AU LARGE
Reading edition
EN PLEINE TERREUR
dans ma prison
Juin 1871.—Rue de Richelieu. En face de la fontaine Molière. Mon deuxième refuge, depuis la défaite. J’ai été accueilli là par un mien cousin, attaché à un ministère. Tout le jour, il reste à son bureau, me laissant seul avec mes pensées, ayant pour me distraire—si je puis appeler cela une distraction—la lecture des journaux qu’il m’apporte le soir, après les avoir soigneusement dissimulés dans sa poche.
Tout le monde, en ces jours de délation, est aux aguets.
Mon cousin m’a amené avec lui, tard, presque dans la nuit, me recommandant de monter avec précaution l’escalier—comme un voleur—afin que le concierge ne m’entendît pas.
Personne ne sait que je suis là-haut, prisonnier dans un petit logement du cinquième étage.
Mon fidèle cousin, en même temps qu’il m’apporte les journaux, m’apporte aussi ma nourriture. Pain, charcuterie. Je ne fume pas—pour qu’on ne sente pas l’odeur du tabac sur le palier.
Le soir, nous causons à voix basse.
Toujours le même sujet de conversation.
Comment partir. Comment quitter Paris, la France. Gagner la frontière.
Quelle frontière?
Londres? Bruxelles? Genève?
Par où?
Avec quel passeport?
Nul ne peut voyager en chemin de fer, coucher à l’hôtel, marcher sur les routes—sans passeport.
Ce maudit passeport, on ne peut le demander qu’à une personne amie, qui consente à prêter son nom, son identité, donc à se compromettre, si jamais la malchance voulait que le stratagème fût découvert.
Pendant les longues heures que je reste là, seul, à bâtir des plans, j’ai passé la revue de mes amis et connaissances. Je suis fixé. J’ai choisi mon homme. Le soir, je préviendrai le cousin.
—Un tel, allez voir un tel... Au quartier, nous étions amis... Nous nous sommes connus il y a tantôt quatre ans, à la reprise d’Hernani,[244] où nous étions voisins d’amphithéâtre... Ensemble, ce soir-là, nous avons tant et tant crié qu’à la sortie nous ne pouvions plus parler... Il doit se souvenir... Il ne refusera pas... Ça ira très bien... Il me ressemble comme un frère...
Le soir, le cousin rentre.
—Eh bien?
—Ton ami... Il m’a très bien reçu... Mais... Mais... Peur d’être compromis... Sa mère... Si tu te faisais prendre... Si on savait qu’il t’a prêté son passeport... S’il n’y avait que lui, il n’hésiterait pas... mais, sa mère...
—Bref, il refuse.
—Oui.
transes
Depuis que j’ai échappé à la cour martiale, les journaux que l’on m’a apportés dans mes refuges sont pleins de récits terrifiants.
Vallès a été tué rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, où il s’est fait traîner. Comme il se débattait, on l’a fait taire à coups de crosse dans les reins. Les soldats l’ont ensuite lardé de coups de baïonnette...[245]
Ferré, Vaillant, Cluseret, Billioray, rencontrés dans la rue, fusillés, eux aussi.
J’ai lu l’horrible récit de la mort de Varlin, arrêté sur la dénonciation d’un prêtre, fusillé aux Buttes-Montmartre, après qu’il eut gravi le plus affreux des calvaires, sous les injures et les coups.
Je frissonne en songeant aux horribles fosses du square de la Tour-Saint-Jacques, charnier plein de cadavres. Je l’ai là, ce récit, à portée de la main... Qui sont-ils, les infortunés, fusillés, pour le plus grand nombre, à l’infâme caserne Lobau, après avoir comparu, au Châtelet, devant la cour martiale du colonel Vabre?... Je le relis, ce récit...
... Ce qui épouvantait le regard, c’était le spectacle que présentait le square de la Tour Saint-Jacques. Les grilles en étaient closes. Des sentinelles s’y promenaient. Des rameaux déchirés pendaient aux arbres. Partout, de grandes fosses ouvraient le gazon et creusaient les massifs.
Du milieu de ces trous humides, fraîchement remués par la pioche, sortaient çà et là des têtes et des bras, des pieds et des mains. Des profils de cadavres s’apercevaient à fleur de terre, vêtus de l’uniforme de la garde nationale. C’était hideux. On les avait jetés là, précipitamment.
Une odeur fade, écœurante, sortait de ce jardin. Par instant, à certaines places, elle devenait fétide.
Des tapissières attendaient leur horrible chargement. Les berges du fleuve avaient reçu leur contingent de morts.[246]
Tous les jours, les mêmes épouvantables tableaux.
On pouvait venir me prendre ici—il suffisait d’une dénonciation[247]—me faire descendre l’escalier à coup de crosse, comme Vallès, me pousser au mur, là, en bas... venir ramasser mon cadavre, le porter dans quelque square, l’enfouir sur la berge du fleuve...
Et je restais songeur, angoissé, tremblant parfois, la tête dans mes mains... Seul.
ceux qui dénoncent
Mon cousin rentre. L’air effaré...
—Qu’y a-t-il?
—Tiens... lis.
Il me tend un journal, me désigne du doigt un écho, en première page.
M. Maxime Vuillaume, l’un des rédacteurs du Père Duchêne, qui avait pu jusqu’aujourd’hui échapper à toutes les recherches, a été arrêté ce matin rue d’Angoulême-du-Temple.[248]
—Tu vois. Tu es recherché. Fort heureusement, pas dans ce quartier... Tu as peut-être à tes trousses quelque confrère qui te tient rancune... Qui sait si, un jour ou l’autre, en suivant ta trace, il ne te découvrira pas ici?
—Alors que faire?
—Ce que tu voudras... Tu ferais peut-être bien de changer encore une fois... Je vais aller voir X..., notre parent... Il a, rue Dauphine, un vaste magasin, où, peut-être, tu serais plus en sûreté qu’ici... en attendant mieux.
Le parent refuse. Lui aussi a peur... Il a de la famille... Si on venait à savoir qu’il a caché quelqu’un de la Commune... Il serait lui-même arrêté... Que deviendrait son commerce... Les siens?...
Le lendemain soir, j’ai épluché la Petite Presse.
Plus rien.
Ce n’est que douze jours plus tard,—je venais de quitter Paris—qu’à la même place où avait paru la note du 8, j’aurais pu lire les lignes suivantes:
Des renseignements qui nous parviennent nous font connaître que le sieur Vuillaume aurait été arrêté hier, rue Racine, vers cinq heures.
Il aurait été, nous dit-on, mis immédiatement à la disposition de l’autorité militaire.
Quoi qu’il en soit, il est certain qu’au moment où nous écrivons, ce sinistre collaborateur des sieurs Humbert et Vermersch n’a pas encore été écroué au dépôt.
Chacun sait que ce zélé partisan de la Commune faisait partie du trio qui, dans le Père Duchêne, a, pendant trop longtemps, publié tant d’articles dans un style aussi ordurier que nauséabond.[249]
Plus tard, quand je fus à l’abri, on me nomma, à Genève, le joli monsieur qui s’était fait une spécialité de dénoncer ses anciens camarades. Celui-là ne s’était cependant pas privé, aux jours dorés du Père Duchêne, de venir, à deux reprises, puiser dans notre bourse alors bien garnie.
on va perquisitionner
La dénonciation n’est pas ma seule frayeur.
Autant que la dénonciation, la perquisition est à redouter.
Une perquisition?
Toc. Toc... Ouvrez... On ouvre... Des soldats, avec un sergent... Les autres sont en bas, gardant la porte d’entrée... Qui êtes-vous?... Que faites-vous ici?... Vos papiers... Êtes-vous chez vous?... Ou alors, qui êtes-vous? Ouvrez ces tiroirs, ce meuble... Le sergent prend un paquet de lettres, les parcourt... Vous n’avez pas d’armes?...
Si les renseignements que vous fournissez laissent planer quelque doute, vite à la prévôté militaire, ou au commissariat de police...
Combien ont été pris, raflés, ainsi!
On perquisitionne par quartier, par îlot, par rue, par maison.
Oh! la perquisition!
On n’a pas encore perquisitionné dans ces parages de la fontaine Molière, où je suis réfugié.
Quand perquisitionnera-t-on?
Demain?
Plus tard?
Sûrement un jour ou l’autre.
Et, à toute heure, à toute minute, je soulève un coin, un tout petit coin, du rideau... Il ne faut pas que quelque voisin, d’en face, m’aperçoive, se demande qui est là, quelle est cette figure qu’il n’a jamais vue...
Je jette un coup d’œil dans les rues voisines.
Non. Rien encore. Pas de pantalons rouges. Pas de perquisition...
Je reste ainsi, parfois, des heures à regarder, derrière le rideau de la fenêtre.
Machinalement, mes yeux se fixent sur le Molière de bronze. Je détaille son masque, sa chevelure, sa moustache, son pourpoint, ses manchettes... Ah! je le connais, ce Molière!... Je la connais, la fontaine... Les moindres détails en sont gravés dans mon cerveau, aussi nets, aussi précis aujourd’hui que lorsque j’étais à épier, de la fenêtre de ma prison...
