UN PEU DE VÉRITÉ SUR LA MORT DES OTAGES
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L’ARCHEVÊQUE
(Mercredi 24 mai)
le capitaine de Beaufort
Mercredi 24 mai, dix heures du matin. La Commune, qui vient d’évacuer l’Hôtel de Ville en flammes, siège dans la salle des mariages de la mairie du onzième arrondissement.
La place est pleine de troupes. Fédérés, Turcos, Vengeurs, Enfants perdus, cavaliers, caissons et canons, mêlés dans un effroyable désordre.
A la porte de la mairie, sur les escaliers, des femmes cousent des sacs à terre pour les barricades.
Partout une fièvre furieuse, des exclamations, des appels aux armes, des sonneries de clairons.
Au pied de la statue de Voltaire, accoudés contre les grilles, deux membres de la Commune, reconnaissables à leur écharpe rouge à glands d’or, silencieux, les traits tirés, regardent cette foule aux gestes pleins de menaces.
Un fourgon d’artillerie passe au galop.
—Où allez-vous?
—Au Père-Lachaise. Montmartre est foutu. Nous allons tirer sur les Buttes.
Le fourgon disparaît à l’angle de la rue de la Roquette.
Un grand mouvement se fait soudain du côté de l’entrée du boulevard Voltaire. Des bras se lèvent, avec de grands cris.
—A mort! A mort!
Au-dessus des têtes, dépasse le torse en uniforme d’un cavalier, capitaine d’état-major, la poitrine barrée d’aiguillettes d’or. Le cheval blanc se cabre. L’officier disparaît, tiré à bas de sa monture. Les cris redoublent.
—A mort le traître!
Une cantinière en uniforme, ceinturée de rouge, la jaquette déboutonnée, le chapeau rond rejeté en arrière, désigne du doigt l’officier. C’est la cantinière du 66e bataillon fédéré, Lachaise,[27] qui crie d’une voix éclatante:
—C’est la canaille qui nous a fait massacrer!
Les hommes qui entourent Lachaise racontent à leurs voisin la terrible histoire. Premier acte du drame qui va se dérouler.
L’officier est le comte Charles de Beaufort, qui signait ses ordres du titre de capitaine d’état-major, secrétaire du général ministre de la Guerre.[28]
Ancien sergent d’infanterie, capitaine pendant le siège d’un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Antoine, proche parent du membre du Comité central Édouard Moreau,[29] Beaufort flânait à l’Hôtel de Ville, en quête d’une situation ou d’un grade, quand il rencontra Cluseret,[30] qui l’emmena dans sa voiture jusqu’au ministère. Beaufort y resta.
Très élégant, Beaufort affichait d’étincelantes bottes vernies sur une culotte de peau de daim d’une irréprochable blancheur. Il fit partie de l’état-major de la Légion d’honneur, mais peu de temps et sans fonctions bien définies.
Beaufort était brave—il avait été à Neuilly, aux côtés de Dombrowski—[31] et quelque peu noceur. Un jour qu’il rentrait au ministère, le factionnaire de garde, un fédéré du 66e bataillon, le trouvant par trop éméché, lui barra l’entrée. Furieux, le capitaine d’état-major interpella grossièrement le factionnaire et les fédérés rassemblés au bruit de la dispute.
—Ah! vous êtes le 66e, leur cria Beaufort en les quittant. Je me souviendrai de vous et je vous promets de vous purger à ma façon.
Cette parole devait coûter la vie au beau capitaine.
Quelques jours après cet incident, l’armée de Versailles entrait à Paris.
Le 66e bataillon était envoyé aux avancées à la Madeleine, où grondait déjà la bataille. Il y était décimé, laissant soixante des siens sur le pavé. Six hommes du bataillon, cernés et faits prisonniers, avaient été fusillés sous les yeux de leurs camarades, retranchés un peu plus bas.
Dans la nuit du mardi, harassés, traînant leurs blessés, ramenant quelques-uns des morts, les hommes du 66e regagnèrent le onzième arrondissement.
Ils étaient tous des environs de la mairie où depuis le matin siégeait la Commune. De la rue de la Roquette, du boulevard Voltaire, du boulevard de Ménilmontant, de toutes les rues populeuses du quartier. Sous le siège, ils avaient eu pour commandant Avrial,[32] qui avait été élu membre de la Commune, et, pour porte-drapeau, Genton.[33]
Genton est là-haut, à la mairie, près de Ferré,[34] qui en a fait, huit jours auparavant, un juge d’instruction.
Les sanglants épisodes de la journée de combat à la Madeleine reviennent dans les conversations des groupes. On les discute.
—Ah! oui—dit tout à coup un garde—nous l’avons été, purgés! Le capitaine nous l’avait promis. Vous savez, ce capitaine avec qui nous nous sommes disputés...
Et voilà qu’il apparaît, ce capitaine! Par quel tragique hasard est-il venu se jeter au milieu de ces combattants du 66e qu’il a si durement injuriés!
Il n’ignore pas, cependant, que le siège de leur bataillon est là, tout près, dans cette petite boutique de la rue Sedaine, où, tout à l’heure...
Beaufort n’a pas posé le pied à terre qu’il est saisi, entraîné, écrasé par la foule. Son uniforme est en pièces. Ses aiguillettes d’or pendent, arrachées. Il est tête nue. Un vent de mort a passé. On le pousse vers la mairie. Les femmes quittent leurs sacs à terre pour se joindre au groupe qui accompagne l’officier jusqu’à la salle où se tiennent les membres de la Commune.
Un flot de paroles arrive, mêlées, incohérentes, jusqu’à Ferré, qui est là, assis devant une grande table recouverte de serge verte, le masque froid, impénétrable, les yeux brillants derrière les verres du lorgnon.
Ferré écoute. Il se penche vers Genton, qui est à son côté. Il lui dit quelques mots à voix basse. Genton se lève.
—Descendons, dit-il à ceux qui semblent commander à la foule... Nous allons le juger.
premier cadavre
En bas, la foule est toujours massée.
Dès que Beaufort apparaît, ce sont des vociférations, des cris répétés de: «A mort!»
Genton fait un signe de la main. Son écharpe rouge impose silence aux premiers rangs.
—Citoyens, dit-il, la Commune a décidé que le capitaine de Beaufort passerait devant la cour martiale.
A ce même moment, m’a raconté un témoin, se dirigeait vers le Père-Lachaise, traversant la place, une file de corbillards, portant à l’avant un drapeau rouge, et que suivaient des gardes en armes et des femmes.
Des morts de la bataille que l’on conduit à la fosse commune.
Beaufort est toujours là.
Un cri s’élève:
—C’est son tour à lui!
La cour martiale s’installe dans le bureau du 66e, la petite boutique de la rue Sedaine. Le colonel Émile Gois la préside, le même colonel Gois[35] que nous reverrons, le vendredi, préparant la grande tragédie de la rue Haxo. Genton est près de lui, et aussi le secrétaire de Genton, Fortin.[36]
—Nous ne voulions pas, m’a dit Fortin, condamner Beaufort à mort. Il ne nous était pas prouvé qu’il fût responsable de la défaite du 66e à la Madeleine. Nous convînmes entre nous trois qu’il serait dégradé, qu’on lui retirerait ses insignes et son uniforme de capitaine, et qu’il serait conduit à la barricade la plus proche pour y faire le coup de feu avec les autres. C’est ce que nous dîmes aux hommes auxquels il fut remis.
—S’il ne se bat pas bien, ajouta l’un de nous, cassez-lui la tête.
La foule accusait Beaufort, non seulement du désastre du 66e, mais encore d’avoir joué le rôle d’espion à la solde de Versailles. Beaufort se défendit vivement de cette dernière accusation.[37] Quand on le fusilla, on trouva sur lui une somme d’argent minime, trois cents francs. Il n’avait d’autres papiers que des ordres de la Commune et sa commission de capitaine.
A peine Beaufort apparaît-il sur le seuil de la boutique où il vient d’être jugé, que les clameurs s’élèvent, plus violentes encore:
—Il nous le faut! Il nous le faut! Il y a assez longtemps qu’il nous trahit!
L’heure est tragique. Nul doute ne peut s’élever sur le dénouement. On va chercher Delescluze, qui descend, monte sur un banc, cherche à faire entendre sa voix, déjà à demi éteinte.
Fortin, lui aussi, veut s’interposer. D’autres encore. Peine inutile. Genton parle, cherche à apaiser les fureurs.
Déjà Beaufort est loin d’eux, roulé par la vague désormais irrésistible.
C’est la mort.
Quelqu’un qui a suivi cette foule effroyable a vu Beaufort jusqu’à ce qu’il tombât pour ne plus se relever.
Le brillant capitaine, qui, à son arrivée sur la place, caracolait, secouant ses aiguillettes d’or, n’a plus forme humaine. La face tuméfiée, l’uniforme couvert de boue et de crachats, il se laisse traîner sur les genoux...
Le voilà au bout de son calvaire, une palissade en planches qui, sur le côté gauche de la place, clôt un chantier de marchand de bois.[38]
Beaufort, déchiré, défiguré, sanglant, eût attendri les pavés de la rue. La cantinière qui l’a dénoncé, celle qui a demandé à grands cris sa mort, Lachaise, sent, à cet instant suprême, son cœur de femme s’amollir. Elle se jette en face des fusils.
—Ah! ne le tuez pas, crie-t-elle, désespérée. Je ne veux pas qu’on le tue!
Vaines et tardives supplications. La foule ruée sur Beaufort ne pourrait même plus arrêter son élan. Les fusils s’abattent sur le capitaine.
la cantinière Lachaise
Dans ce premier acte du grand drame qui va se terminer au pied du mur de la Roquette, la cantinière du 66e tient le premier rôle. C’est elle qui dénonce Beaufort. C’est à sa voix qu’obéissent ceux qui l’arrêtent et qui, bientôt, le fusilleront.
L’influence qu’exerçait sur les hommes du 66e la cantinière Lachaise est expliquée par les deux documents suivants, extraits, l’un et l’autre, du Cri du Peuple de Vallès.
Tout d’abord une note, parue dans le Cri du 8 avril 1871, après la désastreuse affaire du plateau de Châtillon, où fut fait prisonnier Duval:[39]
La cantinière du 66e bataillon, la citoyenne Lachaise, est une gaillarde et une crâne femme. Elle a bien mérité de Paris et nous sommes heureux de le lui dire.
Cette brave femme du peuple n’a cessé, depuis trois jours, de faire le coup de feu dans la plaine de Châtillon et de voler au secours de ceux qui tombent, frappés par les balles des sbires de Versailles.
Elle est à la fois soldat et chirurgien.
Brave femme, il coule du sang de lionne dans ses veines.
Le Cri du Peuple du 11 avril reproduit la lettre suivante, adressée à la Commune par le 66e bataillon, dont fait partie Lachaise:
Aux citoyens membres de la Commune de Paris.
Citoyens,
Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde nationale de Paris, déclarent que Marguerite Guinder (sic), épouse Lachaise, cantinière au dit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65, dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, a tenu une conduite au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité, en restant toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que faisait autour d’elle la mitraille, occupée à soigner et panser les blessés, en l’absence de tout service chirurgical.
En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler votre attention sur ces actes, afin qu’il soit rendu justice au courage et au désintéressement de cette citoyenne républicaine des plus accomplies.
Salut et fraternité.
(Suivent les signatures du 66e bataillon.)
