QUAND NOUS FAISIONS le «Père Duchêne»
Reading edition
LA RÉPUBLIQUE OU LA MORT!
I
je rencontre Vermersch
Fin février 1871.—Boulevard Saint-Michel. Je rencontre Vermersch. Je n’ai point entendu parler de lui depuis les premiers jours du siège. Il est en vareuse d’aide-major. D’où vient-il? Je me rappelle qu’il a quelque peu fait sa médecine. Je m’explique son uniforme. Tout le monde n’a-t-il pas un uniforme? Gill[118] lui-même, le bon Gill, qui n’est cependant pas belliqueux, n’est-il pas apparu, un soir, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin, coiffé d’un superbe képi à bande de velours vert sur laquelle se détache un serpent d’Esculape brodé d’argent? Gill était rayonnant.
—D’où diable sors-tu avec ce képi?
Gill, tordant sa moustache:
—Mon cher, je suis aide-pharmacien de mon bataillon.
Gill pharmacien!
Vermersch m’explique que, dès le commencement des hostilités, il s’est engagé dans le corps d’ambulanciers créé par Monseigneur Bauer, un évêque qui fit pas mal de bruit autour de lui, et qui caracolait aux avant-postes, en soutane et en bottes à l’écuyère.
—Veinard. Tu n’as pas eu faim!
Bras dessus bras dessous, nous descendons le boulevard. Un bataillon passe, musique en tête, jouant la Marseillaise. Derrière le commandant, un sergent-major porte une large couronne. Sur le nœud rouge, l’inscription en lettres d’or:
—La République ou la mort!
—Où allez-vous?
—A la Bastille!
Allons à la Bastille.
Sur le parcours, tout le long de la rue de Rivoli, ce ne sont qu’acclamations.
—Vive la République!
—Vive la Commune![119]
D’autres bataillons sont rencontrés. A chaque coin de rue, la file s’allonge. Cela fait bientôt un régiment. Les passants suivent, hommes, femmes, enfants, mêlés aux rangs.
Rue Saint-Antoine, sur le pas des portes, les spectateurs battent des mains.
Devant nous la colonne se dresse, le génie d’or fleuri de banderoles rouges.
colonne en fête
La place est noire de monde. Depuis le 24, cela ne désemplit pas. Tout le jour, c’est un défilé ininterrompu. Aux drapeaux tricolores coiffés de bonnets rouges, se mêlent les bannières ornées du temple d’or et du compas symboliques.
Nous parvenons à percer la foule. Le bataillon que nous avons suivi est arrivé au pied du monument. Partout des couronnes d’immortelles. Le fût de bronze en est constellé.
Le commandant monte sur le socle.
—Citoyens, jurons de défendre la République jusqu’à la mort! Honte à l’Assemblée de Bordeaux! A bas les monarchistes!
La foule répond par un grondement formidable. Les mains se tendent. Les bouches grandes ouvertes hurlent. Aussi loin que le regard peut porter, on ne voit que képis qui s’agitent, baïonnettes qui s’éclairent, bannières qui claquent. Des femmes élèvent au-dessus de leurs têtes leurs enfants, pour qu’ils conservent à jamais le souvenir du merveilleux spectacle.
Tout près de moi, un gros garde national pleure à chaudes larmes.
—Ah! citoyen, c’est plus fort que moi. Je ne suis pourtant guère sensible. Mais voyez-vous, ça me prend là...
Je crois bien, que moi aussi, mes yeux vont se mouiller.
—Tonnerre! me dit Vermersch en se penchant à mon oreille. Quel riche tableau... Ça devait être comme ça, la Fédération... Mais, mon vieux, nous sommes en pleine Révolution! Et dire qu’ils songent à désarmer ces gens-là!... Ils sont fous!
Nous serrons la main du commandant. Un autre l’a remplacé déjà.
—Restons ici, dis-je à Vermersch.
Tard dans la soirée, nous sommes demeurés là tous deux. La foule se renouvelait toujours. Ces hommes, pressés les uns contre les autres, ces drapeaux fébrilement agités, ces couronnes, ces visages tendus, prenaient dans l’obscurité de la place des formes étranges et mystérieuses.
Sur le socle de la colonne, le tas de couronnes montait toujours. Les serments se multipliaient. Il semblait que ce délire de tout un peuple ne dût jamais finir.
II
la République ou la mort!
A regret, nous nous sommes arrachés à l’enivrant spectacle. J’ai rendez-vous, rue du Croissant, avec Humbert. Un projet de journal. Non pas un journal à la vérité. Le cautionnement nous fait défaut. Mais une suite de placards quotidiens, dans le genre des placards de la Révolution. Marat ou Hébert. L’Ami du Peuple ou le Père Duchesne. Le Père Duchesne surtout. Des grandes colères, des grandes joies, des lettres bougrement patriotiques, dans le style du temps. Nous avons causé de cela ces deux ou trois jours. Je confie nos projets à Vermersch.
—Le Père Duchesne! J’en suis... Quand nous réunissons-nous? Où? Chez moi, si vous voulez.
Rue du Croissant, nous trouvons Humbert. Entendu. Le lendemain chez Vermersch, rue de Seine, au troisième, dans la maison de l’éditeur Sartorius.[120]
Tous les trois fidèles au rendez-vous. Vermersch nous fait les honneurs de son home. Des piles de journaux et de livres le long des murs. La chambre a été occupée autrefois par Baudelaire, ce dont est très fier le maître du logis.
—Oui, c’est peut-être sur cette table que Baudelaire a écrit ses Fleurs du Mal. C’est là que j’ai fait mon Grand Testament.[121]
Et Vermersch nous déclame—il n’y manquait jamais—la strophe préférée de son poème, la strophe de la Mort:
Certes, je n’en aurais pas peur Si dans les plaines découvertes, Si dans les grandes forêts vertes On pouvait enfouir mon cœur! Sous la mousse fine et les branches J’attendrais la force et la loi Qui reprendront ce qui fut moi Pour faire la fleur des pervenches!
L’un de nous avait apporté quelques numéros du journal d’Hébert. On en trouvait encore, à cette époque, dans les boîtes des quais. Il les étala sur la table.
Nous avions aussi le petit livre de Charles Brunet—Le Père Duchesne d’Hébert—qui cite les titres des numéros de la feuille révolutionnaire.
Je l’ouvre au hasard, et je lis:
Numéro 253. La Grande Colère du Père Duchesne contre les gredins financiers, grippe-sous, monopoleurs, accapareurs, qui font un Dieu de leur coffre-fort, et qui excitent le désordre et le pillage pour faire la contre-révolution...
Un peu plus loin:
Numéro 260. La Grande Colère du Père Duchesne, au sujet de la mort de Marat, assassiné à coups de couteau par une garce du Calvados...
D’une seule voix:
—C’est cela qu’il faut faire!
Nous discutâmes longuement, il m’en souvient, sur la vignette. Fallait-il adopter la vignette d’Hébert: le sans-culotte menaçant de la hache un pauvre petit calotin agenouillé, avec la devise Memento mori?
Non. Ce serait copier trop servilement l’aïeul.
—Nous demanderons quelque chose à Régamey,[122] dit Vermersch.
Deux ou trois jours après cette première conversation, Frédéric Régamey, encore en costume de son bataillon des Amis de la France—vareuse marron—nous montrait l’admirable petite composition qui devait figurer en tête des soixante-huit numéros de notre journal.
Assis sur un tas de pavés, tenant le triangle égalitaire de la main droite, embrassant du bras gauche un canon, un sans-culotte, coiffé du bonnet phrygien, s’appuie sur le lion populaire. A ses pieds, gisent couronnes, mitres et crosses. Une volée d’oiseaux noirs fuit à l’horizon. Sur le ciel clair se détache l’immortelle devise des grands ancêtres:
La République ou la mort!
Quand Régamey mit sous nos yeux cette merveille d’art et de pensée révolutionnaire—signée, à gauche, des deux initiales F. R.—ce fut plus que de la joie. De l’enthousiasme.
—Bravo! A quand le premier numéro! A quand la première grande colère!
Le Père Duchêne était né.
la mère Gaittet
Nous nous étions rencontrés, pour la première fois—Humbert, Vermersch et moi—chez la mère Gaittet.
Qui se souvient aujourd’hui de la mère Gaittet!
La respectable dame que nous désignions entre nous sous ce vocable familier, dirigeait, aux dernières années du second Empire, une petite imprimerie dans une toute petite rue, disparue en partie, du quartier latin, la rue du Jardinet, proche de la rue Larrey, où était installée «la Marmite» de Varlin.[123]
Quand, à une demi-douzaine, toujours les mêmes—Maroteau,[124] Vermersch, Humbert, Francis Enne,[125] Gustave Puissant,[126] Pilotell,[127] Passedouet,[128] Eugène Mourot,[129] moi—on avait décidé de lancer quelque brûlot, on frappait à la porte de la mère Gaittet.
Je revois encore, à plus de quarante années en arrière, la porte cochère en plein cintre de la rue, l’allée sombre au milieu de laquelle coulait perpétuellement un ruisseau d’eau noire, la cour pavée encombrée d’attirails de toute sorte, voitures à bras, meubles et outils hors d’usage. Dans un coin une échoppe aux vitres raccommodées de papiers imprimés, derrière lesquelles un gnaf battait ses semelles. Une porte grise franchie, on était dans l’imprimerie, où l’on rencontrait vite la propriétaire, grande, grisonnante, vêtue d’une éternelle robe de futaine violacée, et perpétuellement suivie d’un grand lévrier jaunâtre, au museau effilé blanchi par les ans.
Dans les premiers jours de décembre 1869, Gustave Maroteau faisait, chez la mère Gaittet, son petit Père Duchêne. Un in-quarto de quatre pages. J’envoyai un article. Je n’avais encore jamais vu, à ce moment, ma prose imprimée. Le lendemain, j’ouvre le journal. O joie! En bonne place, mon article flamboie à mes yeux. Une note m’appelle. Je la lis et la relis.
«Nous ne connaissons pas l’auteur de cet article. Qu’il vienne. Nous voulons lui serrer la main.»
Mon article avait pour titre: Juin. Les journées de Juin.
Je suis, à cinq heures, dans la cour de la mère Gaittet. Le gnaf, au fond de son échoppe, tape ferme sur le cuir. C’est le concierge. Je frappe à sa vitre.
—Le Père Duchêne?
—Là. Au fond. La porte avec les marches.
Je vais tourner le bouton, entrer, quand derrière l’huis, éclate un formidable bacchanal. J’attends. Je retourne près de mon gnaf.
—Mais, on se bat là-dedans. On se dispute tout au moins...
Le gnaf a souri.
