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Mes cahiers rouges au temps de la Commune

CEUX DE L’EXIL

Reading edition

MON AMI LE COLONEL

Genève

Juillet 1871.—Le matin. Je suis à Genève de la veille. Quelle bonne nuit—la première tranquille depuis les horreurs de la défaite—dans le petit hôtel, voisin de la gare, où je suis descendu! Plus de perquisitions. Plus d’arrestations. Plus de frayeurs qui tiennent l’œil ouvert et l’oreille aux aguets. Je suis libre. Libre. Je descends d’un pas léger la rue du Mont-Blanc. Le colosse de glace scintille là-bas, loin, loin—en France. Il ne me prend nulle envie d’aller l’admirer de près. J’ai trop peur encore des gendarmes.

Quelqu’un me tombe sur les épaules, m’étrangle de ses deux bras, m’embrasse à pleines joues.

—On m’a dit hier soir que tu étais ici...

C’est Brunereau.[253]

Brunereau, le commandant du 228e bataillon. Le «terrible fourreur de la rue des Martyrs», comme l’appellent les journaux versaillais. Brunereau s’est battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quinzaine déjà.

Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de l’Empire, au mouvement politique. Il est grand ami de Félix Pyat, et de Gambon.[254] Beau-père de Gromier, secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21 janvier 1870, à Saint-Mandé, le toast fameux «à la petite balle». Il me raconte qu’on l’accuse, dans son quartier, d’où il reçoit des nouvelles, de tous les méfaits. Sa boutique de marchand de fourrures de la rue des Martyrs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette, on veut absolument qu’il ait tenté de mettre le feu à l’église. C’est lui qui a fondé le club qui s’est tenu le soir dans le sanctuaire! C’est lui qui a tout fait! Et c’est pour cela qu’il est le terrible fourreur.

Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire.

Je le regarde pendant qu’il parle. La défaite n’a pas entamé son corps trapu et solide. Sur ses larges épaules, une tête puissante, un visage volontaire, au front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la moustache grisonnantes.

Brunereau me nomme ceux qui sont là.

—Arnould est ici. Martelet.[255] Claris. Alavoine. Legrandais.[256] Cœurderoy. Chardon...

—Chardon est arrivé?

Et tout de suite, je revois, devant moi, l’ami Chardon, dans son brillant uniforme de colonel commandant l’ex-préfecture de police. Chardon a très grand air sous l’uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la moustache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille—il a été soldat—la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l’écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands d’or battant sur la garde du sabre, les bottes à l’écuyère étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d’or sur l’oreille, il passe sur le boulevard Saint-Michel, suivi, à distance, de son ordonnance. Parfois, s’il aperçoit quelqu’un de nous à la terrasse d’un café, au Cluny, au Soufflet, au d’Harcourt, il arrête sa monture, descend, jette les rênes à l’ordonnance, qui, respectueusement, attend le citoyen colonel.

Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d’Issy, j’ai rencontré Chardon, avec deux officiers de son état-major, filant au grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.

—Où vas-tu? lui ai-je crié.

—A Issy. Ça chauffe, me jette à la volée un des cavaliers.

Nous étions alors aux premiers jours de Mai.

Je n’ai plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant à ceux dont on n’avait plus de nouvelles, j’ai pensé au brillant colonel... Vivant?... Mort?

Il vit.

—Alors, il est ici?

—Oui. Il n’y a guère plus d’une huitaine qu’il nous est tombé un soir au café du Nord, sans crier gare, encore tout frotté de poussière de charbon...

Et, comme j’interrogeais du regard:

—Ah! c’est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière, Chardon s’est entendu avec d’anciens camarades des ateliers du chemin de fer d’Orléans, où il a été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l’ont enfermé—oui, enfermé—dans le charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif s’est enterré jusqu’à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite des passeports. Mon Chardon est bien tranquille. Le train remis en marche, les amis l’ont délivré... Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève, qu’il n’a même pas pris la peine de se foutre un coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.

—Mince! m’exclamai-je en riant.

—Nous allons le voir?

—Tout de suite.

—A deux pas. C’est là. Rue du Cendrier.

Nous nous sommes arrêtés en face d’un atelier de chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L’un d’eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.

Brunereau frappe à la vitre.

L’homme au bourgeron se retourne.

Chardon. C’est lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd’hui retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l’atelier est plein, reluisants ou vert-de-grisés.

Dès qu’il m’a vu, Chardon s’est précipité.

—C’est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis content.

L’heure de fermeture de l’atelier est proche, Chardon serre la main de son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.

—Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue Guillaume-Tell. Dame! Ce n’est pas tout à fait le chouette appartement de la Préfecture... Un cabinet de douze francs par mois... Dans une demi-heure, au Nord.

La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l’œil bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait. Un officier de cavalerie en civil. L’uniforme, hélas, est loin...

Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd’hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenêtres donnent sur le Rhône.

Toute la soirée, on s’en doute, nous parlons des jours disparus, des amis dont on n’a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns s’acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne reverrons jamais plus.

—Il se fait tard—il est dix heures—nous dit brusquement l’ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à l’atelier à six heures.

Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta pas son établi de la rue du Cendrier. Il n’y avait guère de jour, où, passant par là, je n’aille faire avec lui deux doigts de causette.

Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du magasin de chaudronnerie, la haute stature de Chardon, sa chemise largement ouverte découvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées de vert—le vert-de-gris du cuivre, sur lequel il battait sans relâche.

A quoi songeait, pendant ces longues heures, l’ancien membre de la Commune?

Je le lui demandai un jour.

—Ça ne t’a rien fait de te remettre, tout de suite, comme ça, au travail?

—Moi? Ça ne pouvait tout de même pas durer toujours, d’être colonel... Je n’y pense plus du tout.

Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il revenait à nous, et c’étaient d’interminables causeries sur ces journées dont le souvenir ne pouvait s’arracher de notre mémoire.

Ouvrier d’élite, Chardon ne tarda pas à se faire remarquer. Une puissante société de construction genevoise l’envoya en Égypte, puis à la Havane et à Haïti, installer des machines à glace du système Raoul Pictet. Il resta à Port-au-Prince, où il ouvrit un restaurant et fit une petite fortune.

Un soir de 1900, on vint me prévenir au Radical que quelqu’un me demandait.

C’était Chardon, que m’amenait Alavoine.

Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont la panse s’est développée. Tout son être respire l’aisance. A sa boutonnière, un ruban tricolore.

—Qu’est-ce que c’est que ça? Te voilà décoré, maintenant! Si la Commune revenait, ça ferait bien sur ton uniforme...

—Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes dehors, ça, je l’ai gagné aussi sur un champ de bataille. Au cours d’une épidémie là-bas. Il paraît que je me suis distingué. On m’avait parlé du ruban rouge. J’ai mieux aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est modeste, mais qui récompense, comme l’autre, les actions d’éclat.

—Tricolore! T’as pas honte...

Chardon s’était retiré dans son pays natal, à Vierzon. Il y mourut, estimé et aimé de tous. Il avait une sœur religieuse. On m’a dit—mais je ne saurais l’affirmer—que, n’ayant laissé aucune instruction à ses proches, l’ancien membre de la Commune, l’ancien colonel commandant la Préfecture de police, l’ami de Raoul Rigault, de Ferré et de Duval, fut enterré à l’église.

LE PÈRE GAILLARD

Genève

Fin juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Massenet, Cœurderoy, Fesneau, Noro, moi. Massenet a été quelque chose comme colonel d’armement. Cœurderoy, chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau, président de la Ligue du Midi. Noro, colonel de la quatrième légion. Nous parlons de nos évasions. Comment sont partis les uns et les autres. Massenet conte qu’il a emprunté l’uniforme d’un sien parent, officier de gendarmerie. Survient Edmond Bazire, l’ancien rédacteur de la Marseillaise de Rochefort.

Bazire ne s’est pas trop compromis pendant la Commune. Il n’a guère fait autre chose que d’envoyer des correspondances à la Liberté de Bruxelles. Mais il a fort mauvaise réputation. Dans les environs de juin 1870, un jour que l’empereur sortait, en voiture, par le guichet du quai, Bazire s’est hissé sur les épaules de ses voisins, et il a crié de sa voix zézayante: «Vive la République!»[257] Il a fréquenté, à Paris, le salon de Nina,[258] où visitaient des gens suspects, comme Raoul Rigault. Il n’en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à l’Orangerie.

—Tu t’assieds?

Bazire prend place. Massenet finissait son récit.

—Moi, commença Bazire, c’est bien plus drôle. Je suis venu ici dans un corbillard...