Nous allons retrouver la cantinière du 66e à la porte de la Roquette, tentant en vain de faire revenir en arrière les hommes de son bataillon qui se sont mêlés au peloton d’exécution.
six fusillés, six otages
A quelle heure précise le capitaine de Beaufort fut-il exécuté, le mercredi 24 mai? Il est difficile de fixer ce détail avec précision.[40] Ce n’est déjà point chose facile de recoudre les épisodes que l’on recueille de la bouche des témoins, pour en former un tout qui soit la vérité, ou une part de la vérité.
A quelle heure la foule, que la fusillade d’un seul homme n’a point satisfaite, songea-t-elle à de nouvelles représailles?
Que se passa-t-il, dans l’intervalle, dans l’âme de cette masse exaspérée, que la défaite enfermait dans un cercle de plus en plus étroit?
D’heure en heure, les nouvelles sinistres se succèdent. Des fuyards de la rive gauche apportent le récit de l’attaque du Panthéon, laissant prévoir qu’il serait occupé presque sans combat. En juin 1848, il avait fallu crever à coups de boulets ses portes de bronze.
Vers quatre heures, le Père-Lachaise tonne. A ce moment, le drapeau tricolore flotte sur la Montagne Sainte-Geneviève. C’est pis que la défaite. C’est la déroute, l’annonce des représailles toutes proches, des fusillades en masse, des cours martiales et de leurs horreurs.
—Il nous faut les otages! crie quelqu’un dans un groupe.
Et l’on répète partout:
—Il nous faut les otages! Qu’on exécute le décret!
La loi des otages, votée le 5 avril à l’Hôtel de Ville, n’a jamais été appliquée. Les prétextes n’auraient certes pas manqué. Mais les pourparlers entamés avec Versailles, pour l’échange de l’archevêque contre Blanqui, avaient fait que malgré les massacres répétés de prisonniers, le décret n’avait pas été mis à exécution.[41]
—Les otages! Les otages!
La parole de sang a couru dans cette foule. La Roquette est là, tout près, à cent pas. Sinistre voisinage. Depuis deux jours, les prisonniers de Mazas y ont été transférés. L’archevêque, le curé de la Madeleine, le président Bonjean, des prêtres, des jésuites, des sergents de ville, des gardes de Paris—sans compter le banquier Jecker.[42]
Une délégation, prise dans un groupe, entre à la mairie, demande, exige l’exécution du décret.[43]
C’est toujours Ferré qui est là, ayant encore près de lui son juge d’instruction Genton et son secrétaire Fortin. Il signe un ordre d’exécution[44] de six otages, sans les désigner autrement. Ordre à présenter au directeur de la Roquette, François.
L’ordre est remis à Fortin, qui redescend sur la place avec la délégation.
Fortin porte l’écharpe rouge en sautoir, le sabre au côté. Ce sabre—qui jouera tout à l’heure un rôle—est le propre sabre de Ferré, qui l’a donné à Fortin l’avant-veille, au cours d’une visite faite ensemble, pour en retirer des papiers importants, à une chambrette qu’avait Ferré, rue Dauphine.
Fortin monte sur un banc.
—Qui vient avec moi? crie-t-il. Voilà l’ordre de fusiller six otages, en représailles des six du 66e, fusillés à la Madeleine.
—Tous! Tous! répond la foule.
Un pompier, casqué, est au premier rang. Il fera feu le premier en face du mur de mort.
—Moi! moi! crie-t-il. Ils ont assassiné mon frère!
Fortin est vite entouré d’une soixantaine d’hommes. Les deux tiers sont du 66e.
C’est en courant qu’ils se précipitent vers la prison.
A la porte, quand ils sont déjà engagés dans l’allée d’arbres—l’allée de la guillotine—ils croisent leur cantinière, Lachaise, qui les bouscule.
—Vous n’irez pas! leur crie-t-elle. Ou vous n’êtes plus que des assassins!
Mais ils ont déjà franchi l’entrée. La porte de fer qui donne accès à la cour est fermée.
Ils passent un par un par la petite loge du guichetier, à gauche.[45]
Il y a là un râtelier d’armes. Le pompier décroche à la hâte un fusil, vérifie en marchant s’il est chargé.
Tout le monde est maintenant dans la cour.
Fortin entre au greffe. Il tend à François,[46] qui est là, l’ordre de Ferré.
François pâlit. Ses mains tremblent. Il n’a certainement pas entrevu une si lourde responsabilité.
—Six! six! répète-t-il. Qui?... Pourquoi Ferré n’a-t-il pas indiqué les noms?
Et il s’en va prendre dans un casier des feuilles volantes. Sur ces feuilles volantes ont été inscrits les noms des otages transférés l’avant-veille de Mazas à la Roquette.
François jette un coup d’œil sur les listes. Il hésite, ne se décide pas à choisir. Enfin il lit à voix haute cinq noms, pris parmi les premiers inscrits, devant Fortin, qu’ont rejoint une douzaine d’hommes, le pompier à l’avant:
—Deguerry..., Bonjean..., Allard..., Clerc..., Ducoudray...[47]
François s’arrête.
—Il en faut six! dit quelqu’un.
François lit alors un sixième nom.
Ce nom, j’ai en vain cherché à le connaître.
Les six sont désignés. François complète vivement la liste, comme s’il était enfin délivré d’un cauchemar.
Fortin et ceux qui l’ont accompagné au greffe sortent et rejoignent les hommes qui les attendent dans la cour. On jette à la hâte à la foule les six noms. Tout est décidé. Il ne reste qu’à faire descendre de leurs cellules les prisonniers, quand une voix s’élève:
—Et l’archevêque!
L’archevêque n’est pas parmi les six.
—L’archevêque! il nous faut l’archevêque![48]
nous voulons l’archevêque.
—Allons! donne-moi l’archevêque, et biffe le dernier! dit Fortin à François.
—Je n’ai pas d’ordre! Je ne le livrerai pas sans ordre.
—Retournons à la mairie! crient les hommes du peloton. Ferré signera l’ordre.
Pourquoi en voulaient-ils à l’archevêque, ces hommes?
Loin d’avoir combattu la Commune, le prélat s’était employé de tout son pouvoir à faciliter l’échange de Blanqui, prisonnier depuis le 17 mars, contre un certain nombre d’otages. L’archevêque—je tiens ces impressions de Benjamin Flotte,[49] qui vit à plusieurs reprises le prélat dans sa cellule de Mazas—était outré des procédés sanguinaires de Versailles.
—C’est un brave homme, Darboy, me disait Flotte.
Pourquoi ils en veulent à l’archevêque? Ils n’en savent rien. L’archevêque, c’est de tradition. Affre[50] frappé à mort sur les barricades de juin. Sibour[51] assassiné—par un prêtre. Les archevêques de Paris sont voués à un destin tragique.
L’archevêque Darboy avait le pressentiment de la mort cruelle, et, disons-le, imméritée, qui lui était réservée.
Il avait été vicaire général de Sibour. Il avait travaillé aux côtés de Affre. Il le rappelait avec une douloureuse insistance à ceux qui lui rendaient visite dans sa cellule.
—Je mourrai comme monseigneur Affre, disait-il à Flotte, tout ému lui-même, ce brave Flotte... Je mourrai avec sa croix sur la poitrine.
Et l’archevêque montrait la croix pastorale qu’il tenait du prélat, son ancien maître.
Oserai-je confesser ici que la mort de l’archevêque, si peu de responsabilité qui puisse m’en incomber, m’a laissé, sinon un remords, du moins une impression pénible qui subsiste encore en moi?
Je ne puis me rappeler, sans maudire l’injustice des hommes, que nous avons fusillé celui qui fit tant pour Blanqui—notre maître à tous, notre idole et notre espoir,—et qui le fit sans l’arrière-pensée basse de sauver sa propre existence.
—Croyez-moi, disait-il encore à Flotte, qui me le répétait le soir même d’une de ses visites à Mazas, vous n’obtiendrez rien de Thiers. M’aider à me sauver, moi! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir de quelles haines me poursuivent, jusque dans ma prison, ceux que j’ai combattus toute ma vie...[52]
L’archevêque, si bien fixé qu’il fût sur son sort tragique, n’en écrivait pas moins à Versailles toutes les lettres qui pouvaient être utiles à la cause que défendait Flotte. La liberté de Blanqui.
Jusqu’au mercredi matin de la semaine de Mai, je possédai un original de chacune de ces lettres, transcrites de la main même du prélat.
Ces précieux autographes avaient été remis à Flotte par l’archevêque, en vue de la publication, dans l’Officiel de la Commune, d’un récit des négociations entamées avec Versailles. Ce récit a paru, sous ma signature, dans l’Officiel du 27 avril 1871. On pense bien que je n’avais pas donné «à la composition» les précieux originaux qui m’avaient été confiés.
Quelques heures avant l’attaque du Panthéon, je courus chez Flotte, qui demeurait rue de la Huchette. Ses entrevues avec Thiers le mettaient à l’abri de toute poursuite. Je lui confiai les lettres de l’archevêque, pour qu’il me les conservât jusqu’à des jours moins périlleux.
Le lendemain, j’étais arrêté. Je ne revis plus Flotte, qui retourna en Amérique, revint en France et mourut dans son pays natal, dans le Var.
J’ignore en quelles mains sont aujourd’hui les lettres du prélat fusillé à la Roquette.
et notamment l’archevêque
Fortin retourna donc à la mairie. Il fit part à Ferré des exigences des hommes restés à la prison.
Ferré, sans mot dire, reprit des mains de Fortin l’ordre d’exécution déjà signé pour six otages non désignés, et de son écriture régulière d’ancien clerc, ajouta au bas, en travers, cette mention, qui était l’arrêt de mort définitif du prélat:
—Et notamment l’archevêque.
Fortin redescendit rapidement les degrés, traversa en courant la place et la rue de la Roquette. Il entra à la prison avec Genton, qui l’avait accompagné, et un officier fédéré, Benjamin Sicard.[53]
Genton et Fortin avaient rencontré Sicard au coin de la rue des Boulets.
Benjamin Sicard était en costume d’officier d’état-major. Son titre officiel, dont il signait ses ordres, était «capitaine d’état-major près le colonel commandant l’ex-préfecture de police».[54]
—Où allez-vous donc? leur cria de loin, dès qu’il les aperçut, Sicard, qui connaissait de longue date Genton et Fortin.
—Fusiller les otages, répondit Fortin, en agitant l’ordre de Ferré.
Et Fortin ajouta, voyant Sicard en uniforme et tout galonné:
—Viens avec nous! Tu commanderas le feu!
—Mais, fit observer Sicard, portant la main à son ceinturon, je n’ai pas mon sabre!
—Je te prêterai le mien, reprit Fortin.
Tous trois franchirent le seuil de la geôle et entrèrent au greffe.
François prit l’ordre annoté par Ferré.
Le sort de l’archevêque était décidé.
la descente
J’ai refait dans la prison déjà désaffectée, déserte, noire et lugubre comme un cercueil de pierre, le trajet que suivirent les six condamnés, depuis le corridor des cellules du premier étage, où ils étaient enfermés, jusqu’au mur au pied duquel les couchèrent les balles des exécuteurs.