Voici le cousin.
Il est encore moins rassuré que la veille. A son bureau, on lui a parlé de moi. Quelqu’un qui connaît nos liens de parenté. Cela le tracasse... Si on se doutait par hasard que je suis caché chez lui...
Allons... il faut partir.
gardien de la paix!
Rue de Châteaudun. Un autre parent. Un magasin de quincaillerie. Nous arrivons au moment où le parent, le patron, va se mettre à table. Il est célibataire. Seul avec une domestique qui le sert.
Nous lui expliquons ce que l’on attend de lui.
Bon garçon. Il accepte de me garder. Il a, là-haut, au sixième, une chambre de bonne qui est vide. En attendant, j’y coucherai.
A table. Nous causons.
On frappe à la porte vitrée.
—Bonjour... Je passe... Je suis entré pour te serrer la main...
Le visiteur, il m’a suffi de lever les yeux sur lui pour que mon sang ne fasse qu’un tour.
Ce visiteur, c’est un gardien de la paix.
Un gardien de la paix—de la paix! Longue capote grise à la jupe relevée à l’avant. Képi à bande blanche. Au côté, dans sa gaine de cuir jaune, un revolver d’ordonnance... Ce revolver, celui qui en est armé a le droit de le sortir de sa gaine, de le braquer sur le passant suspect, sur l’insurgé que l’on dénonce, sur la pétroleuse—l’horrible légende fait chaque jour ses victimes—et de leur trouer la peau sans plus de façon.
Le gardien de la paix s’assied. Il a été sergent de ville sous l’Empire. Camarade de régiment du parent à qui je viens demander asile. Il boit à petits coups la tasse de café qui lui a été offerte.
—Bien content que tout cela finisse, raconte-t-il. On n’a plus une minute à soi... Je suis à la mairie, rue Drouot. A tout instant, ce sont des gens qu’on amène... Il faut surveiller tout ce monde avant qu’on ne les joigne à un convoi de prisonniers pour Versailles...
J’écoute, terrifié.
—Allons, à un de ces jours. Je file à la mairie.
L’homme essuie ses moustaches, rajuste son ceinturon, assure son revolver... Il me tend la main comme aux autres... Il est parti.
—Un bon garçon, me dit mon parent. Ah! tu n’as pas à avoir peur de lui...
Mais si. J’ai peur tout de même.
Je ne coucherai pas dans la petite chambre du sixième.
Le soir, après dîner, je hèle un fiacre... Une demi-heure après avoir quitté la rue de Châteaudun, je suis place de l’École-de-Médecine.
Devant les grilles, deux sentinelles font, à la rencontre l’une de l’autre, les cent pas.
Là-haut, au balcon d’une maison (disparue depuis), de la lumière à une fenêtre. J’entre. Le concierge, homme sûr, vient à moi.
—Vous allez chez M. Bellenger... Il est chez lui.
fuite
Bellenger est, chez lui, en pleine tranquillité. Le brave homme qui vient de m’aborder est sa sauvegarde. Au moindre indice de danger, il le préviendra. Chaque jour, il lui monte les journaux, des vivres. Il lui donne les nouvelles.
Le jour tombé, Bellenger sort, rasant les murs.
—J’ai rencontré X..., me dit-il en rentrant... Vallès n’est pas mort. Ce n’est pas lui qu’on a fusillé. Mais un autre. Un sosie... Maître, notre chef du bataillon du Père Duchêne, est toujours au quartier. X... l’a rencontré, l’autre soir, rue Gay-Lussac... Humbert est caché par ici... Jusqu’ici, de notre bande, il n’y a personne de pris.[250]
—Est-ce qu’on fusille toujours?
—Non. Quand on est arrêté, on vous dirige sur Versailles.
Je respirai... C’était toujours ça... Il me sembla, à cette déclaration de Bellenger, que ma tête était plus solide sur mes épaules.
La maison de Bellenger devait être mon dernier refuge.
Depuis trois jours que j’étais là, nous avions fait des plans et des plans de départ, de fuite... Pas besoin d’aller, tout d’un trait, jusqu’à la frontière... Sortons d’abord de Paris... On ne demande rien aux fortifications... Une fois sortis de Paris, nous verrons... Il me reste quelques billets bleus du Père Duchêne... Avec cela, à deux, nous pouvons aller loin.
Justement, voilà qu’il nous tombe—comme une manne au beau milieu d’une famine—une invitation à nous rendre, pour nous y cacher, dans une propriété, tout près, en Seine-et-Marne.
Un château, où le propriétaire ne fait que quelques rares apparitions. Un parc immense, dont les hautes futaies seront, contre les curiosités dangereuses, un impénétrable rempart.
Nous empoignons, avec joie, cette corde de salut.
Ce soir, nous dormirons pour la dernière fois place de l’École-de-Médecine.
Demain, à la gare de l’Est, à onze heures.
Nous sommes dans le train... Il roule... Attention... Les remparts... Arrêt... Des soldats prussiens qui s’approchent des portières... Le train roule à nouveau... Pas d’incidents... Dans l’après-midi, nous franchissons la porte du château... Personne ne nous a remarqués...
Ah! on ne viendra pas nous chercher ici...
PREMIÈRES PÉRIPÉTIES
imprudences
Derniers jours de juin.—Nous logeons chez le jardinier du château, pour ne point éveiller les soupçons. Le jour, nous le passons dans cette prison superbe qu’est le parc aux ombrages discrets, devisant des jours de lutte, de la défaite, des amis disparus, dont nous n’avons pas de nouvelles. Lorsque, au cours de nos promenades, nous nous trouvons en face de l’une des grilles, à travers lesquelles se déroule la campagne, il nous arrive de nous arrêter, d’attendre le passage de quelque voyageur, qui nous fixe, étonné de voir, dans ce parc d’habitude désert, deux jeunes gens inconnus, fumant tranquillement leur pipe.
—Ce n’est pas prudent de vous mettre ainsi aux grilles, nous dit un soir, au souper, la fille du jardinier. Cela fait causer dans le village. Je crois bien qu’on se doute que vous êtes des Parisiens.
Des Parisiens!
Être des Parisiens!
Cela suffit pour que l’on vous regarde, en ces jours cruels, comme des bêtes fauves, bonnes à traquer et à livrer sans merci.
N’a-t-on pas dit et répété sur tous les tons—cela n’a-t-il pas été affiché à la porte de toutes les mairies—que ces scélérats de Parisiens ont pillé, brûlé, assassiné, qu’ils ont versé aux soldats des breuvages empoisonnés, et mille autres histoires dont la moindre vaut la mort!
Pas de pitié pour ces Parisiens maudits!
Eh bien! nous sommes propres, l’ami Bellenger et moi! Bien sûr, cela va nous arriver un jour, qu’un bavard de village, aux heures de causerie, sous le porche de l’église ou à la porte de la mairie, lèvera ce lièvre:
—Que diable sont donc ces deux individus qui, depuis huit jours, restent enfermés dans le parc du château! Personne ne les a jamais vus... Sûr, ce doit être des Parisiens. Si on voyait un peu ce qu’ils ont dans le ventre, ces cocos-là! Si nous allions au château?
le garde champêtre
Et ils vinrent, les braves gens!
Une belle matinée de juillet, nous étions attablés autour d’un déjeuner frugal, mais appétissant, quand la cloche de la grande porte tinta doucement, annonçant un nouveau venu.
Au milieu de la cour, le képi vert à la main, je reconnus, je sentis le garde champêtre. Il causait à la jeune fille du jardinier, qui rentra aussitôt.
—C’est pour ces messieurs, dit-elle.
Le jardinier et sa fille étaient dans le secret. L’asile nous avait été procuré par l’intermédiaire de A..., mon compagnon dans la funèbre journée passée à la cour martiale du Luxembourg. A... habitait le pays voisin et connaissait de longue date le monde du château.
—C’est le garde champêtre, reprit la jeune fille, qui vient demander les papiers de ces messieurs.
Les papiers! Nos papiers! Ni l’un ni l’autre n’en possédons, de ces fichus papiers! Pour la première fois insurgés, nous n’avons pas eu la précaution élémentaire de songer d’avance à la fuite possible, au moyen de passer la frontière.
Bien d’autres, que nous devions retrouver plus tard, s’étaient approvisionnés d’avance d’un état civil acceptable. Mais, les jeunes, qui de nous y avait pensé? On s’était jeté dans la lutte, avec toute l’ardeur et la foi du bel âge. Comme on dit, nous y étions allés de notre voyage. La défaite nous avait trouvés tous, pauvres cigales imprévoyantes, sans passeports et sans papiers propres à favoriser notre fuite.
Dans la cour, le garde champêtre stationnait.
—Vous ne venez pas prendre un petit verre? lui cria le jardinier, se faisant une figure joyeuse.
Depuis huit jours, nous lui avions raconté les massacres, les convois de prisonniers, toute l’effroyable hécatombe parisienne. Et il songeait certainement, le brave homme, à notre arrestation imminente, à l’emprisonnement qui nous attendait, à la mort peut-être.
