PAR LA VILLE RÉVOLTÉE
Reading edition
CHEZ GLASER[183]
(La Brasserie de la rue Saint-Séverin)
coup d’œil
Derniers mois de l’Empire.—Rue Saint-Séverin. La deuxième maison à gauche, près le boulevard Saint-Michel. Aujourd’hui, une librairie. Le numéro 40. En 1870-71, une brasserie de modeste apparence. Au-dessus de la porte d’entrée, un gros tonneau de verre. On voit encore, sur la pierre, deux taches de ciment, marquant la place des trous où s’enfonçaient les supports de fer. Le seuil franchi, une salle claire. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir, lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le patron. Glaser. Instituteur en Alsace, Glaser a été, pour ses opinions républicaines, révoqué par le gouvernement impérial. Il a quitté son pays. Pour vivre, il a ouvert la brasserie de la rue Saint-Séverin, à l’enseigne: Au Tonneau. Ou encore, Brasserie Rhénane. Nous disons, «chez Glaser».
Une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de dix ou onze heures. Tous, à quelques très rares exceptions, plus tard, de la Commune. Les uns à l’Hôtel de Ville: Vallès, Longuet, Vaillant, Rigault, Jourde, Régère, Vermorel, Léo Melliet, Oudet,[184] Tridon, Courbet.[185] Humbert et moi, ferons avec Vermersch, le Père Duchêne. Maroteau, la Montagne, qui le mènera au bagne et à la mort, à l’hôpital de l’île Nou. Lullier,[186] général, ou à peu près. Il ira, lui aussi, au bagne. Briosne, Ducasse, Teulière, orateurs en vogue des réunions publiques. Passedouet sera maire du treizième. Il mourra, comme Maroteau, en Calédonie. Lucipia, encore au bagne. Maître sera chef de notre fameux bataillon des Enfants du Père Duchêne. A cette table, une demi-douzaine qui siégeront, à côté de Rigault et de Ferré, à la préfecture de police: Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux frères), Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon après avoir été capitaine au 248e. Eudes[187] et Brideau,[188] qui seront pris pour l’affaire de La Villette, condamnés à mort, délivrés, à la veille d’être fusillés, par le Quatre-Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police. Il arrêtera Gustave Chaudey. Treillard, un vieux de Décembre, sera directeur de l’Assistance publique. Il mourra fusillé dans la cour de l’École polytechnique. Édouard Roullier entre, un volume de Proudhon sous le bras, traînant après lui, accrochés à sa longue blouse bleuâtre, déteinte par les multiples lavages de la citoyenne Roullier, deux ou trois mioches geigneux. Paget-Lupicin, plus tard directeur de l’Hôtel-Dieu, balance de sa main gauche sa calotte de fausse fourrure. Henri Bauer sera déporté. Albert Callet, qui accompagnera Grousset à la délégation aux affaires étrangères, s’en tirera avec cinq ans de prison. Et tant d’autres. Cavalier (après le siège), ce bon Pipe-en-Bois, à qui Alphand viendra rendre justice devant le conseil de guerre. Le grand Petite, qui s’en ira en exil à Genève. Pierre Denis, qui ne sera pas poursuivi, bien qu’il ait fait presque tous les premiers Paris du Cri du Peuple. Noro, futur chef du 22e bataillon, brosse, pour le moment, une immense toile, les Derniers Montagnards, mal à l’aise dans son étroite chambrette du sixième. J’allais oublier Gill, qui sera conservateur du musée du Luxembourg.
O cher temps envolé!—Quand, la grille fermée, Nous allions, tous les deux dans l’ombre parfumée, Seuls maîtres des lilas; le doux silence... T’en souviens-tu?—C’était du temps de la Commune.
Encore quelques-uns. Charles Frémine, qui vient de publier chez Lemerre son premier volume de vers, Floréal. Francis Enne. Gustave Puissant, l’auteur, un jour célèbre, des Écrevisses du Petit Auguste. Celui-là—le seul—tournera mal.[189]
le baron de Ponnat
Une note spéciale à ce brave baron de Ponnat, baron authentique, blanquiste et athée.
Épais, chauve, vers la cinquantaine, toujours trottinant, le baron arrive, dépose sur sa table une énorme serviette bourrée de papiers, les notes qu’il a prises à la Bibliothèque impériale pour son Histoire des variations de l’Église, parue plus tard, en deux volumes, chez Charpentier.
Le baron passe toutes ses journées, plongé dans les in-folios de Suarez et de saint Thomas d’Aquin. A moins qu’il ne rencontre un enterrement civil. Ce jour-là, c’est fête pour le fougueux libre-penseur qu’est le baron. Le défunt dont passe la dépouille mortelle? De Ponnat ne s’en inquiète guère. Il se mêle au cortège. Il arrive au premier rang, derrière le corbillard. Il salue les parents, cause au besoin. Tout cela pour préparer la scène finale, la célébration des vertus du libre-penseur qu’il ne connaît, bien entendu, ni d’Ève ni d’Adam. Mais de Ponnat s’est mis en tête de faire de la propagande. Il la fait à toute occasion. Envers et contre tous, s’il le faut. Personne ne l’empêchera, le mort arrivé à la fosse, de prendre la parole et de jeter sur le cercueil le bouquet de fleurs d’immortelles symbolique. La légende veut que le baron, pour amorcer l’assistance, commence invariablement son éloge funèbre par la phrase, plutôt amusante: «Citoyennes et citoyens. C’est toujours avec un nouveau plaisir que je viens sur la tombe d’un libre-penseur...» Personne de nous, à vrai dire, n’a entendu le baron.
Ponnat, avisé, continua, dès que l’insurrection fut victorieuse, à fréquenter Suarez et Thomas d’Aquin. Mais il se tint à l’écart. Un jour, à Genève, nous le vîmes apparaître à la terrasse du café du Nord, où il était venu, de la voisine Savoie, son pays natal, serrer la main des anciens amis. Je n’entendis plus, après cette visite, parler de l’original et blanquiste baron.
mouchards
Il n’est pas facile à la police de s’aventurer dans notre petite brasserie. Tout le monde s’y connaît. Hors nous, il n’y a guère d’habitués qu’une demi-douzaine de commerçants du quartier, qui, après dîner, viennent faire leur partie de billard, sans s’émouvoir autrement du perpétuel brouhaha des conversations, plutôt animées.
Une figure nouvelle apparaît-elle, qu’elle est vite détaillée. Il y a là de fins limiers, comme Rigault, qui connaît à fond son personnel de la rue de Jérusalem.
Dans sa déposition de l’Enquête parlementaire sur l’Insurrection du 18 mars, M. Claude, qui était chargé de la surveillance des clubs, réunions et «endroits mal famés», avoue franchement la terreur qu’inspirait à ses agents la seule idée d’entrer dans un des établissements fréquentés par le monde révolutionnaire.
—Chaque fois qu’on commandait des agents pour y aller, répond M. Claude à une question du président de la commission d’enquête, c’était à qui trouverait des excuses, parce qu’ils savaient qu’on leur faisait de mauvais partis.[190]
La brasserie de la rue Saint-Séverin n’inquiétait pas que M. Claude. Elle troublait les nuits de M. Vacherot, maire du cinquième arrondissement (Panthéon) sous le siège, plus tard député à l’Assemblée nationale, l’auteur de la Démocratie.
Dans cette même séance de la commission d’enquête, M. Vacherot interroge M. Claude.
—Je voudrais vous adresser une question qui est relative à mon quartier. Avez-vous connaissance d’une réunion qui se tenait presque tous les soirs dans un café situé au bas du boulevard Saint-Michel, c’est-à-dire près du pont Saint-Michel, en descendant à droite, à laquelle prenaient part un grand nombre de gens qui ont figuré dans la Commune?
—Oui, répond M. Claude. C’était en allant vers le pont à droite. Nous savions qu’il se tenait des réunions comme celles-là rue Saint-Séverin, et dans le quartier situé entre Saint-Séverin et le pont Saint-Michel.
—Aviez-vous, reprend M. Vacherot, des agents dans ces réunions? Saviez-vous ce qui s’y passait?
—La police politique, répond M. Claude, en avait.
La vérité, M. Claude l’a dite plus haut. Ses agents n’osaient pas se mêler à nous, sûrs qu’ils étaient d’être reconnus et jetés dehors.
Cela arriva un soir chez Glaser, où deux pauvres diables de mouchards s’aventurèrent à pousser la porte.
Salle pleine. Pas une table libre.
Force est aux deux compagnons d’aller s’installer derrière le billard, au fond.
—Mince qu’ils en sont! nous dit, au premier coup d’œil, Rigault.—Je les connais.
Et le voilà qui quitte sa place, sort de sa poche sa tabatière—Rigault prisait copieusement—s’approche des deux hommes, prisonniers en face de leur mazagran, et, les nommant à haute voix par leurs noms, tout en leur offrant une prise:
—Eh bien! comment va le patron? Allons, ne vous gênez pas, prenez-en une... deux si vous voulez.
Et Rigault de rire, en faisant claquer sa tabatière.
Mais d’autres, moins gouailleurs que Rigault, ne riaient pas.
Roullier, le mufle en avant, hurlait: «Qu’on les assomme!» Paget-Lupicin, sortant de son attitude pacifique habituelle, frappait violemment sa calotte sur le marbre de sa table. Pilotell brandissait une chaise, gardant la porte d’entrée...
On ne sait comment l’incident se fût terminé, si ce bon Glaser ne fût venu nous prier amicalement de laisser partir les deux intrus.
Les deux hommes quittèrent à la hâte leurs mazagrans et gagnèrent prestement la rue, non sans avoir essuyé un formidable «à la porte les mouchards».
Quand fut venue la Commune, on n’avait plus les mêmes raisons de se gêner.
Dans la première quinzaine d’avril, on nous signala un homme, habitué de notre petite brasserie, qui jouait un rôle plutôt suspect.
Rigault, cette fois, ne se contenta pas de lui offrir une prise. Il le coffra.
Le Père Duchêne, qui avait l’œil ouvert, consacra au bonhomme un bout d’article.
«Le bougre va le payer cher!» concluait-il.[191]
Le bougre le paya-t-il cher?
Voilà ce que j’ignore encore...
le neveu Antoine
Un soir. Nous causons, trois ou quatre. Entre un ami. Il est accompagné d’un tout jeune homme, brun, pâle, moustache fine.
—Un ami... Antoine.
Antoine est neveu de Blanqui. Le fils de l’admirable sœur de l’éternel prisonnier.
Le lendemain, je vais voir Antoine.
—Venez, m’a-t-il dit. Je vous montrerai la petite pièce où travaille «mon oncle»,—mon oncle, c’est Blanqui,—quand il paraît à la maison.
Le logis qu’occupait la sœur de Blanqui a disparu. Barrant le boulevard Saint-Germain, à la hauteur de la rue Hautefeuille, des bâtisses vermoulues que les opérations de voirie ont depuis longtemps jetées bas. Un étroit passage fait communiquer le tronçon de boulevard avec les petites rues, disparues, elles aussi, les unes en partie, les autres tout à fait, la rue du Jardinet, où était l’imprimerie de la mère Gaittet, et, plus loin, la rue Larrey, où était la Marmite de Varlin.
