LE JUIF ERRANT (continued 9)
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La princesse, ne trouvant pas l'heure de la conversion sonnée pour elle, continua de s'abandonner au tourbillon du monde avec une ardeur âpre, jalouse, haineuse, car elle voyait finir ses belles années. On jugera, par le fait suivant, du caractère de cette femme. Encore fort agréable, elle voulut terminer sa vie mondaine par un éclatant et dernier triomphe, ainsi qu'une grande comédienne sait se retirer à temps du théâtre afin de laisser des regrets. Voulant donner cette consolation suprême à sa vanité, la princesse choisit habilement ses victimes; elle avisa dans le monde un jeune couple qui s'idolâtrait, et à force d'astuce, de manèges, elle enleva l'amant à sa maîtresse, ravissante femme de dix-huit ans dont il était adoré. Ce succès bien constaté, Mme de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l'éclat de son aventure. Après plusieurs longs entretiens avec l'abbé-marquis d'Aigrigny, alors prédicateur fort renommé, elle partit brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre près de Dunkerque, où elle n'emmena qu'une de ses femmes, Mme Grivois.
Lorsque la princesse revint, on ne put reconnaître cette femme autrefois frivole, galante et dissipée; la métamorphose était complète, extraordinaire, presque effrayante. L'hôtel de Saint- Dizier, jadis ouvert aux joies, aux fêtes, aux plaisirs, devint silencieux et austère; au lieu de ce qu'on appelle _monde élégant, _la princesse ne reçut plus chez elle que des femmes d'une dévotion retentissante, des hommes importants, mais cités pour la sévérité outrée de leurs principes religieux et monarchiques. Elle s'entoura surtout de certains membres considérables du haut clergé; une congrégation de femmes fut placée sous son patronage; elle eut confesseur, chapelle, aumônier, et même directeur; mais ce dernier exerçait _in partibus: _le marquis-abbé d'Aigrigny resta véritablement son guide spirituel; il est inutile de dire que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient complètement cessé. Cette conversion soudaine, complète et surtout très bruyamment prônée, frappa le plus grand nombre d'admiration et de respect; quelques-uns, plus pénétrants, sourirent. Un trait entre mille fera connaître l'effrayante puissance que la princesse avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le caractère souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme, qu'Adrienne de Cardoville s'apprêtait si imprudemment à braver. Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion de Mme de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu'elle avait désuni si cruellement avant de quitter pour toujours la scène galante du monde: tous deux, plus passionnés que jamais, s'étaient réunis dans leur amour après cet orage passager, bornant leur vengeance à quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de la femme qui leur avait fait tant de mal… Quelque temps après, une terrible fatalité s'appesantissait sur les deux amants. Un mari, jusqu'alors aveugle… était brusquement éclairé par des révélations anonymes; un épouvantable éclat s'ensuivit, la jeune femme fut perdue. Quant à l'amant, des bruits vagues, peu précisés, mais remplis de réticences perfidement calculées et mille fois plus odieuses qu'une accusation formelle, que l'on peut au moins combattre et détruire, étaient répandus sur lui avec tant de persistance, avec une si diabolique habileté et par des voies si diverses, que ses meilleurs amis se retirèrent peu à peu de lui, subissant à leur insu l'influence lente et irrésistible de ce bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se résumer par ceci:
— Eh bien! vous savez?
— Non!
— On dit de bien vilaines choses sur lui!
— Ah! vraiment? Et quoi donc?
— Je ne sais, de mauvais bruits… des rumeurs fâcheuses pour son honneur.
— Diable!… c'est grave… Cela m'explique alors pourquoi il est maintenant reçu plus que froidement.
— Quant à moi, désormais je l'éviterai.
— Et moi aussi, etc., etc.
Le monde est ainsi fait, qu'il n'en faut souvent pas plus pour flétrir un homme auquel d'assez grands succès ont mérité beaucoup d'envieux. C'est ce qui arriva à l'homme dont nous parlons. Le malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait où chercher, où prendre l'insaisissable ennemie dont il sentait les coups; car jamais il ne lui était venu à la pensée de soupçonner la princesse, qu'il n'avait pas revue depuis son aventure avec elle. Voulant à toute force savoir la cause de cet abandon et de ces mépris, il s'adressa à un de ses anciens amis. Celui-ci lui répondit d'une manière dédaigneusement évasive; l'autre s'emporta, demanda satisfaction… Son adversaire lui dit:
— Trouvez deux témoins de votre connaissance et de la mienne… et je me bats avec vous. Le malheureux n'en trouva pas un.
Enfin, délaissé par tous, sans avoir jamais pu s'expliquer ce délaissement, souffrant atrocement du sort de la femme qui avait été perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de désespoir, et se tua… Le jour de sa mort, Mme de Saint-Dizier dit qu'une vie aussi honteuse devait avoir nécessairement une pareille fin; que celui qui pendant si longtemps s'était fait un jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misérable vie que par un dernier crime… le suicide!… Et les amis de Mme de Saint-Dizier répétèrent et colportèrent ces terribles paroles d'un air contrit, béat et convaincu.
Ce n'était pas tout: à côté du châtiment se trouvait la récompense. Les gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient à de hautes positions avec une rapidité singulière. Les jeunes gens _vertueux, _et puis religieusement assidus aux prônes, étaient mariés à de riches orphelines du _Sacré-Coeur, _que l'on tenait en réserve; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c'est qu'un mari dévot, choisi et imposé par des dévotes, expiaient souvent par des larmes bien amères la trompeuse faveur d'être ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux où elles se trouvaient étrangères, sans appui, et qui les écrasait si elles osaient se plaindre de l'union à laquelle on les avait condamnées. Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des préfets, des colonels, des receveurs généraux, des députés, des académiciens, des évêques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu'on leur donnait, que d'affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharnée à tout ce qui était impie ou révolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur _différents sujets de son choix, _avec l'abbé d'Aigrigny; distraction fort agréable d'ailleurs, car l'abbé était l'homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant.
Voici à ce propos un fait _historique _qui a manqué à l'ironie amère et vengeresse de Molière ou de Pascal. C'était pendant la dernière année de la Restauration; un des hauts dignitaires de la cour, homme indépendant et ferme, ne _pratiquait pas, _comme disent les bons pères, c'est-à-dire qu'il ne communiait pas. L'évidence où le mettait sa position pouvait rendre cette indifférence d'un fâcheux exemple; on lui dépêcha l'abbé-marquis d'Aigrigny; celui-ci, connaissant le caractère honorable et élevé du récalcitrant, sentit que, s'il pouvait l'amener à _pratiquer, _par quelque moyen que ce fût, _l'effet _serait des meilleurs; en homme d'esprit, et sachant à qui il s'adressait, l'abbé fit bon marché du dogme, du fait religieux en lui-même; il ne parla que des convenances, de l'exemple salutaire qu'une pareille résolution produirait sur le public.
— Monsieur l'abbé, dit l'autre, je respecte plus la religion que vous-même, car je regarderais comme une jonglerie infâme de communier sans conviction.
— Allons, allons, homme intraitable, _Alceste _renfrogné, dit le marquis-abbé en souriant finement, on mettra d'accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, à m'écouter: _on vous ménagera _une COMMUNION BLANCHE, car, après tout, que demandons-nous? l'apparence.
Or, une _communion blanche _se pratique avec une hostie non consacrée.
L'abbé-marquis en fut pour ses offres rejetées avec indignation; mais l'homme de cour fut destitué. Et cela n'était pas un fait isolé. Malheur à ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d'intérêts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis! Tôt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient frappés d'une manière cruelle, presque toujours irréparable: ceux-ci dans leurs relations les plus chères, ceux-là dans leur crédit; d'autres dans leur honneur, d'autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient; et cela par l'action sourde, latente, continue, d'un dissolvant terrible et mystérieux qui minait invisiblement les réputations, les fortunes, les positions les plus solidement établies, jusqu'au moment où elles s'abîmaient à jamais au milieu de la surprise et de l'épouvante générales.
On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint-Dizier fût devenue singulièrement influente et redoutable. Lors de la révolution de Juillet, elle s'était _ralliée; _et, chose bizarre! tout en conservant des relations de famille et de société avec quelques personnes très fidèles au culte de la monarchie déchue, on lui attribuait encore beaucoup d'action et de pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier étant décédé sans enfants, depuis plusieurs années, sa fortune personnelle, très considérable, était retournée à son beau-frère puîné, le père d'Adrienne de Cardoville; ce dernier étant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernière et seule représentante de cette branche de la famille des Rennepont.
La princesse de Saint-Dizier attendait sa nièce dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre; les meubles, recouverts de pareille étoffe, étaient d'ébène sculpté, ainsi que la bibliothèque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de sainteté, un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner à cette pièce une apparence austère et lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort étendue et fort variée. Alors âgée de quarante-cinq ans environ, elle était belle encore; les années avaient épaissi sa taille, qui, autrefois d'une élégance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orné de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lissés en épais bandeaux. Au premier abord on restait frappé de son air à la fois digne et simple; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passée; à la voir si naturellement grave et réservée, l'on ne pouvait s'habituer à la croire l'héroïne de tant d'intrigues, de tant d'aventures galantes; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu léger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire à peu près une mère de l'Église, exprimait aussitôt un étonnement candide et douloureux qui se changeait bientôt en un air de chasteté révoltée et de commisération dédaigneuse. Du reste, lorsqu'il le fallait, le sourire de la princesse était encore rempli de grâce et même d'une séduisante et irrésistible bonhomie; son grand oeil bleu savait, à l'occasion, devenir affectueux et caressant; mais si l'on osait froisser son orgueil, contrarier ses volontés ou nuire à ses intérêts, et qu'elle pût, sans se compromettre, laisser éclater ses ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et sérieuse, trahissait une froide et implacable méchanceté.
À ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse, tenant à la main le _rapport _que Florine venait de lui remettre sur la matinée d'Adrienne de Cardoville. Mme Grivois était depuis longtemps au service de Mme de Saint-Dizier; elle savait tout ce qu'une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa maîtresse lorsque celle-ci a été fort galante.
Était-ce volontairement que la princesse avait conservé ce témoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse? c'est ce qu'on ignorait généralement. Ce qui demeurait évident, c'est que Mme Grivois jouissait auprès de la princesse de grands privilèges, et qu'elle était plutôt comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre.
— Voici, madame, les notes de Florine, dit Mme Grivois en remettant le papier à la princesse.
— J'examinerai cela _tout à l'heure, _répondit Mme de Saint- Dizier; mais, dites-moi, ma nièce va se rendre ici. Pendant la conférence à laquelle elle va assister, vous conduirez dans son pavillon une personne qui doit bientôt venir et qui vous demandera de ma part.
— Bien, madame.
— Cet homme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le pavillon qu'Adrienne habite. Vous veillerez à ce que rien ne soit omis: ceci est de la plus grande importance.
