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Perte et gain

PREMIÈRE PARTIE. (continued 3)

Fulcran Segondy translation

— Je ne puis persuader à ces braves gens, pensait Charles, en fermant la porte d’entrée, que je ne suis pas dans un état de conviction ni de lutte contre cette conviction ; quelle absurdité ! Je viens ici pour rappeler un déserteur, et je suis moi-même appréhendé au corps, et, contre ma volonté formelle, on me pousse à la hâte à une profession de foi. Est-ce que ces choses arrivent tous les jours, ou est-ce ma destinée, à moi, d’être ainsi jeté au milieu de controverses pour lesquelles je ne suis pas prêt ? Moi ! Catholique Romain ! Quel contraste avec la quiétude de Hartley (c’était le nom de la demeure paternelle) ! » A mesure qu’il continuait à penser à la scène qui venait d’avoir lieu, il en était moins satisfait, ou pour mieux dire, moins content de lui-même. Il était venu pour faire la leçon à Willis, et c’était lui qu’on avait sermonné ; il avait d’ailleurs laissé entrevoir l’état secret de son esprit ; mais non, il n’avait rien dévoilé. Sans doute, il avait donné à entendre qu’il cherchait la vérité religieuse, mais tout Protestant cherche ; il n’aurait pas été Protestant s’il n’avait pas agi de la sorte. Naturellement il cherchait la vérité ; c’était là son devoir ; il se rappelait parfaitement que son tuteur lui avait démontré, dans une certaine circonstance, le devoir du jugement privé. C’est en cela que consiste la différence entre les Protestants et les Catholiques ; les Catholiques commencent par la foi, les Protestants par l’examen ; et voilà ce qu’il aurait dû dire à Willis. Il était fâché de ne l’avoir pas dit ; cela aurait simplifié la question, et démontré combien il était loin d’être chancelant. Chancelant ! quelle extravagance ! Il aurait bien voulu que cette pensée lui fût venue pendant la conversation ; c’était, toutefois, un adoucissement qu’elle lui vînt à cette heure : elle justifiait sa position.

CHAPITRE XIV. Rentrée au collége peu agréable.

Le premier jour du trimestre de la Saint-Michel est le plus brillant de l’année, pour un étudiant, en ce qui touche à l’ameublement de sa chambre. Quoique Charles regrettât la maison paternelle, il se réjouissait de revoir le vieil Oxford. A son entrée au collége, le portier l’avait reconnu, et son domestique lui avait souri, en le saluant comme il montait l’escalier aux marches usées. Pour lui souhaiter la bienvenue, un feu magnifique brûlait dans le foyer ; le charbon pétillait, se divisait et lançait une flamme blanche qui contrastait avec les barres et les plaques de la grille, nouvellement noircies. Une bouilloire de cuivre toute luisante sifflait et gémissait sous l’action intérieure de l’eau en ébullition. La glace de la cheminée avait été nettoyée, le tapis battu, les rideaux fraîchement lustrés. Un plateau à thé et ses accessoires étaient sur la table ; on y voyait en outre la note du trimestre, deux ou trois cartes de marchands qui désiraient sa pratique et une lettre d’un ami qui l’avait précédé à Oxford. Le portefaix arriva avec ses malles, et il venait de recevoir une large rétribution, lorsque, au moment que la porte se fermait, Sheffield s’élança dans la chambre en habit de voyage.

« Eh bien, mon vieux, comment va la santé ? » s’écria-t-il, en secouant de toutes ses forces les deux mains de Charles, ou plutôt ses bras. « Nous voici donc de retour ; j’arrive à l’instant, comme vous. Où avez-vous passé vos vacances ? Allons, racontez-nous toute votre histoire. Mais donnez-moi d’abord du thé, et devisons ensuite de bonne et joyeuse humeur. » Charles aimait Sheffield, il aimait Oxford, il était content d’être revenu ; toutefois, il lui restait un peu de mal du pays, et il n’était pas en train de s’harmoniser à la turbulence de la bonne nature de Sheffield ; d’ailleurs, la conversation avec Willis pesait encore sur son esprit. « Avez-vous appris les nouvelles ? continua Sheffield : j’ai déjà passé assez de temps dans le collége pour les recueillir. Jack, mon ami, Jack le marmiton, en était tout occupé au moment que j’entrais, et Jack est un brave et honnête garçon qui sait tous les cancans de la ville. J’ignore ce que cela signifie, mais Oxford, à cette heure, a un très-vilain intérieur. Le bruit court que quelques personnes se sont converties à l’Église de Rome, et l’on dit qu’il y a dans ces murs des étrangers sur le compte desquels plane le mystère. Jack, qui est lui-même un peu théologien, rapporte qu’il a entendu le Principal donner pour certain qu’au fond de tout ceci il y avait des Jésuites ; et je ne sais ce qu’il veut dire, mais il déclare qu’il a vu de ses propres yeux le Pape se promener dans High Street avec un prêtre. Je lui ai demandé comment il l’avait reconnu. Il m’a répondu qu’il avait connu le Pape à son chapeau rabattu et à sa longue barbe ; et d’ailleurs, le portier lui avait assuré que c’était le Pape. A ce qu’il paraît, les dons se sont réunis plusieurs fois ; on raconte que certains tuteurs seront privés de leur droit à la ration, et que leurs noms seront affichés à la porte du magasin à beurre. On assure encore que le Maréchal[50] monte la garde devant la chapelle catholique avec deux bouledogues[51]. Enfin, pour compléter les nouvelles, on rapporte malicieusement, que ce vieil ivrogne de Topham, ayant été appelé pour couper les cheveux au gardien de Sainte-Marie, lui a fait sur le sommet de la tête une belle et blanche tonsure.

— Mon cher Sheffield, comme vous y allez ! repartit Charles. Eh bien, moi, je puis vous donner quelques vraies nouvelles qui se rapportent à ces bruits, et elles ne sont pas des plus agréables. Avez-vous connu Willis de Saint-George ? — Je pense l’avoir vu une fois chez vous ; c’est un jeune homme modeste, au regard doux, et qui ne lâchait jamais une parole. — Oh ! je vous assure qu’il a assez de langue quand ça lui convient, reprit Charles ; je crois, cependant, ajouta-t-il d’un ton réfléchi, qu’il est fort changé, mais ce n’est pas en mieux. — Eh bien, quel est le fin mot ? — Il s’est fait catholique. — Quel fou ! » Il y eut un moment de silence. Charles se sentit embarrassé. « Je ne puis pas dire, reprit-il ensuite, que j’aie été surpris ; cependant, je l’aurais été moins, si c’eût été White. — Oh ! White ne deviendra pas catholique ; ce n’est pas dans son sang. C’est un poltron. — Des fous et des poltrons ! c’est donc ainsi que vous divisez le monde, Sheffield ? Pauvre Willis ! on doit cependant respecter un homme qui agit selon sa conscience. — Sa conscience ! mais qu’en sait-il de sa conscience ? repartit Sheffield. Quoi ! l’idée d’absorber librement le tas de vieilleries que tout catholique doit croire ! De sang-froid se mettre un collier autour du cou, et déposer poliment sa chaîne entre les mains d’un prêtre… Et puis le confessionnal ! C’est merveilleux ! » Et il se mit à briser le charbon avec le tisonnier. « Tout cela est très-bien, continua-t-il, si l’on est né catholique ; quoique je ne suppose pas que les Papistes croient réellement tout ce qu’ils sont obligés de professer ; mais qu’un Anglais, un gentleman, un homme d’Oxford, jouissant de tant de prérogatives, puisse se nourrir ainsi d’immondices, remuer et ramasser les mensonges morts des siècles de ténèbres : c’est un prodige ! »

« — Eh bien, s’il y avait une chose qui pût me faire estimer la Religion Romaine, reprit Charles, c’est précisément ce que vous détestez si fort : je donnerais deux pence[52], si un homme en qui je puisse avoir confiance voulait me dire : Ceci est la vérité. Nous serions délivrés de ces éternelles disputes. Ne seriez-vous pas heureux si saint Paul pouvait revivre ? Je me suis souvent dit à moi-même : Oh ! si je pouvais demander ceci ou cela à ce grand Apôtre ! — Mais l’Église Catholique n’est pas tout à fait saint Paul, j’imagine, reprit Sheffield. — Certainement non ; mais en supposant que vous crussiez qu’elle a l’inspiration d’un Apôtre, comme tout Catholique Romain le pense, quelle consolation ne serait-ce pas pour vous de savoir, hors de tout doute, ce que vous devez croire sur Dieu et de quelle manière vous devez l’honorer et lui plaire ! Je vous comprends, vous dites : Je ne puis croire ceci ou cela ; or, vous auriez dû dire plutôt : Je ne puis croire que le Pape a réellement le pouvoir de décider ceci ou cela ; car, s’il a ce pouvoir, il ne vous reste qu’à accepter sa décision, et ne pas dire : Je ne saurais la croire. » Sheffield regarda fixement son ami : « Nous vous verrons papiste un de ces beaux jours, reprit-il. — Sottise, repartit Charles ; vous ne devriez pas dire de pareilles choses, même en plaisantant. — Je ne plaisante pas ; je parle sérieusement : vous allez en plein sur cette route. — Eh bien, si j’y suis, c’est que vous m’y avez amené, répliqua Reding, désirant écarter au plus tôt ce sujet de controverse ; car c’est vous qui m’avez toujours parlé contre le charlatanisme, et qui vous moquiez du roi Charles et de Laud, de Bateman et de White, des jubés et des piscines. »

