le temps. Campbell était un vrai gentleman, qui avait beaucoup voyagé : d’une intelligence vive, d’un esprit ardent, d’une franchise loyale, il était versé dans la théologie anglicane et plein de dévouement pour son Église ; quant à sa position matérielle, il jouissait d’une grosse cure dont les revenus faisaient de lui presque un dignitaire de l’Établissement. Marie était charmée de cette connaissance, parce qu’elle plaçait son frère sous l’influence d’un esprit qu’il ne pouvait point ne pas estimer ; d’ailleurs, comme Campbell avait une voiture, naturellement il épargnerait à Charles, en venant lui-même à Boughton, la perte d’une journée d’étude et la fatigue d’une promenade dans la boue pour aller au presbytère. Il arriva ainsi que Campbell venait deux fois chez madame Reding, tandis que Charles n’allait qu’une fois à Sutton. Mais quel que fût le résultat de ces visites, rien de particulier ne mérite d’en être noté dans notre récit ; nous n’en parlerons donc pas.
Un jour Charles allait voir Bateman. A son entrée dans le salon, il fut étonné de trouver son ami et Campbell occupés à leur collation et s’entretenant avec un troisième personnage. Il y eut un moment de surprise et d’hésitation à son arrivée. En jetant les yeux sur l’étranger, il sentit lui-même un léger embarras qu’il ne put maîtriser. C’était Willis, et, selon toute probabilité, on travaillait à le reconvertir. Charles, évidemment, était de trop ; mais il n’y avait rien à faire ; il échangea donc une poignée de main avec Willis, et accepta la pressante invitation que lui fit Bateman de se mettre à table et de partager leur pain et leur fromage.
Charles s’assit en face de Willis, et pendant quelque temps il ne put le quitter des yeux. Tout d’abord, il eut quelque peine à croire qu’il eût devant lui ce jeune homme impétueux qu’il avait connu deux ans et demi auparavant. Dans une société nombreuse, Willis avait toujours gardé le silence ; mais à cette heure, il était complétement changé en cela comme en tout le reste. Il ne parlait pas plus qu’il ne fallait, mais sa parole était libre et aisée. Le changement toutefois le plus remarquable était dans son air et ses manières. Il avait perdu son teint de fraîcheur et de jeunesse ; l’expression de sa figure était à la vérité plus douce qu’auparavant et très-calme, mais on remarquait une légère contraction de chaque côté de la bouche ; ses joues étaient maigries, et il avait l’air d’un homme de trente ans. Quand il entra en conversation et qu’il fut animé, l’ancien Willis reparut.
« Voilà un plat qui doit nous étonner tous dans cette saison, dit Charles en se servant de crème, car aucun de nous n’appartient au Devonshire. — Cette crème n’est pas particulière à ce comté, répondit Campbell ; on la trouve sur le continent. A Rome, il y a une espèce de crème ou de fromage qui y ressemble et qui est très-commune. — Comment le beurre et la crème peuvent-ils se conserver dans un climat si chaud ? demanda Charles ; je croyais qu’on y substituait l’huile. — Il ne fait pas à Rome aussi chaud que vous vous l’imaginez, repartit Willis, excepté pendant l’été. — L’huile ? c’est vrai, dit Campbell ; c’est pourquoi l’Écriture nous parle de la multiplication de l’huile et de la farine, qui semblent répondre au pain et au beurre. A Rome, l’huile est excellente, très-limpide et très-claire ; on peut la prendre comme du lait. — Elle a, je suppose, un goût particulier, dit Charles. — Tout d’abord, répondit Campbell ; mais on s’y accoutume bientôt. Les substances telles que le lait, le beurre, le fromage et l’huile ont dans le principe un goût spécial que l’usage fait disparaître. Le beurre de la fertile Guernesey est trop fort pour les étrangers, tandis que les Russes savourent l’huile de baleine. La plupart de nos goûts sont artificiels jusqu’à un certain point. — C’est certainement ainsi par rapport aux légumes, dit Willis ; dans mon enfance, je ne pouvais manger les fèves, les épinards, les asperges ni les panais. — C’est pourquoi, reprit Campbell, votre menu d’ermite est non-seulement le plus naturel, mais le seul naturellement agréable : « une croûte de pain et de l’eau du torrent », je suppose. — Ou les pois chiches du Clerc de Copmanhurst, dit Charles. — Le macaroni et les raisins de Naples sont tout aussi naturels et plus agréables au goût, reprit Willis. — C’est plutôt du luxe, dit Bateman. — Non, répondit Campbell, ce n’est pas du luxe ; le luxe, dans son idée vraie, est quelque chose de recherché. Ainsi Horace parle de la peregrina lagoïs. Ce que la nature produit sponte suâ autour de nous, quoique délicieux, n’est pas du luxe. Les canards sauvages ne sont pas du luxe dans votre ancien voisinage, au milieu de vos marais d’Oxford, Bateman ; il en est de même des raisins à Naples. — Alors, repartit notre hôte, les vieilles femmes d’ici donnent dans le luxe pour leur six pence de thé, car ce produit vient de la Chine. » Campbell se tut un instant. Ni lui ni Bateman ne paraissaient à leur aise ; on les eût dit également gênés l’un vis-à-vis de l’autre ; cela pouvait provenir de l’arrivée inattendue de Charles, ou de tout autre incident survenu auparavant. A la fin, Campbell répondit que les bateaux à vapeur et les chemins de fer opéraient d’étranges changements ; que le temps et l’espace disparaissaient, et que bientôt le prix serait la seule mesure du luxe.
« Le prix paraît être également la mesure du grasso et du magro en Italie, dit Willis ; car je crois qu’il y a des dispenses pour la viande de boucher en carême, à cause de la cherté du pain et de l’huile. — Cela prouve, remarqua Campbell, que le siècle de l’abstinence et du jeûne est passé ; car il est absurde de faire le carême avec du bœuf ou du mouton. — Oh ! Campbell, que dites-vous ? s’écria Bateman : Passé ! sommes-nous liés par leurs pratiques relâchées d’Italie ? — Eh bien, quant à moi, mon cher, je crois que le jeûne ne convient pas à notre siècle, en Angleterre comme à Rome. » « Prenez-y garde, mes bons amis, pensa Charles ; serrez vos rangs, ou votre prisonnier vous échappe. » « Quoi ! s’écria Bateman, ne pas jeûner le vendredi ! Nous observions toujours cette loi très-sévèrement à Oxford. — Cela vous fait honneur, répliqua Campbell, mais je suis de Cambridge. — Mais que pensez-vous des Rubriques et du Calendrier ? reprit Bateman. — Ils n’obligent pas, répondit Campbell. — Ils obligent, riposta Bateman. » Il y eut un moment de silence, comme parmi les spectateurs d’un combat de boxeurs. Charles s’interposa : « Bateman, donnez-moi un morceau de votre excellent pain, fait ici, je suppose ? — Mille pardons ! Reding… Ils n’obligent pas ?… S’il vous plaît, Willis, passe-le-lui, Oui, il vient de la ferme, la porte voisine. Je suis heureux que vous l’aimiez… Je le répète, ils obligent, Campbell. — Singulière obligation, quand ils n’ont jamais obligé, repartit celui-ci ; ils existent depuis deux ou trois cents ans ; quand ont-ils été mis en vigueur ? — Mais ils se trouvent dans le Prayer-Book. — Oui, et laissez-les-y reposer, et ne les en faites jamais sortir ; ils y resteront jusqu’à la fin de l’histoire. — Oh ! fi donc ! vous devriez venir en aide à votre mère dans ses difficultés, et ne pas ressembler au prêtre et au lévite. — Ma mère ne désire point être aidée. — Quel langage ! que ferai-je ? que peut-on faire ? s’écria le pauvre Bateman. — Que faire ? Rien, répondit Campbell ; n’est-ce pas ici comme une loi tombée en désuétude ? Or, une loi ne cesse-t-elle pas d’obliger quand on n’en presse pas l’accomplissement ? J’en appelle à M. Willis. » Willis, ainsi interpellé, répondit qu’il n’était pas un théologien de morale ; mais il avait assisté à quelques cours, et il croyait que c’était la règle catholique, que lorsqu’une loi, après sa promulgation, n’était pas observée par la majorité, si le législateur, connaissant cet état de choses, gardait le silence, il était censé révoquer la loi ipso facto. « Quoi ! dit Bateman à Campbell, vous en appelez à l’Église de Rome ? — Non, répondit celui-ci ; j’en appelle à toute l’Église catholique, dont, pour ce cas particulier, Rome, par hasard, a exposé la doctrine. C’est un principe de sens commun, que, si une loi n’est pas pressée dans son exécution, à la fin elle cesse d’obliger. Autrement, ce serait une vraie tyrannie ; nous ne saurions plus où nous en sommes. L’Église de Rome ne fait qu’exprimer cette donnée du sens commun. — Eh bien donc, reprit Bateman, j’en appellerai également à l’Église Romaine. Rome est une partie de l’Église Catholique, aussi bien que notre Église ; puis donc que l’Église de Rome a toujours maintenu les jeûnes, la loi n’est pas abolie ; « la plus grande partie » de l’Église Catholique l’a toujours observée. — Mais elle ne l’observe pas, répliqua Campbell ; aujourd’hui, elle dispense du jeûne, vous l’avez entendu. »