Nous partons d’un éclat de rire. D’autant plus sincère que ce brave Bazire, avec sa chevelure noire, épaisse et frisée, sa face aux traits tirés, ses gros yeux qui roulent, et son bras infirme qui remue toujours, a bien l’air le plus lugubre du monde.

—Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, railleur.

—Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On vient me dire qu’un ami conduisait hors frontière le corps de sa femme, récemment décédée. Il m’offre de l’accompagner. Je serai le beau-frère... Nous prenons place tous les deux dans le wagon funéraire. Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus possible une figure d’enterrement... Le commissaire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de deux hommes veillant un cadavre, il s’arrête, se découvre, salue... Le train repart... Même scène à la frontière... Je n’avais plus qu’à essuyer mes pleurs. C’était fini... Le tour—un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m’en sauvait pas moins—était joué.

Bazire a fini.

—Et toi? dis-je à Cœurderoy.

Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait retourner vers mon voisin. Massenet.

—Quoi?

—Dirait-on pas le père Gaillard... Là. En face de nous, avec Claris?

Le père Gaillard—Gaillard père, disait-on, à la fin de l’Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils, dessinateur et poète révolutionnaire,—a été nommé par Rossel directeur général des barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il n’en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, de Billioray, d’autres que nous savons parfaitement vivants. C’est encore un ressuscité.

Les deux promeneurs se sont approchés de notre table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à l’intérieur—l’intérieur de la Commune—est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir, le visage complètement rasé, l’accompagne.

—C’est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que c’est le père Gaillard... Voyez son nez... Il n’y a qu’un nez comme ça sur la terre...

Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde. Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à première vue! Jamais appendice nasal d’honnête homme—car le père Gaillard est un brave homme s’il en fut, travailleur et probe,—n’a été plus bizarrement retourné, contourné, aplati. Notre ami Léon Massol,[259] qui, en qualité d’ingénieur de la ligne en construction Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde hyperbolique!

Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, ô mon vieux Gaillard, ces innocentes plaisanteries...

Claris a rencontré le père Gaillard—car c’est bien lui—rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier—Gaillard, qui a été de 48 et de 51, a dépassé la cinquantaine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très vieux—cherchait, depuis le matin où pouvaient bien nicher les amis réfugiés à Genève.

Gaillard prend place. Présentation et serrements de mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été en relations de service avec lui pendant la Commune. Bazire l’a rencontré sous l’Empire, à la Marseillaise. Moi, je l’ai vu dans les réunions publiques. Une entre autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. La scène se représente à ma mémoire.

Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. J’étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs.

Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se précipite sur l’estrade.

—Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont reformés. Ils poursuivent les patriotes. Nous sommes trahis.

Et l’orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous son veston. Il la brandit.

—Aux armes! Secourons nos frères!

La foule s’affole. Un pauvre diable, qui cherche à fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu’il prend pour une porte ouverte. La glace se brise. L’homme hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et tombe. Brouhaha...

—Si nous fichions le camp? me glisse Vallès.

Nous filons par la porte des artistes.

Nous tombons dans une cour plantée d’arbres.

Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.

L’homme à la hache, c’était le père Gaillard.

Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je le considère. Avec sa lévite noire, son visage glabre et mat, il a l’air d’un bedeau. Où est le brillant colonel des barricades, que j’ai admiré un jour, debout sur le glacis de la formidable machine qu’il avait édifiée à l’entrée de la rue de Rivoli?

Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glands d’or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d’or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection parisienne.

Quelques semaines après sa première visite au café du Nord, je rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître la barbe, qu’il portait d’habitude entière. Tête nue, comme toujours, la crinière au vent, il déambulait d’un pas alerte. Une serge à la main.

—Où vas-tu?

—Eh, parbleu! Je vais chercher de l’ouvrage.

Le père Gaillard s’était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment, dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.

Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard quitta sa cordonnerie pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement auquel il avait donné le nom de Café de la Commune.

Au coin d’une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient vite désillusionnés. La seule curiosité du Café de la Commune résidait dans l’apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses photographies représentant, bien entendu, les barricades élevées par le père Gaillard. Au milieu d’elles, un portrait en pied, à la plume, du vieux barricadier, par son fils. C’était tout.

Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que longtemps, longtemps après.

Un jour, il y a de cela une douzaine d’années, j’étais allé à l’Hôtel de Ville voir mon ami Callet, ancien communard comme moi, alors régisseur des propriétés communales. Nous vînmes à causer du père Gaillard.

—Tu veux le voir? me demanda Callet.

—Pourquoi pas?

—Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra t’ouvrir.

Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait sollicité une place de concierge de l’un des immeubles appartenant à la Ville. Callet l’avait nommé à la place des Petits-Pères.

J’allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je m’accoudais, pour causer, aux jours de la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière laquelle il tapait sur la semelle sans répit.

Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blanc toujours découvert, balançant de la main gauche un paquet noir, probablement des bottines qu’il allait livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui frappai sur l’épaule.

—Eh bien! Comment va?

—Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère d’armes, je vieillis—il était plus qu’octogénaire. Je ne vois plus clair...

Je le regardai. Ses prunelles étaient comme décolorées et vides. Nous fîmes ensemble une cinquantaine de pas.

—Allons, à un de ces jours...

Quelques semaines après, ouvrant le Temps, je trouvai la nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s’était éteint à l’âge respectable de quatre-vingt-quatre ans, laissant, m’a-t-on raconté, un fils jeune encore, qu’il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l’honneur de son maître, l’Ami du Peuple.

Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolutionnaire, maratiste fervent jusqu’à sa dernière heure, s’appelait Napoléon.

DIMANCHE A LA FRONTIÈRE

Genève

Premiers jours de septembre 1871.—Nous nous sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont du Mont-Blanc. Nous irons jusqu’à la frontière. Au Grand-Saconnex. Ce n’est pas loin. Une petite heure de marche. Nous arroserons de quelques picholettes de vin blanc une miche de pain et une tranche de gruyère. La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.

La frontière! Qui n’a pas vécu en exil—les premiers jours surtout—ne peut comprendre ce que ce mot, frontière, renferme d’angoisses et de désirs.

La frontière, c’est la chaîne qui, comme au ghetto, ferme aux exilés le chemin de la Patrie. Si nous franchissons cette barrière, c’est pour chacun de nous le bagne ou la déportation, peut-être le poteau de Satory.

Et, pourtant, nous l’aimons, cette chaîne!

Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu’à elle. Nous nous sommes arrêtés, le cœur serré. De l’autre côté de ce chemin, que nous franchirions d’un saut de nos jambes de jeunesse, la terre est la même que celle que nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les prairies, les mêmes fleurettes d’or et de pourpre. Et, cependant, ces feuilles et ces fleurs, il nous semble que, là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus délicat...

Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où s’était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu’à la frontière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet blanc et aux joues en pomme d’api, qui s’apprêtait à franchir la planche de bois du ruisseau qui baigne les deux rives de Suisse et de Savoie:

—Va nous cueillir un bouquet, là, de l’autre côté...

La petite nous regardait, comme elle eût regardé des gens qui n’avaient pas leur raison.

Des fleurs! Un bouquet! Mais est-ce que nous n’en avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée de nos mains!

L’un de nous la rappela, lui donna une pièce blanche. Un quart d’heure après, elle revenait vers nous avec une brassée de boutons d’or, de coquelicots et de bleuets, qu’elle déposait en riant sur la table autour de laquelle nous étions assis.

C’étaient des fleurs de là-bas, de l’autre côté du ghetto. Des fleurs que nous n’osions pas aller respirer et cueillir.

Nous sommes dix sur le pont du Mont-Blanc.

—Tiens, Malon n’est pas là. Il nous a pourtant bien promis de venir...

—Il est chez Gaffiot, dit quelqu’un.

Gaffiot est un proscrit du Creusot, comme Dumay.[260] Il est vannier. Tout le jour, dans sa grande chambre de la rue du Rhône, il fait des paniers et des paniers. Je suis monté chez lui l’autre matin. Il construisait, avec ses fines baguettes, une cage à poulets. Malon, assis près de lui, s’essayait à une corbeille. Malon a juré de devenir un vannier émérite, comme son maître Gaffiot, qui, lui, sourit dans sa belle barbe brune, quand il voit son élève embarrassé dans ses osiers.

Un de nous court chez Gaffiot. Malon n’y est pas.

—Allons, en route!

Nous sommes tous là.