—Mais non, entrez donc. C’est toujours comme ça. Ces messieurs causent...
J’entre. Ils sont là une dizaine qui discutent, criant, gueulant. Mon arrivée ne les dérange pas. Enfin, l’un d’eux se tourne vers moi. Il m’aborde. Je dis mon nom.
—Ah! oui. Très bien, votre Juin. Nous nous demandions d’où cela venait. Personne ne connaissait ici votre nom.
—Eh! Maroteau! L’auteur de l’article de ce matin. Tu sais... Juin...
On m’entoure. On me serre les mains.
Un gros garçon entre. Le nez en trompette. L’œil bleu interrogateur. La lèvre moqueuse. Il est vêtu d’un veston à longs poils élimé.
—Vermersch, je te présente notre ami. Celui qui nous a envoyé Juin.
Celui qui me présentait était Humbert.
La connaissance était faite. Nous partîmes tous trois, nous dirigeant place Saint-Michel. La bande se réunissait alors au Café de la Salamandre.[130]
En route, nous avions raccroché Gill.
Au café, dans la salle du premier, nous trouvons Vallès, Longuet, Sornet,[131]—qui devait être notre gérant,—Paget-Lupicin,[132] Édouard Roullier, Teulière.[133] D’autres.
Désormais, je suis enrôlé. On nous verra côte à côte, tous ceux que je viens de nommer, aux manifestations, aux réunions, aux échauffourées,—à l’enterrement de Victor Noir, au 4 septembre, au 31 octobre, au 22 janvier,—jusqu’à ce qu’enfin, le 16 ventôse an 79 (6 mars 1871), douze jours avant le 18 mars, le Père Duchêne hurle dans Paris, grondant et affolé, sa première Grande Colère.
l’argent
Il nous manque toutefois quelque chose avant de pouvoir réaliser notre rêve.
L’argent.
Nous n’avons pas un sou.
Ce ne sont pas les maigres appointements d’aide-major de Monseigneur Bauer qui ont permis à Vermersch de s’enrichir. Mon grade de lieutenant du 248e m’a juste rapporté les fameux trente sous par jour. Humbert n’a pas été plus favorisé. Pas d’argent donc.
Où en prendre?
Nous sommes allés chez Vallée, l’imprimeur de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse). Nous avons établi le devis de ce que nous coûtera le premier numéro.
Il nous faut 500 francs.
Nous avons couru les marchands de journaux. Depuis Madre, qui est à l’entrée de la rue, jusqu’à Strauss, qui est au fond. Personne ne s’est laissé séduire.
—Le Père Duchêne! Il y en a déjà eu tant...
Nous allions désespérer tout à fait, quand, rue Montmartre, déjà en route vers le quartier latin, où nous logions tous trois, je me sens frapper sur l’épaule...
—Citoyen, c’est vous qui voulez faire le Père Duchêne?
Devant moi, un grand jeune homme, au teint pâle, un de ces camelots—j’allais bientôt être renseigné—qui achètent en gros le «papier», pour le revendre en détail aux crieurs.
—Eh, oui!... Nous trois...
—Venez. Je crois que nous pourrons nous entendre.
Nous retournons sur nos pas. Café du Croissant, un deuxième compagnon nous est présenté. Bossu, le poil rouge, l’œil vif.
—Eh bien! voilà, reprend le grand jeune homme, à nous deux—et il désigne le bossu—nous faisons cinq cents francs.
—Vos noms?
—Moi, continue le grand, je suis Rodolphe Simon. Et lui, c’est Aubouin.
Nos deux commanditaires—car nous acceptons—semblent ravis.
—Ça ira! déclarent-ils à l’unisson. Sûr que ça va s’enlever comme le Cri...
Le Cri, c’est le Cri du Peuple de Vallès[134] qui tire à cinquante mille.
Nous expliquons le mécanisme du journal. Pas de frais de rédaction. Pas une ligne en dehors de notre triple collaboration. Pas d’administration. On fera les comptes tous les jours. Pas de loyer de bureaux. On nous donnera une chambre à l’imprimerie. Simon et Aubouin se chargent de la vente.
—Et quand les cinq cents?
—Tout de suite.
—Les conditions?
—Vous êtes trois. Nous deux. Cela fait cinq. Nous partagerons en cinq les bénéfices quotidiens.
Voilà comment, pendant toute sa durée, du 6 mars au 22 mai,—68 numéros—le Père Duchêne fut la propriété de cinq associés, trois rédacteurs et deux vendeurs.
Les cinq cents francs de Simon et Aubouin rapportèrent à ces derniers—nous ferons plus loin les comptes—une dizaine de mille francs.
J’ignore ce que devint Simon, le grand jeune homme pâle, après la Commune. Quant à Aubouin, je le rencontrais encore, il y a une quinzaine d’années, dans le Croissant, des liasses de journaux fraîchement tirés appuyés sur sa bosse. Un beau jour, je ne le revis plus.
III
il est bougrement en colère...
L’afficher! Comment allons-nous annoncer aux «bons bougres de patriotes» l’apparition de notre journal?
Le 5 mars, aux premières heures du jour, les murs sont constellés de «papillons» rouges[135] devant lesquels les groupes s’arrêtent.
Et le lendemain, 6 mars—douze jours avant la victoire—une armée de camelots s’éparpillait dans les rues, criant, hurlant à tous les échos:
—Ah! il est bougrement en colère, le Père Duchêne! Achetez le Père Duchêne!
UN SOU
Demain, à 6 heures du matin, c’est
LE PÈRE DUCHÊNE
QUI SERA EN COLÈRE!!!
IL Y A DE QUOI!
Vermersch avait fait le premier article. Une grande colère. L’affaire des loyers était tout indiquée. Comment allait-on payer ces trois termes de loyers du siège!
Ce n’est pas assez d’avoir supporté la faim, d’avoir versé son sang, d’avoir bu sa honte: il nous reste trois termes à payer.
Depuis plus de six mois nous ne faisons rien, nous ne vendons rien;
Avec quoi paierons-nous les trois termes?
Nous ne les paierons pas!
Les marchands d’argent auront beau faire: c’est en vain que les huissiers travailleront nuit et jour, que les tribunaux condamneront depuis le lever de l’aurore jusqu’à la nuit close, que les conseils de guerre méditeront leurs lugubres arrêts, que les Bretons de Trochu et les soldats de Chanzy chargeront leurs fusils;
Nous ne payerons pas!!
On ne tire pas de l’huile d’un mur, on ne fera point sortir des caisses vides de la France ruinée les quatre milliards de loyers dont se gorge annuellement le parasitisme du capital!
NOUS NE PAYERONS PAS!!!
Anxieusement, nous attendions, dès onze heures, nos deux associés. La vente avait-elle marché? Les trente mille tirés s’étaient-ils envolés, ou allaient-ils revenir, sous forme de bouillon, au Croissant?
Nous déjeunions tous trois au café qui fait l’angle de la rue Montmartre—toujours là, le café du Croissant—quand notre bossu fait irruption. Sa crinière rouge jette comme des étincelles.
—Ce que ça s’enlève! Il m’en faut dix mille. Je cours chez Vallée...
Ce n’est pas dix mille qu’il nous fallut tirer à nouveau, mais vingt-cinq mille. Les pauvres machines plates demandaient grâce.
Le soir, vers minuit—le deuxième numéro n’était pas loin de rouler—les camelots arrêtaient encore les rares promeneurs du boulevard.
—Citoyen, achetez-moi le Père Duchêne!... Ce qu’il est en colère le Père Duchêne! Faut voir ça!
Le Père Duchêne ne devait pas être longtemps en colère.
Vinoy avait l’œil sur lui—le mauvais œil.
Aussi, pourquoi le vieux bougre (l’article était d’Humbert) s’était-il permis de demander la mise en accusation des «capitulards» de l’Hôtel de Ville?
On n’a pas encore mis en accusation les capitulards de l’Hôtel de Ville!
... Que faut-il donc avoir fait de plus que d’avoir enterré cinquante ou soixante mille hommes autour de Paris, à Châtillon, à Champigny, au Bourget, à Buzenval? Que faut-il avoir fait de plus que de trahir pendant six mois de suite, emprisonnant au 31 octobre, fusillant au 22 janvier les bons citoyens qui voulaient sauver la Patrie et s’opposer à son démembrement?
... Si on ne les met pas en accusation, c’est à soulever les réclamations de Jean Hiroux! Combien faudra-il tuer de patriotes maintenant pour être mis en jugement?
C’est le Père Duchêne, qui vous le demande, ô nos représentants du Peuple!
L’armée de Paris—ce qui restait de l’armée—présentait, en ces tristes jours qui suivirent la capitulation, le plus lamentable des spectacles. Soldats errants, la peau de mouton qui les garantissait du froid aux avant-postes jetée sur l’épaule, l’uniforme souillé, débraillés, sans armes, quelques-uns arrêtant les passants pour leur demander un secours—cela m’arriva—le désordre était à son comble. Et pourtant, cette armée pleine de rancœurs et tout près de verser dans la révolte, on parle de la réorganiser pour la lancer contre l’insurrection dont on note déjà les signes précurseurs...
Le Père Duchêne, dans son numéro 3, adresse «ses bons avis Aux Soldats de l’armée de Chanzy qu’on voudrait transformer en assassins des patriotes»:[136]
Le Père Duchêne vous souhaite la bienvenue, soldats!
Je vous vois entrer avec plaisir dans les murs de Paris, où l’on a eu faim aussi, où l’on a eu froid comme vous avez eu faim, comme vous avez eu froid alors que vous marchiez dans la boue et dans la neige avec les sacrés souliers de carton et les foutus habits de camelote que les jean-foutres de fournisseurs ont vendus à la République!
Le Père Duchêne a toujours du plaisir à voir les bons bougres qui se sont battus pour la Nation.
Ah! il sait bien que ce n’est pas votre faute si nous avons été mis dans le pétrin!
Vous avez fait votre devoir,
Et vos drapeaux triomphants auraient fait le tour du monde, si nous n’avions pas été assez bêtes pour nous laisser gouverner par des jean-foutres et des judas!
... La France a perdu son Alsace, sa brave Lorraine, qui étaient foutre!, si patriotiques que le Père Duchêne verse toutes ses larmes de son corps quand il songe que ces braves bougres de Strasbourg et de Metz sont sous le sabre de de Moltke et sous la schlague de Bismarck.
... Venez avec nous, soldats!
Fusionnez avec le peuple, et vous verrez ce que c’est que des citoyens,...
Venez avec nous!
Cela ne pouvait durer longtemps. Nous ne nous faisions du reste aucune illusion à cet égard. Et chaque jour, nous attendions l’arrêté qui nous fermerait la bouche.