— Oui, madame… mais si Georgette ou Hébé veulent s'opposer…
— Soyez tranquille, l'homme chargé de cet inventaire a une qualité telle, que lorsqu'elles le connaîtront, ces filles n'oseront s'opposer à cet inventaire ni aux autres mesures qu'il a encore à prendre… Il ne faudrait pas manquer, tout en l'accompagnant, d'insister sur certaines particularités destinées à confirmer les bruits que vous avez répandus depuis quelque temps…
— Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la consistance d'une vérité…
— Bientôt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc brisée et forcée de demander grâce… et à moi encore…
Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et annonça:
— Monsieur l'abbé d'Aigrigny!
— Si Mlle de Cardoville se présente, dit la princesse à Mme Grivois, vous la prierez d'attendre un instant.
— Oui, madame… dit la duègne, qui sortit avec le valet de chambre.
Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny restèrent seuls.
V. Le complot.
L'abbé-marquis d'Aigrigny, on l'a facilement deviné, le personnage que l'on a déjà vu rue du Milieu-des-Ursins, d'où il était parti pour Rome il y avait de cela trois mois environ. Le marquis était vêtu de grand deuil avec son élégance accoutumée. Il ne portait pas la soutane; sa redingote noire, assez juste, et son gilet, bien serré aux hanches, faisaient valoir l'élégance de sa taille; son pantalon de casimir noir découvrait son pied parfaitement chaussé de brodequins vernis; enfin sa tonsure disparaissait au milieu de la légère calvitie qui avait un peu dégarni la partie postérieure de sa tête. Rien dans son costume ne décelait, pour ainsi dire, le prêtre, sauf peut-être le manque absolu de favoris, remarquable sur une figure aussi virile; son menton, fraîchement rasé, s'appuyait sur une haute et ample cravate noire nouée avec une crânerie militaire qui rappelait que cet abbé-marquis, que ce prédicateur en renom, alors l'un des chefs les plus actifs et les plus influents de son ordre, avait, sous la Restauration, commandé un régiment de hussards après avoir fait la guerre avec les Russes contre la France.
Arrivé seulement le matin, le marquis n'avait pas revu la princesse depuis que sa mère à lui, la marquise douairière d'Aigrigny, était morte auprès de Dunkerque, dans une terre appartenant à Mme de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils pour adoucir l'amertume de ses derniers moments; mais un ordre, auquel M. d'Aigrigny avait dû sacrifier les sentiments les plus sacrés de la nature, lui ayant été transmis de Rome, il était aussitôt parti pour cette ville, non sans un mouvement d'hésitation remarqué et dénoncé par Rodin; car l'amour de M. d'Aigrigny pour sa mère avait été le seul sentiment pur qui eût constamment traversé sa vie. Lorsque le valet de chambre se fut discrètement retiré avec Mme Grivois, le marquis s'approcha vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d'une voix émue:
— Herminie… ne m'avez-vous pas caché quelque chose dans vos lettres?… À ses derniers moments, ma mère m'a maudit!
— Non, non, Frédéric… rassurez-vous… Elle eût désiré votre présence… Mais bientôt ses idées se sont troublées, et dans son délire… c'était encore vous… qu'elle appelait…
— Oui, dit le marquis avec amertume, son instinct maternel lui disait sans doute que ma présence aurait peut-être pu la rendre à la vie…
— Je vous en prie… bannissez de si tristes souvenirs… ce malheur est irréparable.
— Une dernière fois, répétez-le-moi… Vraiment, ma mère n'a pas été cruellement affectée de mon absence?… Elle n'a pas soupçonné qu'un devoir plus impérieux m'appelait ailleurs?
— Non, non, vous dis-je… Lorsque sa raison s'est machinalement troublée, il s'en fallait de beaucoup que vous eussiez eu déjà le temps d'être rendu auprès d'elle… Tous les tristes détails que je vous ai écrits à ce sujet sont de la plus exacte vérité. Ainsi, rassurez-vous…
— Oui… ma conscience devrait être tranquille… j'ai obéi à mon devoir en sacrifiant ma mère; et pourtant, malgré moi, je n'ai jamais pu parvenir à ce complet détachement qui nous est commandé par ces terribles paroles: Celui qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu'à son âme, ne peut être mon disciple.[10]
— Sans doute, Frédéric, ces renoncements sont pénibles; mais, en échange, que d'influence… que de pouvoir!
— Il est vrai, dit le marquis après un moment de silence: que ne sacrifierait-on pas pour régner dans l'ombre sur ces tout- puissants de la terre qui règnent au grand jour! Ce voyage à Rome que je viens de faire… m'a donné une nouvelle idée de notre formidable pouvoir; car, voyez-vous, Herminie, c'est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu'on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l'habitude ou de la tradition, soit par la foi… c'est de ce point surtout qu'on peut embrasser notre action dans toute son étendue… C'est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu régulier de ces milliers d'instruments, dont la personnalité s'absorbe continuellement dans l'immuable personnalité de notre ordre… Quelle puissance nous avons!… Vraiment, je suis toujours saisi d'un sentiment d'admiration, presque effrayé, en songeant qu'avant de nous appartenir l'homme pense, veut, croit, agit à son gré… et lorsqu'il est à nous, au bout de quelques mois… de l'homme il n'a plus que l'enveloppe: Intelligence, esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui paralysé, desséché, atrophié, par l'habitude d'une obéissance muette et terrible, par la pratique de mystérieux exercices qui brisent et tuent tout ce qu'il y a de libre et de spontané dans la pensée humaine. Alors, à ces corps privés d'âmes, muets, mornes, froids comme des cadavres, nous insufflons l'esprit de notre ordre; aussitôt ces cadavres marchent, vont, agissent, exécutent, mais sans sortir du cercle où ils sont à jamais enfermés; c'est ainsi qu'ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils exécutent machinalement la volonté, mais dont ils ignorent les desseins, ainsi que la main exécute les travaux les plus difficiles sans connaître, sans comprendre la pensée qui la dirige.
En parlant ainsi, la physionomie du marquis d'Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine.
— Oh! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la princesse, d'autant plus formidable qu'elle s'exerce mystérieusement sur les esprits et sur les consciences.
— Tenez, Herminie, dit le marquis, j'ai eu sous mes ordres un régiment magnifique; rien n'était plus éclatant que l'uniforme de mes hussards; bien souvent, le matin, par un beau soleil d'été sur un vaste champ de manoeuvres, j'ai éprouvé la mâle et profonde jouissance du commandement… à ma voix, mes cavaliers s'ébranlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, étincelants de broderies d'or, couraient au galop répéter mes ordres: ce n'était que bruit, lumière, éclat; tous ces soldats, braves ardents, électrisés par la bataille, obéissaient à un signe, à une parole de moi, je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je maîtrisais, comme je maîtrisais la fougue de mon cheval de bataille… Eh bien, aujourd'hui, malgré nos mauvais jours… moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanité aujourd'hui, à cette heure, je me sens mille fois plus d'action, plus d'autorité, plus de force, plus d'audace, à la tête de cette milice noire et muette, qui pense, veut, va et obéit machinalement selon que je dis; qui d'un signe se disperse sur la surface du globe, ou se glisse doucement dans le ménage par la confession de la femme et par l'éducation de l'enfant, dans les intérêts de famille par les confidences des mourants, sur le trône par la conscience inquiète d'un roi crédule et timoré, à côté du Saint-Père enfin… cette manifestation vivante de la Divinité, par les services qu'on lui rend ou qu'on lui impose… Encore une fois, dites, cette domination mystérieuse qui s'étend depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis l'humble ménage de l'artisan jusqu'au trône… depuis le trône jusqu'au siège sacré du vicaire de Dieu; cette domination n'est-elle pas faite pour allumer ou satisfaire la plus vaste ambition? Quelle carrière au monde m'eût offert ces splendides jouissances? Quel profond dédain ne dois-je pas avoir pour cette vie frivole et brillante d'autrefois qui pourtant nous faisait tant d'envieux, Herminie! Vous en souvenez- vous? ajouta d'Aigrigny avec un sourire amer.
— Combien vous avez raison, Frédéric! reprit vivement la princesse. Avec quel mépris on songe au passé… Comme vous, souvent, je compare le passé au présent, et alors quelle satisfaction je ressens d'avoir suivi vos conseils! Car, enfin, n'est-ce pas à vous que je dois de ne pas jouer le rôle misérable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu'elle a été belle et entourée?… Que ferais-je à cette heure? Je m'efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde égoïste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s'occupent des femmes que tant qu'elles peuvent servir à leurs passions ou flatter leur vanité; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu'on appelle une maison agréable… pour les autres… oui… de donner des fêtes, c'est-à-dire recevoir une foule d'indifférents, et offrir des occasions de se rencontrer à de jeunes couples amoureux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pour se trouver ensemble: stupide plaisir, en vérité, que d'héberger cette jeunesse épanouie, riante, amoureuse, qui regarde le luxe et l'éclat dont on l'entoure comme le cadre obligé de ses joies et de ses amours insolents.
Il y avait tant de dureté dans les paroles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgré elle.
— Non, non, reprit-elle, grâce à vous, Frédéric, après un dernier et éclatant triomphe, j'ai rompu sans retour avec ce monde qui bientôt m'aurait abandonnée, moi si longtemps son idole et sa reine; j'ai changé de royaume… Au lieu d'hommes dissipés, que je dominais par une frivolité supérieure à la leur, je me suis vue entourée d'hommes considérables, redoutés, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l'État; je me suis dévouée à eux comme ils se sont dévoués à moi. Alors seulement j'ai joui du bonheur que j'avais toujours rêvé… j'ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intérêts du monde; j'ai été initiée aux secrets les plus graves; j'ai pu frapper sûrement qui m'avait raillée ou haïe; j'ai pu élever au-delà de leurs espérances ceux qui me servaient, me respectaient et m'obéissaient.
— En quelques mots, Herminie, vous venez de résumer ce qui fera toujours notre force… en nous recrutant des prosélytes… «Trouver la facilité de satisfaire sûrement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d'une obéissance passive à la hiérarchie de l'ordre sa part de mystérieuse domination sur le reste du monde…» Et il y a des fous… des aveugles, qui nous croient abattus parce que nous avons à lutter contre quelques mauvais jours, dit M. d'Aigrigny avec dédain, comme si nous n'étions pas surtout fondés, organisés pour la lutte… comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activité nouvelle… Sans doute les temps sont mauvais… mais ils deviendront meilleurs… Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 février, nous disposerons d'un moyen d'action assez puissant pour rétablir notre influence un moment ébranlée.
— Vous voulez parler de l'affaire des médailles?…
— Sans doute et je n'avais autant de hâte d'être de retour ici que pour assister à ce qui pour nous est un si grand événement.
— Vous avez su… la fatalité qui encore une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conçus?…
— Oui, tout à l'heure, en arrivant, j'ai vu Rodin…
— Il vous a dit…
— L'inconcevable arrivée de l'Indien et des filles du général Simon au château de Cardoville après le double naufrage qui les a jetés sur la côte de Picardie… Et l'on croyait les jeunes filles à Leipzig… l'Indien à Java… les précautions étaient si bien prises… En vérité, ajouta le marquis avec dépit, on dirait qu'une invisible puissance protège toujours cette famille!
