TROISIÈME PARTIE. (continued 2)
Fulcran Segondy translation
« Eh bien, il aurait pu m’arriver pis, pensa Charles. Vraiment, ils sont gentils ; ce sont des animaux bien dressés, après tout. J’aurais pu tomber sous la griffe des bêtes farouches d’Exeter-Hall. Mais, maintenant à l’ouvrage… Qu’est-ce donc ? » ajouta-t-il. Hélas ! c’était un petit coup modeste, mais bien distinct, frappé à sa porte ; il n’y avait pas à s’y tromper.
« Qui est là ? Entrez », s’écria-t-il. A ce mot, la porte s’ouvrit doucement, et une jeune dame, assez avenante et mise avec recherche, se présenta. Charles, contrarié, se leva précipitamment ; mais il n’y avait pas moyen de fuir. Il fut obligé d’offrir une chaise ; puis il attendit, tout oreilles, ou plutôt tout impatience, que l’inconnue l’informât de sa mission. Un instant la jeune dame ne parla pas. La tête penchée de côté, elle regardait le bout de son parasol, avec lequel elle décrivait lentement une circonférence sur le tapis. A la fin elle demanda, sans lever les yeux, s’il était vrai (et elle parlait doucement et de ce ton qu’on appelle spirituel), s’il était vrai, comme on le lui avait appris, que M. Reding à qui elle avait l’honneur de s’adresser fût à la recherche d’une religion plus sympathique à son cœur que celle de l’Église d’Angleterre. » Charles, contenant avec peine sa mauvaise humeur, répondit brièvement qu’il ne pouvait lui donner un renseignement sur le sujet de sa demande. La question, continua-t-elle, pouvait paraître impertinente ; mais elle avait ses raisons. Quelques-unes de ses sœurs s’occupaient de l’organisation d’un nouveau corps religieux, et l’acquisition de M. Reding, son assistance, ses conseils leur seraient particulièrement précieux, vu surtout qu’elles n’avaient pas encore parmi elles de gentleman élevé à l’Université. « Puis-je vous demander, dit Charles, le nom de la société que vous voulez fonder ? — Le nom, répondit-elle, n’est pas déterminé ; et c’est là vraiment un des points pour lesquels nous ambitionnerions le privilége de l’avis d’un homme aussi capable que M. Reding, afin qu’il nous assistât dans nos délibérations. — Et quels sont vos principes, madame ? — Ici encore, répliqua-t-elle, il y a beaucoup à faire : les principes ne sont pas fixés, non plus ; c’est-à-dire qu’ils ne sont qu’esquissés, et nous priserions beaucoup vos inspirations. Bien plus, naturellement vous auriez l’occasion, comme vous en auriez le droit, d’indiquer la doctrine à laquelle vous vous sentez particulièrement enclin. » Charles ne savait que répondre à une offre aussi large. Elle continua : « Peut-être serait-il à propos, monsieur Reding, de vous dire quelque chose de particulier sur mon compte personnel. Je suis née dans la communion de l’Église d’Angleterre ; un moment j’ai été membre de la nouvelle Connexion, et à présent, ajouta-t-elle, d’une voix languissante et d’un ton de psalmodie, en laissant tomber sa tête, à présent je suis un frère de Plymouth. » Ceci devenait trop absurde ; et Charles, qui, pendant quelques instants, s’en était amusé, commença à n’avoir qu’une pensée : par quel moyen il pourrait la mettre à la porte.
Évidemment la conversation était abandonnée à la jeune dame ; elle continua : « Nous sommes tous pour une religion pure. — D’après ce que vous me dites, reprit Charles, je conclus que chaque membre de votre nouvelle communauté a le droit de désigner une ou deux doctrines de son choix. — Nous sommes tous pour l’Écriture, monsieur, et c’est pourquoi nous ne faisons qu’un. Nous pouvons différer, mais nous restons d’accord. Cependant, c’est comme vous dites, monsieur Reding. Je tiens, moi, pour l’élection et l’assurance du salut ; une de mes dignes amies est pour la perfection, et une autre bonne sœur pour le second avénement. Mais nous désirons accueillir parmi nous toutes les âmes altérées du fleuve de vie, quelles que soient leurs vues personnelles. Je crois que vous tenez pour les sacrements et les cérémonies ? » Charles essaya de couper court à l’entrevue, en niant qu’il eût une religion à chercher, ou une résolution à prendre ; mais il était plus facile de terminer la conversation que de mettre fin à la visite. Désespéré, il se rejeta en arrière dans sa chaise, les yeux à demi fermés : « Oh ! ces bons Irvingites, pensa-t-il, braves gens qui viennent pour protester et qui s’évanouissent à la première parole d’opposition. Voilà trois quarts d’heure que celle-ci m’assomme, et je ne vois pas de raison pour qu’elle ne reste pas ici jusqu’à la fin des siècles, puisqu’elle est déjà restée si longtemps. Vraiment elle n’a pas dans sa personne les éléments du progrès ni de la décadence. Elle ne mourra jamais : que deviendrai-je alors ? »
La jeune dame, en effet, n’était pas destinée à une mort naturelle ; car, alors que le cas semblait désespéré, on entendit un bruit dans l’escalier, et, à peine le coup frappé à la porte, parut un homme grossier et niais, qui s’écria en entrant : « J’espère, monsieur, qu’il n’y a pas encore de marché fait ; j’espère que ce n’est pas trop tard. Congédiez cette jeune femme, monsieur Reding, et permettez-moi de vous enseigner la vérité ancienne, qui n’a jamais été abrogée. » Il ne fut pas nécessaire de renvoyer notre sœur de Plymouth. Car avec la même bonté qu’elle avait mise à se dilater et à s’épanouir au soleil de la tolérance de Charles, ainsi elle se retira et disparut soudain, sans qu’on pût dire de quelle manière, devant les rudes accents de l’importun ; et Reding se trouva tout à coup entre les mains d’un autre bourreau. « C’est intolérable », se dit-il à lui-même ; et se levant debout : « Monsieur, s’écria-t-il, excusez-moi, je suis particulièrement occupé ce matin, et je dois vous demander de décliner l’honneur de votre visite. — Que dites-vous, monsieur ? » repartit l’étranger ; et tirant de sa poche un portefeuille et un crayon, il se mit à regarder Charles en face et à noter ses paroles, disant à demi-voix comme il l’écrivait : « Il décline l’honneur de ma visite. » Puis, il le regarda de nouveau, tenant son crayon sur son papier : « Maintenant, monsieur ? » dit-il. Charles s’avança vers lui, et étendant son bras comme un homme qui conduit un troupeau d’oies ou de moutons, il répéta tout