Arthur Arnould, l’ancien membre de la Commune du quatrième arrondissement, rédacteur, avant le siège, à la Marseillaise de Rochefort. Dans son veston de velours boutonné, haut et droit, si ce n’étaient ses cheveux longs rejetés en arrière, on dirait quelque officier de cavalerie en villégiature. Chardon, notre ami le colonel, qui a accompagné Duval—général d’un jour, qu’une mort glorieuse a sacré à nos yeux,—au plateau de Châtillon. Babick,[261] élu à la Commune par le dixième arrondissement, disciple de la religion fusionnienne, qui date ses lettres de Genève-Jérusalem, an 26 de l’ère nouvelle. Razoua,[262] ex-commandant de l’École militaire, député démissionnaire de l’Assemblée versaillaise. Brunereau. Petite et Perrier, capitaines fédérés. Claris. Le père, ou plutôt le frère Macé, qui, avec son ami Thirifocq, a organisé les manifestations maçonniques aux remparts et aux avant-postes de Neuilly.

Nous marchons par petits groupes. Je suis avec Razoua et Petite.

Petite. Un grand et bon diable de Parisien, horloger d’élite. Plusieurs d’entre nous possèdent encore la montre qu’il exécutait à notre intention, tantôt avec le boîtier orné de la République de Courbet, tantôt avec quelque date républicaine inscrite à l’intérieur. Je connais Petite depuis le siège. Haut sur jambes, hardiment découplé, la moustache tombante à la gauloise, la mâchoire solide en avant comme s’il voulait mordre, il marche, le chapeau campé en arrière, toujours prêt à rugir. Petite est la terreur des bons bourgeois du café du Nord. Un soir, ayant eu maille à partir avec quelqu’un, bien entendu à propos de la Commune, il empoigna de ses deux pattes qui étaient deux formidables étaux, le marbre blanc d’une table, qu’il brandissait, exaspéré et menaçant. En un clin d’œil, la salle s’était vidée. Et mon Petite, éclatant de rire, reposait tranquillement le marbre sur ses pieds de fonte.

—Tas de jean-foutres! criait-il hors de lui, de sa voix traînante de parigot. Tas de clampins! Ah! ils n’y reviendront plus à se foutre, devant moi, de la Commune!

L’après-midi est brûlante.

Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque vision d’Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs qui bordent la route. Il y a huit jours, il était encore enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le gouvernement français ayant réclamé son extradition. Petite souffle et s’éponge le front, tout en me contant, pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur la place de l’Hôtel-de-Ville.

—Ah! mon vieux, fallait voir ça... J’avais mes poches pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de pigeon... J’étais tout près de la grille, tout au bas des fenêtres d’où partait la fusillade... Je voyais sortir les canons des fusils... Les lâches! pour tirer, ils se cachaient derrière les murs... Ce que je te leur en envoyais, des pruneaux... Je les entendais éclater, d’un coup sec... Paf... Paf... Je n’ai foutu le camp que quand j’ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas[263] avec la troupe.

Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi, ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté. Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions rappliqué tous après l’échauffourée, Petite était là, dans son costume de capitaine du 130e, secouant, de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la demi-douzaine de bombes qu’il n’avait pas employées, comme il eût secoué des pralines dans un sac.

—Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous!

Razoua s’était mis à marcher à l’écart, battant les buissons, rêvant toujours. Petite s’adressait maintenant à moi tout seul:

—Tu te rappelles qu’au 22 janvier il y avait des tas de sable, plein la place de l’Hôtel-de-Ville. Quand les coups de fusils des mobiles bretons partirent, fallait voir comme tout le monde se foutait à plat ventre derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se comprend... Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes bombes à la volée... Je ne sais pourquoi, je fais quelques pas en arrière... Je me fous dans un bonhomme, aplati comme une punaise... Un commandant, mon vieux. Oui, un commandant... Avec une vareuse à longs poils et ses quatre galons d’argent cousus dessus... Je l’empoigne par la peau du... dos. Je lui fais faire demi-tour. Je le mets debout...

—Eh bien?

—Eh bien! Ah! non! Je ne sais pas si je dois te le dire...

—Allons, vas-y.

Razoua s’était rapproché.

—Eh bien! C’était...

(Ici, le nom d’un de nos amis les plus chers. Un membre de la Commune.)

—Vous pensez, ajouta philosophiquement Petite. Vous pensez si j’étais em... bêté.

Autour d’une grande table. A la porte d’une petite auberge du Grand-Saconnex.

On apporte les picholettes et les verres.

Le père Macé continue une conversation probablement entamée avec Babick, le long de la route.

Babick semble l’écouter avec respect. Grand, maigre, déjà voûté, bien qu’il n’ait guère que la cinquantaine,—Babick nous a narré ce qu’il avait souffert quand, simple manœuvre, il travaillait en 1840, aux fortifications,—le vieux fusionnien est notre joie. Le soir, il nous conte qu’il est allé, dans les bois, invoquer les esprits. Ce dont nous sommes sûrs, c’est qu’il part, quand il fait beau, un panier au bras, comme une ménagère, et qu’il rapporte le panier plein de beaux champignons, des clavaires, qui ressemblent à des petits arbustes de cuivre rouge.

—Oui, dit Macé, ronronnant. C’est moi qui ai planté sur le rempart, la bannière de la Loge l’Avenir de l’Humanité. Une belle bannière, toute brodée de temples et de compas d’or. Ce que ça sifflait autour de moi, les obus!

—Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin,[264] ne nous la fais pas. Voyons. Est-ce que tu as l’air d’un bonhomme qui a vu le feu?

Le fait est que Macé a bien l’allure la plus bourgeoisement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s’est vaguement compromis avec ses menées maçonniques. C’est tout son bagage de communard. Le ventre proéminent, la face rasée et ronde plantée dans un vaste faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu’elles flottent autour de lui comme un drapeau blanc. Son chapeau panama abriterait toute une famille. Non, Macé n’a pas du tout l’air d’un émeutier.

Josselin, lui, est également d’une carrure respectable. Mais il a été du Comité du 18 Mars. Puis, chef de la 18e légion de Montmartre. Décemment, nous ne pouvons pas le blaguer. C’est un chef. Un jour que nous causions ensemble de la «prochaine», ce brave Josselin, qui, de son métier, était comptable, me dit à brûle-pourpoint:

—Voyons, toi qui connais les mathématiques, faudra me donner des leçons de trigonométrie. Ça sert, paraît-il pour l’artillerie. Faut nous préparer à tout.

Hélas! Il y a déjà longtemps que ce brave Josselin est mort. Et la «prochaine» n’est pas encore venue.

La nuit est tombée.

A cent pas de nous, en France, les fenêtres s’éclairent. C’est dimanche. Un flon-flon s’élève. Ce doit être la fête du petit village. Nous entendons les cris et les chants.

Macé a fini son histoire. De temps à autre, l’un de nous saisit la picholette voisine et se verse un verre. Personne ne dit plus rien.

—Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en chanter une. Ça nous remettra en train.

Et l’ancien colonel, l’air grave, les yeux tournés vers les lumières de là-bas, entonne la chanson populaire:

Pauvre exilé, sur la terre étrangère, Rêve souvent au pays, ses amours...

Naïfs communards que nous sommes! Dire qu’en écoutant ce bon colosse de Chardon nous débiter, d’une voie teintée d’émotion, la vieille rengaine sentimentale, quelques-uns de nous sentent se mouiller leurs paupières...

PROTOT

Genève

Octobre 1871. Je flâne sur le quai des Bergues. Quelqu’un me frappe sur l’épaule. Brunereau. Toujours lui. On le rencontre partout. Brunereau s’occupe comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites boites rondes, qu’il me montre. De la poudre à faire briller les cuivres. En attendant mieux, il promène son brillant dans les boutiques de bimbeloterie et de bourrellerie. Excellent pour astiquer les harnais et les casseroles.

—A propos, j’ai une rude nouvelle à t’annoncer...

—Quoi?

—Protot est ici.

—Protot est ici! Il est donc sauvé!

Personne n’avait su dire ce qu’était devenu Protot après la bataille. Certains affirmaient qu’il avait été grièvement blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l’aurait su... Pas aux pontons... Où? Encore caché? Le voilà donc.

—Et où est-il? Comment ne l’ai-je pas encore vu?

—Il n’est ici que depuis cette nuit... Je te l’amènerai ce soir... Je l’ai vu ce matin avec Perrier... Ah! ce qu’il a été arrangé!

Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante histoire... Protot, jeté bas derrière les pavés, par une affreuse blessure à la joue... Porté à l’ambulance... Déshabillé... Vêtu à la hâte d’habillements civils... Emporté, caché, soigné, sauvé...

—Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte... Chez toi... Je l’amènerai dîner... Perrier va t’envoyer une paire de perdreaux, que ta femme nous accommodera... A ce soir... Je file vite chez un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut trotter...

Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dressent devant moi... La place Vendôme... La grande salle à manger de la délégation à la Justice... La colonne que j’ai vu tomber... tout à côté de Protot, sur le balcon, juste au-dessus du drapeau rouge qui flotte à la porte d’entrée.

Autre souvenir. Un soir que j’étais resté fort tard, je ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m’y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux allumés. Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j’ouvre une porte, je traverse une deuxième chambre, puis une autre et une autre encore. J’ouvre une dernière porte. Suis-je halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus, aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints brodés d’or, des femmes aux corsages plaqués de velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou... Je m’approche... Ce sont des costumes de bal masqué... Les bals du ministre de l’Empire... J’en ris encore... Je regagnai mon lit à colonnes et ma cathédrale.

Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ménagère.

Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.

—Tiens, le père Miot est chez lui.

Le père Miot, c’est Jules Miot, l’ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche, s’étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis, il a été à Lambessa. Une barbe de lion d’Afrique, dit Vallès.

Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n’a qu’une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu’on aille tailler une bavette avec lui. C’est pour cela qu’il a orné sa mansarde d’un petit drapeau rouge.

—Si vous voyez le petit drapeau, nous a-t-il dit, c’est que je suis là. Quand je pars à la pêche, je le décroche.

Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l’a, à coup sur, remarqué. Nous, il nous remplit de joie... De la terrasse du café du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme l’autre, celui qui n’est plus...

Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,—maman Chauvin, comme nous l’appelons,—a prêté ses fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, nous avons causé de l’ami que nous attendons. Chardon, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui ai dit que Protot était là.

—Je m’invite au café, a-t-il dit.

Un coup de sonnette.

Brunereau entre le premier. Perrier après lui.

Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc entoure la face, la cachant à moitié. La blessure. L’horrible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureusement, le solide et haut Bourguignon qu’est Protot a du sang dans les veines. Un autre que lui n’eût pas survécu.

Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire... Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand Chardon sera là.

Toc, toc.

C’est Chardon.

Les deux colosses—Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut—se jettent dans les bras l’un de l’autre. Ils se sont vus pour la dernière fois à l’Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi.

Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon... Il ne quitte pas du regard l’épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.

Le blessé soulève l’armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche:

—C’est là.

Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.

—J’étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi. Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d’un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible—qui m’a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...

—Et comment avez-vous échappé?

—Un admirable dévouement. Quelqu’un, d’une fenêtre, m’avait vu. Vite, je fus porté à l’ambulance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et remplacés par des vêtements civils. Transporté dans une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils, avec moi, quitté l’ambulance, qu’un officier versaillais arrivait. «Qu’avez-vous fait de l’homme que nous avons vu tomber? Nom de Dieu! C’était un membre de la Commune!» Les infirmiers firent les ignorants. Ils n’avaient rien vu... On me banda le visage... Constamment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin... Un jour, un piquet de soldats vint perquisitionner... Le faux médecin déclara que j’avais un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passeport au nom d’un ami, je quittai Paris... Je manquai toutefois d’être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D..., un ancien camarade de lutte, sous l’Empire, nommé après le Quatre-Septembre. Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis sûr qu’il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu’un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...

Protot s’était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui s’était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre les amis qui l’attendaient pour fêter son arrivée.

Près de quarante années se sont écoulées depuis le jour où, dans ma chambre d’exil de Genève, je revis, pour la première fois après la défaite, le délégué à la Justice de la Commune.

Rentré en France après l’amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé. Aujourd’hui encore, les haines n’ont pas désarmé. L’ancien avocat de Mégy au procès de Blois n’a pas le droit de revêtir la robe.

Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l’une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard, penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d’une terrible blessure,—c’est Protot.

OISEAUX DE PASSAGE

Lausanne

1872. Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps, autour d’une table. Nous ressassons des projets, et des projets. Une histoire illustrée, en livraisons, comme cela se fait à Paris, du Peuple suisse? Slom ferait les dessins. Nous l’attendons par le bateau qui doit l’amener le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours. Un almanach de la Révision? Ne parle-t-on pas partout de la révision de la Constitution fédérale? Comment, en somme, gagner sa vie? C’est le grand sujet de conversation de tous les jours.

Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux, tire de sa poche un petit carnet, sur lequel il note à la hâte, au crayon, quelque impression. Il ferme son carnet, le remet en poche, le sort de nouveau, écrit autre chose...

—Un article pour Paris?

—Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous voulez...

—La Commune?

—Non. Mon enfance.

Ces notes sont pour Jacques Vingtras.

—Je ferai cela à Londres, reprend Vallès... A propos, je suis allé voir Agar.

La tragédienne mise à l’index à Paris—elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries—poursuivie, dénoncée par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours. Le soir même, on joue Horace—ou le Cid.

Vallès nous raconte que n’ayant pas trouvé Agar chez elle, il l’a cherchée au théâtre.

—J’entre. Personne. Je pousse une porte. L’obscurité. Mon front heurte quelque chose qui fait un bruit de casserole... Le casque d’Horace... Je manque de m’éborgner à l’épée du Cid... Ah! la tragédie.

—Enfin, vous l’avez vue!

—Non. Je suis sorti. J’en avais assez des Romains... Je retournerai demain chez elle... On m’a dit qu’elle restait quelques jours... Elle doit jouer le Passant... Coppée est ici.

Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou six, un chalet à mi-côte, sur la route ombragée qui, du lac, monte à la ville. A la Croix d’Ouchy, chez Ponnaz. Une maison à tuiles rouges, autour de laquelle courent des balcons en bois, d’où le spectacle est merveilleux. La nappe laiteuse du lac, les montagnes de glaces géantes, et, quand l’air est limpide, la rive de Savoie. La rive de France.

Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolutions du bateau qui aborde, en face de nous, à Évian. Nous voyons, hauts comme des mouches, les passagers quitter le pont, s’engager sur la passerelle, passer devant les deux gendarmes français.

Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d’écume se heurtent et se précipitent comme sur l’Océan. Le bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu’au port. Il remonte:

—Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à Évian. Le capitaine n’a pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain matin.

Stupeur. Alors, Slom est à Évian? En France. Et les gendarmes? Il a à son actif une condamnation pour l’affaire Chaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d’aborder, eux aussi, non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine, bon enfant, a brûlé la station...

Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le bateau du matin?

Le voilà!

Notre ami a couché tranquillement dans une petite auberge d’Évian. Il n’était pas très rassuré. Mais, comme personne ne le connaissait, il s’en est tiré sans fracas, et sans péril.

C’est tout un phalanstère, cette petite maison de la Croix d’Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bons bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les potins de l’exil. Ah! l’exil! Quand on arrive, c’est tout enthousiasme. On s’embrasse. Le cœur bat quand un camarade surgit. Viennent les heures aigres. Les reproches, les suspicions... Ce jour-là, il faut s’isoler. Nous sommes isolés.

Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon, un des juges d’instruction de Protot, qui commence courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assistant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel Delorme, le chansonnier. Un camarade de la Rue de Vallès (la petite quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l’ai rencontré, quelques jours après l’armistice, en costume de commandant, la casquette au quadruple galon d’or. Ce pauvre Delorme vit durement, n’ayant souvent, pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu’il va, dès le matin, pêcher sur la rive.

Malheur! Voilà que le lac est en colère!

Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès l’aurore, se pose. L’éternel problème de l’exil.

Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original, d’enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le couteau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes qu’il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton, fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud. On est en octobre. L’escargot dormeur et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au jour des familles d’escargots, au dos zébré de raies brunes. Le soir, il arrive les poches pleines.

Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourguignon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons tous. Je m’en lèche encore les lèvres.

Chaque matin, nous partons «aux escargots». Les bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets.

—Qu’est-ce qu’ils font là, ces satanés communards?

On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix d’Ouchy. Ignorés hier, nous étions désormais célèbres.

Cette célébrité devait nous être douloureuse.

Un beau jour, le facteur, qui d’habitude dépose notre maigre courrier entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même format. Il y en a une pour chacun de nous. J’ai perdu la lettre, mais j’ai toujours l’enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l’ovale du cachet: «Canton de Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne.» Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.

Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regardons.

C’est, pour chacun de nous, l’expulsion du territoire du canton.

Expulsés! Pourquoi?

—Je vais chez Ruchonnet, dit Protot.

Ruchonnet est membre du grand conseil du canton. Il nous a toujours manifesté de la sympathie.

Au retour, Protot nous raconte son entrevue.

—On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans la ville, avait dit le conseiller.

—Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que pour nous promener dans les alentours. L’après-midi, nous allons la plupart du temps à la bibliothèque...

Bref, il faut partir.