— Heureusement, Rodin est homme de ressources et d'activité, reprit la princesse; il est venu hier soir… nous avons longuement causé.
— Et le résultat de votre entretien est excellent… Le soldat va être éloigné pendant deux jours… le confesseur de sa femme est prévenu, le reste après ira de soi-même… demain, ces jeunes filles ne seront plus à craindre… Reste l'Indien… il est à Cardoville, dangereusement blessé; nous avons donc du temps pour agir…
— Mais ce n'est pas tout, reprit la princesse, il y a encore, sans compter ma nièce, deux personnes qui, pour nos intérêts, ne doivent pas se trouver à Paris le 13 février.
— Oui, M. Hardy… mais son ami le plus cher, le plus intime, le trahit: il est à nous, et par lui on a attiré M. Hardy dans le Midi, d'où il est presque impossible qu'il revienne avant un mois. Quant à ce misérable ouvrier vagabond surnommé Couche-tout-nu…
— Ah!… fit la princesse avec une exclamation de pudeur révoltée…
— Cet homme ne nous inquiète pas… Enfin Gabriel, sur qui repose notre espoir certain, ne sera pas abandonné d'une minute jusqu'au grand jour… Tout semble donc nous promettre le succès… et plus que jamais… il nous faut à tout prix le succès. C'est pour nous une question de vie ou de mort… car en revenant je me suis arrêté à Forli… J'ai vu le duc d'Orbano; son influence sur l'esprit du roi est toute-puissante… absolue… il a complètement accaparé son esprit, c'est donc avec le duc seul qu'il est possible de traiter…
— Eh bien?
— D'Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous assurer une existence légale, hautement protégée dans les États de son maître, avec le privilège exclusif de l'éducation de la jeunesse… Grâce à de tels avantages, il ne nous faudrait pas en ce pays plus de deux ou trois ans pour y être tellement enracinés, que ce serait au duc d'Orbano à nous demander appui à son tour; mais aujourd'hui qu'il peut tout, il met une condition absolue à ses services.
— Et cette condition?…
— 5 000 000 comptants, et une pension annuelle de 100 000 francs.
— C'est beaucoup!…
— Et c'est peu, si l'on songe qu'une fois le pied dans ce pays, on rentrerait promptement dans cette somme, qui, après tout, est à peine la huitième partie de celle que l'affaire des médailles, heureusement conduite, doit assurer à l'ordre…
— Oui… près de quarante millions… dit la princesse d'un air pensif.
— Et encore… ces cinq millions que d'Orbano demande ne seraient qu'une avance… ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison même de l'accroissement de notre influence par l'éducation des enfants, qui nous donnerait la famille… et peu à peu la confiance de ceux qui gouvernent… Et ils hésitent!… s'écria le marquis en haussant les épaules avec dédain. Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire! ils ne voient donc pas qu'en nous abandonnant l'éducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous façonnons le peuple à cette obéissance muette et morne, à cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des États par l'immobilité de l'esprit! Et quand on songe pourtant que la majorité des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous déteste et nous hait! Ces stupides ne comprennent donc pas que, du jour où nous aurons persuadé au peuple que son atroce misère est une loi immuable, éternelle de la destinée; qu'il doit renoncer au coupable espoir de toute amélioration à son sort; qu'il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu d'aspirer au bien-être dans ce monde, puisque les récompenses d'en haut sont en raison des souffrances d'ici-bas; de ce jour-là, il faudra bien que le peuple, hébété par cette conviction désespérante, se résigne à croupir dans sa fange et dans sa misère; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront étouffées, alors seront résolues ces questions menaçantes qui rendent pour les gouvernants l'avenir si sombre et si effrayant… Ces gens ne voient donc pas que cette foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater… tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s'ils avaient seulement l'intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus à leurs plaisirs?
— Il n'importe, Frédéric, reprit la princesse; ainsi que vous le dites, un grand jour approche… Avec près de quarante millions que l'ordre peut posséder par l'heureux succès de l'affaire des médailles… on peut tenter sûrement bien des grandes choses… Comme levier, entre les mains de l'ordre, un tel moyen d'action serait d'une portée incalculable, dans ce temps où tout se vend et s'achète.
— Et puis, reprit M. d'Aigrigny d'un air pensif, il ne faut pas se le dissimuler… ici la réaction continue… l'exemple de la France est tout… C'est à peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir… les ressources de l'ordre diminuent de jour en jour. C'est un moment de crise; mais il peut se prolonger. Aussi, grâce à cette ressource immense… des médailles, nous pouvons non seulement braver toutes les éventualités, mais encore nous établir puissamment, grâce à l'offre du duc d'Orbano, que nous acceptons… Alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable… Ah! le 13 février, ajouta M. d'Aigrigny après un moment de silence, en secouant la tête, le 13 février peut être pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donné pour ainsi dire une nouvelle vie.
— Aussi ne faut-il rien épargner, dit la princesse, pour réussir à tout prix… Des six personnes que vous avez à craindre, cinq sont ou seront hors d'état de vous nuire… Il reste donc ma nièce… et vous savez que je n'attendais que votre arrivée pour prendre une dernière résolution… Toutes mes dispositions sont prises, et, ce matin même, nous commencerons à agir…
— Vos soupçons ont-ils augmenté, depuis votre dernière lettre?
— Oui… je suis certaine qu'elle est plus instruite qu'elle ne veut le paraître… et, dans ce cas, nous n'aurions pas de plus dangereuse ennemie.
— Telle a été toujours mon opinion… Aussi, il y a six mois, vous ai-je engagée à prendre en tous cas les mesures que vous avez prises, et qui rendent facile aujourd'hui ce qui sans cela eût été impossible.
— Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et amère, ce caractère indomptable sera brisé, je vais être vengée de tant d'insolents sarcasmes que j'ai été obligée de dévorer pour ne pas éveiller ses soupçons; moi… moi, avoir tout supporté jusqu'ici… car cette Adrienne a pris comme à tâche, l'imprudente… de m'irriter contre elle…
— Qui vous offense m'offense. Vous le savez, Herminie, mes haines sont les vôtres.
— Et vous-même… mon ami… combien de fois avez-vous été en butte à sa poignante ironie!
— Mes instincts m'ont rarement trompé… je suis certain que cette jeune fille peut être pour nous un ennemi dangereux… très dangereux, dit le marquis d'une voix brève et dure.
— Aussi faut-il qu'elle ne soit plus à craindre, répondit Mme de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis.
— Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud? demanda-t-il.
— Ils seront ici ce matin… Je les ai avertis de tout.
— Vous les avez trouvés bien disposés contre elle?
— Parfaitement… Adrienne ne se défie en rien du docteur, qui a toujours su conserver, jusqu'à un certain point, sa confiance… Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore à notre aide.
— Que voulez-vous dire?
— Ce matin Mme Grivois a été, selon mes ordres, rappeler à Adrienne que je l'attendais à midi pour une affaire importante. En approchant du pavillon, Mme Grivois a vu ou a cru voir Adrienne rentrer par la petite porte du jardin.
— Que dites-vous?… Serait-il possible?… En a-t-on la preuve positive? s'écria le marquis.
— Jusqu'à présent il n'y a pas d'autre preuve que la déposition spontanée de Mme Grivois… Mais j'y songe, dit la princesse en prenant un papier placé auprès d'elle, voici le rapport que me fait chaque jour une des femmes d'Adrienne.
— Celle que Rodin est parvenu à faire placer auprès de votre nièce?
— Elle-même, et comme cette créature se trouve dans la plus entière dépendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis jusqu'ici… Peut-être dans ce rapport trouvera-t-on la confirmation de ce que Mme Grivois affirme avoir vu.
À peine la princesse eut-elle jeté les yeux sur cette note, qu'elle s'écria presque avec effroi:
— Que vois-je?… mais c'est donc le démon que cette fille?
— Que dites-vous?
— Le régisseur de cette terre qu'elle a vendue, en écrivant à Adrienne pour lui demander sa protection, l'a instruite du séjour du prince indien au château. Elle sait qu'il est son parent… et elle vient d'écrire à son ancien professeur de peinture, Norval, de partir en poste avec des costumes indiens, des cachemires, afin de ramener ici tout de suite ce prince Djalma… lui… qu'il faut à tout prix éloigner de Paris.
Le marquis pâlit et dit à Mme de Saint-Dizier:
— S'il ne s'agit pas d'un nouveau caprice de votre nièce… l'empressement qu'elle met à mander ici ce parent… prouve qu'elle en sait encore plus que vous n'aviez osé le soupçonner… Elle est instruite de l'affaire des médailles. Elle peut tout perdre… prenez garde!…
— Alors, dit résolument la princesse, il n'y a plus à hésiter… il faut pousser les choses plus que nous ne l'avions pensé… et que ce matin même tout soit fini…
— Oui… mais c'est presque impossible.
— Tout se peut; le docteur et M. Tripeaud sont à nous, dit vivement la princesse.
— Quoique je sois aussi sûr que vous-même du docteur… et de M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette question, qui les effrayera d'abord… qu'après l'entretien que nous allons avoir avec votre nièce… Il vous sera facile, malgré sa finesse, de savoir à quoi nous en tenir… Et si nos soupçons se réalisent… si elle est instruite de ce qu'il serait dangereux qu'elle sût… alors aucun ménagement, surtout aucun retard. Il faut qu'aujourd'hui tout soit terminé. Il n'y a pas à hésiter.
— Avez-vous pu faire prévenir l'homme en question? dit la princesse après un moment de silence.
— Il doit être ici à midi… Il ne peut tarder.
— J'ai pensé que nous serions ici très commodément pour ce que nous voulons… cette pièce n'est séparée du petit salon que par une portière; on l'abaissera… et votre homme pourra se placer derrière.
— À merveille.
— C'est un homme sûr?
— Très sûr… nous l'avons déjà souvent employé dans des circonstances pareilles; il est aussi habile que discret…
À ce moment on frappa légèrement à la porte.
— Entrez! dit la princesse.
— M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princesse peut le recevoir, dit un valet de chambre.
— Certainement, priez-le d'entrer.
— Il y a aussi un monsieur à qui M. l'abbé a donné rendez-vous ici à midi, et que, selon ses ordres, j'ai fait attendre dans l'oratoire.
— C'est l'homme en question, dit le marquis à la princesse, il faudrait d'abord l'introduire; il est inutile, quant à présent, que le docteur Baleinier le voie.
— Faites venir d'abord cette personne, dit la princesse; puis, lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier d'entrer; dans le cas où M. le baron Tripeaud se présenterait, vous le conduiriez de même ici; ensuite ma porte sera absolument fermée, excepté pour Mlle Adrienne.
Le valet de chambre sortit.
VI. Les ennemis d'Adrienne.
Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientôt avec un petit homme pâle, vêtu de noir et portant des lunettes; il avait sous son bras gauche un assez long étui en maroquin noir.
La princesse dit à cet homme:
— Monsieur l'abbé vous a prévenu de ce qu'il y avait à faire?