en regardant la porte : « Réellement, monsieur, je sens tout l’honneur de votre visite ; un autre jour, monsieur, un autre jour. C’est trop, c’est trop. — C’est trop ? s’écria l’importun ; et moi qui ai attendu si longtemps au bas de l’escalier ! Cette bégueule est restée près d’une heure ici, et vous ne pouvez maintenant me donner cinq minutes, monsieur ! — Eh bien, monsieur, répondit Charles, je suis sûr que vous venez pour un message qui sera aussi infructueux que celui de cette dame, d’ailleurs, je suis fatigué de toutes ces discussions religieuses, j’ai besoin d’être seul. Veuillez vous épargner une plus longue peine. » « Fatigué des discussions religieuses », se dit l’étranger à lui-même, notant ces paroles dans son portefeuille. Charles ne daigna pas faire attention à cette action impertinente, ni expliquer ses propres paroles ; il se prépara à lui indiquer la porte. Son bourreau reprit : « Peut-être désirez-vous savoir mon nom ? Je suis Zorobabel. »
Quoique vexé, Reding comprit qu’il ne devrait pas rejeter l’ennui de la visite précédente sur l’importun actuel ; il fit donc un effort pour répondre : « Zorobabel ! vraiment ! et Zorobabel est-il votre prénom, monsieur, ou votre nom de famille ? — L’un et l’autre, monsieur Reding, ou plutôt, je n’ai pas de nom de baptême, et Zorobabel est ma seule désignation juive. — Vous venez donc voir s’il y a quelque apparence que je me fasse juif. — Il peut arriver des choses plus étranges, monsieur ; par exemple, j’étais moi-même autrefois diacre de l’Église d’Angleterre. — Vous n’êtes donc pas juif ? — Je suis juif par choix. Après bien des prières et une longue étude de l’Écriture, je suis arrivé à cette conclusion que, puisque le Judaïsme fut la première religion, il doit aussi être la dernière. A mes yeux, le Christianisme n’est qu’un épisode de l’histoire de la Révélation. — Il n’est pas probable que vous ayez beaucoup de sectateurs avec une telle doctrine. Nous sommes tous pour le progrès, à cette heure, et non pour le mouvement rétrograde. — Je ne suis pas de votre avis, monsieur Reding. Voyez ce que l’Établissement vient de faire ; il a envoyé un évêque à Jérusalem. — Oui, mais c’est dans la pensée de rendre les Juifs Chrétiens, plutôt que pour convertir les Chrétiens au Judaïsme. — Zorobabel écrivit : « Il pense que l’évêque de Jérusalem doit convertir les Juifs » ; il dit ensuite : « Je ne partage pas votre opinion, monsieur. Au contraire, j’imagine que l’excellent évêque se propose de faire revivre la distinction entre les Juifs et les Gentils, ce qui est un premier pas vers la suprématie de ceux-là. Car si les Juifs ont jamais une place dans le Christianisme, comme Juifs, ce doit être nécessairement la première. » Charles pensa qu’il valait mieux le laisser parler à son aise. Zorobabel continua donc : « Le bon évêque en question sait bien que le Juif est le frère aîné du Gentil, et c’est sa mission spéciale de rétablir un épiscopat juif sur le siége de Jérusalem. La succession juive a été interrompue depuis le temps des Apôtres. Et maintenant, vous voyez la raison de ma visite chez vous, monsieur Reding. On dit que vous penchez vers l’Église Catholique. Je voudrais vous suggérer que vous vous trompez sur le centre de l’unité. C’est le siége de Jacques à Jérusalem qui est le vrai centre, et non le siége de Pierre à Rome. Le pouvoir de Pierre est une usurpation sur Jacques. Pour moi, le vrai Pape c’est l’évêque actuel de Jérusalem. Les Gentils ont été au pouvoir trop longtemps. A cette heure, c’est le tour des Juifs. — Vous paraissez admettre, répliqua Charles, qu’il doit y avoir un centre d’unité et un Pape. — Certainement, et un rituel aussi, mais il doit être juif. Je cherche des souscriptions pour rebâtir le Temple sur le mont Moriah. J’espère, également, négocier un emprunt, et nous aurons un capital du Temple donnant au moins, d’après nos calculs, quatre pour cent. — Jusqu’ici on a regardé comme un péché, répliqua Reding, la tentative de reconstruire le Temple. D’après vous, Julien l’Apostat aurait pris le meilleur chemin pour atteindre le but. — Son motif était coupable, monsieur, mais l’acte était bon. Le moyen de convertir les Juifs, c’est d’accepter d’abord leurs rites. Ceci est une des grandes découvertes de notre siècle. Nous devons faire le premier pas vers eux. Quant à moi, j’ai admis tout ce que l’état actuel de leur religion rend possible ; et je ne désespère pas de voir le jour où les sacrifices sanglants seront offerts sur la montagne du Temple, comme anciennement. » Ici notre étrange visiteur s’arrêta. Voyant que Charles ne répliquait pas, il ajouta d’un ton dégagé et à la hâte : « Ne puis-je pas espérer que vous souscrirez à ce projet religieux, et que vous adopterez l’ancien rituel ? Celui des Catholiques est d’hier comparé au nôtre. » Charles répondant d’une manière négative, Zorobabel coucha sur son portefeuille : « Il refuse de prendre part à notre projet », et il quitta la chambre aussi vite qu’il y était entré.
CHAPITRE VIII. Le siége continué par un membre de la société de la vérité et par un fanatique d’Exeter-Hall.
Charles n’était pas au bout de ses épreuves. Nous craignons qu’à cette nouvelle le lecteur ne frissonne, parce qu’il a, dans cette affaire, sa bonne part d’ennui. Toutefois le lecteur trouve cet adoucissement à sa position : il lit cette histoire dans un moment d’oisiveté, et Charles en subissait la réalité à une heure d’action et d’inquiétude. Il s’était donc écoulé peu de temps depuis le départ de Zorobabel, lorsque le propriétaire de la maison se présenta de nouveau à la porte. Il assura à M. Reding que ce n’était pas sa faute si les deux dernières personnes lui avaient fait visite. La jeune dame s’était faufilée à son insu, et le gentleman avait forcé le passage. Mais, cette fois, il venait solliciter réellement une entrevue pour un personnage à grandes prétentions littéraires, avec qui il avait eu quelques rapports, et qui était venu du quartier Ouest de Londres pour le seul honneur de s’entretenir avec M. Reding. Charles gémit, mais une seule réponse était possible. La journée d’ailleurs était déjà perdue, et avec une espèce de résignation triste, il donna la permission d’introduire l’étranger.