« Maintenant vous voilà Puséiste, repartit Sheffield un peu déconcerté. — Vous me donnez là, mon cher ami, le nom d’un excellent homme que je connais à peine de vue ; mais ce que je veux dire, c’est que personne ne sait ce qu’il faut croire, personne n’a une foi définie, excepté les Catholiques et les Puséistes ; personne ne dit : Ceci est vrai, cela est faux ; ceci vient des Apôtres, cela n’en vient pas. — Alors, vous croiriez des Turcs qui viendraient à vous avec leur « seul Allah et Mahomet son prophète ? » — Je n’ai pas dit qu’un symbole fût tout, ni qu’une religion ne pût être fausse avec un symbole ; mais une religion qui n’a pas de symbole ne peut être vraie. — Eh bien, cela ne me frappe aucunement », repartit Sheffield. Charles reprit : « Après votre départ, à la fin du trimestre, nous avons été sous la direction de Vincent ; vous savez que j’étais resté pour mon examen ; le tuteur, je dois l’avouer, s’est montré fort honnête ; oui, très-honnête. Or, j’eus un jour un entretien avec lui sur les différents partis d’Oxford, et dans le moment même il me plut beaucoup ; mais ensuite, plus je réfléchis à ses paroles, moins je fus satisfait ; en d’autres termes, je n’avais reçu de lui rien de défini. Il ne disait pas : Ceci est vrai, cela est faux, mais : « Soyez franc, soyez franc ; soyez bon, soyez bon ; n’allez pas trop loin, tenez-vous dans un juste milieu, soyez sur vos gardes, évitez les partis, suivez nos théologiens, suivez-les tous. » Ce qui se réduisait à dire : Mettez un grain de sel sur la queue de l’oiseau. J’avais besoin d’une direction pratique, et non de vérités abstraites. — Vincent est un farceur, s’écria Sheffield. — Le docteur Pusey, au contraire, continua Charles, est, assure-t-on, toujours affirmatif. Il dit : « Ceci est apostolique, cela est dans les Pères ; saint Cyprien affirme ceci, saint Augustin nie cela ; ceci est bien, cela est mal ; je vous ordonne, je vous défends. » Ce langage je le saisis ; mais je ne comprends pas qu’on m’impose des devoirs qui sont trop lourds pour mes épaules. Je ne comprends pas, je n’aime pas, qu’ayant une volonté propre, je n’aie pas les moyens de m’en servir légitimement. Dans un tel cas, me dire d’agir par moi-même, c’est imiter Pharaon qui commandait aux Israélites de faire des briques sans paille. M’ordonner de chercher, de juger, de décider, vraiment c’est absurde : qui me l’a appris ?

— Mais les Puséistes ne sont pas toujours si affirmatifs, répliqua Sheffield ; Smith, par exemple, ne parle jamais d’une manière décisive sur les questions épineuses. J’ai connu une personne qui allait passer quelques années en Italie et devait forcément se trouver à une grande distance de toute chapelle anglaise. Avant de partir, elle vint demander à Smith si elle pourrait se rendre aux églises catholiques, mais ce fut en vain ; elle ne put jamais obtenir de réponse ; notre Puséiste ne voulut pas lui donner un oui ou un non. — Dès lors, Smith n’aura pas eu beaucoup de partisans, et voilà tout. — Mais il en a plus que le docteur Pusey. — Eh bien, je ne puis le comprendre ; il ne devrait pas en avoir. Peut-être ne lui resteront-ils pas fidèles. — La vérité est, reprit Sheffield, que je le soupçonne d’être au fond un peu sceptique. — J’honore l’homme qui édifie, repartit Reding, et je méprise l’homme qui détruit. — Je suis porté, mon cher ami, à croire que vous avez une notion fausse de ces deux mots, édifier, détruire. Coventry, dans ses Dissertations, prouve d’une manière claire que le Christianisme n’est pas une religion de doctrines. — Qu’est-ce que Coventry ? — Vous ne connaissez pas Coventry ? C’est un des écrivains les plus remarquables de cette époque : il est Américain, et, je crois, congrégationaliste. Oh ! je vous l’assure, Coventry est un auteur à lire, malgré ses erreurs sur le gouvernement de l’Église. Vous ne serez bien au courant de la littérature du jour, que lorsque vous aurez fait connaissance avec lui. Ce n’est pas un homme de parti ; il correspond avec les premiers personnages de l’époque. Lorsqu’il était en Angleterre, il a logé chez le doyen d’Oxford, qui a publié une édition anglaise de ses Dissertations, avec préface. Lui et lord Newlights étaient regardés comme les deux hommes les plus spirituels au meeting de l’Association Britannique, il y a deux ans. — Je n’aime pas lord Newlights, dit Charles ; il me semble qu’il n’a pas de principes, de principes religieux fixes et définis. On ne sait où le saisir. Telle est l’opinion de mon père ; je l’ai entendu souvent parler de Newlights. — Il est étrange que vous vous serviez du mot principes, reprit Sheffield ; car c’est précisément le point sur lequel Coventry insiste avec force. Il dit que le Christianisme n’a pas de symbole ; que c’est là le caractère principal par où il se distingue des autres religions ; que vous chercheriez en vain un symbole dans le Nouveau Testament ; mais que l’Écriture est pleine de principes. L’idée est très-ingénieuse, et m’a paru vraie, quand j’ai lu son livre. D’après lui, donc, le Christianisme n’est pas une religion de doctrines ni de mystères ; et si vous cherchez du dogmatisme dans l’Écriture, vous êtes dans l’erreur. » Charles était troublé. « Certainement, dit-il, à première vue, il n’y a pas de symbole dans l’Écriture… Pas de symbole dans l’Écriture ? répéta-t-il lentement, comme s’il eût pensé tout haut. Pas de symbole dans l’Écriture, donc il n’y a pas de symbole. Mais le Symbole d’Athanase, ajouta-t-il avec empressement, est-il dans l’Écriture ? Il est dans l’Écriture ou il n’y est pas ; voyons. Que soutenait Freeborn le trimestre dernier ?… Dites-moi, Sheffield, le doyen d’Oxford affirme-t-il que le symbole se trouve dans l’Écriture ou qu’il n’y est pas ? Peut-être n’exposez-vous pas bien l’idée de Coventry ; quel est votre sentiment ? — Eh bien, je vous avouerai avec franchise que mon opinion, à en juger par sa préface, est que le doyen ne se ferait pas scrupule de dire que le symbole n’est pas dans l’Écriture, mais que c’est une addition scolastique. — Mais quoi ! mon cher ami, voudriez-vous donner à entendre que lui, dignitaire de l’Église, tiendrait le Symbole d’Athanase pour une erreur, parce qu’il représente le Christianisme comme une révélation de doctrines ou de mystères qu’on doit accepter par la foi ? — Je puis me tromper, répondit Sheffield ; mais c’est ainsi que je l’ai compris. — Après tout, reprit Charles tristement, ce n’est pas beaucoup plus étrange que ce qu’un autre doyen, dont j’ai oublié le nom, prêchait à Sainte-Marie avant les vacances ; cela fait partie du même système. Le fait eut lieu après votre départ, ou vers la fin du trimestre. Vous n’allez pas aux sermons ; j’ai envie de ne pas y aller, non plus. Je ne puis entrer dans l’argumentation du doyen ; cela n’en vaut pas la peine. Eh bien, ajouta-t-il en se levant et en étirant ses bras, je suis fatigué ; en soi, pourtant, la journée n’a pas été très-dure ; mais Londres est une ville si bruyante ! — Vous désirez que je vous souhaite le bonsoir », dit Sheffield. Charles ne rejeta pas le compliment, et les deux amis se séparèrent.

CHAPITRE XV. Les XXXIX Articles.

Pour la tranquillité de l’esprit de Charles, il ne pouvait y avoir de cours plus fâcheux que celui auquel il assista pendant ce trimestre ; cependant, telle est notre ignorance de l’avenir, qu’il le salua avec bonheur, comme s’il devait lui apporter une réponse à toutes les perplexités dans lesquelles avaient concouru à le jeter, chacun à leur manière, Sheffield, Bateman, Freeborn, White, Willis, M. Morley, le docteur Brownside, M. Vincent et l’état général d’Oxford. Notre jeune ami avait fait preuve de tant de moyens dans la première partie de l’année, et il avait étudié avec tant de zèle, que ses tuteurs l’envoyèrent prématurément au cours des Articles. Ce cours était de premier ordre, vu surtout que le tuteur qui le donnait était parfaitement maître de sa matière. Il savait toute l’histoire des Articles[53] ; il pouvait dire comment ils étaient arrivés à la forme actuelle, par quelles vicissitudes ils étaient passés, les additions qu’on y avait faites, l’époque de ces additions, et enfin ce qu’on en avait retranché. A cette érudition se joignait naturellement une explication du texte déduite, autant que possible, de l’exposé historique ainsi donné. Le professeur faisait intervenir, en outre, dans le cours tous les Réformateurs anglais et étrangers ; et rien n’y manquait, au moins dans sa pensée, pour fortifier un jeune étudiant dans la croyance et la discipline de l’Église d’Angleterre.