La cellule de l’archevêque était l’avant-dernière, à droite, dans le corridor. Elle était numérotée 23, la dernière ne portant pas de numéro. Le lit de fer était encore là, avec une maigre paillasse poussiéreuse, rongée aux vers. Le plancher délabré. Sur cette paillasse sordide s’était reposé l’archevêque de Paris, avant de descendre, suivi de ses cinq compagnons, le noir et étroit escalier de pierre en colimaçon (l’escalier de secours) qui conduit au rez-de-chaussée, à la cour dite de l’infirmerie.
Quelle descente, dans la nuit tombante—c’était entre sept heures et demie et huit heures—au milieu des cris, des heurts de fusils, des détonations de la bataille, des canons qui grondent tout près, au Père-Lachaise!
Le cortège, otages et hommes armés, s’engagea dans une galerie longeant le côté droit de la cour. Les hommes vérifièrent là si leurs armes étaient bien chargées. Puis ils se remirent en marche, et s’arrêtèrent devant une porte solidement verrouillée.
La porte s’ouvrit. Une grille aux lourds barreaux, étroite—j’ai compté sept barreaux—tourna sur ses gonds. L’ouverture ne donne guère place qu’à deux personnes de front. Il faut descendre encore cinq marches avant de poser le pied sur le pavé du premier chemin de ronde.[55]
L’archevêque s’appuya sur la rampe de fer qui bordait l’un des côtés du court escalier. Les cinq autres otages suivirent.
Au bas, massés près du petit jardin qui servait de potager aux employés de la prison, les hommes armés attendaient.
Le prélat avait au doigt l’anneau pastoral, legs de l’archevêque Sibour, et sur la poitrine, dépassant sous le rabat, brillait la croix que lui avait donnée son autre maître, l’archevêque de Juin.
Sicard, qui était là avec Genton et Fortin, donna l’ordre d’encadrer les prisonniers.
vers la mort
Lentement, sans une parole, on se mit en marche. Le cortège tourna à droite pour, au bout de quelques pas, s’engager dans le long couloir, bordé d’un côté par le haut mur de pierres meulières du chemin de ronde, de l’autre par la prison.
Dans l’angle, une petite tourelle. C’est dans cette tourelle que se déroule, mal éclairé par deux étroites ouvertures, l’escalier tournant que viennent de descendre les condamnés.
Cette tourelle dépassée, la voie devient plus resserrée, plus obscure, plus sinistre aussi. Trois étages de fenêtres solidement barricadées de fer. Au premier étage, les fenêtres des cellules doubles que viennent de quitter les six prisonniers et où sont encore enfermés ceux qui n’ont pas été portés sur la liste de mort.
La première de ces fenêtres grillées, c’est la cellule de l’archevêque.
Le prélat—je cite ici les paroles mêmes d’un témoin—marchait appuyé au mur, la tête penchée, comme étranger à ce qui se passait autour de lui. Sa barbe longue, poussée en prison, presque blanche, ses joues creusées par la souffrance et par l’inquiétude de ces deux mois de réclusion, donnent à sa physionomie une expression d’indéfinissable tristesse.
Quatre hommes du peloton sont en tête, le fusil sur l’épaule.
Derrière, un groupe désordonné.
Deux lanternes, que tiennent haut les porteurs, les mêmes qui ont éclairé la descente des prisonniers dans la tourelle de l’escalier de secours, jettent sur cette scène des lueurs vacillantes. Il n’est pas loin de huit heures. Le jour va tomber. Déjà, entre ces hautes murailles du chemin de ronde, l’obscurité s’est à peu près faite.
Pas une parole ne fut prononcée au cours de cette traversée lugubre. Bien des phrases ont été placées, dans les divers récits parus, dans la bouche de l’archevêque. Le prélat, à la vérité, parla une seule fois.
Fortin, qui était au pied des marches quand les otages se présentèrent à la grille, ne quitta pas des yeux l’archevêque jusqu’au mur fatal.
—C’est après avoir descendu ces marches, me dit-il, que l’archevêque, se tournant vers nous, dit d’une voix faible: «Et cependant j’ai écrit à Versailles.» Il faisait allusion aux lettres qu’il avait adressées à Thiers pour l’échange des prisonniers. Personne ne souffla mot. Je suivis le peloton. Je n’ai plus rien entendu. J’étais très près d’eux.
A l’extrémité du chemin de ronde intérieur, le cortège se heurta contre une grille qui donne accès au deuxième chemin de ronde, le chemin dit extérieur, dont le mur sud longe la rue de la Vacquerie.
C’est au bout de ce chemin que devaient tomber les six otages.
la fusillade
Quand on eut atteint le fond de l’allée, le peloton s’arrêta.
Sicard se plaça à l’angle du mur.
A côté de lui, Fortin. Derrière eux, le peloton des exécuteurs. Une trentaine d’hommes armés. Tout au fond, François, qui avait rejoint le groupe sans avoir suivi le cortège, et Genton.
Les six otages étaient allés, sur un signe de Sicard, se placer au pied de la muraille qui faisait face aux exécuteurs.
Tout près de Sicard, le premier du rang, le pompier casqué. Puis un fédéré, Lolive,[56] et, un peu plus loin, Mégy, le mécanicien du Creusot.
Les hommes avaient chargé leurs armes dans la cour de l’infirmerie. Ils mirent en joue, attendant le commandement.
Là encore, je voulus savoir si quelque exclamation, injure, protestation, avait été remarquée.
Rien. Le silence.
Sicard leva le bras. Mais le commandement de «Feu!» ne sortit pas de ses lèvres. Il s’était rappelé qu’il n’avait pas d’arme. Il se tourna vivement vers Fortin.
—Fortin, ton sabre!
Ce ne fut qu’un geste, un éclair.
Fortin tira son sabre du fourreau—le sabre que lui avait donné Ferré l’avant-veille. Il le tendit à Sicard, qui, sans lever l’arme—les exécuteurs étaient tellement pressés les uns contre les autres qu’il eût pu blesser quelqu’un d’eux—cria:
—Feu!
Le peloton tira.
Tous tombèrent, excepté l’archevêque.
—Mais il est donc blindé, celui-là! cria Lolive, en rechargeant rapidement son chassepot.[57]
Il ajusta le prélat, qui porta la main à sa poitrine, en s’affaissant.
Quelques coups isolés éclatèrent encore.
L’horloge de la prison sonna à ce moment huit heures.
Les hommes du peloton abandonnèrent le lieu de l’exécution, laissant là les cadavres qui furent conduits la nuit au Père-Lachaise.
Genton et Fortin quittèrent la prison et regagnèrent la mairie du onzième arrondissement, pour y rédiger le procès-verbal de l’exécution, comme le leur avait prescrit Ferré.
Sur le seuil de la mairie se tenaient à ce moment plusieurs membres de la Commune, Vermorel[58] qui devait être grièvement blessé le lendemain, Jourde,[59] Theisz,[60] Avrial.
—Eh bien! c’est fait, leur dit Genton, en s’approchant. Nous venons de fusiller l’archevêque!
—Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous n’avions peut-être qu’une dernière chance d’arrêter l’effusion du sang... Vous venez de nous l’enlever... Maintenant, c’est fini.
le nain féroce
La Commune eût tenté en vain de s’opposer au massacre ordonné par Ferré, comme elle tenta en vain de s’opposer à celui de la rue Haxo, le surlendemain vendredi.
L’écharpe rouge à glands d’or n’imposait plus le moindre respect. Elle n’était même pas une sauvegarde pour ceux qui la portaient encore. Delescluze, lui-même, ne sera-t-il pas, le lendemain, insulté par les gardes, forcé de rétrograder devant les injonctions d’un simple commissaire, quand il voudra franchir la porte de Vincennes?
La nouvelle de l’exécution de l’archevêque s’était répandue rapidement dans la foule qui encombrait les abords de la mairie et de la prison.
Les hommes du peloton avaient raconté les détails du drame. L’odeur de sang qui flottait depuis le matin enivrait les combattants, sûrs désormais que la mort les attendait à brève échéance, la pire mort, celle des représailles qui déciment les vaincus.
Un de mes amis, Francis Privé, traversait à ce moment la place, avec Jourde, le délégué aux finances, et Combault, qui fut directeur général des contributions directes. Jourde avait son écharpe rouge. Tous trois s’approchèrent d’un groupe où l’on discutait bruyamment.
Au milieu du groupe, un fédéré d’une taille minuscule, véritable nain, le fusil sur l’épaule, gesticulant et criant. Brusquement, le nain fend la foule, s’approche de Jourde.
—Eh bien! lui crie-t-il au visage, on vient de lui en foutre dans la peau, à l’archevêque!
—Taisez-vous, riposta Jourde. Vous feriez mieux d’aller au feu.
Le nain pâlit. Ses yeux s’allumèrent. Il fit mine d’épauler son arme.
—Ah! c’est comme ça! Ça ne vous va pas, à vous autres, qu’on fusille les curés!
Et, plus menaçant encore, pendant que le groupe se resserrait autour de Jourde et de ses amis:
—Est-ce que vous voudriez par hasard qu’on leur en foute aussi, aux membres de la Commune!
Un rassemblement se formait. Les trois amis s’éloignèrent sans mot dire, poursuivis par les injures du nain féroce.
devant le conseil de guerre
Genton, Fortin et François comparurent devant le deuxième conseil de guerre.
Seul, Genton fut condamné à mort. François eut les travaux forcés à perpétuité. Fortin, dix ans de bagne.
La cantinière Lachaise, qui avait, dans la matinée, désigné Beaufort à la foule, se faisant, inconsciemment, l’inspiratrice de la grande tragédie de la Roquette, était également au nombre des accusés. On l’acquitta. On la reprit plus tard pour le procès Beaufort, et, cette fois, elle eut la mort, puis la commutation au bagne.
Ce fut Lachaise qui perdit Genton, en affirmant qu’il était bien là au moment où elle avait tenté de détourner les hommes du 66e de la besogne de mort.
—Ah! Genton était là! dit victorieusement le commissaire du gouvernement, Genton était là. C’est ce que je voulais faire préciser.
—Mais pourquoi as-tu dit cela? lui demandait Fortin à la sortie de l’audience.
Elle, naïve, hébétée, ne sut que pleurer, comme elle avait pleuré devant Beaufort, quand elle l’avait vu acculé au mur de la place Voltaire.
—Mais, puisque c’est la vérité, répétait-elle entre deux sanglots.
poignante confrontation
L’incident du sabre avec lequel Sicard commanda le feu, sabre remis par Fortin à Sicard, à l’instant même où ce dernier devait faire le geste suprême, était ignoré du président du conseil de guerre, le colonel De la Porte, et du commissaire du gouvernement, le commandant Rustant.
Divers témoins avaient bien fait allusion à la remise d’un sabre faite par un officier à un autre, mais ces témoins se trompaient. Ils plaçaient la scène de la remise du sabre au-dessous des cellules, peu après l’arrivée des otages dans le premier chemin de ronde.
A la dernière audience du procès—qui en compta treize—le président du conseil résolut de faire comparaître Sicard, dont le nom avait été prononcé par le témoin Jarraud, greffier de François à la prison, et de le confronter avec les accusés.
Sicard, qui avait été arrêté, se trouvait dans l’une des prisons de Paris. On l’y retrouva, après maintes recherches, phtisique, mourant. Il fut conduit à Versailles, accompagné du commissaire Clément et de trois agents, dans un fiacre, qui allait au pas. A son arrivée, on le restaura et on l’amena à la barre du conseil.