Au premier étage, un atelier de brochure, que dirige madame Antoine.
Un petit salon, d’allure simple, bourgeoise. Une toile attire le regard. Un homme, jeune, les bras croisés, cheveux ras, visage allongé, yeux ardents, lèvres minces, comme découpées au couteau.
—Mon frère, dit madame Antoine.
Le portrait est celui de Blanqui en 1838. Blanqui a trente-trois ans. Peint par sa femme, Suzanne-Amélie, dans cette petite maison de Jancy, sur les bords de l’Oise, où le gouvernement de Louis-Philippe l’a interné, après l’affaire de la rue de Lourcine.
Il a été fait, de cette toile, qui est le plus beau et le plus vivant portrait de Blanqui, une eau-forte, signée Gravier, dont j’ai un exemplaire, donné pur Breuillé.
Attenant au salon, une toute petite pièce, un couloir plutôt. Une table, deux chaises.
—C’est le cabinet où travaille mon frère,—quand il est là.
Dans un coin, appuyés au mur, deux grands volumes, reliés, qui sont à Blanqui. L’année 1848 du Journal des Débats.[192]
le retour de Rogeard
—Rogeard arrive ce soir.
C’est Longuet qui nous apporte la nouvelle.
Rogeard a terminé les cinq ans de prescription de sa condamnation de 1865 pour les Propos de Labienus.
Beaucoup de nous, la plupart, ne connaissent pas encore Rogeard. Les plus vieux avaient vingt ans quand parut le célèbre pamphlet. Aussi nous apprêtons-nous à faire fête au vieux maître.
Neuf heures. Longuet, qui nous a quittés, rentre avec un gros homme, grisonnant, chauve, la face rougeaude, l’air timide.
Rogeard balbutie quelques paroles en réponse à notre accueil enthousiaste.
Et, comme il tient toujours à la main un immense chapeau mou, qu’il ne sait où poser, Vallès, d’une voix rieuse:
—Allons, à cette patère, le casque des Curiaces.
Rogeard, moitié content, moitié froissé, accroche son chapeau mou.
Il est désormais des nôtres.
le capitaine Blot
Assis avec quelques amis, un officier.
Sur la table, une longue boîte en carton. L’officier l’ouvre et en retire un superbe claque, avec un bouquet de plumes tricolores.
L’officier est le capitaine Blot, instructeur à Saint-Cyr.
De temps à autre, Blot vient nous voir à la brasserie de la rue Saint-Séverin. En civil. Quand il arrive en uniforme, c’est qu’il doit faire quelque part, au ministère de la guerre ou ailleurs, une visite d’apparat. Peu désireux de descendre le boulevard Saint-Michel coiffé de son chapeau à plumes, il vient en képi, le carton renfermant le fameux chapeau à la main.
Un soir, quelques mois plus tard, Blot nous surprendra. En août. Désigné pour un régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, il a été fait prisonnier à l’une des grandes batailles. Il s’est échappé, déguisé en bouvier.
Il restera à Paris, tout le siège.
La Commune venue, on lui offre d’être général. Il refuse. Il ne nous quitte pas, cependant. Après l’entrée des troupes, il donne ses conseils pour l’attaque, à l’artillerie, de la gare Montparnasse, déjà occupée par l’armée de Versailles.
Le capitaine instructeur de Saint-Cyr, la Commune définitivement vaincue, tous ses amis disparus, tués, en prison, en exil, se voua au professorat. Il fut longtemps, m’a-t-on dit, professeur d’histoire aux Dominicains d’Arcueil.
Édouard Vaillant
Juillet 1870.—Édouard Vaillant, qui sera membre de la Commune, arrive d’Allemagne, où il était, comme Rogeard, à Tubingen.
Sur sa route, il a vu défiler l’armée allemande, marchant vers la frontière.
Vaillant nous dit ses craintes patriotiques. L’ennemi s’avance, chantant les airs de bataille et de triomphe, comme s’il était sûr déjà de fouler bientôt notre sol.
Et nous restons, silencieux, pensifs, le cœur serré.
infidélités
Aux soirs d’été, quand la chaleur est brûlante, nous faisons quelques infidélités à ce brave Glaser. Nous remontons le boulevard Saint-Michel jusque chez Hoffmann. Place de l’Observatoire. Au coin du boulevard Montparnasse et de l’avenue, bordée de grands marronniers, qui conduit à la grille de l’établissement scientifique. Au rez-de-chaussée, deux salles meublées de tables et de bancs de noyer ciré. Bière blonde de Strasbourg, renommée dans tout le quartier des Écoles et dans tous les ateliers de peintres et de sculpteurs du voisinage. Au fond de la salle d’entrée, une petite porte, qui, par une sente rapide et agreste, conduit à un jardin en contre-bas, peuplé de bosquets feuillus. Le soir, autour des moos et des verres, la causerie y est délicieuse.
Vermersch est, depuis des années, assidu des soirées d’Hoffmann.
Hier, à minuit, comme un vrai Flamand, J’allais, chez Hoffmann, manger la choucroute. La bière, en chantant, tombant goutte à goutte, Joyeuse, emplissait le moos écumant.
Toute une bande d’artistes, peintres, sculpteurs du quartier, se retrouve là le soir. Des modèles, qui emplissent le jardin de leurs rires. Je vois encore, frappant du poing sur la table, faisant sauter les verres, un vieux peintre d’histoire, élève de Delaroche, Jules Vialle, qui amène Picchio, le peintre de la Mort de Baudin. Vialle s’est battu en 48. Il a conservé la balle qu’il faillit recevoir au Palais-Royal, et qu’il détacha de la porte contre laquelle elle s’était écrasée. Quand nous allons bavarder dans son petit atelier de la rue de la Grande-Chaumière, où il brosse, à la douzaine, pour les magasins de l’abbé Migne, des chemins de croix et des archevêques «en pied», il nous la montre avec orgueil. Un jour, un farceur qui nous avait accompagné voulait à toute fin que la balle qui avait failli tuer le peintre fût une balle chassepot. Vialle voulait l’étrangler. Un sculpteur, Lebœuf, qui a fait à Guernesey un buste de Victor Hugo, dont les reproductions se vendent dans les librairies du boulevard Saint-Michel. Un protégé de Nefftzer, qui collabore de-ci de-là au Temps, un grand Alsacien blond, Ritzinger. De temps à autre, l’écrivain catholique Constant Thérion,[193] qui abandonne, pour venir chez Hoffmann, la brasserie Mayer de la rue Vavin.
Seul, devant sa chope, dans la salle du rez-de-chaussée, son dogue noir assis sur la banquette, l’auteur du Vandalisme révolutionnaire, professeur à Sainte-Barbe, Eugène Despois, caresse sa barbe noire semée de fils d’argent.
au club Blanqui
Blanqui ouvre son club ce soir. Nous irons.
Rue Saint-Denis, numéro 20. Au premier étage d’un café, le café des Halles Centrales. La maison a disparu pour faire place à une construction neuve, l’achèvement des magasins de Pygmalion.
Très peu de monde quand nous entrons. Les fidèles. Eudes, Brideau, que le Quatre-Septembre vient de délivrer. Edmond Levraud. Breuillé. Balzenq, gérant de la Patrie en Danger. Albert Regnard, qui sera secrétaire général de la préfecture de police avec Rigault. Caria.[194] Oudet. Édouard Roullier. Granger, qui a payé de sa poche les revolvers de La Villette. Une cinquantaine d’autres.
Assis sur le rebord du billard, Moutard, mon ancien professeur de mathématiques à l’institution Barbet et à Sainte-Barbe. Moutard, alors jeune ingénieur, a refusé le serment au Deux-Décembre. Plus tard, professeur à l’École polytechnique, inspecteur général des mines. Il est venu là en curieux, comme J.-J. Weiss vient, lui aussi.
Où est Blanqui?
Une table en bois blanc, haussée sur une estrade. Je m’approche. Tridon cause avec un petit homme au nez fortement busqué, le visage rasé, la tête un peu penchée, l’œil noir extraordinairement perçant.
C’est LUI.
Je m’approche. Tridon me serre la main, dit mon nom.
Déjà, à la tribune, devant la table, un homme parle haut. La chevelure rebelle, la parole nerveuse, le geste violent. C’est Lullier, l’ancien lieutenant de vaisseau. Habitué, comme nous tous, de chez Glaser, où il vide, chaque soir, son carafon de cognac.
—Citoyens...
Lullier se penche, désigne du doigt Blanqui, qui cause toujours avec Tridon, moi à côté d’eux.
—Citoyens... ce vénérable vieillard...
Blanqui s’est dressé.
Son regard, dur comme l’acier, luisant comme un tison, s’est dirigé sur Lullier... Lui! Lui!... Un vénérable vieillard!... Une vieille barbe!
Ah! ce regard!
Lullier, tout décontenancé, balbutie quelques mots et disparaît.
31 octobre
Minuit. Quelques-uns sont déjà de retour de l’Hôtel de Ville. On cause autour du poêle de Glaser. Au dehors, le rappel bat encore dans la rue de La Harpe.
Un ami, qui sera près de Rigault à la préfecture, Émile Giffault, raconte notre aventure.
—Nous sommes, vers onze heures, dans le Salon rouge, où sont Blanqui, Flourens, Millière et d’autres. Autour de nous, on dit que les bataillons réactionnaires sont en marche sur l’Hôtel de Ville. D’une minute à l’autre, nous allons être envahis. Giffault se penche à mon oreille. Au milieu du brouhaha, il me crie:
—J’ai des bombes dans ma poche.
Que faire?
Sortir avec?
Dangereux.
Où les cacher?
Et nous voilà, à travers les groupes de tirailleurs, à filer contre les murs, cherchant une issue... Une tenture cède... Derrière, le vide. Une porte ouverte... Nous disparaissons... Une salle déserte... Une autre salle... Nous sommes bien seuls... Derrière les tentures, dans l’angle d’une cheminée monumentale, Giffault dépose doucement, comme dans un nid, ses bombes... Le voilà débarrassé.
Tard, après minuit, volets fermés, la brasserie reste pleine et bruyante. A chaque minute, ce sont des arrivées.
Enfin, à trois heures, nous partons.
La nuit est tout en brouillard.
A la hauteur du jardin de Cluny, à deux pas de moi, un ami, que j’ai vu à l’Hôtel de Ville. Un fidèle de Blanqui. Il pleure et sanglote.
—Eh bien! qu’y a-t-il donc?
—Il y a... Il y a, mon vieux, que la Commune est foutue.
Benjamin Flotte
Une figure. Benjamin Flotte. Un ancien des grands jours. Ami, ombre de Blanqui. Flotte, les cinq années de détention auxquelles il a été condamné à la suite du 15 Mai terminées, s’en est allé à San-Francisco. Cuisinier d’élite, il a fondé une maison prospère. Il est revenu à Paris dans les environs de la déclaration de guerre.
Un soir, nous causons de Blanqui. Flotte garde le silence.