Willis s’interposa pour faire une question. « Voulez-vous donc dire, Bateman, que l’Église d’Angleterre et l’Église de Rome ne font qu’une même Église ? — Très-certainement, répondit notre hôte. — Est-ce possible ? dit Willis ; quel sens attachez-vous au mot une ? — Je le prends en tout sens, excepté celui d’inter-communion. — C’est-à-dire, je suppose, qu’elles sont une, excepté qu’elles n’ont aucun rapport entre elles. » Bateman en convint. Willis continua : « Pas de rapport, c’est-à-dire pas de relations sociales, pas de consultations ni d’entente, pas de commandement ni d’obéissance, pas de support mutuel, en un mot pas d’union visible. » Bateman approuva encore. « Eh bien, voici ma difficulté, ajouta Willis : je ne puis comprendre comment deux parties peuvent faire un seul corps visible, si elles ne sont pas visiblement unies ; l’unité implique l’union. — Je ne vois pas cela du tout repartit Bateman ; je ne le vois pas du tout. Non, Willis ; ne vous attendez pas à ce que je vous cède là-dessus ; c’est un de nos principes. Il n’y a qu’une seule Église visible, et c’est pourquoi les Églises d’Angleterre et de Rome en forment toutes deux des parties. »
Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une difficulté, et il vint lui porter secours à sa façon. « Il nous faut poser le cas, dit-il, d’une manière plus définie. Un royaume peut être divisé, il peut être déchiré par des partis, par des dissensions, et cependant être encore un royaume. Telle est, je le comprends, la condition réelle de l’Église, et c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et de Grèce n’en forment qu’une. — Je suppose que vous m’accorderez, répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort, plus l’unité du royaume est menacée ; et si la rébellion triomphe, ou si les partis, dans une guerre civile, s’entendent pour partager entre eux l’autorité et le territoire, alors sur-le-champ, au lieu d’un royaume, vous en avez deux. Il y a quelques années, la Belgique était une partie du royaume des Pays-Bas ; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de ce même royaume ? Or, tel paraît être le cas pour les Églises de Rome et d’Angleterre. — Mais un royaume peut être en état de décadence, répliqua Campbell ; voyez l’Empire Turc en ce moment. L’union entre les parties séparées est si faible, que chaque pacha peut être appelé souverain ; pourtant, c’est un seul royaume. — Donc l’Église, en ce moment, objecta Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution ? — Certainement. — Et elle finira par tomber ? — Sans doute : lorsque la fin arrivera, selon la parole de Notre-Seigneur : « Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Précisément comme dans le cas du peuple élu : le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie. — Eh bien, j’ose l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli avant la fin, d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui entre l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre ? — Elles pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit Campbell. — Vous voulez donc assigner à l’avance quelque chose de défini dont l’accomplissement constituera une séparation réelle. — Ne faites pas cela, Campbell, dit Reding, c’est dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale ; car alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de voir notre chemin. — Non, reprit Willis ; vous seriez certainement dans l’embarras ; mais vous vous retrouveriez, je le sais. Dans ce cas, vous choisiriez un autre ultimatum pour votre marque de schisme. Ce serait, ajouta-t-il avec une certaine émotion, dans le plus profond abîme un abîme plus profond encore. »
Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le ton de la conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent éclater notre hôte, qui, pendant quelque temps, était resté auditeur impatient. « En vérité, Campbell, votre marche est dangereuse, dit-il ; je ne puis vous suivre. Il ne sera jamais bien de dire que l’Église va à sa chute ; non l’Église ne peut faillir. Elle est toujours forte, pure, et parfaite, selon le langage des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de ses abbayes et les autres sanctuaires ; voilà le type de l’Église. — Mon cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous, maintenir l’accomplissement des prophéties faites à l’Église ; mais il nous faut admettre le fait que les branches de l’Église sont divisées, tout en soutenant la doctrine que l’Église doit être une. — Je ne suis pas de votre avis, mon cher ami. Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela. Il n’y a pas plusieurs Églises ; il n’y a en tous lieux qu’une seule Église, et elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes extérieures, les apparences, les manifestations de l’Église qui sont différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme dans le pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais la présence du Christ reste une et la même. « Cette doctrine n’est pas admissible », répondit Campbell ; et il se leva devant le feu, évidemment mal à l’aise. « La nature ne vous a pas créé controversiste, mon cher Bateman », se dit-il à lui-même. « C’est comme je le pensais, reprit Willis ; Bateman, vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de l’Église invisible, et non celle de l’Église visible, que vous soutenez. »
« Les voilà embourbés, pensa Charles ; mais je ferai de mon mieux pour sortir de là ce pauvre Bateman. » « Non, reprit-il ; Bateman veut dire qu’une Église présente dans quelques points particuliers une apparence différente d’une autre Église : mais il ne s’ensuit pas que dans le fait elles n’aient pas aussi un accord visible. Toute différence implique un accord ; les Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture, et vous verrez quelle est sa pensée. Une église est une église partout ; elle est visiblement une et la même, et cependant que de différences il y a d’église à église ! Nos églises sont gothiques, celles du Midi sont grecques. Quelle différence entre une basilique et la cathédrale d’York ! Pourtant elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple juif. Mais on peut discuter pour savoir quel est le meilleur style ; l’un aime la basilique, l’autre appelle ce style païen. — C’est mon opinion, dit Bateman. — Un peu d’exagération, comme de coutume, reprit Campbell. La basilique est belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne peut produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et le dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur comme le bleu firmament. »
Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain la conversation plus légère qu’on venait d’ouvrir. « Je dois l’avouer, dit Willis ; les églises de Rome ne m’impressionnent pas comme les églises gothiques ; je les respecte, elles me pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime l’arcade gothique, sa vue me fait plaisir. — Il y a d’autres raisons de ce sentiment, reprit Campbell ; à Rome, les églises sont incomplètes et malpropres. Rome est une ville de ruines ; les temples chrétiens sont bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en général, délabrés ou près de s’écrouler ; ce sont, passez-moi l’expression, des ruines de ruines. » Campbell était sur un sujet plus facile que celui de l’Anglo-Catholicisme, et, comme personne ne l’interrompait, il continua à son aise : « A Rome, d’énormes et hauts contre-forts remplacent les colonnes, et sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de marbre, ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon. » Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait amener à Rome tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants. « C’est une ville si solitaire, si triste ! continua-t-il ? Qu’y trouve-t-on, en effet ? Un amas de décombres, un terrain inégal, des chaussées droites, enfermées dans de hautes et monotones murailles ; les monuments antiques se perdant au milieu de solitudes immenses ; des palais ternis par le temps, des arbres sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue jusqu’à la cheville, d’épais nuages de poussière et de paille qui vous aveuglent et vous étouffent, un climat très-variable, l’air du soir très-dangereux. Naples est bien un paradis terrestre, mais Rome n’est qu’une ville de foi. Chercher les reliquaires qu’elle contient serait une vraie pénitence, comme cela doit être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des Catholiques pour cette ville ; mais je suis surpris d’y voir des Protestants. — Il y a un charme auprès des limina Apostolorum, dit Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien. — Il y a une raison plus palpable, reprit Campbell ; c’est que cette ville est un rendez-vous universel de toutes les parties du monde. Il n’y a pas de société aussi variée que celle de Rome. Vous allez à un bal ; votre hôte, que vous saluez dans le premier salon, est Français ; vous avancez, vos yeux aperçoivent la petite fille de Masséna en conversation avec Mustapha-Pacha ; bientôt vous vous trouvez assis entre un chargé d’affaires yankee et un colonel russe ; et en face de vous un Anglais se fait remarquer par son excentricité. »
Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup d’œil à Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite à Bateman. Il était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient être surpris par la nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort mécontent depuis qu’il avait parlé, c’est-à-dire depuis environ un quart d’heure, n’était pas d’humeur à faire des instances pour les retenir, non plus que Reding ; il se trouva donc bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant quelques instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût. A la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler, et elles prirent la forme suivante : « C’est dommage, c’est dommage, se dit-il ; Campbell est un homme très-habile, bien plus habile que moi ; c’est même un homme instruit ; mais il n’a pas de tact. C’est déplorable ; l’arrivée de Reding a été un malheur ; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner à notre avantage ; mais employer les arguments dont il s’est servi ! Comment pouvait-il espérer de le convaincre ? Il nous a rendus simplement la risée des autres… Comment s’est-il tiré d’affaire ? Il a dit que les Rubriques ne lient pas. Qui jamais entendit pareil langage, au moins de la part d’un Anglo-Catholique ? Comment prétendre être bon Catholique avec de telles idées ? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien tout d’un coup ; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle fâcheuse impression cela doit avoir faite sur Willis ! Je m’en suis bien aperçu ; il avait de la peine à contenir un sourire ; mais Campbell n’a aucun tact. Il va, il va son chemin, jetant ses pensées, qui sont très-subtiles, très-originales, certainement, mais il ne tient jamais compte de la société présente. Et puis, il est si positif, si tranchant ; c’est très-désagréable, je ne sais parfois comment je puis supporter tout cela. Oh ! voici une cruelle affaire, l’effet doit en être désastreux. Pauvre Willis ! je suis certain que nous ne l’avons pas fait avancer d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait de moi… Qu’a-t-il dit ensuite ? Il y avait quelque autre chose, je le sais. Ah ! je me souviens. L’Église Catholique est en ruines, elle est brisée en morceaux !… Quel paradoxe ! qui le croira, si ce n’est lui ? J’avoue que je suis si vexé, que je ne sais que faire. » Il se leva brusquement et se mit à se promener en long et en large. « Et tout cela, parce que les évêques n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les Rubriques, dès lors toute controverse serait finie… Mais je croyais qu’il y avait encore autre chose. Eh ! oui, il a dit qu’il n’était pas nécessaire de jeûner ! Mais les étudiants de Cambridge sont toujours singuliers, ils ont toujours quelque caprice. Il aurait dû venir à Oxford ; nous en aurions fait un homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons principes ; mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les conséquences à l’extrême. »
Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par son clerc, qui venait lui dire que John Tims avait juré que sa femme ne ferait pas ses relevailles à l’église devant l’assemblée, et qu’il était presque décidé à faire baptiser son enfant par les Méthodistes. Cet incident donna une nouvelle direction aux pensées de Bateman.
CHAPITRE XIX. De quelques pratiques religieuses.
L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en mars, les pluies furent si abondantes et les vents si forts que Bateman ne vit guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé, pourtant, à ses projets sur ce dernier, mais le difficile pour lui était de trouver le meilleur moyen de les faire réussir. Quant à Campbell, il était résolu à l’exclure de toute participation à son œuvre ; il hésitait, au contraire, à l’égard de Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et en le faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être à lui donner une direction anglicane. En conséquence, il lui fit part de sa sollicitude pour ramener Willis à « l’Église de son baptême ». Charles lui conseilla de laisser les choses en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir à éloigner de Rome le jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme. Cet avis ne découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du carême. Il voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein, il avait lu avec soin les ouvrages les plus populaires contre l’Église de Rome. Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida à diriger son attaque sur quelques-uns des « maux pratiques », d’après lui, « de l’Église Romaine », comme étant plus faciles à prouver que des points de doctrine ou d’histoire ; matières d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être plus versé que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si Willis avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent, c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux du résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami n’avait pas une idée très-claire du nombre des principes qui lui étaient communs avec l’Église de Rome, ni du point où il devait s’arrêter dans les différents détails du Symbole du pape Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus sûr de borner son attaque à des matières de pratique.
« Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je vous ai servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense. Nous ferons gras, nous autres ; mais ne pensez pas que nous ne jeûnions à certains jours. Je ne suis nullement de l’avis de Campbell ; toutefois nous ne jeûnons pas le dimanche. Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux premiers siècles. » Willis répondit qu’il ignorait les usages de la primitive Église : « mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet que les matières de discipline peuvent être modifiées par l’autorité compétente. — Sans doute, repartit Bateman, pourvu que tout soit d’accord avec le texte inspiré de l’Écriture » ; et il s’arrêta, dévoré du désir d’aborder quelque grand sujet, si c’était possible. Ne sachant comment s’y prendre, il vit qu’il devait se jeter in medias res, et il ajouta : « Tout ce qu’on trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je présume, avec le texte inspiré. — Vous voulez parler, je suppose, dit Willis innocemment, des antependia, des dorsals, des autels de pierre, des chapes et des mitres ; sans doute, ces choses ne se trouvent pas dans l’Écriture. — C’est vrai, dit Bateman ; mais quoiqu’elles ne se trouvent pas dans l’Écriture, ces choses ne sont pas en contradiction avec la Bible. Elles sont toutes très-légitimes ; mais le culte des Saints, spécialement celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques, les prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences et les Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe avec l’Écriture. — Mon cher Bateman, repartit Willis, vous paraissez vivre dans une atmosphère de controverse ; c’est comme à Oxford, il y avait toujours chez vous quelque argument sur le tapis. La religion nous est octroyée pour jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de dispute. Donnez-moi une autre tranche de ce gigot. — Oui, Bateman, ajouta Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis le mérite, car je crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui. N’avez-vous pas été à pied à Seaton ? Une route de quatorze milles, et un terrain accidenté. En certains endroits, le chemin doit être encore boueux. — C’est vrai, dit Bateman. Prenez un verre de ce vin, Willis ; il est bon ; c’est du madère que j’ai reçu d’une de mes tantes. — Willis nous fait honte, reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de notre chambre jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un pèlerinage à la sienne. — Je n’attaque pas notre ami, répondit Bateman ; il s’agissait seulement d’un point sur lequel je le croyais d’accord avec moi ; savoir, qu’il y a bien des corruptions de culte dans les églises du continent. » Voyant que son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer ce qui est corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse s’arrêta encore ; Willis ne paraissait pas d’humeur à la poursuivre, peut-être aussi était-il trop fatigué. Ils mangèrent donc et ils burent, se contentant d’assaisonner le repas de quelques lieux communs, jusqu’à ce que la nappe fût levée. Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois amis se placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre eux au moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément les deux qui, se posant en mutuels adversaires, allaient se battre dans la prochaine controverse. L’un avait fait une longue course ; l’autre avait eu deux services entiers, un baptême et un enterrement. L’armistice dura un grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps à une causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce répit pour combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin prêt pour l’assaut, il l’ouvrit selon les règles.
« Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de la sorte ; je suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent vous a scandalisé. » L’attaque était presque grossière : Willis répondit que s’il eût été protestant, il aurait été facilement choqué ; mais il était catholique ; et un soupir presque imperceptible s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs, s’il avait été tenté de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il appartenait à une Église qui ne peut errer dans aucune matière importante. Il ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour apprendre. « J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que nous devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi est le moyen de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel nous ayons à l’exercer. La foi marche contre la vue : donc, à moins qu’il n’y ait des choses qui vous heurtent, il n’y a rien contre quoi vous ayez à marcher. » Bateman cria au paradoxe. « S’il en est ainsi, répliqua-t-il, pourquoi ne pas nous faire Mahométans ? Nous aurions alors assez de matières pour exercer notre foi. »
— Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami, homme honorable, est accusé de vol, et que les apparences lui sont contraires ; admettriez-vous de prime abord l’accusation ? Ce serait une belle épreuve pour votre foi en lui ; et si par la suite il était en mesure de montrer son innocence, je ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans le cas où vous auriez attendu son explication pour prendre son parti ; la connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait pas de le suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant foi en elle, quoi que je puisse voir qui me surprenne, ce n’est qu’une épreuve pour ma foi. — C’est vrai, dit Charles ; mais la foi doit avoir un fondement ; nous ne pouvons pas croire sans raison ; et la question est de savoir si certains actes de l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un jugement en sa faveur, ou contre elle. — Un catholique, comme je l’étais sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs de crédibilité, car il croit ; mais pour celui qui ne l’est pas, un protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura probablement des idées fausses touchant le culte catholique. Il peut facilement arriver qu’il ne le comprenne pas. — Cependant il y a des gens qui ont autrefois été convertis par la seule vue de ce culte, objecta Reding. — Certainement, répondit Willis ; Dieu opère de mille manières. Dans le culte catholique, il y a bien des choses capables de frapper un protestant, mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser ; par exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait notre ami.
— Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman ; cela est évident ; il est impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains à la Sainte Vierge ne porte pas atteinte à la suprême adoration due au Créateur seul. — Voilà précisément un exemple de ce que je disais, répondit Willis, vous jugez a priori ; vous ne connaissez pas la chose par expérience, mais vous dites : « Cela doit être, il ne peut en être autrement. » Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses conclusions ; mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas à des idées spéculatives, sent la vérité du contraire. — Il est des choses, repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des axiomes qu’elles dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage journalier est très-propre à cacher au peuple le mal réel de certaines pratiques. — Étrange aveuglement que le vôtre ! répliqua Willis ; vous ne voyez pas que cet argument est celui-là même que les différentes sectes emploient contre vous autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine de l’Expiation doit nous conduire à considérer le Père, non comme un Dieu d’amour, mais seulement comme un Dieu de vengeance ; et il appelle immoral le dogme de l’éternité des peines. De même le Wesleyen ou le Baptiste déclare qu’il est absurde de supposer qu’un homme puisse admettre la doctrine de la régénération baptismale et être en même temps un homme spirituel, et il dit que cette doctrine doit avoir un effet engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance dans l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple. Beaucoup d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans, sont aussi incapables de se faire une idée exacte de votre position que vous l’êtes, vous, de vous représenter la leur. Ils ne peuvent s’expliquer comment vous êtes assez illogiques que de ne pas marcher en avant ou reculer. Bien plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que vous le manifestez, est impossible ; ils ne croient pas à sa réalité. Quant à moi, je puis déplorer votre état ; je puis croire que vous êtes illogiques, et quelque chose de pis ; mais je sais que c’est un état qui existe. De même donc que j’admets qu’une personne peut reconnaître une Église Catholique, sans croire cependant que cette Église est celle de Rome ; de même, je vous demande, sous forme d’argumentum ad hominem, si vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte Vierge comme la première des créatures, sans porter atteinte à l’honneur dû à Dieu. Tout au plus, devriez-vous nous appeler illogiques ; mais vous ne devriez pas nier que nous faisons ce que nous vous affirmons. — J’établis une distinction, repartit Bateman : il est bien possible, je vous l’accorde, qu’un Catholique instruit mette une différence entre la dévotion à la Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu ; mais je soutiens seulement que la multitude ne fera pas cette différence. — Je sais que c’est votre pensée, répondit Willis ; et cependant, je le répète, vous parlez, non d’après l’expérience, mais sur une raison a priori. Vous ne dites pas : « Cela est ainsi », mais, « Cela doit être ainsi. »
Il y eut un moment de silence ; puis Bateman reprit la parole. « Vous nous donnerez peut-être quelque peine, dit-il en riant, mais nous sommes résolus de vous ramener à nous, mon bon Willis. Or, je vous le demande, à vous qui aimez la vérité : vient-elle du ciel cette Église qui enseigne des mensonges ? — Il nous faut définir les mots vérité et mensonge, répondit Willis en riant aussi. Mais cette définition nous étant à tous deux connue, je n’ai pas de peine à déclarer comme proposition évidente qu’une Église qui enseigne des mensonges ne vient pas du ciel. — Naturellement, vous ne pouvez nier la proposition, reprit Bateman ; eh bien, donc, n’est-il pas certain qu’à Rome même il y a des reliques que rejettent aujourd’hui tous les hommes instruits, et lesquelles cependant sont encore vénérées comme reliques ? Par exemple, Campbell m’a dit que les têtes réputées de saint Pierre et de saint Paul, dans une des grandes basiliques de Rome, ne sont pas certainement celles des apôtres, puisque la tête de saint Paul fut trouvée avec son corps, après l’incendie qui, il y a quelques années, dévora son église. — Je ne connais pas ce cas particulier, mon cher ami ; mais vous posez une vaste question, qui ne peut être résolue en quelques mots. Si je devais parler, voici comment j’établirais ma thèse. Je commencerais par cette proposition, que l’existence des reliques n’est pas invraisemblable ; m’accordez-vous ce point ? — Je n’accorde rien ; continuez. — Eh bien, il y a un grand nombre de reliques païennes que vous admettez. Qu’est-ce que Pompéi et tout ce qu’on y trouve, sinon un immense reliquaire païen ? Pourquoi n’y aurait-il pas, à Rome et ailleurs, des reliques chrétiennes, comme il y en a de païennes ? — C’est juste. — Bien ; et les reliques peuvent avoir un caractère d’authenticité. On voit encore de nos jours le tombeau des Scipion, sur lequel se lisent les noms de ces grands hommes. Supposez qu’on y eût trouvé des cendres, n’admettriez-vous pas que ce sont les cendres d’un Scipion ? — A la question ! Plus vite. — Saint Pierre, continua Willis, parle de David « dont le tombeau est au milieu de vous jusqu’à ce jour ». Il n’y a donc rien d’étonnant qu’une relique sacrée soit conservée onze siècles et reconnue pour être telle, lorsqu’une nation se fait un devoir de la garder. — Vous battez les buissons, s’écria Bateman avec impatience ; allez plus vite. — Laissez-moi suivre ma route ; donc, il n’y a rien d’invraisemblable, en considérant que les chrétiens ont toujours traité avec soin les monuments des choses sacrées… — Vous ne l’avez pas prouvé, repartit Bateman, qui craignait une manœuvre cachée sous ces paroles. — Eh bien, reprit Willis, vous n’en doutez pas, je suppose, au moins depuis le quatrième siècle, alors que sainte Hélène apporta de la Terre Sainte les monuments de la Passion de Notre-Seigneur et les enferma à Rome dans la basilique, qui, pour ce motif, fut appelée Santa-Croce. Quant aux temps antérieurs à l’époque de la persécution, les chrétiens eurent naturellement peu d’occasions de montrer une dévotion semblable, et les souvenirs historiques y sont moins nombreux ; toutefois, l’existence de ce respect est aussi sûre et aussi certaine qu’aucun fait de l’histoire. On ramassa les os de saint Polycarpe, disciple de saint Jean, après qu’il eut été brûlé, comme on avait fait de ceux de saint