—Non, non, répondit le champêtre. Quand ces deux messieurs auront fini, nous irons à la mairie.
Je le regardai, le champêtre. Un petit homme dont je vois encore l’œil chafouin, perdu sous une broussaille de sourcils rougeâtres et drus. Il avait recoiffé son képi et il attendait, la blouse bleue reluisante au soleil, appuyé sur un bâton fraîchement coupé à quelque haie du chemin.
—Il vient de Paris, me dit à voix basse la jeune fille assise près de moi. Il me l’a dit tout à l’heure.
Nous avions achevé le repas.
—Tu sais, dis-je à Bellenger, pas un mot de notre identité à la mairie. Pour moi, je ne dis rien. D’ici à notre arrivée à Versailles, nous avons le temps de réfléchir.
Le champêtre entra, salua, s’assit, but le verre qui l’attendait.
—Ah! dame! dit-il, sans qu’aucun de nous lui eût adressé la parole, dame! avec ce qui se passe, c’est pour tout le monde la consigne. Faut montrer ses papiers.
Et se levant:
—Messieurs, si vous le voulez, je vais vous accompagner à la mairie.
à la mairie
Nous partîmes tous trois. Avant de passer le seuil, je jetai un dernier coup d’œil sur la fenêtre de la chambre où nous étions, il y a cinq minutes, si confiants dans l’avenir.
Le jardinier était à sa place, immobile. La jeune fille tournait la tête vers nous.
Il me sembla que dans les yeux de ces braves gens perlaient de grosses larmes.
Allions-nous revenir?
Nous traversâmes le village. La mairie était à cinq minutes. Sur le pas des portes, à travers les vitres des boutiques, les gens regardaient.
—Voilà les deux Parisiens, semblait dire tout ce monde. Ils sont avec le garde champêtre. Certainement, il les a arrêtés.
Lui, le champêtre, rayonnait. Il se sentait le point de mire de tout le village. Il était le triomphateur du jour.
—Nous sommes à la mairie, nous dit-il.
Je vis le drapeau tricolore, la grille derrière laquelle étaient affichées les dernières dépêches du gouvernement. La prise de Paris. Les victoires de l’armée.
Nous fûmes introduits dans une petite salle où deux chaises de paille s’offraient à nous.
Le champêtre ouvrit la bouche.
—Maintenant, vos passeports.
Il avait dit cela durement, en homme qui sait déjà la réponse qui va lui être faite.
—Nos passeports, répondis-je. Parfaitement. Nous allons les remettre à M. le maire. Est-ce qu’il n’est pas là?
—Il va venir, reprit le champêtre. Eh bien! vous les lui remettrez. Apprêtez-les.
Au même instant, une porte s’ouvrit.
brave cœur
Le maire—c’était lui—nous fit entrer dans son cabinet et nous offrit gracieusement deux sièges. Le champêtre était avec nous. Il restait debout. Le maire lui fit signe de sortir.
Nous restâmes seuls avec le magistrat municipal.
—Messieurs, commença le maire, vous voudrez bien m’excuser de vous avoir dérangés. Vous êtes au château, chez mon ami S... (le nom du propriétaire). Je sais bien que vous êtes en règle. Mais, vous ne l’ignorez pas, nous avons des ordres. Aucun étranger au pays ne peut, depuis les événements, séjourner sans montrer ses papiers. Donnez-moi vos passeports, et je ne vous dérangerai plus.
Le maire était un homme de trente à trente-cinq ans, à la figure franche et ouverte.
Je le vois encore, comme je vois tous ceux qui m’ont, de près ou de loin, côtoyé dans ces jours d’angoisse, avec ses yeux clairs, sa barbe entière et soigneusement peignée, attendant notre réponse.
Je fouillai le premier ma poche. J’en retirai un paquet de lettres, dont je m’étais muni à tout hasard. Lettres et adresses, à un faux nom bien entendu. Je les alignai soigneusement sur la table.
—Voici des lettres qui me sont adressées...
J’interrogeais en même temps le visage du maire, qu’un nuage assombrissait déjà.
—Vous n’avez rien autre chose? me demanda-t-il.
—Ma foi, non.
—Vous n’avez pas de passeport? Pourquoi? Vous savez bien...
Il lut probablement dans ma pensée.
—Allons, messieurs, dites-le franchement... Êtes-vous compromis dans les événements parisiens?... Je vois que vous n’avez ni l’un ni l’autre de papiers... Dites-moi la vérité...
Nous restions silencieux.
—Eh bien! vous ne me répondez pas...
Je fis un signe de tête affirmatif.
Le maire se rapprocha de nous. Il ouvrit une porte qui donnait dans une pièce voisine, où il nous fit signe d’entrer.
—Asseyez-vous deux minutes, nous dit-il, et attendez-moi.
Nous restâmes là cinq grandes minutes.
Qu’allait-il faire de nous, le maire!
Allait-il chercher le champêtre, dont le képi vert obsédait ma pensée?... Les gendarmes peut-être!
Et je me vis entre les deux gendarmes, conduit à la prison, au chemin de fer, à Versailles...
Le maire rentra.
—Je suis allé éloigner mon garde champêtre, nous dit-il. Maintenant, il vous faut filer, et vite... Pour rien au monde, je ne voudrais qu’il vous arrivât malheur par ma faute... Et, cependant, j’ai eu une maison détruite par l’incendie, rue (il nous cita une rue dont je n’ai point retenu le nom). Je vais vous conduire moi-même chez le jardinier du château. Vous ferez vos paquets. Ne perdez pas une minute... Je ne puis répondre de mon garde champêtre, qui pourrait vous poursuivre, vous arrêter à nouveau...
Brave cœur!
Cet homme tenait entre ses mains notre liberté et notre vie. Et, sans nous connaître, sans partager en rien nos opinions, au lieu de nouer nos chaînes, il les brisait, et nous ouvrait tout grand le chemin de la délivrance.
Cinq minutes après, nous étions avec lui au château.
Nous le quittâmes dans la cour pour rentrer chez le jardinier, mettre rapidement cette bonne famille au courant de la situation, faire nos maigres paquets, et demander des indications sur la route.
Il fut convenu que nous nous dirigerions séparément, par des chemins différents, pour rejoindre une gare voisine.
Un quart d’heure et nous étions prêts.
Dans le parc, où il se promenait en attendant notre départ, le maire nous souhaita bon voyage.
—Vite, vite, ne perdez pas votre temps, nous dit-il. Je ne serai tranquille que lorsque je vous saurai loin... Et n’allez pas à la gare d’ici... Le garde champêtre peut s’y être rendu, s’il se doute de quelque chose.
Nous serrâmes la main de ce maire excellent, et nous sortîmes par une porte du parc qui donnait sur la campagne.
Une heure après, nous nous retrouvions, Bellenger et moi, à une gare de bifurcation. Le soir même, nous étions à Troyes.
ARRESTATION
Troyes
Je me souviens de notre arrivée à Troyes. La ville était occupée par les Prussiens. Sur la promenade, les soldats ennemis faisaient l’exercice. Nous restâmes longtemps à les regarder. Depuis deux mois que nos yeux étaient habitués aux uniformes, glorieusement souillés par la bataille, des fédérés, ces fantassins aux boutons brillamment astiqués, aux tuniques brossées avec soin, nous firent l’effet de soldats de vitrines des magasins d’habillement militaire.
Nous ne pouvions pas regarder éternellement les Prussiens. Il fallait songer au logis, à la table, à ce que nous ferions demain. D’abord le soir. Précisément, en face de nous, l’enseigne d’une auberge. Entrons.
La patronne est au bureau.
—Vous voulez une chambre? Vous mangez à la table d’hôte?
Et elle nous indique du doigt la porte de la salle à manger. La table d’hôte est déjà au complet. Il reste quelques places au bout. Nous allons nous y asseoir.
Oh! cette table d’hôte. Pendant une grande heure, nous écoutons les conversations, les exclamations que se renvoient, par-dessus nos têtes, avec des voix vibrantes, les convives, presque tous des voyageurs de commerce qui recommencent leurs tournées, interrompues par la sinistre bagarre. Plusieurs viennent de Paris. Ils racontent ce qu’ils ont vu, ce que l’on dit. Les incendies. Les fusillades. Toutes les horreurs de la lutte sanglante.
—Vous savez, dit l’un, le fameux Félix Pyat? Eh bien, on l’a fusillé et on a trouvé sur lui un million en billets de banque...
—C’est pas étonnant, souligne un gros homme. Déjà en 48, il en avait emporté un tas.
—Et puis, ce gros cochon de Courbet, celui qui a démoli la colonne, on l’a trouvé chez une femme. On l’a fusillé aussi...
Et mille histoires semblables.
Les morceaux restaient dans mon assiette. Je sentais une chaleur monter à mon front. Et le bavard continuait. Je devais l’écouter... Enfin, on enleva le dernier plat, on servit le café. Je respirai. Ce dîner m’avait semblé de la longueur d’un siècle.
les deux gendarmes
Tout à coup, une vision me cloue sur ma chaise. Par la porte du fond de la salle, deux gendarmes aux buffleteries blanches, le chapeau en bataille, entrent et se dirigent vers nous.