IV
mort et résurrection
Par une belle après-midi du 10 mars, nous étions tous trois occupés à rédiger notre numéro 6, quand, à travers la porte vitrée de notre salle de rédaction, nous vîmes s’avancer un homme vêtu de noir. Il frappa discrètement au carreau. Il tenait à la main une feuille de papier bleuâtre, couverte de griffonnages, qu’il nous tendit, après avoir été introduit.
—Ça y est, dit Sornet, notre gérant, en prenant la feuille.
C’était la notification par huissier de notre suppression, par arrêté signé Vinoy.
Sornet piqua la feuille à la cloison.
—Nous paraîtrons quand même! A Paris ou autre part... Partons à Lyon!
Simon et Aubouin furent convoqués. Ils firent un peu la grimace quand nous leur eûmes expliqué notre projet. Humbert et Vermersch partaient pour Lyon. Moi, je restais à Paris, montant la garde. Le lendemain, on ramasserait tout l’argent dû par les vendeurs. Et au large! S’il arrive quelque chose ici, eh bien! je m’arrangerai. Du reste, nous conservons la composition du numéro, déjà commencée. Ce sera toujours cela de fait.
Vermersch et Humbert, accompagnés de Simon, se mirent en route le soir même. Les affiches furent posées à Lyon. Mais nul besoin de faire paraître le journal. Le 18 mars éclata.
Le 21 au matin,[137] les crieurs gueulaient à qui mieux mieux «La Grande Joie du Père Duchêne de pouvoir enfin causer des affaires de la Nation avec les bons patriotes qui ont chassé tous les jean-foutres de l’Hôtel de Ville».
Humbert et Vermersch, à peine connue et affirmée la victoire des Buttes, avaient sauté dans le train. Je déjeunais dans notre petit caboulot de la rue de l’École-de-Médecine—une des vieilles maisons à pignon disparues il y a quelques années—quand je les vis entrer, triomphants.
Nous nous embrassâmes. C’est tout juste si nos larmes ne coulèrent pas dans les rognons sautés qui fumaient devant moi...
NOS APRÈS-MIDI
I
une patriote
Inoubliables jeunes années...
Maintenant, c’est la fournaise, où nous allons tous trois nous jeter à corps perdu.
Le soir est consacré au journal. L’après-midi, il y a toujours une visite à recevoir ou à rendre.
Un bataillon qui revient des avant-postes et qui envoie cinq ou six de ses hommes saluer, dans son échoppe de la rue du Croissant, ce Père Duchêne qui fait la joie des terribles soirées aux avant-postes.
—Tiens! nous le croyions plus vieux que cela, le Père Duchêne!
Et les braves gens serraient nos mains. Parfois, on allait trinquer au comptoir ou au café voisins.
Une après-midi, j’étais seul au Père Duchêne. On frappe à la porte. Une femme. Pour sûr, une citoyenne. Je le vois tout de suite.
—Citoyen, vous ne me connaissez pas. Je suis factrice à la Halle. Le Père Duchêne a dit l’autre jour qu’il fallait payer les Prussiens pour qu’ils fichent le camp et que nous redevenions une nation libre. Moi, je n’ai pas d’argent. Mais si vous voulez accepter cela, je vous le donne.
Et la citoyenne, qui tenait à la main une petite boîte, la dépose sur ma table.
—Ouvrez, citoyen, ouvrez.
Je soulève le couvercle.
—Des bijoux! Et que voulez-vous que nous en fassions?
—Ce que vous voudrez. Vendez-les. Et versez le produit de la vente à l’Hôtel de Ville.
Je m’efforce de démontrer à la citoyenne que ce n’est pas sa modeste offrande qui pourra avancer d’un seul pas le départ du vainqueur. Elle insiste. Finalement, elle me tend la main et s’esquive.
Je veux la rappeler. Elle a disparu.
Dans la boîte, je trouve:
Une petite cuiller en argent,
Un rond de serviette en argent,
Une paire de boucles d’oreilles en or,
Une chaîne de femme en or.
Je referme la boîte. Je la mets en lieu sûr—ou que je crois sûr—dans un tiroir qui nous sert de caisse, espérant bien qu’un jour ou l’autre, je pourrai rendre à notre visiteuse son petit trésor.
Hélas! je ne la revis plus.
La défaite vint. Et j’ignore encore en quelles mains sont tombés les bijoux de la brave citoyenne.[138]
II
la Commune proclamée
Vingt-huit mars. Quatre heures. Je suis au beau milieu de mon article. Je n’ignore pas qu’au même instant, la place de l’Hôtel-de-Ville est en fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l’article! Il faut rester...
Boum... Un coup de canon... Je dresse l’oreille... Faut-il reprendre le porte-plume...
Vite! Vite à la place de Grève.
C’est en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli, aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu’uniformes, drapeaux qui flottent, baïonnettes qui scintillent.
Les musiques jouent à plein cuivre.
Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la mer multicolore qui déferle sur la place de l’Hôtel-de-Ville.
Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis, pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite.
Comme ils sont pimpants aujourd’hui, astiqués et remis à neuf!
Les tambours luisent et résonnent. Ce n’est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l’entrée des Prussiens. C’est un roulement clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant la Marseillaise! Ces drapeaux rouges frangés d’or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!
Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août—on n’a pas encore inventé le 14 Juillet—le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irrésistibles élans d’enthousiasme que le soleil n’a point éclairés depuis la grande Fédération.
Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La fièvre l’a saisi. Il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d’un bonnet phrygien et ceinte de l’écharpe rouge, il l’embrasserait, la gueuse, s’il l’osait!
Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l’avenue Victoria.
La veille, je suis allé à l’Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.
Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans les pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel de Ville a l’aspect d’une forteresse.
Tout est changé aujourd’hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze—celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet—une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.
Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson.
La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La Marseillaise! Que crie-t-elle? Vive la Commune! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore.
Raoul Rigault
C’est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs électeurs conduisent à l’Hôtel de Ville.
Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battent aux champs. Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e. Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d’un sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré, petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B. Clément, l’échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils, coiffé d’un chapeau mou de feutre gris, s’appuie sur un bâton de cornouiller.
Je me sens frapper sur l’épaule.
Rigault!
Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu’il tombât, le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.
—Mince que tu montes avec nous!
—Mais je ne suis pas de la Commune...
—Viens toujours...
Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.
Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.
Je pénètre avec Rigault dans le salon qui fait l’angle du quai. Sur une console, un énorme ballot d’affiches signées Ernest Picard. Les placards du 18 mars. Je lis les premiers mots... «Une bande de forcenés, etc.» La bande de forcenés emplit la place...
Autour de la grande table, les élus commencent à se grouper. Arthur Arnould, Grousset, Vallès. Sur une chaise, Delescluze, les traits tirés, visage d’ascète... Longuet, mon ancien commandant du 248e. Tridon, dos voûté, sourire d’ironie et de souffrance. Il marche péniblement, appuyé sur sa canne... Je serre toutes les mains...
Il me faut regagner la place.
Devant le portail d’accès à l’Hôtel de Ville, les estafettes caracolent. Garibaldiens drapés dans leur manteau rouge, coiffés d’un bonnet de police empanaché d’une queue de cheval. Marins au chapeau de cuir verni, col bleu rabattu sur la vareuse. Un turco d’un noir de jais manœuvre avec maestria un magnifique cheval arabe. Accoudées sur la bouche de bronze des mitrailleuses, un groupe de cantinières, pimpantes, le petit tonneau tricolore battant sur la cuisse...
Je lève la tête...
celui qui n’est pas là
Sur l’estrade sont déjà groupés les membres du pouvoir d’hier et ceux du pouvoir nouveau. Le Comité central et la Commune. La poignée de factieux et la poignée d’inconnus.
Tout près de moi, un groupe. L’homme en costume de garde national. La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L’homme explique à sa compagne ce spectacle qui l’éblouit. Il nomme ceux qu’il reconnaît.
—Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, c’est Félix Pyat, dont nous avons le portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévère, c’est Delescluze. Ce grand diable qui est debout, avec un képi de commandant, c’est Protot, un bon, du onzième, le défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches tombantes, J.-B. Clément,[139] tu sais, celui qui a fait le Temps des Cerises. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là!
Et continuant:
—Ce grand, à la moustache fine, c’est Eudes, qui allait être fusillé pour l’affaire de la Villette, si nous n’avions pas fait le Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes saillantes, c’est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard encore pétillant, c’est Miot.[140] Il a été à Lambessa. C’est un vieux de la vieille.
Il les nommait tous à la ménagère, qui l’écoutait, l’œil allumé d’une bonne flamme.
—Hausse donc le petit, qu’il voie aussi, le mioche. Ces jours-là, ça doit marquer dans l’existence.
Et il en nommait d’autres encore, ceux de l’Internationale, dont il était peut-être. Malon.[141] Varlin. Avrial. Puis encore Flourens,[142] qu’il avait entendu dans les réunions publiques du siège, Duval. Ferré.
—Cet autre vieux à barbe blanche, c’est M. Beslay.[143] Un riche qui s’est mis avec nous. Un vieil ami de Proudhon.
Et brusquement:
—Voilà le meilleur. Tiens tu le vois, assis, avec sa figure en lame de couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces... Comme il a souffert! Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte pendant qu’il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le citoyen Blanqui.
—Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. Ce n’est pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac.
—Ils l’ont arrêté! Lui... Il ne sera pas de la Commune!
Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage joyeux de tout à l’heure. Le couple s’éloigna. Sur l’estrade, un membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses paroles se perdaient dans la rumeur grandissante.
jusqu’à la mort
Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s’éleva une clameur formidable, un «Vive la Commune!» si puissant, qu’il en fit vibrer l’air et s’agiter les drapeaux qui fleurissaient la façade.
Les bataillons s’ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On voyait confusément des mains se tendre vers l’estrade. D’autres se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours: «Vive la Commune!», jusqu’à perdre le souffle.
Enfin la place se vida. Les fenêtres de l’Hôtel de Ville s’illuminèrent. La Commune était installée.
Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l’imprimerie, je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant du 248e, mon bataillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait ce qu’il avait vu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Il était tout au bas de l’estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les discours.
—C’est Ranvier qui a parlé...
—Et qu’a-t-il dit? lui demandai-je.
—Il a dit... il a dit... que la Commune était proclamée... Est-ce que ce n’est pas assez? Et puis nous avons répondu:
—Nous la défendrons jusqu’à la mort!
Et s’animant:
—Oui, jusqu’à la mort!
Je remontai à notre bureau du Père Duchêne.
Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l’ouvris. C’était—ironie du sort—l’annonce des funérailles du garde Turpin,[144] blessé mortellement à Montmartre, le matin du 18 mars, lors de la prise des Buttes.
