APRÈS
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LE CITOYEN PRIVÉ
Juillet 1898. Rue de Rennes. Adossée à la muraille, au numéro 76, une baraque en planches. Une sorte de hangar qui donne asile à une modeste boutique d’antiquités. Derrière les vitres, des étoffes anciennes, des tableaux, des bibelots. Dans un coin du magasin, une ouvrière, le visage penché sur une bande de tapisserie qu’elle raccommode. Assis dans un large fauteuil, ancien comme tout ce qui est là, un homme au visage énergique, à la barbe en pointe grisonnante. Il lit un journal.
Le citoyen Privé.
Privé a dépassé la soixantaine. Dans sa haute taille et ses larges épaules, avec sa crinière grise, ses sourcils broussailleux sur des yeux bleus, son nez fortement accusé, le regard franc toujours en avant, le vieil insurgé a fort grand air.
—Mon père est mort à quatre-vingt-dix ans, me disait-il un jour. J’ai encore le temps de voir la prochaine.
La prochaine, c’est Elle... C’est la Commune!
Revoir flotter le drapeau rouge! Entendre encore une fois tonner, sur la place de l’Hôtel-de-Ville, les acclamations d’autrefois! Rêve éternel du communard qu’est resté Privé!
Je donne un petit coup au carreau de la porte. Privé lève le nez.
—Entre, me crie-t-il sans bouger.
Et continuant:
—Les clients ne se sont guère montrés aujourd’hui. Je t’avertis que je suis maussade... C’est demain le terme... Tu sais, le Terme... Proudhon a fait un chouette article sur ce foutu Terme...
Nous bavardons. Il n’y a qu’une quinzaine que nous nous sommes rencontrés, au Père-Lachaise, où nous accompagnions un camarade mort.[272]
—Au fait, dis-je, tu ne nous as pas conté l’autre jour comment tu avais pu t’échapper, la nuit du samedi au dimanche... quand les troupes eurent complètement envahi le cimetière...
—A mesure que les soldats entraient—commença Privé—nous reculions vers le boulevard, là où est située la Conservation... J’avais avec moi un gamin de quinze à seize ans, qui, depuis la veille, me suivait partout... Tout le jour, la soirée plutôt, il avait rechargé mes fusils... J’en avais deux... Nous attendions, appuyés au mur d’enceinte, silencieux, guettant les moindres bruits... Les soldats ne bougeaient pas... Il était peut-être deux ou trois heures après minuit, quand je me décidai à quitter le cimetière... Tout était définitivement perdu. Il n’y avait plus qu’à fuir.
—Allons, filons, dis-je au gosse. Séparons-nous. Chacun pour son compte... C’est plus sûr...
Le gamin me quitta. Où alla-t-il? Je n’en sais rien. Je n’ai jamais plus entendu parler de lui.
Je cachai mes deux chassepots dans les broussailles. Pourquoi? Je me le demande encore... Puisque je fuyais... Et je grimpai à la muraille, m’aidant aux poutres qui y étaient adossées.
Dès que je fus sur le faîte, je reconnus—je l’avais oublié—que la rue était à trois ou quatre mètres en contrebas... Après m’être assuré que tout était désert, que pas un être humain ne pouvait me voir, j’enjambai la crête du mur et je me suspendis par les mains dans le vide... Je lâchai... et je me trouvai, sans une égratignure, solide sur pattes, droit sur le pavé...
Maintenant il fallait se garer.
Mes mains étaient noires de poudre. Je sentais mon épaule tout endolorie. Et, tu sais, l’épaule...
—Eh bien?
—L’épaule!... Les mains, ça n’est rien. Un coup de torchon suffit. Mais, l’épaule, ça se congestionne par le frottement du fusil. Ça se rougit... Un officier malin ne s’y trompe pas... L’épaule, on ne peut pas se figurer ce que ça fait fusiller son monde... Dès que vous pouvez aviser un coin, vite la veste à bas, et la chemise, et si vous pouvez avoir un brin d’eau de cologne ou de vinaigre, frottez dur. Ça fait passer la rougeur...
—Te voilà donc au bas du mur du Père-Lachaise?