Oui, c’est bien vers nous, et pas vers d’autres... Je vois distinctement tous les yeux se tourner vers notre place... Sûr, ils ont un mandat. Le champêtre a télégraphié. Nous sommes foutus.
Les deux gendarmes s’arrêtent. Je vois mon café tout trouble. Ils enlèvent leurs chapeaux, détachent avec un bruit de ferraille leurs sabres, qu’ils accrochent aux patères du mur. Ils ôtent leurs gants, qu’ils posent sur la table. Toujours debout, ils passent la main sur leurs moustaches. Ils s’assoient, s’interrogent mutuellement du regard comme pour se concerter... Tout cela a bien duré une minute. Enfin d’une voix tranquille, l’un d’eux dit:
—Deux mazagrans et le cognac!
C’est tout ce qu’ils sont venus chercher.
Nous nous levâmes de table, subitement rassérénés.
consternation
Notre joie devait être, hélas! de courte durée. Nous avions projeté d’aller faire un tour en ville avant de rentrer à l’hôtel. J’avais hâte de voir de mes yeux l’occupation prussienne, dont je n’avais fait qu’entrevoir la parade.
Quelle figure faisaient ces gens-là le soir, à la lueur des becs de gaz, autour des tables de café, côte à côte avec les habitants?
Nous passions devant le bureau de l’hôtel, prêts à franchir le seuil, quand la voix de la patronne nous hèle:
—Ces messieurs voudront bien me montrer leurs passeports?
Quoi! Encore ces maudits passeports! On ne peut donc ni voyager, ni se reposer, ni dormir, sans avoir, imprimé sur la face, le timbre de la police.
—Oui, oui, en rentrant, répondis-je. Nous allons faire une partie de billard.
Notre tranquillité s’était changée en une noire consternation. La partie de billard fut lugubre.
Nous avions choisi un café isolé, redoutant désormais les lumières, les sociétés nombreuses où nous pouvions être reconnus. Le café était vide. Seul, un soldat prussien fumait une longue pipe, accoudé devant un verre de bière, muet, bien étranger certainement à nos préoccupations et aux plans de départ que nous faisions en poussant machinalement nos billes.
—Il nous faut prendre le prochain train, dis-je à Bellenger. Nous filerons sur le Jura, à Dôle. J’ai là un oncle, qui nous recevra, en attendant que nous puissions passer la frontière. Le vieux soldat—mon oncle avait fait les guerres d’Afrique—m’en voudra bien un peu d’avoir démoli la colonne. Mais, le premier moment de mauvaise humeur passé, il m’aime trop pour ne pas se dévouer corps et âme à notre évasion.
—Parfait, dit Bellenger. Mais, d’ici au Jura, on nous demandera encore nos papiers. A table d’hôte, tout à l’heure, un voyageur racontait que sur le parcours de Paris à Lyon, on avait visité trois fois le train, et emballé tous ceux qui n’étaient pas en règle.
—Eh bien! nous verrons. En attendant, l’express est à dix heures. Déguerpissons rapidement.
Nous nous dirigeâmes vers la gare. La pluie tombait. Les rues de la ville avaient un aspect sinistre. L’express n’était qu’à minuit. Pendant deux heures, les cafés étant clos, il nous fallut battre le pavé, raser les arbres des promenades, croisant à chaque pas une bande de soldats prussiens en goguette, ou une patrouille dont nous voyions luire au loin les canons des fusils et resplendir les casques.
passeports
Minuit. Nous avons pris place dans un compartiment de première. Pour ressembler à de bons et pacifiques voyageurs, j’ai acheté au buffet un pâté, que je mets bien en évidence. Allez donc prendre pour un insurgé un bon bourgeois qui voyage en première et qui emporte un pâté!
Le sifflet de la locomotive fend la nuit. Arrêt. Moment d’anxiété. Rien. Deuxième station, rien encore. Troisième, toujours rien.
Le jour commence à poindre. Il se lève tout à fait. Je consulte l’indicateur. La prochaine station est Chaumont. Dans un quart d’heure, nous y sommes.
Le train ralentit.
—Chaumont! Chaumont!
Je passe la tête à la portière. Le train est arrêté à quelque cent mètres de la gare.
—Chaumont! Chaumont! Cinquante minutes d’arrêt!
Pourquoi ces cinquante minutes d’arrêt? Et comme un éclair, la perquisition passe devant moi. A peine ai-je eu le temps d’y songer, que le cri retentit:
—Messieurs les voyageurs, préparez vos passeports!
—Cette fois, nous y sommes, dis-je à Bellenger.
Je regarde de nouveau par la portière. En tête du train, un groupe de cinq à six personnes. Deux gendarmes. Ils ne viennent pas, comme la veille à l’hôtel, prendre leur mazagran! Un homme en noir tient le premier plan.
Il se retourne. Je vois, autour de son ventre, flamboyer,—car elle flamboya à mes yeux,—la ceinture tricolore. Plus de doute. Dans cinq minutes, le commissaire est sur notre dos. Une seconde d’entretien, et nous sommes ses prisonniers.
Je suis du regard les perquisitionneurs. Un des gendarmes ouvre le compartiment, s’y introduit. L’autre fait faction à la porte. Le commissaire, que son écharpe accroche au trottoir, attend. Je vois descendre, une, deux personnes. Puis, le gendarme qui a fini son inspection. Il dit quelques mots au commissaire, en montrant les voyageurs descendus. Le commissaire s’adresse à ces derniers, semble les interroger rapidement. Puis le groupe se dirige vers le compartiment voisin, où le gendarme renouvelle son manège.
J’explique cela à Bellenger. Nous causons, quand notre porte s’ouvre.
C’est le gendarme.
—Messieurs, nous dit-il très poliment, veuillez me montrer vos papiers.
Nous sortons, comme devant le maire qui nous a sauvés une première fois, nos papiers, nos lettres...
—Vous n’avez pas de passeports?
—Ma foi non. Voici nos billets. Nous avons pris le train à Troyes à minuit, appelés à Dôle par un deuil de famille. Nous n’avons pas eu le temps d’aller à la préfecture. Il nous faut absolument être à Dôle ce soir. Nous n’avons même pas dîné.
Et je montre du regard le pâté.
Mais rien de cela ne satisfait le gendarme qui, se dirigeant vers la porte, nous dit:
—Descendez, messieurs, vous vous expliquerez avec M. le commissaire... Vous pourrez peut-être reprendre ce train, ou, tout au moins, le suivant... Le commissaire comprendra très bien... Moi, je ne peux pas.
Et je vois le large dos bleu du gendarme, qui d’abord bouche complètement la portière, s’abaisser vers la voie et disparaître, laissant libre la porte... Plus que ces deux marches à descendre... avant d’être prisonnier. Cette fois pour tout de bon.
Fichus passeports, va.
oublié!
Ici se place l’un des plus extraordinaires épisodes de cette fuite plus qu’étrange, où je rencontrai tous les dangers et où j’échappai à tous, par un inexplicable et persistant bonheur.
L’ami Bellenger, qui occupe le coin voisin de la porte ouverte, descend sur la voie. Je le vois qui met le pied sur le trottoir, tenant encore la poignée de la portière. Je le suis lentement, et je vais moi-même entrer dans ce vide au fond duquel, à un mètre au-dessous, c’est pour moi le conseil de guerre et le bagne,[251] lorsque, violemment, la porte du compartiment se referme.
Je reste sur le seuil de la porte. Mais, alors!... Le gendarme. Il m’a cru descendu.... La pensée me vient qu’il peut reconnaître son erreur, compter ses prisonniers... Il en trouvera un de moins... Il va revisiter les compartiments. Il sera pressé. Il se contentera de monter sur les marchepieds et de regarder par la vitre... Je suis seul... Si je me cachais, là, sous la banquette... De cette façon, il croira que le compartiment est vide.
Et je me glisse sous la banquette. Comment diable ai-je fait pour m’introduire dans cette niche étroite? Souvent, je me suis posé cette question. Ce que c’est que la conservation personnelle! Bref, j’y suis, sous la banquette, la garniture en étoffe blanche rabaissée. Le gendarme peut maintenant regarder par la vitre, il ne pourra voir aucune parcelle de mon être.
Passa-t-il, le gendarme?
Je ne l’ai jamais su...
Ce que j’en fis, des réflexions, sous cette banquette, pendant les quarante minutes que dura mon incarcération forcée! Je songeais à mon compagnon, moins heureux que moi. Je le voyais, suivant mélancoliquement le groupe, interrogeant les figures de ses co-arrêtés, s’expliquant avec le commissaire.