L’humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisière mourait au même moment où Paris acclamait le drapeau qu’il avait rougi de son sang.
Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allégresse. Les boulevards regorgeaient de promeneurs. A tout moment, quelque bataillon passait, et l’on voyait briller, par-dessus les baïonnettes, les franges d’or de son drapeau.
De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclataient des cris:
—Vive la Commune!
Des inconnus s’embrassaient, pris d’une sorte de délire.
Lorsque après neuf années d’absence, l’amnistie me rouvrit les portes de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel de Ville que j’avais entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une forge.
Le long de ces murailles noircies par l’incendie, dans ces niches écroulées qui avaient assisté à l’inoubliable spectacle du 28 mars 71, je cherchais du regard les grappes humaines qu’elles avaient abritées au jour de la proclamation de la Commune. J’entendais encore le formidable mugissement de la foule acclamant les élus, pendant que le canon tonnait et que flottaient, au-dessus d’une mer de têtes, les drapeaux rouges des bataillons...
III
le canon du Père Duchêne
—Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune qui furent autant d’obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Maillot. A celle des Ternes, où nous avons couché aujourd’hui sur le bastion une pièce toute neuve. Nous l’avons baptisée. Elle s’appelle le Père Duchêne, et je vous jure qu’elle gueulera ferme!
En route donc le lendemain matin pour la porte des Ternes!
A mi-chemin de la place de la Concorde et de l’Arc de Triomphe, nous croisons le 85e, qui vient du Champ de Mars. Il va remplacer aux barricades de Neuilly le 141e, qui se bat depuis une huitaine.
Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d’un air résolu.
J’aborde le commandant. L’allure martiale révèle l’ancien militaire. Je lui exprime mon admiration pour l’excellente allure de ses hommes.
—Hum! Hum! me dit-il, ils n’ont pas encore vu le feu. Et ça chauffe là-bas! Mais enfin, ils m’ont l’air décidés. Et puis, ceux qui voudront filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour ce qu’ils nous seraient utiles!
Nous sommes à l’Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent, comme soulevés par les sabots d’un escadron.
—Les obus! me dit le commandant. Ah! dame, cela va être dur à passer, la première fois. Allons, mes enfants, la Marseillaise!
Et les hommes d’entonner la Marseillaise. La place est traversée sans encombre. Nous sommes à l’avenue des Ternes, où pleuvent les projectiles.
—Vous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant.
Je lui explique ma visite.
—Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême...
L’ancien officier tordit sa moustache.
—Vous aurez de la musique! dit-il en riant.
Et, de fait, pourquoi ne pas l’avouer, je commençais à me sentir le cœur serré. Comment! j’aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le blanc-bec que l’odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage.
Je pensais à cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de temps à autre, nous entendions s’écrouler sur le trottoir les pans de murailles.
Une civière passe, emportant un blessé.
En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de ferraille.
Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues désertes. Deux ou trois boutiques éventrées.
—Rue des Acacias—nous raconte un des rares passants, un obus est tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils sont tous deux, mari et femme, à Beaujon... Boulevard Pereire, au bureau de tabac, le gamin du buraliste a été écharpé...
Et après un silence, en nous serrant la main:
—Oh! la canaille! la canaille! qui nous bombarde comme les Prussiens. Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, la Commune!
Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85e fait reposer ses hommes, qui se distribuent, par groupes, dans les cabarets des petites rues, où ils sont relativement à l’abri.
—Vous savez, dans un quart d’heure! leur dit le chef d’un ton paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre.
Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seulement ont disparu.
—Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l’excellent homme en me tendant la main.
Et mon baptême?
des héros
J’étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que j’entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle tempête.
—Marche! marche! me disais-je. Qu’as-tu à hésiter?
Et je marchai, très tranquille, jusqu’au chemin de ronde, où je sentis une main s’abattre sur mon épaule.
—Ah! vous êtes bien gentil d’être venu! Vous allez l’entendre gueuler, le vieux bougre! Le voyez-vous là-bas? Il n’a pas à se plaindre. Nous lui avons fait une place à part, là où il y a encore de l’herbe.
L’énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur Courbevoie.
—Nom de Dieu! continua l’artilleur. Nous ne voulons pas être en reste avec nos voisins de Maillot. L’autre jour, ils ont foutu un obus en plein sur le milieu du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore été là, ce qu’il aurait écopé!
Et l’artilleur éclata d’un rire sonore.
—Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite l’autre après-midi, quand j’y étais. Ce qu’il est crâne, ce petit homme-là! Nous l’avons vu venir au galop par l’avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près de nous, il a sauté à bas de son petit cheval blanc, et, sans seulement dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s’est mis tranquillement à lorgner avec sa lunette.
Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré accent:
—Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point.
L’artilleur ajouta:
—Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais le général. Il a bien l’air d’un Polonais, avec sa petite barbiche blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.
A l’instant même où mon artilleur achevait son récit, une formidable détonation retentissait. Je crus qu’un obus venait d’éclater à mes pieds. Involontairement je pliai le genou.
—Mais, tonnerre! me dit mon artilleur, c’est notre Père Duchêne! Ah! le vieux bougre!
La fumée dissipée, il me sembla qu’un nouveau sang circulait dans mes veines. L’émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, et je regardai, moi aussi, d’un œil tranquille, les lourds nuages blancs qui s’estompaient à l’horizon, et qui étaient les décharges des pièces versaillaises.
Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans les yeux, chargeaient et rechargeaient sans relâche, sans souci de la mort qu’ils côtoyaient.
Quand je descendis, je les aurais tous embrassés.
IV
Henriette la jolie cantinière
—Lieutenant, lieutenant!
Je n’eus pas besoin de me retourner pour m’assurer que la voix jeune et fraîche qui m’apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l’une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]
—Eh bien, lui dis-je, lorsqu’elle m’eut familièrement pris le bras, c’est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté le bataillon...
—Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c’est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l’ont tué, notre brave Staub. Nous l’avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous a prononcé un discours très bien. J’en avais comme la chair de poule.
—Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n’es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir?
—Me reposer? Est-ce que j’ai besoin de cela? Nous sommes au quartier—le quartier latin—depuis mardi soir. Le temps d’aller voir mon homme.
—Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.
—Est-ce que je n’en ai pas toujours au moins un? reprit la belle fille. Sûr, j’ai un homme, et c’est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.
Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement astiqués:
—Il est major d’un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l’ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens donc nous y voir un jour.
Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l’angle d’une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L’invitation aux obsèques publiée par la Commune.
—Citoyens! disait l’affiche, la Commune de Paris vous convie à l’enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République. Rendez-vous à deux heures, à l’hôpital Beaujon. L’inhumation aura lieu au Père-Lachaise.
Il n’était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui donnai rendez-vous à l’hôpital.
—J’espère bien que tu laisseras un peu ton major tranquille aujourd’hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu’au Père-Lachaise.
La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu penser qu’elle manquerait à ses devoirs de cantinière fédérée et de citoyenne!
—Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trente et un! me cria-t-elle avant de me quitter.
Curieux type que cette Henriette—nous ne lui connaissions pas d’autre nom—qui s’était jetée, comme bien des femmes, et de jeunes et jolies femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même davantage, braves comme des lionnes, courant à travers les balles et les éclats d’obus avec la même désinvolture que lorsqu’elles trottaient à travers les bosquets du père Bullier, allant verser l’eau-de-vie aux blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d’une ineffable gentillesse, ou un dernier baiser d’ami pour ceux qui allaient mourir.
Pauvres filles! Lorsqu’on en prenait quelqu’une sur le champ de bataille, blessée ou cernée, quelle aubaine pour les aristocratiques dames de Versailles!
— Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les habituées de la Place d’Armes.
On l’assommait à coups d’ombrelle, on lui crachait à la figure. La pauvrette n’avait souvent plus forme humaine, lorsqu’elle arrivait à l’antre de salut, au noir et puant souterrain de l’Orangerie, vers lequel on la poussait à coups de crosse.
à Beaujon
Avant deux heures, j’étais devant le grand portail de l’hôpital Beaujon.
Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur ce mur ont longtemps reparu de petites taches blanches, qui étaient les traces des balles. Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours, des façades de monuments, des murs d’églises, qui sont criblés de ces petites taches claires, tranchant sur la grisaille de l’édifice.
Là, on a fusillé, comme à Beaujon.
Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre cantinière. J’entrai avec elle dans la salle où l’on achevait de mettre en bière les cadavres.
Vingt bières étaient déjà entassées. Dix par dix.
—Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les voir?
Nous entrâmes dans l’amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon. Quelques-uns avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort et le numéro du bataillon.
Une dizaine n’avaient point été reconnus.
Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la face tranquille semblait sourire.
A deux pas, un gamin qui n’avait pas seize ans. Celui-là avait été tué d’un coup de pointe de sabre qui lui avait traversé la poitrine.
L’heure pressait. On entendait déjà le roulement des catafalques et le bourdonnement de la foule qui s’était rendue à l’invitation de la Commune.
Au moment où nous allions franchir la porte de l’amphithéâtre, une acclamation immense retentit. Nous nous mîmes à une fenêtre du corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et grandiose nous apparut.
Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d’immortelle. Toutes les têtes étaient découvertes. De temps à autre, de cette multitude partait un cri isolé:
—Vive la Commune!
—Nous les vengerons!
A quelques pas du portail, un groupe d’hommes en costume civil, épinglée au revers de l’habit la rosette rouge à frange d’or, signe distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir l’écharpe, dont les glands d’or scintillaient à leur côté.
funérailles rouges
Enfin, le cortège s’organisa. Lentement, après avoir quitté Beaujon, il descendit vers la Madeleine, par le faubourg Saint-Honoré.
Tous se découvraient.
Seul, un homme campé sur les marches de l’église, garda sa coiffure.
Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva en face de l’homme et, sans mot dire, d’un solide revers de main, fit voler le chapeau qui roula jusqu’à la chaussée.
Le cortège, avant de s’engager sur les boulevards, fit halte. Des estafettes parcoururent les flancs de la colonne.
En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes Volontaires de la République, avec leur costume gris ardoise. Derrière eux, deux bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge entouré de crêpe.
Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un amoncellement de couronnes. Aux angles, des faisceaux de drapeaux rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d’un long voile. Par-dessus les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts pour lui.
Les membres de la Commune conduisent le deuil. Ils sont une dizaine. Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon, Amouroux,[146] Arthur Arnould.[147]
Des bataillons suivent, et encore des bataillons. Derrière, un fleuve humain qui s’allonge à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent du sabre, les gardes se découvrent.
De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.
Beaucoup versent des larmes. D’autres, qui veulent résister, essuient furtivement leurs paupières.
Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa compagnie. La pauvrette! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent comme une source vive.
QUELQUES AMIS
I
Félix Pyat
Vingt-cinq mars. Huit jours après la victoire. Le matin.
Que fait Pyat?[148] Où est Pyat? Pourquoi n’a-t-il pas encore paru?
Nous voici à la veille des élections de la Commune. Pyat reste invisible.
Allons à sa recherche.
Pyat est un vieux conspirateur, qui a conservé la manie des domiciles mystérieux. Personne ne sait son adresse. Cependant, Rogeard? Si nous interrogions Rogeard? Rue de Madame, dans une petite crèmerie, où il prend ses repas, au coin de la rue de Fleurus, nous trouvons l’auteur des Propos de Labienus.
—Nous voulons voir Pyat... Il faut qu’il nous fasse quelque chose... Un appel aux électeurs... Vibrant comme seul il sait vibrer... Nous le publierons dans le Père Duchêne... Nous le ferons afficher, s’il le veut... Nous ferons tout. Mais il nous faut l’appel...
Rogeard n’hésite plus. Oui, il sait où est Pyat. Il est «en permanence» chez Maurice Lachâtre, l’éditeur des Mystères du Peuple d’Eugène Sue, de l’Histoire de la Révolution de Louis Blanc,—à la librairie du boulevard Sébastopol.
Allons-y.
Me voici chez Lachâtre.[149] C’est bien autre chose. Rogeard s’est vite laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère! Aucun des employés ne veut, ou n’ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme. Je lui fais part de l’étonnement où nous sommes tous de n’avoir point encore entendu «la voix puissante du grand proscrit». Il faut que Pyat se prononce. Il faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de Paris, un appel de Pyat aux électeurs....
—Cher citoyen—me dit Lachâtre—il faut vraiment que cela soit pour le Père Duchêne... Autrement, notre grand ami ne veut voir personne. Il observe. Il attend... Venez après déjeuner. Je vais l’avertir.
Je suis là à deux heures. Lachâtre m’indique un escalier étroit, obscur—une vraie échelle de conspirateur. Une porte s’ouvre sans bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse. Tous rideaux tirés.
Sans préambule, après m’avoir serré la main, Pyat me tend un papier. C’est notre appel. Était-il donc fait d’avance?
—Lisez cela, citoyen.
Je lis, tout haut. C’est vraiment superbe d’allure, de violence victorieuse.[150]
... Aujourd’hui le vote! Sinon, demain le fusil!...
... Pas d’abstention! Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je vous dirai donc comme Desmoulins: «Électeurs, à vos urnes!» Ou comme Hanriot: «Canonniers, à vos pièces.»
Vermersch et Humbert m’attendaient rue du Croissant. Nous lûmes et relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer, et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachâtre. Le lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était sur tous les murs—ainsi que dans le Père Duchêne du jour.
Quelques jours après—le 30 mars—Pyat, nommé à la Commune, faisait reparaître le Vengeur, à la même imprimerie Vallée où se faisait le Père Duchêne.
Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, refaire son article. Pyat avait une curieuse méthode de travail. Il jetait sur le papier un premier article, court, et le donnait à la composition. L’épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas, il brodait, entre les lignes. L’esquisse se changeait en un dessin aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants, qu’on eût juré deux yeux de pur cristal s’efforçant à sortir de l’orbite.
Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant. La voix était claire, le geste large. Quel geste!
Un jour que j’étais allé à l’Hôtel de Ville et que j’y avais rencontré, causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de voix d’un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore montait jusqu’à nous.
La voix était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les avant-postes, était venu, comme c’était l’usage, saluer la Commune et lui présenter le drapeau rouge frangé d’or. Pyat était là. Il était descendu. Saisissant l’étendard, il s’en était drapé. Le bras droit levé, la tête rejetée en arrière, il parlait encore, quand nos regards s’arrêtèrent sur lui.
D’un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution, les marches du perron qui lui avait servi de tribune. Et, après avoir lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d’un manteau de pourpre et d’or, il le remit aux mains du commandant, s’inclinant profondément.
Un «Vive la Commune!» formidable, éclata. Les tambours battirent. La Marseillaise vibra, triomphante. Le bataillon s’éloigna, après avoir traversé la place, par la rue de Rivoli.
Pyat était remonté. Il vint vers nous.
—Nous vous regardions—dit Tridon en riant—et nous disions que, tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez au temps des grands ancêtres... sur les marches de quelque autel de la Patrie en Danger.
—Leur souvenir m’est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même dire qu’ils ne me quittent jamais...
Et il sortit de sa poche un tout petit volume à reliure marron.
—Je les ai constamment sur moi...
C’était l’un des deux volumes de la toute petite édition, rare aujourd’hui, de l’Histoire de la Révolution de Mignet.
Romantique en diable, ne vivant que par les immortels souvenirs, quelque peu pontife, Pyat nous avait voué, dès son installation dans un angle de notre salle de rédaction, une affection sincère. Oh! il n’aimait pas Hébert cependant! Il en était encore aux durs jugements de Michelet. Cela ne l’empêchait pas toutefois de nous parler sur un ton tout paternel. Il nous appelait «mes enfants». Je crois bien qu’il nous eût volontiers donné, chaque soir, sa bénédiction révolutionnaire.
Parfois, il morigénait, mais si doucement.
Un jour, je lui montrais un article que j’avais écrit, au lendemain de la capitulation, dans la Caricature de Pilotell. Pyat le parcourt. Tout à coup, il se retourne vers moi, le doigt posé sur une ligne du texte.
—Il ne faut jamais écrire cela! me dit-il avec une pointe de mécontentement. Il ne faut jamais écrire que la France est morte...
Je relus le passage qui éveillait les susceptibilités de notre grand ami. J’avais écrit...
«La Patrie est bien morte. Plus de bonnet phrygien, etc...»
—Non, non, répétait Pyat. Il ne faut jamais dire cela. La France n’est pas morte. Elle ne peut pas mourir.
Ah! c’est qu’il était patriote, le vieux Pyat. Et il ne badinait pas sur la tradition, la grande tradition du patriotisme révolutionnaire.
Hélas! nous ne devions pas être longtemps amis. Bientôt l’attitude de Pyat à l’Hôtel de Ville nous sembla plutôt néfaste. Sa dispute avec Vermorel, l’âpreté avec laquelle il combattit son jeune collègue, qui devait, aux derniers jours, payer son courage de sa vie, nous éloignèrent de notre mentor. Le Père Duchêne dut attaquer Pyat à maintes reprises. Ce fut alors la brouille complète. Une discussion s’éleva un soir. Le lendemain, Pyat ne revint pas s’asseoir, comme il le faisait tous les jours, à la table où il corrigeait son article. Nous ne nous revîmes plus. Et, faut-il l’avouer, nous en éprouvâmes, longtemps, un vrai chagrin.
II
Rogeard
Vingt-quatre avril. Humbert et moi avons décidé d’aller passer la soirée rue Madame, avec notre vieil ami Rogeard. Précisément, le Père Duchêne du jour lui consacre, ainsi qu’à Pyat, sa Grande Colère. Pyat et Rogeard viennent d’adresser leur démission de la Commune. Rogeard, que les électeurs du sixième arrondissement ont envoyé à l’Hôtel de Ville, refuse d’accepter son mandat. Il n’a été élu que par 2.292 voix. Cela ne lui semble pas suffisant. La loi de 1849 exige le huitième des électeurs inscrits. Rogeard n’a pas récolté ce huitième. Il ne se considère pas comme élu.[151]
Nous avons déjà causé de cela avec notre ami. Nous lui avons fortement conseillé de passer outre. La Commune a besoin d’hommes de valeur. L’auteur des Propos de Labienus ne peut pas, pour une question de légalité, se dérober à l’honneur de lutter pour le triomphe de nos espérances à tous.
Rogeard ne s’est pas laissé convaincre. Il est parti. Nous l’avons rencontré le jour même de sa démission.
—Prenez garde au Père Duchêne! lui avons-nous dit, en riant.
Et j’ai ajouté:
—C’est moi qui ferai l’article.
J’ai fait l’article.
La Grande Colère du Père Duchêne contre les hommes qui foutent leur démission de membres de la Commune, et qui ne craignent pas de laisser les patriotes dans la peine, avec sa grande motion pour que la Commune réclame, par tous les moyens possibles, la mise en liberté du citoyen Blanqui, détenu par les jean-foutres de Versailles.[152]
Le titre en dit déjà assez. Mais l’article!
En donnant votre démission de membres de la Commune, en désertant le pouvoir au moment où le danger se dresse plus terrible de jour en jour;
Quand les jean-foutres de Versailles, nom de Dieu! pour écraser la Révolution, emplissent les poches de Guillaume, afin d’avoir le droit et le pouvoir de nous bombarder encore plus;
Quand chaque coup de canon qui résonne à nos oreilles nous annonce peut-être un nouveau massacre des patriotes, si ce n’est pas le triomphe de la Révolution;
A ce moment suprême, à cette heure terrible qui sonne la vie ou la mort d’un Peuple,
Citoyens, vous trahiriez la Révolution en ne lui offrant plus votre concours!
Vous, sur qui le Peuple compte!
... Citoyens, les Patriotes n’ont plus qu’une chose à faire:
Vous oublier, s’ils triomphent, vous maudire, s’ils sont vaincus!
Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui, d’habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé, devant une petite table de marbre blanc—nous ne le voyons pas.
—M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m’a dit de vous remettre ceci.
Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je l’ouvre. Régulièrement empilées les unes sur les autres, vingt pièces de cinq francs...
—C’est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de bon. Jamais il n’aurait fait cela s’il n’était, c’est le moment de le dire, bougrement en colère de mon article de ce matin.
Ces vingt pièces de cinq francs—en ce temps-là l’or et les billets étaient rares—nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine, précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit bien savoir qu’elles ne nous gênent en rien (le Père Duchêne nous rapportait à chacun une bonne somme par jour)... Non, ce n’est pas gentil...
Nous nous en allons, navrés.
Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître.
Et le souvenir me revint de l’apparition des immortels Propos. Je revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours d’analyse de l’École des Mines, la petite brochure. Tout près de moi—nous étions en 1865, j’étais alors élève du cours préparatoire—un élève étranger, Andrejewitz, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir soutaché, fourré à l’intérieur de mouton blanc, qu’il portait lors de l’insurrection récente. Notre professeur, M. Haton de la Goupillière, pendant qu’il trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales, regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et je la fourre précieusement dans ma poche. Elle était saisie de la veille. On ne la trouvait qu’à prix d’or.