—Eh bien! toi... Dis-nous quelque chose.
—Quand je l’ai revu, il y a trois mois, pour la première fois depuis le procès de Bourges... c’était chez sa sœur, madame Antoine... Elle m’avait averti, la veille, de son arrivée... Je n’avais pas dormi de la nuit... Le revoir!... Quand j’ai franchi la porte du petit salon que tu connais bien, mon cœur battait... Je le reconnais... Il est là, assis devant une table... Il lit... Nous allons nous jeter dans les bras l’un de l’autre... nous embrasser en vieux frères d’armes... Songez, j’étais à côté de lui, le 15 Mai, à la tribune de la Chambre... J’étais à côté de lui partout...
Et Flotte s’arrête un instant.
—Non... il ne bouge pas...
—C’est Flotte, lui dit sa sœur.
—Ah! c’est toi... Et il me tend, sans se lever, une main que je serre... Ce fut là toutes nos effusions...
—Tu lui en veux? dis-je à Flotte.
—Moi?... Pourquoi?...
Et, moitié riant, moitié attristé:
—Pourquoi lui en voudrais-je?... Non... je ne le pourrais pas.
Flotte, qui touchait à la soixantaine,—visage long, cheveux blancs coupés ras,—resta avec nous pendant la Commune, tout entier à son projet d’échange de Blanqui contre l’archevêque et divers otages.
—Ah! quand nous LE reverrons ici—disait-il, un soir, à Vallès—je me mettrai moi-même aux fourneaux de Glaser, et je vous ferai, de mes mains, ce que vous n’avez jamais mangé... Un délice... Je suis seul à connaître la recette... L’omelette aux foies de poulet...
—Convenu, Flotte, opinait Vallès de sa grosse voix... A quand l’omelette aux foies de poulet?
Hélas!... La défaite vint... Ceux qui survécurent s’en allèrent en exil... Flotte retourna à San-Francisco... Et nous ne sûmes jamais ce qu’était la délicieuse omelette de Benjamin Flotte, l’ami, l’ombre de Blanqui.
22 janvier
Le jour s’est levé sur un ciel sombre et glacial. Des bruits sinistres circulent. Dans quelques jours, ce sera la capitulation. Paris est à bout de forces. On distribue parcimonieusement l’horrible pain noir de riz et d’avoine. Les derniers chevaux sont mangés. La veille, pendant que nous étions là, devisant autour du poêle éteint, une vieille femme, proprette, a fait le tour des tables du café, soulevant le couvercle d’un panier d’osier qu’elle portait avec précaution à la main. Dans le panier, un gros matou à la robe tigrée, les moustaches effilées, l’œil jaune coupé d’une raie noire. Appétissant, le matou. Le dernier matou du siège. Pauvre matou. Il n’a pas trouvé acquéreur chez Glaser.
Deux heures. Filons vite. Notre bataillon, le 248e, a rendez-vous rue des Écoles, pour marcher sur l’Hôtel de Ville. Pilotell boucle son ceinturon, coiffe son képi d’artilleur de la batterie Notre-Dame,—la batterie du Rappel,—où sont Vermorel, Rogeard, Treillard. Paget-Lupicin sort avec nous, en amateur, sa calotte sous le bras. Roullier nous dépasse de sa haute taille, sa longue barbe d’insurgé de juin constellée de petites étoiles de givre.
Nous rencontrons le bataillon au parvis Notre-Dame. Longuet en tête, dans sa longue capote grise de commandant. Aconin (qui sera adjoint au Panthéon après le 18 Mars) près de lui. Une cinquantaine d’hommes. Le reste n’est pas venu. On dit que ça va chauffer.
Pont d’Arcole. La place de l’Hôtel de Ville est pleine d’une foule bigarrée. La foule des dimanches. Des gardes nationaux. Des femmes. Des enfants. Les fenêtres de l’Hôtel de Ville sont closes. Au coin de l’avenue Victoria, des groupes en armes. Rue de Rivoli, un bataillon débouche. Au-dessus des têtes, le bonnet phrygien, rouge, d’un drapeau.
Nous sommes au milieu du pont, arrêtés, serrant nos rangs modestes. Où allons-nous? Avenue Victoria? Au café de la Garde Nationale, où—nous sommes avertis—sont, avec Blanqui, quelques amis?
Des coups de feu, subits, sans que rien ait pu les annoncer. A toutes les fenêtres de l’Hôtel de Ville, des nuages de fumée blanche... Encore des coups de feu... La place riposte. Et, derrière nous, ripostent aussi des gardes nationaux, embusqués dans les bâtiments, encore inachevés, du nouvel Hôtel-Dieu... De l’Hôtel de Ville, on tire partout. Sur la place, sur l’avenue Victoria, sur l’Hôtel-Dieu, sur le pont, où nous sommes toujours, figés d’épouvante et de colère...
Plus rien. La place est vide... Nous avons avancé... Un groupe vient vers nous... Au milieu une grosse tache rouge... Nous nous approchons.
La tache rouge, c’est un édredon, porté sur deux échelles... Sur l’édredon rouge, un homme étendu... Un képi à quatre galons... Parmi ceux qui accompagnent le blessé, un ami, un habitué de chez Glaser. Lucipia.
—C’est Sapia, nous dit Lucipia.
—Mort?
—Non. Blessé à la hanche. Une balle, là, dans l’avenue... Il levait sa badine pour crier «en avant» quand il a été frappé... Nous le portons à l’Hôtel-Dieu.
Quelqu’un s’approche. Un médecin. Il appuie sa tête sur la poitrine.
Le cortège continue sa route.
Quand il franchit le portique de l’hôpital, le commandant Sapia rendait le dernier soupir.
au gymnase Paz
Le lendemain. Cinq jours avant la capitulation. Au gymnase Paz. Rue Toullier. Entre la rue Cujas et les escaliers (disparus) qui, de la voie en contre-bas, montaient à la rue Soufflot. Une grande salle, nue, étroite et longue. Dans un coin, on a poussé les barres parallèles sur lesquelles s’exerçaient, avant le siège, les gymnastes. Je me hisse pour jouir du coup d’œil.
Foule. Des femmes. A la tribune,—une estrade,—un orateur. Une face émaciée, d’une pâleur atroce. Les yeux, noirs, brillants. Barbe noire embroussaillée. Cheveux longs. Briosne.[195]
La voix, caverneuse, a de superbes éclats.
—Citoyennes et citoyens... Nous résisterons jusqu’à la mort... Paris s’ensevelira sous ses ruines...
Ce sont des applaudissements, des voix qui crient et rugissent.
—Oui... Oui...
Briosne attend. Quand le bruit s’est apaisé, il reprend, de sa voix grave, à l’accent prophétique.
—Citoyennes et citoyens... Quand, dans Jérusalem assiégée par les soldats de Titus, tous les combattants eurent succombé, les femmes, debout sur les remparts à demi écroulés, ramassaient les cadavres de leurs époux et de leurs fils, et les lançaient, superbes de rage et de désespoir, à la face des assaillants...
Un grondement court sur les bancs où les femmes sont assises, le regard fixé sur Briosne, rouges, comme illuminées.
—Citoyennes et citoyens... C’est ainsi que feront nos femmes... Paris peut succomber. Il ne se rendra jamais...
—Je demande la parole, crie une voix que je reconnais à son timbre faubourien.
La voix de notre ami Roullier.
Briosne a fini. Je le vois qui s’en va, la face blême couverte de gouttes de sueur...
La longue blouse bleu pâle de Roullier flotte au-dessus de l’estrade.
—Vous avez entendu le citoyen Briosne, commence Roullier... Eh bien! jurons tous ici de mourir plutôt que de nous rendre aux Prussiens.
Des mains se lèvent.
—Oui. Nous mourrons tous... D’abord, avant de nous rendre, nous mangerons tout... Nous mangerons les chats... Nous mangerons les chiens... Nous mangerons les rats...
La salle se déride. Empoignés tout à l’heure par l’éloquence de Briosne, les nerfs se détendent.
—Oui, vocifère toujours Roullier... Les rats... Nous mangerons nos souliers... le cuir de nos ceinturons... nos gibernes... Est-ce que les naufragés ne mangent pas tout ce qu’ils trouvent sur leurs bateaux?... Ils se mangent quelquefois entre eux...
Roullier est allé trop loin... Un formidable rire secoue la salle, qui se vide.
les lettres de l’archevêque
Mercredi 24 mai, de la Semaine sanglante. La bataille se rapproche. Plus d’espoir. Je viens de passer une demi-heure, dans mon logis de la rue du Sommerard, à brûler les papiers compromettants, pour moi et pour d’autres, que deux mois d’insurrection ont accumulés.
Voici des lettres, cependant, que je ne brûlerai pas.
Les lettres de l’archevêque[196].
Sa lettre à M. Thiers, datée de Mazas, le 12 avril.
A cette lettre du 12 avril, le prélat prisonnier a joint une copie du court billet de rappel adressé par lui à son grand-vicaire, l’abbé Lagarde, alors à Versailles. Ce billet daté de Mazas, 19 avril.
Avec ces deux précieux documents, je détiens encore un chiffon de papier, sur lequel l’abbé Lagarde a tracé, au crayon, quatre lignes, adressées au malheureux archevêque.
Ces quatre lignes au crayon sont le refus de l’abbé Lagarde—daté de Versailles—de se rendre à l’appel pressant du prélat prisonnier.[197]
Que vais-je faire de ces pièces, intéressantes pour l’histoire future?
Je décide de les remettre à Flotte.
Je rencontre Flotte chez lui, dans son petit hôtel meublé de la rue de la Huchette.
Nous descendons tous deux. La rue Saint-Séverin est à deux pas. Nous entrons chez Glaser.
Personne.
Quel contraste avec les bruyantes tablées d’il y a quelques jours!
Où sont les uniformes, les galons, les écharpes rouges?
Nous nous asseyons, silencieux, le cœur serré.
Je remets à Flotte les lettres de l’archevêque et le billet de Lagarde.
—Je te les rendrai—me dit le vieux camarade—quand nous nous reverrons...
Je ne revis jamais Flotte.
Je ne devais plus, depuis cette matinée du 24 mai 1871, franchir la petite porte, aux barreaux de bois peint en vert, de la brasserie de la rue Saint-Séverin—de chez Glaser, comme nous disions.[198]
L’ENTRÉE DES PRUSSIENS[199]
premier mars 1871
Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin sonne à Saint-Séverin. Des groupes défilent silencieux, à pas pressés, se dirigeant vers les quais. Au matin, aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être, dit-on, les Prussiens vont entrer.
Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le 248e. Allons où vont les autres. Aux remparts. Tout le long de la route, nous croisons des compagnies en armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre tout entières, comme d’une lugubre cagoule.[200] A l’Arc de Triomphe, les avenues sont pleines de monde. Soldats, gardes nationaux, curieux angoissés. Le mutisme de cette foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusils que l’on met, de-ci de-là, en faisceaux, rompt le mortel silence.
Aux bastions. Deux heures sonnent quelque part. Il y a là quelques bataillons, mêlés les uns aux autres. Des gardes se sont abrités, pour dormir, dans les casemates. L’interrogation est partout la même. A quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous tendons nos oreilles.