L’hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros flocons. Le matin, avant de sortir, pour consolider nos semelles amincies par le long usage, nous fourrons dans nos souliers des journaux pliés et découpés.

Nous partons.

Quelques mois après notre expulsion du canton de Vaud, je transportai mes pénates à Altorf, où je restai jusqu’en 1879, attaché à l’entreprise du percement du grand tunnel du Gothard.

Un beau matin, on m’apporte une carte de visite. Celle du président de la Confédération M. Paul Ceresole. Le président s’est arrêté à Altorf pour rendre visite à l’entrepreneur des travaux, Louis Favre.

Favre est absent. Je fais avertir le président, qui, fort aimablement, m’invite à partager son déjeuner, à l’hôtel de la Clef d’Or.

Tout en déjeunant, je raconte à Ceresole mon expulsion de Lausanne.

—Mais c’est peut-être moi qui l’ai signée! s’exclame-t-il en riant. Je faisais alors partie du grand conseil du canton de Vaud. Ah! je vous dois une revanche.

Ce jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c’était, à Altorf, ce qu’on appelle la Landsgemeinde. L’assemblée populaire, où, dans une prairie voisine de la petite capitale du canton d’Uri, le peuple se rassemble pour entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.

Dès que la présence du président de la Confédération a été connue, les autorités d’Uri ont pris les dispositions nécessaires pour lui faire honneur. Une voiture attend, au bas du perron de l’hôtel, qu’il veuille bien y monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et, quand nous arrivons à l’assemblée, les tambours qui battent aux champs pour le plus haut magistrat suisse, battent également pour moi. Je vois avec orgueil s’incliner devant ma modeste personne l’étendard d’Uri, où se détache sur fond d’or la tête noire du taureau légendaire. Le colonel Arnold, alors président du grand conseil du canton, vient, en souriant, me serrer la main.

Et je pense au jour où, à Lausanne, pauvre oiseau de passage, je rembourrais mes souliers, bâillant à la neige, avec des semelles taillées dans de vieux journaux.

RAZOUA

déjeuner chez Vaillant

Lundi 22 mai. Premières heures du jour. La veille, Vaillant nous a donné, à Vermersch et à moi, à l’issue du déjeuner auquel il nous avait conviés rue de Grenelle, rendez-vous pour ce matin d’aujourd’hui, à l’Instruction publique. A la délégation à l’Enseignement, comme on disait.

Rendez-vous! Les Versaillais sont entrés... Ils sont au Trocadéro... Plus près peut-être...

Et je me remémore le déjeuner—le dernier sûrement—dans la grande salle à manger du ministère. Une douzaine de figures connues. Présidant la table, madame Vaillant, la mère du délégué, femme de haute intelligence et de grand cœur, qui a voulu rester aux côtés de son fils. Madame Jaclard, femme du colonel commandant la 17e légion, adjoint de Clemenceau à Montmartre sous le siège. Madame Sapia, la veuve du commandant tué place de l’Hôtel-de-Ville le 22 janvier. Flotte. Constant Martin, secrétaire général de la délégation. Nous deux. D’autres.

La conversation roule, pendant tout le déjeuner, sur les otages et l’échange contre Blanqui. Flotte a bâti un nouveau projet.

—Nous viderons les prisons, s’il le faut, dit-il avec feu. Nous les leur donnerons tous, les curés, les magistrats, tous, tous...

Hélas! Trop tard...

café de Rohan

J’erre... Je me dirige rue de Seine, chez Vermersch... Personne... Je l’ai laissé, la veille au soir, chez Rachel.[265]

Je passe la Seine... Place du Palais-Royal... Il n’est que sept heures... Un gros de fédérés sous les arcades du Théâtre-Français... Qui me donnera des nouvelles?... A la terrasse du café de Rohan, seul, Razoua.

Razoua, en uniforme de colonel. Tunique à revers rouges à demi déboutonnée, ceinture rouge. Tête nue. Le képi aux cinq galons, près de lui, sur une chaise. Le sabre entre les jambes.

—Eh bien?

—Je viens d’évacuer le Trocadéro...

Et, me montrant du doigt le bas de sa jambe:

—Un éclat d’obus... La cheville à moitié écrasée... Impossible de me tenir debout... Je rentre chez moi... Demain, je serai dispos... J’irai à l’Hôtel de Ville...

—Alors? Ils sont au Champ de Mars?... Avancent-ils vite?...

—Qu’en sais-je?... Je n’ai vu personne... Je ne sais rien...

Une voiture passe, au petit pas.

Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre... Il se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade... Nous nous serrons les mains...

Genève

Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua pour la première fois depuis notre rencontre au Palais-Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate. Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en pointe. L’ancien colonel de la Commune, avec son nez fortement busqué, son front largement découvert et ses yeux bleus, a toujours l’allure militaire. Jetez sur ses épaules un burnous, coiffez le crâne d’une chéchia, et vous aurez devant vous le parfait spahis.

Car, avant d’être journaliste au Réveil de Delescluze, chef du 61e bataillon de Montmartre sous le siège, représentant du peuple de Paris à l’Assemblée de Bordeaux et colonel commandant l’École Militaire sous la Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en Afrique.[266]

De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé l’habitude du silence et la nostalgie du rêve.

Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la terrasse d’un café, le regard perdu sur les montagnes ou sur la nappe brillante du lac.

A quoi pense-t-il? Quelles visions lointaines retiennent sa pensée?

De temps à autre, il hume une gorgée de son verre d’absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu’il regarde s’étendre lentement et s’évanouir dans le bleu du ciel.

Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l’Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l’œil bleu s’allume, les sourcils se haussent, le front se ride... Le silence fait place à la parole exubérante, à la colère.

—Vieille canaille...

Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de nouvelles spirales de fumée...

Et c’est ainsi tous les jours.

évasion

Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s’est servi d’un bon gendarme pour nous rejoindre. Il s’était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s’en allait, l’après-midi, son chevalet sur l’épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade.

Un jour, il s’est campé à quelque cent mètres de cette frontière, qu’il n’ose cependant franchir. Passe un gendarme, qui s’approche de l’artiste, le regarde étaler ses couleurs sur la toile.

La conversation s’engage.

—Où allez-vous comme ça? demande le peintre.

—A Genève... Au consulat de France.

—Tiens, je n’ai jamais vu Genève!

—Voulez-vous venir avec moi? C’est tout près... Une promenade...

En route donc. Les deux amis arrivent à Genève. Le gendarme se dirige vers le consulat.

—Rendez-vous ce soir ici, dit le bon Pandore.

Et on se serre les mains.

—A ce soir.

Le gendarme attend encore.

On rit.

Ce sont chaque jour des histoires semblables.

Razoua, qui a écouté sans mot dire, retire sa pipe de ses lèvres, secoue le fourneau sur le marbre de la table... Nous voyons qu’il a quelque chose à raconter...

—Oh! moi, c’est bien simple. J’ai trouvé—et j’en suis fier—un ami qui, certes, ne partage aucune de nos convictions. C’est un aristocrate. Mais c’est avant tout un homme de cœur. Cet ami, riche et titré, m’a offert l’asile que bien d’autres, en ces jours de lâcheté, m’eussent peut-être refusé. Il s’est procuré un passeport espagnol au nom de Martinez... Lui-même, l’ami, est d’origine espagnole... Et moi, basque, je parle la langue... Il a pris deux places de première, et il ne m’a laissé qu’ici, sur la terre libre, après m’avoir embrassé. C’est tout. Vous voyez, mon récit est court.

—Et le nom de cet ami?

—Vous ne le connaissez pas... Il s’appelle le marquis d’Ezpeleta.

Sylvère d’Ezpeleta

Longtemps, bien longtemps après, je publiais, dans l’Aurore, une chronique sur Razoua. Les journaux avaient annoncé la mort d’Antonio d’Ezpeleta, l’escrimeur célèbre. Le mort était-il celui qui avait sauvé notre ami? Je racontai, tel que Razoua nous l’avait dit à Genève, le court récit de l’évasion. Quelques jours après, je recevais de M. Sylvère d’Ezpeleta la lettre suivante:

Bordeaux, 28 avril 1907.

Cher monsieur,

Je viens d’être assez gravement malade, ce qui m’a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m’adresser quatre ou cinq numéros de l’Aurore du 5 mars, où se trouve votre article: Comment je me suis souvenu.

C’est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu’il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d’Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.

Déjà, au 31 octobre, l’ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j’occupais seul l’ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.

Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j’allais souvent voir Razoua à l’École Militaire, où il n’occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.

Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l’École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l’empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l’empereur d’Autriche.

Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l’absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l’ordre et du calme qui régnaient à l’École Militaire.

Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.