—Tu connais le restaurant qui fait le coin du boulevard et de la rue du Repos, où nous nous réunissons, à chaque anniversaire, pour aller porter au Mur les couronnes... C’est là que je suis entré.
J’étais en civil... Ah! un drôle de costume de civil... Si quelque soldat m’avait vu à ce moment, je crois bien qu’il n’aurait pas hésité un instant à me coller au mur... Mon chapeau mou, bossué, boueux... Et mes souliers! Des souliers du Juif-Errant qui aurait marché un siècle dans la fange...
Je jetai un regard sur mon veston... De l’huile que m’avait laissée le voisinage des roues de canons. De la boue jaunâtre. De larges plaques blanches qui étaient les frottements contre les tombes, de l’herbe mouillée... Et, à ma ceinture, mon revolver...
Ah! de celui-là, je me dis que je ne me séparerais pas, dût-il me faire fusiller...
La salle du restaurant était vide. Tout le monde devait être caché dans les caves ou ailleurs... Je poussai une porte et je me trouvai dans la cuisine.
Une forte fille aux manches retroussées astiquait tranquillement une casserole...
—Oh là! ma fille, il faut me donner de quoi laver ces mains sales.
La fille me regarde.
Rapidement elle tourne le robinet et remplit une cuvette d’eau.
Je me lave les pattes.
Brusquement, je songe à l’épaule... Mon habit est vite à bas, et mon bras sorti de la chemise... La servante regarde.
—Je vais vous chercher des serviettes, dit-elle, en se dirigeant vers la porte.
—Ne bouge pas d’ici, repris-je en faisant mes gros yeux. Je m’arrangerai avec ce que j’ai là.
Et, ce disant, je pose près de moi mon revolver.
—Maintenant, aux souliers! Donne-moi des brosses.
Il n’y avait pas de cirage. La fille me passa une brosse à émeri qui servait à polir le poêle de fonte.
Quand je sortis, je n’avais plus l’air d’un insurgé, avec mon chapeau bien brossé, mes mains propres et mes souliers brillants... à la mine de plomb.
Ah! il n’aurait pas fallu entr’ouvrir mon veston, sous lequel j’avais, le canon dans la ceinture de mon pantalon, fiché mon revolver...
—Et tu es redescendu dans Paris?
—Oui, par la rue de la Roquette... Je me suis rappelé qu’un maçon de ma loge avait sa boutique tout près.
—Tu t’es réfugié chez lui?
—Oh là! là! Ce qu’il m’a reçu... Il se mit à me faire une longue théorie sur les dangers que nous avions fait courir à la République... Louis Blanc lui-même n’avait-il pas flétri la Commune!
—Mon vieux! lui dis-je, au revoir.
Je filai sans regarder derrière moi...
Heureusement d’autres maçons furent plus dévoués, et j’en connais qui risquèrent la fusillade pour sauver des frères qu’ils voyaient pour la première fois...
Privé s’était tu...
Chaque fois que je passais rue de Rennes, je ne manquais jamais de frapper aux carreaux du vieil ami.
Un jour, en janvier 1901—il y avait quelques mois que nous ne nous étions rencontrés—je vis son grand fauteuil vide. J’entrai. L’ouvrière avait les yeux rouges...
—Qu’y a-t-il? demandai-je.
—Il y a... que Monsieur Privé est bien malade... Il est à la Charité.
J’y courus... Je trouvai Privé mourant.
Deux jours après, nous le conduisions au cimetière d’Issy, où il avait voulu reposer.
—C’est plein de fleurs par là, nous disait-il un jour qu’il nous faisait ses confidences... J’y serai très bien... Et puis, c’est tout près d’où nous nous sommes tant battus jadis... Il me semble que j’entendrai encore le canon de la Commune.
RANC
Septembre 1898. Au Radical. Depuis un quart d’heure, nous causons, Ranc[273] et moi, dans le couloir sur lequel donnent les salles de rédaction.
De quoi causons-nous? De ce qui fait, chaque fois que nous nous rencontrons, le sujet de nos conversations.
L’affaire Chaudey.
Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la soirée du mardi au mercredi 24 mai, pris la résolution de fusiller le rédacteur du Siècle, détenu à Sainte-Pélagie?
—Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me demande Ranc.