Or, tel ne fut pas l’effet produit sur Reding. Soit qu’il eût formé des espérances exagérées, soit pour toute autre cause, il arriva qu’il n’éprouva que plus vivement le sentiment du vieux père de la comédie, après la consultation des avocats : Incertior sum multo quam ante. Il vit que la profession de foi contenue dans les Articles n’était qu’un amalgame de morceaux d’orthodoxie, de luthéranisme, de calvinisme, de zwinglianisme, et tout cela ne reposant sur aucun principe. Il vit que cette profession n’était que l’œuvre du hasard, si toutefois le hasard existe ; qu’elle avait revêtu cette forme particulière dans laquelle l’Église d’Angleterre la reçoit aujourd’hui, alors qu’elle aurait pu en prendre toute autre ; et qu’il n’y avait pas de raison pour que les Anglicans de ce jour ne fussent pas Calvinistes, Presbytériens, ou Luthériens aussi bien qu’Épiscopaux. Ce fait historique ne faisait que centupler la difficulté, ou plutôt l’impossibilité de dire quelle était la foi de l’Église d’Angleterre. Presque sur chaque point de la controverse, le texte de la doctrine était vague ou contradictoire, et il y avait un poids imposant de témoignages extérieurs en faveur d’interprétations opposées. Il s’arrêta une ou deux fois, après le cours, pour demander des renseignements à M. Upton, le tuteur, qui était très-disposé à les lui fournir ; mais ses démarches n’aboutirent à rien, en ce qui regarde l’objet qu’il avait en vue.

Une difficulté particulière tourmentait Charles ; c’était de savoir, si, selon les Articles, la vérité divine nous était transmise directement, ou si nous avions à la chercher nous-mêmes dans l’Écriture. Plusieurs Articles éveillaient en lui ce doute. Il le proposa à son tuteur, et M. Upton, ecclésiastique de la Haute Église, lui répondit que la doctrine du salut ne nous était pas transmise, que nous n’avions pas à la chercher, non plus, mais qu’elle nous était proposée par l’Église, et que c’était à l’individu à se la prouver. Charles ne comprenait pas cette distinction entre chercher et prouver ; car comment pouvons-nous prouver, sinon en cherchant les raisons (dans l’Écriture) ? Il présenta sa proposition sous une autre forme. Il demanda si la Religion Chrétienne permettait le jugement privé ? Ce n’était pas là une question abstraite, mais bien pratique. S’il avait fait la même question à un Wesleyen ou à un Indépendant, il aurait obtenu une réponse absolue dans le sens affirmatif ; s’il l’avait faite à un Catholique, celui-ci lui aurait dit que nous usons de notre jugement privé pour trouver l’Église, et qu’ensuite l’Église le remplace ; mais il ne put obtenir une réponse claire de ce théologien d’Oxford. D’abord, on lui dit que certainement nous devons user de notre jugement privé dans la détermination de la doctrine religieuse ; mais ensuite on lui assura que c’était un péché (comme indubitablement c’en est un) de mettre en doute la doctrine de la Sainte-Trinité. Or, tandis que, d’une part, on lui disait que douter de cette doctrine c’était un péché, dans une autre conversation on lui soutenait que notre état le plus haut, ici-bas, c’est l’état de doute. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Assurément la certitude était de toute nécessité sur quelques points, comme par exemple sur l’objet du culte ; comment pouvons-nous honorer d’un culte ce dont nous doutons ? Les deux actes étaient d’ailleurs mis en contraste par l’Évangéliste : « Lorsque les disciples virent Notre-Seigneur après sa résurrection, il l’adorèrent, mais quelques-uns doutaient. » Toutefois, malgré ce fait, on disait à Charles qu’il y avait de « l’impatience » dans la seule idée de désirer la certitude.

Dans une autre circonstance, notre jeune étudiant demanda si les anathèmes du Symbole d’Athanase s’appliquaient à toutes ses clauses ; par exemple, s’il était nécessaire au salut de croire qu’il y a « unus æternus », comme porte le latin ; ou « tel le Père… tel le Saint-Esprit » ; ou que l’Esprit-Saint est « par lui-même Dieu et Seigneur » ; ou que le Christ est Un « par l’assomption[54] de l’humanité en Dieu ». Il ne put obtenir de réponse. M. Upton lui dit qu’il n’aimait pas les questions poussées à l’extrême ; qu’il ne pouvait et qu’il ne désirait pas y répondre ; que le Symbole avait été écrit comme une espèce de protestation contre des hérésies qui n’existaient plus. Reding demanda si cela voulait dire que le Symbole ne contient pas une manière de voir distincte, à lui propre, qui seule est sûre, ou si cela voulait dire qu’il est simplement une négation de l’erreur. « Les clauses, observa-t-il, en sont positives et non négatives. » Il ne put obtenir d’autre réponse, sinon que ce Symbole enseigne que les doctrines de « la Trinité » et de « l’Incarnation » sont « nécessaires au salut », tout en laissant évidemment incertain ce en quoi consistent ces doctrines.

Un autre jour il demanda comment les péchés graves commis après le baptême étaient pardonnés. Était-ce par la foi, où ne l’étaient-ils pas du tout en cette vie ? On lui répondit que les Articles n’en disaient rien ; que la doctrine papiste sur le pardon et sur le purgatoire était erronée, et qu’il ferait bien d’écarter et les questions curieuses et les réponses subtiles.

A un autre cours, une nouvelle question se présenta, savoir : si, par la présence réelle on entendait une présence du Christ dans les éléments, ou dans l’âme, c’est-à-dire dans la foi du communiant ; en d’autres termes, si la présence était réellement telle, ou si elle n’était qu’un simple nom. M. Upton déclara que c’était une question en litige. Un jour, Charles demanda si le Christ était présent en fait, ou seulement par ses effets. M. Upton répondit sans hésiter : « Par ses effets », ce qui, aux yeux de Reding, signifiait qu’il n’y avait pas du tout de présence réelle.

Charles avait eu quelque peine à accepter la doctrine des châtiments éternels ; elle lui paraissait le point le plus ardu de la Révélation. Puis il se dit à lui-même : « Mais qu’est-ce que la foi dans sa véritable notion, si ce n’est une acceptation de la parole de Dieu, alors que la raison semble lui être opposée ? Comment la foi existerait-elle, s’il n’y avait rien pour l’éprouver ? » Cette pensée le satisfit complétement. La seule question à résoudre était : Ce dogme fait-il partie de la parole révélée ? « Je puis l’accepter, se dit-il, s’il est certain pour moi que je suis obligé de le croire : mais si je n’étais pas tenu de le croire, je n’aurais pas la force de l’admettre. » C’est pourquoi il demanda à M. Upton si c’était une doctrine de l’Église d’Angleterre ; si la croyance en était exigée par les Articles. Il ne put obtenir de réponse. Cependant s’il ne croyait pas ce dogme, il sentait tout l’édifice de sa foi trembler sous ses pieds. Immédiatement après vint la doctrine de l’expiation.

Il est difficile d’apporter des exemples de ce genre, sans faire naître dans l’esprit du lecteur cette idée que Charles était hardi et captieux dans ses questions. M. Upton, néanmoins, tout en gardant son opinion sur Reding, n’attribua jamais cette manière d’agir à l’orgueil, ni à l’oubli du respect qui lui était dû à lui-même.

Naturellement Charles était préoccupé de son sujet, et il aurait voulu faire part de ses perplexités à Sheffield, s’il n’avait fortement redouté de rendre ainsi la chose pire. Il pensa que Bateman pourrait lui être de quelque utilité, et il s’ouvrit à lui dans une promenade qu’ils firent ensemble à la campagne. Que devait-il faire ? A son arrivée à Oxford, on lui avait dit que lorsqu’il prendrait ses grades il aurait à signer les Articles, non sur la foi, mais sur la raison ; les Articles, pourtant, étaient incompréhensibles : et comment pouvait-il se prouver ce qu’il ne pouvait s’expliquer ?