C’était un homme à la face pâteuse, d’environ trente-cinq ans, qui, tout en parlant, relevait ses sourcils et avait un sourire particulier. Il commença par exprimer la crainte que M. Reding n’eût été fatigué par ces visiteurs impertinents et inutiles, gens sans intelligence, dont le fanatisme aveugle ne pouvait inspirer que le mépris. « Je connais assez les Universités, continua-t-il, pour déclarer qu’il ne peut exister aucune affinité entre leurs membres et la masse des sectaires religieux. Vous avez eu parmi vous, à Oxford, des hommes très-éminents, appartenant à des écoles très-différentes ; cependant c’étaient tous des hommes capables, qui se sont fait distinguer par leur zèle pour la vérité, quoiqu’ils soient arrivés à des opinions contradictoires. » Reding, ignorant où il voulait en venir, resta dans une attitude expectante. « J’appartiens, continua le nouveau visiteur, à une société qui s’est consacrée à étendre parmi toutes les classes la recherche de la vérité. Tout esprit philosophique, monsieur Reding, doit avoir senti un intérêt profond pour votre parti, à l’Université. Notre société, dans le fait, vous considère comme un des agents les plus remarquables de cette œuvre si importante, et je ne puis vous offrir, individuellement, un compliment plus flatteur, à vous dont le nom a paru naguère d’une manière si honorable dans les journaux, qu’en vous nommant membre de notre Société de la Vérité. Voici votre diplôme, ajouta-t-il eu lui remettant une feuille de papier. » Charles y jeta un coup d’œil. C’était une feuille, partie gravée, partie imprimée, partie manuscrite. Un emblème de la vérité occupait le centre. Ce n’était pas un soleil radieux, ni une étoile brillante, comme on aurait pu l’attendre, mais la lune dans une éclipse totale, environnée des têtes de Socrate, de Cicéron, de Julien, d’Abailard, de Luther, de Benjamin Franklin et de lord Brougham, en guise de chérubins. Puis venaient quelques phrases disant que l’Association de la branche de Londres, faisant partie de la Société Britannique et Étrangère de la Vérité, ayant la preuve du zèle déployé dans la poursuite de la vérité par Charles Reding, Esq., membre de l’Université d’Oxford, l’avait admis à l’unanimité dans son sein, et lui avait assigné la haute et importante mission de membre associé et correspondant. « Je remercie beaucoup la Société de la Vérité, dit Charles lorsqu’il arriva au bout de la feuille, pour cette marque de son bon vouloir ; je regrette, toutefois, d’avoir quelque scrupule à l’accepter jusqu’à ce qu’on ait fait disparaître quelques-uns des protecteurs dont les têtes couronnent le diplôme. Par exemple, je n’aime pas fort me trouver à l’ombre de l’empereur Julien. — Vous respecteriez cependant son amour de la vérité, je présume, dit M. Batts. — Pas beaucoup, je le crains, monsieur, en voyant que cet amour ne l’a pas empêché d’embrasser sciemment l’erreur. — Non, non, pas l’erreur, d’embrasser ce qu’il croyait être la vérité ; et Julien, à mon avis, ne peut être accusé d’avoir déserté la vérité, puisque dans le fait il fut toujours à sa recherche. — Je crains qu’il n’y ait sur ce point une différence très-marquée entre vos principes et les miens. — Ah ! mon cher monsieur, un peu d’attention à nos principes ferait disparaître cette différence. Permettez-moi de vous offrir cette petite brochure, dans laquelle vous trouverez établies quelques vérités fondamentales, sous la forme d’aphorismes. J’appelle particulièrement votre attention sur la page 8. » Reding chercha cette page, et lut ce qui suit :
« De la poursuite de la vérité.
» 1. Il est incertain que la vérité existe.
» 2. Il est certain qu’on ne peut la trouver.
» 3. C’est une folie de se vanter de la posséder.
» 4. Le travail et le devoir de l’homme, comme homme, consistent non pas à la posséder, mais à la chercher.
» 5. Son bonheur et sa véritable dignité consistent à la poursuivre.
» 6. La poursuite de la vérité est une fin ; on doit s’y engager par amour d’elle-même.
» 7. Comme la philosophie est l’amour, et non la possession de la sagesse, ainsi la religion est l’amour, et non la possession de la vérité.
» 8. De même que le Catholicisme commence par la foi, de même le Protestantisme finit par l’examen.
» 9. Comme il y a du désintéressement à chercher, ainsi il y a de l’égoïsme à réclamer la possession.
» 10. Le martyr de la vérité est celui qui meurt en déclarant qu’elle est une ombre.
» 11. C’est le martyre de toute la vie que de changer toujours.
» 12. La crainte d’errer est la ruine de l’examen. »
Charles ne poussa pas plus loin sa lecture ; ce qui suivait avait le même caractère. Il rendit la brochure à M. Batts. « J’ai vu suffisamment, dit-il, les opinions de la Société de la Vérité pour admirer leur originalité et leur franchise ; mais, excusez-moi, je ne saurais y trouver du bon sens. Il est impossible que je souscrive à ce qui est si clairement opposé au Christianisme. » M. Batts parut contrarié. « Nous ne voulons pas, répliqua-t-il, nous opposer au Christianisme ; nous désirons seulement que le Christianisme ne s’oppose pas à nous. Il est très-fâcheux que nous ne puissions pas aller notre chemin, quand nous permettons aux autres de suivre le leur. A mes yeux, il est imprudent, dans un siècle comme le nôtre, de représenter le Christianisme comme hostile au progrès de l’esprit, et de faire des ennemis de la Révélation de ceux qui désirent sincèrement « vivre tranquilles et laisser vivre les autres ». — Mais les contradictions ne peuvent être vraies, repartit Charles. Si le Christianisme affirme que la vérité peut se trouver, ce doit être une erreur de soutenir qu’on ne peut la trouver. — Il y a de l’intolérance dans votre Christianisme, je le crois, monsieur. Vous m’accorderez, je suppose, que le Christianisme n’a rien à faire avec l’astronomie ou la géologie. Et dès lors pourquoi se mêlerait-il de philosophie ? » C’eût été inutile de prolonger la discussion. Charles réprima la réponse qui lui venait sur les lèvres, de l’alliance essentielle de la philosophie avec la religion. Il y eut un silence de plusieurs minutes, et M. Batts, à la fin, comprit cet avis indirect, car il se leva d’un air désappointé et souhaita le bonjour à notre infortuné ami.
Après la fatigue et l’agitation causées par ces conversations successives, peu importait maintenant à Charles qu’on le laissât ou non livré à lui-même, car il ne se sentait plus en état d’appliquer son esprit aux sujets dont il s’était promis de s’occuper le matin. Au départ de M. Batts, il ne fit donc aucun effort pour travailler. Il se contenta de s’asseoir devant le feu, triste, abattu, et en danger de retomber dans les pensées de trouble dont l’avait fait sortir son compagnon du chemin de fer. Lors donc qu’au bout d’une demi-heure un nouveau coup se fit entendre à la porte, il admit le postulant avec une indifférence calme, comme si la fortune avait épuisé ses plus cruelles rigueurs et qu’il n’eût plus rien à craindre. L’individu qui se présenta était un homme d’un âge mûr, au teint luisant et aux membres dodus. Il paraissait se trouver dans des conditions favorables qu’il avait su mettre à profit. Son habit noir lustré contrastait avec la couleur rose de son visage et de son cou, que n’emprisonnait pas un faux col. Son maintien était roide et solennel. Tout cela ajouté à un débit rapide lorsqu’il parlait, lui donnait un grand air de dindon de basse-cour, qui aurait frappé Reding, s’il eût été moins las qu’il ne l’était en ce moment de voir de nouvelles figures. Cet étrange visiteur, en entrant dans la chambre, jeta autour de lui un coup d’œil investigateur. « Votre très-humble, dit-il d’un ton brusque. Vous paraissez abattu, mon cher monsieur ; mais asseyez-vous, monsieur Reding, et permettez-moi de profiter de l’occasion pour vous donner quelques bons avis. Vous pouvez deviner qui je suis à mon aspect : mon air parle de soi ; je ne dirai pas davantage, je puis vous être utile. Monsieur Reding, continua-t-il, en rapprochant sa chaise de lui et en étendant sa main, comme s’il allait le secouer, n’avez-vous pas fait une méprise, en pensant qu’il était nécessaire de vous adresser à l’Église de Rome pour l’apaisement de vos difficultés religieuses ? — Je ne vous ai pas encore informé, monsieur, répondit Charles gravement, que j’eusse des difficultés. Excusez-moi si je suis brusque ; j’ai eu bien des personnes qui m’ont fait visite pour le même objet. C’est très-obligeant de votre part, mais je n’ai pas besoin d’avis. Quelle sottise que de venir ici ! — Bien, mon cher monsieur Reding ; mais écoutez-moi, reprit son persécuteur, en étendant les doigts de sa main droite et en ouvrant de grands yeux. J’ai raison, je crois d’appréhender que votre motif de quitter l’Établissement est que vous ne pouvez introduire le surplis dans la chaire et les chandeliers sur la table de communion. Or, n’en faites-vous pas plus qu’il ne faut ? Pardon, mais vous ressemblez à un homme qui ferait passer la Tamise sur sa maison, lorsqu’il a simplement besoin de nettoyer les marches de sa porte. Pourquoi vous adresser au Papisme, quand vous pouvez arriver à votre but par une voie plus facile et à meilleur marché ? Établissez-vous pour votre propre compte, mon cher monsieur ; agissez pour vous-même ; formez une nouvelle communion, six pence y suffiront ; et vous aurez alors votre surplis et les chandeliers au gré de vos désirs, sans renier l’Évangile, ou sans vous jeter dans les horribles abominations de la Grande Prostituée… » Et il se redressa sur sa chaise, les mains appuyées sur ses genoux écartés, considérant avec un air de satisfaction l’effet de ses paroles sur Reding.