— Oui, madame, dit l'homme d'une petite voix grêle et flûtée, en faisant un profond salut.
— Serez-vous convenablement dans cette pièce? lui dit la princesse.
Et ce disant, elle le conduisit à une chambre voisine, seulement séparée de son cabinet par une portière…
— Je serai là très convenablement, madame la princesse, répondit l'homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut.
— En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j'irai vous avertir lorsqu'il en sera temps…
— J'attendrai vos ordres, madame la princesse.
— Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis en détachant les embrasses de la portière.
— Monsieur l'abbé peut être tranquille…
La portière, de lourde étoffe, retomba et cacha ainsi complètement l'homme aux lunettes. La princesse sonna; quelques moments après, la porte s'ouvrit et on annonça le docteur Baleinier, l'un des personnages importants de cette histoire.
Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille moyenne, replète, la figure pleine, luisante et colorée. Ses cheveux gris, très lissés et assez longs, séparés par une raie au milieu du front, s'aplatissaient sur les tempes; il avait conservé l'usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-être encore parce qu'il avait la jambe belle; des boucles d'or nouaient ses jarretières et les attaches de ses souliers de maroquin bien luisants; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce qui lui donnait l'air quelque peu clérical; sa main blanche et potelée disparaissait à demi cachée sous une manchette de batiste à petits plis, et la gravité de son costume n'en excluait pas la recherche. Sa physionomie était souriante et fine, son petit oeil annonçait une pénétration et une sagacité rares; homme du monde et de plaisir, gourmet très délicat, spirituel causeur, prévenant jusqu'à l'obséquiosité, souple, adroit, insinuant, le docteur Baleinier était l'une des plus anciennes créatures de la coterie congréganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grâce à cet appui tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps ignoré malgré un savoir réel et un mérite incontestable, s'était trouvé nanti, sous la Restauration, de deux sinécures médicales très lucratives, et peu à peu d'une nombreuse clientèle; mais il faut dire qu'une fois sous le patronage de la princesse, le docteur se prit tout à coup à observer scrupuleusement ses devoirs religieux; il communia une fois la semaine, et très publiquement, à la grand'messe de Saint-Thomas-d'Aquin. Au bout d'un an, une certaine classe de malades, entraînée par l'exemple et par l'enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut plus d'autre médecin que le docteur Baleinier, et sa clientèle prit bientôt un accroissement extraordinaire. On juge facilement de quelle importance il était pour l'ordre d'avoir parmi ses _membres externes _l'un des praticiens les plus répandus de Paris. Un médecin a aussi son sacerdoce. Admis à toute heure dans la plus secrète intimité de famille, un médecin sait, devine, peut aussi bien des choses… Enfin, comme le prêtre, il a l'oreille des malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est chargé du salut du corps et celui qui est chargé du salut de l'âme s'entendent et s'entr'aident dans un intérêt commun, il n'est rien… (certains cas échéants) qu'ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de l'épouvante d'un agonisant, non pour eux-mêmes, les lois s'y opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins à la classe si commode des _hommes de paille. _Le docteur Baleinier était donc l'un des membres externes les plus actifs et les plus précieux de la congrégation de Paris. Lorsqu'il entra, il alla baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite.
— Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier.
— Toujours heureux, toujours empressé de me rendre à vos ordres, madame; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra cordialement la main, il ajouta:
— Enfin! vous voilà… Savez-vous que trois mois, c'est bien long pour vos amis!…
— Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui restent, mon cher docteur… Eh bien! voilà le grand jour… Mlle de Cardoville va venir…
— Je ne suis pas sans inquiétude, dit la princesse; si elle avait quelque soupçon?
— C'est impossible, dit M. Baleinier; nous sommes les meilleurs amis du monde… Vous savez que Mlle Adrienne a toujours été en confiance avec moi… Avant-hier encore nous avons ri beaucoup… Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur son genre de vie au moins excentrique… et sur la singulière exaltation d'idées où je la trouve parfois…
— M. Baleinier ne manque jamais d'insister sur ces circonstances en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au marquis d'un air significatif.
— Et c'est en effet très essentiel, reprit celui-ci.
— Mlle Adrienne a répondu à mes observations, reprit le docteur, en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du monde; car, il faut l'avouer, cette jeune fille a bien l'esprit des plus distingués que je connaisse.
— Docteur!… docteur!… dit Mme de Saint-Dizier, pas de faiblesse au moins!
Au lieu de lui répondre tout d'abord, M. Baleinier prit sa boîte d'or dans la poche de son gilet, l'ouvrit et y puisa une prise de tabac qu'il aspira lentement, et regardant la princesse d'un air tellement significatif qu'elle parut complètement rassurée:
— De la faiblesse!… moi, madame! dit enfin M. Baleinier en secouant de sa main blanche et potelée quelques grains de tabac épars sur les plis de sa chemise; n'ai-je pas eu l'honneur de m'offrir volontairement à vous afin de vous sortir de l'embarras où je vous voyais?
— Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important service, dit M. d'Aigrigny.
— Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis pas un homme à _faiblesse… _car j'ai parfaitement compris la portée de mon action… mais il s'agit, m'a-t-on dit, d'intérêts si immenses…
— Immenses… en effet, dit M. d'Aigrigny; un intérêt capital.
— Alors je n'ai pas dû hésiter, reprit M. Baleinier; soyez donc sans inquiétude! Laissez-moi, en homme de goût et de bonne compagnie, rendre justice et hommage à l'esprit charmant et distingué de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d'agir, vous me verrez à l'oeuvre…
— Peut-être… ce moment sera-t-il plus rapproché que nous ne le pensions… dit Mme de Saint-Dizier en échangeant un regard avec M. d'Aigrigny.
— Je suis et serai toujours prêt… dit le médecin; à ce sujet je réponds de tout ce qui me concerne… Je voudrais bien être aussi tranquille sur toutes choses.
— Est-ce que votre maison de santé n'est pas toujours aussi à la mode… que peut l'être une maison de santé? dit Mme de Saint- Dizier en souriant à demi.
— Au contraire… je me plaindrais presque d'avoir trop de pensionnaires. Ce n'était pas de cela qu'il s'agit; mais en attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d'une affaire qui ne la touche qu'indirectement, car il s'agit de la personne qui a acheté la terre de Cardoville, une certaine Mme de la Sainte-Colombe, qui m'a pris pour médecin, grâce aux manoeuvres habiles de Rodin.
— En effet, dit M. d'Aigrigny, Rodin m'a écrit à ce sujet… sans entrer dans de grands détails.
— Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe, qu'on avait crue d'abord assez facile à conduire, s'est montrée très récalcitrante à l'endroit de sa conversion… Déjà deux directeurs ont renoncé à faire son salut. En désespoir de cause, Rodin lui avait détaché le petit Philippon. Il est adroit, tenace, et surtout d'une patience… impitoyable… C'était l'homme qu'il fallait. Lorsque j'ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente, Philippon m'a demandé mon aide, qui lui était naturellement acquise; nous sommes convenus de nos faits… Je ne devais pas avoir l'air de le connaître le moins du monde… Il devait me tenir au courant des variations de l'état moral de sa pénitente… afin que, par une médication très inoffensive, du reste, car l'état de la malade est peu grave, il me fût possible de faire éprouver à celle-ci des alternatives de bien-être ou de mal-être assez sensibles, selon que son directeur serait content ou mécontent d'elle… afin qu'il pût lui dire: «Vous le voyez, madame: êtes-vous dans la bonne voie, la grâce réagit sur votre santé, et vous vous trouvez mieux… retombez-vous, au contraire, dans la voie mauvaise, vous éprouvez certain malaise physique: preuve évidente de l'influence toute-puissante de la foi, non seulement sur l'âme, mais sur le corps.»
— Il est sans doute pénible, dit M. d'Aigrigny avec un sang-froid parfait, d'être obligé d'en arriver à de tels moyens pour arracher les opiniâtres à la perdition, mais il faut pourtant bien proportionner les modes d'action à l'intelligence ou au caractère des individus.
— Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au couvent de Sainte-Marie, que j'ai maintes fois employé très fructueusement, pour le repos et pour le salut de l'âme de quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le répète, extrêmement innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux et le moins bien; mais si faibles que soient ces différences… elles réagissent souvent très efficacement sur certains esprits… Il en avait été ainsi à l'égard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle était dans une si bonne voie de guérison morale et physique, que Rodin avait cru pouvoir engager Philippon à conseiller la campagne à sa pénitente… craignant à Paris l'occasion des rechutes… Ce conseil, joint au désir qu'avait cette femme de jouer à la dame de paroisse, l'avait déterminée à acheter la terre de Cardoville, bon placement, du reste; mais ne voilà-t-il pas qu'hier ce malheureux Philippon est venu m'apprendre que Mme de la Sainte-Colombe était sur le point de faire une énorme rechute, morale… bien entendu, car le physique est maintenant dans un état de prospérité désespérant. Or, cette rechute paraissait causée par un entretien qu'aurait eu cette dame avec un certain Jacques Dumoulin, que vous connaissez, m'a-t-on dit, mon cher abbé, et qui s'est, on ne sait pas comment, introduit auprès d'elle.
— Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dégoût, est un de ces hommes que l'on emploie et que l'on méprise; c'est un écrivain rempli de fiel, d'envie et de haine… ce qui lui donne une certaine éloquence brutale et incisive… Nous le payons assez grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu'il soit quelquefois douloureux de voir défendre par une telle plume les principes que nous respectons… Car ce misérable vit comme un bohémien, ne quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre… Mais, il faut l'avouer, sa verve injurieuse est inépuisable… et il est versé dans les connaissances théologiques les plus ardues, ce qui nous le rend parfois très utile…
— Eh bien… quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans… il paraît que ce Dumoulin aurait des visées matrimoniales sur la fortune considérable de cette femme… Vous ferez bien, je crois, de prévenir Rodin, afin qu'il se défie des ténébreux manèges de ce drôle… Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces misères… Mais à propos du couvent de Sainte-Marie, dont j'avais tout à l'heure l'honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur en s'adressant à la princesse, il y a longtemps que vous n'y êtes allée?
La princesse échangea un vif regard avec M. d'Aigrigny et répondit:
— Mais… il y a huit jours… environ.
— Vous y trouverez alors bien du changement: le mur qui était mitoyen avec ma maison de santé a été abattu, car l'on va construire là un nouveau corps de bâtiment et une chapelle… l'ancienne était trop petite. Du reste, je dois dire, à la louange de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi- sourire, qu'elle m'avait promis pour cette chapelle la copie d'une Vierge de Raphaël.
— Vraiment… c'était plein d'à-propos, dit la princesse. Mais voici bientôt midi et M. Tripeaud ne vient pas.
— Il est subrogé tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a géré les biens comme ancien agent d'affaires du comte-duc, dit le marquis visiblement préoccupé, et sa présence nous est absolument indispensable; il serait bien à désirer qu'il fût ici avant l'arrivée de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d'un moment à l'autre.
— Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici, dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une petite brochure.
— Qu'est-ce que cela, docteur? lui demanda la princesse.
— Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps à autre… Il est intitulé: _le Fléau, _et le portrait du baron Tripeaud y est tracé avec tant de sincérité, que ce n'est plus de la satire… cela tombe dans la réalité; tenez, écoutez plutôt. Cette esquisse est intitulée:
TYPE DU LOUP-CERVIER
«M. le baron Tripeaud. — Cet homme, qui se montre aussi bassement humble envers certaines supériorités sociales qu'il se montre insolent et grossier envers ceux qui dépendent de lui; cet homme est l'incarnation vivante et effrayante de la partie mauvaise de l'aristocratie bourgeoise et industrielle, de _l'homme d'argent, _du spéculateur cynique, sans coeur, sans foi, sans âme, qui jouerait à la hausse ou à la baisse sur la mort de sa mère, si la mort de sa mère avait action sur le cours de la Rente. Ces gens-là ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas de ceux qu'un travail honnête, patient et digne a noblement enrichis, mais de ceux qui ont été soudainement favorisés par un aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les eaux fangeuses de l'agiotage. Une fois parvenus, ces gens-là haïssent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l'origine dont ils rougissent; impitoyables pour l'affreuse misère des masses, ils l'attribuent à la paresse, à la débauche, parce que cette calomnie met à l'aise leur barbare égoïsme. Et ce n'est pas tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit d'électeur éligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant d'autres à la pauvreté, à l'incapacité politique:
«De l'officier de fortune qui, après quarante ans de guerre et de service, peut à peine vivre d'une retraite insuffisante;
«Du magistrat qui a consumé sa vie à remplir de tristes et austères devoirs, et qui n'est pas mieux rétribué à la fin de ses jours;
«Du savant qui a illustré son pays par d'utiles travaux, ou du professeur qui a initié des générations entières à toutes les connaissances humaines;
«Du modeste et vertueux prêtre de campagne, le plus pur représentant de l'Évangile dans son sens charitable, fraternel et démocratique, etc.
«Dans cet état de choses, comment M. le baron de l'industrie n'aurait-il pas le plus insolent mépris pour cette foule imbécile d'honnêtes gens qui après avoir donné au pays leur jeunesse, leur âge mûr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient dénier les droits dont il jouit, lui, parce qu'il a gagné un million à un jeu défendu par la loi ou à une industrie déloyale?
«Il est vrai que les optimistes disent à ces parias de la civilisation dont on ne saurait trop vénérer, trop honorer la pauvreté digne et fière: _Achetez des propriétés, _vous serez éligibles et électeurs.
«Arrivons à la biographie de M. le baron: André Tripeaud, fils d'un palefrenier d'auberge…»
À ce moment, les deux battants de la porte s'ouvrirent, et le valet de chambre annonça:
— M. le baron Tripeaud! Le docteur Baleinier remit sa brochure dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se leva même pour lui serrer la main.
M. le baron entra en se confondant depuis la porte en salutations.
— J'ai l'honneur de me rendre aux ordres de madame la princesse… elle sait qu'elle peut toujours compter sur moi.
— En effet, j'y compte, monsieur Tripeaud, et surtout dans cette circonstance.
— Si les intentions de madame la princesse sont toujours les mêmes au sujet de Mlle de Cardoville…
— Toujours, monsieur, et c'est pour cela que nous nous réunissons aujourd'hui.
— Madame la princesse peut être assurée de mon concours, ainsi que je le lui ai déjà promis… Je crois aussi que la plus grande sévérité doit être enfin employée… et que même s'il était nécessaire de…
— C'est aussi notre opinion, se hâta de dire le marquis en faisant un signe à la princesse et lui montrant d'un regard l'endroit où était caché l'homme aux lunettes; nous sommes tous parfaitement d'accord, reprit-il; seulement, convenons encore bien de ne laisser aucun point douteux dans l'intérêt de cette jeune personne, car son intérêt seul nous guide; provoquons sa sincérité par tous les moyens possibles…
— Mademoiselle vient d'arriver du pavillon du jardin; elle demande si elle peut voir madame, dit le valet de chambre en se présentant de nouveau après avoir frappé.
— Dites à mademoiselle que je l'attends, dit la princesse; et maintenant, je n'y suis pour personne… sans exception… vous l'entendez?… pour personne absolument…
Puis, soulevant la portière derrière laquelle l'homme était caché, Mme de Saint-Dizier lui fit un signe d'intelligence, et la princesse rentra dans le salon.
Chose étrange, pendant le peu de temps qui précéda l'arrivée d'Adrienne, les différents acteurs de cette scène semblèrent inquiets, embarrassés, comme s'ils eussent vaguement redouté sa présence.
Au bout d'une minute, Mlle de Cardoville entra chez sa tante.
VII. L'escarmouche.
En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de castor gris, qu'elle avait mis pour traverser le jardin; on vit alors sa belle chevelure d'or qui pendait de chaque côté sur son visage en longs et légers tire-bouchons, et se tordait en grosse natte derrière sa tête. Adrienne se présentait sans hardiesse, mais avec une aisance parfaite; sa physionomie était gaie, souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants que de coutume. Lorsqu'elle aperçut l'abbé d'Aigrigny, elle fit un mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura ses lèvres vermeilles. Après avoir fait un gracieux signe de tête au docteur, et passé devant le baron Tripeaud sans le regarder, elle salua la princesse d'une demi-révérence du meilleur et du plus grand air.
Quoique la démarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d'une extrême distinction, d'une convenance parfaite et surtout empreinte d'une grâce toute féminine, on y sentait pourtant un _je ne sais quoi _de résolu, d'indépendant et de fier, très rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge; enfin ses mouvements, sans être brusques, n'avaient rien de contraint, de raide ou d'apprêté; ils étaient, si cela se peut dire, francs et dégagés comme son caractère; on y sentait circuler la vie, la sève, la jeunesse, et l'on devinait que cette organisation, complètement expansive, loyale et décidée, n'avait pu jusqu'alors se soumettre à la compression d'un rigorisme affecté.
Chose assez bizarre, quoiqu'il fût homme du monde, homme de grand esprit, homme d'Église des plus remarquables par son éloquence, et surtout homme de domination et d'autorité, le marquis d'Aigrigny éprouvait un malaise involontaire, une gêne inconcevable, presque pénible… en présence d'Adrienne de Cardoville; lui toujours si maître de soi, lui habitué à exercer une influence toute- puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, traité au moins d'égal à égal avec des têtes couronnées, se sentait embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de cette jeune fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie… Or, comme généralement les hommes habitués à imposer beaucoup aux autres sont très près de haïr les personnes qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n'était pas précisément de l'affection que le marquis portait à la nièce de la princesse de Saint-Dizier. Depuis longtemps même et contre son ordinaire, il n'essayait plus sur Adrienne cette séduction, cette fascination de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrésistible; il se montrait avec elle, sec, tranchant, sérieux, et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité hautaine et de rigidité austère qui paralysaient complètement les qualités aimables dont il était doué, et dont il tirait ordinaire un si excellent et si fécond parti… De tout ceci Adrienne s'amusait fort, mais très imprudemment; car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des haines implacables.
Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les intérêts variés qui animaient les différents acteurs de cette scène.
Mme de Saint-Dizier était assise dans un grand fauteuil au coin du foyer.
Le marquis d'Aigrigny se tenait debout devant le feu.
Le docteur Baleinier, assis près du bureau, s'était remis à feuilleter la biographie du baron Tripeaud.
Et le baron semblait examiner très attentivement un tableau de sainteté suspendu à la muraille.
— Vous m'avez fait demander, ma tante, pour causer d'affaires importantes? dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui régnait dans le salon depuis son entrée.
— Oui, mademoiselle, répondit la princesse d'un air froid et sévère, il s'agit d'un entretien des plus graves.
— Je suis à vos ordres, ma tante… Voulez-vous que nous passions dans votre bibliothèque?
— C'est inutile… nous causerons ici.
Puis, s'adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur dit:
— Messieurs, veuillez vous asseoir.
Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la princesse.
— Et en quoi l'entretien que nous devons avoir peut-il regarder ces messieurs, ma tante? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
— Ces messieurs sont d'anciens amis de notre famille, tout ce qui peut vous intéresser les touche, et leurs conseils doivent être écoutés et acceptés par vous avec respect…
— Je ne doute pas, ma tante, de l'amitié toute particulière de M. d'Aigrigny pour notre famille; je doute encore moins du dévouement profond et désintéressé de M. Tripeaud; M. Baleinier est un de mes vieux amis; mais avant d'accepter ces messieurs pour spectateurs… ou, si vous l'aimez mieux, ma tante, pour confidents de notre entretien, je désire savoir de quoi nous devons nous entretenir devant eux.
— Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulières prétentions, vous aviez au moins… celle de la franchise et du courage.
— Mon Dieu, ma tante, répondit Adrienne, souriant avec une humilité moqueuse, je n'ai pas plus de prétention à la franchise et au courage que vous n'en avez à la sincérité et à la bonté; convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que nous sommes… sans prétention…
— Soit, dit Mme de Saint-Dizier d'un ton sec; depuis longtemps je suis habituée aux boutades de votre esprit indépendant; je crois donc que, courageuse et franche comme vous dites l'être, vous ne devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez à moi seule…
— C'est donc un interrogatoire en forme que je vais subir? Et sur quoi?
— Ce n'est pas un interrogatoire; mais comme j'ai le droit de veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma folle condescendance à vos caprices… je veux un terme à ce qui n'a que trop duré; je veux, devant des amis de notre famille, vous signifier mon irrévocable résolution quant à l'avenir… Et d'abord jusqu'ici vous vous êtes fait une idée très fausse et très incomplète de mon pouvoir sur vous.
— Je vous assure, ma tante, que je ne m'en suis fait aucune idée juste ou fausse, car je n'y ai jamais songé.
— C'est ma faute; j'aurais dû, au lieu de condescendre à vos fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorité; mais le moment est venu de vous soumettre: le blâme sévère de mes amis m'a éclairée à temps… Votre caractère est entier, indépendant, résolu; il faut qu'il change, entendez-vous? et il changera, de gré ou de force, c'est moi qui vous le dis.
À ces mots prononcés aigrement devant des étrangers, et dont rien ne semblait autoriser la dureté, Adrienne releva fièrement la tête, mais, se contenant, elle reprit en souriant:
—Vous dites, ma tante, que je changerai; cela ne m'étonnerait pas… on a vu des conversions… si bizarres!
La princesse se mordit les lèvres.
— Une conversion sincère… n'est jamais bizarre, ainsi que vous l'appelez, mademoiselle, dit froidement l'abbé d'Aigrigny; mais, au contraire, très méritoire et d'un excellent exemple.
— Excellent? reprit Adrienne; c'est selon… car enfin si l'on convertit ses défauts… en vices…
— Que voulez-vous dire, mademoiselle? s'écria la princesse.
— Je parle de moi, ma tante: vous me reprochez d'être indépendante et résolue… si j'allais devenir par hasard hypocrite et méchante? Tenez… vrai… je préfère mes chers petits défauts, que j'aime comme des enfants gâtés… je sais ce que j'ai… je ne sais pas ce que j'aurais.
— Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d'un air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu'une conversion…
— Je crois M. Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute espèce de moyens, dit Adrienne d'un ton sec et dédaigneux, mais il doit rester étranger à cette question.
— Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage dans un regard de la princesse, vous oubliez que j'ai l'honneur d'être votre subrogé tuteur, et que…
— Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-là, et je n'ai jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de hauteur, sans même regarder le baron. Mais il ne s'agit pas de deviner des énigmes, je désire donc, ma tante, savoir le motif de cette réunion.
— Vous allez être satisfaite, mademoiselle; je vais m'expliquer d'une façon très nette, très précise; vous allez connaître le plan de la conduite que vous aurez à tenir désormais; et si vous refusiez de vous y soumettre avec l'obéissance et le respect que vous devez à mes ordres, je verrais ce qu'il me resterait à faire…
Il est impossible de rendre le ton impérieux, l'air dur de la princesse en prononçant ces mots, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqu'alors habituée à vivre, jusqu'à un certain point, à sa guise; pourtant, peut-être contre l'attente de Mme de Saint-Dizier, au lieu de répondre avec vivacité, Adrienne la regarda fixement et dit en riant:
— Mais c'est une véritable déclaration de guerre; cela devient très amusant…
— Il ne s'agit pas de déclaration de guerre, dit durement l'abbé d'Aigrigny, blessé des expressions de Mlle de Cardoville.
— Ah! monsieur l'abbé, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel, vous êtes bien sévère pour une plaisanterie… vous qui devez tant à la guerre… vous qui, grâce à elle, avez commandé un régiment français, après vous être battu si longtemps contre la France, pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.
À ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pénibles, le marquis rougit; il allait répondre lorsque la princesse s'écria:
— En vérité, mademoiselle, ceci est d'une inconvenance intolérable.
— Soit, ma tante, j'avoue mes torts; je ne devais pas dire que ceci est amusant, car, en vérité, ça ne l'est pas du tout… mais c'est du moins très curieux… et peut-être même, ajouta la jeune fille après un moment de silence, peut-être même assez audacieux… et l'audace me plaît… Puisque nous voici sur ce terrain, puisqu'il s'agit d'un plan de conduite auquel je dois obéir sous peine… de…
Puis s'interrompant et s'adressant à sa tante:
— Sous quelle peine, ma tante?…
— Vous le saurez… Poursuivez…
— Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous déclarer d'une façon très nette, très précise, la détermination que j'ai prise; comme il me fallait quelque temps pour qu'elle fût exécutable, je ne vous en avais pas parlé plus tôt, car, vous le savez… je n'ai pas l'habitude de dire: Je ferai cela… mais je fais ou j'ai fait cela.
— Certainement, et c'est cette habitude de coupable indépendance qu'il faut briser.
— Je ne comptais donc vous avertir de ma détermination que plus tard; mais je ne puis résister au plaisir de vous en faire part aujourd'hui, tant vous me paraissez disposée à l'entendre et à l'accueillir… Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d'abord… il se peut, après tout, que nous nous soyons complètement rencontrées dans nos vues.
— Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse; je retrouve au moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mépris de toute autorité: vous parlez d'audace… la vôtre est grande.
— Je suis du moins fort décidée à faire ce que d'autres par faiblesse n'oseraient malheureusement pas… Mais j'oserai… Ceci est net et précis, je pense.
— Très net… et très précis, dit la princesse en échangeant un signe d'intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de cette scène. Les positions, ainsi établies, simplifient beaucoup les choses… Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt, que ceci est très grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n'aurez plus qu'un moyen de me disposer à l'indulgence, ce sera de substituer à l'arrogance et à l'ironie habituelles de votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une jeune fille.
Adrienne sourit, mais ne répondit rien. Quelques secondes de silence et quelques regards, échangés de nouveau entre la princesse et ses trois amis, annoncèrent qu'à ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux. Mlle de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave importance à cet entretien décisif; mais la jeune fille ne comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa volonté absolue; la menace de recourir à des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule. Néanmoins, connaissant le caractère vindicatif de sa tante, la puissance ténébreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu'elle avait quelquefois exercées; réfléchissant enfin que des hommes dans la position du marquis et du médecin ne seraient pas venus assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune fille réfléchit avant d'engager la lutte. Mais bientôt, par cela même qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit à coeur de le braver et d'exagérer, si cela était possible, l'indépendance de ses idées, et de maintenir, en tout et pour tout, la détermination qu'elle allait de son côté notifier à la princesse de Saint-Dizier.
VIII. La révolte.
— Mademoiselle… dit la princesse à Adrienne de Cardoville d'un ton froid et sévère, je me dois à moi-même, je dois à ces messieurs de rappeler en peu de mots les événements qui se sont passés depuis quelque temps. Il y a six mois, à la fin du deuil de votre père, vous aviez alors dix-huit ans… vous m'avez demandé à jouir de votre fortune et à être émancipée… j'ai eu la malheureuse faiblesse d'y consentir… Vous avez voulu quitter le grand hôtel et vous établir dans le pavillon du jardin, loin de toute surveillance… Alors a commencé une suite de dépenses plus extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter d'une ou deux femmes de chambre prises dans la classe où on les prend ordinairement, vous avez été choisir des femmes de compagnie que vous avez costumées d'une façon aussi bizarre que coûteuse; vous-même, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous avez revêtu tour à tour des vêtements des siècles passés… Vos folles fantaisies, vos caprices déraisonnables ont été sans bornes, sans frein; non seulement vous n'avez jamais rempli vos devoirs religieux, mais vous avez eu l'audace de profaner vos salons en y élevant je ne sais quelle espèce d'autel païen où l'on voit un groupe de marbre représentant un jeune homme et une jeune fille… (la princesse prononça ces mots comme s'ils lui eussent brûlé les lèvres) objet d'art, soit, mais objet d'art on ne peut plus malséant chez une personne de votre âge. Vous avez passé des jours entiers absolument renfermée chez vous, sans vouloir recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis en qui vous ayez conservé quelque confiance, étant parvenu, à force d'instances, à pénétrer chez vous, vous a trouvée plusieurs fois dans un état d'exaltation si grande, qu'il en a conçu de graves inquiétudes sur votre santé… Vous avez toujours voulu sortir seule sans rendre compte de vos actions à personne; vous vous êtes plu sans cesse à mettre enfin votre volonté au-dessus de mon autorité… Tout ceci est-il vrai?
— Ce portrait du passé… est peu flatté, dit Adrienne en souriant, mais enfin il n'est pas absolument méconnaissable.
— Ainsi, mademoiselle, dit l'abbé d'Aigrigny en comptant et accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont d'une scrupuleuse vérité?
Et tous les regards s'attachèrent sur Adrienne comme si sa réponse devait avoir une extrême importance.
— Sans doute, monsieur, et j'ai l'habitude de vivre assez ouvertement pour que cette question soit inutile…
— Ces faits sont donc avoués, dit l'abbé d'Aigrigny se retournant vers le docteur et le baron.
— Ces faits nous demeurent complètement acquis, dit M. Tripeaud d'un ton suffisant.
— Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne, à quoi bon ce long préambule?
— Ce long préambule, mademoiselle, reprit la princesse avec dignité, sert à exposer le passé afin de motiver l'avenir.
— Voici quelque chose, ma chère tante, un peu dans le goût des mystérieux arrêts de la sibylle de Cumes… Cela doit cacher quelque chose de redoutable.
— Peut-être, mademoiselle… car rien n'est plus redoutable pour certains caractères que l'obéissance, que le devoir, et votre caractère est du nombre de ces esprits enclins à la révolte…
— Je l'avoue naïvement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu'au jour où je pourrai chérir l'obéissance et respecter le devoir.
— Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres, peu m'importe, mademoiselle, dit la princesse d'une voix brève et dure, vous allez pourtant, dès aujourd'hui, dès à présent, commencer par vous soumettre, absolument, aveuglément à ma volonté; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission; il le faut, je le veux, ce sera…
Adrienne regarda d'abord fixement sa tante, puis elle partit d'un éclat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette vaste pièce…
M. d'Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement d'indignation. La princesse regarda sa nièce d'un air courroucé.
Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son abdomen en soupirant avec componction.
— Mademoiselle… de tels éclats de rire sont peu convenables, dit l'abbé d'Aigrigny; les paroles de madame votre tante sont graves, très graves, et méritent un autre accueil.
— Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarité, à qui la faute si je ris si fort? Comment rester de sang-froid quand j'entends ma tante me parler d'aveugle soumission à ses ordres?… Est-ce qu'une hirondelle habituée à voler à plein ciel… à s'ébattre en plein soleil… est faite pour vivre dans le trou d'une taupe?…
À cette réponse, M. d'Aigrigny affecta de regarder les autres membres de cette espèce de conseil de famille avec un profond étonnement.
— Une hirondelle? que veut-elle dire?… demanda l'abbé au baron en lui faisant un signe que celui-ci comprit.
— Je ne sais… répondit Tripeaud en regardant à son tour le docteur; elle a parlé de taupe… c'est inouï… incompréhensible…
— Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la surprise des autres personnes, voici la réponse que vous me faites…
— Mais sans doute, répondit Adrienne, étonnée que l'on feignît de ne pas comprendre l'image dont elle s'était servie, ainsi que cela lui arrivait assez souvent, dans son langage poétique et coloré.
— Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant avec bonhomie, il faut être indulgente… Ma chère demoiselle Adrienne a l'esprit naturellement si original, si exalté!!… C'est bien en vérité la plus charmante folle que je connaisse… je lui ai dit cent fois en ma qualité de vieil ami… qui se permet tout…
— Je conçois que votre attachement à mademoiselle vous rende indulgent… Il n'en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit M. d'Aigrigny en paraissant reprocher au médecin de prendre le parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des réponses extravagantes lorsqu'il s'agit de questions aussi sérieuses.
— Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravité de cette conférence, dit la princesse d'un air dur. Elle le comprendra peut-être maintenant que je vais lui signifier mes ordres.
— Voyons ces ordres… ma tante…
Et Adrienne, qui était assise de l'autre côté de la table, en face de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie main, avec un geste de grâce moqueuse charmant à voir.
— À dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le pavillon que vous habitez… vous renverrez vos femmes… vous reviendrez occuper ici deux chambres, où l'on ne pourra entrer qu'en passant dans mon appartement… vous ne sortirez jamais seule… vous m'accompagnerez aux offices… votre émancipation cessera pour cause de prodigalité bien et dûment constatée; je me chargerai de toutes vos dépenses… je me chargerai même de commander vos robes, afin que vous soyez modestement vêtue, comme il convient… enfin, jusqu'à votre majorité, qui sera du reste indéfiniment reculée, grâce à l'intervention d'un conseil de famille… vous n'aurez aucune somme d'argent à votre disposition… telle est ma volonté…
— Et certainement on ne peut qu'applaudir à votre résolution, madame la princesse, dit le baron Tripeaud: on ne peut que vous encourager à montrer la plus grande fermeté, car il faut que tant de désordres aient un terme…
— Il est plus que temps de mettre fin à de pareils scandales, ajouta l'abbé.