Ignace avant lui, après son exposition aux bêtes ; et l’on en fit autant des os et du sang de tous les martyrs. Personne ne doute de ce fait ; je n’ai jamais rencontré de dissidence sur ce point. De même encore, les disciples prirent le corps de saint Jean-Baptiste (et il serait bien étrange qu’ils ne l’eussent pas fait), et ils l’ensevelirent « dans le tombeau », selon l’expression de saint Marc, qui en parle comme d’une chose connue. Or, pourquoi n’aurait-on pas de la même manière, et même à plus forte raison, pris soin des corps de saint Pierre et de saint Paul, quand ce n’eût été que pour les ensevelir avec décence ? Mais si l’on a pris soin de ces corps au moment de leur martyre, est-il étonnant qu’on les ait ensuite conservés ? — Mais ils ne peuvent se trouver en deux endroits à la fois, objecta Bateman. — Écoutez-moi, mon ami : s’il existe une tradition que dans un certain lieu se trouve une relique d’un apôtre, de prime abord il y a une probabilité qu’elle est là ; la présomption est en sa faveur. Pouvez-vous le nier ? Eh bien, si l’on dit que la même relique se trouve en deux endroits, alors l’une ou l’autre des deux traditions est fausse, et prima facie leur valeur respective en est affaiblie. Cela, je l’admets, mais je me garderai bien de rejeter ces deux traditions à la fois ; chacune d’elles a encore sa valeur, quoique individuellement diminuée. Or, supposez qu’il existe des circonstances qui confirment l’une, l’autre s’en trouve d’autant plus affaiblie, et à la fin la probabilité de sa vérité peut disparaître ; et quand, un long temps s’étant écoulé, les témoignages lui restent toujours contraires, alors cette tradition est complétement abandonnée. Mais tout cela est l’œuvre du temps. D’ailleurs ce n’est pas plus une objection contre la doctrine et la pratique de la vénération des reliques d’entendre dire qu’un corps se trouve dans deux endroits, que ce n’est une accusation contre l’histoire profane de voir, à propos de Charles Ier, certains historiens nous soutenir qu’il fut enseveli à Windsor, et d’autres à Westminster ; problème qui a été résolu dans ces derniers temps[67] ; c’est une question de témoignage, et elle doit être traitée comme telle. — Mais si la tête de saint Paul a été trouvée sous l’église qui porte son nom, repartit Bateman, il est assez clair qu’elle n’a pas été conservée dans l’autre basilique. — C’est vrai ; mais les questions graves de ce genre ne peuvent se décider en un instant. Quant à moi, j’ignore les circonstances de ce fait, et je ne prends que votre relation. Il faut donc prouver que c’est la tête de saint Paul qu’on a trouvée avec son corps ; car, puisqu’il fut décapité, la tête et le corps ne sauraient être joints ensemble. Voilà une question ; et combien d’autres surgiraient ! Il n’est pas facile d’établir une question d’histoire. On voit tous les jours revivre des controverses de ce genre qui semblaient résolues. C’est très-bien pour des historiens profanes de renoncer tout d’un coup à une tradition ou à un témoignage, et pour une génération de s’en moquer ; mais l’Église ne peut faire ainsi. Elle a une responsabilité religieuse, et elle doit procéder lentement. Supposez qu’il arrive que les têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran sont, après tout, celles des Apôtres, et que l’Église les ait rejetées ; est-ce admissible ? On voit tous les jours revivre des questions historiques, disais-je. Walpole ne prouva-t-il pas admirablement que les deux petits princes assistaient à la procession du couronnement du roi Richard ? Cependant, il y a quelques années, deux squelettes d’enfants furent trouvés dans la Tour à la place même où l’on disait que les enfants d’Édouard avaient été assassinés et enterrés par le duc de Gloucester. Je parle de mémoire, mais le fait général que je cite est incontestable. Ussher, Pearson et Voss prouvèrent que les petites Épîtres de saint Ignace étaient authentiques ; et aujourd’hui, après un laps de deux siècles, la question est encore débattue d’une manière assez plausible. »
Il y eut un nouveau silence, pendant lequel Bateman réfléchit à ses faits et à ses arguments ; mais rien ne se présentait pour l’heure. Willis continua : « Vous devez remarquer aussi que les reliques comme celles que vous avez mentionnées sont ordinairement sous la garde de corps religieux. Or, naturellement, ceux-ci sont jaloux de toutes les tentatives faites pour prouver qu’elles sont fausses, et, dans un esprit de corps bien pardonnable, ils les défendent de toute leur puissance et soulèvent des obstacles contre toute décision opposée. C’est ainsi que votre société défend, à très-juste titre, la réputation de sa fondatrice, la reine Boadicée. Si un jugement était porté contre elle par tous les tribunaux du pays, votre brave et loyal président l’abandonnerait-il ? Non. Un pareil fait briserait son cœur magnanime, et comme un preux chevalier il voudrait mourir au service de sa dame. Donc, et d’après le devoir religieux et d’après le sentiment humain, c’est une chose très-difficile de faire désavouer une relique reconnue. — Eh bien, reprit notre hôte, d’après mon pauvre jugement, il me semble que c’est une honte de conserver, par exemple, des inscriptions que tout le monde sait être fausses. — Mon cher Bateman, répliqua Willis, vous tournez dans un cercle vicieux ; tout le monde ne sait pas cela ; c’est un point qui est en voie d’être établi, mais qui ne l’est pas encore. Vous pouvez dire que des individus l’ont établi, ou qu’il peut être établi, mais, je le répète, il ne l’est pas encore. Des cas semblables arrivent fréquemment en matières civiles, sans que pour cela personne parle mal des individus ou des corps existants. Jusque dans ces dernières années, le Monument de Londres[68] portait une inscription attestant que cette ville avait été brûlée par nous, pauvres Papistes. Déjà, il y a un siècle, Pope, le poëte, appelait la colonne « un grand matamore » qui « relève sa tête pour mentir » ; et cependant l’inscription n’a été enlevée que depuis peu de temps. Ce fut, je crois, à l’époque de la restauration du Monument. L’occasion était favorable pour faire disparaître une calomnie sur laquelle jusqu’alors on ne s’était pas prononcé définitivement, et sur laquelle on ne se prononça pas, non plus, par égard primâ facie pour l’autorité de la relation contemporaine de la calamité que la colonne rappelait. Il n’y a jamais un point fixe du temps où l’on puisse dire : Maintenant la tradition est prouvée fausse. Lorsqu’une croyance reçue a été ostensiblement exposée, la question reste dormante jusqu’à ce que l’on trouve de nouvelles preuves. Si aucune ne se produit, une cause accidentelle, comme la restauration d’un monument, la fait à la fin disparaître. »
« Nous sommes un peu sortis du sujet », pensa Bateman ; et il s’agitait sur sa chaise tâchant de rattraper le fil de son raisonnement. Reding fit une objection. Il dit que personne ne connaissait l’inscription du Monument, ni ne s’en inquiétait, tandis que l’on rendait un culte religieux aux deux têtes qui se trouvent à Saint-Jean de Latran. « C’est cela, s’écria notre hôte, c’est précisément ce que j’allais dire. — Eh bien, répondit Willis, quant à ce cas particulier, rappelez-vous que j’accepte votre relation, puisque j’ignore le fait. Mais considérons l’étendue de cette erreur. On ne doute nulle part qu’au moins ce ne soient des têtes de martyrs. La seule et l’unique question est donc celle-ci : Sont-elles les véritables têtes des Apôtres ? Depuis un temps immémorial elles ont été conservées sur ou sous l’autel comme les têtes de saints ou de martyrs ; et il suffit d’une légère connaissance des antiquités chrétiennes pour être parfaitement certain qu’elles sont réellement de saintes reliques, lors même qu’elles seraient inconnues. La seule erreur, donc, est que les Catholiques ont vénéré, sous un faux nom, ce qui, après tout, était digne de vénération. Peut-être en ont-ils attendu des miracles, confiance bien légitime ; peut-être encore ont-ils été les témoins de ces miracles, et cette hypothèse est bien naturelle, vu que, quoiqu’on se trompât sur leur vrai nom, ces reliques étaient néanmoins des reliques de saints ; mais enfin tout cela n’est certainement pas une si grande affaire. — Vous avez avancé gratuitement trois propositions, répliqua Bateman : 1o qu’on n’a placé sous les autels que des reliques de saints ; 2o que ces reliques ont toujours été là ; 3o… Je sais qu’il y avait un troisième point ; voyons… — C’est très-vrai, repartit Willis en l’interrompant, et je vous aiderai encore pour quelques autres. J’ai avancé qu’il y a dans le monde des Chrétiens appelés Catholiques ; de plus, qu’ils pensent que c’est bien de vénérer les reliques ; mais, mon cher Bateman, ces propositions étaient les principes et non le sujet de notre discussion, et si l’on devait les démontrer, il faudrait une controverse particulière ; je pense, toutefois, que nous avons assez de controverse pour aujourd’hui. — Oui, Bateman, reprit Charles ; il se fait tard. Je dois songer à mon retour. Donnez-nous du thé, et laissez-nous partir. — Partir ? s’écria Bateman ; mais nous venons à peine de dîner, et nous n’avons encore rien fait jusqu’à présent. J’avais beaucoup de choses à dire. » Il sonna cependant pour le thé, et la table fut dégarnie.