Je ne revis Rogeard qu’à la défaite, le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous avions décidé, Humbert et moi, de cesser la publication du Père Duchêne. Nous courûmes au Vengeur. Rogeard était là. Il rédigeait l’Appel aux armes, qui parut le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès qu’il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les mains, longuement, silencieusement...
III
Rossel
L’un des premiers amis du Père Duchêne.
Il était chef d’état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les premiers jours d’avril, à la délégation à la guerre.
J’avais passé les derniers jours du siège à l’atelier de fabrication d’armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, quai d’Orsay. Après la capitulation, le stock considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.
Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l’objet de ma visite.
Ce fut Rossel[153] qui me reçut. Il n’était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17e légion.
Quelques jours plus tard, je l’amenais au Père Duchêne.
De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière, longue—j’ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris—les yeux brillants, enfoncés dans l’orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n’avait rien de l’allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l’émotion qu’il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef Cluseret, très brave, du reste.
Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l’angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c’était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément, Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154] Casimir Bouis,[155] Henri Brissac,[156] Lucipia, tous du Cri du Peuple, du Vengeur, du Mot d’Ordre. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d’or. Nous prîmes place, pour causer, dans un cabinet.
Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à l’oreille «qu’il voulait le vider», était comme hypnotisé. C’est que Rossel nous disait, d’une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d’épée de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.
Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n’était perdu encore. La Commune pouvait triompher de Versailles, dissoudre l’Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre...
Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermersch rayonnait.
—Avant peu, voyez-vous—conclut Vermersch—ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et le Père Duchêne sera son confident, comme l’ancien l’était de Bouchotte.[157]
L’ancien, c’était Hébert!
Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l’étaient les commissions de la Commune et le Comité central, resté dans la coulisse.
Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s’approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d’officiers du Comité—au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz,[158] un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc—causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna vers nous, l’œil froid, et, entre ses lèvres:
—Si je les faisais fusiller là, dans la cour...
Rossel n’en fit rien. Il n’en pouvait rien faire...
Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu’il croyait du moins être la dictature—du premier au 10 mai—Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la gloire d’Hébert. Le Père Duchêne fut alors l’organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L’Hôtel de Ville s’émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m’avertit qu’il était tout simplement question de nous arrêter.
—Qu’ils y viennent! clamait Vermersch. Qu’ils osent toucher au Père Duchêne!
—Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine n’est pas encore dressée sur la place de la Révolution.
Je courus à la délégation à l’enseignement, chez Vaillant, qui dicta à son secrétaire, Constant Martin,[159] un mot pour Eudes, alors membre du Comité de Salut public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et tout s’arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à Eudes.
Le Père Duchêne n’avait plus qu’à seconder les efforts de Delescluze, qui succédait à Rossel.
Brave Delescluze! J’ai encore sur la conscience l’accueil presque insolent que nous lui fîmes, lorsqu’il vint prendre possession de la délégation, après la fuite de Rossel de l’Hôtel de Ville. Nous étions, Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire, chapeau haut-de-forme, canne à la main.
Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la mort—héroïque mort—Delescluze vint au groupe auquel nous étions mêlés. Quand nous le vîmes s’approcher, nous quittâmes brusquement nos amis:
—Partons, dit à haute voix l’un de nous. Nous n’avons plus rien à faire ici, puisque Rossel n’est plus là.
Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux et attristé qu’il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette grossièreté stupide à l’adresse de celui qui, bientôt, allait nous laisser à tous un si magnifique exemple.
IV
Raoul Rigault
Cependant de nos amis les plus anciens et les plus chers, Rigault ne vint qu’une seule fois nous serrer la main à notre échoppe de la rue du Croissant.
Il nous en voulait!
De quoi pouvait bien être fait son ressentiment?
Le motif était bien simple. Il nous en voulait de lui avoir soufflé le Père Duchêne.
Dans les dernières années de l’Empire, tous les efforts de Rigault avaient tendu à un seul but. Se mettre dans la peau du Père Duchesne—du vieux. Un seul héros pour lui dans la Révolution, Hébert. Une seule doctrine, l’Hébertisme. Un seul journal, le journal d’Hébert.
Parler de Robespierre devant Rigault, c’était soulever les plus formidables tempêtes. Robespierre! Et la mort des Hébertistes!
Ranc m’a raconté une petite scène qui dépeint bien Rigault et le culte qu’il professait pour le Père Duchesne.
C’était en 1870. Ranc et Rochefort montaient ensemble l’escalier de l’imprimerie de la rue d’Aboukir, où étaient les bureaux de la Marseillaise.
Ils franchissaient le seuil, quand les notes bruyantes d’une discussion plus qu’animée arrivent jusqu’à eux.
Tout à coup deux hommes sortent en coup de vent de la salle de rédaction. L’un deux est Rigault. L’autre est Humbert. Rigault rajustait fiévreusement son lorgnon, quand il se trouva en face de Ranc et de Rochefort.
Les deux arrivants croient à quelque dispute.
—Voyons, voyons, qu’y a-t-il donc?
—Il y a... Nom de Dieu! Ce qu’il y a... crie Rigault, tempêtant toujours... Il y a que ce jean-foutre d’Humbert dit du bien de Robespierre!
Dame! c’était ainsi, de ce temps-là...
Oui, Rigault nous en voulait.
Des mains profanes, autres que les siennes, osant toucher au Père Duchesne!
Rigault connaissait par cœur son Père Duchesne. Quand je consulte, à la Bibliothèque nationale, l’exemplaire du journal d’Hébert, je ne l’ouvre jamais sans songer à cette adoration hébertiste de Rigault. Ces feuillets usés, c’est certainement Rigault qui les a tournés et retournés cent fois.
Il fallait l’entendre débiter d’un trait une de ses pages favorites:
La Grande Joie du Père Duchesne de voir que la Convention va faire essayer la cravate de Samson au cornard Capet.
—Hein, nom de Dieu! quand vous me foutrez un titre comme ça!
—Mais, mon vieux, nous n’en sommes pas là. Capet est mort. Samson est dans l’autre monde, s’il y en a un. Et il n’est pour le moment question de guillotiner personne...
—Hélas! soupirait Rigault.
La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu’il bâtissait depuis des années de revoir les grands jours?
Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, de nos plans d’avenir:
—Et toi, Rigault?
—Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert.[160]
Et il le fut!
V
déjeuner chez Protot
Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation de justice. Cela nous arrive souvent. Protot est un vieil ami. Nous rencontrons là, assis autour de la grande table de la salle à manger, dont la fenêtre donne juste au-dessus du portail de la place Vendôme, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici, attablés côte à côte: son secrétaire général, Edmond Dessesquelle, mort il y a une dizaine d’années, avocat à Saïgon; Paul Bricon, mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d’attaché au cabinet du délégué—j’allais dire du ministre—avec celles de gérant de notre Père Duchêne; Charles Da Costa, le frère du substitut du procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l’un des jeunes juges d’instruction; des magistrats—beaucoup de magistrats, la Commune nomma même des huissiers—des officiers et des simples fédérés. Parfois, quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la boutonnière. Des journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal, que chacun de nous payait bel et bien quarante sous, quand, l’heure du café venue, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle. C’étaient là les fameuses agapes de la Commune—du moins celles du ministère de la place Vendôme.
Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin, qu’éclairaient de magnifiques corbeilles de géraniums rouges. Au centre de l’une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l’Henri IV enfant, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin royal est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent. Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d’une douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement. Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d’un escalier, le petit Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu d’une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue: ils le plantèrent, les pattes en l’air, au milieu de la touffe de géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l’infortuné petit blessé.
D’autres se contentent de fumer un cigare sur le balcon. Le spectacle de la place est toujours amusant. A cette heure chaude, pas un bruit. Tout semble dormir. Adossés aux barricades qui ferment la rue de la Paix et la rue de Castiglione, les sentinelles fédérées ronflent. Un tout petit grincement rompt seul la monotonie. Ce grincement sort d’une scie que manœuvrent, lentement, deux hommes accroupis sur le piédestal de la Colonne. Un tout petit nuage de poussière s’échappe du fût de bronze. En regardant avec attention, on se rend compte de la façon dont se forme le petit nuage. Les deux hommes scient la pierre, très tendre, dont est fait le gigantesque tube, recouvert d’une lamelle de bronze, comme un sucre de pomme de foire enfermé dans sa gaine de papier doré.
Un galop de chevaux du côté de la rue de Castiglione. Les cavaliers mettent pied à terre de l’autre côté de la barricade, et s’engagent sur la place. L’un deux est Dombrowski. De taille ordinaire, barbiche blonde en pointe, pommettes saillantes, le général qui commande à Neuilly parle en gesticulant aux officiers qui l’escortent. Le groupe disparaît sous le portail de l’hôtel de l’état-major.
Nous quittons le balcon. A peine avons-nous mis le pied sur le parquet de la salle qu’un bruit de dispute monte et nous ramène à notre poste d’observation.
En bas, à quelques mètres de la grille qui encadre le piédestal de la colonne, des gens vocifèrent. Au milieu d’eux, un homme en vêtements civils, la face complètement rasée. Deux gardes fédérés lui ont mis la main à l’épaule et le rudoient. Son col est arraché. On le pousse, on le bouscule jusqu’au poste qui garde l’entrée du ministère—de la délégation.
—Qu’est-ce qu’il y a? crions-nous de là-haut.
—Rien... C’est un calotin.
Un calotin! Nous hélons un officier, toujours du haut du balcon.
—Montez l’homme ici.
L’homme est amené. Bricon, qui est officiellement juge d’instruction, va se charger de l’interrogatoire.
Tout d’abord il apaise ceux qui ont arrêté l’homme, et l’ont assez fort malmené. Voyons. Qu’a-t-il fait? Il a injurié les gens qui scient la colonne, voilà le plus clair de l’affaire. Sa face rasée l’a fait prendre pour un curé. Pour un calotin. Ce n’est pas bien grave. Chaque jour, on arrête ainsi des énergumènes (c’étaient alors des énergumènes, comme aujourd’hui sont des énergumènes ceux qui ne sont pas de l’avis du plus fort), qui viennent épancher leur ressentiment un peu trop haut. S’ils ne crient pas trop, ils en sont quittes pour frictionner leurs membres endoloris par les horions des patriotes. Et on les envoie au diable.
Interrogatoire.
—Avez-vous des papiers?
L’homme ne sourcille pas.
—Allons, videz vos poches.
Eh oui! c’est un curé. Voilà son bréviaire. Bricon fronce le sourcil. L’homme est devenu pâle. Le Dépôt n’a pas précisément une réputation de paradis terrestre.
Fort heureusement, Bricon est de bonne humeur. Une bonne semonce au calotin et on le renvoie à ses ouailles, après qu’il a juré de ne plus «insulter la Colonne».
