PAR LA VILLE RÉVOLTÉE (continued 2)
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—Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l’heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.
Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en un clin d’œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles et de verres que j’ai vue tout à l’heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult, Oudinot?... Il n’y a que quelques mois, la brillante cour impériale étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants... Que de choses depuis... Et, si j’avais pu deviner, que de choses encore, toutes proches... Si j’avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient s’effondrer dans le plus effroyable des incendies...
—Tiens, c’est vous?
Lissagaray.
Si nous allions respirer, tout de même...
Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans le noir. Lissagaray me conduit. L’escalier mène, paraît-il, aux combles, d’où nous aurons la vue sur les jardins, et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par une lucarne ouverte, le ciel plein d’étoiles. Mais il ne fait pas clair là-dedans! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus notre point de départ. Ce n’est qu’après une demi-heure de recherches que nous remettons le pied sur les marches de l’escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venait de quitter la scène. Vermersch n’était plus là.
Il ne nous reste qu’à partir. Nous repassons devant les deux gentilles cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière.
—Citoyens, pour les orphelins de la Commune!
La longue table du buffet est toujours là. Mais la soif, bien excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes et verres sont vides. La montagne de brioches a été nivelée au ras de la toile cirée.
Les lampions rouges du jardin fument et s’éteignent. La fête touche à sa fin.
Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes auront vécu.
Quelqu’un m’a raconté que, dans cette nuit sinistre où, dans Paris en flammes, le ciel semblait un gigantesque voile de pourpre et d’or, dans la nuit du mardi au mercredi 24 mai 1871, Raoul Rigault alla demander asile à un ami.
Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait fusiller Gustave Chaudey.
L’appartement, un cinquième, avait un balcon, Rigault se mit au balcon. Appuyé sur la balustrade, il contemplait le terrifiant spectacle, les gigantesques panaches de flammes, les tourbillons de fumée, semés de trous d’or...
—Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent le camp...
Ce que Rigault venait de voir, c’était la coupole de la salle des Maréchaux qui s’abîmait dans les flammes.
Il était exactement une heure un quart après minuit.
LA PIÈCE DE LA COMMUNE
Avril.—Je ne sais ce qui m’a conduit sur le quai.
Je monte voir l’ami Camélinat,[223] qui est installé à la Monnaie, et qui s’apprête à frapper la nouvelle pièce de la Commune.
—Eh bien! ça va-t-il, notre pièce de cent sous?
Camélinat me conte les difficultés qu’il rencontre pour se faire livrer des lingots d’argent par la Banque. Ce n’est qu’après engagements sur engagements que M. de Plœuc a consenti à lui donner, par lots de cent mille francs, deux millions d’argent destinés à la frappe.
—Mais la Commune ne pouvait-elle pas, tout simplement, envoyer un bataillon!
Camélinat lève les bras au ciel.
Et après un silence:
—Enfin, j’ai tout de même mes lingots. Je vous apporterai ma pièce nouvelle à quelque jour.
Le mercredi, en pleine bataille, quand les coups de feu éclataient déjà dans le voisinage, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons sortaient, chargés de pièces, exactement pour 153.000 francs.
Après mille détours, arrêtés à tout instant par les barricades qu’il fallait franchir, les deux fourgons arrivèrent place Voltaire, à la mairie du onzième, où s’était transportée la Commune.
Longtemps après la défaite, un témoin me raconta la scène fantastique. Les combattants de la dernière heure recevant leur solde en pièces neuves de la Commune, déjà marquée par la mort.
Les fourgons avaient été abrités dans la cour intérieure de la mairie. On puisait à pleines mains dans des paniers, pleins jusqu’au bord de pièces à peine échappées du balancier.
la pièce au trident
Les pièces frappées par la Commune sont d’une exceptionnelle rareté. J’en possède un exemplaire du type connu, celui que l’on peut voir dans les vitrines du musée Carnavalet, où ont été rangés une série de menus objets et de médailles se rapportant à la période insurrectionnelle de 1871.[224]
Pourquoi ces pièces, frappées au nombre de près de cinq cent mille par Camélinat, sont-elles devenues si rares? Simplement parce que, par ordre supérieur, elles ont été immédiatement retirées de la circulation. Les grosses maisons de banque ont soigneusement écarté celles qu’elles recevaient. La direction des finances les a échangées contre des pièces moins subversives. Ce n’est que par le plus grand et le plus heureux des hasards qu’une de ces pièces peut encore être découverte dans la circulation quotidienne.
La pièce de cinq francs frappée par la Commune ne diffère pas, à première vue, des pièces de la République de 1848, dites à l’Hercule, gravées par Dupré. Une seule marque distinctive, le déférent, les fait reconnaître. Le déférent est la marque spéciale à chaque directeur de la Monnaie. Il est placé au revers, à gauche, à la partie inférieure de la pièce. Sur les pièces frappées par la Commune, ce déférent est un petit trident.
Étrangeté de ces pièces. La fameuse légende Dieu protège la France court tout autour de la tranche.[225]
Un jour que je blaguais Camélinat à ce sujet:
—Tu aurais dû au moins, lui disais-je, mettre: Dieu protège la Commune! C’eût été plus drôle.
Il n’y a là, bien entendu, rien de la faute du directeur de la Commune. Il fallait frapper vite. Les coins nouveaux n’étaient pas prêts. On n’eut le temps de rien changer au type de 1848. C’est ainsi que Dieu continua à protéger la France et aussi la Commune de Paris, au mois de mai 1871.
reliques
La Monnaie était devenue, en peu de jours, le réceptacle de tout ce que les ministères, administrations, monuments, possédaient de métaux précieux, sous forme d’ustensiles ou d’œuvres d’art de valeur douteuse.
Certains ministères[226] envoyèrent de la vaisselle aux armes royales ou impériales. Les trésors des églises ne furent guère inquiétés. Des patriotes zélés, probablement très peu au courant de la pacotille du culte, venaient à tout instant dénoncer à la Monnaie des richesses incroyables qu’ils avaient découvertes, un soir de club, dans tel ou tel sanctuaire.
Parfois, pour les contenter, on envoyait un employé en reconnaissance. Les objets d’art en or et en argent se réduisaient bien vite, au premier examen, à quelques vulgaires lampadaires modernes, en faux bronze doré, comme le commerce des objets pieux en fabrique à la grosse.
Les Tuileries fournirent à la Monnaie une ample moisson de bibelots. Les appartements de l’Impératrice étaient un véritable magasin d’objets de piété. Les reliquaires y furent trouvés partout. Chacun d’eux copieusement garni de débris de toute provenance.