CHAPITRE XX. Un beau mouvement d’enthousiasme inattendu et communicatif.
La conversation se ralentit. Bateman était encore affairé avec sa mémoire, et il devenait, aussi, impatient. Le temps s’écoulait, et aucun coup n’avait été frappé. Willis, de son côté, commençait à bâiller, et Charles paraissait désireux d’en finir. « Ces Papistes, se disait Bateman à part lui, établissent leurs propositions d’une manière fort plausible, mais de très-mauvaise foi certainement ; on doit être à la hauteur de leurs ruses. J’ose le dire, si la vérité était connue, on saurait que Willis a pris des leçons ; il paraît si grave ; je suis convaincu qu’il tient en réserve bien des choses, et qu’il se joue de mon ignorance. Qui sait ? Peut-être est-ce un jésuite déguisé… » Cette pensée était terrible, et elle arrêta pendant quelques secondes le cours de ses réflexions. « Si je pouvais savoir ce qu’il pense réellement ! Il est si difficile de les déchiffrer ! Ils ne disent rien de ce qui se passe chez eux, et ils sont sous l’obéissance. On ne sait quand il faut les croire. Je soupçonne qu’il a été cruellement désappointé par le Romanisme ; il est si maigre… Mais naturellement il ne l’avouera pas. Un tel aveu blesse l’amour-propre, et il veut être conséquent. Il ne veut pas qu’on se moque de lui, il tire donc le meilleur parti des choses. Je voudrais savoir comment il faut le traiter. J’ai eu tort d’inviter Reding ; évidemment Willis ne peut être expansif devant un tiers. Il ressemble au renard qui a perdu sa queue. J’ai manqué de tact en cela, je le vois maintenant. Chose très-importante que d’avoir du tact ! Ceci en demande beaucoup. J’avais tant de choses à lui dire sur les indulgences, et sur la rareté des communions ! Je pense que je dois lui parler de la messe. » Ainsi se tourmentait notre hôte intérieurement, tout en faisant le thé. Il tenta enfin son dernier assaut.
« Eh bien, Willis, dit-il, nous vous ramènerons parmi nous à la Noël prochaine. Je ne puis vous accorder un plus long terme ; je suis certain de mon fait ; cela demande du temps, cela ira avec lenteur, mais c’est sûr. Quelle joie alors ! je ne sais pas ce qui vous arrête. Vous ne faites rien à cette heure ; vous êtes relégué dans un coin ; vous dissipez votre existence. Qu’est-ce qui vous retient ? » Willis, prenant un air étrange, répondit simplement : « Ce qui me retient ? La grâce. » Bateman fut ébahi de cette réponse, mais il se remit bientôt : « Me préserve le ciel, reprit-il, de traiter ces choses à la légère, ou de m’occuper de vous indûment ! Je sais, mon cher ami, que vous êtes un jeune homme sérieux ; mais, dites-moi, je vous prie, avec quelles raisons vous justifiez la messe telle qu’on la célèbre sur le continent. Comment peut-on l’appeler un « culte raisonnable », alors que tous les prêtres conspirent pour la marmotter au galop, comme s’il ne leur importait absolument pas qu’on y assistât, ou qu’on en comprît le sens ? Parlez, mon brave, parlez, ajouta-t-il en le frappant doucement sur l’épaule. — Ce sont des questions difficiles, répondit Willis ; dois-je m’expliquer ? Des questions très-difficiles, répéta-t-il d’un ton plus animé et s’échauffant à mesure qu’il parlait ; je veux dire qu’on les considère très-diversement. Il est difficile de faire passer dans l’esprit d’une personne l’idée d’une autre. L’idée du culte, dans l’Église Catholique, est différente de celle que vous en avez dans votre Église ; car, en vérité, les religions sont différentes. Ne vous y trompez pas, mon cher Bateman, continua-t-il avec douceur, notre religion n’est pas la vôtre un peu plus ou un peu trop développée, comme il vous plaît de le dire. Non, elles diffèrent dans l’espèce et non pas dans la valeur. La religion Romaine est une religion, l’Anglo-Catholicisme en est une autre. Et quand le temps viendra (et il viendra) pour vous, étranger comme vous êtes aujourd’hui, de vous soumettre au joug aimable du Christ, alors, mon cher ami, ce sera la foi qui vous rendra capable de supporter les manières et les usages des Catholiques, lesquels sans cela pourraient vous surprendre. Autrement, vos habitudes dès longtemps contractées, les rapports de certains actes extérieurs avec les vrais actes intérieurs de dévotion pourraient vous embarrasser, lorsque vous auriez à vous conformer à d’autres habitudes et à vous créer d’autres associations d’idées. Mais cette foi dont je parle, le grand bienfait de Dieu, vous rendra capable alors de vous surmonter vous-même, de soumettre votre jugement, votre volonté, votre raison, vos affections, vos goûts et vos penchants aux règles et aux usages de l’Église. Ah ! pourquoi faut-il que la foi soit nécessaire en une telle matière, et que ce qui est si naturel et si évident quand on est catholique ait besoin d’une explication ! Quant à moi, je vous le déclare », et il joignit ses mains sur ses genoux, et, le regard fixe, comme s’il se fût parlé à lui-même, il dit : « Quant à moi, rien ne me paraît si consolant, si touchant, si saisissant, si capable de subjuguer l’âme entière que la messe telle qu’on la célèbre parmi nous. Je pourrais y assister toute une longue vie, sans éprouver jamais de fatigue. La messe, elle n’est pas une simple forme de paroles ; c’est une grande action, la plus grande action qui puisse être accomplie sur la terre. C’est, non une pure invocation, mais, si j’ose employer le mot, l’évocation même de l’Éternel. Il descend sur l’autel en chair et en sang, Celui devant qui les anges s’inclinent et les démons tremblent. C’est ce majestueux événement qui est la fin et l’explication de toutes les parties de la solennité. Des paroles sont nécessaires, non comme fin, mais comme moyen ; ce ne sont pas de simples supplications au trône de la grâce, ce sont les instruments de ce qui est beaucoup plus haut, de la consécration, du sacrifice. Comme si elles étaient impatientes d’accomplir leur mission, elles se hâtent. Elles se suivent rapidement ; car toutes sont des parties d’une action intégrale. Rapidement elles vont ; car elles sont les paroles terribles du sacrifice, elles sont une œuvre trop grande pour s’y appesantir ; selon ce qui fut dit au commencement : « Ce que vous faites, faites-le rapidement. » Rapidement elles passent ; car le Seigneur Jésus va avec elles, comme il passa sur le lac aux jours de sa vie terrestre, appelant vite d’abord l’un, puis l’autre. Rapidement elles passent, parce que tel l’éclair brille d’un bout à l’autre du ciel, telle est la venue du Fils de l’Homme. Rapidement elles passent ; car elles sont comme les paroles de Moïse, lorsque le Seigneur descendit dans la nue, appelant le nom du Seigneur quand il passait : « Le Seigneur, le Seigneur Dieu, miséricordieux et aimable, patient et riche en bonté et en vérité. » Et comme Moïse sur la montagne, nous aussi « nous nous hâtons, nous inclinons nos têtes, et nous adorons ». Et de même encore, tous rangés autour de l’autel, chacun à sa place, nous tenons nos yeux fixés sur le grand avénement, « attendant l’agitation de l’eau » ; chacun à sa place, avec son cœur, ses besoins, ses pensées, son intention, ses prières ; chacun à sa place, attentif à l’action qui s’opère, attentif à ses progrès, s’unissant à sa consommation. C’est ainsi que, du commencement à la fin, suivant sans peine et d’un cœur plein d’espoir des prières magnifiques et suaves, nous formons comme un concert de divers instruments qui concourent à une douce harmonie, dont le prêtre de Dieu est l’âme et le soutien. Là se trouvent des petits enfants et des vieillards ; des laboureurs au cœur simple et des lévites du sanctuaire ; des prêtres qui se préparent pour cet auguste sacrifice, et d’autres faisant leurs actions de grâces ; là sont des vierges pures et des hommes pénitents. Mais de toutes ces âmes s’élève une seule hymne eucharistique, dont la grande action est la mesure et l’essor. Et vous me demandez, mon cher Bateman, ajouta-t-il en se tournant vers lui, si un tel culte n’est pas de pure forme et déraisonnable ! Il est merveilleux, ce culte ! s’écria-t-il en se levant, prodigieusement merveilleux !!! Quand donc ce cher et bon peuple sera-t-il éclairé ? O Sapientia, fortiter suaviterque disponens omnia, o Adonaï, o Clavis David et Exspectatio gentium, veni ad salvandum nos, Domine Deus noster. »