En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l’assurant de tout le plaisir qu’il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.

Quelque temps après la Commune, alors qu’il n’y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l’évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.

Je vous donne ces détails, pensant qu’il vous sera agréable de savoir que le sauveur de notre ami commun n’est point mort et qu’il jouit encore d’une bonne santé.

Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes bien cordiales salutations.

Sylvère d’Ezpeleta.

pauvreté

Razoua est pauvre.

Jamais une parole amère. Jamais un regret. Il pourrait être à Versailles, tranquillement assis sur le velours rouge de son fauteuil législatif. Toucher, chaque mois, à la caisse de l’Assemblée, la bonne prébende. Il est à Genève. Sans ressources.

Il ne fait entendre aucune plainte.

Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux qui lui avaient donné leurs voix. Il les a rejoints. Sans s’interroger une minute. Sans se demander s’il marchait vers la victoire ou vers la défaite. Vers l’exil. Vers la mort peut-être.

En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, ils étaient quelques-uns encore—trop rares—qui croyaient au devoir.

Razoua était de ceux-là.

Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux-Vives, chez un ami, Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s’exiler.

De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque journal de Paris lui mettait en poche de quoi s’asseoir au café du Nord. L’été à la terrasse. L’hiver frileusement tapi près du poêle, dans son éternel rêve.

Six années de la vie monotone de l’exil s’étaient écoulées, tant bien que mal, coupées d’espoirs et de déceptions, quand, un beau jour, Razoua apprit qu’il héritait.

Oh! pas d’une fortune.

Arrivé la veille, d’Altorf où j’habitais, à Genève, je traversais le pont du Mont-Blanc quand je me trouvai face à face avec Razoua.

—Eh oui, j’hérite... Mon frère le curé est mort. Il m’a laissé une rente de douze cents francs. Payée par un intermédiaire. Car vous pensez bien que le fisc mettrait l’embargo dessus, si la succession me touchait directement.

Et me montrant en riant son pantalon de coutil à raies bleues—nous étions en été—son veston d’alpaga et son chapeau canotier:

—Me voilà tout de neuf habillé...

Douze cents francs de rente. Pour l’ancien spahis, c’est la tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café où il va lire ses journaux de France, l’absinthe évocatrice de rêves, la blague à tabac bourrée... L’existence économe, sobre, heureuse... en attendant de revoir la Patrie.

la mort

A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une dépêche.

O stupeur. Razoua est mort.

C’est un ami de Genève qui m’annonce la fatale nouvelle:

«Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras.»

Il était venu, comme tous les soirs, à l’heure de l’absinthe, au café du Nord. Il quitte sa table pour s’approcher du billard. Subitement, il porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe.

On s’empresse autour de lui. Alavoine, qui a son imprimerie en face, rue du Rhône, arrive en hâte. On transporte Razoua, qui respire encore, aux Eaux-Vives, dans sa petite chambrette.

—Nous pleurions tous, me racontait plus tard Alavoine. Nous prenions, à tour de rôle, ses mains, déjà glacées. Nous l’appelions. Hélas! ses lèvres étaient closes pour toujours.

Le lundi—Razoua était mort le samedi 29 juin 1878—on le portait au cimetière de Plainpalais. Genève fêtait ce jour-là le centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Les rues, pavoisées, étaient coupées d’arcs triomphaux. Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil, recouvert d’un drap rouge, passa sous les oriflammes et les guirlandes de feuillages. Alavoine, derrière le mort, tenait haut levé le drapeau du 22e bataillon fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une relique, par les vaincus...

EUGÈNE VERMERSCH

Altorf

Décembre 1874. Vermersch arrive ce soir. Voici une dizaine de jours qu’il a été expulsé de Belgique. Il s’est réfugié à Maastricht, puis à Aix-la-Chapelle. C’est de là qu’il vient de me télégraphier.

Trois heures. Au débarcadère du bateau à vapeur du lac des Quatre-Cantons, à Fluelen. Le bateau est en vue. Je braque ma lorgnette sur le pont. Je n’ai pas revu Vermersch depuis les derniers jours de la Commune. Je me fais une fête de l’embrasser. La bateau aborde. Le voilà, avec sa femme et son jeune enfant.

—Tes bagages?

—Mes bagages?

Et il me présente, en riant, sa petite famille.

Une maigre valise. Et c’est tout.

Dès qu’il m’a annoncé son arrivée, en même temps qu’il m’apprenait son expulsion, je me suis mis en route pour lui découvrir un logis.

Sur les confins de la petite ville, une petite maison, au milieu d’un verger. J’ai loué le premier et seul étage. Le rez-de-chaussée occupé par le propriétaire. Un prêtre.

Un brave curé, qui vit là, dans la retraite et le silence.

—Votre ami ne fera pas de bruit?

—Oh! non. Il est toute la journée dans ses livres. Un poète...

—Ah! Eh bien, nous causerons ensemble... D’où vient-il, votre ami?... Est-ce qu’il est comme vous... de Paris?

Tout le monde, à Altorf, sait que j’ai été de la Commune.

—Non. Il vient de Belgique.

Ma foi, je n’ai pas osé avouer au curé que son nouveau locataire était, lui aussi, un communard.

Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir désormais près de lui, sous le même toit, jour et nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages...

Ce soir, Vermersch logera chez moi. Le lendemain, quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir son curé. A lui de se débrouiller, s’il veut faire ses confidences.

J’ai invité à dîner, pour la circonstance, un ami qui n’a pas été de la Commune, mais qui a revêtu, pendant la guerre, le costume de chef de bataillon des gardes nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons été amis. Il écoute sans sourciller le récit de nos aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos promenades, un «Vive la Commune!» que l’écho des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de mal à personne.

Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance étonnante avec Napoléon III fait que nous l’appelons Badinguet.

Nous sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Français attachés à l’entreprise de percement du grand tunnel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimentaire installé sur les chantiers du grand tunnel, à Gœschenen. Il vient nous voir à Altorf aux jours de fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la Clef d’or. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein, est de faire son apparition en frac, la moustache cirée, les cheveux ramenés sur les tempes, le large ruban rouge de la Légion d’honneur barrant la poitrine. Il salue, majestueux et souriant, les danseurs.

—C’est bien lui! Vive l’empereur! Vive Badinguet! Vive Lautard!

Il y a pourtant, hors ce bon Lautard, quelques communards à Altorf, ou, du moins, au Gothard.

A Airolo, à l’embouchure sud de la galerie, mon vieil ami J.-B. Dumay, qui est aux ateliers de réparation des machines. Il y resta jusqu’à l’amnistie. A Gœschenen, c’est un ancien huissier de la Commune—la Commune nomma des huissiers—qui tient la cantine. Marcelin Chain fut nommé huissier par Protot, par arrêté du 28 avril 1871. Il se fait appeler là-bas Rambaud. Il a, pour aide, un ancien capitaine fédéré, Michaut, qu’il tarabuste et qu’il envoie faire les commissions. Michaut renâcle et grogne:

—M’envoyer chercher le lait... Moi... Un ancien officier!...

Aux ateliers des machines de Gœschenen, Fernand Bourgeat, qui commanda la canonnière la Liberté, l’ancienne canonnière Farcy du siège.

Des amis passent. Les uns qui traversent la montagne pour s’en aller en Italie. D’autres qui viennent pour affaires ou par simple but de promenade.

Un beau matin de juillet, on frappe à ma porte. Un beau vieillard, à l’œil vif, droit dans sa haute taille. Le père Beslay. L’ancien président de la Commune.

Le père Beslay habite Neuchâtel. Il n’y a pas bien longtemps que je me suis assis à sa table.

—Bonjour, jeune citoyen.

L’excellent homme entre, s’assied.

—Vous ne savez pas pourquoi je viens vous déranger si matin? Je tiens à visiter les travaux du tunnel. Vous savez, j’ai été ingénieur, entrepreneur, moi aussi. Je viens vous demander une lettre de recommandation.

—Vous allez bien déjeuner avec nous?

—Non. Non. Je pars tout de suite.

—Vous avez votre voiture?

—Ma voiture, s’exclame en riant le vert vieillard... Ma voiture... Mais j’y vais à pied...

—A pied! Mais, d’ici à Gœschenen, c’est au moins trente kilomètres...

—Oui, je sais... C’est pour cela que je pars tout de suite... Je me reposerai à mi-chemin, à Amsteg.

Le père Beslay avait alors près de quatre-vingts ans.

Vermersch fit vite la conquête de son curé. Quelques jours après son installation, j’allai le voir. Je le trouvai, causant dans le jardin avec le prêtre, qui lui nommait les glaciers voisins et lui disait les vieilles légendes du pays d’Uri.