Tous les saints et toutes les saintes étaient représentés, par quelque morceau de leur enveloppe charnelle, dans l’oratoire de la superstitieuse souveraine.
Le moment venu de mettre toute cette bimbeloterie au four, le fondeur, un solide gaillard, prenant un à un les reliquaires, versés dans un panier, les jetait dans le creuset, accompagnant son geste de quelque apostrophe joyeuse.
—A toi, ma vieille Brigitte!
—Mon vieux Nis (saint Denis), tu vas passer un fichu quart d’heure.
Et ainsi pour tous les saints et saintes dont les orteils ou les phalanges se présentaient au fondeur incrédule.
Il était, un jour, arrivé au dernier.
Il le tourne, le retourne, l’ouvre.
Derrière une double porte, un morceau de chiffon. A côté, un papier sur lequel se lit l’inscription suivante: «Morceau du saint prépuce de Jésus-Christ».
—Ah! nom de Dieu, c’est trop drôle... s’exclame le fondeur... Ça doit être meilleur que de la corde de pendu...
Et, de ses gros doigts, il enfonce la relique dans la poche de son gilet.
Qu’est-il advenu du morceau du saint prépuce?
Camélinat, qui m’a conté l’histoire, n’a pu me le dire...
le dernier jour de la Monnaie
J’ai demandé à Camélinat de me fixer sur le type des pièces de cinq francs frappées, sur leur nombre, sur les circonstances qui ont entouré le départ, le mercredi 24 mai, des deux fourgons chargés de pièces, pour la mairie du onzième, où siégeait, depuis le matin, la Commune.
Voici la très intéressante lettre que j’ai reçue de l’ancien directeur de la Monnaie en avril et mai 1871:
Paris-Belleville, le 15 septembre 1909.
Mon cher Vuillaume,
Tu me demandes de te fixer, d’une manière complète et définitive, sur les opérations de la Monnaie, pendant ma direction, du 3 avril au 25 mai 1871.
La Monnaie n’a frappé que des pièces de cinq francs.
Elle en a frappé pour une valeur de 2.400.000 francs, représentés par les lingots d’argent qui lui avaient été délivrés, sur ma demande, par le gouverneur de la Banque de France.
Les pièces frappées sont de deux types, différant seulement par la légende frappée sur la tranche.
Les deux types ont une face et un revers communs: ceux des pièces de 1848, dites à l’Hercule, de Dupré.
Au revers, à gauche du millésime, figure un trident, choisi par moi comme déférent.
Il fut frappé pour 2.350.000 francs de pièces, types ci-dessus de 1848, portant sur la tranche la légende: Dieu protège la France.
Il fut frappé pour 50.000 francs de pièces, au même type de 1848, portant sur la tranche: Travail, Garantie Nationale.
La légende nouvelle: Travail, Garantie Nationale, fut exécutée par deux artistes: le ciseleur Jean Garnier, un des fondateurs de l’Internationale, et le graveur Lupeau. Elle doit être encore à la Monnaie.[227]
Le personnel sous mes ordres se composait de:
André Murat, chef de la fabrication; Perrachon, commissaire général; Lamperrière, chargé du monnayage, et Jean Garnier. Tous fondateurs, comme moi, de l’Internationale.
En dehors des lingots d’argent qui m’avaient été envoyés, j’ai fait usage d’une assez grosse quantité de vaisselle aux armes impériales, provenant des Tuileries et de la Légion d’Honneur, ainsi que d’objets divers et de reliquaires pris dans les appartements de l’Impératrice. Aucune des pièces jetées au creuset n’offrait le moindre caractère artistique.
Les œuvres d’art, même médiocres, étaient envoyées à la commission compétente. Ainsi il a été fait pour un très riche service à bière, un pot et deux gobelets, en argent ciselé et repoussé, signés des orfèvres réputés, les frères Fannière.
Toutes les pièces de cinq francs sorties de la Monnaie, qu’elles aient été faites avec des lingots, seuls ou mélangés à de l’argenterie ouvragée, sont au titre légal.
La frappe, commencée vers le 15 avril, dura jusqu’au 24 mai.
Maintenant, voici ce qui s’est passé, ce dernier jour mercredi 24 mai.
Sur les 2.400.000 francs de pièces frappées, il restait à la Monnaie—les autres ayant été envoyées au ministère des finances—153.000 francs—soit 103.000 francs avec la légende: Dieu protège la France, et 50.000 francs avec: Travail, Garantie Nationale.
Ces derniers 50.000 francs venaient d’être frappés.
Entre midi et une heure—exactement midi 45—sortaient, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons, ou plutôt deux prolonges d’artillerie, qui m’avaient été envoyées, de l’Hôtel de Ville, la nuit précédente, par le commandant L...
Les deux prolonges, conduites par des gardes du train des équipages, étaient accompagnées par un détachement—environ 80 hommes—du 232e bataillon.
Elles transportaient les 153.000 francs, moitié en sacs, moitié dans des corbeilles.
Le quai étant balayé par les halles et les obus de l’armée de Versailles, les prolonges tournèrent à droite, gagnant la place Saint-Michel par les rues abritées, Mazarine, Dauphine, Christine, Saint-André-des-Arts, faisant des tours et détours pour trouver un chemin libre, à travers les barricades.
La marche était lente. Place Saint-Michel, un des mulets attelés à l’une des prolonges tomba. Il avait reçu une balle. On coupa les traits et on l’abandonna. Puis on continua par le quai Saint-Michel. Les gardes, se retournant, faisaient le coup de feu.
On marcha ainsi jusqu’au pont d’Austerlitz. Nous dûmes présenter notre laissez-passer pour franchir la barricade qui défendait le pont. Nous prîmes ensuite le boulevard Mazas jusqu’au haut du faubourg Saint-Antoine, puis la rue des Boulets jusqu’à la rue de la Roquette, et, enfin la place Voltaire.
Il était environ quatre heures, quand nous traversâmes la place, pleine de bataillons, prêts à partir aux avancées.
Nous croisâmes le groupe qui, à ce moment même, conduisait Beaufort au mur où il fut fusillé.[228] Nous le vîmes, au milieu d’une foule exaspérée, l’uniforme déchiré, la poitrine nue...
Les prolonges s’arrêtèrent devant la mairie, où, depuis la matinée, siégeait la Commune.
Les gardes montèrent au premier étage les sacs et les corbeilles contenant les 153.000 francs, dont le préposé aux finances me donna un reçu.
Ce sont ces 153.000 francs qui servirent à payer les derniers combattants.