Bateman paraissait peu disposé à entamer cette matière : « Oh ! mon cher ami, dit-il enfin, vous êtes vraiment dans un état de surexcitation d’esprit ; je n’aime pas à vous parler maintenant, vous ne verrez pas les choses d’une manière droite et claire, vous ne les prendrez pas dans leur sens naturel. Quel fantôme allez-vous évoquer ! Vous assistez, dans votre seconde année, au cours des Articles, et à peine avez-vous commencé, que vous songez à ce que vous penserez ou ne penserez pas à la fin de vos études. Ne demandez rien sur les Articles présentement : attendez, au moins, que vous ayez fini le cours. — Je n’ai pas l’habitude de faire de l’embarras ni de me tourmenter, repartit Charles, quoique, je l’avoue, je ne sois pas tranquille comme je devrais l’être. J’entends exprimer tant d’opinions différentes dans les conversations ! Et si je suis à l’église, que vois-je ? le prédicateur attaquer violemment son confrère ; en dernier lieu, je me mets à l’étude des Articles, et, en vérité, je ne puis voir ce qu’ils enseignent. Par exemple, je ne puis saisir leur doctrine sur la foi, les sacrements, la prédestination, l’Église, l’inspiration de l’Écriture. Et, d’ailleurs, leur langage est si en désaccord avec le Prayer-Book ! Upton a démontré tout cela de la manière la plus évidente, dans son cours. — Mon très-respectable ami, reprit Bateman, songez un instant aux grands hommes qui ont signé les Articles. Peut-être le roi Charles lui-même, Laud bien certainement, tous les grands évêques de l’époque, et ceux de la génération suivante. Songez au très-orthodoxe Bull, au savant Pearson, à l’éloquent Taylor, à Montague, à Barrow, à Thorndike, au bon évêque Horne et à Jones de Nayland. Ne pouvez-vous pas faire ce qu’ils ont fait ? — L’argument est très-fort, répondit Charles ; je l’ai senti ; vous voulez donc dire que je dois signer sur la foi ? — Oui, sans doute, si c’est nécessaire. — Et comment dois-je signer quand je passerai maître, ou lorsque je recevrai les ordres ? — Voilà ce que j’appelle se tourmenter gratuitement. Vous n’êtes pas content de votre jour présent, vous vous transportez à cinq années en avance. » Charles se mit à rire. « Ce n’est pas tout à fait cela, dit-il, je voulais seulement connaître votre opinion ; toutefois, il y a là du vrai. » Et il changea de sujet.

Pendant quelque temps, ils parlèrent de choses insignifiantes, mais, après une pause, les pensées de Charles revinrent aux Articles. « Dites-moi, Bateman, reprit-il, comme simple sujet de curiosité, de quelle manière vous avez souscrit, quand vous avez pris vos grades. — Oh ! je n’eus pas du tout d’embarras, répondit Bateman ; les exemples de Bull et de Pearson : me suffisaient. — Alors vous avez signé sur la foi. — Pas précisément, mais ce fut cette pensée qui aplanit toutes les difficultés. — Auriez-vous pu signer sans cela ? — Comment pouvez-vous me faire cette question ? Évidemment. — Eh bien, dites-moi alors quel était votre motif. — Oh ! des motifs ! j’en avais beaucoup. Mais je ne puis me rappeler à la minute de choses déjà passées depuis quelque temps. — Avouez-le, c’était une matière de difficulté ; vous venez de le dire tout à l’heure. — Pas du tout ; ma difficulté ne tombait pas sur mon opinion personnelle, mais sur la manière de présenter la matière à d’autres. — Quoi ! est-ce qu’on vous tenait pour suspect ? — Non, non, vous êtes complétement dans l’erreur. Voici ma pensée : par exemple, un Article dit que nous sommes justifiés par la foi seule. Or, le sens protestant de ce passage est un point contraire à la doctrine de nos grands théologiens. La question était de savoir ce que je devais répondre quand on me demanderait mon opinion sur cet Article. — Je comprends, dit Charles ; à présent, expliquez-moi comment vous avez résolu le problème. — Eh bien, je ne nie pas que le sens protestant ne soit hérétique, répondit Bateman, ni que tel ne soit le caractère de beaucoup d’autres choses dans les Articles ; mais il n’est pas nécessaire de les prendre dans le sens protestant. — Alors, dans quel sens ? — Eh bien, d’abord, il n’est pas nécessaire de les prendre dans un sens quelconque. Ne riez pas ; écoutez. De graves autorités, comme Laud et Bramhall, paraissent avoir admis que nous signons les Articles seulement comme des articles de paix ; non pas comme les acceptant en réalité, mais comme n’y étant pas opposés. C’est pourquoi, lorsque nous signons les Articles, nous ne faisons que nous engager à ne pas prêcher contre eux. » Reding réfléchit. « Bateman, dit-il ensuite, est-ce que cette manière d’interpréter la signature des Articles ne permettrait pas aux Unitaires d’entrer dans l’Église ? » Bateman l’avoua, mais la Liturgie les en tiendrait éloignés. Charles fit observer qu’ils pourraient prendre également la Liturgie comme une Liturgie de paix.

Bateman reprit de nouveau : « Si vous avez besoin d’un principe palpable pour l’interprétation des Articles et de la Liturgie, je puis vous en donner un. Vous savez, continua-t-il après un court silence, ce que nous acceptons ? eh bien, nous donnons aux Articles une interprétation catholique. » Charles prit un air attentif. « Il est clair, continua Bateman, qu’aucun écrit ne peut être une lettre morte ; il doit être l’expression de la pensée de quelqu’un ; et la question est de savoir de qui est ce qu’on peut appeler la voix qui s’exprime par les Articles. Or, si les évêques, si les chefs des établissements, les autorités et autres dignitaires étaient unanimes dans leurs vues religieuses, et que tous, comme un seul, dissent : « Les Articles signifient ceci et non cela », en vertu de leur position, ils en seraient les interprètes légitimes ; et les Articles auraient le sens que ces messieurs leur donneraient. Mais ceux-ci ne sont pas d’accord entre eux ; quelques-uns même sont diamétralement opposés aux autres. L’un rejette la succession apostolique, l’autre la soutient ; celui-ci repousse la justification luthérienne, celui-là l’admet ; un premier nie l’inspiration de l’Écriture, un second regarde Calvin comme un saint, un troisième considère la doctrine de la grâce sacramentelle comme une superstition, un quatrième se fait le partisan de Nestorius contre l’Église, un cinquième est Sabellien. Il est donc évident que les Articles n’ont aucun sens, si l’on doit tenir compte de la voix collective des évêques, des doyens, des professeurs et autres. Ceux-ci ne peuvent suppléer ce que les scolastiques appelleraient la forme des Articles. Mais peut-être les auteurs eux-mêmes des Articles pourront suppléer cette forme ? Nullement ; car, d’abord, nous ne connaissons pas d’une manière certaine ces auteurs ; et puis, les Articles ont passé par tant de mains et par tant de corrections, que quelques-uns au moins des auteurs primitifs ne voudraient pas en prendre la responsabilité aujourd’hui. Venons-en aux assemblées qui les ratifièrent. Mais elles aussi étaient de sentiments différents ; le dix-septième siècle ne soutint pas la doctrine du seizième. Tel est l’état de la question. D’autre part, nous, nous disons que si l’Église Anglicane est une portion de l’Église Une et Catholique, elle doit nécessairement garder la doctrine catholique. C’est pourquoi, tout le Symbole Catholique, la doctrine connue des Pères, de saint Ignace, de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Ambroise, est la forme, le seul véritable sens et l’interprétation des Articles. Ceux-ci peuvent être équivoques en eux-mêmes ; ils peuvent avoir été rédigés avec des intentions différentes par les personnes qui les composèrent, mais ce sont des accidents : l’Église ne connaît pas les individus, elle s’interprète elle-même. »

Reding prit quelque temps pour réfléchir à ce qu’il venait d’entendre. « Tout ceci, dit-il ensuite, repose sur le principe fondamental que l’Église d’Angleterre est une partie intégrante de ce corps visible dont saint Ignace, saint Cyprien et les autres Pères étaient évêques, suivant les paroles de l’Écriture, « un seul corps, une seule foi ». Bateman en convint. Charles continua : « Dès lors les Articles ne doivent pas être considérés dans le principe comme enseignement ; en eux-mêmes, ils n’ont pas de sens ; de l’aveu général, ils sont ambigus ; ils ont été extraits de sources hétérogènes ; mais tout cela n’est rien, car tous doivent être interprétés par l’enseignement de l’Église Catholique. » Bateman approuva en somme, tout en faisant observer que Charles avait présenté la thèse d’une manière trop forte. « Mais si les Articles contredisent une doctrine des Pères, dois-je forcer la lettre ? — Si un tel cas arrivait, la théorie ne se soutiendrait pas, répondit Bateman ; ce serait seulement une farce grossière. Vous ne pourrez jamais signer un Article dans un sens que ses paroles ne comporteraient pas. Mais, heureusement, ou plutôt providentiellement, telle n’est pas notre position : nous avons simplement à expliquer des ambiguïtés et à harmoniser des divergences. L’interprétation catholique ne fait pas au texte une violence plus grande que toute autre règle ne pourrait le faire. — Je ne connais rien des Pères, reprit Charles, et je ne suis pas le seul ; comment apprendre à interpréter les Articles d’une manière pratique ? — Par le Prayer-Book ; le Prayer-Book est la voix des Pères. — Comment donc ? — Parce que le Prayer-Book est ancien, de l’aveu de tout le monde, et que les Articles sont récents. »