Et s’il revenait! Si on les laissait en liberté, et s’il remontait dans le wagon, il serait bien étonné de ne m’y plus voir!... A-t-il dû faire un nez, quand il a vu que la portière se refermait sur moi!... S’il avait eu l’idée, en montant à Troyes, de prendre ma place au lieu de prendre celle qui l’a perdu, ce serait moi le prisonnier, et lui l’homme libre... Ma foi, mieux vaut que cela soit ainsi et même...—ô égoïsme—qu’il ne revienne pas... On songerait peut-être à moi... Qu’il aille au diable, cet imbécile de Bellenger. Je suis sauvé. C’est tout ce qui m’intéresse.
Mais voilà que le train s’ébranle... Il roule tout d’abord... Puis ce sont les rudes cahots des plaques tournantes... Nous devons passer en gare... Ne sortons pas... Le train roule bien cette fois... Attendons encore deux minutes... Sortons.
Je suis si bien écrasé, je me suis fait si petit, qu’ô stupeur, il ne m’est plus possible de sortir de ma cachette... Si j’allais y rester, et que l’on dût venir me délivrer... Allons, un coup d’épaule, quitte à se meurtrir et à se déchirer... Je pousse... Enfin, ça y est. Je suis libre.
Drôle de sensation de revoir, seul, la campagne.
Pauvre ami! Où est-il?
Une station. Langres. Rien. Deux gendarmes, les bras croisés, regardent passer le train.
Imbéciles! Vous pouvez regarder...
Autre station. Auxonne. Je mets la tête à la portière. Il me semble que je vois encore, comme à Chaumont, un commissaire en redingote, avec l’écharpe traditionnelle.
Encore une visite! Mieux vaut descendre, bien que mon billet me conduise jusqu’à Dole.
Je ne songe même pas que s’il y avait vraiment visite, on ne laisserait pas sortir de la gare les voyageurs.
Je saute hors de mon compartiment. Je vole vers la porte de sortie. Je donne mon billet. Je ne veux pas entendre la voix de l’employé qui me crie:
—Mais, monsieur, monsieur, votre billet est pour Dôle, et vous n’êtes qu’à Auxonne.
Je m’en fiche un peu. Tout ce que je veux, c’est ne plus mettre les pieds dans ce chemin de fer, où, toutes les deux heures, on réclame un passeport que je n’ai pas, et dont l’absence est pour moi toute une menace.
joyeuse aventure
Ah! non. Je ne remettrai pas les pieds en chemin de fer! D’Auxonne à Dôle, j’irai à pied, s’il le faut. Je me rappelle, que tout jeune—j’avais six ans—je suis venu à Auxonne avec ma mère. Nous avons pris, précisément pour aller à Dôle, une grande patache jaune, qui, subitement, apparaît, la même peut-être, à vingt pas de moi, attelée devant une auberge. Le cocher grimpe sur son siège. Je n’ai que le temps de me ranger. La patache s’est ébranlée. Dix minutes plus tôt, je filais avec elle.
J’entre à l’auberge. Je me fais servir à déjeuner—j’ai abandonné mon pâté dans le tragique compartiment—et, ensuite, je demande si l’on peut me préparer une voiture pour Dôle.
—Mais, monsieur, me répond la patronne, le train va passer.
Je prétexte une indisposition.
—Bien. Alors, dans une heure.
Je sors en attendant. Je passe les vieilles fortifications d’Auxonne. Je m’engage sur une longue route blanche, bordée de vignes. Tout à coup, derrière moi, le galop de deux chevaux. Je songe aux chevaux de gendarmes. Ce sont deux officiers prussiens qui vont à la promenade.
Le soir, j’étais à Dôle.
—A quel hôtel descendez-vous? me demande mon guide.
—Près de la grand place, répondis-je à tout hasard.
A l’hôtel — il y en a toujours un sur une grand place—je demande où habite M. Vuillaume, ancien militaire, chevalier de la Légion d’honneur.
—M. Vuillaume? A deux pas.
Et on m’indique une petite maison.
Me voici donc au port. Je cours vers la petite maison. Je sonne. Une bonne vient m’ouvrir.
—C’est bien ici M. Vuillaume? Je viens le saluer de la part d’un de ses parents.
—Oui, me répond la fille... M. Vuillaume, le décoré?
—Oui.
—Eh bien! Entrez ici. Je vais le chercher.
La bonne sort et rentre aussitôt.
—Je croyais Monsieur à la maison. Il est sorti.
La fille est bavarde. Elle ne tarit pas en éloges sur son maître.
—Quel brave homme! Et puis décoré de la médaille militaire, de la Légion d’honneur! Ah! mais! Il s’est joliment battu en Crimée, en Italie, à Solférino, où il a laissé sa jambe.
—Comment! Laissé sa jambe! criai-je ahuri. M. Vuillaume a perdu une jambe à Solférino?
La bonne me regarde, stupéfaite.
—Mais vous ne saviez pas?
—Mais, M. Vuillaume n’est pas mon oncle! (J’avoue ainsi que je venais voir mon oncle.) Mon oncle, qui s’appelle aussi M. Vuillaume, et qui est aussi décoré de la Légion d’honneur et de la médaille militaire, (il y a un tas de Vuillaume par là) a ses deux jambes solides.
—Ah! vous voulez parler de M. Vuillaume, de Poligny, reprend la bonne! C’est votre oncle? Fallait le dire, que c’était celui qui avait ses deux jambes. Il habite à Poligny, rue Travot.
J’appris ainsi que si je voulais trouver mon oncle, le vrai, il me fallait me remettre en route.
Je remerciai la petite bonne, qui me reconduisit à la porte d’entrée:
—Ah! je vais raconter cela à mon maître, quand il va rentrer, me dit-elle en me saluant, ce qu’il va rire de bon cœur!
MON ONCLE LE MARCHEF
accueil
En route donc pour Poligny, où j’arrive à la tombée de la nuit.
Mon guide payé, je m’engage dans la rue Travot. Mon oncle, le vrai, est debout sur l’une des marches de la porte de sa maison.
Je vois se détacher, dans la pénombre du soir qui vient, sa haute stature, sa face énergique et pleine de bonhomie à la fois. Il m’a reconnu. Je vois ses yeux s’agrandir, sa tête se porter en avant... Je suis devant lui... Il ne bouge pas d’une semelle...
—Entre... Derrière cette porte.
J’entre... Lui, reste immobile...
D’un coup, il se retourne.
—Ah! te voilà, animal! Je te croyais cependant bien mort... Ou tout au moins dedans... Les journaux l’ont dit... ma femme a mis le journal de côté... te le montrera tout à l’heure... Ah! canailles que vous êtes tous...
Mais mon oncle, s’il crie fort, n’a pas du tout le visage en colère.
Je me hasarde:
—Oui, oui, mon oncle, je sais. Vous m’en voulez pour la colonne. Nous en recauserons... Ce que j’ai faim et soif!
L’excellent oncle me saute au coup, m’embrasse.
—Ah! oui, tu vas me conter ça. Comment tu t’es sauvé... D’abord tu n’as rien à craindre ici. Je suis ami avec tous les gendarmes... Je fais tous les jours ma partie avec eux. Il y en a qui étaient de mon régiment. Ne montre cependant pas ton nez dehors.
Nous nous mettons à table. Tout en lampant force verres de ce marc exquis que tiennent en réserve les vignerons du Jura, je raconte à mon oncle les péripéties de ma fuite. Ses yeux se mouillent—à lui, vieux soldat d’Afrique, qui doit en avoir joliment vu—au récit de mon passage à la cour martiale.
—Ah! tu en as échappé une belle... Qu’est-ce que tu veux... En temps de guerre... Et puis, après ce que vous avez fait...
Je crus qu’il allait me servir encore sa colonne.
Le récit du wagon à Chaumont le fit rire à gorge déployée:
—Ah! ton imbécile d’ami! criait-il en avalant d’énormes rasades... Où est-il maintenant... En prison, pour sûr...
Vers minuit, nos yeux se fermaient à tous deux.
La bouteille de marc était à moitié vide.
la chambre aux Prussiens
L’oncle rompit le silence.
—Maintenant, je vais te monter dans la chambre aux Prussiens. C’est bien assez pour toi.
La chambre aux Prussiens est un grenier, tout en haut de la maison. Par une lucarne, on aperçoit les toits rouges de la ville.
—Et surtout, nom de Dieu! Pas le nez à la fenêtre. C’est la consigne.
Mais il fait nuit. J’ai la tête quelque peu alourdie par les fumées du marc du Jura. Je soulève le rideau. Les étoiles brillent sur le ciel d’encre. Les montagnes dessinent leurs gigantesques échines, comme un troupeau de mastodontes... Par là-bas, c’est la Suisse...
La Suisse! Terre de liberté! Guillaume Tell! Helvétie hospitalière! Le décor superbe, le silence, la tranquillité d’âme, m’invite aux souvenirs lyriques...
Vallons de l’Helvétie Objet de mes amours...
Ah, oui! Quand donc foulerai-je ton sol tranquille, Suisse chère aux proscrits! Quand donc ne reverrai-je plus les buffleteries blanches et la bleue tunique de nos vaillants Pandores? En Suisse, certes, il doit y avoir aussi des gendarmes. Mais, assurément, de pacifiques et peu subtils gendarmes, avec des sabres qui n’ont jamais découpé que les fromages de gruyère de leur pays, épais comme des pavés de pain d’épice, larges comme des roues de carriole. O fromages suisses aux doux yeux de gazelles... les yeux des gendarmes de la libre Helvétie doivent ressembler aux vôtres... Mais les gendarmes de France... Brrr!