Les gardes du 232e qui avaient accompagné les prolonges, reçurent chacun une pièce de cinq francs.
Je sortis ensuite pour aller, avec Vermorel, visiter les barricades voisines.
Voilà, mon cher Vuillaume, l’histoire du dernier jour de la Monnaie de la Commune.
Fais de cette lettre l’usage que tu voudras, et crois-moi ton vieil ami.
Z. Camélinat.
POURQUOI DELESCLUZE MARCHA-T-IL A LA MORT?
à la porte de Vincennes
Pourquoi Delescluze, le soir du jeudi 25 mai, quitta-t-il la mairie du onzième arrondissement pour aller se faire tuer, volontairement, sur la barricade qui barrait, au Château-d’Eau, le boulevard Voltaire?
Aux premières heures de l’après-midi de ce même jour, Delescluze, accompagné de plusieurs membres de la Commune, s’était rendu à la porte de Vincennes. Il s’agissait de tenter une démarche près des autorités militaires allemandes, en vue d’un armistice ou d’une proposition quelconque à transmettre au gouvernement de Versailles.
Cet incident est resté assez obscur.
Au nombre des membres de la Commune qui accompagnaient le délégué à la Guerre, était Georges Arnold.
C’est d’Arnold que je tiens le récit suivant:
Dans la matinée du jeudi—me raconta Arnold—je reçus, à la mairie du onzième, la visite d’un de mes parents, commerçant, installé boulevard Voltaire, qui me dit connaître quelqu’un qui se chargerait d’obtenir, par l’entremise des Prussiens, l’acceptation par le gouvernement de Versailles de la cessation des hostilités, à certaines conditions à débattre.
Après quelques minutes de conversation, mon parent sortit. Peu après il me mettait en présence de l’intermédiaire.
Je fis part, sans tarder, de la situation à mes collègues de la Commune, qui étaient encore une vingtaine présents à la mairie.
La proposition fut acceptée. Il fut convenu que la délégation, accompagnant l’intermédiaire—passé au rôle de parlementaire—serait composée de Delescluze, Vaillant, Vermorel, et de moi-même.[229]
Nous nous rendrions à la porte de Vincennes, et, après l’avoir franchie, nous prendrions, d’accord avec l’homme qui se faisait fort de mener à bien les pourparlers, toutes dispositions pour remplir notre mission.
Nous partîmes, suivis d’un détachement de fédérés recrutés sur la place Voltaire.
Delescluze était, selon son habitude, en costume civil, chapeau haut-de-forme, pardessus gris, écharpe rouge sous la redingote. Je portais l’uniforme de chef du 164e bataillon. Mes collègues portaient l’écharpe rouge apparente, en sautoir, et, à la boutonnière, la rosette rouge frangée d’or.
Le chemin de la mairie à la porte de Vincennes se fit sans incident.
Il n’en fut pas de même quand nous fûmes à la porte.
Il était entre deux et trois heures quand nous y arrivâmes.
Les gardes de service, quand nous voulûmes franchir le pont-levis, nous barrèrent nettement le passage.
Et comme nous montrions nos écharpes de membres de la Commune.
—Non. Vous ne passerez pas!... Personne ne passera...
Delescluze se nomma.
—Non. Vous ne passerez pas.
Encore une fois, Delescluze protesta:
—Mais je suis le citoyen Delescluze, délégué à la Guerre...
—Personne ne sortira d’ici.
Et, quelqu’un ajouta:
—Nous sommes fichus... Vous resterez avec nous.
Il n’y avait pas à s’insurger. Nous convînmes d’envoyer un de nous chercher l’ordre de Ferré à la mairie du onzième.
Delescluze et nous qui l’accompagnions fûmes conduits, par les gardes, baïonnettes aux fusils, chez un marchand de vins de la place du Trône, en attendant le retour de l’envoyé.
Là, Delescluze se laissa tomber sur une chaise, écroulé, tué par la douleur et la honte.
—Je ne veux plus vivre! répétait-il. Non. Tout est fini pour moi...
Nous n’attendîmes pas l’ordre de Ferré.
Nous reprîmes le chemin de la place Voltaire, et rentrâmes à la mairie, où nous mîmes nos collègues au courant des incidents auxquels nous venions d’être mêlés...
Je n’abandonnais pas cependant le projet.
Je décidai de me rendre à la porte de Montreuil.
Toujours accompagné du parlementaire, je franchis avec la plus grande difficulté les barricades.
J’arrivai enfin à la porte.
Les Bavarois s’étaient avancés jusqu’à une centaine de mètres du rempart.
Le parlementaire se rendit près d’eux.
D’après ce qu’il me dit au retour, il aurait été mis en relations avec un officier supérieur, un colonel, qui aurait écouté ses propositions, mais qui aurait refusé de s’y associer, donnant pour raison qu’il était désormais trop tard.
Quand je rentrai à la mairie du onzième, il était huit heures.
Delescluze n’était plus là.
Mes collègues m’apprirent que, peu après son retour à la mairie, il les avait quittés pour se diriger, par le boulevard Voltaire, vers le Château-d’Eau...
un témoin
Il y a quelques années de cela, à la suite d’un article sur la mort de Delescluze, je recevais d’un de mes lecteurs le témoignage suivant. Je le publie sans y rien changer:
Paris, le 14 février 1901.
Monsieur,
Je lis à l’instant votre article. Le jeudi 25 mai, Delescluze, accompagné de plusieurs officiers supérieurs de la Commune, voulait passer la barrière de Vincennes, vers deux heures de l’après-midi.
La garde de service—le 31e je crois—avait ou devait avoir la consigne de ne laisser passer personne, et, sauf le colonel Murat ou Demurat qui, avec une compagnie de garde nationale et des voitures d’artillerie, était allé chercher des munitions au fort de Vincennes, personne ne pouvait passer.
Je me rappelle, comme si c’était hier, le dialogue entre le chef de poste et les officiers.
—Vous ne passerez pas.
—Mais c’est Delescluze, le ministre de la guerre, et nous voulons aller au fort pour nous assurer s’il y a les munitions nécessaires.
Explosion de rires des gardes qui entourent l’état-major.
—Ha! Ha! Ha!... On ne nous la fait pas... celle-là! Vous voulez vous tirer des pieds (sic) après nous avoir mis dans le pétrin. Restez-y avec nous. Mais vous ne passerez pas.
Parmi les officiers, quelques-uns font mine de vouloir forcer la consigne.
Mais les gardes croisent la baïonnette, et font observer que les fusils sont chargés.