Du balcon, nous suivons du regard le curé, qui file rapidement en rajustant son col arraché...
VI
notre citoyen curé
—Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous parler.
C’est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette commission.
Je m’apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe à la hâte... Un curé... Un curé!... Que diable peut-il me vouloir?... Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là, accoudé sur la table du vendeur.
—Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon Quasimodo, Aubouin.
Je considère le curé—puisqu’on me dit qu’il est curé. De taille élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert... Allons, l’impression est bonne... Une curiosité instinctive me fait lever les yeux vers la place de la tonsure... Oui, c’est un curé. Le poil est fraîchement poussé. Je parle le premier.
—Que voulez-vous, citoyen? A quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite?
—Je suis, commence mon visiteur, l’abbé Perrin, vicaire de l’église Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire, je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l’abbé Denys, m’a signifié mon congé. La raison. Je suis républicain. Lisez, du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l’ouvris et je lus rapidement:
Citoyen rédacteur,
Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l’obligeance de leur faire l’honneur d’une modeste place dans les colonnes de votre journal.
Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l’injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l’accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m’imposent dans notre Église.
Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l’enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l’appât d’un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre indépendance.
Un citoyen, l’abbé Perrin.
Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était resté debout.
—Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette lettre?
Et, comme il acquiesçait du geste:
—Eh bien! elle sera demain dans la Sociale.
La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu’accentuer la brouille de l’abbé Perrin et de son curé Denys. L’abbé Perrin revint nous voir. Il nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris,[161] nous demandant notre appui. Loua-t-il l’église, je ne puis le dire. C’est peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes avec le clergé romain, pendant les deux mois d’insurrection. Pâques fut fêté comme à l’ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes d’entre elles, donnaient asile à des clubistes.
Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires furent arrêtés. L’église servit de dépôt de munitions pendant la Semaine de Mai, et elle courut grand risque d’être incendiée. De tout cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort. Autant qu’il me parut, c’était un homme doux, dont le seul défaut était de croire à l’Évangile des premiers jours.
L’abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les principes de l’Église primitive. Un jour qu’il venait nous serrer la main rue du Croissant, il arriva accompagné d’une charmante jeune femme. Il nous dit l’histoire touchante qui avait installé l’amour dans son cœur de prêtre. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble. Je ne le revis plus.
Dénoncé, l’abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes amis, arrêté lui aussi, et qui fit huit bonnes années de séjour à l’île Nou—le bagne fut alors l’honneur des plus braves—connut l’abbé Perrin à la prison des Chantiers. Le curé révolté n’avait rien perdu de sa conviction. Quand il sut qu’il était sur le point de passer devant le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son costume sacerdotal, devant ses juges.
Une personne amie—peut-être l’amie fidèle que j’avais vue avec lui rue du Croissant—lui apporta sa soutane. L’autorité fut avertie. On lui enjoignit de renoncer à son projet. Comme il persistait, on lui enleva de force le costume ecclésiastique qu’il se proposait d’endosser le jour venu. L’ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant ses juges.
Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de guerre, chargèrent à l’envi le pauvre abbé Perrin. L’abbé Guébels, vicaire à l’église, l’accusa d’avoir «fait sonner bien haut le titre de citoyen qu’il donnait aux gardes nationaux».
—Le témoin me fait un crime d’avoir appelé citoyens les gardes nationaux, répondit l’abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint Paul parcourut le monde en répétant: Civis romanus sum. Je trouve donc étrange que le témoin me fasse un crime d’avoir prononcé le nom de citoyen.
Le président du conseil de guerre intervint en ce moment.
—Ne faites pas de citation, dit-il à l’accusé. Avez-vous, oui ou non, prêché le désordre?
—Je nie absolument le fait, répond l’abbé Perrin. Je crois avoir fait mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains détails qui lui seraient peu favorables. Je dirai seulement que ma charité était proverbiale dans le quartier, et que j’étais le plus assidu de mes collègues auprès des pauvres et des malades.
L’abbé Perrin en fut quitte pour deux ans de prison.[162]
Qu’est devenu notre citoyen-prêtre? Où est-il? Que fait-il? S’est-il repenti? Vit-il encore? Personne de nous n’a, depuis le jour de sa condamnation, entendu parler de lui.
VII
gaietés
Vingt-sept mars. Lendemain des élections à la Commune. On en est toujours aux heures de joie. Le Père Duchêne exulte. Sa plume se trempe dans le lyrisme le plus éclatant:
C’est le Père Duchêne qui est content aujourd’hui!
Ah! foutre!
Aussi a-t-il bu plus d’une chopine après avoir été voter, et, comme le soir, il est allé tranquillement avec ses amis avaler, rue Montorgueil, un grand plat de tripes qu’il s’est posé sur sa conscience avec une vive satisfaction!
Les jean-foutres auront beau faire.
Le Peuple sera représenté, etc.[163].
Avant midi, nous venons, comme d’habitude, rue du Croissant. Le planton qui nous sert de garçon de bureau fait le salut militaire.
—Citoyens, il y a là quelque chose pour vous.
Un pot de grès grisâtre. Je le soulève. Poids respectable. Nous ouvrons. Des tripes! Des tripes de chez Jouanne!
Et nous nous souvenons de notre article.
Cet excellent Jouanne n’a pas laissé refroidir son élan de reconnaissance. Il a délégué vers nous un citoyen officieux de sa maison de la rue Montorgueil, avec un bon pot de tripes de choix.
A ta santé, citoyen Jouanne! Nous dégusterons ce soir tes tripes dans quelque maison amie.
Mais, comment remercier!
Nos dix premiers numéros viennent d’être réunis en brochure sous couverture jaune d’or. Au dos, l’appel aux électeurs de Félix Pyat, celui que je suis allé prendre chez Lachâtre.
Nous enverrons la brochure à Jouanne.
Mais, il faut une dédicace, un envoi. Et un de nous transcrit de sa plus belle main, en tête du numéro 1:
A Jouanne, marchand de tripes, Le Père Duchêne, marchand de fourneaux.
Voilà un exemplaire intéressant—s’il a été conservé.
Autre historiette.
Fin avril. En pleine bataille. Le Père Duchêne du jour raconte qu’on a découvert dans les caves des Tuileries, une formidable réserve de vins fins.
Quarante-deux mille bouteilles!
Tout de suite, la Commune a fait distribuer le vin dans les ambulances et les hôpitaux.
Et le Père Duchêne ajoute:
Ah! bon Dieu de nom de Dieu!
C’est cette piquette-là qui va foutre du sang dans les veines à ceux qui n’en ont plus!
Buvez-moi ça, mes braves sans-culottes,
Et n’ayez pas peur de vous foutre une petite ribote avec le vin des jean-foutres.
Ça ne peut jamais vous faire du mal!
C’est que ce n’est pas de la ripopée que la Commune vous fout là!
C’est du vrai et du bon!
C’est un vin d’aristos!
Et vous savez que vous pouvez le boire,
Car c’est vous, travailleurs, qui avez fait pousser la vigne dont il est le sang.
Ainsi, mes braves bougres, buvez sans remords,
Et à la santé de la Commune de Paris, nom de Dieu![164]
Cet appel enthousiaste devait nous coûter assez cher.
Le jour même, deux ou trois délégations de bataillons se présentaient au Père Duchêne.
—Citoyens, nous partons aux avant-postes. Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de goûter un brin au vin des jean-foutres? Que diable, 42.000 bouteilles! Nous pouvons bien nous en foutre quelques-unes dans le sifflet!
Que faire?
Ces 42.000 bouteilles existaient-elles? Nous n’en étions pas très sûrs. On nous avait conté l’histoire. Beau filet à faire, en brodant.
Et nous avions terriblement brodé.
Il n’y avait qu’à s’exécuter. Nous avions conseillé aux sans-culottes de «boire sans remords». Le droit était de leur côté.
Le soir même, nous faisions donc porter au siège de chacun des bataillons, qui nous avaient fait l’amitié de songer à nous, un panier de vin de choix.
Mais, ce n’était pas du vin des Tuileries.
Le Père Duchêne l’avait bel et bien payé de sa poche.
VIII
tristesses
Avril. Nous avons, à l’Imprimerie Vallée de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux journaux,—le Père Duchêne et la Sociale—deux belles équipes de typos.
De vrais citoyens. Tous d’un bataillon, cela va sans dire.
Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un service quelconque dans les innombrables administrations, ministères, mairies, casernes, directions de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux bataillons. L’uniforme toujours astiqué, les vivres assurés, les trente sous. Il n’y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.
Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillons qui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier. On s’habille à la hâte. On prend son flingot d’une main, sa cartouchière de l’autre. On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.
Drapeau déployé, un petit tour d’abord à l’Hôtel de Ville, histoire de saluer la Commune, avant d’aller se battre.
Puis, leste aux avant-postes.
Les typos du Père Duchêne et de la Sociale sont de ces bataillons-là.
Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d’un jour à l’autre, de n’y plus trouver les mêmes figures.
Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de canon que nous entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Vanves et d’Issy.
—Quand reviennent-ils?
—Dans huit jours—ou plus tard.
Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le Père Duchêne est serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme sous chaque bras et à se promener autour de l’atelier avant d’aller les déposer sur la machine—les vieilles machines plates que l’on ne connaît plus aujourd’hui—avec la même désinvolture que s’il portait un couple de litres à seize.
Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de «l’Hercule».
Depuis qu’il est avec nous, l’Hercule n’est pas allé au feu.
Non pas qu’il renâcle. Oh! non.
—Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais en démolir.
Un soir, nous ne voyons pas l’Hercule devant sa casse. C’est son tour. Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue Perronet, à Neuilly.
Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à l’équipe.
—Et l’Hercule?
—L’Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien, il est à Beaujon...
—Blessé?
—Mort... On l’enterre demain... Hier, deux heures avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d’obus dans les reins... On l’a ramené dans la voiture du cantinier... Pauvre Hercule! Il ne portera plus ses formes... Heureusement qu’il ne laisse personne derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu’il n’avait ni père ni mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l’aimions bien, avec ça... Fort comme il l’était, il n’aurait pas fait de mal à une mouche...
LE BATAILLON DU PÈRE DUCHÊNE
I
si nous formions un bataillon!
Fin avril. Promenade à la porte des Ternes. Il nous est venu, chemin faisant, une idée mirobolante. Nous allons former un bataillon de francs-tireurs. Il y a déjà les Turcos de la Commune, les Tirailleurs de la Commune, les Vengeurs de Flourens, les Enfants Perdus du général Eudes, etc., etc. Nous allons créer les francs-tireurs du Père Duchêne.
Nous en causons le soir. La chose est décidée. Le bataillon s’appellera les Enfants du Père Duchêne.