Sonnerie lointaine de clairon... Serait-ce déjà le signal? Autre sonnerie plus rapprochée... Plus de doute. Ce sont eux!
Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui se rapprochent... La porte va s’ouvrir. Ils vont faire irruption... Fuyons. Fuyons vite...
Nous redescendons la longue avenue.
La foule de l’arc de l’Étoile s’est dispersée. Seuls, une centaine de gardes, qu’entourent des gamins. Nous nous arrêtons.
—Ils arrivent... Ils sont tout près...
Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient entrer qu’à huit heures. Les hussards les premiers, en éclaireurs. A trois heures, le gros des troupes ennemies franchissait les murs, après la revue passée à Longchamp.
bonjour, petit soldat!
Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. Vallès, Longuet, Rogeard, Gill, Pilotell, Frémine, en costume d’artilleurs. L’ami Maître en chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D’autres et d’autres encore. Je raconte notre course de la nuit. Le vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que partout, dans les rues qu’il vient de traverser, les boutiques sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de journaux.
Je sors avec un ami du Vengeur de Pyat, Henri Bellenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous refaisons la route que j’ai faite la nuit. Dès le pont Solférino, un grouillement confus, semé de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à l’angle du pont de la Concorde.
A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et prennent forme. Ce sont les casques prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt assez près pour entendre hennir les chevaux.
Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front. Notre visite aux vainqueurs n’est-elle pas comme une trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par delà les remparts, dans les champs recouverts de neige sanglante...
C’est décidé. Nous irons.
Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai. Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté français—en ce jour maudit, il y a dans Paris une terre allemande—un petit pioupiou, triste, l’air lassé.
—Bonjour, petit soldat!
Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant les pavés, la pointe du casque de l’étranger qui monte lui aussi sa garde, à deux pas, de l’autre côté—le côté prussien.
Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement interdit de conserver un vestige quelconque d’uniforme.
—Il faut ôter ça!
J’ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau ceinturon d’officier, dont la plaque au coq gaulois brille au bas de mon gilet.
J’enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.
Nous passons.
Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, gros, dodu, joufflu, ne bronche pas.
Ce qu’il a l’air bien portant, le bougre! Quel contraste entre ce colosse qui n’a certainement jamais manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres, repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d’orgueil—et notre pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux soldats disent à eux seuls toute la raison de notre défaite.
Parisse! Parisse!
Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, brossés, cirés, engraissés—exprès, peut-être, pour l’entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques à boule, des casques surmontés de l’aigle. Des sabres qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d’une cinquantaine d’hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures sont couronnées de feuillages arrachés aux arbres des quinconces des Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s’ouvre. Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuileries, qui ne garderont pas longtemps—châtiment mérité—les traces des pas des vainqueurs.
Près de la fontaine, un officier à casquette plate caracole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de Marly qu’on a renfermés, dès l’annonce du bombardement, dans des caisses. L’officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d’uniforme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon.
Le groupe se rapproche du quai. Là, c’est le magnifique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches, les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela, c’est le mystère. La barricade défend d’aller plus loin.
—Ah! Parisse! Parisse! s’exclament les soldats avec leur accent germain. Parisse!
Et ils tendent les bras vers l’horizon, comme s’ils voulaient saisir et emporter avec eux toutes ces merveilles et toutes ces richesses qu’ils ne font qu’entrevoir, comme dans un rêve...
C’était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de risquer cent fois la mort, de se couronner de lauriers, pour être parqués ici comme un troupeau de prisonniers!
cochon de Prussien!
Cours-la-Reine. Cavalerie. Artillerie. Les canons allongent leur col d’acier. Ce sont ces canons qui nous ont vaincus. La légende court, depuis les premières batailles, que, tandis que nos artilleurs faisaient rage, les soldats prussiens mangeaient tranquillement la soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les atteignaient pas. Aussi, ce qu’on les regarde, ces canons! Les chevaux sont liés aux arbres. Souvenir des Cosaques et de l’Invasion. Près des pièces, les soldats causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un, à figure placide, aux grands yeux bleus, qui porte, accrochée à un bouton de sa veste, sa blague à tabac.
Un gamin l’approche. Il touche la blague, la fait sauter d’une chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le galopin s’enhardit, ricane au nez du colosse.
—Toi Prussien. Mangeur de saucisses...
Le soldat ne dit rien.
—Cochon de Prussien!...
Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en menace le gamin, qui recule et s’enfuit.
cuirassiers blancs
Sur l’avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent, les soldats prennent l’attitude militaire. Qu’y a-t-il? Des hourrahs éclatent.
Loin encore, à moitié chemin de l’Arc de Triomphe, une large bande blanche, frangée d’or au sommet, se détache sur le fond sombre des troupes. Peu à peu le groupe s’approche. Ce sont des cuirassiers blancs.
Sous le manteau entr’ouvert, qui recouvre entièrement la croupe des chevaux puissants, brillent les lanières dorées de la cuirasse. Le casque étincelant, surmonté de l’aigle orgueilleuse, se recourbe en arrière, cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est comme sculptée dans le marbre. On dirait quelque vision des temps antiques, une spirale détachée de la colonne Trajane.
Les cuirassiers blancs passent silencieux, impassibles, avec un bruissement de fer. Au milieu d’eux une voiture qu’ils escortent. Assis sur les coussins, enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux officiers. Qui?
vergiss mein nicht
Nous montons jusqu’au Palais de l’Industrie. Une musique militaire est assemblée, accordant ses cuivres, ses hautbois, ses tambours. Les fifres sifflent. Tout autour, les soldats forment le cercle.
Une valse douce s’élève. Et ces hommes, la longue pipe de porcelaine aux dents, leur blague à tabac secouée par la danse, se mettent à tourner comme s’ils étaient à la kermesse.
—Allons-nous-en, dit l’ami qui m’accompagnait. Nous en avons vu assez...
Nous repassons la barricade du quai. Le soldat prussien, astiqué, pimpant, monte toujours sa garde. Le petit pioupiou, las et triste, s’est assis sur les pavés.
Mon ceinturon était encore là. Je n’osai pas le reprendre...
LA COLONNE
survivants d’Austerlitz
Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec Pyat, à l’entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.
—Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera bien un coin de balcon au ministère.
A peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Les joyeuses soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de la rue de l’École-de-Médecine a depuis longtemps disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la dernière, l’ancienne pension Laveur de la rue des Poitevins.[201]
Sanglé dans sa vaste redingote bleue, Courbet nous accoste.
—Tu viens place Vendôme? lui dit Vermersch.
Courbet ne répond pas. Il nous semble qu’une inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu’il tient à la main:
—Lisez cela... Mais lisez cela...
A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait Courbet, qu’une folle envie de rire me saisit...
—Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.
Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c’est que je me pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n’y tiens plus, et nous nous en donnons tous deux à cœur joie.
La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu’on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l’univers, si la colonne tombe.
—Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.
Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l’une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu’il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts—il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des «vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée», qui jurent de venger le vainqueur d’Austerlitz sur la peau du pauvre grand artiste.
Nous rassurons de notre mieux Courbet.
—Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des Enfants du Père Duchêne? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n’ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...
Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand nous arrivons place de l’Opéra.
place Vendôme
Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d’une pureté superbe—un ciel de Floréal—la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l’heure, va tourner et attirer à lui le monument.
Un grondement s’élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?
—Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!
Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s’effondrer quelque chose.
—Ça va crever l’égout de la rue de la Paix!
—Si ça démolissait les maisons de la place!
De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d’Austerlitz, rien.
Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations.
Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle.[202] J’examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s’enroulent les cordages fixés au sommet.
Quant à la colonne elle-même, j’ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L’entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l’épaisseur du tube de pierre—et non de bronze, le bronze ne formant qu’un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d’elle. La colonne, n’ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l’entrée de la rue de la Paix.
La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j’y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s’éclaire sur la place. Accrochée à l’un des panneaux, une toile de Daubigny,[203] un champ d’épis mûrs que sape une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet d’arbres.
—Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l’emporterai, disais-je en riant à Protot, qui présidait la table.
César écroulé
Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres, largement ouvertes, la place apparaît, grouillante d’uniformes. Le soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la grille de la colonne, un jeune commandant d’un des multiples bataillons de Vengeurs, de Défenseurs, ou de Turcos. Pantalon rouge, képi rouge, vareuse rouge, sur laquelle scintillent une triple rangée d’aiguillettes d’or.
Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres étincellent.
Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque envahi par la barbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très doux, qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d’une flamme étrange.
Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d’hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l’écorchure du fût.
—Encore quelques coups de scie, commande l’un d’eux.
Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc s’échappe.
—Ça va bien... On peut tirer...
Trois heures et demie.
On tire.
Crac... Le cabestan cède. Les cordes se détendent...
Murmures de déception. On dit qu’il y a des blessés...
On va chercher d’autres poulies... Une grande heure d’attente.
Et l’on roule, dans un coin de la place, à l’abri, la lunette de l’astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant.[204]
Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques, pour faire prendre patience à la foule, jouent la Marseillaise. La rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu’on aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.
Les musiques se taisent brusquement. Un officier paraît là-haut, sur la plate-forme. Il enlève le drapeau rouge, qu’il remplace par un tricolore.
Un frisson court dans mes veines. Il me semble voir osciller la colonne.
L’officier a disparu. Il descend l’escalier.
Si, à cette minute, elle tombait avec lui!
Mais le voici.
Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle folie m’a traversé la cervelle! Ah! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va encore une fois se tendre en vain...
Devant mes yeux passe subitement comme le battement d’aile d’un oiseau gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah! je ne l’oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!...
Blouf!...
Un nuage de poussière...
Tout est fini...
La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu’à la bordure du trottoir.[205]
quatre ans après
Un jour de mai 1875, j’étais allé voir Élisée Reclus[206] à Vevey. Le savant m’avait retenu à sa table. Les déjeuners ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi-heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main, et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. La Géographie universelle, dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants du proscrit.
Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secrétaire de Rigault.
—Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m’abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.
Nous filons sur la Tour de Peilz, où s’est réfugié le grand artiste, que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]
—Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.
Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire.
Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là.
—Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j’ai demandé qu’on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner!
Courbet faisait ici allusion à la pétition qu’il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu—nous tenons à reproduire intégralement ce texte—que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l’autoriser «à déboulonner la colonne, ou qu’il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, en chargeant de ce soin l’administration du Musée d’artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l’hôtel de la Monnaie».[208]
—La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n’était qu’un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents canons d’Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l’avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n’y en avait pas l’épaisseur d’un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!
Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire étrange, que je regrette de n’avoir point notée à temps, afin d’en retrouver aujourd’hui les détails exacts avec chiffres et dates.
—Leur colonne! nous disait-il en s’animant. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu’ils ne l’ont fait, et moins cher. J’en avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu’ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l’on m’eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j’ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m’a renvoyé aux entrepreneurs.
L’histoire devenait intéressante.
—J’avais fait un devis, continuait l’artiste. Mais quand ils me montrèrent ce qu’ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre. Aujourd’hui, c’est fini...