Delescluze, tout habillé de noir, petit et mince, la barbe et les cheveux tout blancs sous le chapeau haut de forme (je le vois toujours), rappelle ses officiers d’une voix douce, et tous s’en retournent vers Paris, sur lequel flotte un énorme panache de fumée noire.
Les faits de cette journée sont tellement gravés dans ma mémoire, que je pourrais vous dire, heure par heure, tout ce qui s’est passé, ou, plutôt, tout ce que j’ai vu ce jour-là, depuis cinq heures du matin, heure à laquelle je quittai la villa des Rigoles, pour aller à la batterie d’artillerie de la rue de l’Ermitage, où je restai jusqu’à neuf heures du matin.
Veuillez agréer...
X. Parisien de Paris.[230]
l’intermédiaire
D’où venaient les propositions faites à Arnold d’abord, et, par lui, ensuite, à la Commune, d’entrer en pourparlers avec les Prussiens?[231]
Malon, dans la Troisième Défaite du Prolétariat français (page 454), dit que «le secrétaire de M. Washburne[232] vint offrir à la Commune une proposition émanée des Prussiens pour un arrangement entre les Versaillais et les fédérés».
M. Washburne a formellement nié qu’aucun membre du personnel de la légation des États-Unis eût été mêlé à ces pourparlers.
Mais pourquoi Malon, qui assistait à la séance que tinrent à la mairie du onzième les vingt membres de la Commune encore présents, a-t-il nommé le secrétaire de M. Washburne?
Pourquoi aurait-il inventé cette fable?
Le secrétaire particulier de l’ambassadeur des États-Unis était alors M. Mac-Kean, nommé à plusieurs reprises par M. Washburne dans la brochure relatant ses démarches en vue de l’élargissement de l’archevêque de Paris.
M. Mac-Kean, qui avait accompagné M. Washburne dans toutes ses visites (à Cluseret, à Raoul Rigault) n’aurait-il pas, à la dernière heure, sans prendre conseil de M. Washburne, conçu le projet dont parle Malon?
J’ai interrogé Arnold, qui, lui, ne se souvient pas du nom de Mac-Kean.
Ce côté de l’incident reste donc encore assez mystérieux.
je ne veux plus vivre!
Peu importe.
Ce qu’il faut retenir, c’est le désespoir, la honte de Delescluze, soupçonné, injurié par les combattants de la dernière heure, traité de lâche et de fuyard...
Lui!
—Je ne veux plus vivre! répétait-il à la porte de Vincennes.
Et à Ferré, qu’il rencontra à son retour à la mairie du onzième:
—Je suis épuisé...
Dès cet instant, sa résolution fut prise de marcher à la mort...
MATIN DE BATAILLE
sous l’Odéon
Mercredi 24 mai.—Dix heures. On se bat à la Croix-Rouge et rue Vavin. Le Luxembourg va être pris. Je descends, par la rue de Médicis, vers l’Odéon. Je m’arrête quelques instants sous la galerie où s’ouvre l’entrée des artistes. Là, de temps immémorial, qu’il fasse beau ou que la bise souffle, des habitués, professeurs, étudiants, simples voisins, toujours les mêmes, viennent à heure fixe, lire leurs journaux.
Des chaises de paille leur sont réservées. Ils paraissent, l’un après l’autre, choisissent une chaise, l’appuient contre un pilier. Ils vont prendre, à l’étalage du libraire, un journal, s’assoient, lisent. La lecture terminée, ils replient avec soin le journal, en ouvrent un autre.
Plusieurs restent, ainsi, une demi-heure, plus encore, et ne s’en vont que lorsque toutes les feuilles du matin, ou du soir—car ils reviennent vers cinq heures—leur ont passé sous les yeux.
Le coût de la séance est minime. Deux sous, qu’ils vont déposer, sans mot dire, avant d’abandonner la galerie, sur la table de la marchande, la femme du libraire.
Je jette un regard rapide sur la ligne des chaises.
Elles sont vides.
Une seule occupée. Le liseur m’est bien connu. Je me suis approché. Il interrompt sa lecture.
—Eh bien!... Je vous l’avais bien dit... C’est la fin...
Et son regard est plein de commisération. Il me dit, ce regard, que je suis foutu, que l’heure n’est plus à l’enthousiasme et à la folie. Et que la seule chose qu’il me reste à faire, c’est de chercher un coin où ne m’atteignent point les représailles, toutes proches.
La fusillade crépite à quelques centaines de pas. Ma foi, j’ai le cœur serré. Je ne songe certes pas à fuir. Mais, tout de même, j’ai un rude poids sur la poitrine...
Je ne réponds rien. Le liseur me tend la main, se rassied, reprend son journal. Moi, je file vers la rue Racine, qui me mènera au boulevard Saint-Michel, où s’élèvent, depuis la veille, les barricades.
Un coup d’œil au liseur, dont je vois une dernière fois, penchée sur son journal, la barbe rousse.
L’habitué de l’Odéon, c’est mon ancien professeur au lycée de Nantes, qui occupe la chaire d’histoire—je crois ne pas me tromper—à Louis-le-Grand. M. Lehugeur.
un pavé, citoyen
Onze heures. Je suis allé voir mon vieil ami Paget-Lupicin à l’Hôtel-Dieu. Me voici, au retour, place Saint-Michel.
—Allons, citoyen, votre pavé...
C’est une belle fille brune, en caraco noir et jupe rose d’indienne, qui m’interpelle.
En grande hâte, on achève la barricade qui défend l’entrée du quai et le Pont au Change.
Je prends mon pavé. Je le dépose sur le tas.
—Merci, citoyen.
Et, de nouveau:
—Allons, citoyen, un pavé.
—Hélas, ma gentille demoiselle, je n’y vois plus clair...
Celui qui parle, je le reconnais. Bouton d’Or, un vieux bohème, dont je revois, dans le souvenir, la face bouffie, couturée de rouge... Bouton d’Or! L’ami de Paragot, l’auteur de la fameuse complainte sur la mort de l’Archevêque de Paris. Celui qui fut tué en juin.
Ah! c’était pourtant un bien brave homme, Que Monseigneur l’archevêque de Paris...
Pauvre Bouton d’Or! On raconte qu’il a occupé une chaire dans un collège. Pion, tout au moins, dans un lycée. L’absinthe l’a terrassé. Ses yeux bordés de jambon pleurent depuis longtemps d’incessantes larmes—larmes d’alcool—qui obscurcissent sa vue et brûlent ses paupières.