L’apparition de ce cadavre aux joues hâves, d’une maigreur effrayante, produisit sur les accusés et sur le conseil une impression poignante. Était-ce donc là celui qui, un pied déjà dans la tombe, allait faire la lumière?
Sicard est assis dans un fauteuil qu’ont apporté deux infirmiers. Il ne peut presque plus parler. Mais ses yeux brillent d’un extraordinaire éclat. C’est sur Fortin que se fixe son premier regard.
—Je tressaillis dans tout mon être, me disait Fortin, quand je sentis attaché sur moi le regard brûlant de Sicard. Qu’allait-il dire dans cette confession suprême? Un mot de lui, un mot de vérité, c’était pour moi le poteau de Satory.
Sicard est confronté avec d’autres, avec le brigadier Ramain, avec le gardien Picon, avec François—qu’il ne veut pas reconnaître—avec Genton, avec ceux qui ont désigné un autre accusé, Pigerre, comme l’officier qui a conduit le peloton d’exécution, avec le greffier Jarraud, qui le reconnaît, lui, Sicard, et qui sauve du même coup Pigerre.
Vient le tour de Fortin. Le commissaire du gouvernement insiste pour que Sicard et Fortin soient mis en présence. Se douterait-il que toute la vérité est là?
—Levez-vous, Fortin, dit le colonel-président. Approchez-vous de Sicard.
Fortin s’est approché. Il touche presque le moribond.
—Sicard, dit le colonel, vous avez juré de dire toute la vérité. Vous connaissez Fortin?
Sicard reste muet.
Il est comme accablé. On dirait qu’il cherche à rassembler des souvenirs lointains, confus, dans son pauvre cerveau déjà figé par la mort toute proche.
Il ne quitte pas Fortin du regard. Il fait un effort qui secoue dans le fauteuil trop large son corps débile. Il tourne enfin la tête avec un signe de dénégation.
Non. Il ne connaît pas Fortin.
Le président adjure Sicard. Il voit qu’il y a là un secret terrible, et que ce mourant va l’emporter dans la tombe.
Sicard penche la tête. Il semble se rendormir, lassé de l’effort qu’on lui a imposé. Il fait un nouveau et dernier signe de dénégation.
C’est fini.
Les deux hommes qui ont apporté le malade à la barre soulèvent le fauteuil, et, avec mille précautions, comme on emporte un enfant endormi, ils emportent le colonel Sicard, celui qui a commandé le feu sur l’archevêque.
les acteurs du drame
Des personnages mis en scène au cours de ce récit, aucun ne survit.
Ferré, qui signa l’ordre d’exécution; Genton, qui le porta à la Roquette; François, qui livra les prisonniers: fusillés à Satory.
Fusillé aussi Lolive, qui tira deux fois sur l’archevêque, et qui, après sa condamnation, disait à un de ses camarades de prison: «Je ne l’ai pas volé.»
Morts: Sicard, qui commanda le feu; Fortin, qui lui prêta son sabre pour faire le geste fatal; Mégy, qui faisait partie du peloton.[61]
Morte la cantinière du 66e décimé à la Madeleine, Lachaise.
On n’a jamais su le nom du pompier qui se plaça, le premier, bien en vue, tout près de Sicard, pour «venger son frère».
NOTE Sur deux lanternes
Da Costa, dans sa Commune Vécue (II, 8), au sujet des lanternes que tiennent, dans mon récit, deux hommes du cortège des otages, me reproche d’avoir voulu, par une «invention de journaliste, dramatiser mon tableau».
Da Costa ajoute que mes deux lanternes eussent été bien inutiles, car il était à peine six heures et demie.
Je crois, moi, qu’il était, non six heures et demie, mais sept heures et demie.
Lorsque les exécuteurs, après la fusillade, s’éloignèrent du mur, huit heures sonnaient à l’horloge de la prison. Certainement le sinistre cortège ne mit pas plus d’une demi-heure pour se rendre, par le chemin de ronde, du perron de l’escalier de secours par où étaient descendus les otages, au lieu de l’exécution.
L’heure de l’exécution est confirmée par plusieurs témoignages.
A l’audience du 8 août 1871 du troisième conseil de guerre (Procès des membres de la Commune), Trinquart, pharmacien de la prison, dépose: «J’ai entendu à huit heures un feu de peloton.»
Dans son livre, Un prêtre et la Commune de Paris en 1871, l’abbé G. Delmas, vicaire à Saint-Ambroise, ex-otage à la Roquette, écrit (page 202): «Vers les huit heures, nous bondîmes sous la détonation d’un feu de peloton qui sortait du chemin de ronde.» Le même abbé, qui, ne l’oublions pas, était enfermé à la Roquette, parlant de l’arrivée du peloton d’exécution, écrit: «A sept heures du soir, agitation inaccoutumée, apparition d’un fédéré dans la cour.» De sept heures à sept heures et demie, les otages ont été appelés, ils sont descendus au chemin de ronde. A huit heures, ils sont exécutés.
Voilà donc, une fois pour toutes, les heures des diverses phases du drame bien fixées.
Mais eût-il été six heures et demie, comme le veut Da Costa, que mes lanternes ont encore leur explication.
En quittant leurs cellules, les otages durent descendre l’étroit escalier de la tourelle, l’escalier «de secours», complètement obscur, tout au moins fort mal éclairé par d’étroites meurtrières percées sur l’extérieur, qui conduisait au chemin de ronde. Comment l’eussent-ils descendu sans lumière!
A plusieurs reprises, avant d’écrire mon récit, j’ai visité la Roquette, la dernière fois avec Gustave Geffroy; j’ai suivi le chemin que suivirent les otages. Si Da Costa en a fait autant, s’il est comme moi descendu par la tourelle, il a dû, comme moi, s’aider d’une lumière quelconque, d’une lanterne.
Et puis, voici encore un témoin du troisième conseil de guerre, qui va venir à mon secours.
A l’audience du 9 août 1871, Vattier, détenu de droit commun à la prison, dépose: «Quelques instants après l’entrée du peloton à la prison, on m’a fait éclairer le corridor qui conduisait à l’escalier de secours. J’ai vu passer les otages, etc.»
Ce Vattier, qui éclairait le corridor sur lequel s’ouvraient les cellules, a certainement éclairé l’escalier, plus obscur encore.
Mes lanternes sont donc expliquées.
LE FUSILLÉ DU PONT-NEUF
(Mercredi 24 Mai)
Mercredi 24 mai. Dix heures du matin. Les flammes lèchent déjà les murs de la Préfecture de Police. Dans une salle du Dépôt, une demi-douzaine d’hommes. Ferré, l’écharpe rouge à glands d’or sur son pardessus gris à col de velours. Pilotell, Wurth,[62] ceinture rouge sur leurs vêtements civils. Clermont, commissaire spécial de police. Clermont, la nuit qui précède, a accompagné Raoul Rigault à Sainte-Pélagie. Il a assisté à l’exécution de Chaudey.
Cette même nuit, Pilotell l’a passée à la Préfecture, sur un lit, voisin de celui sur lequel s’est étendu Ferré.
—Ce n’est pas dans des draps que nous dormons, dit Pilotell, mais dans des suaires.
—Qu’importe! répond Ferré.
Le matin, à la première heure du jour, Mégy[63] est venu. Il est entré dans le grand salon. A coups de sabre, il brise le lustre de Venise suspendu au plafond. Il lacère les tableaux, éventre les meubles. Il pose des cartouches partout. Puis il s’en va, après avoir raconté qu’à la Légion d’Honneur, d’où il sortait, il a pris, à poignées, les croix, et les a jetées aux ordures.
Le caissier, Replan, apporte dans un drap de l’argent, de l’or, des billets. Ce qui reste dans la caisse.
—Distribuez tout ça aux combattants, dit Ferré.
Pilotell prend une poignée de monnaie, descend vers la barricade qui ferme l’entrée de la place Dauphine, sur le quai, en face du Henri IV.
—Tenez, amis...
—Non. Nous ne nous battons pas pour ça...
Pilotell est remonté.
Sans mot dire, Ferré, assis à une table, lui tend un papier:
«Ordre de prendre au Dépôt les prisonniers dont les noms suivent, et de les passer par les armes.»
Il y a quatre noms.
Sur ces quatre, Veysset.
Veysset. L’homme arrêté, le dimanche, jour de l’entrée des troupes, à Saint-Denis. L’histoire est restée obscure. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il avait formé le projet de corrompre Dombrowski. Le général a averti le Comité de Salut Public. Suivi, Veysset est tombé dans le piège qui lui a été tendu. Depuis trois jours, il est au Dépôt.
Ferré vient de signer son arrêt de mort.
Nul, mieux que Pilotell, qui était là, ne pouvait me conter la matinée tragique, où Veysset, conduit sur le Pont-Neuf, tomba sous les balles des Vengeurs de Flourens.
J’ai refait avec lui, pas à pas, le chemin que suivit Veysset, du Dépôt au parapet contre lequel il fut adossé.
Voici:
—Nous étions déjà—commença Pilotell—dans une petite salle qui servait d’habitude aux juges d’instruction, quand Ferré entra.
—Faites venir Veysset, dit-il.
Les trois autres, on n’en parlera plus.
Veysset est amené.
Je le vois encore, debout, en veston gris, son regard allant de l’un à l’autre. Ferré, frappant de sa badine le tapis de la table. Cinq ou six Vengeurs, capote grise et képi à bande blanche, le fusil chargé en bandoulière. D’autres, restés sur le quai, dont on entend résonner les armes.
Tout de suite, Veysset se tourne vers Ferré.
—C’est pour m’assassiner...
Ferré interroge.
—Vous avez conspiré contre nous. Vous avez reçu de l’argent de Versailles pour corrompre Dombrowski...
—C’est vrai, répond Veysset.
Ferré se lève. Nerveux.
—Allons, en route...
Les Vengeurs encadrent le prisonnier.
On s’arrête un instant pour former le groupe. Puis on se met en marche.
—Dépêchons... Dépêchons, dit Ferré.
Un des Vengeurs, tout près de moi, est pâle. Ferré le prend par le bras, le secoue, le renverse presque.
Nous marchons vite.
A l’angle du quai et du Pont-Neuf, une barricade. Les fédérés, à plat ventre, tirent dans la direction du Louvre... L’un d’eux demande...
—Qui?
—Citoyens, l’homme que nous emmenons est un traître!... Un espion... La justice du Peuple l’a condamné. Il va mourir.
—Vive la Commune!
Nous traversons le pont. La pièce de canon de la barricade Dauphine, (au bas de la maison où vécut Mme Roland) tire par-dessus le fleuve.
Les Vengeurs ont traversé. Ils s’arrêtent face au parapet, à mi-chemin du Henri IV et du quai Conti.
L’arme au pied, ils attendent.
Ferré, en face d’eux, fait un signe.
—Là.
Un Vengeur s’approche de Veysset, un mouchoir à la main.
Le prisonnier ne fait aucune résistance.
Le voilà, debout, la face barrée d’une large bande blanche. Il étend les bras.
—Je vous pardonne ma mort.[64]
Les fusils sont en joue.
—Feu! commande Ferré.
Veysset, frappé presque à bout portant, reste un instant debout... Puis il s’affaisse.
Le mouchoir qui lui bande les yeux se détache, tout éclaboussé de rouge...
C’est là, en face du parapet contre lequel s’appuya Veysset avant d’être frappé à mort, que j’entendis, de la bouche de Pilotell, le poignant récit.