— La bizarrerie, l'exaltation du caractère… peuvent pourtant faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d'un air patelin.
— Sans doute, monsieur le docteur, dit sèchement la princesse à M. Baleinier qui jouait parfaitement son rôle; mais alors on agit avec ces caractères-là comme il convient.
Mme de Saint-Dizier s'était exprimée d'une manière ferme et précise, elle paraissait convaincue de la possibilité d'exécuter ce dont elle menaçait sa nièce. M. Tripeaud et M. d'Aigrigny venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la princesse; Adrienne commença de voir qu'il s'agissait de quelque chose de fort grave: alors sa gaieté fit place à une ironie amère, à une expression d'indépendance révoltée. Elle se leva brusquement et rougit un peu, ses narines roses se dilatèrent, son oeil brilla, elle redressa la tête en secouant légèrement sa belle chevelure ondoyante et dorée, par un mouvement rempli d'une fierté qui lui était naturelle, et elle dit à sa tante d'une voix incisive, après un moment de silence:
— Vous avez parlé du passé, madame, j'en dirai donc aussi quelques mots, mais vous m'y forcez… oui, je le regrette… J'ai quitté votre demeure, parce qu'il m'était impossible de vivre davantage dans cette atmosphère de sombre hypocrisie et de noires perfidies…
— Mademoiselle… dit M. d'Aigrigny, de telles paroles sont aussi violentes que déraisonnables.
— Monsieur! puisque vous m'interrompez, deux mots, dit vivement Adrienne en regardant fixement l'abbé: Quels sont les exemples que je trouvais chez ma tante?
— Des exemples excellents, mademoiselle.
— Excellents, monsieur? Est-ce parce que j'y voyais chaque jour sa conversion complice de la vôtre?
— Mademoiselle… vous vous oubliez… dit la princesse en devenant pâle de rage.
— Madame… je n'oublie pas… je me souviens… comme tout le monde… voilà tout… Je n'avais aucune parente à qui demander asile… J'ai voulu vivre seule… J'ai désiré jouir de mes revenus parce que j'aime mieux les dépenser que de les voir dilapider par M. Tripeaud.
— Mademoiselle! s'écria le baron, je ne comprends pas que vous vous permettiez de…
— Assez monsieur! dit Adrienne en lui imposant silence par un geste d'une hauteur écrasante, je parle de vous… mais je ne vous parle pas… Et Adrienne continua: j'ai donc voulu dépenser mon revenu selon mes goûts; j'ai embelli la retraite que j'ai choisie. À des servantes laides, malapprises, j'ai préféré des jeunes filles jolies, bien élevées, mais pauvres; leur éducation ne me permettant pas de les soumettre à une humiliante domesticité, j'ai rendu leur condition aimable et douce; elles ne me servent pas, elles me rendent service; je les paye, mais je leur suis reconnaissante… Subtilités, du reste, que vous ne comprendrez pas, madame, je le sais… Au lieu de les voir mal ou peu gracieusement vêtues, je leur ai donné des habits qui vont bien à leurs charmants visages, parce que j'aime ce qui est jeune, ce qui est beau. Que je m'habille d'une façon ou d'une autre, cela ne regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu'il me plaît d'aller où me guide ma fantaisie. Je ne vais pas à la messe, soit; si j'avais encore ma mère, je lui dirais quelles sont mes dévotions, et elle m'embrasserait tendrement… J'ai élevé un grand autel païen à la jeunesse et à la beauté, c'est vrai, parce que j'adore Dieu dans tout ce qu'il fait de beau, de bon, de noble, de grand, et mon coeur, du matin au soir, répète cette prière fervente et sincère: Merci, mon Dieu! merci… M. Baleinier, dites-vous, madame, m'a souvent trouvée dans ma solitude en proie à une exaltation étrange… oui… cela est vrai… c'est qu'alors, échappant par la pensée à tout ce qui me rend le présent si odieux, si pénible, si laid, je me réfugiais dans l'avenir; c'est qu'alors j'entrevoyais des horizons magiques… c'est qu'alors m'apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie dans je ne sais quelle sublime et divine extase… et que je n'appartenais plus à la terre…
En prononçant ces dernières paroles avec enthousiasme, la physionomie d'Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint resplendissante. À ce moment ce qui l'entourait n'existait plus pour elle.
— C'est qu'alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je respirais un air pur, vivifiant et libre… oh! libre… surtout… libre… et si salubre… si généreux à l'âme… Oui, au lieu de voir mes soeurs péniblement soumises à une domination égoïste, humiliante, brutale… à qui elles doivent les vices séduisants de l'esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie enchanteresse, la fausseté caressante, la résignation méprisante, l'obéissance haineuse… je les voyais, ces nobles soeurs, dignes et sincères, parce qu'elles étaient libres; fidèles et dévouées, parce qu'elles pouvaient choisir; ni impérieuses ni basses, parce qu'elles n'avaient pas de maître à dominer ou à flatter; chéries et respectées enfin, parce qu'elles pouvaient retirer d'une main déloyale la main loyalement donnée. Oh! mes soeurs… mes soeurs… je le sens… ce ne sont pas là seulement de consolantes visions, ce sont encore de saintes espérances!
Entraînée malgré elle par l'exaltation de ses pensées, Adrienne garda un moment le silence afin de _reprendre terre, _pour ainsi dire, et ne s'aperçut pas que les acteurs de cette scène se regardaient d'un air radieux.
— Mais… ce qu'elle dit là… est excellent… murmura le docteur à l'oreille de la princesse, auprès de qui il était assis; elle serait d'accord avec nous qu'elle ne parlerait pas autrement.
— Ce n'est qu'en la mettant hors d'elle-même par une excessive dureté qu'elle arrivera _au point où il nous la faut, _ajouta M. d'Aigrigny.
Mais on eût dit que le mouvement d'irritation d'Adrienne s'était pour ainsi dire dissipé au contact des sentiments généreux qu'elle venait d'éprouver. S'adressant en souriant à M. Baleinier, elle lui dit:
— Avouez, docteur, qu'il n'y a rien de plus ridicule que de céder à l'enivrement de certaines pensées en présence de personnes incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous moquer de l'exaltation d'esprit que vous me reprochez quelquefois… M'y laisser entraîner dans un moment si grave!… car il paraît décidément que ceci est grave. Mais que voulez-vous, mon bon monsieur Baleinier! quand une idée me vient à l'esprit, il m'est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu'il m'était impossible de ne pas courir après les papillons quand j'étais petite fille…
— Et Dieu sait où vous conduisent les papillons brillants de toutes couleurs qui vous traversent l'esprit… Ah! la tête folle… la tête folle! dit M. Baleinier en souriant d'un air indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable que charmante?
— À l'instant même, mon bon docteur, reprit Adrienne; je vais abandonner mes rêveries pour des réalités et parler un langage parfaitement positif, comme vous allez le voir.
Puis s'adressant à sa tante, elle ajouta:
— Vous m'avez fait part, madame, de vos volontés; voici les miennes: Avant huit jours je quitterai le pavillon que j'habite pour une maison que j'ai fait arranger à mon goût, et j'y vivrai à ma guise… Je n'ai ni père ni mère, je ne dois compte qu'à moi de mes actions.
— En vérité, mademoiselle, dit la princesse en haussant les épaules, vous déraisonnez… vous oubliez que la société a des droits de moralité imprescriptibles et que nous sommes chargés de faire valoir; or nous n'y manquerons pas… comptez-y.
— Ainsi, madame… c'est vous, c'est M. d'Aigrigny, c'est M. Tripeaud qui représentez la moralité de la société… Cela me semble bien ingénieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considéré, je dois l'avouer, ma fortune comme la sienne? Est-ce parce que…
— Mais enfin, mademoiselle, s'écria Tripeaud…
— Tout à l'heure, madame, dit Adrienne à sa tante sans répondre au baron, puisque l'occasion se présente, j'aurai à vous demander des explications sur certains intérêts que l'on m'a, je crois, cachés jusqu'ici…
À ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse tressaillirent. Tous deux échangèrent rapidement un regard d'inquiétude et d'angoisse.
Adrienne ne s'en aperçut pas et continua:
— Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon dernier mot: Je veux vivre comme bon me semblera… Je ne pense pas que si j'étais un homme on m'imposerait, à mon âge, l'espèce de dure et humiliante tutelle que vous voulez m'imposer pour avoir vécu comme j'ai vécu jusqu'ici, c'est-à-dire honnêtement, librement et généreusement, à la vue de tous.
— Cette idée est absurde, est insensée! s'écria la princesse; c'est pousser la démoralisation, l'oubli de toute pudeur jusqu'à ses dernières limites que de vouloir vivre ainsi!
— Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui vivent seules et libres ainsi que je veux vivre? Elles n'ont pas reçu comme moi une éducation raffinée qui élève l'âme et épure le coeur. Elles n'ont pas comme moi la richesse qui défend de toutes les mauvaises tentations de la misère… et pourtant elles vivent honnêtes et fières dans leur détresse.
— Le vice et la vertu n'existent pas pour ces canailles-là… s'écria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de mépris hideux.
— Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler ainsi devant vous, dit Adrienne à sa tante sans pouvoir cacher son dégoût, et vous m'obligez d'entendre de telles choses!…
Le marquis d'Aigrigny donna sous la table un coup de genou à M. Tripeaud, qui s'émancipait jusqu'à parler dans le salon de la princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il reprit vivement pour réparer la grossièreté du baron:
— Il n'y a, mademoiselle, aucune comparaison à établir entre ces gens-là… et une personne de votre condition…
— Pour un catholique… monsieur l'abbé, cette distinction est peu chrétienne, répondit Adrienne.
— Je sais la portée de mes paroles, mademoiselle, répondit sèchement l'abbé; d'ailleurs cette vie indépendante que vous voulez mener contre toute raison aurait pour l'avenir les suites les plus fâcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un jour, et…
— J'épargnerai ce souci à ma famille, monsieur; si je veux me marier… je me marierai moi-même… ce qui est assez raisonnable, je pense, quoiqu'à vrai dire je sois peu tentée de cette lourde chaîne que l'égoïsme et la brutalité nous rivent à jamais au cou.
— Il est indécent, mademoiselle, dit la princesse, de parler aussi légèrement de cette institution.
— Devant vous surtout, madame… il est vrai; pardon de vous avoir choquée… Vous craignez que ma manière de vivre indépendante n'éloigne les prétendants… ce m'est une raison de plus pour persister dans mon indépendance, car j'ai horreur des prétendants. Tout ce que je désire, c'est de les épouvanter, c'est de leur donner la plus mauvaise opinion de moi; et pour cela il n'y a pas de meilleur moyen que de paraître vivre absolument comme ils vivent eux-mêmes… Aussi je compte sur mes caprices, mes folies, sur mes chers défauts, pour me préserver de toute ennuyeuse et conjugale poursuite.