Nous allions quelquefois—histoire de voir réunis, serrés les uns contre les autres, le verre d’absinthe à leur portée, la pipe aux dents, ces lamentables bohèmes—nous asseoir sur l’un des bancs de l’établissement qui leur donnait asile: l’Académie de la rue Saint-Jacques, à quelques pas de la rue Soufflot. Adossés aux tonneaux de décoctions alcooliques qui garnissaient le pourtour de la salle, nous écoutions les discussions étranges et animées des pauvres bougres. Politique, art, littérature. Parmi eux, un petit homme à l’œil fou, aux cheveux grisonnants, qui se proclamait avec orgueil secrétaire de Vallès. Nous emmenâmes un jour Vallès avec nous. Il ne le connaissait pas. Mais il lui serra la main. Il conversa avec lui. Le petit homme était saoul de joie et d’orgueil. Le soir, ses camarades de bohème relevèrent sur leurs épaules, et lui posèrent sur le crâne une couronne de papier vert, en le proclamant membre de l’Académie...
Bouton d’Or m’avait reconnu.
—Oui, je n’y vois plus clair... Qu’est-ce que je vais devenir au milieu de tout cela...
Et le pauvre bohème, essuyant ses yeux d’un revers de main, pour les éclaircir, remonta vers le boulevard...
chez Lapeyrouse
Onze heures et demie.—Voilà des mitrailleuses. Deux, qu’on amène. La haute barricade est finie. Des hommes armés, ceinturés de rouge, se démènent sur la place. Faisceaux de fusils... Dans un coin, une large bande blanche avec une croix rouge...
L’ambulance.
Tout à l’heure, on se tuera.
Où sont les troupes? Si j’allais aux nouvelles, tout près, là sur le quai, au coin de la rue de Savoie. Chez Lapeyrouse.
Lapeyrouse, le restaurant où il m’arrive de temps à autre de déjeuner. Rigault y vient, avec des amis de la préfecture. Levraud, Sornet, Giffault, Da Costa, d’autres.
J’entre. Cinq ou six tables occupées.
A l’une d’elles, Cavalier—que nous appelons familièrement Pipe-en-Bois. Cavalier occupe le poste de directeur des promenades et plantations, ou des voies publiques, on ne sait trop. Bref, il est, comme on l’a appelé plus tard, l’Alphand de la Commune. Quand il passa devant le conseil de guerre, Alphand déclara qu’il avait dirigé ses services avec une irréprochable correction.
Deux officiers fédérés ont abordé Cavalier, qui s’est levé brusquement. Sur son facies allongé, taillé à coups de serpe, coulent de grosses gouttes de sueur.
—Je n’ai rien, rien, dit-il. Allez à l’Hôtel de Ville.
On lui réclame, à ce bon Cavalier, des hommes pour les barricades, des brouettes, des pelles.
—L’Hôtel de Ville! Voilà une heure qu’il flambe!
A une table voisine de la mienne, trois ou quatre convives, que je ne connais pas. L’un d’eux a, sur son paletot gris, une écharpe rouge, sans glands d’or. Ce n’est donc pas un membre de la Commune. Un commissaire de police peut-être. Il a raconté tout haut l’exécution d’un espion.
Je sus plus tard qu’ils parlaient de Veysset,[233] fusillé sur le Pont-Neuf.
Un garçon se précipite...
—Les Versaillais sont tout près... On les voit arriver par l’autre quai... La barricade du pont va être prise à revers...
Tout le monde se lève. Brouhaha. Le garçon n’a pas oublié les additions. Il me tend la mienne. Je n’ai pas de monnaie. Je jette un billet de cent francs...[234]
je rencontre Rigault
Midi. La fusillade crépite tout à l’entour. Dans une heure, deux heures au plus, ce sera la bataille.
Rue Racine, en face du café Soufflet, une voiture arrêtée près de la barricade. On en descend des caisses de cartouches que l’on range le long des pavés. La voiture vidée, on dételle le cheval blanc, pour l’atteler à une mitrailleuse restée en panne. L’attelage grimpe le boulevard.
L’ami Maître, notre chef de bataillon des Enfants du Père Duchêne.
—Où vas-tu?
—Au Panthéon.
—Sont-ils loin?
—Toujours rue Vavin, où Lisbonne[235] les arrête...
Nous longeons en causant le lycée Saint-Louis.
Maître me résume, en quelques mots rapides, la défense. La place Saint-Michel fermée par la grosse barricade de la Fontaine. La rue Saint-Séverin hérissée de pavés. La rue des Écoles, le boulevard, coupés de fossés. La rue Racine, la rue de l’École-de-Médecine barricadées. Et, forteresse colossale, la barricade de la place Maubert, protégeant la retraite, par le pont d’Austerlitz, vers la rive droite et le onzième.
Place de la Sorbonne. La barricade qui va défendre l’accès à la rue Soufflot est en retard. Donnant des ordres, l’écharpe rouge en sautoir, Aconin, ancien capitaine, sous le siège, à mon 248e.
—Eh! venez donc!
—Tiens! Rigault!
C’est bien Rigault qui nous appelle. Il cause, sur la place, avec un groupe d’amis.
Nous traversons, Maître et moi, le boulevard.
Rigault est en grand costume de commandant fédéré. Tunique à col et revers rouges. Sur la bande rouge du képi, une grenade d’argent.
—Entrons au d’Harcourt.
au d’Harcourt
Le café d’Harcourt est hermétiquement clos. Du pommeau de son sabre Rigault frappe aux volets. Une porte s’entr’ouvre, laissant voir un coin de la face apeurée du gérant.
—Ah! c’est vous, monsieur Rigault... Ah! non... non... impossible...
Et l’infortuné cafetier, avançant la tête, embrasse d’un long regard d’angoisse la place de la Sorbonne, où les pavés montent, fermant les rues adjacentes, et où flambent au soleil les faisceaux des fusils.
—Allons, ouvre vite, dit Rigault nerveux. Et fous-nous la paix.
Nous entrons. La salle est obscure. Seules quelques lames ensoleillées s’échappent des jointures des volets. Nous nous asseyons. Cinq. Rigault. Un grand jeune homme en costume de lieutenant, un élève des Beaux-Arts, habitué, comme nous, de la brasserie Saint-Séverin, Huet. Il a de hautes bottes de cuir jaune, qu’il étend sur une chaise, à demi endormi. Je ne connais pas le troisième. Maître est en chef de bataillon. Moi en civil et képi de lieutenant.
D’un trait, Rigault avale le verre de grenadine qu’il s’est fait servir. Il me frappe sur l’épaule.
—Tu sais... Eh bien!
Il scande ses paroles.
—Cette nuit...
—Eh bien, cette nuit?
—Eh bien... Je l’ai fait fusiller...