Il n’y avait plus à se tromper sur Willis. Bateman était immobile, et presque effrayé de cet élan d’enthousiasme auquel il était loin de s’attendre. « Eh bien, mon ami, dit-il, ce n’est donc pas vrai, alors, ce qu’on nous a rapporté sur vos hésitations dans votre attachement à l’Église de Rome ? Je vous en prie, excusez-moi. Pour rien au monde, je ne vous aurais tourmenté, si j’avais connu la vérité. — La figure de Willis était encore animée, et il paraissait aussi jeune et aussi radieux qu’il l’était deux années auparavant. Il n’y avait rien de dur dans sa vivacité ; un sourire, de la joie presque, était sur son visage. On eût dit toutefois qu’il était honteux de son propre enthousiasme ; mais cela n’ôtait rien à la sincérité évidente de ses paroles. Il prit les deux mains de Bateman avant que celui-ci s’en aperçût, le souleva de son siége, et, approchant sa bouche de son oreille, il lui dit à voix basse : « Plût à Dieu que non-seulement vous, mais tous ceux qui m’entendent en ce jour fussiez tout à fait tels que je suis, à la réserve de ces chaînes ! » Puis rappelant à son hôte que leur controverse s’était prolongée fort tard, et lui souhaitant une bonne nuit, il sortit avec Charles.
Quand la porte fut fermée, Bateman resta quelques minutes le dos tourné vers le feu, et il se laissa aller au cours de ses pensées. « En vérité, s’écria-t-il, Willis est tout à fait un homme ; il m’a presque touché moi-même. Quels moyens ont ces gens-là en leur pouvoir ! Je l’avoue, son contact a fait battre mon cœur : que l’enthousiasme est contagieux ! Tout autre que moi aurait été ébranlé. C’est vraiment un excellent garçon ; quel dommage que nous ne l’ayons pas gagné ! c’est précisément l’homme qu’il nous faudrait. Il aurait fait un Anglican admirable ; il aurait converti la moitié des dissidents de ce pays. Eh bien, nous les aurons un jour ; il ne faut pas perdre patience. Mais cette idée de parler de me convertir ! « complétement », selon sa parole ! A propos, que voulait-il dire par ces mots « à la réserve de ces chaînes » ? Il s’assit, réfléchissant sur cette difficulté. D’abord il fut porté à croire qu’après tout son ami pourrait bien avoir quelque crainte sur sa position ; puis il pensa que peut-être il avait un cilice ou une chaînette sur le corps. Il finit par conclure que Willis n’avait voulu rien dire du tout, et qu’il n’avait fait que terminer la citation du texte[69].
Après avoir passé quelque temps dans cet état, il jeta les yeux sur la théière, se versa une dernière tasse de thé et mangea un morceau de rôtie. Il retira ensuite le charbon du feu, éteignit une des bougies, et, s’emparant de l’autre, il quitta le salon et se précipita, comme un vélocipède, au haut du rude escalier tournant qui conduisait à sa chambre.
Cependant Willis et Charles s’avançaient vers leurs demeures respectives. Pendant quelque temps ils parcoururent en silence le même sentier. Charles avait été beaucoup plus ému que Bateman, ou, pour mieux dire, il avait été touché de l’enthousiasme de son ami. Il avait toutefois gardé en lui ses impressions, éprouvant de la difficulté à exprimer ses sentiments, et craignant d’être emporté hors des bornes. Quand ils furent sur le point de se séparer, Willis lui dit avec douceur : « Vous irez bientôt à Oxford, mon très-cher Reding ; oh ! si vous étiez un des nôtres ! Vous avez cela en vous. J’ai souvent pensé à vous pendant la messe. Notre vénéré pasteur a célébré l’auguste sacrifice à votre intention. Oh ! mon cher ami, ne rejetez pas la grâce ; écoutez sa voix. Vous avez reçu des bienfaits que d’autres n’ont pas eus. Ce qui vous manque, c’est la foi. Je pense que vous avez assez de preuves pour être converti. Mais la foi est un don ; priez pour obtenir ce grand bienfait, sans lequel vous ne pouvez vous unir à l’Église, sans lequel… » Et il s’arrêta, « vous ne pouvez marcher droit quand vous appartiendrez à notre communion. Et maintenant, adieu ; hélas ! nos sentiers se divisent. Tout est facile à celui qui croit : que Dieu vous accorde ce don de la foi, comme il me l’a accordé à moi-même ! Adieu encore ; qui sait quand et où je vous reverrai ! Fasse le Seigneur que cela soit dans le sein de la Jérusalem véritable, de la reine des élus, de la sainte Église Romaine, de notre mère à tous ! » Il attira Charles vers lui, l’embrassa, et il était déjà loin avant que celui-ci eût pu trouver une parole.
Charles pourtant n’aurait point parlé, quand même il l’aurait pu, tant son émotion était forte ! Il s’éloigna d’un pas rapide, abattant avec sa canne les ronces et les petites branches que le pâle crépuscule lui montrait dans son chemin. On eût dit que le baiser de son ami avait fait couler dans son âme l’enthousiasme de ses paroles. Il se sentait possédé, sans savoir comment, par un pouvoir supérieur et surnaturel qui semblait le rendre capable de transporter les montagnes et de marcher à travers l’Océan. Avec l’hiver autour de lui, il éprouvait dans tout son être comme un parfum de printemps, alors que tout est nouveau et radieux. Il voyait qu’il avait trouvé ce qu’il n’avait vraiment jamais cherché, parce qu’il n’en avait pas même soupçonné l’existence, l’objet toutefois dont il avait toujours éprouvé le besoin : une âme sympathique à la sienne. Il sentait qu’il n’était plus seul en ce monde, quoiqu’il perdît cette âme vraiment sœur de son âme au moment même qu’il l’avait trouvée. « Est-ce là, se demanda-t-il, la communion des Saints ? Hélas ! comment cela se pourrait-il, étant, moi, dans une communion et Willis dans une autre ? O puissante Mère ! » Ces mots s’échappèrent de ses lèvres, et il précipita davantage sa marche, escaladant les montées rudes et courant dans les vallées qui le séparaient encore de Boughton. « O puissante Mère ! » répéta-t-il sans trop avoir conscience de ses paroles. « O puissante Mère ! je viens, ô puissante Mère ! je viens ; mais je suis loin de la demeure. Épargnez-moi un peu ; je viens aussi vite que je puis, mais mon pied est lourd ; je ne suis pas comme d’autres, ô puissante Mère ! » Cependant il avait marché deux milles dans cet état d’excitation physique et mentale, et naturellement il se sentit très-fatigué. Il ralentit son pas, et peu à peu il revint à lui ; mais il continua, comme machinalement, à répéter : « O puissante Mère ! » « Mais, quoi donc ! s’écria-t-il soudain, où ai-je appris ces paroles ? Willis ne les a pas employées. En vérité, je dois être en garde contre ces voies étranges : Tout homme peut être enthousiaste ; l’enthousiasme n’est pas la vérité… O puissante Mère ! Hélas ! je sais où est mon cœur ! mais il faut marcher par la raison. O puissante Mère ! »
CHAPITRE XXI. L’examen.