— Vous serez à ce sujet complètement satisfaite, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est à craindre) le bruit se répand que vous poussez l'oubli de tout devoir, de toute retenue, jusqu'à rentrer chez vous à huit heures du matin, ainsi qu'on me l'a dit… Mais je ne veux ni n'ose croire à une telle énormité.
— Vous avez tort, madame… car cela est…
— Ainsi… vous l'avouez! s'écria la princesse.
— J'avoue tout ce que je fais, madame… Je suis rentrée ce matin à huit heures.
— Messieurs, vous l'entendez! s'écria la princesse.
— Ah!… fit M. d'Aigrigny d'une voix de basse-taille.
— Ah! fit le baron d'une voix de fausset.
— Ah! murmura le docteur avec un profond soupir. En entendant ces exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de se justifier peut-être; mais à une petite moue dédaigneuse qu'elle fit, on vit qu'elle dédaignait de descendre à une explication.
— Ainsi… cela était vrai… reprit la princesse. Ah! mademoiselle… vous m'aviez habituée à ne m'étonner de rien… mais je doutais encore d'une pareille conduite… Il faut votre audacieuse réponse pour m'en convaincre…
— Mentir… m'a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux que de dire la vérité.
— Et d'où veniez-vous, mademoiselle? et pourquoi…
— Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne mens… mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire; puis c'est une lâcheté de se justifier d'une accusation révoltante. Ne parlons plus de ceci… vos insistances à cet égard seraient vaines; résumons-nous. Vous voulez m'imposer une dure et humiliante tutelle; moi je veux quitter le pavillon que j'habite ici pour aller vivre où bon me semble, à ma fantaisie… De vous ou de moi, qui cédera? nous verrons. Maintenant… autre chose… Cet hôtel m'appartient… il m'est indifférent de vous y voir demeurer puisque je le quitte; mais le rez-de-chaussée est inhabité… il contient, sans compter les pièces de réception, deux appartements complets; j'en ai disposé pour quelque temps.
— Vraiment, mademoiselle! dit la princesse en regardant M. d'Aigrigny avec une grande surprise; et elle ajouta ironiquement:
— Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous disposé?
— Pour trois personnes de ma famille.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit Mme de Saint-Dizier, de plus en plus étonnée.
— Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une généreuse hospitalité à un jeune prince indien, mon parent par ma mère; il arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens à ce qu'il trouve ses appartements prêts à le recevoir.
— Entendez-vous, messieurs? dit M. d'Aigrigny au docteur et à M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde.
— Cela passe tout ce qu'on peut imaginer, dit le baron.
— Hélas! dit le docteur avec componction, le sentiment est généreux en soi, mais toujours cette folle petite tête…
— À merveille! dit la princesse; je ne puis du moins vous empêcher, mademoiselle, d'énoncer les voeux les plus extravagants… Mais il est présumable que vous ne vous arrêterez pas en si beau chemin. Est-ce tout?
— Pas encore… madame. J'ai appris ce matin même que deux de mes parentes aussi par ma mère… deux pauvres enfants de quinze ans… deux orphelines… les filles du maréchal Simon, étaient arrivées hier d'un long voyage, et se trouvaient chez la femme du brave soldat qui les amène en France du fond de la Sibérie…
À ces mots d'Adrienne, M. d'Aigrigny et la princesse ne purent s'empêcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec effroi, tant ils étaient éloignés de s'attendre à ce que Mlle de Cardoville fût instruite du retour des filles du maréchal Simon; cette révélation était pour eux foudroyante.
— Vous êtes sans doute étonnés de me voir si bien instruite, dit Adrienne; heureusement, j'espère vous étonner tout à l'heure davantage encore; mais, pour en revenir aux filles du maréchal Simon, vous comprenez, madame, qu'il m'est impossible de les laisser à la charge des dignes personnes chez qui elles ont momentanément trouvé un asile; quoique cette famille soit aussi honnête que laborieuse, leur place n'est pas là… je vais donc les aller chercher pour les établir ici dans l'autre appartement du rez-de-chaussée… avec la femme du soldat, qui fera une excellente gouvernante.
À ces mots, M. d'Aigrigny et le baron se regardèrent, et le baron s'écria:
— Décidément la tête n'y est plus.
Adrienne ajouta sans répondre à M. Tripeaud:
— Le maréchal Simon ne peut manquer d'arriver d'un moment à l'autre à Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de pouvoir lui présenter ses filles et de lui prouver qu'elles ont été traitées comme elles devaient l'être. Dès demain matin, je ferai venir des modistes, des couturières, afin que rien ne leur manque… Je veux qu'à son retour leur père les trouve belles… belles à éblouir… Elles sont jolies comme des anges, dit-on… moi, pauvre profane… j'en ferai simplement des amours…
— Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois? dit la princesse d'un ton sardonique et sourdement courroucé, pendant que M. d'Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait à peine de mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse en s'adressant à Adrienne. N'avez-vous pas encore à augmenter de quelques parents cette intéressante colonie de famille!… Une reine, en vérité, n'agirait pas plus magnifiquement que vous.
— En effet, madame, je veux faire à ma famille une réception royale… telle qu'elle est due à un fils de roi et aux filles du maréchal duc de Ligny; il est si bon de joindre tous les luxes au luxe de l'hospitalité du coeur.
— La maxime est généreuse assurément, dit la princesse de plus en plus agitée; il est seulement dommage que pour la mettre en action vous ne possédiez pas les mines du Potosi.
— C'est justement à propos d'une mine… et que l'on prétend des plus riches, que je désirais vous entretenir, madame; je ne pouvais trouver une occasion meilleure. Si considérable que soit ma fortune, elle serait peu de chose auprès de celle qui d'un moment à l'autre pourrait revenir à notre famille… et ceci arrivant, vous excuseriez peut-être alors, madame, ce que vous appelez mes prodigalités royales…
M. d'Aigrigny se trouvait sous le coup d'une position de plus en plus terrible… L'affaire des médailles était si importante qu'il l'avait cachée même au docteur Baleinier, tout en lui demandant ses services pour un intérêt immense; M. Tripeaud n'en avait pas non plus été instruit, car la princesse croyait avoir fait disparaître des papiers du père d'Adrienne tous les indices qui auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette découverte. Aussi non seulement l'abbé voyait avec épouvante Mlle de Cardoville instruite de ce secret, mais il tremblait qu'elle ne le divulguât. La princesse partageait l'effroi de M. d'Aigrigny; aussi s'écria- t-elle en interrompant sa nièce:
— Mademoiselle… il est certaines choses de famille qui doivent se tenir secrètes, et, sans comprendre positivement à quoi vous faites allusion, je vous engage à quitter ce sujet d'entretien…
— Comment donc, madame… ne sommes-nous pas ici en famille… ainsi que l'attestent les choses peu gracieuses que nous venons d'échanger.
— Mademoiselle… il n'importe… lorsqu'il s'agit d'affaires d'intérêt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile d'en parler, à moins d'avoir les pièces sous les yeux.
— Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce n'est d'affaires d'intérêt? En vérité, je ne comprends pas votre étonnement… ni votre embarras…
— Je ne suis ni étonnée… ni embarrassée… mademoiselle… mais depuis deux heures, vous me forcez d'entendre des choses si nouvelles, si extravagantes, qu'en vérité un peu de stupeur est bien permis.
— Je vous demande pardon, madame, vous êtes très embarrassée, dit Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d'Aigrigny aussi… ce qui, joint à certains soupçons que je n'ai pas eu le temps d'éclaircir…
Puis après une pause, Adrienne reprit:
— Aurais-je donc deviné juste?… Nous allons le voir…
— Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s'écria la princesse perdant complètement la tête.
— Ah! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si maîtresse d'elle-même, vous vous compromettez beaucoup.
La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la princesse et de l'abbé d'Aigrigny, à ce moment si dangereux. Un valet de chambre entra; sa figure était si effarée, si altérée, que la princesse lui dit vivement:
— Eh bien! Dubois, qu'y a-t-il?
— Je demande pardon à Madame la princesse de venir l'interrompre malgré ses ordres formels; mais M. le commissaire de police demande à lui parler à l'instant même; il est en bas et plusieurs agents sont dans la cour avec des soldats.
Malgré la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter promptement avec M. d'Aigrigny au sujet des menaçantes révélations d'Adrienne, dit à l'abbé en se levant:
— Monsieur d'Aigrigny, auriez-vous l'obligeance de m'accompagner, car je ne sais ce que peut signifier la présence du commissaire de police chez moi.
M. d'Aigrigny suivit Mme de Saint-Dizier dans la pièce voisine.
IX. La trahison.
La princesse de Saint-Dizier, accompagnée de M. d'Aigrigny et suivie du valet de chambre, s'arrêta dans une pièce voisine de son cabinet, où étaient restés Adrienne, M. Tripeaud et le médecin.
— Où est le commissaire de police? demanda la princesse à celui de ses gens qui était venu lui annoncer l'arrivée de ce magistrat.
— Madame, il est là dans le salon bleu.
— Priez-le de ma part de vouloir bien m'attendre quelques instants.
Le valet de chambre s'inclina et sortit. Dès qu'il fut dehors, Mme de Saint-Dizier s'approcha vivement de M. d'Aigrigny dont la physionomie, ordinairement fière et hautaine, était pâle et sombre.
— Vous le voyez, s'écria-t-elle d'une voix précipitée, Adrienne sait tout maintenant; que faire?… que faire?…
— Je ne sais… dit l'abbé, le regard fixe et absorbé; cette révélation est un coup terrible.
— Tout est-il donc perdu?
— Il n'y aurait qu'un moyen de salut, dit M. d'Aigrigny, ce serait… le docteur…
— Mais comment? s'écria la princesse, si vite? aujourd'hui même?
— Dans deux heures il sera trop tard; cette fille diabolique aura vu les filles du général Simon…
— Mais… mon Dieu… Frédérik… c'est impossible… M. Baleinier ne pourra jamais… il aurait fallu préparer cela de longue main, comme nous devions le faire après l'interrogatoire d'aujourd'hui.
— Il n'importe, reprit vivement l'abbé, il faut que le docteur essaye à tout prix.
— Mais sous quel prétexte?
— Je vais tâcher d'en trouver un…
— En admettant que vous trouviez ce prétexte, Frédérik, s'il faut agir aujourd'hui, rien ne sera préparé… là-bas.
_— _Rassurez-vous, par habitude de prévoir, on est toujours prêt.
— Et comment prévenir le docteur à l'instant même? reprit la princesse.
— Le faire demander… cela éveillerait les soupçons de votre nièce, dit M. d'Aigrigny pensif, et c'est, avant tout, ce qu'il faut éviter.
— Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l'une de nos plus grandes ressources.
— Un moyen! dit vivement l'abbé; je vais écrire quelques mots à la hâte à Baleinier; un de vos gens les lui portera, comme si cette lettre venait du dehors… d'un malade pressant…
— Excellente idée! s'écria la princesse, vous avez raison… Tenez… là, sur cette table… il y a tout ce qui est nécessaire pour écrire… Vite, vite… Mais le docteur réussira-t-il?