—Fusillé... Qui?
—Chaudey.
Maître m’a jeté un regard rapide. Huet n’a pas bougé... Il est toujours somnolent... Il doit être au courant. Peut-être—sa fatigue semble l’indiquer—n’a-t-il pas quitté Rigault depuis l’heure tragique...
—Fusillé?... Mais, comment...
Un frisson me traverse. Je voudrais parler... savoir...
Mais Rigault ne nous laisse pas, à Maître et à moi, le temps de l’interroger. Il se lève, raccroche son sabre qu’il avait détaché pour frapper aux volets... Nous sortons.
—A tout à l’heure... Au Panthéon...
rue Gay-Lussac
Midi et demi.—J’ai remonté le boulevard jusqu’à la rue Soufflot.
Je suis seul. Et je m’aperçois qu’autour de moi le silence est effrayant.
Du monde partout cependant.
Des combattants, l’arme au pied, debout à côté des pavés. Toutes les portes des maisons ouvertes. Dans les corridors, des femmes pressées les unes contre les autres, aux aguets. Adossée à la grille du Luxembourg, près de l’École des Mines, une tente blanche, l’ambulance. Les aides-majors sont assis à l’entrée. A leurs pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie. Je reconnais un ami... Nous nous serrons les mains sans mot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte d’un café, une femme, que nous connaissons tous au Quartier. La patronne de l’ancien Cochon Fidèle, de la rue des Cordiers. Le vieux cabaret, aux murailles peinturlurées par les habitués—on montrait une esquisse de Couture—a émigré rue Gay-Lussac depuis une année, sans y retrouver sa vogue d’autrefois. Vermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette—ainsi on la nomme—me fait un signe de la tête. Elle nous a tous vus, plus ou moins souvent, rue des Cordiers, aux soirs de «pomponettes». Rigault y faisait, comme tout le monde, des apparitions. Quand il sera, dans quelques heures,[236] couché, la tête fracassée, à vingt pas de là, c’est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture...
Coin de la rue Royer-Collard. Une barricade ferme la rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m’arrête un instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième étage de la maison d’encoignure. Là, demeure un de mes anciens maîtres. Joseph Moutier, qui sera plus tard répétiteur à l’École Polytechnique. Il a été mon professeur de physique à l’Institution Barbet de la rue des Feuillantines, et, ensuite, mon «colleur» à Sainte-Barbe, avec le père de Da Costa, colleur de mathématiques.
Bon «papa» Moutier! comme nous l’appelions. Il me tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de prédilection, devenus ses amis. Je l’ai rencontré bien souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux mois de tourmente...
—Petit, vois-tu, ça finira mal... C’est moi qui te le dis...
Ça finit mal, en effet... très mal... Et je songe, avec attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais chez lui... Mais non... Il faut rester... Ça serait lâche de se cacher, de foutre le camp... Jamais...
Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou bien, il l’avait connu à la Sorbonne. Car, détail ignoré de bien des gens, Rigault, qui s’intitulait professeur de mathématiques, avait quelque droit à ce titre. C’est lui qui rédigeait ce qu’on appelait de ce temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque jour de la session des examens, les solutions des problèmes posés aux candidats. Détail tout aussi ignoré, il avait, pour la rédaction de ces feuilles lithographiées, vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un collaborateur, qui était Alphonse Humbert.
Le cadavre de Rigault, tué vers trois heures de cette même journée de mercredi, resta étendu, jusqu’au lendemain soir, sous les fenêtres de Moutier.
Quelqu’un qui approchait de près l’excellent homme me dit, à mon retour d’exil, la douloureuse émotion de Moutier, qui, cependant, était bien éloigné d’approuver nos actes. Mais Moutier était un brave cœur. Il souffrit cruellement d’être contraint de subir, pendant deux jours, le lugubre spectacle.
le Panthéon va sauter!
Une heure.—Allons à la Mairie... Je redescends du côté de la fontaine de Médicis. Dans la vasque, mise à sec, deux combattants se sont installés. Les paquets de cartouches rangés au milieu. Je leur fais observer qu’ils sont à découvert de tous les côtés.
—Qu’est-ce que ça nous fout? Nous tirerons couchés.
Sur le balcon de la maison qui fait l’angle du boulevard et de la rue Soufflot, une demi-douzaine de jeunes gens, le fusil en bandoulière. J’en reconnais quelques-uns. Maroteau, avec sa figure de Christ. Larochette, du Vengeur de Pyat. D’autres.
Voici Vallès. Malade, me dit-il, éreinté. Trois nuits sans dormir. Il est en pantoufles de feutre, au bras d’une amie.
—A la Mairie?
Je n’ai pas le temps de répondre. Une effroyable détonation fige mes lèvres.
Un nuage de fumée noire, avec de grandes taches de feu, monte du Luxembourg, du côté de l’Observatoire. Lisbonne vient de faire sauter la poudrière, aménagée dans les terrains de l’ancienne Pépinière.[237]
Les vitres brisées sonnent sur les trottoirs. Au silence de tout à l’heure ont succédé les cris.
—Le Panthéon va sauter! Le Panthéon va sauter!...
Et à travers les barricades, les munitions, les voitures d’ambulance, une foule se presse. Où court-elle? Elle l’ignore. Avec le Panthéon, le quartier ne va-t-il pas s’écrouler dans les catacombes?
Des femmes fuient, affolées, traînant derrière elles des enfants. D’autres avec des paquets. L’une a sous le bras sa pendule... Et toujours ce cri:
—Le Panthéon va sauter!
A la Mairie, en bas, à la porte, je croise le chef du 248e, Henri Régère, le fils du membre de la Commune, qui attache son cheval aux grilles d’une fenêtre. Nous montons ensemble.
Là-haut, c’est le brouhaha de la dernière heure. Assis à des tables, des employés assaillis de demandes de réquisitions, signatures de bons de vivres, d’argent pour la paye des bataillons. Je cherche des yeux les membres de la Commune. Quelques figures inquiètes. D’autres, décidés à la lutte.
En bas, la place pleine de combattants. Il y en a sur les marches du Panthéon, derrière les colonnes du portique. Partout. Il y en a même au-dessous du dôme, sur la plate-forme circulaire, qu’entoure la colonnade. Ce sont ceux-là, qui luttant jusqu’à la dernière minute, n’ayant plus le temps de descendre et de fuir, furent fusillés à la place même où ils furent faits prisonniers. Longtemps, derrière cette colonnade, on put voir, m’a assuré un témoin sûr, de larges flaques de sang...