Vermersch est le plus casanier des hommes. Tout le jour plongé dans son dictionnaire latin. Il traduit alors Juvénal, qu’il ne quitte que pour s’installer à l’ingrate besogne qui lui permet de vivre. Il rédige presque en entier, pour l’éditeur Madre, de la rue du Croissant, le Grelot, journal hebdomadaire illustré. Quand il a fini son Grelot, il abat du roman, du gros roman-feuilleton, les Amants de la Guillotine, ou autres machines terrifiantes. Je lui en vis faire au moins une demi-douzaine.

Son seul passe-temps, mais un passe-temps qui est pour lui une passion, c’est la cuisine.

Vermersch est devenu cuisinier émérite. Déjà, quand j’habitais Genève, il m’envoyait de Londres la bonne recette pour le plum-pudding. A Altorf, il a longuement étudié l’art d’accommoder la poule faisane, ce gibier exquis des forêts alpestres. Je ne manque jamais, quand je vais au Gothard, de m’en procurer une. C’est jour de fête pour Vermersch.

La table dressée et ses convives assis, lui ne quitte pas ses fourneaux. Il tient à servir lui-même. Je le vois toujours faire son apparition, le tablier blanc noué autour de la taille, le nez en trompette rieur, le chef surmonté d’un bonnet de papier blanc semblable à ceux que se confectionnent les peintres, soutenant des deux mains, avec vénération,—tel un saint-sacrement,—le plat délicieux...

Le lendemain, il retourne à son Juvénal—et, hélas!, aussi au Grelot et aux gros romans pour livraisons à deux sous.

Parfois, le soir, il vient me prendre, et nous allons nous asseoir dans quelque petit cabaret obscur. Il me récite ses vers nouvellement éclos. Nous parlons des vieux jours. Facile à s’émécher, il se lève, frappe sur la table:

—Vois-tu, mon vieux... Eh bien... On dira ce qu’on voudra... Nos noms sont gravés sur le bronze de l’Histoire.

Il se rassied, tirant de sa pipe d’énormes bouffées, frisant, d’un geste familier, sa moustache blonde de Flamand.

Et les bons Suisses qui nous entourent regardent d’un air curieux ce Parisien qu’ils voient passer chaque jour, allant faire ses provisions à la boucherie.

Pourquoi diable fait-il, ce soir-là, tant de tapage?...

—Tu sais, me dit Vermersch une après-midi, Lonclas[267] arrive demain.

Lonclas, le membre de la Commune du douzième. Je ne l’ai pas connu à Paris.

Le lendemain, Vermersch m’amène un gros garçon, à l’allure réjouie. Il ne reste à Altorf que quelques jours. Il se rend à Vienne, pour affaires.

Lonclas a un désir impérieux. Celui de visiter la Furka. Les glaciers d’où sort le Rhône.

Je retrouve, dans le paquet de lettres de Vermersch que j’ai conservées, quatre lignes:

Nous avons arrêté une voiture. Rendez-vous demain matin, à la Tour, sur la grand place. A six heures précises. Nous viendrons, Lonclas et moi, te chercher, ce soir, à huit heures, à moins que tu ne veuilles nous devancer, chez Wiget.

Wiget, c’est la brasserie, le Schützengarten, où nous allons bavarder le soir.

En voyage donc pour la Furka. A Gœschenen, nous accrochons Radinguet. Toute une caravane.

En route, nous descendons de nos voitures pour soulager l’attelage.

Lonclas, qui parcourt pour la première fois la montagne, s’émerveille à chaque pas. Il arrache aux rochers des touffes de roses des Alpes, qu’il lie à son alpenstock, comme autrefois, aux avant-postes, les lilas au bout des fusils. Le bâton sur l’épaule, il marque le pas avec la chanson de route du siège, la même que scandaient, rue de Belleville, ceux qui conduisirent les otages jusqu’au mur de la rue Haxo:

Y a la goutte à boire là-bas, Y a la goutte à boire...

Quoi! ce bon garçon, travailleur et joyeux, c’est ce même Lonclas de qui les journaux ont dit mille horreurs. Jusqu’à imprimer—cela a été reproduit dans un livre édité en 1871—que Lonclas a tenu, avec son collègue Philippe,[268] une et même deux maisons de prostitution!

Que tout cela est loin! Je n’ai plus revu Lonclas. Trois années après cette gaie excursion à la Furka, une mort affreuse terrassait Vermersch.

la mort

San Pier d’Arena (Italie). Octobre 1878.—Une lettre. Encadrée de noir... Vermersch mort. Délivré plutôt. Mort... Mon cœur se serre... Toute une vie se représente à ma mémoire. Nos causeries au quartier. La brasserie Saint-Séverin. Le Père Duchêne. Ses lettres de Londres, après la défaite. Lettres exaspérées... Son séjour, près de nous, à Altorf. Sa vie calme des premiers mois, là-bas, hors la petite ville, chez le curé... Puis, un changement subit... Un soir, il est venu me prendre, comme d’habitude, pour aller, dans quelque petite brasserie, bavarder devant nos verres... Brusquement, au cours d’une explication, il s’est dressé devant moi... Que voulait-il? Pourquoi me menaçait-il?... Ah! je comprends, maintenant...

J’ai toujours à la main la lettre encadrée de noir.

Madame veuve Eugène Vermersch, née Delphine de Somer, ses enfants, parents, frères, sœurs et beaux-frères, ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur bien-aimé mari, père, gendre et beau-frère,

EUGÈNE VERMERSCH journaliste et docteur ès-lettres[269] NÉ A LILLE (FRANCE) mort à Londres, le 9 octobre 1878, à l’âge de 33 ans et deux mois, après une longue et pénible maladie.

L’enterrement civil aura lieu à New South Gate, au Great Northern Cemetery, le dimanche 13 octobre, à trois heures.

Depuis que, en octobre 1875, moins d’un an après être venu m’y retrouver, Vermersch avait quitté Altorf, je n’avais que de loin en loin de ses nouvelles. Je savais qu’il avait abandonné Genève pour retourner à Londres. Ce fut Caria qui, le 10 août 1878, m’apprit, le premier, l’état, déjà désespéré, de notre pauvre ami. Caria m’écrivait:

Londres, 10 août 1878.

Citoyen Vuillaume,

Je crois devoir vous donner connaissance de la position malheureuse dans laquelle se trouve Vermersch.

Depuis huit jours, il est au lit, atteint d’une maladie dont nous désespérons pouvoir le sauver.

Il fut atteint dimanche dernier des premiers symptômes. Les premières paroles qu’il prononça, quand il revint à lui, furent: «Vuillaume... Avec toi... Vuillaume... Qu’il vienne me voir...»

C’est à la misère, et aux calomnies, qu’il doit cette position malheureuse...

Il faut vous dire que, depuis quelque temps, le Grelot ne le payait plus que 75 francs par mois. Ce coup fut tellement fort pour lui que cela l’a tué...

Recevez, citoyen, une cordiale poignée de main.

Léopold Caria.

La lettre de Caria m’avait trouvé à San Pier d’Arena, près Gênes, où j’habitais, non loin de la plage, une petite villa. Je répondis à Caria que Vermersch, dès qu’il serait rétabli, pouvait venir m’y rejoindre. Loin des soucis qui l’accablaient, il se rétablirait. Et, après, nous aviserions. Aussitôt ma lettre reçue, Caria m’écrivait:

Londres, 19 août 1878 (lundi 9 h. 1/2 soir).

Cher citoyen Vuillaume,

Il y a une heure que j’ai votre lettre. Comme vous le désirez, je réponds de suite, et je vais vous donner tous les renseignements que vous me demandez...

C’est de son chevet, à une heure du matin, que je vous ai écrit ma première lettre. Cette nuit fut bien pénible pour moi. Il avait le délire...

Vous me demandez ce qu’il faut faire. Pour l’instant, attendre.

Il est toujours à Londres, dans une maison de santé, à dix minutes de chez moi. Comme je ne puis le voir que tous les mardis, je ne puis vous donner de nouvelles fraîches. Vendredi, il allait un peu mieux. Mardi dernier, je le vis le matin, à six heures un quart. Il m’a reconnu aussitôt que je suis entré dans la chambre, et il me causa environ cinq minutes. Dans la journée il dit à d’autres personnes que j’avais été le voir le matin.

S’il était tranquille, loin de tous tracas, je suis convaincu qu’il guérirait rapidement. Mais il aura toujours devant lui la position pécuniaire qui le tourmentera. Voila à quoi il faut que nous pensions.

Citoyen Vuillaume, puisque vous avez une maison au bord de la mer, aussitôt qu’il sera en état de voyager, nous ferons tout notre possible pour qu’il aille vous rejoindre...