—C’est bien là... Oui... Sur cette dalle... On a écrit partout que Veysset avait été fusillé au pied de la statue de Henri IV. C’est faux. C’est ici... après le deuxième refuge circulaire, à égale distance du terre-plein de la statue et du quai.
Et Pilotell frappait de la main sur la dalle tragique.
—Là... C’est là que la cervelle a jailli... Le crâne était tout fracassé.
—On l’a abandonné? demandai-je.
—Non... Deux hommes, ou quatre, ont soulevé le mort. Ils l’ont balancé quelques instants, et l’ont, par-dessus le parapet, précipité dans le fleuve... La fusillade versaillaise se rapprochait... Les Vengeurs se dirigèrent en courant vers la barricade du quai... Ferré, Clermont, Wurth, reprirent le chemin que nous venions de parcourir... Je restai seul... Je me penchai sur le fleuve, cherchant des yeux le cadavre... Je ne vis rien... Seul, le chapeau du mort, qu’un Vengeur avait ramassé, et jeté par-dessus le parapet, flottait au fil de l’eau...
LES DOMINICAINS
(Jeudi 25 Mai)
conversation
Décembre 1903. A la Chambre. Dans le Salon de la Paix. Nous causons, Léo Melliet et moi, assis sur une des banquettes du pourtour.
Je lui rappelle notre rencontre, un des premiers jours de la Semaine, le matin, sur le quai, tout près du pont d’Arcole. Lui, à cheval, l’écharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d’artilleur. Képi de simple garde sans galons. Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il de l’Hôtel de Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés les Dominicains d’Arcueil? Il s’arrête devant la barricade. Il dit quelques mots d’encouragement à ceux qui achèvent de l’élever. Je m’approche de lui. Je lui serre la main.
Oui, Melliet se souvient...
Et nous causons... Nous causons...
—Les Dominicains?... Voyons... Pourquoi les a-t-on fusillés?... Qui?
Léo Melliet esquisse un geste vague... J’attends sa réponse... Je le regarde. Ce n’est plus le Melliet d’autrefois. Court, trapu, mais portant haut la tête, et tout droit devant lui ses yeux noirs de méridional, vif et agissant. Melliet s’est alourdi. Les cheveux ont grisonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant il incline la tête. Il roule, d’une main tremblotante, sa cigarette...
L’affaire des Dominicains, la fusillade de l’avenue d’Italie, dans l’après-midi du jeudi 25 mai: l’un des incidents les plus obscurs, les moins expliqués encore, de la tragique semaine. Comme pour les autres exécutions, celle de l’Archevêque, celle de la rue Haxo, des légendes se sont établies, qui semblent indéracinables.
Serizier.[65] Toujours Serizier. Rien que Serizier.
C’est Serizier qui a tout fait. C’est lui qui a commandé le feu à la porte de la prison du secteur. C’est lui qui a fait arrêter les Pères à Arcueil.
—On les a bien arrêtés—commençai-je à interroger—parce qu’ils faisaient des signaux aux Versaillais?
Même geste vague de Melliet.
—Des signaux aux Versaillais? Je ne me suis jamais, pour mon compte, aperçu de rien... La vérité est que l’exaspération était grande contre eux... Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable... Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient été surpris la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du Moulin-Saquet... Un détachement de gendarmes l’avait envahie, grâce au mot d’ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à bout portant, éventrés à coups de baïonnette... Qui avait donné le mot d’ordre? Mystère... Ces moines qui, tranquillement, vivaient là tout près, n’étaient-ils pas les coupables? Les traîtres, n’étaient-ce pas eux, les Dominicains à la robe blanche et noire?... Voilà ce qui se répétait parmi les combattants... Il n’en fallait pas plus pour concentrer sur les Pères toutes les fureurs... Mais les preuves, il n’y en avait aucune... J’ai écrit tout cela au conseil de guerre, quand l’affaire a été jugée... Ma lettre doit encore être dans le dossier du défenseur de Lucipia...
—Me Renoult?[66]
—Oui.
la lettre de Léo Melliet
La lettre qui suit n’a jamais été publiée.
Elle forme à elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet fut membre de la Commune et membre du Comité de Salut Public, commissaire civil près du général Wroblevski[67] et gouverneur du fort de Bicêtre, où commença le drame qui devait se terminer de si sanglante façon avenue d’Italie.
De Glascow, où il s’est réfugié après la défaite, Léo Melliet écrit à Me Renoult, défenseur de Lucipia:[68]
Glascow, le 11 décembre 1871. 150 Bucelench Street.
Mon cher Maître,
Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d’Arcueil. Voici:
Le jour de l’arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142e bataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l’armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l’arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d’ordre. Mais où étaient les coupables? Je n’en savais rien.
Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n’ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire à la défection d’une compagnie entière; d’un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d’éclairer la situation.
J’avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d’Arcueil et l’armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n’était venu justifier les rumeurs dont je m’étais ému. C’est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.
Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d’empêcher le renouvellement d’un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142e qui était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d’Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j’avais seul assez d’ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d’indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 ½, à Arcueil, aux quartiers du 101e.
Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j’étais à de pareilles réceptions, je n’en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n’est qu’après ce pénible travail que je pus m’apercevoir qu’il manquait près de la moitié de l’effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l’absence du reste, et je n’appris qu’à ce moment l’occupation de l’École d’Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.
Mais mon angoisse arriva à son comble quand j’appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d’ordre semblable à celle dont venait d’être victime le 142e. Je frémis à l’idée des sentiments que pouvait éveiller dans l’esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissance pour venir me demander des renseignements pour son journal[69].
Je ne sais si j’arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l’attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l’hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d’un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.
Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m’appelant ailleurs et quittant l’École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j’ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l’avis de M. Turquet[70] et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n’ai pu rendre service qu’en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d’une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m’empêcherait de quitter le fort. J’emmenai également avec moi un assistant de l’École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m’avoir fait son récit.
Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l’attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d’improviser un juge d’instruction que je chargeai d’informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n’hésita pas à m’aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.

PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISON Z. Lieu de l’altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés. A. G. Ecole d’Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains. M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l’état-major de Serizier. C. Etat-major de Wroblevski. B. B. B. Casernements des bataillons fédérés. F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.
Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s’exécuter à mon insu: l’ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l’avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n’était pas réuni quand j’arrivai à l’Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m’enjoignait de ne pas relâcher les Pères, recommandation bien inutile, car les relâcher, c’était les faire fusiller.
Lucipia m’a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.
Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d’évacuer le fort et d’enlever le matériel, j’ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l’adjudant de place chargé des prisons et à qui j’avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l’abandonner après la sortie de leurs camarades.
Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n’en sais rien; j’ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j’attendais dans les environs. Je ne sais s’ils sont rentrés avant ou après moi, car j’ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m’envoyait de Villejuif et de Bicêtre l’avant-garde de l’armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n’est que dans l’après-midi que j’ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j’ai appris, coup sur coup, le danger qu’ils couraient et leur fin tragique.
Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l’improbabilité d’une accusation contre moi à ce sujet, je m’y soumettrai avec la résignation d’un vaincu. Mais s’il faut que j’aille à Paris pour démontrer en me livrant, l’innocence de Lucipia, dites un mot et je n’hésiterai pas.
Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.
Léo Melliet.
le Moulin-Saquet
Moulin à Moutard et Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet se renouvellent, en mai, tous les jours. Celle du Moulin-Saquet est la première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les esprits.
Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment?
Il faut avoir vécu ces temps, pleins d’enthousiasmes et d’angoisses, où chaque heure du jour ou de la nuit apporte à la ville insurgée la nouvelle d’un triomphe, vrai ou inventé, ou d’une défaite, pour se représenter la colère qui nous étreignit quand nous sûmes le désastre du Moulin-Saquet.
Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, construite du temps du siège, un vrai fortin situé à l’extrémité sud-est du plateau de Villejuif, à mille mètres environ de la barricade qui fermait la grande rue du village.
A la même distance à peu près, mais à droite, était une seconde redoute, les Hautes-Bruyères.
Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes deux par des bataillons d’élite.[71]
Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s’étend de Villejuif à la Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, couvrant ainsi le fort de Bicêtre et les forces du général Wroblevski, casernées à Arcueil.
Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante nouvelle se propagea.
Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans coup férir, par les Versaillais. Ses défenseurs massacrés.
On citait le nom du traître, le commandant du 55e, qui avec le 120e, gardait la redoute.
Voici ce qui s’était passé.
Il était onze heures du soir, quand un groupe se présente aux abords de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s’approche de la sentinelle.
—Qui vive!
—Vengeur.
Vengeur est le mot d’ordre.
L’homme passe. Mais à peine s’est-il avancé, que d’autres le suivent, terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les hommes des 1re et 3e compagnies du 120e dorment sous la tente. Quelques-uns même déchaussés, pour se reposer des fatigues du jour. Les Versaillais—car les envahisseurs sont des soldats de Versailles—tuent à coups de baïonnette et de revolver. Ils attellent les canons, qu’ils emmènent avec leurs prisonniers. Le lendemain les canons défilent devant la grande cour d’honneur du Château, tout fleuris de lilas.
nous sommes trahis!
La trahison du Moulin-Saquet, suivie d’autres semblables, aura bientôt pour conséquence l’accusation de connivence avec Versailles portée contre les Pères Dominicains de l’École d’Arcueil.
Le commandant Gallien a livré le mot d’ordre. Mais ces Pères qui promenèrent leur robe jusqu’à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux aussi, d’intelligence avec l’ennemi?
Quelques-uns d’entre eux font des voyages à Versailles. N’est-ce pas dans le but de renseigner les chefs de l’armée sur nos positions?
La presse parisienne dépeint l’affaire du Moulin-Saquet sous les couleurs les plus noires.
Ce qui rend cette affaire si épouvantable—écrit le Mot d’Ordre[72] journal de Rochefort—c’est la cruauté inouïe, exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n’eussent pu faire autrement que de se rendre prisonniers.
Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui n’avaient reçu qu’une blessure. La plupart en ont trois, quatre et jusqu’à cinq.
A côté d’un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeux crevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque séparé du tronc.
Il est impossible d’imaginer un spectacle plus affreux. Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des sauvages d’Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu’à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée...
Le Cri du Peuple de Vallès, le Vengeur de Félix Pyat, l’Avant-Garde, la Sociale, tous les journaux dévoués à la Commune, publient des récits semblables. Par toute la ville, retentissent les cris des vendeurs:
—La trahison du Moulin-Saquet!
Le Père Duchêne gronde:[73]
Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l’entrée.
Ils ne se contentent pas de bombarder, De tuer femmes et enfants. Non! Cela ne suffit pas encore. Ils ont l’argent! Et avec cela ils achètent les consciences! C’est ainsi qu’ils ont pris le Moulin-Saquet!...
Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de la Place, proche de l’École d’Arcueil, et siège de l’état-major du 101e bataillon. Les moines, accusés d’avoir mis le feu, sont arrêtés le 19, par ordre de Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils sont enfermés dans les casemates, d’où ils ne sortent que le jeudi 25 mai, avec les fédérés qui évacuent le fort pour rentrer dans le 13e arrondissement.
Conduits tout d’abord à la mairie, ils sont transférés à la prison du secteur, 38, avenue d’Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont ramenés à la prison. A quatre heures, ils sont fusillés par la foule.