« J’en ai eu assez de tout cela, répondit le pauvre Charles. En vérité, vous n’êtes qu’un de plus, monsieur, et je voudrais vous dire que vous n’avez rien de commun avec les autres ; mais je ne puis m’empêcher de vous regarder comme la cinquième, sixième, ou septième personne (je ne puis plus les compter) qui est venue ce matin me donner, avec les meilleures intentions sans doute, des avis que je n’avais pas demandés. Je ne vous connais pas, monsieur ; vous ne m’avez pas été présenté ; vous ne m’avez pas même dit votre nom. Il n’est pas d’usage de discourir sur des sujets personnels avec des étrangers. Permettez-moi donc de vous remercier de votre bonté à me faire visite, et puis, de votre nouvelle bonté à sortir. » Et Charles se leva.
Son persécuteur ne parut pas disposé à se mouvoir, ni à faire attention à ces paroles. Il attendit un moment, déploya son mouchoir avec beaucoup de délibération et se moucha ; il dit ensuite : « Kitchens est mon nom, monsieur ; le docteur Kitchens. L’état de votre esprit, monsieur Reding, ne m’est pas inconnu : vous êtes présentement sous l’influence du vieil Adam, et, en vérité, dans une triste voie. Je m’y attendais. Aussi ai-je mis dans ma poche un petit traité que je vous presserai d’accepter avec toute la sollicitude chrétienne qu’un frère peut montrer envers un frère. Le voici. J’ai la plus grande confiance dans sa vertu. Peut-être en avez-vous entendu parler. Il est connu sous la dénomination de l’Élixir spirituel de Kitchens. L’Élixir a éclairé des millions d’âmes ; et je prendrai sur moi de vous dire qu’il vous convertira dans les vingt-quatre heures. Son action est douce et agréable, et ses effets merveilleux, prodigieux, quoiqu’il ne consiste qu’en huit pages in-12. Voici une liste des témoignages donnés pour quelques-uns des cas les plus remarquables. J’ai connu moi-même cent deux cas, dans lesquels il a opéré un changement salutaire en six heures ; soixante-dix-neuf, dans lesquels son effet s’est produit en trois heures seulement ; et vingt-sept où la conversion a eu lieu immédiatement après sa lecture. D’un seul coup, de pauvres pécheurs qui, cinq minutes auparavant, ressemblaient aux démoniaques de l’Évangile, reparaissaient « vêtus et sains d’esprit ». Ainsi je suis au-dessous de la vérité, monsieur Reding, lorsque j’affirme que je vous garantis un changement chez vous dans l’espace de vingt-quatre heures. Je n’ai jamais connu qu’un seul cas dans lequel il ait paru impuissant. C’était un méchant vieillard, qui le garda dans sa main toute une journée, et en silence, sans aucun effet visible. Mais ici exceptio probat regulam, car, après plus ample information, nous découvrîmes que ce vieux pécheur ne savait pas lire. Aussi le Traité lui fut-il administré doucement par une autre personne, et avant que la lecture en fût terminée, je vous le jure, monsieur Reding, il tomba dans un sommeil profond et salutaire, transpira abondamment, et se réveilla, au bout de douze heures, créature nouvelle, parfaitement nouvelle, et mûr pour le ciel, où il monta dans le courant de la semaine. En ce moment, nous faisons des expériences plus larges sur son action, et nous trouvons que même les feuilles séparées du Traité ont un effet relatif. Et, ce qui vaut encore mieux par rapport à vous, c’est un spécifique admirable dans le cas de Papisme. Il attaque directement la matière peccante ; et toute la pourriture des sacrements, des saints, de la pénitence, du purgatoire et des bonnes œuvres est évacuée de l’âme d’un seul coup. »
Charles restait silencieux et grave, et semblait disposé à accomplir quelque grand acte d’énergie, plutôt que d’écouter un plus long bavardage. Le docteur Kitchens continua : « Avez-vous assisté à quelque discours contre la Babylone mystique, ou à une des controverses publiques qui ont eu lieu dans un grand nombre de villes ? M. Makanoise, un de mes bons amis, a lutté sur dix points avec trente jésuites, une bonne moitié de ceux de Londres, et il les a battus sur toutes les matières. Ne connaissez-vous aucune des lumières d’Exeter-Hall ? N’avez-vous jamais entendu M. Gabb ? c’est un Boanerges, un vrai Niagara de paroles : quelle vie dans sa diction ! quelle véhémence ! quelle force ! Sa voix seule suffit pour terrasser un homme. Il peut parler sept heures durant sans fatigue. L’année passée, il a parcouru l’Angleterre, débitant dans tout le pays, en long et en large, une seule, mais terrible protestation contre la sorcière apocalyptique d’Endor. Il commença à Devenport et finit à Berwick, et il se surpassa lui-même à chaque meeting. A Berwick, lieu de sa dernière représentation, l’effet fut complétement formidable. Un de mes amis l’y a entendu. Il m’a assuré, quelque incroyable que la chose paraisse, que la voix de M. Gabb avait brisé des vitres dans une maison voisine, et que deux prêtres de Baal, qui étaient à leur école d’externat, à un quart de mille environ, avaient été si maltraités par le seul écho, que l’un d’eux alla se coucher sur-le-champ, et que l’autre a marché avec des béquilles depuis lors. » Il s’arrêta un moment, puis il reprit : « Et quelle est la cause, croyez-vous, monsieur Reding, qui a produit sur eux cet effet ? C’était la connaissance que possédait M. Gabb, relativement au signe de la bête dont parle la Révélation : il prouva, monsieur Reding, et ce fut le coup le plus original de son discours, il prouva que ce signe était la croix, la croix matérielle. »
Le moment était enfin venu ; Reding ne pouvait plus y tenir, et, par bonheur, l’injure de ce cruel intrus lui fournissait les moyens aussi bien que le motif de le punir. « Oh ! dit-il soudain, alors je suppose, docteur Kitchens, que vous ne pouvez tolérer la croix ? — Oh ! non ; la tolérer ! mais c’est l’Antechrist ! — Vous ne pouvez en supporter la vue, je le soupçonne, docteur Kitchens ? — Je ne puis la supporter, monsieur ; quel vrai Protestant le pourrait ? — Alors, regardez ! » dit Charles, tirant de son pupitre un petit crucifix qu’il mit devant les yeux du docteur Kitchens. Celui-ci, tout d’un coup, se dressa sur ses pieds, et, reculant : « Qu’est-ce que cela ? » s’écria-t-il ; et son visage rougit et pâlit tour à tour : « Qu’est-ce que cela ? c’est la chose elle-même » ; et il fit un mouvement pour la saisir. « Retirez-la, monsieur Reding, c’est une idole ; je ne puis la supporter ; retirez-la. — Elle a vraiment, se dit Charles à lui-même, un pouvoir magique sur lui » ; et il la présenta encore au fougueux sectaire, tout en la tenant hors de ses atteintes. « Retirez-la, monsieur Reding, je vous en supplie ! » s’écria le docteur en reculant toujours, tandis que Charles continuait à le presser. « Retirez-la, c’est trop fort. Oh ! oh ! épargnez-moi, épargnez-moi, monsieur Reding !… Nohestan[79]… une idole !… Oh ! jeune Antechrist, démon !… C’est lui, c’est lui… Torture !… Grâce, monsieur Reding ! » Et le misérable docteur commença à s’agiter, toujours regardant le signe sacré et l’écartant de devant ses yeux. Charles, à cette heure, tenait la victoire dans ses mains. Il y avait sans doute quelque difficulté à diriger vers la porte cet impertinent visiteur de l’endroit où il était assis, mais un seul effort suffit ; arrivé là, il ouvrit avec violence l’un des battants, se précipita dans l’escalier, et se mit à enjamber deux ou trois marches à la fois. Oubliant tout alors, sauf l’objet de sa terreur, il vint fondre d’un seul trait sur deux personnes qui se disputaient pour monter, et tandis qu’il jetait l’un contre la rampe, il fit bravement rouler l’autre au bas de l’escalier.