A L’HOTEL-DIEU
cigares d’un sou
Rue de Grenelle. Le lendemain du 18 mars. La grande cour du ministère de l’Instruction publique est pleine de fédérés. Les faisceaux formés. Accroupis en cercle sous la voûte d’entrée, une demi-douzaine de gardes jouent aux cartes.
La curiosité me fait passer le seuil. Je franchis la première porte qui se présente devant moi. J’erre à travers des dédales de corridors qui sentent le vieux bouquin et qu’encombrent des piles de papiers jaunis. Brusquement, que vois-je? Assis, devant une petite table, mon vieil ami Paget-Lupicin, un des fidèles de notre petite brasserie de la rue Saint-Séverin. Sa calotte de fourrure, qu’il porte en tous temps—à la main, car il est toujours tête nue, comme le père Gaillard,[209]—posée près de lui.
—Qu’est-ce que tu fais là, Lupicin?
—Eh! parbleu! j’ai pris le ministère, auquel personne ne songeait. Je suis seul ici... C’est donc moi qui suis ministre.
Et Lupicin éclata de rire, à cette seule pensée qu’il était bel et bien, à ce moment, grand maître de l’Université.
Ce brave Paget n’était du reste pas le premier venu. Il avait publié, après le 2 décembre, un petit journal d’enseignement, l’Éducateur Populaire, qui avait eu un gros succès dans le monde enseignant. Trop de succès même, puisqu’il avait été supprimé, avec adjonction de prison et d’amende pour son propriétaire. Paget, vieux proudhonien, avait publié aussi une petite brochure: Les droits du travailleur.
Il vivait parmi nous autres jeunes, bien qu’il eût déjà la cinquantaine.
Sur sa carte électorale, il inscrivait bravement: Léopold Paget-Lupicin, étudiant en médecine.
Et quand il nous arrivait de blaguer notre vieil ami:
—Eh bien! après tout... Étudiant... Juin et Décembre ont interrompu mes études. Est-ce ma faute?
Je revins, dès le lendemain, voir Paget. C’était le soir. J’entends une voix de femme accompagnée au piano. Un huissier m’ayant annoncé—quelques-uns des huissiers étaient restés à leur poste—Paget sortit.
—Eh bien, mon vieux! lui dis-je, te voilà déjà corrompu par les grandeurs. De la musique, du piano...
Il me fit entrer dans une salle assez pauvrement éclairée. La sœur de l’un de nous, qui possédait une belle voix de contralto, avait bien voulu faire un peu de musique. Paget me présenta à un haut fonctionnaire du ministère—de l’ancien—qui, un peu gêné, honorait de sa présence les salons du nouveau ministre.[210]
Réception bourgeoise. Canettes de bière. Sirops multicolores, montés par le mastroquet d’en face. Cigares d’un sou. Paget ne voulait pas qu’on dépensât l’argent du peuple en londrès.
—Des cigares d’un sou. Je n’en veux plus d’autres ici, avait-il ordonné impérieusement.
Pendant le règne éphémère de Paget, les londrès furent remplacés par les petits bordeaux. Seule réforme qu’eut le temps d’introduire rue de Grenelle le premier grand maître de l’Université de la Révolution de 1871.[211]
au parvis
Milieu de mai. Une après-midi, nous voyons flamber, à la porte de l’échoppe de la rue du Croissant, où nous vendons le Père Duchêne, la face ronde et fleurie de Paget. Treillard, mis par la Commune à la tête de l’Assistance publique, vient de le nommer à la direction de l’Hôtel-Dieu.
—Eh quoi! vous ne venez seulement pas me voir! Demain, on vous attendra à déjeuner... Je ne fais que passer.
—Entendu. A demain.
Le lendemain, nous étions, Vermersch, Humbert et moi, au parvis Notre-Dame. Paget nous attendait, faisant les cent pas devant le portail.[212]
—Ah! si ma mère me voyait! nous dit en nous abordant, d’un accent tout ému, Paget. Ce qu’elle serait heureuse! Dire qu’elle m’en veut toujours de n’être qu’officier de santé et de ne pas prendre mes inscriptions pour le doctorat. Mais maintenant...
C’était une des sorties familières de notre vieil ami, qui songeait toujours, malgré ses cinquante ans, à passer son doctorat, pour contenter sa maman.
Nous franchissons le portique de l’hôpital. Paget nous précède. Il gravit l’escalier, d’un air digne, son éternelle calotte dansant au bout de son bras. Nous allions nous engager dans un long corridor, quand Paget se retourne, et, d’un air triomphant:
—Eh bien! jeunes gens, vous ne remarquez rien?
Rien que les longues lévites grises et les bonnets de coton des malades qui, entendant des voix, se montrent aux portes.
—Farceurs! mais lisez donc!
En belles lettres rouges, sur le blanc du mur, se détache: Corridor Blanqui.
—Et c’est comme cela partout. Tenez... lisez l’arrêté de Treillard.
Une affiche blanche est collée en belle place:
Le directeur général de l’Assistance publique,
Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hospices ne rappellent à l’esprit que des souvenirs de fanatisme;
Considérant qu’il est nécessaire de perpétuer la mémoire de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la défense des idées généreuses, nobles inspirations du socialisme et de la fraternité,
Arrête:
Une commission est instituée pour substituer de nouveaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des établissements de l’Assistance publique.
Le directeur de l’Assistance publique, Treillard.
Paget n’a pas perdu de temps.
—Ah! les saints! Ce que je les ai badigeonnés! Ça n’a pas été long... Ils n’y reviendront plus.
Nous traversons ainsi—je crois bien que Paget, dans sa joie, nous fit faire le tour de la maison—de nombreux corridors, dont les inscriptions d’hier—corridor saint ou sainte quelque chose—avaient disparu pour faire place à des appellations plus conformes au décret du directeur de l’Assistance publique de la Commune.
Tout le calendrier révolutionnaire avait été mis à contribution. Paget, en vieux proudhonien, n’avait pas oublié son maître.
—Au moins, lui dis-je, tu as eu soin de ne pas mettre trop près l’un de l’autre Barbès et Blanqui...
Paget me lança un coup d’œil qu’il chercha à rendre sévère. Et subitement:
—Et ce n’est rien que cela. Vous allez voir mes sœurs.
le rêve de Paget
Paget nous a fait préparer, dans une embrasure de fenêtre du réfectoire, une petite table. Le vieux Spartiate, qui a toujours vécu durement, ne possède à l’hôpital qu’une chambrette, semblable à celle que je lui connais depuis deux ans dans un modeste hôtel meublé du quai Saint-Michel, l’hôtel de Suède. Pas de service spécial pour le citoyen directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui servent les malades. Sur la table, dans une assiette, un paquet de cigares d’un sou, les mêmes qui ornaient les soucoupes du ministère de l’Instruction publique, pendant son intérim après le 18 mars.
Paget nous dit ses rêves administratifs.
—Il faudra déménager cette vieille baraque où nous sommes, au plus tôt, et nous transporter en face. Du reste l’Hôtel-Dieu devrait être hors de Paris, au milieu des arbres et des fleurs.
—Ta baraque, mais on va peut-être te la démolir à coups de canon, bientôt.
Paget reste songeur.
—Ça va cependant toujours bien, là-bas! nous dit-il en montrant l’horizon.
—Oh! très bien! très bien! répondis-je, désolé de l’avoir inquiété.
Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa direction, sembla satisfait. Nous avions fini le déjeuner.
—Et maintenant, venez voir mes bonnes sœurs.
—Tes sœurs!
—Eh oui! si vous le voulez, mes citoyennes.
autels et lilas
Nous entrâmes dans la salle voisine. Des infirmières vêtues de noir, ceinturées de rouge, s’empressaient autour des lits occupés. A la tête des lits, des fleurs. Des fleurs encore sur une console adossée à la muraille.
—Eh bien! mais, et tes sœurs?
—Mes sœurs! mais les voilà, nous répondit Paget en nous présentant les religieuses vêtues de deuil. Ces excellentes filles, nos Augustines d’hier, n’ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont accepté de changer un peu leur costume. Les voici vêtues maintenant en sœurs de la Commune.
Le visage de Paget rayonne. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est que lui, révolutionnaire enragé, mais le meilleur et le plus doux des hommes, admire ces braves filles, d’un dévouement et d’une abnégation sans bornes.
Si Paget aime ses sœurs, les Augustines le lui rendent bien. Quand l’armée fut entrée, elles lui offrirent un refuge chez elles, dans leur maison. Et c’est ainsi que notre vieux Paget fut sauvé de l’exécution sommaire.
—Et puisqu’elles m’ont fait une concession sur le costume, reprend notre ami, je n’ai pas voulu être en reste avec elles. Approchez-vous. Dérangez ce bouquet de lilas à la tête du lit. Ma foi, vous voyez, derrière, c’est un Christ. Ceux qui ne veulent pas le voir ne voient que les lilas. Voilà tout.
Nous restions ébahis.
Ce Paget! Était-il malin!
Mais nous n’en avions pas fini de nos étonnements.
—Là-bas... ces grosses gerbes de fleurs... continue Paget... Venez.
Et il fait glisser lui-même, sur le marbre d’une console,—nous croyons que c’est une console—les vases pleins de fleurs des champs.
—Eh bien oui!... C’est l’autel!... Que diable! On n’est pas un ogre, pour être de la Commune!... N’est-ce pas, ma sœur? ajouta Paget en interrogeant du regard une des religieuses qui nous accompagnent.
La sœur rit avec nous, de bon cœur, de l’innocent subterfuge du directeur de la Commune.
—Et cependant, dit l’une d’elles, M. le directeur ne nous permet pas tout. Il nous a refusé ce matin...
—Oui, oui! dit Paget. Mais ça, non! Croyez-vous qu’elles réclament pour leur Sainte-Vierge?
—Allons, mon vieux, dis-je à mon tour, puisque tu as si bien commencé, tu peux continuer. J’appuie la réclamation de tes bonnes sœurs, qui soignent si bien nos blessés.
Le fonctionnaire se réveilla à ce moment:
—Et si Treillard venait ici?
—Mon vieux Paget, Treillard ferait comme nous. Il en rirait...
Il est temps de partir. Le Père Duchêne du lendemain nous réclame. Nous longeons, pour gagner la porte du parvis, les corridors illustrés des noms des révolutionnaires aimés de Paget.
—Et surtout, lui disons-nous en le quittant, ne va pas, pour faire plaisir à tes sœurs, rétablir les noms des saints. Tu en es bien capable, vieux traître...
pêcheur à la ligne
Mercredi matin de la Semaine de Mai. Sur le pont au Change. Je croise un camion chargé de tonneaux que tirent quatre vigoureux percherons. A califourchon sur un des chevaux de tête, H...
—Où vas-tu comme ça?
H... me montre du doigt, sans mot dire, la Préfecture de police, qui bientôt va flamber. Déjà, les flammes sortent de l’Hôtel de Ville.[213]
Je songe à Paget. Ce brave Paget... Que fait-il? Pense-t-il à se mettre à l’abri? Allons voir Paget.