—Oui. Au café d’Harcourt. Place de la Sorbonne.[274] C’est là qu’il m’a appris l’exécution. En quelques phrases brèves, hachées, jetées à la hâte... La bataille allait éclater, tout près... Mais je n’ai pas eu le temps de l’interroger... Je ne l’ai revu que mort, la tête fracassée, le lendemain, rue Gay-Lussac...
—Sapia?... Madame Sapia?
—Je n’en sais rien... Si, cependant... En exil, Chardon m’a conté que la veuve et la mère de Sapia venaient souvent, très souvent, à la préfecture de police... Un jour même, pendant que madame Sapia était là, madame Chaudey vint demander l’autorisation de voir son mari à la prison... La veuve et la mère de Sapia poussèrent-elles Rigault à venger le mort? Chardon n’osait pas l’affirmer... Mais il n’était pas loin de le croire.
—Et l’article du Père Duchêne?
—Eh bien!... Vous le savez...
—Non... On m’a dit... Advenant?[275]
—Oui... Un soir, tard—les formes étaient déjà serrées—on apporta un article... l’article fameux... Il est exact qu’il ait été donné par Advenant... On desserra les formes pour le mettre à la dernière page. Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était arrêté.[276]
—Alors, c’est bien Advenant?
Je fis un signe de tête affirmatif...
Ranc s’était tu.
Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, enlevant son lorgnon, et, d’un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le regard baissé.
—Voici ce que je sais, moi, reprit-il.
J’ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie la note, écrite le jour même de notre conversation:
... J’étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de l’attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu’un, je ne sais plus qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de la défense nationale. On dresse la liste des noms.
—Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.
Hilarité.
Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.
—Et Chaudey? s’écrie-t-il. Il est encore libre!
—Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la Commune...
Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux du Siècle, où je ne trouvai que Cernuschi.
—Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de Delescluze... Ce n’est rien...
Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais l’Hôtel de Ville.
Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait au Siècle.
Chaudey, avant même que j’eusse ouvert la bouche, me reprocha amèrement d’avoir quitté l’Hôtel de Ville.
—Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...
Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui contai l’incident Delescluze.
—Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m’a averti... Mais je suis de son avis. Ce n’est pas sérieux.
—Si, repris-je. C’est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez pas être arrêté.
A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.
Mais Chaudey n’en voulut rien croire.
Il resta.
Il semble donc bien que l’arrestation de Chaudey fut, du moins pour une part, l’œuvre de Delescluze.
Il la voulut, il la réclama dès le premier jour.
Il la fit réclamer, par son ami Advenant, au Père Duchêne.
Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haines?
Le 22 janvier?
Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, Edmond Levraud, Arthur Arnould, d’autres, chez Lefebvre-Roncier[277] qui habitait, au 60 de la rue de Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur la place de l’Hôtel-de-Ville.
Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de morts—parmi eux le commandant Sapia—Delescluze, m’a raconté un témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l’horrible vision. On l’emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait être apaisé.
Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l’opinion publique, pesait alors tout entière sur Chaudey, qui l’incita à réclamer, avec tant de ténacité, l’arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du Siècle?
Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la commission exécutive:
A l’une des séances de la commission—me disait Avrial—Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n’avait été formulée.
Vermorel demandait qu’on fournît au moins l’original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l’ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.
A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l’avait pas trouvée.
—Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu’on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d’accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.
Mais Delescluze protesta avec véhémence.
—Qu’on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.
L’affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.
Et comme je demandais à Avrial, s’il savait qu’après cette séance de la commission exécutive, une preuve quelconque de la culpabilité de Chaudey eût été portée à la connaissance de la Commune:
—Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos yeux.
A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l’article du Père Duchêne.
Comment? En quelles circonstances avait-il été apporté?
Il y avait, dans l’interrogation de Ranc, le désir ardent de percer un des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l’était avant tout.
—Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a revu l’article?
Je restais muet.
Un dernier coup droit:
—Bah! c’est vous, alors? Voyons, avouez...
Mais je n’avouais pas.
Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui concernait l’un ou l’autre de mes deux collaborateurs.
Et la conversation en restait là.