Charles garda de nouveau le silence : « C’est très-plausible », dit-il enfin ; et il réfléchit encore. Il demanda ensuite : « Cette manière de voir est-elle reçue ? — Aucune manière de voir n’est reçue, répondit Bateman ; les Articles seuls sont reçus, mais il n’existe absolument pas d’autorité pour leur interprétation. C’est ce que je disais tout à l’heure : évêques et professeurs ne s’accordent pas entre eux. — Mais est-ce une manière de voir tolérée ? — On l’a certainement combattue avec force ; mais elle n’a jamais été condamnée. — Ceci n’est pas une réponse, répliqua Charles, qui, à la tournure de Bateman, voyait où gisait la vérité. Y a-t-il un seul évêque aujourd’hui qui admette cette règle ? Y a-t-il jamais eu un seul évêque qui l’admît ? A-t-elle jamais été admise formellement comme soutenable par un seul évêque ? Est-ce une règle établie pour aplanir les difficultés qu’on rencontre ? A-t-elle une existence historique ? » Bateman ne put que donner une réponse à ces questions à mesure qu’elles lui étaient adressées. « Je le croyais ainsi, reprit Charles après avoir entendu cette réponse. Je connais, au reste, la personne dont vous m’avez exposé la manière de voir ; quoique je n’aie jamais entendu, avant cette heure, développer cette théorie devant moi. C’est spécieux, je l’avoue ; je ne vois pas que cette règle n’eût pu suffire, si on l’avait sanctionnée d’une manière quelconque ; mais vous n’avez pas de sanction à me montrer. Telle que la chose existe, c’est une pure théorie mise en avant par quelques individus. Notre Église pourrait avoir adopté ce mode d’interpréter les Articles : mais, d’après ce que vous dites, elle ne l’a pas fait certainement. Je suis où j’en étais. »

CHAPITRE XVI. M. Freeborn, un vrai évangélique, expose sa nébuleuse doctrine.

La pensée vint à Reding que peut-être, après tout, ce qu’on appelait la Religion Évangélique était le vrai Christianisme. Ses professeurs, il le savait, étaient des hommes actifs et influents, et avaient été beaucoup persécutés autrefois. Freeborn l’avait surpris, offensé même au déjeuner de Bateman, avant les vacances, mais Freeborn avait dans sa personne quelque chose de sérieux, et peut-être s’était-il fait mal comprendre. Cette pensée, toutefois, passa aussi vite qu’elle était venue, et il peut se faire qu’elle ne se serait plus présentée à l’esprit de notre jeune étudiant, lorsque le hasard vint lui fournir quelques données pour résoudre la question.

Une après-midi, il était à flâner au parc, en extase devant un de ces remarquables effets de lumière qui, à cette époque de l’année, sont fréquents dans le voisinage d’Oxford : tandis que le soleil descendait vers l’horizon, la lumière colorait d’une teinte or pale et brun Marston, Elsfield et leurs petits bosquets à demi dépouillés de leur feuillage. Tout à coup Charles se trouva surpris et abordé par ledit Freeborn in propriâ personâ. Freeborn préférait de beaucoup la causerie du tête-à-tête à une controverse dans une réunion ; il se sentait plus fort dans de longues conversations faites à loisir, et il était bientôt hors d’haleine lorsqu’il avait à émettre et à aiguiser ses paroles au milieu des voix toujours variées d’une table de déjeuner. Il jugea l’occasion favorable pour faire du bien à un pauvre jeune homme qui ne distinguait pas la craie du fromage, et qui, grâce à ses lumières, pourrait être, selon ses expressions, « converti au salut ». Ils entrèrent donc en conversation ; ils parlèrent de la démarche accomplie par Willis. Freeborn la qualifia de déplorable. Charles ne savait pas encore où il en était, lorsqu’il lui arriva de demander à Freeborn ce qu’il entendait par la foi.

« La foi, répondit Freeborn, est un don divin et l’instrument de notre justification dans la pensée de Dieu. Par nature, nous lui sommes tous odieux, jusqu’à ce qu’il nous justifie librement à cause du Christ. La foi est comme une main qui nous applique personnellement les mérites du Christ, elle est notre justification. Or, de quoi pouvons-nous avoir besoin, ou que pouvons-nous posséder qui soit plus précieux que ces mérites ? Donc, la foi est tout, et accomplit tout pour nous. Vous voyez par là combien il importe d’avoir une idée exacte de la justification par la foi seule. Si nous sommes bien établis sur ce point capital, le reste ne doit pas nous préoccuper ; d’un seul trait, nous verrons la folie des querelles touchant les cérémonies, touchant les formes du gouvernement de l’Église, touchant, dirais-je même, les Sacrements ou les Symboles ; et alors les choses extérieures seront négligées, ou n’obtiendront tout au plus qu’une place secondaire. » Reding fit observer que sans doute Freeborn ne voulait pas dire que les bonnes œuvres ne fussent pas nécessaires pour obtenir la faveur de Dieu ; mais si elles l’étaient, comment la justification existait-elle par la foi seule ? Souriant à une pareille question, Freeborn répondit qu’il espérait que Charles aurait, dans peu de temps, des vues plus claires. C’était une affaire très-simple : la foi ne justifiait pas seulement, elle régénérait aussi. Elle était la racine de la sanctification, aussi bien que du divin accueil. Le même acte qui servait à nous conduire à la faveur de Dieu nous rendait également propres à recevoir cette faveur. Ainsi les bonnes œuvres étaient assurées, parce que la foi ne serait pas véritable, si elle n’avait la certitude de produire de bonnes œuvres en temps opportun.

Reding jugea cette manière de voir simple et claire, quoiqu’elle lui rappelât désagréablement le docteur Brownside. Freeborn ajouta que cette doctrine était précieuse pour le pauvre, qu’elle renfermait tout l’Évangile dans une coque de noix, qu’elle dispensait de critique, de la connaissance des âges primitifs, des professeurs ; en un mot, de toute autorité sous une forme quelconque. Elle faisait table rase de la théologie. Il n’était pas nécessaire de faire remarquer cette dernière conséquence à Charles ; mais il la laissa passer, parce qu’il désirait éprouver le système dans ses propres mérites. « Vous parlez de la vraie foi, dit-il, comme produisant les bonnes œuvres ; vous dites que ce n’est pas la foi qui justifie, mais la vraie foi, et que la vraie foi produit les bonnes œuvres. En d’autres termes, je suppose, la foi, qui est certaine d’être féconde, ou la foi féconde, justifie. Or, raisonner ainsi, c’est comme si l’on disait : La foi et les œuvres sont les moyens réunis de la justification. — Oh ! non, non, s’écria Freeborn, cela est une doctrine déplorable : c’est complétement opposé à l’Évangile, c’est antichrétien. Nous sommes justifiés par la foi seule, en dehors des bonnes œuvres. — Je me trouve précisément au cours des Articles, reprit Charles, et Upton nous a dit que nous devons faire une distinction de ce genre : par exemple, le duc de Wellington est Chancelier de l’Université, mais quoiqu’il soit aussi bien Chancelier que duc, cependant il ne siége à la Chambre des Lords que comme duc, et non comme Chancelier. Ainsi, quoique la foi soit aussi véritablement féconde qu’elle est la foi, cependant elle ne justifie pas comme étant féconde, mais comme étant la foi. Est-ce là votre pensée ? — Nullement, répondit Freeborn ; c’était là la doctrine de Mélanchthon. A force d’explications, il réduisit une vertu cardinale à une simple question de mots ; il fit de la foi un pur symbole : mais c’est s’écarter du vrai Évangile. La foi est l’instrument et non un symbole de la justification. Elle n’est vraiment qu’une simple appréhension[55] et pas autre chose : c’est l’acte qu’un mendiant pourrait hasarder sur un roi qui passe, en le saisissant, et en se cramponnant à lui. La foi est aussi pauvre que Job sur les cendres ; comme ce Patriarche dépouillé de tout orgueil, de faste et de bonnes œuvres, elle est couverte d’ignobles haillons : elle est sans aucun bien. Je le répète, c’est une simple appréhension. Maintenant, vous voyez, n’est-ce pas, quelle est ma pensée ? — Je ne sais si je vous comprends bien, répondit Charles : vous dites qu’avoir la foi c’est saisir les mérites du Christ, et que nous les possédons, ces mérites, pourvu que nous arrivions à les saisir. Mais évidemment tous ceux qui les saisissent ne les obtiennent pas ; car les hommes corrompus qui ne songent jamais à se repentir entièrement, ou qui n’ont pas une véritable haine du péché, seraient heureux de s’en saisir et de se les approprier, s’ils pouvaient le faire. Ils voudraient bien gagner le ciel pour rien. La foi, dès lors, doit être une espèce particulière d’appréhension. Quelle est cette espèce ? On ne peut se tromper sur de bonnes œuvres ; mais on le peut sur une appréhension. Qu’est-ce qu’une véritable appréhension ? Qu’est-ce que la foi ? — Quelle nécessité, mon cher ami, repartit Freeborn, de connaître métaphysiquement ce que c’est que la vraie foi, si nous la possédons et si nous en jouissons ? j’ignore ce que c’est que le pain, mais je le mange ; pour en user, vais-je attendre qu’un chimiste en ait fait l’analyse ? Non, je le mange, et ensuite j’en éprouve les bons effets. Et de même, soyons contents de connaître, non ce que c’est que la foi, mais ce qu’elle produit, et jouissons de notre bonheur en la possédant. — Je n’ai pas envie de faire intervenir la métaphysique, répliqua Charles, j’accepte votre propre exemple. Supposez que je suspecte le pain qui est devant moi de renfermer de l’arsenic ou d’être simplement malsain, serait-il étonnant que je cherchasse à connaître le fait avec certitude ? — Avez-vous agi ainsi, ce matin, à votre déjeuner ? — Je ne puis suspecter mon pain. — Mais alors pourquoi suspectez-vous la foi ? — Parce qu’elle est, pour ainsi parler, une nouvelle substance (Freeborn soupira), parce que je n’y suis pas habitué, bien plus, parce que je la suspecte. Je dois dire que je la suspecte ; car, bien que je connaisse peu cette matière, je sais parfaitement, d’après ce qui s’est passé dans la paroisse de mon père, à quels excès peut conduire cette doctrine, si l’on n’y prend garde. Vous dites que c’est une doctrine précieuse pour les pauvres ; eh bien, ils vont très-vraisemblablement prendre une chose pour une autre, et tout le monde fera de même. Si donc, on nous dit que nous n’ayons qu’à saisir les mérites du Christ, et qu’il n’est pas nécessaire de nous tourmenter pour le reste ; que, si la justification a eu lieu, les bonnes œuvres viendront ensuite ; que tout est fini et que le salut est parfait, pourvu que nous continuions à avoir la foi, je pense que nous devrions être passablement sûrs que nous avons la foi, une foi réelle, une réelle appréhension, avant de fermer nos livres et de nous reposer. »