J’oblique vers le parvis. J’entre à l’Hôtel-Dieu.
Personne ne sait où est Paget. Il n’est pas dans son cabinet. J’interroge une sœur, qui passe, affairée. Elle ne sait rien.
J’allais retourner sur mes pas, quand un infirmier se présente.
—Tenez, me dit la sœur, celui-ci sait certainement où est M. Paget.
—Où est monsieur le directeur?
—M. Paget? je viens de le voir descendre avec sa ligne...
Avec sa ligne? Quelle ligne? Je n’y comprenais rien. Il faut que l’infirmier, et avec lui la religieuse m’expliquent que chaque jour Paget s’en va, bourgeoisement, sa calotte d’une main, une canne à pêche de l’autre, jeter l’hameçon dans la Seine, sans sortir de l’hôpital.
—Conduisez-moi vers lui sans perdre une minute.
Nous traversons les corridors. Je vois, pour la dernière fois, les inscriptions révolutionnaires passer en grosses lettres rouges devant mes yeux. Adieu, corridor Blanqui! Adieu, corridor Barbès! corridor Proudhon, corridor Lamennais—bien entendu, je ne réponds pas des noms que je cite—je ne vous reverrai plus! Demain, dans huit jours, un pinceau vengeur aura détruit l’œuvre de mon ami Paget...
—Faites attention, nous descendons, me dit l’infirmier.
Je sens une fraîcheur tomber sur mes épaules. Nous nous engageons dans une demi-obscurité. Des marches glissantes, humides, des murs où brillent de longues larmes salpêtrées et verdies par les mousses.
—Mais il me descend dans une oubliette! pensai-je. Paget serait-il déjà prisonnier dans quelque cul de basse-fosse!
Tout à coup, encadré dans le plein cintre d’une arcade pleine de lumière,[214] je vois se détacher de dos la puissante carrure de Paget, accroupi, immobile, tenant la ligne dont m’avait parlé tout à l’heure l’infirmier. A ses genoux une boite en fer-blanc. Accrochée au mur, la calotte légendaire. Le fleuve coule aux pieds du directeur. A un mètre de lui, dans le trouble de l’eau épaissie de vieux cataplasmes jetés par les fenêtres et dont on voit surnager les toiles, le bouchon flotte.
—Ça mord, citoyen directeur? crie l’infirmier.
—Foutre non! répond Paget, probablement désappointé, et mal en veine.
Il est si attentif à sa pêche, qu’il ne se retourne point. Je dois lui frapper sur l’épaule:
—Tiens! Qu’est-ce que tu fais aujourd’hui par ici?
Paget est tout entier à sa passion favorite, qui ne va point sans une grande tranquillité d’âme.
—Mais, lui dis-je un peu impatienté, tu ne sens donc pas la fumée de l’Hôtel de Ville. Je viens de rencontrer l’ami H... sur le pont, conduisant une voiture chargée de tonneaux de pétrole.... Mon vieux, ça chauffe et je te conseille de remiser tes hameçons... Allons, partons, si tu ne veux pas être fusillé ici même dans une heure, et servir d’amorce à tes poissons.
—Fusillé, moi!
—Eh bien, pourquoi pas? dis-je en riant. Ah! pour un vieux de Décembre, tu n’es pas malin...
Paget renvide enfin sa ligne.
—Mets-la dans l’armoire du coin, dit-il à l’infirmier. Dans l’autre, mes hameçons se rouillent...
Je l’entraînai dans l’escalier sombre. Nous remontâmes en haut. Cinq minutes après, je traversais le pont au Change. A deux heures, le Panthéon était attaqué.
incendiaire
Lorsque, quelques mois plus tard, fuyant vers la frontière, je m’arrêtai à Champagnole, où était né Paget, je demandai de ses nouvelles à une auberge où j’avais fait une halte.
—M. Paget, me répondit une accorte jurassienne au corsage amplement garni, mais, monsieur, il a été arrêté par les gendarmes ces jours derniers. On l’a fait partir pour Lons-le-Saunier.
Je fis l’étonné. Qu’avait donc fait M. Paget?
—Ah! mais, monsieur, c’est pour les affaires de Paris qu’on l’a arrêté... C’était un bien brave homme... Vous le connaissiez?
La servante me regardait dans les yeux. Je répondis je ne sais plus quoi, que je l’avais vu avec un ami. Je payai ma dépense, et filai, ne soupçonnant point la brave fille, mais redoutant la curiosité d’un gendarme ou d’un commissaire.
L’arrestation de Paget avait été demandée à la Commission d’enquête par M. le marquis de Quinsonas.
Paget était accusé de complicité dans la tentative d’incendie de Notre-Dame.
—Le gouvernement de l’Hôtel-Dieu—dit M. de Quinsonas—avait été confié par la Commune à un nommé Paget-Lupicin. Il y avait là quatre internes en pharmacie. Ces jeunes gens lui ont demandé les pompes de l’Hôtel-Dieu pour aller au secours de l’Hôtel de Ville. Ces pompes leur ont été refusées. Je ne sais si ce Paget-Lupicin est arrêté. Le général en a-t-il connaissance?
—Je n’en sais rien, répond le général Appert—L’instruction se fait à Paris.[215]
Paget, arrêté, fut envoyé, le 6 septembre 1871, devant la 7e chambre correctionnelle pour usurpation de fonctions publiques. On essaya bien de lui attribuer une part de complicité dans la tentative d’incendie de Notre-Dame, mais il était trop visible qu’il n’y était pour rien. Paget incendiaire! Incendiaire de Notre-Dame! Lui qui voilait de lilas le Christ des religieuses Augustines! Il s’en tira avec un an de prison.
Sa prison finie, Paget, qui avait usurpé toutes sortes de fonctions, en dehors de la pacifique mission de directeur de l’Hôtel-Dieu, fut pris de terreurs. Il se réfugia à Saxon, dans le Valais, d’où il m’écrivait, le 27 septembre 1874:
... Me voici en Suisse, où je suis venu pour me remettre des attaques d’une apoplexie pulmonaire. J’y resterai jusqu’à la prochaine Révolution, bien que j’aie fait quinze mois de prison et que j’aie purgé la condamnation qui me frappait d’un an de détention.
Je n’ai été condamné que pour usurpation de fonctions à l’Hôtel-Dieu. Je crains qu’on ne revienne à la charge pour usurpation au ministère de l’Instruction publique et à celui des Travaux publics. Je ne suis plus assez fort pour passer des mois et des années en cellule.
Et le brave homme ajoutait un post-scriptum, en quelques lignes, qui disaient ses éternelles préoccupations de vieil étudiant quinquagénaire:
Je ne suis connu ici que sous le nom du Docteur. J’ai déjà habité le pays en 1865 et 1866, pendant un second exil. Ainsi, mets sur l’adresse: «Le docteur Paget». Tu ajouteras Lupicin, si bon te semble.
Le troisième exil de Paget ne devait pas, hélas, être de longue durée. Un journal du Valais, que j’ouvris un jour dans un café, à Zurich, annonçait la mort subite du «docteur Paget, le sympathique proscrit.»
A LA JUSTICE
16 mai 1871. Au ministère de la Justice. Cinq heures. La colonne est par terre. Je ne m’en irai pas sans dire bonjour à l’ami Besson. Depuis qu’il a été officiellement investi des hautes fonctions de concierge, Besson ne quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la loge d’entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour lui un trône. Je suis sûr qu’il ne le changerait pas pour le siège du délégué lui-même.
Besson est venu quelquefois avec moi à la brasserie Saint-Séverin. Je l’ai rencontré pour la première fois à la manufacture d’armes du quai d’Orsay. Mon bataillon, le 248e, tardant d’être armé, j’ai fini par regarder avec dédain, presque avec honte, mes brillants galons de lieutenant. J’ai rencontré un jour mon vieux professeur et ami Joseph Moutier, qui m’enseignait la physique à l’institution Barbet, rue des Feuillantines, vers 1863.[216]
—Allez donc au quai d’Orsay, me dit Moutier. On y fait des cartouches au lieu de tabac. Vous y verrez X... de ma part.
Voilà comment je fis des cartouches jusqu’au 22 janvier. Le lendemain, ma foi, je jugeai plus prudent de ne plus paraître. N’avais-je pas promis aux amis, en cas de succès de l’émeute, de livrer la manufacture, et, bien entendu, les cartouches avec elle?
Besson faisait, lui aussi, des cartouches. Ou, plutôt nous étions, l’un et l’autre, surveillants d’un atelier de cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorces au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une tablée s’envolait, pour revenir bien vite, comme de gentils papillons.
Je crois bien que ce furent mes conseils subversifs qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lancèrent dans le mouvement. Il était du 11e, un arrondissement dévoué d’avance à la Commune. Quand vint le 18 mars, Besson marcha sur l’Hôtel de Ville avec son bataillon.
Quelques jours après les élections, je ne fus qu’à demi étonné de le voir entrer dans notre échoppe du Père Duchêne, rue du Croissant.
—Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour Protot? Je veux entrer à la Justice.
—Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je déjeune au ministère ce matin.
A midi, nous étions au ministère. A l’heure de la table, Besson prit place près de moi. C’était une joie pour ce brave garçon de manger avec une fourchette marquée aux armes royales et d’asseoir son postérieur sur les mêmes sièges où s’étaient reposés peut-être des derrières de princesses.
—Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se carrant. Nous sommes chez nous.
Le lendemain, quand je revins place Vendôme, je trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction lui avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il causait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui gardaient la grande porte de la place Vendôme.
Je revoyais Besson chaque fois que j’allais chez Protot.
Un jour, c’était dans les premiers de mai, Besson me prit à part et m’emmena dans le jardin, ayant, disait-il, à me confier quelque chose de grave.
—J’ai besoin de ta protection. Il y a ici une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue Cambon s’en va. Ce n’est pas trop tôt. On peut me confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de suspect... Enfin, parles-en au délégué... Ma femme viendrait avec moi... Ce qu’elle serait contente d’être là! Et puis, c’est pour la vie... Une place sûre.
Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de rien! Il croyait fermement que cela allait durer toujours. Il ne connaissait pas, l’excellent garçon, le mot profond de la vieille Lætitia, qui au milieu des splendeurs de la cour impériale, regardait du coin de l’œil, avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas. «Pourvou que ça doure!» grommelait, avec son accent italien, la mère de César.
Besson, lui, n’avait aucune méfiance. Quand, du portail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pendant le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants officiers de l’état-major, installé dans l’hôtel en face, sa tranquillité d’âme était complète.
—Un gouvernement qui a le toupet de foutre en bas Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort.
Et Besson, plus confiant que la mère de César, croyait que cela ne finirait jamais.
Son rêve fut réalisé. Il fut nommé.
Si Besson ne connut que peu de jours la joie et l’orgueil d’être un fonctionnaire important, il savoura ces huit jours de pouvoir avec délices.
Il voulut absolument qu’un soir nous allions, Vermersch et moi, dîner chez lui, dans sa loge.
La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.
Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu’il ne quittait plus.
Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place, un grand remuement d’hommes armés. Des estafettes arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive? Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous les jours.
Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.
Une large lueur éclairait le ciel à l’horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-dessous de nous, la bataille que l’on devinait acharnée, là-bas—tout cela était bien fait pour nous serrer le cœur.
—Mon vieux,—me dit subitement Vermersch, avec cette pointe d’ironie gouailleuse qui était pour lui une pose constante—les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu’il dort maintenant à poings fermés avec sa femme.
—A moins qu’il ne soit à ronfler dans son fauteuil, répondis-je en riant.
Le mercredi 24 mai—le ministère de la Justice avait été occupé par les troupes le mardi—je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à mi-chemin du Château-d’Eau. Équipé. Son chassepot à la main.
—Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.
Son fauteuil! il ne le reverrait plus. Il avait même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les bonnes soirées, les dîners tranquilles, adieu les honneurs, et la satisfaction d’une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout.
—Et qu’est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je.
—Mais... j’ai rejoint mon ancien bataillon. Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l’instant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.
Et il montrait l’église Saint-Ambroise.
Nous nous quittâmes.
Je n’entendis jamais plus parler de Besson.
Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L’infortuné, brave autant que simple et dévoué, fut-il un de ceux que l’on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu’ils étaient morts «avec insolence»?[217] Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l’a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.
PROTOT ET ME ROUSSE
Me Rousse, qui fut bâtonnier de l’ordre et membre de l’Académie française, a laissé, d’une visite qu’il fit à la délégation de Justice en avril 1871, un récit, publié tout d’abord dans la Revue des Deux-Mondes,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d’innombrables reproductions. Voici ce récit. Nous n’en donnons ici que la partie purement descriptive:
Comme j’ouvrais la porte de l’antichambre du ministère de la Justice—raconte Me Rousse—deux hommes sortaient, portant, accroché en travers d’un bâton, un seau rempli de vin. L’un d’eux me salua comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu’il est à la chancellerie depuis sept ans, qu’il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d’attente est pleine de monde, j’ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d’un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c’est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d’individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d’uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j’aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J’étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devint très pâle, et m’invita très poliment à m’asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance...
Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.
Les individus mal peignés, très sales, étaient nos amis dont j’ai déjà dit les noms.[219] Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont le père était plus que millionnaire. Dessesquelle, fils d’un gros huissier de Neuilly, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre du docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. Da Costa, le frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à Sainte-Barbe. Et d’autres, que Me Rousse a également vus hirsutes et très sales.
—Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux que personne, sur la visite de Me Rousse. C’est vous qui me l’avez amené...
Ce fut moi, en effet, qui introduisis Me Rousse dans le cabinet de Protot.
Par une belle matinée d’avril, j’entrais à la délégation de la place Vendôme. Un groupe de fédérés, causant sous la voûte, m’arrêta. Parmi eux, Besson, dont je viens de raconter l’histoire. J’allais poursuivre mon chemin, me diriger vers le cabinet du délégué, quand un nouveau venu s’approche de notre groupe.
—Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je dois m’adresser pour être introduit près de monsieur le ministre de la Justice?
—Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué?
—Oui..., monsieur... le délégué.
Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. Lèvre rasée. Favoris. Haut-de-forme. Pardessus gris...
—Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.
Le visiteur me suit, sans mot dire.
A l’entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D’autres les vivres.
La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n’avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...
—Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?
—Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...
Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche, au fond... Je vais vers lui... J’attends deux minutes la fin d’une conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n’ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu’il a dû les envoyer à Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de Protot... Je lui remets la carte, qu’il me fait lire... Je n’ai pas eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du visiteur:
Maître Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats.
Protot s’est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d’artilleur. Avant d’être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie bis de l’artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d’Avron. Il n’a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.
Me Rousse a raison. Le «veston» n’est pas de la première fraîcheur. Il a le tort d’avoir fait la dure campagne.
Je m’étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu’à demi la conversation de Protot avec Me Rousse. Il s’agissait de l’affaire Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d’entretien calme, ayant marqué son impatience, j’entendis distinctement Protot disant à son visiteur, d’une voix ferme:
—Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.
Les deux interlocuteurs se saluèrent. Me Rousse quitta le cabinet du délégué...
VOLTAIRE ET ROUSSEAU
Mai.—Chez moi.
Ils sont venus deux me voir.
Deux gardes de mon 248e, que je connais depuis les premiers jours du siège, quand nous faisions l’exercice au Luxembourg.
L’un tient à la main un paquet. Quelque chose d’assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges dont les cornes sont nouées.
Il prend la parole, pendant qu’assis à ma table, je parcours les feuilles du matin que vient de m’apporter mon planton.
Mon planton!
Au rez-de-chaussée de ma maison est installé, dans une boutique—je la regarde et la salue comme une vieille amie d’autrefois, cette boutique, quand je passe devant le numéro 9 de la rue du Sommerard—un poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès qu’il a su que le Père Duchêne—un tiers du Père Duchêne—habitait là-haut, au cinquième, il est venu me trouver.
—Citoyen lieutenant, m’a-t-il dit, vous n’avez pas de planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et, dès le matin, je serai là, à votre porte.
J’ai accepté.
Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté avec eux.
Mes deux visiteurs me content qu’ils viennent de Neuilly, où ils se sont crânement battus. Ils ont eu la veine de ne pas écoper. Ils vont se reposer une huitaine. Et repartir.
—Eh bien! qu’est-ce qui vous amène?
Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes le passe d’une main à l’autre.
—Mon lieutenant...
—Parle. Voyons...
Silence.
Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur le planton, comme si sa présence les gênait.
J’envoie le planton m’acheter du tabac.
—Voilà, mon lieutenant, c’est pour ce que nous vous apportons...
Celui qui porte le paquet l’a posé devant moi. Il dénoue lentement les cornes du foulard, qui s’étale, et laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes, montés sur colonnettes de porphyre rouge et noir.
Voltaire et Jean-Jacques.
Voilà les deux petites statuettes debout.
Mes deux gardes ne disent plus rien.
Sachant que le Père Duchêne gagne pas mal de gros sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes?
—Citoyen, me dit l’un, nous avons pensé, l’ami et moi, que ça vous ferait plaisir... Nous, nous n’y connaissons rien. Quand nous avons vu les deux petits bonhommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous sommes dit: «Ça, ça sera pour le lieutenant.» Nous avons pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait l’affaire de nos citoyennes... Mais, des statues, qu’est-ce que vous voulez que nous foutions de ça?
—Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa aux avant-postes?
—Eh oui! Quand on se fait casser la gueule... tant pis pour les cochons qui ont de si belles maisons... Bien sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir qu’on nous troue la peau... Peut-être même bien qu’ils nous tirent dessus...
L’argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je tentai quelques timides observations... Le bien d’autrui...
Ah! ils s’en foutaient, du bien d’autrui... Ils en revenaient toujours là:
—Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours notre peau?
Je n’avais pas, moi-même, le courage d’insister... Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applaudissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames à ombrelles, et les braves lascars dont j’avais deux échantillons devant moi,—mon choix était fait.
Je ne pouvais cependant pas prendre les deux statuettes.
—Alors, lieutenant, vous n’en voulez pas? C’est pas gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie fête de vous faire plaisir.
Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux rouges avec, dedans, Voltaire et Jean-Jacques.
Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.
Avant de disparaître, l’un d’eux se ravisa:
—Et si nous les vendions! Nous ne pouvons pas les remporter aux avant-postes, quand nous allons y retourner... Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien gagnées...
Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l’un de mes deux lascars.
—Eh bien? Les deux petits bonhommes?
—Lavés!... Quelle noce, le soir. A nous quatre. La femme de l’ami, la mienne et nous deux. Nous avons rigolé toute la soirée... Ça ne fout rien, lieutenant, pourquoi que vous n’en avez pas voulu?
Je me reprochai, presque, à ce moment, de n’avoir pas accepté les deux petits bustes.
Et le remords me prit d’avoir pu, seulement pour un instant, faire de la peine à ces deux braves.
AU CLUB SÉVERIN
Mai.—Un soir. Dix heures. J’erre dans le Quartier, à la recherche de quelqu’un ou de quelque chose qui m’aide à passer la soirée. J’entre à la brasserie de la rue Saint-Séverin. Personne. Le désert.
Si. Quelqu’un. Couché sur une banquette, au fond, le Général.
Le Général, c’est un de notre bande. Jules Ducrocq. Il a hérité de ce surnom après Champigny. Ducrocq, Ducrot,[220] le vrai. Ça se ressemble.
Étudiant en médecine, Ducrocq est aide-chirurgien-major au fort de Vanves.
Il est là avec son ordonnance. Un grand diable qui a la taille d’un tambour-major. Ducrocq, lui, est minuscule. Quand ils marchent l’un près de l’autre, l’aide-chirurgien, petit, petit, dans son uniforme, sabre au côté et bottes à l’écuyère, l’ordonnance, avec des pantalons qui lui viennent à mi-jambe, causant haut, parfois un peu éméchés, ce géant et ce pygmée font la joie du boulevard Michel.
Très brave du reste, le Général. Bon camarade. Cœur d’or. Mais petit. Et, ma foi, le coude toujours en l’air.
—Eh bien, Général, tu n’es donc pas au fort?
—J’y retourne de ce pas...
Ducrocq s’était levé. Il se rassit quand on eut apporté les chopes.
—Et G...? Toujours là-bas?
—G...? Il se fera crever un jour comme un soldat de cible. Figure-toi que son plaisir est de s’asseoir sur le bastion, les jambes pendantes en dehors... Et pendant que la mitraille pleut, lui, il fume sa pipe... Il s’en fout...
L’ordonnance interrompt sans façon son chef.
—Allons, Général. Il faut filer. Tu sais bien que la voiture qui nous conduit là-bas nous attend depuis déjà une heure.
A regret, le Général se décide. Il boucle son ceinturon, coiffe son képi. Je les regarde partir, l’un derrière l’autre, le géant et le nabot.
Me voilà seul. Mais la porte du café s’ouvre. Le visiteur jette, comme je l’ai fait tout à l’heure, un regard désappointé sur la salle vide. Il m’a aperçu. C’est Gill.
Gill s’assied. Muet.
—Mais, qu’as-tu donc ce soir? lui dis-je. Tu as l’air tout retourné.
—J’ai, mon vieux, que je m’em...
—?
—Oui. C’est la fin. Nous sommes foutus. Et qu’est-ce qui va nous arriver? La déportation? L’exil, tout au moins?... Ah! c’est gai! Sale Commune, va... Quelqu’un qui revient de Versailles est venu me voir tout à l’heure, chez Laveur. Il m’a dit que, dans huit jours—tu entends, huit jours—l’armée sera entrée... Ah! oui, c’est du propre...
—Mais non. Mais non... Au contraire... Moi aussi j’ai des nouvelles. Je suis allé ce matin à la Justice voir Protot. Ça va bien... Je t’assure...
A la vérité, j’étais aussi inquiet que Gill. Mais pourquoi ne pas le rassurer?
—Vrai?
—Sûr.
Gill a repris sa face des bons jours. Prompt à passer du désespoir à la confiance.