LA RUE ROUGE
petits chasseurs
Jeudi 25 mai.—Le lendemain de la prise du Panthéon. Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin.
La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout. Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers, la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le bonnet de police sur l’oreille, causent et fument près de leurs chevaux, accrochés aux arbres.
Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille qui gronde au loin... A toutes les fenêtres, des drapeaux tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons, des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieur-le-Prince, un paquet de morts. Cinq ou six. Un autre mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine, l’autre bras allongé, la face recouverte d’un képi de fédéré. Le sang tache la barbe qui dépasse. Il doit avoir été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur—bien rare en ces jours effroyables—a poussé quelqu’un à cacher l’horrible blessure. Je me penche pour regarder le numéro du bataillon... Si je soulevais ce képi... Je n’ose pas.
La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cadavres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés. Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j’ai vus, la veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au pas de course la place. La mitraille de la barricade Soufflot les a fauchés comme des brins d’herbe.
Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les autres. poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne n’est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour qu’ils n’encombrent point la rue. Tout à l’heure, l’horrible voiture des morts—une voiture jaune de déménagements—viendra les prendre pour les verser aux fosses que l’on creuse hâtivement dans les nécropoles...
Cluny
Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin fugitif que je suis... Le chapeau rond que l’on m’a donné tout à l’heure pour remplacer mon képi de lieutenant fédéré me tombe sur les oreilles...[238] Il doit me rendre ridicule... Peut-être quelqu’un va-t-il me remarquer, me fixer, me reconnaître... Si je hâtais le pas... Où... Vers l’Odéon?
Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux hommes sortent d’une maison, et après eux, deux autres. Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège prend le chemin que je voulais prendre.
Non. N’allons pas par là.
J’ai comme un pressentiment que l’on conduit les deux hommes quelque part où ils vont être interrogés, gardés, tués peut-être...
Descendons le boulevard.
Place de la Sorbonne. Je passe vite devant le café d’Harcourt, dont la terrasse est déjà occupée par des consommateurs.
Je rase les maisons. Je songe que de chaque porte peut, brusquement, surgir un visage... Un ami... Un dénonciateur?
Les grilles du jardin de Cluny.
Assis, en rond, sur les larges dalles qui, devant la porte de la salle des Thermes, figurent le tombeau d’un chef gaulois, des pioupious font la popote.
D’autres, allongés sur les pelouses, à plat ventre, le fusil près d’eux.
D’autres encore, assis sur les fûts de colonnes, accroupis entre les pattes des monstres de pierre arrachés à Notre-Dame ou à quelque antique église démolie.
Un coup de feu... Un autre...
D’où cela vient-il?
Du fond du jardin...
Je sens un heurt à l’épaule... je fais demi-tour...
—Oui, c’est moi.
Cela m’a été dit tout bas, tout bas.
L’homme qui m’aborde, je le connais depuis les premiers jours du siège. Un vieux garde de mon 248e. Il me souvient que nous ne voulions pas l’inscrire sur les rôles, quand il s’est présenté. Trop vieux.
—Trop vieux, moi! s’était-il écrié. Est-ce qu’on est trop vieux, quand on s’est battu partout, au Cloître Saint-Merri, en Février, en Juin!
Comment il était là, comment il avait échappé encore une fois à la fusillade, je n’avais pas le temps de le lui demander. Il ne tenait guère à la vie, pourtant. Il m’avait dit vingt fois: «J’y resterai. C’est ma dernière bataille.» Il ne s’était pas donné la peine de raser sa vieille barbe blanche. Il habitait, à cent pas, une soupente de la rue de la Parcheminerie. Il ne se cachait pas.
Nous marchions côte à côte.
Encore des coups de feu.
—C’est dans la cour de Cluny, me dit le vieux. On y a fusillé toute la nuit. Je viens d’en voir abattre un contre le mur de la façade. On l’a poussé au bas du réverbère.
Je suis retourné souvent, depuis ces jours sinistres, dans la cour de Cluny. Dans l’angle, au fond, à droite, c’est là qu’on tuait.
la boutique à Roullier
Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande barricade du Collège de France.
La veille, je l’ai vue quelques heures avant la bataille. Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renflements pour les mitrailleuses. En avant, dans le chantier tout proche, comme des ouvrages d’avant-garde, les pierres énormes accumulées pour la construction de la nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres, formidables moellons, dressés comme des dolmens, un ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trouvera sous l’une d’elles, écrasé, le cadavre—le squelette—encore vêtu, d’un fédéré.
Tout près, la boutique à Roullier.
Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépendance du Collège de France,[239] est un morceau, un grain de poussière de la tragique histoire.
Édouard Roullier, cordonnier—il signe avec orgueil «Roullier, savetier»—combattant de Juin, proscrit de Décembre.
Sous la Commune, Roullier a fait partie de la commission du travail et de l’échange à la délégation au Commerce.
Vallès, par blague, l’a pris avec lui, aux premiers jours, à l’Instruction publique.
—Roullier, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules Simon.
Roullier—est-il besoin de le dire?—ignore l’orthographe. Et il s’en fait gloire.
—Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois, qui avez eu des parents pour vous faire donner de l’instruction! clame-t-il dans sa longue barbe d’insurgé.
Un jour de février 1870, quand je faisais, avec Passedouet, mort en Calédonie, un petit brûlot, la Misère,[240] Roullier m’envoya, je ne me souviens plus à propos de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu’il m’en coûta!
—Tu as fait un faux! criait-il. Je ne te permets pas cela. Ce n’est plus du Roullier. Je ne suis pas un écrivain, moi!
Roullier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il a d’innombrables enfants, qu’il traîne après lui à la brasserie Saint-Séverin, où il vient en longue blouse bleue, bien repassée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui pionçait sur la banquette. Le gosse y passa la nuit. Roullier n’avait cependant pas oublié, à son départ tardif pour le logis, l’éternel volume de Proudhon qu’il portait toujours sous son aisselle, comme un bréviaire.
—Et toi, Roullier, qu’est-ce que tu es?
Roullier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les Confessions d’un Révolutionnaire.
—Proudhonien, foutre!
Et il remettait avec soin le précieux talisman dans sa poche.
Un soir, l’un de nous saisit le livre au passage.
—Mais, animal, il n’est pas coupé!
Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s’agita. Nous croyions tous qu’il allait assommer l’audacieux. Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant longtemps une Théorie de l’impôt, dont il n’avait jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris en flagrant délit, resta muet.