Freeborn était contrarié d’avoir entamé cette discussion ; il était peiné (comme il aurait voulu le dire), de voir s’éveiller dans Charles l’orgueil de l’homme naturel, ou l’aveuglement de sa raison charnelle ; mais il n’y avait pas moyen de reculer, il fallait donner une réponse. « Il y a, je le sais, plusieurs sortes de foi, dit-il, et sans doute il vous faut être sur vos gardes pour ne pas prendre une foi fausse à la place de la vraie foi. Bien des personnes, comme vous l’observiez très-exactement, commettent cette faute, et le plus important, tout ce qu’il y a d’important, dirai-je, c’est d’aller droit. D’abord, il est clair que la foi n’est pas la simple croyance aux faits, à l’existence d’un Dieu ou à l’événement historique de la venue du Christ en ce monde et de son départ ; elle n’est pas la soumission de la raison aux mystères, ni cette espèce de confiance, non plus, qui est requise pour exercer le don des miracles ; elle n’est ni la connaissance ni l’acceptation du contenu de la Bible. Je dis, elle n’est pas la connaissance, elle n’est pas l’assentiment de l’intelligence, elle n’est pas un fait historique, elle n’est pas une foi morte : la vraie foi justifiante n’est rien de tout cela, elle est établie dans le cœur et les affections. » Après un court silence il ajouta : « Maintenant, ce me semble, j’ai assez bien décrit ce que c’est que la foi justifiante pour l’usage pratique. — En décrivant ce que la foi n’est pas, vous voulez dire ? répliqua Charles après un moment d’hésitation. La foi justifiante dès lors est, je le suppose, la foi vivante. — N’allez pas si vite, monsieur Reding. — Eh bien, si ce n’est pas la foi morte, c’est la foi vivante. — Elle n’est ni la foi vivante, ni la foi morte, mais la foi, la simple foi qui justifie. Mélanchthon causa bien du chagrin à Luther pour avoir soutenu que la foi vivante et efficace justifie. Allez, mon jeune ami, j’ai étudié cette question avec le plus grand soin. — Alors, dites-moi, reprit Charles, ce que c’est que la foi, puisque je ne puis l’expliquer clairement. Par exemple, si vous disiez (ce que vous ne dites pas) que la foi est la soumission de la raison aux mystères, ou l’acceptation de l’Écriture comme document historique, je comprendrais parfaitement votre pensée ; cela est une donnée claire. Mais quand vous venez dire que la foi qui justifie est une appréhension du Christ, qu’elle n’est ni la foi vivante, ni la foi féconde, ni la foi active, mais un quelque chose qui, dans le fait et en réalité, est distinct de toutes ces sortes de foi, je l’avoue, je ne sais à quoi m’en tenir. »

Freeborn désirait sortir de l’argumentation. « Oh ! s’écria-t-il, si, un seul jour, vous éprouviez réellement la puissance de la foi ! comme elle change le cœur, ouvre les yeux, donne un nouveau goût spirituel, un sens nouveau à l’âme ! Si, un seul jour, vous connaissiez ce que c’est que d’être aveugle, et puis de voir, vous ne demanderiez pas de définition. Les étrangers ont besoin de descriptions verbales, mais les héritiers du royaume se contentent de jouir. Oh ! si vous pouviez seulement parvenir à rejeter les folles imaginations, à vous dépouiller de votre amour-propre, et à expérimenter en vous-même le merveilleux changement, vous ne voudriez plus vivre que de louanges et d’actions de grâces, au lieu d’argumentations et de critique. » Charles était touché de cette parole ardente : « Mais, dit-il, c’est la raison qui doit nous conduire, et je ne vois pas que j’aie plus de motifs, ni même autant, pour vous écouter que pour écouter l’Église romaine, qui m’enseigne qu’il ne m’est pas possible d’avoir véritablement cette certitude de la foi avant de croire, mais que cette certitude me sera divinement accordée quand je croirai. — Sans doute, reprit Freeborn d’un air grave, vous ne voulez pas comparer le chrétien spirituel, Luther, par exemple, croyant sa doctrine cardinale sur la justification, à ce dévot formaliste, esclave de la loi et superstitieux, tel que le Papisme peut le faire, avec ses rites charnels et ses remèdes empiriques, qui jamais ne peuvent purifier l’âme complétement, ni la réconcilier avec Dieu ? — Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi, répliqua Charles : le Papisme m’est bien peu connu ; mais, dans mon enfance, j’entrai un jour par hasard dans une chapelle catholique romaine, et vraiment je n’ai jamais vu, dans ma vie, une dévotion semblable : quel respect dans l’assistance prosternée à genoux ! quelle profonde attention de la part de tous à l’action qui se passait sous les yeux ! Cette action, je ne la compris pas, mais, j’en suis sûr, si vous aviez été présent, vous n’auriez jamais appelé la Religion Catholique, à tort ou à raison, une pure forme extérieure ou un culte charnel. » Freeborn répliqua qu’il était profondément peiné de l’entendre exprimer de tels sentiments, et de le voir infecté à ce point des erreurs du jour ; et il se mit maladroitement à parler du Pape comme de l’Antechrist ; il aurait même poussé jusqu’à la prophétie, si le jeune étudiant avait dit une seule parole pour alimenter la controverse. Comme il garda le silence, le zèle de Freeborn se consuma et la conversation fut interrompue.

Quelque temps après, Charles se hasarda à reprendre le même sujet. « Si je vous comprends, dit-il, la foi apporte avec elle sa propre évidence. De même que je mange mon pain au déjeuner sans hésitation sur sa salubrité, ainsi, quand j’ai réellement la foi, je le sais d’une manière certaine, et je n’ai pas besoin de faire des épreuves pour m’en assurer ? — Précisément, comme vous dites, répondit Freeborn ; vous commencez à saisir ma pensée ; vous progressez. L’âme est éclairée pour voir qu’elle a réellement la foi. — Mais comment, demanda Charles, pouvons-nous tirer de leur dangereuse méprise ceux qui croient avoir la foi, alors qu’ils ne l’ont point ? N’y a-t-il pas un moyen qui leur permette de découvrir qu’ils sont dans l’illusion ? — Il n’est pas étonnant, répondit Freeborn, que ce moyen manque ; il y a bien des personnes, dans le monde, qui se trompent elles-mêmes. Certains hommes s’attribuent leur propre justice, ils sont confiants dans leurs œuvres, et ils se croient sauvés, alors qu’ils sont dans un état de perdition ; on ne peut donner des règles formelles qui puissent aider leur raison à découvrir leur méprise. Ainsi en est-il de la foi fausse. — Eh bien, il me paraît étonnant, repartit Charles, qu’on n’ait pas établi une règle naturelle et facile pour découvrir cette illusion ; je suis étonné que la foi fausse ressemble si exactement à la vraie foi, que l’événement seul indique la différence entre elles. Tout effet implique une cause : si une appréhension du Christ produit les bonnes œuvres, et qu’une autre ne les produise pas, il doit y avoir dans l’une une chose qui n’existe pas dans l’autre. Qu’est-ce qui se trouve dans une vraie appréhension qu’on ne puisse pas trouver dans une fausse ? Le mot appréhension, d’ailleurs, est si vague ; il n’éveille chez moi aucune idée bien définie, et pourtant la justification en dépend. Est-ce, par exemple, le besoin senti de repentir ou d’amendement ? — Non, non, la vraie foi est complète sans conversion ; la conversion vient après ; mais la foi est la racine. — Est-ce l’amour de Dieu qui distingue la vraie foi de la fausse ? — L’amour ? reprit Freeborn ; vous devriez lire ce que Luther dit dans son célèbre commentaire sur les Galates. Il appelle une pareille doctrine : pestilens figmentum, diaboli portentum ; et il s’écrie contre les Papistes : Pereant sophistæ cum suâ maledictâ glossâ. — Donc elle ne diffère en rien de la foi fausse. — Ce n’est pas cela, elle en diffère par ses fruits : « C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez. » — Cela revient encore au même point ; les fruits viennent après ; mais un homme, paraît-il, doit trouver sa consolation dans sa justification avant que les fruits viennent, avant qu’il sache que sa foi produira ces fruits. — Les bonnes œuvres sont les fruits nécessaires de la foi ; ainsi parlent les Articles. » Charles ne fit pas de réponse, mais il se dit à part lui : « Mon bon ami, en ce point, n’a pas certes la plus lucide des têtes. » Puis à haute voix : « Eh bien, je désespère de pénétrer au fond de ce sujet. — C’est naturellement un principe très-simple, répondit Freeborn d’un air de supériorité, quoique d’un ton doux : Fides justificat ante et sine charitate ; mais la foi requiert une lumière divine pour l’embrasser. » Ils marchèrent un moment en silence ; et comme le jour tombait, ils regagnèrent leur demeure. Arrivés aux bâtiments de Clarendon, ils se séparèrent.