Serizier
Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus sanglants, le corps troué de balles, sur les pavés de l’avenue d’Italie.
Qui a ordonné le meurtre?
Les circonstances qui ont entouré la fusillade des prisonniers sont restées aussi mystérieuses qu’au premier jour.
Un bouc émissaire:
Serizier.
Quand on parle de l’affaire des Dominicains, c’est Serizier.
Lui seul.
Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par le conseil de guerre de février 1872, sont des comparses.
Serizier, chef du fameux 101e bataillon, puis colonel de la 13e légion, était, sous l’Empire un militant connu. Avec Duval, Léo Melliet, Chardon, Passedouet, Lucipia, d’autres, il menait le rude combat contre le régime impérial. Il doit, avant le 4 Septembre, se mettre à l’abri en Belgique. Rentré à Paris après la proclamation de la République, il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22 janvier est son triomphe. On le voit, à la tête du 101e, faire le coup de feu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le 18 Mars le met en pleine lumière. Son 101e est cité comme le plus ardent des bataillons fédérés. Il est partout où on se bat. Rossel fait de Serizier le chef de la 13e légion.
Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un homme trapu, à la face énergique, sur laquelle brillent et roulent perpétuellement de gros yeux. La mâchoire carrée est forte. Sur la lèvre une moustache tombante, épaisse, que complète une impériale. Ceux qui ont connu Serizier me l’ont dépeint comme un hâbleur qui ne manquait pas cependant de bravoure. Orgueilleux de ses galons et de son autorité, il se fait photographier en costume de colonel, revolver dans la ceinture, képi sur l’oreille, le bras droit appuyé sur le sabre nu, la pointe fichée au parquet. Il aime à parader ainsi, effrayant les timides. Il est heureux de la terreur qu’il inspire, et qui, la défaite arrivée, le livrera aux vengeances des dénonciateurs.
Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du meurtre. C’est lui qu’on accusera.
La légende s’établit. Elle devait le conduire à Satory.
protestation suprême
Rien n’est moins sûr cependant que la participation de Serizier au meurtre de l’avenue d’Italie.
Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui rappelais notre rencontre au pont d’Arcole, m’a affirmé que Serizier n’avait été vu nulle part pendant la lutte autour de la Butte-aux-Cailles. Quelques-uns même, surpris de ne le point voir, disaient qu’il avait fui vers les Versaillais.
Il fut reconnu, lors de l’instruction du procès en conseil de guerre, par plusieurs témoins, entre autres le Père Grandcollas. Mais quand vint l’audience, le Père Grandcollas se rétracta. Il ne le reconnaissait plus.
Serizier ne cesse de protester contre l’accusation d’avoir ordonné la fusillade.
Quand l’heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa femme une protestation suprême.[74]
Ma chère bien aimée,
Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu’elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l’opinion, et pour que l’on sache bien que je ne suis pour rien dans l’exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l’homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que je l’ai dit dans mon jugement, je n’ai su l’arrivée des Dominicains dans le quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n’ai donc jamais donné les ordres les concernant.
Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec loyauté, et je n’ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j’ai prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n’ai rien pu dire, ni avant ni après.
Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j’ai combattu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu’au bout comme je l’ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...
Serizier.
témoignages
Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glascow à l’avocat de Lucipia, Me Renoult, il est fait allusion à l’arrestation, le 19 mars 1871, du général Chanzy et du général de Langourian.
Quand Léo Melliet mourut, en mars 1909, M. Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche, qui fut arrêté en même temps que les deux généraux, prit la parole pour rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui les avaient sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs: Léo Melliet et Serizier.
Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871—écrit M. Gaudin de Villaine—aux fortifications de Paris, près la gare d’Orléans, avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu’à la prison du secteur de l’avenue d’Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d’autres prisonniers...
Enfin vers quatre heures du soir—notre calvaire durant toujours—abandonnés par la compagnie du 101e bataillon fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et imbéciles d’une foule en délire...
Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversés de nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu’une partie de la foule proposait de nous fusiller et que l’autre préférait nous pendre aux réverbères voisins...
Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d’Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.
En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième arrondissement; Combes, adjoint, et Serizier, commandant du 101e bataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains d’Arcueil!
Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes municipaux, nous fûmes poussés jusqu’au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]
Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le procès des accusés de l’affaire des Dominicains, le général Chanzy vint déposer (audience du 14 février).
—J’estime—dit Chanzy—que nous devons certainement la vie aux officiers de la garde nationale, et surtout à Serizier.
Moreau le Dominicain
Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil de guerre qui condamna à mort Serizier, et, avec lui, Boin, qui avait été gardien de la prison de l’avenue d’Italie.
Émile Moreau.
A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s’était réfugié tout d’abord, on l’appelait Moreau le Dominicain.
Émile Moreau, déjà militant sous l’Empire—il avait alors une trentaine d’années—se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire. Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journées insurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l’un des premiers à l’Hôtel de Ville en brisant les carreaux d’une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle!
De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l’ont connu m’ont raconté qu’il était à la fois emporté et bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d’un bataillon du quartier Mouffetard, le 138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers—Moreau était placier, bricoleur plutôt—quand le jour de la solde venait, il mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des charges de famille.
Wroblevski avait pris Moreau pour chef d’état-major. Il avait en lui toute confiance.
Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d’avoir fait fusiller les Dominicains.
Voici ce que m’a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la 12e légion:
Le 30 août 1871—m’écrit Montels—le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s’aidant d’une canne, n’étant pas encore complètement guéri de la blessure qu’il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).
Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d’une blouse passée sur un veston, eut l’énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.
Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.
Si mes souvenirs sont fidèles, c’est bien lui qui avait fait arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais.
C’est Moreau—toujours d’après ce qu’il me raconta—qui fit fusiller et fusilla les Dominicains, malgré Serizier, malgré Léo Melliet.
Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s’il s’opposait à la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent transportés avenue d’Italie, Moreau racontait ceci:
—Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer.»
Et Montels ajoute:
N’ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m’a été dit, sans pouvoir autrement préciser.
Ce qu’il y a de certain, c’est que Moreau fut l’objet d’une demande d’extradition pour l’affaire d’Arcueil. L’affaire nous sembla tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres.
C’est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre de l’avenue d’Italie, reçut le surnom de Moreau le Dominicain.
Moreau présida-t-il au meurtre?
Fut-il seulement l’un des meurtriers?
Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c’est qu’il nie—et il doit s’y connaître—la participation, à ce même meurtre, de Serizier.
Lucipia
Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort par le conseil de guerre.
Lucipia eut beau protester contre l’accusation, répéter ce que Léo Melliet avait écrit à Me Renoult, démontrer qu’il s’était borné à interroger les Dominicains amenés au fort de Bicêtre.
Il fut condamné.
Plus tard, la peine capitale qui l’avait frappé fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. Nous avions été ensemble sur les bancs du lycée, à Nantes. Nous faisions, au quartier latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie de la garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la Commune. En képi de simple garde, vareuse sans galons et ceinture rouge passée sous le gilet, il allait du Cri du Peuple, auquel il collaborait, à l’Hôtel de Ville, où il remplissait je ne sais plus quelle fonction. Secrétaire du Comité du Salut Public, je crois. L’un des secrétaires. Un jour que j’étais à l’Hôtel de Ville, je me trouvai en face de Lucipia, assis devant un bureau chargé de papiers, installé dans le petit appartement bouton d’or, qui, racontait-on, avait abrité une charmante artiste de l’Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann.
Quand Lucipia revint du bagne, il fut l’un des premiers collaborateurs du Radical, qu’avait fondé Victor Simond, et auquel je collaborais, moi aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, la conversation revenait sur les Dominicains.
—Les Dominicains!—me disait un jour Lucipia—mais ils auraient parfaitement pu se sauver,—quand on les a conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25.
On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu’ils ne marchaient.
Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d’autres soucis. La preuve, c’est qu’arrivés au Champ de Navets, l’un d’eux, le Père Rousselin, s’attarda d’une centaine de pas, et, tranquille, ne rejoignit pas la colonne.
Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s’engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n’avaient qu’à fuir.
Eh bien! cela, des témoins sûrs me l’ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!
Se croyaient-ils plus en sûreté qu’à Paris?
Melliet, qui était resté à l’arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu’il en était fort embarrassé. Il espérait qu’une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne... Tu sais le reste.
Un jour, je mis la conversation sur Serizier.
—Serizier! Un hâbleur! Rossel l’avait nommé colonel de la légion sans consulter personne... On m’a toujours dit qu’il n’était pas à l’avenue d’Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à ce que m’a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n’a ordonné la fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les Versaillais avançaient...
les acteurs du drame
Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus. Ceux du moins qui furent compris dans les poursuites devant le conseil de guerre.
Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents, furent condamnés à mort.
Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tombèrent, le cigare aux lèvres, en criant: Vive la Commune!
Lucipia, Boudaille et Pascal, commués aux travaux forcés à perpétuité, s’en allèrent au bagne.
Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de l’insurrection de 1878.
Un de mes amis, Alexandre Girault[76] qui lui aussi, était au bagne pour l’affaire de l’incendie de l’église Saint-Éloi, me conta la fin tragique de Pascal.
Pascal—me dit Girault—était au camp de Bouloupari. La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp, s’était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.
Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils furent accablés sous le nombre.
Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.
Lucipia rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé conseiller municipal du quartier des Enfants-Rouges. Puis président du conseil. Il mourut en mai 1904.
J’ignore ce qu’est devenu Boudaille.
Léo Melliet, Thaller[77] et Moreau furent condamnés à mort par contumace.
Léo Melliet, réfugié en Angleterre, vécut longtemps à Glascow, où il était professeur. Il fut de 1898 à 1902, député de Marmande. Il est mort, en mars 1909, directeur de l’asile d’aliénés de Cadillac, près Bordeaux.
Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n’ont plus fait parler d’eux.
Quant aux combattants anonymes, à ceux qui tirèrent sur les moines à leur sortie de la prison de l’avenue d’Italie, leur sort, comme leurs noms, est resté ignoré.
Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? Furent-ils passés par les armes?
Le massacre, dans ce 13e qui avait été l’une des citadelles de la révolte, et sur lequel planait encore le souvenir de Bréa en Juin, fut épouvantable.
L’un des témoins du procès en conseil de guerre, prisonnier, dans cette journée du 25 mai, des fédérés, l’abbé Lesmayoux, revenu, le soir même de la défaite, à la barricade de la rue Baudricourt, y rencontra un monceau de morts.
—Nous relevons là, écrit-il, plus de cent cadavres, parmi lesquels nous ne trouvions qu’un seul soldat régulier.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres étaient les fédérés massacrés. Derrière cette seule barricade...
L’HOMME DU MEXIQUE[78]
(Vendredi 26 Mai)
si nous allions chercher Jecker
Le vendredi 26 mai, peu après le lever du jour, la pluie se mit à tomber, fine et serrée. Une pluie à traverser les os.
A la barricade de la place du Trône, les fédérés attendaient.
Seuls, quelques hommes, conduits par un lieutenant, s’étaient portés en avant, vers Mazas.
La barricade était amplement pourvue de munitions. Une vingtaine de barils de cartouches étaient rangés à l’écart.
Trois hommes donnaient des ordres aux combattants: Liberton, commandant du 275e; G..., capitaine d’armement au même bataillon, et Adolphe Baudoin, lieutenant de la 1re compagnie.
