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Le juif errant - Tome I

LE JUIF ERRANT (continued 11)

Reading edition

La veille, après le départ précipité de Dagobert pour Chartres, Françoise, ayant assisté au lever de Rose et de Blanche, les avait engagées à dire leur prière du matin; elles lui répondirent naïvement qu'elles n'en savaient aucune, et qu'elles ne priaient jamais autrement qu'en invoquant leur mère qui était dans le ciel. Lorsque Françoise, émue d'une douloureuse surprise, leur parla de catéchisme, de confirmation, de communion, les deux soeurs ouvrirent de grands yeux étonnés, ne comprenant rien à ce langage. Selon sa foi candide, la femme de Dagobert, épouvantée de l'ignorance des deux jeunes filles en matière de religion, crut leur âme dans un péril d'autant plus grave, d'autant plus menaçant, que, leur ayant demandé si elles avaient au moins reçu le baptême (et elle leur expliqua la signification de ce sacrement), les orphelines lui répondirent qu'elles ne le croyaient pas, car il ne se trouvait ni église ni prêtre dans le hameau où elles étaient nées pendant l'exil de leur mère en Sibérie. En se mettant au point de vue de Françoise, on comprendra ses terribles angoisses; car, à ses yeux, ces jeunes filles, qu'elle aimait déjà tendrement, tant elles avaient de charme et de douceur, étaient, pour ainsi dire, de pauvres idolâtres innocemment vouées à la damnation éternelle; aussi, n'ayant pu retenir ses larmes ni cacher sa frayeur, elle les avait serrées dans ses bras, en leur promettant de s'occuper au plus tôt de leur salut, et en se désolant de ce que Dagobert n'eût pas songé à les faire baptiser en route. Or, il faut l'avouer, cette idée n'était nullement venue à l'ex-grenadier à cheval.

Quittant la veille Rose et Blanche pour se rendre aux offices du dimanche, Françoise n'avait pas osé les emmener avec elle, leur complète ignorance des choses saintes rendant leur présence à l'église, sinon scandaleuse, du moins inutile; mais Françoise, dans ses ferventes prières, implora ardemment la miséricorde céleste pour les orphelines, qui ne savaient pas leur âme dans une position si désespérée.

Rose et Blanche restaient donc seules dans la chambre en l'absence de la femme de Dagobert; elles étaient toujours vêtues de deuil, leurs charmantes figures semblaient encore plus pensives que tristes; quoiqu'elles fussent accoutumées à une vie bien malheureuse, dès leur arrivée dans la rue Brise-Miche elles s'étaient senties frapper du pénible contraste qui existait entre la pauvre demeure qu'elles venaient habiter et les merveilles que leur imagination s'était figurées en songeant à Paris, cette ville d'or de leurs rêves. Bientôt cet étonnement si concevable fit place à des pensées d'une gravité singulière pour leur âge; la contemplation de cette pauvreté digne et laborieuse fit profondément réfléchir les orphelines, non plus en enfants, mais en jeunes filles; admirablement servies par leur esprit juste et sympathique au bien, par leur noble coeur, par leur caractère à la fois délicat et courageux, elles avaient depuis vingt-quatre heures beaucoup observé, beaucoup médité.

— Ma soeur, dit Rose à Blanche, lorsque Françoise eut quitté la chambre, la pauvre femme de Dagobert est bien inquiète. As-tu remarqué, cette nuit, son agitation? Comme elle pleurait! comme elle priait!

— J'étais émue comme toi de son chagrin, ma soeur, et je me demandais ce qui pouvait le causer.

— Je crains de le deviner… Oui, peut-être est-ce nous qui sommes la cause de ses inquiétudes?

— Pourquoi, ma soeur? Parce que nous ne savons pas de prière, et que nous ignorons si nous avons été baptisées?

— Cela a paru lui faire une grande peine, il est vrai; j'en ai été bien touchée, parce que cela prouve qu'elle nous aime tendrement… Mais je n'ai pas compris comment nous courions des dangers terribles, ainsi qu'elle disait…

— Ni moi non plus, ma soeur. Nous tâchons de ne rien faire qui puisse déplaire à notre mère, qui nous voit et nous entend…

— Nous aimons ceux qui nous aiment, nous ne haïssons personne, nous nous résignons à tout ce qui nous arrive… Quel mal peut-on nous reprocher?