Et ma foi, au fond, suis-je assez bête de m’émotionner! Zut pour les gendarmes, pour leurs tuniques et pour leurs buffleteries! Mon oncle est leur ami. O gendarmes qui m’avez jusqu’ici procuré de si mauvais instants, je me fous décidément de vous...
Mon oncle m’a raconté tout à l’heure, pendant que nous vidions la bouteille de marc, ce que c’est que la chambre aux Prussiens.
Comme tous ses compatriotes, il a dû loger l’ennemi. En sa qualité d’ancien guerrier, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la médaille militaire, rentier et propriétaire, il a vu arriver un beau soir, porteurs d’un billet de logement, deux gaillards à casque à pointe, qui réclamaient de lui une hospitalité forcée. Deux sous-officiers.
—Que veux-tu! me disait le vieux brave. C’est la guerre. Moi aussi, j’ai souvent logé chez l’habitant. Je n’avais rien à dire.
Mon oncle s’anima subitement. Un éclair passa dans ses yeux.
—Mais, ces deux cochons-là! Figure-toi qu’ils ne parlaient pas un mot de français... Ils commencèrent tout de suite à faire du vacarme, tapant leurs sabres sur les murs... Ils m’avaient sûrement pris pour un pékin...
Et redressant sa haute taille:
—Un pékin, moi! Ah! ça n’a pas traîné... J’en empoigne un au collet... Je lui fais faire demi-tour... Je lui fous le nez sur ma photographie, du temps où j’étais en Afrique, mon portrait en marchis-chef... Au fait, tu ne m’as jamais vu en marchis-chef?
—Si, si, mon oncle, quand vous veniez en vacances chez papa.
—C’était rien, ça. Tu ne m’as jamais vu à cheval à la tête de mes hommes. Ah! mille tonnerres! Quand je me souviens de ce temps-là!
Et le vieux marchef, qui, avec ses 1 m. 90, avait dû être un admirable soldat, s’enthousiasmait, jurant que, s’il n’avait pas été retraité, les Prussiens en auraient vu de dures!
—Voyons, mon oncle, calmez-vous, lui dis-je doucement. Si vous criez si fort, vous allez faire venir les gendarmes.
L’oncle eut un sourire d’affectueuse pitié. Il retourna à ses Prussiens.
—Oui, reprit-il, je lui fais faire un demi-tour... Je le fous devant ma photographie... Un autre demi-tour... Je lui fous le nez sur ma croix...
Il fallait entendre avec quelle intonation le vieux marchis parlait de sa croix!
Sa croix!
Je crois que celui qui eût jeté un regard de travers sur le cadre ovale, sous le verre duquel elle reposait, au-dessous d’un large ruban rouge, se serait exposé à passer un fichu quart d’heure.
—Oui, ma croix! reprit l’oncle. Et je lui gueule dans l’oreille, au Prussien: «Si tu touches à celle-là, mon vieux, gare à toi! Et, maintenant, demi-tour à gauche, et allez ronfler tous les deux là-haut.» Mes deux bougres ne se le sont pas fait dire deux fois, comme tu dois t’en douter. Ils ont enfilé l’escalier sans broncher. Je leur avais fait mettre deux matelas par terre. Le lendemain ils sont descendus tout gentils. Je crois bien que la veille ils étaient saouls. Ils m’ont parlé dans leur charabia. Ça devait être des excuses. Depuis nous avons vécu en bons amis. Bons amis, tu comprends, comme on peut l’être avec des Prussiens. Mais, enfin, vois-tu, entre soldats, même pas du même pays, ça n’est plus comme avec des pékins...
Et, essuyant sa moustache, mon oncle conclut:
—Un communard! ça ne vaut pas plus qu’un Prussien. Tu vas coucher là-haut.
Je m’endormis dans la chambre aux Prussiens, heureux et tranquille pour la première fois depuis les terribles jours. Je vis danser jusqu’au matin, dans un nuage vague, des gendarmes suisses bons enfants, des croix de la Légion d’honneur, des fromages de gruyère, et de gentilles petites Suissesses qui m’accueillaient sur la libre terre d’exil.
Ah! le beau rêve! le bon sommeil, abrité sous l’aile de l’ange-gardien—le bon ange de la gendarmerie de Poligny.
apparition
Vers les onze heures, je descendis, frais et dispos. Je retrouvai l’oncle à son poste d’observation, debout sur les marches, fumant sa pipe.
Je m’étais assis derrière la porte vitrée, et, là, nous causions à mi-voix. Subitement, mon oncle rentre, ferme la porte d’entrée.
—Est-ce que tu serais déjà filé? Depuis deux minutes, je vois un escogriffe—c’était un de ses mots favoris—qui se promène dans la rue et qui regarde toutes les maisons, l’une après l’autre. Je ne connais pas cette figure-là... Tiens, le voilà qui s’approche... Regarde...
—Qu’as-tu? me dit l’oncle, voyant mon trouble.
—Ce que j’ai! Mais, mais, c’est lui...
—Mais qui, lui?
—Qui? L’ami. Celui qui a été arrêté avec moi à Chaumont. Je vous ai conté l’histoire hier soir... Comment diable est-il ici!
L’excellente face de mon oncle passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel dont peut s’imprégner la peau d’un vieux brave qui en a vu de tous les calibres, au cours des trois congés successifs de sept ans, qui lui avaient valu les suprêmes honneurs de marchis-chef d’artillerie, médaillé et enfin décoré. Bien sûr, il n’avait jamais vu un simple pékin, ou plutôt deux simples pékins, avoir en vingt-quatre heures de si drôles d’aventures que les nôtres.
—Comment! lui! Mais tu m’as dit hier qu’il avait été foutu en prison par le commissaire!
Bellenger—car c’était lui—était toujours au milieu de la rue, hésitant.
L’oncle alla à lui.
—Vous cherchez M. Vuillaume. C’est moi. Entrez.
Lorsque l’ami fut entré:
—Nom de Dieu! exclama le vieux soldat, est-ce que vous allez tous venir ici, les uns après les autres? J’en ai assez. Et...
La figure de Bellenger marquait un effarement profond. Il voyait certainement l’oncle fort en colère, ce qui n’était pas, car l’excellent homme se radoucit vite et, tendant sa main:
—Les amis des amis sont les amis. Vous êtes ici comme le neveu,—chez vous. Il est onze heures. Je m’en vais faire ma partie... avec les gendarmes. A midi, nous déjeunons.
Et, s’adressant à moi:
—Tu lui feras la leçon. Pas le nez dehors. C’est la consigne. Vous me raconterez tout ça avec la côtelette. Je ne peux pas rester plus longtemps. Il est déjà onze heures cinq. Voilà cinq minutes que je devrais être au café.
Le brave homme, que vingt et un ans de ponctualité militaire avaient coulé dans un moule chronométrique, avait ainsi toute sa journée réglée à la minute.
—Eh bien? dis-je à Bellenger.
—Mais, et toi, avant tout. Comment as-tu fait?
Je lui racontai mon histoire. Il reprit:
—Quand je fus sur le trottoir de la gare de Chaumont, déjà une dizaine de personnes avaient été prises, faute de passeports. Deux femmes. On en ramassa encore quatre ou cinq. Au départ du train, nous étions une quinzaine. Le commissaire nous quitta sans mot dire. Nous restâmes seuls avec les deux gendarmes qui nous conduisirent, à travers la ville, jusqu’au commissariat. Nous attendîmes jusque vers neuf heures, nous racontant mutuellement nos infortunes. La plupart de mes co-arrêtés étaient des négociants ou des ouvriers qui n’avaient pas pris la précaution de se munir de passeports, et qui, je le sus plus tard par le commissaire lui-même, purent repartir par le train suivant, après avoir justifié de leur identité.
—Et toi, est-ce que tu as aussi justifié de ton identité? dis-je en riant.
—Moi! mais tout ce qu’il y a de plus facilement. Je n’ai nullement caché mon identité. Mieux que cela, c’est le commissaire lui-même qui s’est chargé de la reconnaître. Tu pourrais voir à la gare de Dôle, où, avec un peu de bonne volonté, l’employé du chemin de fer le retrouverait, le billet que nous avions pris à Troyes, timbré et signé de ce même commissaire de Chaumont qui m’a arrêté.
J’ouvris les yeux tout grands:
—Comment? Le commissaire! Timbré ton billet, à toi...
—Dame! Il ne l’aurait très probablement pas fait pour tout le monde. Et, au fond, je préfère avoir été arrêté seul... J’ai tout lieu de croire que toi, tu y serais resté... Écoute.
malin commissaire
Mon tour venu, commença l’ami, je suis introduit chez le commissaire. Sans lever la tête, il m’interroge:
—Vous avez été trouvé dans un compartiment du train express, passant à Chaumont à quatre heures du matin, sans passeport!