Peu de temps avant sa mort, j’allai voir Ranc, place des Vosges. Il m’avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochure Un peu de Vérité sur la mort des Otages. Il avait égaré, avant de l’avoir lu, celui que je lui avais remis lors de son apparition.[278]
Je le vois encore, solide malgré le commencement de paralysie qui lui rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai, causeur, comme à l’habitude.
Nous bavardâmes de choses et d’autres.
Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le doigt posé sur le titre de la couverture rouge:
—Allons, cette fois, vous avouez, je l’espère...
—Non... Non. Pas encore... Du reste, je n’y parle pas de l’affaire Chaudey.[279]
Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault.
Ranc avait un faible pour les Hébertistes.[280] Il aimait assez qu’on le classât parmi eux. Hébertiste et Blanquiste, Rigault ne pouvait manquer d’avoir les sympathies de Ranc, avec qui il s’était rencontré un peu partout où l’on conspirait et où on luttait, dans les dernières années de l’Empire.
—La dernière fois que je rencontrai Rigault—me conta Ranc—ce fut quelques jours avant l’entrée des troupes. Sur le quai. Il était, autant qu’il me souvienne, avec Da Costa.
Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis part. Elles étaient très mauvaises. L’armée était aux portes. C’était une affaire de jours. D’heures peut-être.
Rigault me sembla être également renseigné.
—Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l’Empire entre autres... Il faut brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez au vainqueur...
Rigault songea un instant.
—Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons le feu à la boîte!
—Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture—et je montrais du doigt les bâtiments de la police—il y en a aussi à l’Hôtel de Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...
Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police qu’à l’Hôtel de Ville, de ces précieux documents.
—C’est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd’hui, faire transporter tout en lieu sûr.
Vous savez qu’il n’en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la proie des flammes.
DOMBROWSKI
A maintes reprises, pendant nos longues causeries sur les derniers jours, Brunereau m’avait conté, à Genève, la scène tragique des funérailles du général de la Commune, le mercredi 24 mai au Père-Lachaise.
Là-haut, sur la plate-forme où, depuis la veille, tonnaient les pièces fédérées, les canons s’étaient tus.
Les artilleurs, les servants, les combattants des alentours, tous, avaient quitté leur poste, pour venir embrasser une dernière fois le chef héroïque, blessé à mort, la veille, à la barricade de la rue Myrrha et de la rue des Poissonniers, porté à Lariboisière expirant, reconduit, mort, à l’Hôtel de Ville, d’où, la nuit, à la lueur des torches, il avait été enlevé sur une civière.
Le cadavre avait été, par les soins de Brunereau, mis en bière, revêtu de son uniforme, et enveloppé dans un drapeau rouge.
Vers quatre heures, au moment même, où, sur la place Voltaire, allait se dérouler le premier acte de la tragédie des otages, le corps de Dombrowski avait été, après un adieu poignant de Vermorel, déposé dans un caveau.
Où?
Les restes de Dombrowski étaient-ils toujours là où ils avaient été déposés?
Avaient-ils été enlevés?
Transportés autre part?
Un jour de juillet 1898, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à consulter le registre des entrées des morts pendant la Semaine de Mai.
Le registre me fut communiqué.
A la date du 24 mai, une seule entrée est mentionnée.
Sur le registre, je lus:
Dombrowski, général de la Commune (sic), déposé au caveau Brizard, case no 7.
Le cercueil resta dans ce caveau jusqu’au 18 février 1879.
A cette date, le propriétaire du caveau, ayant besoin de la case occupée par Dombrowski, fit enlever le cercueil, qui fut porté au cimetière d’Ivry.
Au cimetière d’Ivry, où je me rendis, il me fut dit—et je vérifiai sur le registre d’entrée—que le cercueil, apporté du Père-Lachaise, avait été, dès son arrivée, inhumé en tranchée gratuite (6e division).
Cinq années après, en novembre 1884, la tranchée avait été reprise, c’est-à-dire bouleversée.
Je tentai de savoir si quelques indices n’avaient pas, à l’ouverture du cercueil, attiré l’attention des ouvriers, Dombrowski ayant été, comme je l’ai dit plus haut, mis en bière, revêtu de son uniforme.
Les boutons de la tunique. La plaque du ceinturon. Les débris du vêtement. Ceux du drapeau rouge?