CHAPITRE IX. Le dernier assaut.
Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa poitrine. Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort par lequel elle s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre à la porte, et les coups se succédèrent nombreux. Il n’y fit pas attention, et se contenta de poser ses pieds sur le garde-feu en cachant son visage dans ses mains. La sommation, tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul individu, mais le retard de Charles à répondre donna à un second le temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de coups alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper. A la fin, un des deux candidats rivaux à la présentation, plus hardi que l’autre, ouvrit doucement la porte. Le second, qui, après sa chute, avait grimpé en courant au haut de l’escalier, se précipita dans la chambre avant lui, en s’écriant : « Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem[80]. — Par charité, répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité, laissez-moi tranquille ! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas besoin de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà, ici, l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs ; les Apôtres gentils et le libre examen ; une religion de fantaisie et Exeter-Hall. Quel est donc mon crime ? Ne puis-je mourir en paix ? Mon cher monsieur, sortez : je ne puis vous recevoir ; je suis épuisé. » Il se leva alors et s’avança vers le nouvel intrus. « Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous êtes résolu à me parler ; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement assez pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher monsieur, si vous êtes le sixième ou le septième. » Et il lui ouvrit la porte. « Un fou vient de me renverser comme je montais, reprit avec émotion la personne à qui Charles s’était adressé. — Mille pardons pour sa grossièreté, mon cher monsieur, mille pardons, mais permettez-moi… » Et en le saluant, il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite vers l’autre étranger, qui se tenait auprès de lui en silence : « Et vous aussi, monsieur…? Est-ce possible ! » Une extrême surprise se peignit sur son visage ; C’était M. Malcolm. Les pensées de Charles prirent un nouveau cours, et ses persécuteurs furent oubliés sur-le-champ.
L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur de bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds du propriétaire de Charles pour augmenter sa bibliothèque. Or, en passant par Londres pour se rendre au chemin de fer des comtés de l’Est, il était entré par hasard dans la boutique ; et, comme le digne libraire était à la hauteur de son cabinet de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de lui que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement, se trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm avait donc attendu avec impatience la fin de la visite du docteur Kitchens, et peu s’en était fallu même, ce qui l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé par le bon Swedenborgien.
« Comment vous portez-vous, Charles ? » dit-il enfin, avec un peu de roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son côté, n’était pas moins embarrassé dans son accueil. « Vous avez eu, ce matin, un petit lever, paraît-il. Je croyais que je n’arriverais jamais à vous voir. Asseyez-vous ; asseyons-nous, et laissez-moi vous dire quelques mots. » Malgré les épreuves diverses que Charles venait de subir de la part d’étrangers, il n’y avait peut-être personne qu’il désirât moins voir que M. Malcolm. Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit, avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé à lui ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses sentiments étaient un mélange de crainte par droit de prescription et de disposition amicale en même temps. C’était un attachement né d’anciens souvenirs, et un désir de rester en bons rapports avec cette vieille connaissance de sa famille, mais ce n’était ni confiance, ni amitié réelle. Il rougit comme s’il se fût senti coupable, sans comprendre clairement pourquoi. « Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je pensais que nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie droit à être averti de ce qui vous concerne. » Charles répliqua qu’il lui avait écrit la veille au soir. « Ah ! lorsqu’il n’y avait plus de temps pour répondre à votre lettre. » Charles repartit qu’il voulait épargner à un si bon ami… Il bégaya et ne put finir sa phrase. « Un ami, qui, naturellement, ne pouvait donner de conseils, répliqua sèchement M. Malcolm. Ces messieurs, continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos nouveaux amis qui vous rendaient visite ? Ils m’ont tenu trois quarts d’heure dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli me jeter par-dessus la rampe. — Non, monsieur ; je ne les connais pas du tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns. — Comme un autre paraît l’être », ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement blessé de ces paroles, et d’autant plus qu’il n’avait rien à répondre. « Eh bien, Charles, reprit M. Malcolm sans le regarder, je vous ai connu grand comme ça ; même quand vous étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et ouvert, j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être… Ce n’était pas ainsi du vivant de votre père. — Mon cher monsieur, répondit Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous avez toujours été très-bon pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une erreur de jugement, j’en suis désolé, et j’espère que vous me le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux ; mais je me suis trouvé, comme il vous le faut comprendre, dans une situation très pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je méditais. — Situation pénible ! Sornette ! Que me parlez-vous de situation ? Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en sais long sur eux. Une erreur de jugement ! vous vous moquez. Je sais bien comment arrive tout cela. Pareils faits ne me sont pas inconnus ; seulement, je vous croyais un jeune homme plus sensé. Faut-il vous citer le jeune Dalton de Sainte-Croix ? Il va sur le continent et rencontre un prêtre doucereux, qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique est l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion digne d’un gentleman. On le présente au comte un tel, à la marquise une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en avait un autre. Comment s’appelait-il ? j’ai oublié son nom. Il appartenait à une famille du Berkshire. Celui-ci est séduit par un joli minois. Désormais rien ne peut le satisfaire s’il n’épouse la jeune personne qui a charmé son cœur. Mais elle est catholique et ne peut se marier à un hérétique. Aussi, ma foi, il renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir dans le pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre exemple… mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me demande quel motif vous a poussé vous-même… »
Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles envers M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou quarante années d’expérience et, comme quelques grands philosophes, il faisait de cette expérience personnelle le critérium suprême du possible et du vrai. « Je les connais, continua-t-il, je les connais : une bande d’hypocrites et d’escrocs ! Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues de mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune confiance. Avez-vous jamais connu quelque prêtre ? — Non. — Avez-vous jamais vu une chapelle papiste ? — Non. — Connaissez-vous quelque chose des livres catholiques, de la doctrine catholique, de la morale catholique ? Ah ! je vous le garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela. » Charles paraissait fort mal à son aise. « Eh bien, alors qu’est-ce qui vous pousse vers eux ? » Charles ne savait que dire. « Pauvre sot ! continua M. Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner en votre faveur. Tout ceci est une affaire de pure imagination. Vous allez comme l’oiseau au chasseur. »
Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire enfin quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné. « Mon cher monsieur, répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse tourner contre une personne quand on le veut. Or, voyez. Si j’avais connu un prêtre quelconque, vous vous seriez écrié sur-le-champ : « Ah ! il vous a fasciné. » Si j’avais fréquenté les chapelles catholiques, « j’aurais été séduit par la musique ou l’encens ». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier à moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison éclairée, de consulter les amis que je trouvais autour de moi, comme je l’ai fait, et d’attendre avec patience jusqu’à ce que je fusse sûr de mes convictions ? — Ah ! voilà votre manière, à vous, jeunes gens, reprit M. Malcolm : vous vous croyez tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à ravir, que des têtes plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien, continua-t-il, en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable de vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché pour vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour être témoin de ceci ? Pauvre Reding ! quel terrible coup lui a été épargné ! Mais peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais quel en sera le résultat définitif. Vous nous reviendrez ; oui, j’en suis certain et sûr. Nous vous verrons revenir, jeune insensé, après que vous aurez couru à travers champs, la bride sur le cou. Bien, bien ! cela vaut mieux que de vivre sans frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être pire ; vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la donnerez-vous, comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux. C’est cruel, bien cruel : voire éducation perdue, votre avenir ruiné, votre pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes… Et vous ne me dites pas un mot. » Il devint rêveur. « Quel monde de tribulations ! Adieu, Charles. Maintenant vous êtes haut et puissant ; vous voguez à pleines voiles : peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments, vers l’ami de votre père. Adieu. » Le cœur de Charles était plein, mais sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit abattu : il n’eut donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il parut à M. Malcolm stupide ou très-réservé. Il ne put que presser chaleureusement la main que celui-ci lui abandonnait à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la porte de la rue.
CHAPITRE X. Le couvent des Passionnistes.
« Cela ne finira donc jamais ! se dit Charles, en fermant la porte et en remontant l’escalier. Voilà une journée complétement perdue ; et en vérité, je ne saurais dire avec lesquels de ces importuns, étrangers ou amis, mon temps a été le moins gaspillé. J’aurais dû aller directement au couvent. » Cette dernière pensée frappa son esprit, et il se plaça devant le feu, en y réfléchissant. « Oui, dit-il, je ne différerai pas davantage. Quelle heure peut-il être ? Déjà quatre heures ! » Il réfléchit de nouveau : « Je vais aller dîner, et puis, je me sauverai bien vite chez mes bons Passionnistes. »
Le restaurant où Charles se rendit était à une certaine distance. Il ne lui fut donc possible d’arriver au couvent que vers les six heures. Ce monastère était une simple construction en briques. Les ressources étant très-restreintes, on avait dû sacrifier l’extérieur, afin de pourvoir aux dépenses de l’intérieur. L’édifice était également incomplet. Une grande église avait été construite, mais ses murailles étaient nues ; et, à part les autels qu’on y avait élevés, elle ne se faisait remarquer que par ses proportions bien prises, un sanctuaire large, de bonnes orgues et un chœur convenable. Un corps de bâtiments adjacents pouvait loger environ une demi-douzaine de Religieux ; mais la grandeur de l’église demandait un établissement plus vaste. Depuis lors sans doute les choses ont bien changé, mais nous remontons ici aux premiers efforts de cette communauté anglaise, à une époque où elle avait à peine cessé de lutter pour son existence, et où les amis et les membres ne faisaient que commencer à y arriver.
Dix années seulement s’étaient écoulées alors, depuis que le plus sévère des ordres modernes avait été introduit en Angleterre. Au milieu de la tiédeur et de l’égoïsme du XVIIIe siècle ; deux cents ans après l’époque mémorable où saint Philippe et saint Ignace, laissant de côté les austérités corporelles, dont toutefois ils étaient personnellement de si grands maîtres, avaient prêché la mortification de la volonté et de la raison comme plus nécessaire à un âge de civilisation, le père Paul de la Croix fut divinement poussé à la fondation d’une communauté plus ascétique, sous certains rapports, que les premiers ermites et les ordres du moyen âge. Quoique le jeûne, la pauvreté et le silence fussent au nombre des pratiques de mortification les plus strictement imposées à la nouvelle congrégation, c’était surtout par la rigueur de ses pénitences corporelles qu’elle se distinguait. Dans la cellule de son vénérable fondateur, sur le mont Célien, on voit encore aujourd’hui un fouet de fer, garni de clous, qui est un souvenir, non-seulement des souffrances du père Paul lui-même, mais aussi de celles de sa famille italienne. L’objet de ces mortifications n’était pas moins remarquable que leur intensité. La pénitence sans doute est, à un certain point de vue, la fin de toute mortification, mais dans l’esprit des Passionnistes l’usage de la discipline est spécialement destiné au profit du prochain. Ils appliquent leurs souffrances au soulagement des âmes du purgatoire, ou bien ils se les infligent pour réveiller la ferveur d’un auditoire inattentif. Dans leurs missions, quand leurs discours semblent ne produire aucun effet, on les a vus parfois découvrir soudain leur poitrine et leurs épaules, et se frapper de couteaux aiguisés ou de rasoirs, en criant à leur auditoire terrifié qu’ils ne feraient point miséricorde à leur chair, jusqu’à ce que ceux à qui ils s’adressaient eussent pitié de leurs âmes. Cette charité dévorante ne s’arrêta pas aux frontières de leur patrie. Poussé peut-être par un souvenir attaché à sa maison, pendant bien des années, le cœur du père Paul se dirigea vers une nation du Nord avec laquelle, humainement parlant, il n’avait aucun rapport. En face de Saint-Jean et Saint-Paul, maison des Passionnistes sur le mont Célien, s’élèvent l’ancienne église et le monastère de San Gregorio, la source pure d’où le Christianisme de l’Angleterre est sorti. Là avait vécu le grand pape qui est appelé notre Apôtre, et qui plus tard monta sur la chaire de saint Pierre. De là partirent aussi, pendant et après son pontificat, Augustin, Paulin, Juste et les autres saints qui convertirent nos barbares ancêtres. Leurs noms, qui aujourd’hui sont inscrits sur les colonnes du portique, sembleraient s’être manifestés au vénérable Paul, avoir traversé son esprit et s’y être fixés. Car, chose étrange ! la pensée de l’Angleterre se mêlait à ses prières habituelles, et dans les dernières années de sa vie, après une vision qu’il eut pendant la messe, comme s’il eût été Augustin ou Mellitus, il parlait de ses enfants d’Angleterre.