Roullier n’est pas que proudhonien. Il teinte son admiration pour Proudhon d’une violente couleur d’anarchie.[241] Avec quelques amis de la Montagne-Sainte-Geneviève, il a fondé la Ligue des Antiproprios. Tout membre de la Ligue s’engage à ne jamais payer son terme. Le déménagement à la cloche de bois est de rigueur. Chaque membre doit son aide au camarade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, Roullier arrive nous rejoindre au café—à l’un des cinq ou six cafés qui possédèrent, l’un après l’autre, l’honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince[242] jusqu’à la brasserie Saint-Séverin—l’air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège.
—Eh bien! voyons. Tu es malade?
—Moi? Pourquoi ça?
Et, se levant, solide et l’œil vainqueur:
—Tas de clampins... de bourgeois... Si vous aviez, comme moi—et il se donnait une tape sur son large poitrail—traîné la voiture à bras tout l’après-midi...
—Quoi donc? Encore un déménagement?
—Oui... le citoyen un tel... Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios... Encore un qui ne touchera pas son terme!
Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d’avoir joué le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock écumant...
Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.
Quand vint le Quatre-Septembre, il se rappela qu’il était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons de la garde nationale du quartier.
Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique inoccupée, en bordure du Collège de France.
Nous ne vîmes plus alors ce brave Roullier que revêtu d’une ample et bourgeoise redingote. La blouse bleue, qu’il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à la blanchisserie de la citoyenne Roullier.
Par-ci par-là, j’allais à la boutique serrer la main du vieil insurgé, momentanément patron cordonnier.
Ah! ce qu’il les menait, ses «collaborateurs»!
Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte, l’œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait, l’heure de la rentrée au travail sonnée.
—Allons! plus vite que ça! Les godillots vous attendent...
Roullier, quand vint la Commune, garda son «atelier». Je crois bien qu’il garda aussi ses fournitures de souliers aux fédérés.
Dans la matinée de mercredi, avant l’attaque du Panthéon, passant rue des Écoles, j’entrai à la boutique. Une dizaine de femmes y cousaient des sacs à terre pour la grande barricade voisine.
Roullier était là. Aussi quelques amis communs. Les fusils accotés à la muraille.
De sa voix traînante, à l’intonation faubourienne, Roullier excitait le zèle des citoyennes qui cousaient rapidement les sacs, comme il faisait sous le siège pour les souliers...
Je ne devais revoir Roullier que longtemps, longtemps après la chute de la Commune.
La barbe blonde à fils d’argent du vieil insurgé était devenue toute blanche. Il avait plus de soixante-dix ans. Pauvre comme il l’avait toujours été, il rapetassait les brodequins des petites bonnes, dans une étroite échoppe de la rue Beaubourg,[243] où j’allais parfois le surprendre pour causer des vieux jours. Il me confiait ses dernières peines, la vie dure, les jours sans pitance, ses rancœurs, souvent sa désolation.
—Bien la peine, me disait-il d’une voix amère, d’avoir fait Juin, Décembre, et la Commune, pour crever de faim comme un vieux chien... Un jour, vois-tu, on me trouvera pendu...
Je consolais de mon mieux le vieux camarade.
Je le rencontrai pour la dernière fois au Père-Lachaise, à l’enterrement de Longuet.
Avec deux ou trois amis, nous avions quitté le cortège pour aller faire un tour au Mur.
—Eh bien? lui dis-je, en le tirant à part.
—Je suis un peu plus content. Mesureur m’a inscrit pour une petite somme tous les mois, à l’Assistance...
Ce soir-là—nous étions restés à bavarder au cabaret qui fait face à l’entrée du Père-Lachaise—la conversation tomba sur la barricade de la rue des Écoles, sur les sacs à terre et sur la boutique du Collège de France.
—Oui, dit Roullier, que ces souvenirs ragaillardissaient... Oui, c’était le bon temps.
Quelques jours après, on m’apprenait la fin de Roullier.
Le vieil insurgé avait été, un matin, trouvé mort dans son étroite chambrette de la rue Beaubourg, où l’apoplexie, clémente, l’avait terrassé.
Il avait quatre-vingts ans.
Saint-Séverin
—J’ai déjà couru tout le quartier, reprit le vieux garde. Il y a tout un tas de morts à Saint-Séverin. On dit qu’ils ont été tués dans l’église où ils s’étaient enfermés quand ils se sont vus cernés. Ils sont alignés sur la petite place, derrière l’abside, en face la rue Galande.
Nous étions rue de la Harpe. Le vieux s’était tu. Brusquement, il me saisit le bras.
—Ils auraient bien dû me tuer aussi... Je n’ai personne au monde... Mieux aurait valu pour moi crever au bas d’un mur que crever de faim...
Et le pauvre vieil insurgé me confia, en quelques paroles brèves, sa détresse. Retourner dans sa soupente de la rue de la Parcheminerie, il ne le pouvait pas. Il n’avait pas payé son logis depuis la guerre. Pas de pain non plus. Que faire? Aller se jeter à la Seine. Se faire arrêter. Il ne lui restait que cela...
Je lui glissai, en le quittant, quelque monnaie. Je ne l’ai jamais revu.
Et, en descendant, tout seul, vers la rue Saint-Séverin, je songeais à la tristesse de ce combattant obscur de toutes les révolutions, réduit à la plus noire des misères, après avoir risqué tant de fois sa peau, connu tous les enthousiasmes et vu s’effondrer tous ses rêves...
Où vais-je?
Je songe à Flotte, qui demeure rue de la Huchette.
Flotte est en sécurité. Il a servi d’intermédiaire pour le projet d’échange des otages. On sait à Versailles—où il a vu Thiers—qu’il n’a accepté aucune fonction de la Commune. Je lui ai remis, la veille, les lettres de l’archevêque. Il doit certainement être chez lui.
Il me semble que, cette fois-ci, je vais être à l’abri pour de bon. Je marche vite. L’hôtel du Mont-Blanc, où demeure Flotte, au 16 de la rue, n’est plus qu’à quelques pas de moi. Une lourde voiture est arrêtée devant la porte. Je vais mettre le pied sur le seuil, quand un frisson me secoue des pieds à la tête. Un effroyable tableau, que m’avait caché le véhicule...
Dans un renfoncement de la rue, formé par le retrait du nouvel alignement, trois femmes étendues, à demi recouvertes de paille. Je détourne mon regard. Je fuis, n’ayant eu que le temps de voir une flaque de sang noirâtre, et la jupe rouge de l’une des infortunées.
Je fuis, sans plus songer à Flotte, sans plus songer à rien, jusqu’à la place Saint-Michel.
Neuf heures tintaient au clocher de Saint-Séverin.
A onze heures, j’étais à la Cour martiale.