CHAPITRE XVII. Une réunion discordante d’évangéliques.

Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune homme comme Charles sans tenter un nouvel effort pour le gagner ; et peu de jours après il l’invita à venir prendre le thé chez lui. Charles s’y rendit à l’heure indiquée, par une soirée humide et froide du triste novembre. Il trouva cinq ou six personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau pour notre étudiant : figures, manières, discours ; tout lui était étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même. Il fut présenté ; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter à l’embarras causé par ces nouvelles connaissances. C’était un feu mesuré de remarques sérieuses, entrecoupées de silences que relevaient seulement des « hem » accidentels, l’absorption lente du thé, le bruit des cuillers tombant sur les soucoupes et le mouvement machinal des chaises, quand la servante affairée de la maison venait subitement apporter la bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans la réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais une grande intention d’être utile.

« Avez-vous vu le dernier Journal Spirituel ? » demanda à voix basse no 1 à no 2. No 2 venait de le lire. « C’est un très-remarquable article sur l’agonie du Pape, dit no 1. — Il ne faut désespérer de personne, répondit no 2. — J’en ai entendu parler, dit no 3, mais je ne l’ai pas vu. » Silence. « De quoi s’agit-il ? demanda Reding. — Du dernier Pape Sixte XVI, répondit no 3 ; il paraît qu’il est mort croyant. » Sensation. La figure de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. « Le journal donne cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit no 2. M. O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des Traités pour la conversion des prêtres catholiques, se trouvait à Rome pendant la dernière maladie du Pape. Il sollicita une audience, qui lui fut accordée. Arrivé près du malade, il commença tout de suite à lui parler de la nécessité du changement du cœur, de la croyance au seul espoir des pécheurs et du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça la Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour tous. Il le mit en garde contre la fiction de la régénération baptismale ; et puis, continuant à lui apporter la parole, il le pressa, quoique à la onzième heure, de recevoir la Bible, toute à Bible et rien que la Bible. Le Pape écouta avec une attention marquée et fut profondément ému. L’exhortation finie, Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait ardemment que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble dans la même communion, ou quelque chose de ce genre. Il déclara en outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait sa seule confiance dans le Christ, « source de tous les mérites » ; phrase bien remarquable dans sa bouche. — En quelle langue s’est faite la conversion ? demanda Charles. — On ne le dit pas, répondit no 2 ; mais je suis à peu près certain que M. O’Niggins sait parfaitement le français. — Il ne me semble pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus grandes que celles que font, tous les jours, des membres de notre propre Église, lesquels néanmoins sont accusés de papisme. — Mais les concessions de ces messieurs leur sont arrachées par force, répliqua Freeborn, tandis que celles du Pape étaient volontaires. — Ce parti rétrograde vers les ténèbres, ajouta no 2 ; le Pape marchait vers la lumière. — On doit interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit Freeborn, et tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois de la charité et du sens commun. — Ce ne fut pas tout, continua no 2 ; le Pape rassembla les cardinaux, leur protesta qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit que la religion intérieure était tout en tout et que les formes n’étaient rien sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance d’être bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la doctrine sur le purgatoire. — C’est un brandon tiré du feu, je l’espère, dit no 3. — On l’a observé souvent, ajouta no 4, et cela m’a frappé moi-même : le moyen de convertir les Catholiques Romains, c’est de convertir d’abord le Pape. — La méthode, au moins, est sûre », repartit Charles avec timidité, craignant d’en avoir trop dit ; mais son ironie passa inaperçue. « L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn ; mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même jusqu’aux plus grands pécheurs. Vous voyez maintenant, peut-être mieux que par le passé, ajouta-t-il en se tournant vers Charles, ce que j’entendais par la foi l’autre jour. Ce pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites ; il avait passé une longue vie en opposition avec la croix. Vos difficultés continuent-elles ? »

Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première conversation avec Freeborn : « Eh bien, répondit-il, je ne crois pas qu’elles soient aussi grandes. » Freeborn parut satisfait. « Je veux dire, ajouta Reding, que l’idée se soutient mieux que je ne le croyais d’abord. » Freeborn eut l’air contrarié. Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au milieu d’un silence général. « Vous disiez, il vous en souvient, que la foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre grâce qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer ce qu’elle est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits ; qu’il n’y a pas de critérium au moyen duquel on s’examine soi-même pour voir si on se trompe, lorsqu’on croit avoir la foi ; de sorte que le bon et le méchant peuvent prendre chacun, également, pour soi les promesses et les priviléges propres à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai certainement dure tout d’abord ; mais ensuite cette idée me frappa, que peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur, résultat béni d’un état béni ; et c’est pourquoi elle peut être considérée comme la récompense d’une obéissance antérieure ; et la foi trompeuse, ou ce qui simplement ressemble à la foi, être un juste châtiment. » Autant l’expression de la première partie de ce discours était vague, autant la conclusion en était claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous fut sensible. « Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit no 1 : tout est grâce. — Pas de mérite, je le sais, reprit Charles, mais… — Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine de condigno ou de congruo, dit no 2. — Mais, évidemment, répliqua Charles, c’est une cruauté de dire aux ignorants et à la foule : « Croyez, et d’un seul coup vous serez sauvés ; n’attendez pas les fruits, réjouissez-vous tout de suite », sans accompagner cette doctrine d’une description claire de ce que c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur propre illusion par une éducation religieuse. — C’est là, répondit Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être prêchée aux plus misérables des hommes. Elle leur dit : « Venez tels que vous êtes. N’essayez pas de vous rendre meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et le salut est à vous ; les bonnes œuvres viendront après. » — Au contraire, reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible, de précis, dont tout le monde peut s’assurer. Le baptême est un signe extérieur et non équivoque ; tandis que si un homme a ce sentiment secret appelé la foi, nul autre que lui ne peut en rendre témoignage ; or, cet homme ne peut être un témoin impartial. »

Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée dans un état de grande excitation. « Mon cher ami, dit Freeborn, je m’attendais à mieux que cela ; dans peu de temps, je l’espère, vous verrez les objets sous d’autres couleurs. Le baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il, que peut-il y avoir de spirituel, de saint ou de céleste dans le baptême ? — Mais vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas spirituelle, répliqua Charles. — Je vous le dis ! et quand donc ? — Eh bien, répondit Charles un peu déconcerté, au moins vous ne la croyez pas sainte. » Freeborn fut embarrassé à son tour. « Si elle est sainte, continua Charles, elle a quelque chose de bon en elle ; elle a quelque valeur ; elle ne porte pas d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous, arrive ensuite. Vous dites que ses fruits sont saints, mais que la foi n’est elle-même absolument rien. » Il y eut un silence momentané, et un peu d’agitation dans les esprits. « Oh ! la foi est certainement un sentiment saint, dit no 1. — Non, il est spirituel, mais non pas saint, repartit no 2 ; c’est un simple acte, l’appréhension des mérites du Christ. — Il a son siége dans les affections, dit no 3 ; la foi est un sentiment du cœur ; c’est la confiance, c’est la croyance que le Christ est mon Sauveur : tout cela est distinct de la sainteté. La sainteté éveille l’idée d’une justice relevant de soi. La foi est paix et bonheur, mais elle n’est pas la sainteté. La sainteté vient ensuite. — Rien ne peut produire la sainteté, si ce n’est ce qui est saint, reprit Charles ; c’est une espèce d’axiome : les fruits étant saints, la foi, qui en est la racine, doit être sainte. — Vous pourriez aussi bien soutenir que la racine de la rose est rouge, et celle du lis blanche, répliqua no 3. — Pardon, s’écria Freeborn ; c’est, comme dit mon ami, une appréhension. L’appréhension, c’est l’acte de saisir ; il n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que dans l’acte d’une main qui s’empare d’une substance qu’elle trouve devant elle. C’est là la grande doctrine de Luther dans son commentaire sur les Galates. La foi n’est rien en elle-même ; c’est un simple instrument : voilà ce qu’il enseigne, lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la foi justifiante comme étant accompagnée de l’amour. »

« Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit no 1. Elle peut être vraie en un certain sens ; mais elle jette des pierres d’achoppement dans la voie de ceux qui cherchent. Luther ne pouvait vouloir dire ce que vous soutenez, j’en suis convaincu. La foi justifiante est toujours accompagnée de l’amour. — C’est ce que je croyais, dit Charles. — C’est tout à fait la doctrine de Rome, reprit no 2 ; c’est la doctrine de Bull et de Taylor. — Dans le sens que Luther l’appelle venenum infernale, repartit Freeborn. — C’est précisément la doctrine que prêchent en ce moment les Puséistes, dit no 3. — Au contraire, repartit no 1, c’est celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il en tirant de sa poche son portefeuille, j’ai noté ses paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre jour dans la salle de théologie : « Fides significat fiduciam ; in fiduciâ inest dilectio ; ergo etiam dilectione sumus justi. » Trois membres de la réunion s’écrièrent que c’était impossible ; le papier passa de main en main dans un silence solennel. « Calvin dit la même chose », ajouta no 1 d’un air de triomphe.