Rien.
Sur la bière, au témoignage de Brunereau, le frère de Dombrowski, présent aux funérailles, avait écrit le nom du mort:
Jaroslaw Dombrowski.
Quelqu’un n’avait-il pas été frappé par les vestiges de l’inscription?
Rien encore.
Ni dans les bureaux de la Ville, ni au Conseil municipal, personne n’avait prêté la moindre attention à la translation et à la dispersion des restes du général de la Commune.
Où sont-ils aujourd’hui?
Enfouis dans quelque trou? Dormant aux catacombes?
LE MUR
Au Père-Lachaise... Aux obsèques d’un vieux camarade. Les discours sont finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium, dont les cheminées fument encore. Avrial, Privé, Roullier, Alavoine. D’autres. Les amis descendent, par petits groupes, les allées qui conduisent à l’entrée. Machinalement, tout en causant, nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habituel.
Nous y voilà.
Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans déchiquetés par la pluie et le vent. «Aux morts de 1871. Anniversaire de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre.» Et, mêlées aux couronnes géantes, apportées par les comités, les associations, les cercles révolutionnaires, d’autres, toutes petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. «A mon père. A mon mari.» Pieux souvenirs, pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins, que l’on croit être là.
Car, sont-ils là?
Au pied de ce Mur, dorment-ils, les fusillés de la nuit du samedi au dimanche? Ceux de la Roquette, qui «moururent avec insolence» et dont les cadavres troués de balles furent emportés, dans les horribles tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine?
Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés par les armes, tout près, le dimanche matin, sur le tertre, encore verdoyant aujourd’hui, où s’ouvrirent, pour cacher le grand massacre, les épouvantables fosses communes?
Nous échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en foule. Là-bas, de l’autre côté, au pied de cette pyramide dont nous voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées d’obus.
—Tu y étais, toi? dis-je à Alavoine.
—Oui. J’y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les pièces—une dizaine de pièces de 7—faute de munitions. Les Versaillais étaient tout près. Dans l’avenue de Saint-Mandé... Il pleuvait à verse... A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d’un cheval, tué par un obus, qui empestait l’air... Nous ne restions plus guère qu’une quinzaine... Je me souviendrai toujours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, avec deux artilleurs, dont l’un blessé au bras enveloppé d’un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté de nous, un tas d’obus qui n’étaient pas de calibre... L’artilleur blessé jurait «Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis!» Nous étouffions là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris, au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir, plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait pas... Quel silence!... Je montai, une cinquantaine de pas à peine, jusqu’à la pyramide blanche—tu sais, le monument de Beaujour. La porte du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine d’artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes... Vers onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions bel et bien pris par les fusiliers-marins...
Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d’assentiment. Lui aussi, était là.
—Quand j’eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j’avais rencontrés, et moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des Rondeaux, tout près d’ici... Là...
Privé indiquait de la main un endroit de l’enceinte. Pas loin du Mur.
—Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement. Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures. Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n’avançaient pas. Ce ne fut qu’à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n’avions plus qu’à nous réfugier dans la partie du cimetière encore inoccupée... Les soldats bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la nuit, je grimpai au sommet du mur d’enceinte, et me laissai tomber de l’autre côté... J’étais hors de danger.
—Alors, on ne s’est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise?
—Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés. Une chasse à l’homme. Toute l’après-midi du samedi... Mais c’est tout... Ceux qu’on a fusillés, ils venaient d’autre part... Ramassés un peu partout. Dans le cimetière même. Dans les escarmouches qui précédèrent l’entrée des soldats...
Nous nous étions éloignés du Mur.
Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise.
Je cherchais depuis longtemps un témoin de l’hécatombe du dimanche matin.
Je le rencontrai.
Un conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés, en tas, attendaient la fusillade. Les morts. Les horribles fosses.