Il était assez surprenant qu’un seul Italien, au cœur de Rome, eût à cette époque l’ambitieuse pensée de faire des novices ou des convertis dans notre patrie. Mais après la mort du vénérable fondateur, l’intérêt spécial que celui-ci avait montré pour notre île lointaine se manifesta dans un autre membre du même ordre. Sur les Apennins, près de Viterbe, vivait, au commencement de ce siècle, un petit berger, dont l’esprit s’était de bonne heure tourné vers le ciel. Un jour qu’il priait devant l’image de la Madone, il eut le pressentiment qu’il était destiné à prêcher l’Évangile dans une région du Nord. Il n’était guère probable qu’un paysan romain pût jamais être missionnaire ; plus tard, il est vrai, le jeune pâtre devint frère, et puis religieux dans la congrégation des Passionnistes ; mais cela ne semblait pas augmenter pour lui les probabilités d’une mission lointaine. Cependant Dieu avait ses vues, et quoique les moyens extérieurs ne se produisissent pas, peu à peu l’impression de son enfance, restée toujours vivante, prit une forme plus caractérisée, et au lieu du Nord en général, ce fut le nom de l’Angleterre qui se grava dans son cœur. Chose étonnante ! après un certain nombre d’années, sans faire aucune démarche, puisqu’il vivait sous l’obéissance, notre paysan se trouva, à la fin, sur le bord de cette mer orageuse du Nord, d’où César, jadis, aspirait à la conquête d’un nouveau monde. Mais il était toujours aussi peu probable qu’auparavant qu’il traversât le détroit. Néanmoins cela n’était pas impossible ; aurait-il cru autrefois qu’il verrait jamais cette plage du grand Océan ?… Et arrêté sur le rivage, le bon religieux aimait à contempler les vagues agitées, et à se demander si jamais viendrait le jour où elles le porteraient vers cette Angleterre tant désirée. Ce jour arriva, non pas toutefois par suite d’aucune détermination de sa part, mais par le soin de cette même Providence qui, trente années auparavant, le lui avait fait pressentir.
A l’époque de notre récit, le père Domenico de Matre Dei était déjà familiarisé avec l’Angleterre. Il avait eu bien des peines, d’abord par manque d’argent, et puis, plus encore, par manque de sujets. Les années s’écoulaient, et soit que la crainte de la sévérité de la règle (quoique ce fût sans fondement, puisqu’elle avait été mitigée pour l’Angleterre), soit que les droits acquis des autres corps religieux en fussent la cause, sa communauté ne grandissait pas. Il se sentait presque découragé. Mais chaque œuvre vient en son temps. Enfin, les difficultés diminuèrent peu à peu, et l’on vit quelques hommes pleins de zèle, les uns nobles de naissance, d’autres distingués par leurs talents, entrer dans la communauté. Parmi eux, nous devons citer notre ami Willis, qui, à cette époque, avait reçu la prêtrise. Quoique né bien loin de Londres, il n’était pas le dernier venu. Et maintenant, lecteur, vous connaissez mieux les Passionnistes que Reding lui-même, au moment où il se dirigeait vers leur monastère[81].
Le premier objet qui se présenta à Charles fut la porte de l’église. Comme elle était ouverte, il y entra. Les fidèles arrivaient pour un office. Lorsqu’il eut passé le vestibule, la personne qui le précédait immédiatement lui présenta le bout de ses doigts qu’elle avait trempés dans un bassin d’eau placé à l’entrée. Charles ignorant le but de cette action, et se sentant embarrassé de cette ignorance, se retira de côté, et chercha un coin pour s’y réfugier ; mais tout l’espace était ouvert, il n’y avait pas moyen de se cacher. Cependant, chacun paraissait occupé de soi. Nul ne fit attention à lui, et il se sentit ainsi plus à l’aise. Il se tint debout près de la porte, et promena ses regards dans l’église. Un grand nombre de cierges s’allumaient sur le maître-autel, situé au centre d’une abside semi-circulaire. Il y avait environ une demi-douzaine d’autels latéraux. La plupart n’étaient pas éclairés. On y voyait malgré cela quelques adorateurs solitaires. Sur l’un d’entre eux était un grand crucifix antique, aux pieds duquel brûlait une lampe, et celui-là était visité par une suite non interrompue de personnes. Elles s’y arrêtaient chacune cinq minutes, lisaient quelques prières dans un tableau attaché à la balustrade, et passaient outre. A un autre autel, qui se trouvait dans une chapelle au bout de l’un des bas-côtés et qui était surmonté d’une image, brûlaient six longs cierges. En regardant avec attention, Charles reconnut que c’était une image de Notre-Dame, et que le petit Enfant Jésus tenait un rosaire. Là était déjà réunie une assemblée, ou plutôt on y célébrait un office qui lui était inconnu. C’était rapide, alternatif, monotone. Comme cet exercice pieux paraissait interminable, Charles tourna ses yeux ailleurs. Il vit deux confessionnaux, chacun environné d’un petit groupe de personnes à genoux qui attendaient leur tour pour se présenter au sacrement de Pénitence ; les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Au bas de l’église étaient trois rangées de bancs mobiles avec dossiers et agenouilloirs. Le reste de l’espace était ouvert et rempli de chaises. Mais l’objet qui attirait surtout l’attention en ce moment, c’était le maître-autel. Cependant chaque fidèle, en entrant, prenait une chaise et, s’agenouillant derrière, se mettait à prier. L’église finit par se remplir. Riches et pauvres, artisans, jeunes élégants et ouvriers irlandais, mères et enfants, tous étaient confondus, sans autre distinction que la séparation des femmes d’avec les hommes. Une troupe de garçons et de petits enfants, mêlés à quelques vieilles femmes, avaient pris possession de la balustrade du chœur, et la secouaient avec des mouvements convulsifs comme dans l’attente de quelque chose.