—Si nous allions au Club? me dit-il brusquement.
—Au Club?
—Oui. Au Club Séverin. Il vient d’ouvrir. Ça doit être drôle.
—Allons-y.
Nous sortons. Nous longeons à petits pas le trottoir de la rue Saint-Séverin, qui s’étrangle après la rue de la Harpe. Derrière les vitres à demi éclairées des chands de vin, par-ci, par-là, des groupes de gardes fédérés, assis autour des tables. Nous voici devant le porche de la vieille église toute noire. Deux ou trois femmes montent les degrés, poussent le tambour, et disparaissent.
—Par Dieu! exclame Gill. On dirait qu’elles vont au salut.
Et, de fait, pas un cri. Rien qui fasse pressentir le club, violent, tapageur. Rien.
Nous entrons.
L’église est noire. Au milieu de la nef centrale, une tache de lumière. La chaire et le banc d’œuvre. Des lampes à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés, le chœur, l’abside, tout cela dans l’obscurité. Enfonçons-nous dans le noir. Comme cela, nous serons plus à l’aise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons pas le risque d’être abordés, d’être—qui sait?—réclamés comme assesseurs.
Deux chaises. Nous voici installés derrière un pilier.
Un orateur est à la tribune—la chaire à prêcher.
—Oui, citoyens, c’est le feu grégeois qu’il nous faut... Je demande qu’on organise un bataillon de feu grégeois... En quelques arrosées, les Versaillais sont flambés...
L’homme disparaît. Nous avons, entre deux discours, le temps de regarder.
Fiché au côté gauche de la chaire, un drapeau rouge. En face, au banc d’œuvre, sévères comme les marguillers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau. Président et quatre assesseurs. Sur le banc, un clairon... Qu’est-ce que peut bien faire là ce clairon?
Le président s’est levé.
—Citoyens, la parole est à la citoyenne... (le nom ne m’est pas resté).
La citoyenne est déjà là, les coudes appuyés sur le rebord de la chaire.
—Citoyens...
Mais notre attention est autre part.
—Dommage, me dit Gill, je n’ai pas de crayon. Je croquerais cela...
Dans la nef, une centaine d’auditeurs. Pas plus. Une douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelques-uns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier, deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle ils viennent de poser un litre, une miche de pain et du saucisson. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence. Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est toujours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été baptisés et mariés.
La citoyenne déclame toujours. L’assistance a l’air plutôt froide.
—C’est ça, un club! me dit Gill. Ce n’est pas gai... Et dire que, plus tard, les historiens en feront des tableaux flamboyants... Ah! l’Histoire...
Et Gill, repris par son spleen de tout à l’heure:
—Allons-nous-en. C’est moins rigolo que la messe de minuit.
C’était vrai. L’intérêt était plus loin. Le canon des forts tonnait. Et ma pensée, détachée du discours de la citoyenne, de la chaire à prêcher et du banc d’œuvre, s’en allait aux avant-postes. Est-ce que, à ce moment même, les Versaillais, comme l’annonçait Gill tout à l’heure, ne tentaient pas le dernier effort?...
Nous nous dirigions vers la porte de sortie de l’église, quand, brusquement, une sonnerie éclate dans le silence.
Le clairon du banc d’œuvre!
Eh oui! Le président, debout, au milieu de ses assesseurs, tient à la main le cuivre qu’il vient d’ôter de ses lèvres. Le clairon remplace la sonnette pour annoncer la clôture.
A la tribune—d’où est descendue la citoyenne—un officier fédéré agite le drapeau rouge.
—Citoyens, la Marseillaise!
Et les cent bouches s’ouvrent. Sous les voûtes de la vieille église, le chant gronde...
—Eh bien! dis-je à Gill, nous n’avons pas perdu notre soirée.
La Marseillaise s’éteint. Les assistants s’en vont. Il ne reste bientôt plus, dans la nef, que deux ou trois femmes, qui éteignent, une à une, les lampes à pétrole. On a oublié le drapeau rouge. Une d’elles le prend, le roule, et le met sous son bras pour l’emporter.
Nous les vîmes filer, glissant sur les dalles.
Quelques groupes s’étaient arrêtés au bas des degrés du porche, causant tranquillement, comme de bons bourgeois du quartier.
Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin...
Quand le jour aura paru, le sacristain balayera la nef, poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de saucisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme en des temps moins sombres, sa messe coutumière...
CAFÉ D’ORSAY
Mai.—Nous avons bouquiné tout le matin sur les quais, Vermersch et moi.
Nous entrons au café d’Orsay[221] pour y déjeuner.
Survient un groupe d’amis. Eudes. Régère. Deux ou trois autres, en grand costume militaire. Ils doivent venir de la Légion d’honneur, toute proche, où Eudes a son quartier-général.
Régère, en uniforme de colonel fédéré. Képi au quintuple galon d’argent, bottes vernies à l’écuyère. Ceinture rouge autour du ventre. Épinglée au côté gauche, la petite rosette à franges d’or des membres de la Commune.
Ses amis sont depuis longtemps assis qu’il cause toujours, gesticulant. Sa face rougeaude s’illumine. Ses moustaches rousses, ses cheveux roux, ses favoris roux, grisonnants, étincellent.
Brusquement, il se laisse tomber sur une chaise, les jambes embarrassées dans son sabre.
Il se relève, détache le sabre, le saisit, et, d’une voix impérieuse, au garçon qui est à l’autre bout de la salle:
—Garçon, accrochez mon épée à la patère.
Régère tend l’épée, puis le képi galonné.
Vermersch me pousse du coude. Et, entre ses dents:
—Il est magnifique.
Vermersch, retenu aux avant-postes pendant les mois du siège—il était aide-chirurgien aux ambulances de monseigneur Bauer—ne faisait que de rares apparitions à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Il ne connaît pas son Régère.
Et je lui conte, toujours mezzo voce—nous sommes à la table voisine—qu’après le 31 octobre, Régère, qui était poursuivi, et qui prenait son rôle très au sérieux, en était arrivé à changer presque chaque jour de costume.
Un soir, nous vîmes s’avancer vers la table où nous étions quelques-uns, Vallès, Roullier, Paget-Lupicin, Pilotell, d’autres, un citoyen que nous ne reconnûmes pas tout d’abord, sanglé qu’il était dans un impeccable uniforme de tambour de la garde nationale, passepoils blanc et rouge aux manches et au képi, ceinturon blanchi à la craie. Un vrai tambour, quoi! Il ne lui manquait que les baguettes—et la caisse.
Le tambour tend la main à Édouard Roullier, stupéfait.
—Citoyen tambour, articule Roullier...
Le tambour a mis, d’un air mystérieux, son doigt sur ses lèvres.
Mais Roullier est déjà saisi d’un fou rire.
—Farceur, va!
Le tambour, c’était Régère.
—Attendons qu’ils partent, me glisse Vermersch à l’oreille. Je veux voir de quelle façon guerrière il va recevoir «son épée» des mains de l’officieux.
Ils ont fini. Le garçon distribue les képis et les sabres.
Régère, sanglé, attend.
Nous ne perdons aucun de ses gestes.
Je dois à la vérité de dire que le tambour du 31 octobre, élevé par les électeurs du cinquième arrondissement à la dignité de membre de la Commune, raccrocha le sabre au ceinturon de la façon la plus martiale, tout comme s’il n’avait jamais fait autre chose de sa vie.
CONCERT AUX TUILERIES
Mai.—Dix heures du soir. Jardin réservé des Tuileries, qu’on appelait toujours le Jardin du Petit Prince. Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule énorme. Les massifs illuminés par des lanternes rouges accrochées aux arbustes. Des lampions rouges en bordure des corbeilles et des pelouses. Des draperies rouges à l’estrade des musiciens qui jouent des airs patriotiques, mélangés à des ouvertures d’opéras populaires.
La musique se tait.
Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais, nous arrivent des bouffées de bruits et de chants.
Il y a concert dans la salle des Maréchaux.
—Allons voir ça, me dit Vermersch.
Nous franchissons le portique du pavillon central, le pavillon de l’Horloge. A gauche, deux fédérés, le coude appuyé sur le fusil, gardent l’entrée d’une vaste salle où tout le monde entre sans la moindre difficulté. Nous entrons. Sur toute la longueur, une table longue, longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des canettes pleines de bière blonde, des montagnes de brioches, des biscuits en paquets. Personne n’a, pour le moment, le droit de s’approcher de la table. Le buffet pour l’entr’acte.
Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, la patte appuyée sur une boule. Et, adossées aux lions, deux gentilles cantinières, chapeau à plumes et corsage à boutons étincelants, qui offrent, à ceux qui passent près d’elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet phrygien émaillé de rouge.
Nous piquons l’insigne à la boutonnière. Les deux cantinières tendent une bourse.
—Pour nos blessés, citoyens!
Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux. Une buée de chaleur brûlante. Les lustres énormes, suspendus à la coupole, resplendissent. A l’entrée, une impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons d’être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes, emprisonnées dans un flot de citoyens, halètent et s’épongent.
Quelle foule! La formidable haleine qui s’échappe de toutes ces bouches, la poussière que soulèvent ces milliers de semelles en perpétuelle agitation sur le parquet, obscurcissent l’atmosphère de la salle. Les dorures des corniches, les velours des portes et des logettes supérieures, tout, jusqu’aux silhouettes empanachées des Maréchaux, n’apparaissent qu’à travers une grisaille opaque. La mer des têtes s’agite, s’élève, évolue de tous côtés. Près de moi, un officier, au quadruple galon d’argent, botté, sabre au flanc, cause galamment, debout, le képi à la main, avec une grosse dame d’allure bourgeoise, qui s’évente avec son mouchoir.
Bourdonnement d’impatience. Là-haut, dans la galerie qui court autour de la coupole, un homme, l’écharpe rouge en sautoir, se penche vers l’assistance. Il remue les bras. Il parle. On n’entend rien.
Le rideau se lève. Silence.
Sur la scène, une forte femme. Peplum blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille.
Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.
La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C’est la Bordas.[222]
Elle dit, elle mugit le chant qui l’a déjà rendue célèbre. Au refrain, c’est le délire. Toute la salle a repris en chœur:
C’est la canaille, Eh bien! J’en suis!
Je pousse Vermersch du coude.
—Tu ne dis rien...
—Moi? Je regarde les Maréchaux...
Ah oui! Qu’est-ce qu’ils doivent se dire, les Maréchaux!
La Bordas fait un signe.
De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend à l’artiste, qui le saisit, le développe lentement, l’étale tout grand, et s’en enveloppe...
Elle continue de chanter.
Et c’est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement. Je n’oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc peplum, comme une large tache de sang, le rouge du drapeau frangé d’or. La chevelure étalée sur les épaules nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase. N’ai-je point devant moi la forte femme des Iambes de Barbier—celle qui veut qu’on l’embrasse, avec des bras rouges de sang?
La Bordas, pendant qu’elle dit la Canaille, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l’armée des révoltés, l’armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par delà les remparts...
Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie... La scène est de nouveau déserte. La première partie du concert est achevée. C’est l’entr’acte.