—C’était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis ici les notes écrites que j’ai prises de notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l’allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du boulevard Ménilmontant. Ils étaient là quand j’arrivai. Depuis combien d’heures? Je ne sais. D’où venaient-ils? Je n’en sais rien non plus. Il y en avait en costume de fédéré. D’autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d’eux, une vingtaine de soldats, l’arme au pied... Quand je les vis, j’ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le groupe. «Allons, conduisez tout ça là-haut!» Il s’approche d’un officier—un officier de fusiliers-marins—lui parle à voix basse. L’officier fait un signe. Le triste cortège s’éloigne, monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d’heure, une demi-heure—cela me parut long, long—j’entends des détonations...
—Vous ne les avez pas accompagnés?
—Non. On ne m’aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l’ordre de les faire inhumer... J’escaladai la hauteur en quelques minutes. J’avais hâte de voir... Quel spectacle... On en avait fusillé là—nous étions montés tous deux presque près du Mur—sur le tertre... Il y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des autres...
—Alors, ils ne sont pas au Mur?
Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.
—Pas ceux-là... Moi, je n’ai vu inhumer que dans les fosses...
—Combien, à peu près?
—Je ne sais pas. On n’a pas compté... Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les comptait pas.[281]
—Et au pied du Mur?
—Je ne sais pas... Il se peut qu’on en ait fusillé là. Comme un peu partout... Il se peut aussi qu’on en ait enterré quelques-uns à cette place... Mais, moi, je vous le répète, c’est dans les fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l’allée centrale, l’officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi, avant d’obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses paupières... Moi aussi, j’avais le cœur affreusement serré...
A BRÉVANNES
Septembre 1909.—Nous sommes allés en promenade, Lucien Descaves, le docteur Crepel et moi, à Brévannes,[282] où Descaves a un vieil ami, Mathey, qui commanda pendant une quinzaine de jours, en mai, le fort de Vanves.
Mathey, qui fut lié avec Félix Pyat, a quatre-vingt-cinq ans sonnés. Toujours alerte, il nous accompagne dans une promenade dans le parc.
—Vous savez, nous dit-il brusquement, Oudet est toujours ici.
Oudet... Le membre de la Commune, élu par les onze mille électeurs des Buttes-Chaumont, à la presque unanimité des voix... Membre de la commission de sûreté générale... Un des plus violents, le plus violent peut-être de l’assemblée de l’Hôtel de Ville. Blessé le vendredi matin, il est rue Haxo, couché sur un canapé, quand on y amène les cinquante otages...
J’ai peu vu Oudet pendant la Commune. Mais, je me souviens d’une nuit passée, en 1870,—une nuit blanche—avec Oudet, chez Vallès, qui demeurait alors rue de Tournon, en face de la caserne des municipaux. Oudet, que nous avions rencontré rue Saint-Séverin, chez Glaser, se croyait poursuivi par la police. Vallès lui avait offert asile—un asile peu sûr, Vallès étant lui-même menacé—et nous avions passé la nuit à causer et à bâtir des plans d’insurrection.
—Il est là-haut, nous dit Mathey, montrant de la main les fenêtres du bâtiment de l’infirmerie. Oh! il est très mal... Il est fini.
Nous montons. Des files de lits blancs. Des vieillards. Et des vieillards encore.
Étendu sur un lit, Oudet. Le masque, jaune, émacié. Les yeux clos. Un cadavre...
—Il a quatre-vingt-six ans, nous dit l’infirmière qui le veille... Il ne peut plus bouger... Il y a deux mois, on pouvait encore le lever... Il n’y voit plus... Et puis, la tête a déménagé... Continuellement, il radote...
—Oui, il radote, dit un vieillard assis sur le lit voisin... Il parle tout le temps...
—Et que dit-il?
—Ah! c’est bien difficile de le comprendre... Rochefort... Rochefort... Vaillant...
Jusqu’au dernier souffle, le vieil insurgé songe encore, dans son cerveau obscurci, aux jours héroïques... Vaillant... la Commune... Rochefort... Les jours de bataille de l’Empire...
Un mois à peine après notre visite, Oudet rendait le dernier soupir. Pauvre comme Gouhier, le membre du comité central, pensionnaire, lui aussi, de Brévannes, où il mourut en 1904. Pauvre comme tous ceux de la Commune qui sont venus abriter, sous les grands arbres de l’asile municipal, ou—les moins heureux—dans quelque salle d’un hospice parisien, la misère de leurs vieux jours.
FIN