—Oui, monsieur.
—Vous vous appelez?
—Henri Bellenger.
Le commissaire lève la tête.
—Vous vous appelez Henri Bellenger? Tiens, j’ai connu un monsieur Henri Bellenger, jadis, à Châteauroux... Mais, c’est bien vous... Vous ne me reconnaissez pas?
Je dois à la vérité de dire que je ne reconnaissais encore que vaguement ce brave commissaire, qui m’avait connu à Châteauroux, et qui avait l’air d’avoir conservé de cette connaissance un souvenir qui ne pouvait que m’être agréable en ce moment.
—Mais, oui, vous vous rappelez bien, j’étais de ce temps-là commissaire à Châteauroux. Vous, vous étiez employé dans une librairie...
C’était exact.
—Comment diable n’avez-vous pas pris de passeport? Ah! vous avez de la veine d’être tombé sur moi? Ça vous aurait fait avec un autre une fichue affaire. Ah! ces canailles de Parisiens, ils nous en donnent du fil à retordre! Dire qu’il a encore fallu, ce matin, que j’aille trimer sur le quai...
Et, après une pause de quelques secondes:
—Ah! pour le coup, vous allez déjeuner avec moi... Nous causerons du vieux temps...
Et voilà comment, sans avoir eu besoin de donner d’autres explications, je suis tombé sur un commissaire qui m’avait connu jadis et qui m’a invité à déjeuner... Un fort bon déjeuner, ma foi.
—Où allez-vous? me dit mon commissaire, quand l’heure du départ fut arrivée.
Je lui montrai mon billet.
—Vous allez à Dôle? Mon cher, vous pourriez encore être arrêté en route. Je vais vous viser votre billet. Vous n’aurez qu’à le montrer si on vous demande quelque chose. Vous direz que vous êtes envoyé à Dôle pour mon service.
De mieux en mieux, pensai-je. Me voilà bel et bien de la police. Pour le coup, je n’ai plus rien à craindre.
Le commissaire prit mon billet, y imprima un superbe timbre qu’il illustra de sa griffe. Il me reconduisit à la gare, me mit dans le train. Quand la locomotive siffla, il me criait encore, en saluant de la main:
—Bon voyage! Et quand vous repasserez, venez me demander la côtelette de l’amitié.
—C’est merveilleux, dis-je... Et cela vaut mieux, en effet, qu’il t’ait arrêté que moi, qu’il n’avait pas connu à Châteauroux... Et tu es arrivé à Dôle? Comment as-tu eu l’idée de venir ici nous retrouver?
—A Dôle, quand j’ai demandé, à l’hôtel, où demeurait M. Vuillaume, ton oncle, dont tu m’avais parlé, ancien militaire, décoré, j’ai appris ton aventure, qui avait déjà été racontée par la petite bonne. On m’a dit que tu avais filé sur Poligny. J’ai couché à Dôle et me voici.
A ce moment, l’oncle rentrait.
—Midi deux minutes! s’écria-t-il. Nous devrions déjà être à table.
Il fallut que Bellenger racontât de nouveau son histoire.
L’oncle riait à en étouffer. A la fin, il dit sentencieusement:
—Ce qu’ils sont bêtes, ces pékins de commissaires. Ah! si ç’avait été un soldat! vous ne l’auriez pas foutu dedans comme cela.
—Alors, mon oncle, vous auriez mieux aimé que l’ami Bellenger fût pincé?
—Tonnerre de Dieu! reprit le brave homme. Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je n’ai pas appris le latin. Je puis bien m’embarbouiller... Mais, ça ne fait rien, tu seras bien d’avis avec moi que ces pékins-là, c’est vraiment trop bête de laisser échapper deux gaillards comme vous... Allons, à votre santé!
Et, après avoir choqué nos verres, il enfila sous ses lèvres riantes une colossale et limpide rasade.
HORS FRONTIÈRE
départ
Nous n’étions qu’à trente kilomètres de la frontière. Il y a là, au pied de la montagne, un petit village, les Rousses, à cheval sur la ligne qui sépare la France du canton de Vaud. Souvent j’avais entendu parler des Rousses par mon père, qui racontait d’effrayantes histoires de contrebandiers de son temps. Je crois même me rappeler que son père à lui, mon grand-père, un fier lapin qui avait une douzaine d’enfants—je ne l’ai jamais connu, l’excellent aïeul—devait tremper de temps à autre dans ces histoires.
Atteindre les Rousses, c’était la liberté.
Comment les atteindre?
D’une façon bien simple. En trouvant un homme sûr qui, mis au courant du secret, nous conduirait en voiture au point le plus proche, de façon que nous puissions franchir la frontière sans passer devant le poste de gendarmes de la route nationale.
Et, pendant les heures de notre prison de famille, nous consultions une carte de la région que nous avait procurée l’oncle. Nous marquions d’un trait rouge les chemins. C’est là que nous irons. Et puis, nous arriverons là, à ce croisement de routes. Les gendarmes sont là. Ensuite, il n’y a plus qu’un saut.
Un jour, l’oncle entra, rayonnant:
—Ça y est. J’ai trouvé ton homme. Un vieil ami de ton père. Il a sa voiture. Vous partirez le soir. Vous coucherez à Champagnole. A la pointe du jour, il vous conduira à deux cents pas de la frontière. Là, il vous abandonnera. C’est si près, qu’il vous verra passer.
A entendre l’oncle, cinq minutes après avoir serré la main de notre guide, nous pouvions le saluer de notre casquette, levée au soleil de la libre Helvétie.
Le jour du départ arriva. Il y eut, ce midi-là, grand déjeuner chez l’oncle. Jusqu’aux tout petits enfants, tout avait été invité. Je vois encore une vieille et bonne tante, l’unique sœur de mon père, la tante Françoise on l’appelait, dévote, qui pleurait de joie en m’embrassant, moi, qui avais été de la Commune! Adorable femme! Elle reprochait à son frère le soldat de ne pas l’avoir avertie plus tôt de ma présence...
—Je l’aurais caché dans l’église, disait-elle.
Après le déjeuner, elle fila, silencieuse, en me jetant un dernier regard.
—Elle va prier pour toi, me dit l’oncle. Elle sait que tu dois passer la frontière demain matin. Je parierais, ajouta-t-il avec un gros et bon rire, je parierais qu’elle sera demain à la première messe.
vers le Jura
Le programme fut exécuté de point en point. Cela ne se brouilla qu’à la fin, lorsque nous fûmes arrivés à la dernière étape, aux deux cents mètres qui nous restaient à franchir.
—Vous voyez bien ce chemin blanc, nous dit notre guide, eh bien, il ne vous faut pas prendre par là. Suivez ce petit sentier. Toujours à gauche. Sans cela, vous tomberez sur le poste-frontière. Les gendarmes ne vous diraient très probablement rien. Mais il vaut mieux encore passer derrière eux que devant.
Une dernière poignée de main.
—Vous me ferez signe, hein! de là-bas. Je ne vous verrai peut-être pas. Mais je serai content tout de même.
En marche!
Hélas! nous manœuvrâmes tout à rebours.
Brusquement, devant nous, à vingt-cinq pas, une petite maison grise. Un banc. Et, sur ce banc, un gendarme en culotte et veste de coutil gris, tirant des bouffées de sa pipe. Le képi bleu à bande blanche me fit tressaillir.
Si près du but!
—Pas de blague, dis-je à mon compagnon. Lentement, et allumons une pipe. Ça donnera confiance.
La pipe allumée, nous marchâmes tranquillement. Le gendarme salua. Nous aussi.
—Voilà la borne, me dit, tout bas, Bellenger.
A quelques pas, la borne-frontière se profilait.
Ah! cette fois, c’est fini. Encore dix pas... cinq... un. Nous y sommes. La voilà, cette borne bénie, avec, d’un côté, l’écusson de France. Un aigle ou un N. Je ne sais plus. Mais le côté suisse, je l’ai toujours dans l’œil, cet écusson du canton de Vaud. C’est fini. Nous sommes libres. Le dernier homme qui nous ait salués sur la terre française, c’est précisément le gendarme, qui nous venge ainsi de toutes les terreurs que nous ont imposées ses frères et amis.
—Ça ne fait rien, dit Bellenger, marchons. Nous ne connaissons pas le pays. Si le sentier faisait un détour, nous pourrions nous retrouver en France. Le meilleur est de marcher jusqu’à ce que nous rencontrions un village, où nous puissions vraiment nous reposer à l’ombre du drapeau suisse.
Et nous marchons, nous marchons. Je me retourne pour voir si nous apercevons notre vieux guide. Rien. Je lève ma casquette et je l’agite.
Nous grimpons à travers les sentiers rocailleux, à l’ombre des pins gigantesques. Nous sommes en plein Jura, respirant l’air pur et odorant de la montagne. Autour de nous, les mousses montrent leurs fleurettes blanches. Les roses des Alpes ouvrent leurs corolles. Nous en cueillons une brassée, regrettant de ne pouvoir vivre en ces temps heureux, où, au détour du chemin, le voyageur pouvait déposer son offrande au pied de quelque divinité protectrice.
contrebandier
Un toit de grosses tuiles rondes. Un chalet. Un paquet de maisons. Une auberge. Un jolie fille sur le pas de la porte. Entrons.