Ce 275e, bien que tardivement formé, n’en prit pas moins une part très active à la lutte. Lorsque le 9 mars 1872, le Conseil de guerre jugea l’affaire dite de Saint-Éloi, dans laquelle Adolphe Baudoin fut condamné à mort et son frère Théophile aux travaux forcés à perpétuité,[79] le capitaine adjudant-major dudit 275e, un Polonais, Mizgier de Turzina, accusé lui aussi, se présenta devant le Conseil, se soutenant sur des béquilles. Il n’était pas encore guéri d’une terrible blessure reçue en combattant au Trône.
Les derniers préparatifs de défense étaient terminés. On ne s’attendait pas à l’attaque avant le soir.
Les trois hommes que nous venons de désigner se dirigèrent vers le commissariat de police voisin, à la tête duquel était Clavier. Ils y trouvèrent ce dernier, causant avec un membre de la Commune de l’arrondissement, Geresme[80] et deux autres amis, B... et M...
La conversation s’engagea sur la défense du Trône.
—C’est dommage que nous n’ayons pas de canons! dit G... Ce qu’on balayerait ça, de là-haut!
—Des canons! répondit Clavier. Mais vous n’avez qu’à descendre au onzième. On vous donnera un ordre et vous irez les chercher au parc des Partants.
Le parc d’artillerie des Partants était l’un des nombreux dépôts de canons répartis un peu partout dans les points élevés des dix-huitième, dix-neuvième et vingtième arrondissements. Le parc des Partants était situé dans un terrain vague que l’on atteignait en montant le chemin, aujourd’hui rue des Partants, qui part de la rue des Amandiers et finit sur les hauteurs de Ménilmontant.[81]
Les six amis, Clavier, Liberton, Geresme, G... B... et M... descendirent le boulevard Voltaire. Adolphe Baudoin retourna place du Trône.
Place Voltaire, Liberton et Geresme montèrent seuls à la mairie, où siégeaient encore quelques membres de la Commune.
Clavier resta sur la place avec les trois autres.[82]
Jusqu’ici, soit à la barricade du Trône, soit au commissariat, soit pendant le trajet vers la mairie, il n’a pas été question une seule fois de Jecker, ni d’aucun autre otage.
Le nom du banquier mexicain[83] est prononcé pour la première fois par Clavier, on ne sait à la suite de quelle association d’idées.
Est-ce le voisinage de la Roquette où a été fusillé l’avant-veille, le mercredi soir, l’Archevêque?
Pourquoi Jecker plus qu’un autre?
Clavier en a-t-il conféré déjà avec quelque ami?
Est-ce une détermination prise d’avance et dont il ne parle qu’en ce moment?
Toujours est-il qu’il se retourne brusquement vers la Roquette, et indiquant du doigt la prison:
—Quand ils seront descendus, savez-vous ce que nous ferons? Eh bien! nous irons chercher Jecker!
—C’est une idée! Mais, avant tout, il nous faut nos canons pour le Trône!
—Et nous allons le fusiller, ce «crapulos», appuya Clavier avec un geste de menace.[84]
Liberton et Geresme étaient de retour, porteurs de l’ordre de prendre des canons aux Partants.
Clavier leur fit part de sa proposition d’aller chercher Jecker pour le fusiller.
Geresme protesta et quitta le groupe.
L’ordre de retirer les canons du parc des Partants fut porté au Trône par un fédéré. Ordre bien inutile. Le parc était évacué depuis huit jours.
les cinq à la Roquette
Les cinq hommes que nous désignerons encore une fois, car tout le monde s’est jusqu’ici trompé sur leur identité—Liberton, Clavier, G..., B... et M...—se dirigèrent vers la prison, par le chemin qu’avaient suivi le mercredi soir Genton et Fortin, porteur de l’ordre d’exécution des six otages.
Ce fut Clavier qui sonna à la porte.
—François est-il là? demanda-t-il aux hommes du poste.
Sur une réponse affirmative, tous cinq entrèrent dans la cour et ensuite au greffe, où était François.
Après échange de poignées de main, tous étant de vieux camarades de luttes politiques:
—Tu as ici Jecker? demanda Clavier.
—Oui.
—Eh bien! nous venons le prendre.
—Vous avez des ordres?
—Ne t’occupe pas de cela. C’est notre affaire.
Et comme François résistait, temporisait, Liberton et G... tirèrent leurs revolvers, et, sans mot dire, les mirent sous le menton de François.
—Tu n’as plus d’observation à faire? demanda ironiquement Clavier. Allons! qu’il descende vite!
—Vous me donnerez un reçu? reprit encore François.
Clavier écrivit un reçu de la remise du prisonnier, reçu qu’il déposa sur la table du greffe.
François donna l’ordre d’extraire Jecker de sa cellule, la cellule 28. La figure inquiète, il tournait et retournait dans ses doigts le reçu de Clavier.
—Une désagréable surprise pour ce pauvre Jecker! dit-il à demi-voix. Hier encore, il me proposait un million pour le faire évader.[85]
La porte de l’escalier qui conduisait au corridor du premier étage du pavillon Ouest, où était Jecker, s’ouvrit.
Le prisonnier parut.
interrogatoire
La redingote serrée à la taille, boutonnée jusqu’au menton, les cheveux coupés ras, la barbe grisonnante soigneusement taillée, correct, Jecker avait le visage grave, avec une légère pâleur.
Il ne se faisait certainement aucune illusion sur le sort qui l’attendait, se sachant désigné pour la mort. A l’un de ses compagnons de captivité qui cherchait à le rassurer, il avait confié qu’il était poursuivi par une haine violente, étrangère à la Commune, et que cette haine ne le laisserait pas sortir vivant de la prison.
Jecker était donc tout préparé à la mort. Ce fut d’une voix ferme qu’il répondit au semblant d’interrogatoire que lui fit subir Clavier, dès qu’il fut entré dans la salle du greffe.
Clavier questionna le prisonnier pendant un grand quart d’heure. Il lui reprocha «l’immense fortune» acquise dans les spéculations mexicaines.
Jecker ne répondait pas, faisant seulement de la tête quelques signes de dédaigneuse protestation.
—Mais enfin, dit Clavier, cette fortune, vous l’avez! Où est-elle? Où l’avez-vous cachée?
Jecker continua de protester, avec calme.
—Je n’ai rien, répétait-il. Rien. Je dois des millions à mes créanciers, et c’est pour tenter la fortune que je voulais retourner à Mexico.[86]
—Alors, reprit Clavier, comment faites-vous concorder vos déclarations actuelles avec les offres d’argent que vous faisiez hier à François?
—Mais, répondit brusquement Jecker, je n’ai jamais fait d’offres à personne, pas plus à M. François qu’à quiconque.
—François vient de me dire à l’instant que vous lui aviez offert un million pour vous faire évader.
Jecker haussa les épaules.
—Je vous répète que je suis pauvre. Je n’ai rien, rien. Comment voulez-vous que j’offre un million!
L’interrogatoire prit fin.
—Allons! En route! dit Clavier.
Les six hommes sortirent de la prison.
Jecker marchait, toujours grave, le chapeau haut de forme sur la tête, impassible.
Le commandant Liberton, revolver au poing, précédait le groupe.
—Où allons-nous? demanda quelqu’un.
—Allons aux Partants! répondit Clavier. Comme cela, nous verrons si nos canons ont été envoyés au Trône!
la montée
Après avoir suivi la rue de la Roquette jusqu’au Père-Lachaise, et longé ensuite le boulevard de Ménilmontant, on s’engagea dans la rue des Amandiers, étroite, bordée de maisons grises, avec des échappées sur le Paris des faubourgs, vitrages d’ateliers pauvres, cheminées d’usines, jardins entourés de murs galeux.
Malgré l’heure matinale, des fédérés, des femmes, des gamins, sont sur le pas des portes, à l’entrée des allées.
On dévisage le prisonnier, dont la tenue correcte, l’attitude sévère, augmentent la curiosité.
—Qui est-ce?
—Où allez-vous?
Et quand ils apprennent que cet homme, entouré si étroitement, est «l’homme du Mexique», celui dont le nom a si souvent frappé leurs oreilles, Jecker, le fameux Jecker:
—Nous en sommes!
Et ils suivent, le fusil sur l’épaule.
—Il nous fallait, me disait G..., refuser du monde!
Augmenté des hommes «de bonne volonté», le cortège arriva au coin du chemin des Partants.
Le chemin des Partants, dont la physionomie n’a point changé, est une sente étroite, rapide, avec des bosses et des heurts, des angles et des courbes, tout cela bordé de terrains incultes, mystérieux.
Jecker était muet, comme absorbé.
On marchait depuis plus d’un quart d’heure.
C’est bougrement loin, dit M..., quand on arriva rue de Puebla[87]... Si on le fusillait là...
Jecker ne broncha pas.
On fit halte une minute.
—Allons jusqu’au bout, dit l’un des hommes. Vous savez bien qu’il nous faut aller au parc.
On obliqua à droite, vers la rue des Basses-Gâtines,[88] que l’on monta jusqu’à la rue de la Chine.
Le parc des Partants était tout près. On pouvait maintenant se débarrasser du prisonnier.
le mur de Jecker
Bordant la rue de la Chine, à gauche, courait un vieux mur au bas duquel était creusé un fossé.
Ce mur existe encore (1902). Le fossé a été comblé pour l’établissement de la chaussée actuelle.
De l’autre côté du mur, un terrain aujourd’hui en contre-bas, où s’élevaient de rares constructions et où campait une compagnie de fédérés.
—Mettons-le là! dit Liberton.
On fit quelques pas. Deux ou trois.
Jecker était toujours silencieux.
Il ne chercha pas une phrase, pas un mot.
—Descendez! lui dit Clavier.
Jecker descendit au fond du fossé.
Liberton se plaça à deux pas du prisonnier, le revolver braqué sur la tempe de Jecker.
Une quinzaine d’hommes se mirent en face, l’arme en joue.
—Feu! commanda Liberton.
Seuls, quelques-uns tirèrent.
Les autres relevèrent l’arme.
Jecker tomba.
Une bande de gamins, affreuse vermine de la rue, s’abattit sur le cadavre.[89]
—Qué qui faut en faire? demanda de sa voix traînarde un des horribles mômes.
—Laissez-là cette «charogne»![90] dit Clavier, courroucé, chassant du geste la horde des gamins.
LA RUE HAXO
(Vendredi 26 Mai)
préparatifs
Jecker venait de tomber, quand deux hommes, attirés par les coups de feu, arrivèrent en courant.
L’un de ces hommes était Émile Gois, président de la cour martiale qui avait siégé rue Sedaine, lors du jugement du capitaine de Beaufort.
Gois était en uniforme de colonel fédéré, sabre au côté, revolver à la ceinture. L’autre officier, C..., en vareuse de fédéré et képi de capitaine.
—Nous étions à côté, chez un marchand de vins des Partants, en train de manger un morceau. Nous avons entendu les détonations...
Et, fixant le cadavre:
—Qui est-ce? Un mouchard? demanda Gois.
—C’est Jecker.
—Jecker!... Où l’avez-vous été prendre?
—A la Roquette.
Gois sembla réfléchir...
—Ah! à la Roquette...
Puis brusquement:
—Mais, si nous allions en chercher d’autres, à la Roquette!... Des curés... Des gendarmes...[91]
Personne ne répondit.
Gois poursuivit:
—Nous prendrions avec nous une compagnie d’Enfants Perdus... Ça y est-il?... Et puis, j’ai aussi mon peloton d’exécution.