Le temps arriva enfin où Charles devait retourner à Oxford. Mais pendant le dernier mois, des scrupules s’étaient élevés dans son esprit : pouvait-il consciencieusement, dans l’état où il se trouvait, se présenter même pour son examen ? On n’avait pas, il est vrai, de signature à donner pour subir cette épreuve, mais il comprenait que les honneurs de la liste de classe n’étaient destinés qu’à ceux qui adhéraient bonâ fide à l’Église d’Angleterre. Il fit part de son embarras à Carlton, qui s’efforça de connaître à fond l’état de son esprit. Or, telles furent les données qui semblèrent résulter pour celui-ci de ses observations : Charles n’avait aucune intention de s’unir, présentement ni plus tard, à l’Église de Rome. Il sentait qu’en ce moment il ne pourrait prendre une pareille décision sans commettre une faute évidente ; s’il le faisait, il agirait simplement contre sa conscience. Dieu l’appelait-il autre part ? il n’en avait pas la certitude. Il comprenait que rien ne pouvait justifier un acte si sérieux, si ce n’est la conviction qu’il lui était impossible de se sauver dans l’Église à laquelle il appartenait ; et cette conviction, il ne l’avait point. Il n’avait pas de preuves suffisantes ni définies contre son Église pour la quitter, ni aucune idée arrêtée en faveur de l’Église de Rome, comme étant la seule Église du Christ. Cependant il ne pouvait s’empêcher de soupçonner qu’un jour il penserait autrement. Il concevait qu’un jour pouvait venir, qu’il viendrait même, où il aurait cette conviction qu’à présent il n’avait pas, et d’après laquelle il agirait naturellement, en quittant l’Église d’Angleterre pour celle de Rome. Il ne pouvait dire clairement pourquoi il anticipait ainsi, sinon parce qu’il y avait dans l’Église de Rome bien des choses qu’il croyait vraies, et d’autre part dans l’Église d’Angleterre bien des choses qu’il croyait fausses ; et puis encore, parce que, plus il avait eu l’occasion d’entendre et de voir, plus il avait eu de motifs d’admirer et de vénérer le système de Rome, et d’être mécontent, au contraire, de celui de son Église. Telles furent les remarques de Carlton à l’égard de son jeune ami. Après avoir sérieusement étudié le cas, il conseilla à Charles de se présenter pour son examen. Il agit ainsi, d’abord, parce qu’il savait les changements qui s’opèrent dans l’esprit de la jeunesse, et la difficulté pour Reding de prédire quel serait l’état de ses idées deux années plus tard. Il prévoyait, en second lieu, qu’un avis contraire eût été le moyen infaillible de tourner en conviction ses doutes actuels sur le peu de solidité de l’Anglicanisme.
L’examen de Charles eut donc lieu en son temps. Les candidats étaient nombreux. Il s’en tira d’une manière honorable, et son succès fut regardé comme assuré. Sheffield vint après lui, et il subit son épreuve avec éclat. On produisit la liste : Sheffield était au premier rang, Charles au second. Dans ces sortes d’épreuves, il y a nécessairement toujours du hasard ; mais dans le cas actuel, on peut expliquer la différence du succès des deux amis. Charles avait perdu quelque temps par suite de la mort de son père et des affaires de famille qui en avaient été la conséquence. Puis son renvoi de l’Université pendant les six derniers mois, renvoi fort peu déshonorant, lui avait fait beaucoup de tort. En outre, quoiqu’il eût étudié avec soin et persévérance, il n’avait pas concouru pour les honneurs avec le même zèle que Sheffield. Ses difficultés religieuses, particulièrement son indécision pour savoir s’il se présenterait, n’avaient pas été sans exercer une grande influence sur son application et son énergie. Comme le succès n’avait pas été le premier désir de son cœur, la non-réussite ne lui causa pas non plus une très-grande peine. Il aurait sans doute préféré le succès ; mais il jugea et sentit bientôt qu’il pouvait très-bien s’en passer.
Ensuite se présenta la question de ses grades, qu’il ne pouvait prendre sans souscrire aux Articles. Il consulta Carlton. Il n’y avait pas nécessité pour l’heure de devenir bachelier ès-arts ; que pourrait-il y gagner ? Il valait mieux différer cette démarche. Il n’avait qu’à partir et à ne pas en parler ; personne n’en saurait rien ; et si, au bout de six mois, comme Carlton le prédisait avec confiance, il se trouvait dans un état d’esprit plus calme, alors il n’avait qu’à revenir et à poursuivre son but.
Qu’allait-il faire de sa personne à présent ? Il n’y avait pas là une grande difficulté, pour l’un comme pour l’autre, d’émettre un avis. On décida qu’il serait mieux pour Charles d’étudier avec un ecclésiastique dans l’intérieur du pays. De cette manière, il pourrait à la fois se préparer aux ordres et s’éclairer sur les points qui le troublaient. Il aurait par là, en outre, l’occasion de remplir quelques devoirs du ministère, ce qui aurait pour résultat de tranquilliser et de calmer son âme. Quant aux livres qu’il devait étudier, naturellement le choix en appartiendrait à l’ecclésiastique qui serait chargé de sa direction, mais, quant à lui, ajoutait Carlton, il ne lui recommandait pas les ouvrages ordinaires de controverse avec Rome, ces ouvrages pour lesquels l’Église Anglicane est si célèbre. Il lui conseillait plutôt ceux qui étaient d’un caractère positif, qui traitaient les sujets au point de vue de la philosophie, de l’histoire ou de la doctrine, et qui développaient les principes particuliers à cette Église ; ainsi, par exemple : le grand ouvrage de Hooker, ou la Defensio et l’Harmonia de Bull, ou les Vindiciæ de Pearson, ou le magnifique travail de Jackson sur le Symbole. A ces auteurs, il pourrait ajouter Laud sur la Tradition, quoique ce dernier eût adopté la forme de controverse. Il pourrait encore lire avec fruit les Antiquités de Bingham, Waterland sur l’usage de l’Antiquité, Wall sur le Baptême des enfants, et Palmer sur la Liturgie. Il ne devait pas non plus négliger les auteurs pratiques et traitant de la dévotion, tels que les évêques Taylor, Wilson et Horne. Mais le point le plus important restait à résoudre : où devait-il se fixer ? connaissait-il dans le pays un ecclésiastique qui voulût le recevoir dans sa maison comme ami et élève ? Charles pensa à Campbell, avec qui il était dans les meilleurs rapports. Carlton approuva ; il connaissait assez de réputation ce ministre pour être certain que Charles ne pouvait se placer en des mains plus sûres.
Reding, en conséquence, fit la proposition au recteur de Sutton, et elle fut acceptée. Dès lors il ne lui restait plus qu’à payer quelques comptes, à emballer des livres laissés chez un ami, et à dire adieu, au moins pour un temps, aux cloîtres et aux délicieux ombrages de l’Université. Il partit au mois de juin, à cette époque où toute la nature étale cette beauté fraîche et suave dont les charmes avaient ravi son cœur au commencement de son séjour à Oxford, trois années auparavant.