« Je pense », reprit no 4, d’une voix basse, douce et soutenue, qui contrastait avec l’animation qui s’était subitement manifestée dans la conversation, « je pense que la controverse (hem) peut aisément se vider. C’est une question de mots entre Luther et Mélanchthon. Luther dit : (hem) « La foi existe sans l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie sans l’amour ». Mélanchthon, d’autre part, dit : (hem) « La foi existe avec l’amour », voulant exprimer que « la foi justifie avec l’amour ». Or, tous les deux sont dans le vrai : Car (hem) « la foi-sans-l’amour justifie, cependant la foi justifie non-sans-l’amour. » Il y eut un moment de silence, tandis que les deux partis élaboraient cette explication. « Au contraire, ajouta-t-il, c’est la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour justifie. » Freeborn exprima son dissentiment ; il croyait que C’était là la doctrine de Mélanchthon condamnée par Luther. « Vous voulez dire, reprit Charles, que la justification est donnée à la foi avec l’amour, et non à la foi et à l’amour. — Vous avez exprimé ma pensée, répondit no 4. — Et quelle différence mettez-vous entre le mot avec et le mot et ? » No 4 répondit sans hésiter : « La foi est l’instrument, l’amour le sine quâ non. » Nos 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant ; ils croyaient que c’était en revenir au légal[56] que d’introduire la phrase sine quâ non ; c’était introduire des conditions. La justification était inconditionnelle. « Mais la foi n’est-elle pas une condition ? demanda Charles. — Certainement non, répondit Freeborn ; condition est un mot légal. Comment le salut peut-il être libre et entier, s’il est conditionnel ? — Il n’y a pas de condition, dit no 3 ; tout doit venir du cœur. Nous croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous obéissons avec le cœur ; non que nous y soyons obligés, mais parce que nous avons une nouvelle nature. — N’y a-t-il pas obligation d’obéir ? demanda Charles étonné. — Pas d’obligation pour les régénérés, répondit no 3 ; ils sont au-dessus de toute obligation ; ils sont dans un nouvel état. — Mais, certainement, les Chrétiens sont sous une loi », reprit Charles. — Certainement non, repartit no 2 ; la loi est abolie sous le Christ. — Prenez-y garde, dit no 1, vous êtes sur la lisière de l’Antinomianisme. — Pas du tout, répondit Freeborn ; un Antinomien soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un croyant spirituel dit qu’il n’est pas tenu de l’accomplir. »

Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion. Comme il paraissait qu’elle serait aussi interminable qu’elle était ennuyeuse, Reding saisit l’occasion de souhaiter le bonsoir à son hôte et de s’en aller à la dérobée. Il n’avait jamais eu beaucoup de penchant pour la doctrine évangélique, et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur propre croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage cette doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront plus dans notre livre.

CHAPITRE XVIII. Le deuil de famille.

Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table une lettre de chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une large bordure noire. Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas elle annonçait la mort subite de son père. La goutte, après l’avoir tourmenté pendant plusieurs semaines, avait fini par lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté en quelque heures.

O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs ! quelle longue nuit ! quel indicible réveil ! et puis quelle triste journée ! Dans l’après-midi, vous étiez déjà chez vous : ô cruel changement, depuis les quelques semaines que vous aviez quitté cette demeure tant aimée ! que vos sentiments étaient différents alors ! Et qu’était devenu celui qui vous avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer ? Pour peindre une telle douleur, la parole est impuissante… Et puis trouver sa mère, ses sœurs et le mort…

Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles doit passer à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera pas à Oxford avant la fin de janvier. Les signes de douleur ont disparu ; la maison paraît joyeuse comme auparavant ; le feu est aussi brillant, les miroirs aussi purs, l’ameublement aussi bien rangé ; les tableaux sont les mêmes, les ornements de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule imperturbable continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère, il est vrai, portent les marques d’une séparation cruelle ; mais ils conversent comme de coutume et sur les sujets ordinaires ; ils se livrent aux mêmes occupations, ils travaillent, ils lisent, ils se promènent dans le jardin, ils dînent. Au dehors, il n’y a pas de changement, mais dans le cœur quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante ! Lui, en effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus ; il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien, il est parti pour ne plus jamais revenir… Son absence du moment est à leur esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent toujours. Mais c’est surtout au dîner que cette pensée les frappe ; car Charles doit désormais occuper à table une place qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que comme délégué, et en présence de celui auquel il succède : son père, n’ayant guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper lui-même. Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux, il rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la chaise qu’elle occupait, avait devant elle un mémento encore plus vivant de leur perte commune : Aliquid desideraverunt oculi…

M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de fortune. Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte, peut-être en ce moment sa douleur en fut-elle augmentée. N. Reding avait toujours été un père bon et indulgent. C’était un très-respectable ecclésiastique de la vieille école, un ministre aux sentiments pieux, un gentleman par l’éducation, un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à acquérir la science théologique ; il croyait sincèrement tout le contenu du Prayer-Book, mais ses sermons étaient rarement dogmatiques. C’étaient des discours pleins de raison, le langage d’un homme mûr sur les devoirs moraux. M. Reding distribuait la communion aux trois grandes fêtes, voyait son évêque deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec les gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers le pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré, il se montrait ferme partisan des intérêts tories dans son comté. Il était incapable de toute action blessante, mesquine, basse ou impolie. Il mourut estimé des grandes maisons d’alentour et pleuré par ses paroissiens.

La mort de son père était la première dure épreuve que Charles eût subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient, en présence de cette infortune palpable, les petites anxiétés qui l’avaient tourmenté récemment ! Il comprit alors la différence qui existe entre ce qui est réel et ce qui ne l’est point. Tous les doutes, les recherches, les conjectures, les idées qui l’avaient agité à propos des matières théologiques lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant ses yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines dans son âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de décembre, s’envolaient loin de lui au jour de l’affliction. Il sentit alors où habitait son cœur, où était sa vie. Sa naissance, sa famille, son éducation, le toit paternel étaient de grandes réalités ; à ces réalités son être se trouvait uni ; il avait grandi à leur ombre. Il comprit qu’il devait rester ce que la Providence l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite de la vérité lui paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs, des devoirs évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa mère, envers ses sœurs et sa position ; et c’est à les accomplir religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si elles l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories, et il résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler avec elles. Que le monde allât comme il pourrait, quoi qu’il arrivât, pour lui sa place et son chemin étaient clairement indiqués. Il reviendrait à Oxford, il s’appliquerait avec ardeur à ses études, il écarterait toute distraction, il s’éloignerait des routes de traverse, et il ferait de son mieux pour bien passer son examen. L’Église d’Angleterre telle qu’elle était, ses Articles, ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi à des personnes meilleures que lui ; pourquoi ne s’en contenterait-il pas ? Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la mort de son père bien-aimé : une existence paisible à la campagne, loin de toutes les agitations, un cercle de personnes pieuses, un travail utile parmi les pauvres, le soin de l’école du village, et, à la fin, la mort du juste, tels devraient être ses rêves.

En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des devoirs spéciaux à remplir envers sa mère ; il désirait, autant que possible, remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu. Pauvre mère ! que de grandes épreuves lui restaient à subir ! Si lui, Charles, éprouvait tant de peine à quitter Hartley, que serait-ce pour elle ? Encore quelques mois, et elle devrait s’éloigner d’un lieu qui lui avait toujours été cher, mais qui maintenant était sacré pour son cœur ; encore quelques mois, et elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du travail si rude d’un déménagement : quelle situation ! Une tête fatiguée et un cœur malade, au moment où elle avait le plus besoin de sang-froid et d’énergie…

Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles, pendant ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une feuille de sa vie : il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les hommes arrivent à l’âge viril à des époques différentes. Dans une famille, les plus jeunes, comme les moines dans un monastère, peuvent rester enfants jusqu’à ce qu’ils aient atteint l’âge mûr ; mais les aînés, si leur père vient à mourir prématurément, passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils arrivent à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford ; il y revint homme fait.

Notes in this chapter

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