Un journal qui possède son bataillon, ce n’est pas banal.
Le lendemain matin nous publions en tête du journal (no 47, 12 floréal/premier mai):
La Grande Déclaration du Père Duchêne aux citoyens de Paris, pour les avertir qu’il forme son bataillon de francs-tireurs, sous le nom des «Enfants du Père Duchêne», et qu’il en confie l’organisation au capitaine Pierre, qui est un bougre à poil, et qui foutra de sacrées piles aux jean-foutres versailleux.
La déclaration promet des merveilles:
Le Père Duchêne ne croit pas se foutre dedans en disant que ce bataillon-là sera un bataillon comme on n’en aura jamais vu, et qui sera composé de gaillards, il ne vous dit que ça!
Nom de Dieu! c’est le Père Duchêne qui va rigoler quand il va voir tous ses bons bougres avec le fourneau[165] gravé sur le képi et tout prêts à foutre des piles aux Versailleux, qui, nom de tonnerre! ne méritent pas de la couler douce et heureuse!
Et quand il ira boire chopine avec eux au campement, c’est là qu’on pourra lui coller dans la main de sacrées motions bougrement patriotiques dans l’intérêt du Peuple!...
Notre Sociale du même jour[166] publiait, en tête de ses colonnes, les plus alléchants détails sur l’organisation, le commandement, l’uniforme, la paye, les vivres, l’admission des officiers.
A bientôt la première revue!
brillant uniforme
L’uniforme! Ah! l’uniforme!
Ne l’ayant jamais vu,—notre bataillon, venant un peu tard, n’a pas eu le temps de se montrer sous ses plus brillantes couleurs—je suis forcé de copier sur la Sociale sa composition.
La tenue des simples gardes ne diffère guère de celle des fédérés. Vareuse et képi de la garde nationale. Pantalon de velours gris à côtes. Deux chemises de flanelle rouge, «afin, explique le Père Duchêne, de ne pas pincer de foutues fluxions de poitrine pendant la nuit» aux avant-postes.
L’uniforme des officiers eût été vraiment enviable—s’il eût existé.
Tunique noire à revers rouges croisée sur la poitrine, avec boutons semblables à ceux du bataillon des Défenseurs de la République.[167] Collet rouge. Képi d’officier d’infanterie. Veste rouge. Pantalon noir à bandes rouges. Caban à capuchon. Sabre d’infanterie et revolver. Bottes à la Souvarow!
L’état-major se composait, en dehors du commandant, du capitaine trésorier et du capitaine adjudant-major, d’une commission de trois membres nommés par le Père Duchêne.
Ces trois membres, on le devine, n’étaient autres que les trois rédacteurs du journal. Nous trois.
Je lis dans la Sociale que chacun de ces trois membres seront armés du sabre de cavalerie, et qu’ils porteront, sous le ceinturon, une écharpe rouge à franges d’or.
C’était superbe, tout à fait martial. Il ne nous eût manqué que le chapeau à plumes des grands aïeux, les commissaires aux armées de la Convention.
Il ne nous fut pas donné de réaliser ce rêve éclatant. Nous n’eûmes pas le temps, Vermersch, Humbert et moi, d’accrocher à notre ceinture le sabre de cavalerie, ni de rouler autour de notre échine la ceinture rouge frangée d’or.
Je le regrette toujours, est-il besoin de le dire...
ça ne va pas!
Eh bien! croira-t-on qu’avec de si belles promesses, le recrutement des Enfants du Père Duchêne s’effectuait au fond assez lentement! Dame, on était en pleine bataille. Il ne s’agissait plus de flâner dans les rues. Et, aux avant-postes, ce n’était pas amusant.
Nous avions ouvert dans les colonnes de la Sociale, une souscription patriotique. Ça ne marchait pas. Le 6 mai, nous en étions encore à la minime somme de 724 francs. Et encore avais-je dû, la veille, après un déjeuner à la délégation de justice, taper Protot et ses convives d’une vingtaine de francs...
Non, ça n’allait pas!
A qui la faute?
Nous résolûmes de changer le commandement. Il avait été, au premier jour, confié à un citoyen Pierre, qui s’intitulait capitaine d’infanterie délégué, et qui avait été candidat[168] aux élections complémentaires du 16 avril.
Notre ami Gustave Maître—il a déjà été question de lui dans mon récit de la Cour martiale du Luxembourg—était venu nous voir. Il arrivait d’Issy, où il avait passé quinze jours avec le bataillon qu’il commandait, le 205e. Il nous avait manifesté le désir de voir Rossel, à qui il voulait communiquer certains renseignements sur les positions qu’il venait de quitter pour quelques jours... Si nous remplacions Pierre par Maître?
Deux mots à Maître. Il accepte. Le lendemain, il prendra le commandement des Enfants du Père Duchêne.
Allons voir Rossel à la guerre.
chez Rossel
Rossel est assis devant une table encombrée de papiers, de cartes, de livres. En veston gris, son chapeau mou sur une chaise. Penché, il écrit. Il lève la tête.
—Ah! bonjour. Quelles nouvelles depuis hier?
Il est venu nous voir la veille à notre petit cabaret de la place des Victoires.
Mais il se tait. Il ne connaît pas l’officier qui m’accompagne.
Maître est en uniforme de chef du 205e bataillon. Tunique râpée, constellée çà et là de plaques grises, la boue, mal brossée, des glorieuses tranchées de là-bas. La face ouverte, le regard bleu clair d’un fils des Vosges, la moustache blonde hérissée—une moustache de chat en colère.
—Un ami, dis-je à Rossel... le commandant Maître du 205e. Il a fait toute la campagne dans les chasseurs...
Mais, Rossel coupe la phrase.
—Le 205e... Vous êtes à Issy...
—Oui, mon général.
—Et qu’y fait-on, à Issy?
Maître donne les nouvelles... Le fort est à demi ruiné... On se bat à quelque cent mètres de distance des Versaillais dans les tranchées...
—Et croyez-vous que le fort puisse tenir encore longtemps?
Maître fit un geste de doute.[169]
—Quand rentrez-vous à Paris?
—Dès demain... Je serai à Issy ce soir... Mes hommes sont harassés après quinze grands jours passés à se battre... Le bataillon qui les remplace doit être déjà arrivé.
Rossel s’était remis à écrire. Des visiteurs entrèrent...
Le lendemain, Maître ramenait à Paris son 205e. Il donnait sa démission de chef du bataillon. Le jour même, il prenait, à la caserne de la Cité, le commandement de nos Enfants du Père Duchêne.
déjeuner à la caserne
Milieu de mai. Maître nous a invités tous trois à déjeuner au mess du bataillon.
—Je vous présenterai, nous a-t-il dit, mon capitaine d’état-major. Un brave à trois poils. Samson.
Le bataillon est caserné à la Cité. Sous le portail de l’entrée, face au parvis Notre-Dame, c’est tout un fourmillement d’uniformes. Nombre de corps francs—Turcos, Défenseurs ou Vengeurs—logent là. La caserne était occupée, avant le 18 mars, par la garde de Paris. Les nouveaux venus ont vidé les chambres, jeté par les fenêtres les casques et les shakos, qui gisent, çà et là, dans la cour.
Je suis venu avec Vermersch. Maître nous attend. Un officier l’accompagne. Cet officier porte, épinglées à son uniforme, une rangée de médailles, Crimée, Italie, Mexique...
—Le capitaine Samson.
Nous n’avons ni le sabre de cavalerie, ni l’écharpe rouge à glands d’or. Mais Samson n’en fait pas moins un salut militaire en règle.
—Citoyens, la Commune peut compter sur moi.
—Et aussi le Père Duchêne?
—Oui, citoyen.
—Vous savez peut-être que, ces jours derniers, la Commune voulait nous arrêter...
—Eh bien, qu’ils y viennent! reprend le capitaine. Un signe. Et j’arrive rue du Croissant avec une douzaine de mes lascars. Ça sera drôle!
Nous apaisons Samson.
Nous visitons les salles réservées au bataillon. Dans un coin, au milieu d’un lot de vieilles armes, un sabre dont la coquille dorée porte un écusson fleurdelysé.
Maître le saisit, tire la lame, où, encadrée de nouvelles fleurs de lys, resplendit l’inscription: «Vive le Roi!»
—Je l’adopte, dit-il en riant.
J’ai déjà parlé de ce sabre. C’est ce sabre que je devais revoir à la Cour martiale du Luxembourg.[170]
II
bataille
Mardi 23 mai. On se bat depuis deux jours. Les Enfants du Père Duchêne défendent les approches de la rue de Rennes. Je rencontre Maître au Panthéon. Il me cherche depuis le matin. Il me dit les récentes nouvelles de la lutte.
—Il me faut de l’argent pour la solde des hommes.
—Combien?
—Cent cinquante-cinq francs.
—Les voilà.
Je ne sais comment, dans la débâcle des perquisitions, le reçu qu’il me donna dans l’arrière-boutique d’un cabaret de la rue Serpente, où nous allâmes déjeuner, échappa aux gens de police.
Reçu du citoyen Vuillaume, membre de la Commission du Bataillon du Père Duchêne, la somme de cent cinquante-cinq francs. Signé Maître. (Timbre à gauche: Bataillon des Enfants du Père Duchêne. Le commandant.)
Maître, tout en déjeunant, me raconte un curieux épisode de la lutte, pendant que la fusillade s’échange entre les fédérés, barricadés au bas de la rue de Rennes, et les soldats qui occupent la gare Montparnasse.
Dans un kiosque à journaux dont une vitre est brisée, un homme est assis sur une chaise, confortablement. Un paquet de cartouches sur un tabouret. Il tire sur la gare, recharge son fusil, tire encore. Il n’a pas l’air ému. Il n’a aucune des allures d’un insurgé. Son visage est calme. Et il tire, tire...
jusqu’au Père-Lachaise
Quand tout fut fini, je restai longtemps sans nouvelles de l’ami qui avait commandé notre cohorte. Pendant deux mois, je le crus mort, fusillé au Père-Lachaise. C’est le bruit qui courait, dans la proscription de Genève. Enfin, je reçus une lettre de lui.

Rothau (Vosges), le 4 août 1871.
... C’est mon pauvre bataillon qui a été arrangé. A la rue de Rennes, le citoyen Samson s’est rendu[171] et les compagnies se sont repliées en désordre un peu dans toutes les directions.
Avec une douzaine d’hommes que j’ai ralliés, nous avons tenu la barricade qui commandait la rue Racine et la rue de l’École-de-Médecine. Varlin et Larochette[172] étaient avec moi quand j’ai pris le commandement de la barricade. C’est notre bataillon qui a tenu la dernière barricade du sixième arrondissement.[173]