Ce que Gois appelait son peloton d’exécution, était une compagnie, formée par lui, composée d’hommes choisis, triés parmi les plus violents et destinés à exécuter les sentences de la cour martiale qu’il présidait. Ces hommes portaient au képi une large bande rouge.
Les Enfants Perdus, placés sous les ordres d’Eudes, se reconnaissaient à leur costume vert foncé, pantalon à la zouave du même ton, serré au bas dans des guêtres de cuir. Comme coiffure, un chapeau mou, dit garibaldien, et plume de coq.
—Il faut aller demander l’avis d’Eudes, dit quelqu’un. Il doit être au secteur.
Le «secteur» était rue Haxo, au numéro 81, en face de la rue des Tourelles, à quelques cents mètres des fortifications, tout en haut de Belleville. Pendant les six mois du siège, un petit pavillon y avait servi de bureau au général Callier.[92]
Nombre d’officiers fédérés, C..., entre autres, étaient venus au rapport dans la salle basse de cette bicoque grise, sur le bord d’un grand jardin tout en arbres et en friche.[93]
A ce secteur, s’étaient donné rendez-vous, ce vendredi 26 mai, divers membres de la Commune et du Comité central.
Rue Haxo, Eudes écouta ce que lui dirent Gois et G..., l’un des cinq de Jecker, qui l’avait accompagné. Mais quand Gois demanda à Eudes ses Enfants Perdus, ce dernier eut une hésitation:
—Vois s’ils veulent venir avec toi! dit-il à Gois, mais, pour moi, je ne leur donne aucun ordre.
Gois ne se découragea pas pour cela. Il quitta Eudes, racola, avec G..., une vingtaine d’Enfants Perdus, trouva, dans la foule des combattants en déroute, une dizaine d’hommes de son peloton d’exécution, et, accompagné de cette escorte, une trentaine d’hommes en tout, il redescendit avec G... vers le Père-Lachaise et la Roquette, où l’attendaient depuis de longues heures ses compagnons.
il m’en faut cinquante
Ces préparatifs avaient pris toute la matinée. Il était déjà deux heures quand les cinq exécuteurs de Jecker, Gois, C... et leur troupe armée, se présentèrent à la prison.
La scène du matin se renouvela.
A François, qui se présenta, Gois dit brusquement:
—Nous venons chercher les otages!
—Tu as un ordre? interrogea François. Je ne te livrerai personne sans ordre. C’est déjà assez de Jecker. Qu’en avez vous fait?
M... et G... tirèrent leurs revolvers, qu’ils mirent encore une fois sur la gorge de François.
—Allons! dit Gois, donne les listes...
Et il ajouta, fixant François immobile:
—Et cette fois, il m’en faut cinquante!
François eut un sursaut d’épouvante.
—D’abord les curés, reprit Gois, sans lever les yeux des listes qu’on avait apportées. Et, écrivant sur une feuille volante les noms qu’il choisissait... les Jésuites... ceux de Picpus... Maintenant les gardes de Paris... Et puis, avant tout, les quatre mouchards...
François avait relevé la tête.
—Oui, reprit Gois... Ah! je sais bien que tu voudrais en sauver un... Mais, sois tranquille, j’ai l’œil dessus...
Et, ce disant, Gois tenait son regard, fixe et dur, attaché à une table, derrière laquelle, assis, écroulé, cherchant à dissimuler son visage, était un homme, l’un des quatre...
Cet homme s’appelait Greffe. Il était ami de François.
—Ajoute donc à la liste, dit Gois à François, les quatre noms que tu connais bien: Largillière, Ruault, Greffe et Dereste.
—Greffe! s’exclama François. Mais pourquoi lui!
—Tu me le demandes!... Prends garde à toi!... Je sais que tu l’as déjà fait fuir. Mais cette fois, il n’échappera plus... Assez de paroles. Fais descendre tout cela.
—Mais, objecta encore François, où les conduis-tu?
—Que t’importe! Allons! fais vite copier la liste. Et en marche!
La liste recopiée au greffe, Gois la parcourut, la confronta avec celle qu’il avait dressée, compta encore une fois les noms. Un quart d’heure après, les otages voués à la mort étaient réunis dans le préau central.
Trente-six gardes de Paris, la plupart faits prisonniers au 18 Mars, dix prêtres et réguliers, quatre civils.[94] Plusieurs tête nue. Quelques-uns, qui croyaient à un simple changement de prison, portaient à la main leurs hardes nouées dans un foulard.
Un gardien fit l’appel. Les cinquante prisonniers, sur un ordre bref de Gois, se dirigèrent vers l’entrée de la prison. Placés sur les deux côtés de l’allée d’arbres où se trouvaient, avant leur enlèvement, les cinq pierres de la guillotine,[95] les Enfants Perdus attendaient, armes chargées.
Le cortège, qu’avait entouré, dès la sortie, une foule menaçante, prit la direction du Père-Lachaise.
—Où allez-vous? criait-on à ceux qui avaient pris la tête de la colonne.
—A Belleville!
conversation à la prison
Il s’en était fallu de peu que la Roquette vît se renouveler la scène tragique du mercredi.
Pendant que les gardiens faisaient l’appel des victimes, Gois et ses compagnons discutaient dans la cour.
—Où allons-nous les conduire? dit l’un d’eux.
Personne n’y avait encore songé.
Celui qui venait de poser cette question continua:
—Je serais d’avis que l’on se débarrassât des curés tout de suite...
—Que veux-tu dire?
—Je dis qu’il faut fusiller les curés ici, ainsi que les quatre de la police...
—Pourquoi?
—Parce qu’ils nous gêneront plutôt quand nous serons dehors... Nous pouvons dire à la foule qui va nous entourer, que les militaires—les gardes de Paris—que nous escortons sont des prisonniers faits à l’armée de Versailles... Cela pourra produire quelque impression sur les combattants, leur faire croire que nous sommes vainqueurs, ou tout au moins que notre cause n’est point perdue... En ce moment, tout le monde croit à la déroute... Je vous dis que l’on peut ainsi donner du courage à ceux qui désespèrent... Si vous êtes de mon avis, vous voyez bien qu’il ne faut pas emmener les curés, ni les mouchards... Nous allons en finir avec eux ici même, avant de quitter la prison.
Les autres écoutaient sans mot dire.
—Bah! dit Gois, il vaut bien mieux leur régler leur compte ensemble.
Quelques minutes après, on se dirigeait vers le Père-Lachaise et Belleville.
les quatre otages civils
Les quarante-six otages, prêtres et militaires, vont périr, emportés dans la tempête révolutionnaire, victimes anonymes qu’aucune haine personnelle ne poursuit. Il n’en est pas de même des quatre otages civils, de trois d’entre eux du moins.
Pendant tout le trajet, de la prison au mur contre lequel ils seront adossés, on ne les quittera pas un seul instant du regard. C’est le revolver braqué sur la tempe qu’ils seront accompagnés. Quand les derniers coups de feu auront éclaté, on fouillera le bloc sanglant pour s’assurer qu’ils sont bien là et que pas un n’a échappé.
Quels étaient ces hommes? Pourquoi cette haine implacable?
Pour ceux qui les menaient à la mort, le crime des quatre otages civils était d’appartenir à la police, avec cette circonstance, particulièrement aggravante pour trois d’entre eux, Largillière, Ruault et Greffe, qu’ils étaient accusés d’avoir trahi leurs compagnons de luttes politiques en s’enrôlant parmi les agents de la police impériale.
On n’avait certes aucune trahison à reprocher à l’officier de paix Dereste. Son crime était «d’avoir fait son devoir». Il avait été mêlé à toutes les affaires politiques de la fin de l’Empire. Secrétaire du fameux chef de la police secrète, Lagrange. C’est pour cela seul qu’il avait été choisi.
Largillière, vieux combattant de 1848, avait été, pour sa participation à l’insurrection de Juin, condamné aux travaux forcés. Il fut gracié. Il figura parmi les accusés du procès de la Renaissance (décembre 1866-janvier 1867) à côté de cette jeunesse qui devait, pour une bonne part, être de la Commune.
Ruault parut dans le procès dit de l’Opéra-Comique.[96] Il était lié avec Delescluze. Un de ceux qui l’avaient connu et estimé, et qui était bien loin de se douter de la vérité, Ranc, pleura, m’a-t-on dit, quand il apprit la terrible accusation qui pesait sur Ruault.
Greffe avait, dès 1861, inauguré, avec quelques jeunes, la campagne des enterrements civils. Il était le plus ardent et il amenait chaque jour de nouvelles recrues. Protot,[97] qui en était alors à ses premières armes, me disait tout récemment encore ses impressions sur Greffe, comment, sous couleur de faire des néophytes, il avait entouré, cerné de gens suspects ses jeunes amis.
Comment fut connue la trahison de ces trois hommes, comment ils furent arrêtés et écroués à Mazas, Émile Giffault, qui joua à la Préfecture de police, près de Raoul Rigault, un rôle de confiance, et qui fut chargé de s’assurer de Largillière et de Ruault, me l’a raconté. Voici son récit, dans ses curieux et poignants détails.
Largillière, Ruault et Greffe
Dans le courant d’avril 1871, Émile Giffault songea à examiner de nouveau (des recherches avaient déjà été faites après le 4 Septembre) les papiers trouvés dans le cabinet du chef de la police secrète impériale, Lagrange.
Le cabinet de Lagrange était situé dans les vieux bâtiments, assez loin du bureau du délégué de la Commune.
Lorsque Giffault pénétra dans le cabinet de Lagrange, le foyer de la cheminée était encore plein de papiers presque entièrement consumés, qui étaient les fameuses fiches au moyen desquelles il était possible de retrouver les noms des agents. Le casier A. S. (Agents Secrets) était entièrement vide. Lagrange avait garé son monde.
On ouvrit les autres casiers. Nombre de pièces sans importance y étaient entassées en désordre, comme si on les eût replacées après avoir fait un tri des plus précieuses. Le tout fut porté au cabinet de Raoul Rigault.
Quand on les dépouilla, on trouva plusieurs lettres où l’on crut reconnaître l’écriture de Largillière. L’une d’elles était une demande d’argent, adressée à Lagrange.
Rigault signa immédiatement un mandat d’amener.
Mais où rencontrer Largillière? Aucune nouvelle de lui depuis le 4 Septembre. On savait seulement qu’il habitait Belleville.
On eut l’idée de chercher sur les états de la garde nationale, qui révélèrent son inscription dans une compagnie sédentaire du 47e bataillon. La compagnie était de garde au ministère des finances.
Lorsque Giffault, chargé d’arrêter Largillière, entra dans le poste du ministère, il vit Largillière, qu’il connaissait pour l’avoir souvent rencontré dans les réunions de l’Empire, étendu sur un lit de camp, fumant tranquillement sa pipe.
Giffault fit un signe. Largillière se leva. Les deux hommes sortirent.
—Rigault te demande à la préfecture.
Largillière avait pâli.
—Pourquoi?
—Un renseignement.
Deux agents en bourgeois s’étaient approchés. Largillière comprit.
—Encore des calomnies! s’écria-t-il. Je sais que j’ai des ennemis qui ont déjà voulu faire croire que j’étais de la police.
Giffault ne répondit pas.
Une voiture stationnait. Largillière y monta avec Giffault et un agent. L’autre sur le siège.