Quoique Reding fût resté debout, nul n’aurait fait attention à lui ; mais il vit que le temps était venu de s’agenouiller. Il alla se mettre au coin du banc le plus rapproché. A peine avait-il pris place, qu’une procession avec des cierges passa de la sacristie à l’autel. Vint ensuite quelque chose qu’il ne put comprendre, et soudain commença un chant qu’il reconnut être une litanie, aux paroles Miserere et Ora pro nobis. Une hymne suivit. L’attention de l’assemblée était si profonde, sa dévotion si ardente, que Reding pensa qu’il n’avait jamais, jusqu’à ce jour, assisté à un véritable acte de culte. Ce qui le frappa particulièrement, ce fut que, tandis que dans l’Église anglicane le ministre ou l’orgue est tout et le peuple rien, sauf le clerc qui le représente, ici c’était précisément l’inverse. Le prêtre parlait à peine ou du moins presqu’à voix basse ; mais tous, dans l’assemblée, comme un immense instrument ou Panharmonicon, ne formaient qu’une seule voix, tout en paraissant n’agir, chacun, que d’après sa propre inspiration. Ils ne semblaient avoir besoin d’aucune impulsion étrangère ni d’aucune direction, quoique dans la litanie le chœur chantât alternativement. Les paroles étaient en latin, mais on eût dit que tous en comprenaient la valeur, et qu’ils offraient leurs prières à la Sainte-Trinité, au Sauveur incarné, à la puissante Mère de Dieu et aux Saints glorifiés, avec une ardeur égale à l’énergie de leurs cantiques. Près de Charles se trouvaient un petit enfant et une pauvre femme qui chantaient de toute la force de leurs poumons. Il n’y avait pas à s’y méprendre, Reding se dit à lui-même : « Voilà une religion populaire. » Il jeta de nouveau un regard dans l’église. Comme nous l’avons dit, elle était très-simple, et l’on voyait qu’elle n’était pas finie ; mais le Temple vivant qui s’y manifestait n’avait besoin ni de sculptures délicates ni de marbres somptueux pour la parachever, « car la gloire de Dieu l’avait éclairée, et l’Agneau en était la lumière ». « Que c’est étrange ! se dit Charles à lui-même, on appelle ce culte un culte de pure forme, et cependant il paraît comprendre indistinctement toutes les classes : enfants et vieillards, gens d’éducation et peuple, hommes et femmes ; c’est l’œuvre du même Esprit en tous, qui d’un grand nombre ne fait qu’un seul corps. »
Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il y eut un changement dans l’office. Un prêtre, ou un assistant, était monté quelques secondes sur l’autel et y avait pris un calice ou un vase qui s’y trouvait ; Charles ne pouvait voir d’une manière distincte. Un nuage d’encens s’éleva vers la voûte. Soudain tous les fronts s’inclinèrent jusqu’à terre. Que signifiait cet acte ? La vérité brilla aux yeux de Reding d’une manière terrible, mais douce pourtant : c’était le Seigneur incarné qui reposait sur l’autel, et qui était venu pour visiter et bénir son peuple ; c’était l’auguste présence qui fait d’une église catholique un sanctuaire unique ; qui en fait ce qu’aucun autre lieu ne saurait être, un lieu saint… A cette époque, les offices du bréviaire n’étaient plus inconnus à notre jeune ami, et au moment où il se prosterna sur le pavé, dans un mouvement subit d’anéantissement et de joie, quelques paroles de ces grandes antiennes, dont Willis, dans une circonstance, avait cité quelques phrases, lui vinrent sur les lèvres : « O Adonaï, et Dux domûs Israel, qui Moysi in rubo apparuisti ; O Emmanuel, Exspectatio gentium et Salvator earum, veni ad salvandum nos, Domine Deus noster. »
Après cette cérémonie, l’office ne dura plus longtemps. En relevant la tête, Charles vit que l’assemblée s’écoulait avec rapidité et qu’on éteignait les lumières. Il comprit qu’il fallait se hâter. Il se dirigea donc vers un frère convers, qui attendait pour fermer les portes, et le pria de le conduire au supérieur. Le bon frère craignait que celui-ci ne fût occupé en ce moment. Toutefois, il conduisit Charles dans une petite chambre bien propre, où notre ami, laissé à lui-même, eut le temps de rassembler ses pensées. A la fin, le supérieur parut. C’était un homme au-dessus de l’âge mûr, d’un maintien à la fois grave et bienveillant. Les sentiments de Reding étaient indicibles, mais tous pleins de charme. Son cœur battait fort, non de crainte ni d’anxiété, mais d’un frémissement de plaisir, en pensant qu’il était sous le toit d’une communauté catholique et en face d’un de ses prêtres. En un moment son trouble disparut, et il se sentit enivré de joie. A peine pouvait-il dominer son émotion ; il craignait d’être pris pour un fou. Il présenta la carte de son compagnon de voyage. Le bon Père sourit, en voyant le nom de l’ecclésiastique ; mais ce fut avec une satisfaction toute particulière qu’il lut les paroles aimables que celui-ci avait tracées au crayon. Charles ne tarda pas à s’entendre avec le supérieur. Grâce à Willis, il était déjà connu dans le couvent. Il fut arrêté qu’il logerait tout de suite chez ses nouveaux amis, et qu’il y resterait tant que cela lui conviendrait. La première chose à faire, c’était de se préparer à la confession, et l’on espérait qu’ainsi il pourrait être reçu, le dimanche suivant, dans la communion catholique. Après cet acte solennel, il aurait à se présenter à l’évêque, au moment convenable, pour lui demander le sacrement de Confirmation. Peu de temps lui suffit pour faire transporter ses bagages au couvent, et une heure après son entrevue avec le supérieur, il était assis seul, avec plumes, papier, livres, et devant un feu joyeux, dans une cellule de sa nouvelle habitation.
CHAPITRE XI. Le beau jour.
Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit. C’était le dimanche matin vers les sept heures ; Charles avait été admis dans la communion de l’Église Catholique depuis une heure environ. Il était encore à genoux dans l’église des Passionnistes, devant le tabernacle, jouissant d’une paix profonde et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait pas crues possibles sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte sensiblement l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des vagues, se trouve dans le port. C’était une sensation si douce, qu’il se croyait reporté par le souvenir à ses plus tendres années, qu’il lui semblait recommencer l’existence. Mais il y avait plus que le bonheur de l’enfance dans son âme : il lui paraissait sentir un roc sous ses pieds ; c’était soliditas Cathedræ Petri. Il continua à rester à genoux, comme s’il eût été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les anges tout autour de lui ; comme si, en se remuant, il dût perdre cette immense faveur.
A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une voix lui dit : « Reding, je vais partir ; laissez-moi vous dire adieu auparavant. » Il se retourna, c’était Willis, ou plutôt le père Louis, dans son costume sombre de Passionniste, sur lequel se dessinait un cœur blanc du côté gauche de la poitrine. Willis le conduisit de l’église à la sacristie. « Quelle joie, Reding ! s’écria-t-il quand la porte fut fermée ; quel jour de joie ! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais. Mon supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie ; vous ne m’avez pas vu, mais j’ai été présent à tout. — Oh ! reprit Charles, que dirai-je ?… la face de Dieu ! Comme j’étais à genoux, il me semblait que je ne désirais plus rien que de répéter avec le vieillard Siméon : « Maintenant, laissez-moi mourir, puisque j’ai vu votre face. » — Pour vous, cher Reding, vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme d’un néophyte ; quant à moi, ces sentiments sont déjà émoussés par l’habitude. — Non, Willis, non ; vous avez pris la meilleure part de bonne heure, tandis que j’ai temporisé. Trop tard, je t’ai connue, Vérité ancienne ; trop tard je t’ai trouvée, première et unique Beauté ! — Tout est bien, mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai à déplorer aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez de délai : ne dois-je pas parler de précipitation ? Un Dieu bon gouverne toutes choses… Mais il faut que je vous quitte. Vous rappelez-vous mes dernières paroles, lorsque nous nous séparâmes dans le Devonshire ? J’y ai souvent pensé depuis cette époque ; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais : « Nos voies se divisent. » Aujourd’hui elles restent encore différentes, et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous ici-bas ? qui le sait ? mais encore un peu de temps, et il y aura une réunion éternelle devant le trône de Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et de tous les saints. « Deus manifestè veniet, Deus noster et non silebit. » Charles prit la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté à genoux, il reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père disparut par la porte de la sacristie ; et le nouveau converti rentra dans sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait ni au passé ni à l’avenir…
FIN.