—Où sommes-nous ici?
—Saint-Cergues, monsieur.
—En Suisse?
La belle fille se mit à rire.
—Eh oui! canton de Vaud.
—Alors, servez-nous à déjeuner.
Un homme s’est approché. Figure embroussaillée. Yeux enfoncés dans l’orbite. Un gros chien l’accompagne et le suit pas à pas. Les pieds disparaissent sous un tas de chiffons informes qui lui font comme des pieds d’éléphant. Drôle de compagnon.
L’homme nous aborde.
—Vous n’êtes pas de la montagne, messieurs, nous dit-il, car je vois que mes pattes vous semblent extraordinaires.
Et riant, d’un bon rire, qui éclate, sonore, dans le silence des arbres:
—Vous n’avez donc jamais vu de contrebandier?
Un contrebandier! un insurgé, lui aussi! Quelle rencontre, après toutes nos luttes!
—Eh parbleu! contrebandier mon ami, mon frère, topons là. Et, à table ensemble! Nous ne sommes pas contrebandiers, mais nous sommes bien pis.
La belle fille avait apporté un gigot froid presque entier et du vin aux reflets d’or.
L’homme aux pieds d’éléphant arrachait, de sa mâchoire de sanglier, des tranches énormes de gigot, qui disparaissaient comme des feuilles mortes dans un gouffre...
Nous lui racontons notre histoire. Nous lui disons que nous sommes deux Parisiens, tout à l’heure encore poursuivis et traqués, comme il l’est lui-même tous les jours...
—Ah! tonnerre, hurlait-il. Si je vous avais connu, c’est moi qui vous l’aurais fait passer, la frontière, à la barbe des gendarmes... Ah! je les connais, les sentiers... A propos, qu’est-ce que c’était que ça, la Commune?
Nous lui dîmes rapidement les colères et les rêves de ceux qui l’avaient faite. Colères de vaincus. Rêves de précurseurs. A nos paroles, l’œil du contrebandier s’allumait d’une joie fauve.
—C’est ça, la Commune! criait-il entre deux énormes bouchées sanglantes. Ah! nom de Dieu! Si j’y avais été...
Nous dûmes apaiser son enthousiasme. Il voyait déjà rougir dans le ciel l’aurore de la prochaine...
—La Commune! Moi aussi, je suis de la Commune! En guerre, chaque jour, avec les douaniers qui me guettent et qui me foutraient une balle dans la peau, s’ils voyaient dépasser ma frimousse à l’angle du rocher...
Et, sombre:
—Je ne suis pourtant pas un voleur. Je travaille comme un chien—avec toi, mon vieux, dit-il en caressant l’énorme bête qui fixait sur lui ses grands yeux clairs—plus qu’un chien. La femme et les petits en vivent... Allons, messieurs, bonjour... Je file...
Le chien suivit le maître. Le contrebandier disparut sous bois.
Et nous restâmes tous deux, pensifs, le cœur serré, songeant à cette révolte de tous les jours qui mord au cœur une part de l’humanité...
au port
Nous descendons le Jura, presque en courant. A nos pieds se développe l’immense nappe bleue du lac, qu’encadre le grandiose rideau des Alpes, éblouissantes sous l’ardent soleil de juillet.
Libres! Plus de gendarmes! Plus de passeports! Plus de commissaire! Plus de prison, plus de bagne, plus de fusillade!
Après trois heures de descente vertigineuse, nous sommes à Nyons. Un bateau à vapeur nous ouvre ses flancs.
Genève!
Où dirigeons-nous nos pas?
Bien sûr, quelques-uns des nôtres ont déjà mis le cap sur la ville hospitalière. Mais où diable les rencontrer? Il est six heures. Si nous interrogions quelque passant?
Un solide gendarme suisse—ça doit être un gendarme—est là de planton, à la sortie du bateau.
Si je demandais au gendarme? Un gendarme suisse, ça doit être tout ce qu’il y a d’aimable. Allons-y.
—Pardon, monsieur le gendarme. Est-ce qu’il y a un café où se réunissent de préférence les étrangers?
Le gendarme me toise. Il veut évidemment être un sérieux gendarme. Il a l’air de me répondre que cela lui est bien égal. Ou plutôt il ne me répond rien du tout. Je réitère.
—Nous venons pour la première fois ici... Nous sommes Français... Nous voudrions retrouver des camarades...
—Bon! bon! s’exclame alors le guerrier. Je vois ça. Vous êtes des Parisiens.
—Eh! ma foi, oui, monsieur le gendarme.
—Vous en trouverez au café du Nord, de vos amis... Tenez, vous n’avez qu’à traverser le square...
GENÈVE
Eugène Razoua
Quelques jours après. Au café du Nord. Dès les premières arrivées, ç’a été le rendez-vous. L’horizon est superbe. La croupe bleue du Jura. Les hauts sommets neigeux qui enserrent le lac. Cette croupe du Jura, je cherche, sur le sombre tapis de ses forêts, la trace blanche de la route que j’ai descendue en courant. Libre, libre enfin...
Cinq heures et demie, battant.
—Tiens, Razoua?
Razoua s’assied. Il bourre sa pipe, arrose goutte à goutte l’absinthe blanche qu’on vient de lui verser.
Il est là depuis dix minutes quand deux hommes s’approchent.
—Vous êtes bien M. Razoua.
—Oui... Et après?
Ce «et après,» Razoua l’a dit d’un air rogue. L’ancien spahis—Razoua a été maréchal des logis en Afrique—n’est pas très accueillant pour ceux qu’il ne connaît pas. Et puis, a-t-il flairé quelque chose?
—Monsieur, répond l’un des hommes, puisque vous êtes M. Razoua, veuillez nous suivre...
—Je vois, dit Razoua. Vous êtes de la police.
—Oui, monsieur. Excusez-nous. Nous avons l’ordre de vous arrêter.
Razoua se lève, secoue la pipe entamée qu’il tient à la main, la remet dans son étui. Tout cela avec le plus grand flegme. Il boit la dernière gorgée d’absinthe blanche qui reste au fond de son verre.
—Allons, amis, aujourd’hui moi, demain peut-être d’autres, vous... qui sait?...
Nous le voyons s’éloigner avec les deux hommes.
Nous restons atterrés.
—Une belle hospitalité! pensai-je. Ce n’est qu’un changement de prison.
A dîner, je rencontre deux ou trois amis. Avec eux un citoyen genevois, ancien proscrit de Décembre, qui a pris la nationalité suisse. Notre conversation roule tout entière sur l’arrestation de Razoua. Je lui communique mes craintes, les nôtres à tous.
—Il vaut mieux en avoir le cœur net, dit en guise de conclusion l’ami genevois. Il doit y avoir quelque chose là-dessous. Vous devriez tout simplement aller rendre visite, dès demain matin, au chef du département de police, et lui exposer nettement votre situation. Vous ne risquez rien.
en paix
Le lendemain de bonne heure, j’étais dans l’antichambre du haut magistrat cantonal. J’avise un huissier. Je m’attendais à poser une heure. Je suis fort surpris quand l’huissier me dit tranquillement:
—Frappez à cette porte.
Je frappe. J’entre. Un homme est assis devant un grand bureau.
—Monsieur le chef du département...
—C’est moi, monsieur. Que désirez-vous?
Sans autre préambule:
—J’étais hier au café du Nord, lorsque deux de vos agents sont venus arrêter mon ami, M. Razoua.
Le chef de la police genevoise m’interrompt.
—Alors, vous êtes aussi de la Commune?
—Oui, monsieur.
—Vous vous appelez?
Je dis mon nom, ce que j’avais fait.
—Je suis venu franchement vers vous. Si je devais être arrêté, comme vient de l’être mon ami, je préférerais continuer ma route, quitter sans tarder la Suisse, remonter vers la Belgique...
—Non, reprit le chef de police. Restez. Des demandes d’extradition nous ont en effet été faites...
Et, parcourant une liste:
—Votre nom n’est pas mentionné. Si nous avons arrêté M. Razoua, c’est pour vider, une fois pour toutes, la question. Si aucune preuve de délit de droit commun n’est fournie par le gouvernement français, nous le remettrons en liberté.[252]
—Vous m’autorisez à reporter cette conversation à mes camarades?
—Mais oui. Comme vous voudrez.
Je restai à Genève. Aucune preuve de délit de droit commun ne fut, bien entendu, fournie contre Razoua. Ne l’accusait-on pas, dans l’imbécillité de la répression, d’avoir volé une valise et une paire de bottes dans la chambre qu’il avait occupée lors de son commandement à l’École militaire!
Ce roman de la paire de bottes eut un réel succès à Genève. Les sociétés populaires protestèrent, avec la plus grande énergie, contre la violation du droit d’hospitalité. Razoua fut remis en liberté.
Et il ne fut plus jamais question d’extradition des communards en exil.