Il a été convenu ici entre les quelques amis que nous sommes, de lui établir un petit pécule pour, quand il sera rétabli, faire ce qu’il désirera. Par ce moyen, il aura l’argent nécessaire pour aller vous joindre. Mais cela ne sera pas avant deux mois au moins...

Dans huit jours, je vous récrirai pour vous tenir au courant de sa guérison, ou des complications qui pourraient survenir.

Recevez, cher citoyen, l’assurance de mes amitiés sincères.

Léopold Caria.

Le 20 et le 21 août, je reçois deux lettres de madame Vermersch. Elles sont, l’une et l’autre, désolées. Le 2 septembre, nouvelle lettre. Le pauvre malade va mieux. Ou du moins, ses proches veulent espérer.

... Nous sommes allés, mon père, ma mère et moi—m’écrit madame Vermersch—le voir, et l’avons trouvé mieux. Hier, nous avons trouvé un si grand changement que j’ose le croire complètement guéri...

D’autres nouvelles m’arrivent bientôt par Edmond Levraud, que j’avais vu, quelques mois auparavant, à Genève.

Londres, 9 septembre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Caria, qui m’a donné votre adresse, vous a raconté l’état dans lequel se trouve Vermersch.

J’ai été le voir hier... Chose étrange, il passe son temps à faire des vers.

Il est on ne peut mieux dans un établissement qui est parfaitement situé. Le médecin et le directeur sont très bons pour lui. C’est Vermersch qui me l’a dit...

Malheureusement, je crains fort qu’il ne guérisse que bien lentement.

Enfin, pour le moment, il est aussi bien soigné que possible...

Je vous serre bien les mains de tout cœur.

Edmond Levraud.

Je ne conservais pas beaucoup d’espoir. Une lettre de Caria vint m’enlever le peu qui m’en restait.

Londres, 1er octobre 1878.

Cher citoyen Vuillaume,

Pour la seconde fois depuis ma dernière lettre, j’ai vu Eugène dimanche. Regnard aussi est venu le voir. Nous l’avons trouvé dans l’état le plus déplorable. Il ne pouvait plus parler, et pleurait à chaque instant. Tout espoir est donc perdu. J’ai bien de la peine à croire qu’il verra le mois de janvier.

J’ai vu bien des amis mourir. Mais jamais je ne me suis trouvé aussi affecté que dimanche, en voyant ce pauvre ami souffrir, et me prier de le sortir de cette maison où il a conscience qu’il va mourir. Car il me l’a dit. C’est le cœur bien serré que l’on revient d’une visite comme celle-là.

Recevez, cher citoyen, une cordiale poignée de main de votre dévoué

Léopold Caria.

Quelques jours encore, et la triste nouvelle me sera annoncée par Edmond Levraud.

Londres, 13 octobre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Vermersch est mort. L’enterrement a lieu aujourd’hui.

Ne sachant pas si Caria vous a annoncé cette triste nouvelle, je vous écris ces deux mots à la hâte. Car je pars à l’enterrement.

A vous d’amitié.

Edmond Levraud.

Une dernière lettre de Caria.

Londres, 19 octobre 1878.

Citoyen Vuillaume,

Vous avez appris par Levraud la mort de ce pauvre Eugène. Je ne suis pas sensible, mais il faut vous avouer que, malgré ma fermeté, il m’a fallu verser un pleur à son enterrement. C’est mon meilleur ami que j’ai perdu.

Nous avons ouvert une souscription pour lui élever un petit monument sur sa tombe.[270] C’est Regnard qui est trésorier.

Recevez, citoyen, l’assurance de mon dévouement.

Léopold Caria.

Ces vers de Vermersch dont me parlait Edmond Levraud, je les ai devant moi, pendant que j’écris ces lignes, tels que les a copiés, pour me les envoyer, sur l’original, la veuve de mon pauvre ami. Les voici:

.............. je le veux bien. Plus d’un sage envierait ma vie, Qui vraiment est digne d’envie; Car je vis à ne faire rien. L’excellent docteur qui me soigne Comme un fils, ayant le frisson Que de lui trop tôt je m’éloigne, Me donne un jardin pour prison. Dans ces premiers jours de septembre, Des arbres le feuillage vert S’emplit de feuilles couleur d’ambre Annonçant le prochain hiver. Mais le temps est si doux encore Qu’on se croirait en fin de mai, Que j’ai vu se lever l’aurore Dans un grand ciel couleur de lait. Un de ces ciels que l’Italie Toute seule m’avait montré, Et que jamais, même en folie, Un peintre n’avait rencontré. Dernier sans doute de l’année, Hier je vis voler, tremblant, Autour d’une rose fanée Un papillon autrefois blanc. Ce beau de la saison passée, Ce marquis poudré, somptueux, Sans doute à cette trépassée Psalmodiait de longs aveux. Connaissant (?) leurs amours entières, Les moineaux, ces parisiens, Cancanent comme des portières, Brochant sur mille et mille riens. Mais les légères alouettes Allant se perdre dans le ciel, Dans leurs harmonieuses strettes Chantaient le printemps éternel, Qui réveillera toutes choses, Avec son sourire vermeil, Les papillons avec les roses Dans la jeunesse du soleil (?)

Vermersch n’est plus. Ce sont maintenant les lettres, toutes mouillées de larmes, de celle qui reste après lui.

... Il ne faut pas croire, mon cher Vuillaume—m’écrit la veuve en deuil—que notre ami a quitté la terre sans penser à vous. Le 3 août, il a repris un moment connaissance, et, voyant quelqu’un dans sa chambre, il dit: «Est-ce toi, Vuillaume?» et, ensuite: «Toi, Wieland?»[271] C’est après vous deux qu’il a demandé avant tout...

Puis, un peu plus loin, les souvenirs de notre vie, les uns près des autres, à Altorf:

... Quand je pense à ces bons jours d’Altorf, les larmes me viennent aux yeux...

Le 12 novembre, une dernière lettre:

Jamais je n’aurais cru qu’il aurait fait un si grand vide. Je ne puis l’oublier...

Notes in this chapter

Note 1 · Brunereau (Louis), ancien délégué à la commission du travail du Luxembourg en 1848, chef du 117e bataillon sous le siège, du 228e après le 1Note 2 · Gambon (Ferdinand), membre de la Commune (10e arrondissement), ancien représentant du peuple à la Constituante (1848), député à l’Assemblée Note 3 · Martelet, membre de la Commune (14e arrondissement). Représenta la Commune aux obsèques de Pierre Leroux.Note 4 · Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard, conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre).Note 5 · Le Rappel du 10 février 1870 raconte ainsi son arrestation: «M. Bazire, rédacteur à la Marseillaise, a été arrêté à deux heures sur le quai Note 6 · Nina Gaillard, dite Nina de Villars, musicienne et poète. Femme séparée d’Hector de Callias, journaliste, frère du peintre Horace de CalliasNote 7 · Massol (Léon), ingénieur. Il s’adonna plus tard aux études pasteuriennes. Membre du Comité de l’Institut Pasteur, il mourut en décembre 1909Note 8 · Dumay (Jean-Baptiste), ouvrier mécanicien, maire du Creusot après le Quatre-Septembre, y proclame la Commune le 26 mars. Le mouvement avortéNote 9 · Babick, membre de la Commune (10e arrt). Membre de la commission de justice et de la commission des travaux publics.Note 10 · Razoua (Eugène), homme de lettres, ancien maréchal des logis de spahis, rédacteur du Réveil de Delescluze. Représentant de Paris à l’AssemblNote 11 · Clément Thomas, commandant en chef des gardes nationales de la Seine (4 novembre 1870). Arrêté à Montmartre le 18 mars, il fut fusillé rue dNote 12 · Josselin (François), membre du Comité central, chef de la 18e légion.Note 13 · Voir Dîner chez Rachel, page 211.Note 14 · Razoua (Eugène). Souvenirs d’un spahis, avec préface de Tony Révillon. Paris, Achille Faure, 1866.—Voir L’Homme qui tue, d’Hector France, quNote 15 · Lonclas (A.), membre de la Commune (douzième arrondissement), chef du 73e bataillon de la garde nationale. Membre de la Commission militaireNote 16 · Philippe, membre de la Commune (douzième arrondissement). Condamné à mort par le conseil de guerre, Philippe fut fusillé à Satory, en même tNote 17 · Vermersch n’était pas docteur ès-lettres.Note 18 · Je ne crois pas que ce projet ait jamais été mis à exécution.Note 19 · Wieland était un professeur d’Altorf avec qui Vermersch s’était lié.
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