— Aucun… mais, vois-tu, ma soeur, nous pourrions en faire involontairement…

— Nous?

— Oui… et c'est pour cela que je te disais: je crains que nous ne soyons cause des inquiétudes de la femme de Dagobert.

— Comment donc cela?

— Écoute, ma soeur… Hier, Mme Françoise a voulu travailler à ces sacs de grosse toile… que voilà sur la table…

— Oui. Au bout d'une demi-heure, elle nous a dit bien tristement qu'elle ne pouvait pas continuer… qu'elle n'y voyait plus clair… que ses yeux étaient perdus…

— Ainsi elle ne peut plus travailler pour gagner sa vie…

— Non, c'est son fils, M. Agricol, qui la soutient… il a l'air si bon, si gai, si franc et si heureux de se dévouer pour sa mère… Ah! c'est bien le digne frère de notre ange Gabriel!…

— Tu vas voir pourquoi je te parle du travail de M. Agricol… Notre bon vieux Dagobert nous a dit qu'en arrivant ici il ne lui restait plus que quelques pièces de monnaie.

— C'est vrai…

— Il est, ainsi que sa femme, hors d'état de gagner sa vie; un pauvre vieux soldat comme lui, que ferait-il?

— Tu as raison… il ne sait que nous aimer et nous soigner comme ses enfants.

— Il faut donc que ce soit encore M. Agricol qui soutienne… son père… car Gabriel est un pauvre prêtre, qui, ne possédant rien, ne peut rien pour ceux qui l'ont élevé… Ainsi tu vois, c'est M. Agricol qui, seul, fait vivre toute la famille…

— Sans doute… s'il s'agit de sa mère… de son père… c'est son devoir, et il le fait de bon coeur.

— Oui, ma soeur… mais à nous, il ne nous doit rien.

— Que dis-tu, Blanche?

— Il va donc aussi être obligé de travailler pour nous, puisque nous n'avons rien au monde.

— Je n'avais pas songé à cela… C'est juste.

— Vois-tu, ma soeur, notre père a beau être duc et maréchal de France, comme dit Dagobert, nous avons beau pouvoir espérer bien des choses de cette médaille, tant que notre père ne sera pas ici, tant que nos espérances ne seront pas réalisées, nous serons toujours de pauvres orphelines, obligées d'être à charge à cette brave famille à qui nous devons tant, et qui, après tout, est si gênée… que…

— Pourquoi t'interromps-tu, ma soeur?

— Ce que je vais te dire ferait rire d'autres personnes; mais toi, tu comprendras: hier, la femme de Dagobert, en voyant manger ce pauvre Rabat-Joie, a dit tristement: «Hélas! mon Dieu, il mange comme une personne…» La manière dont elle a dit cela m'a donné envie de pleurer; juge s'ils sont pauvres… et pourtant, nous venons encore augmenter leur gêne.

Et les deux soeurs se regardèrent tristement, tandis que Rabat- Joie faisait mine de ne pas entendre ce qu'on disait de sa voracité.

— Ma soeur, je te comprends, dit Rose après un moment de silence. Eh bien, il ne faut être à charge de personne. Nous sommes jeunes, nous avons bon courage. En attendant que notre position se décide, regardons-nous comme des filles d'ouvrier. Après tout, notre grand-père n'était-il pas artisan lui-même? Trouvons donc de l'ouvrage et gagnons notre vie… Gagner sa vie… comme on doit être fière… heureuse!…

— Bonne petite soeur! dit Blanche en embrassant Rose, quel bonheur!… tu m'as prévenue… embrasse-moi!

— Comment?

— Ton projet… c'était aussi le mien… Oui, hier, en entendant la femme de Dagobert s'écrier si tristement que sa vue était perdue… j'ai regardé tes bons grands yeux qui m'ont fait penser aux miens et je me suis dit: mais il me semble que si la pauvre femme de notre vieux Dagobert a perdu la vue… Mlles Rose et Blanche Simon y voient très clair… ce qui est une compensation, ajouta Blanche en souriant.

— Et, après tout, Mlles Simon ne sont pas assez maladroites, reprit Rose en souriant à son tour, pour ne pouvoir coudre de gros sacs de toile grise qui leur écorcheront peut-être un peu les doigts… mais, c'est égal.

— Tu le vois, nous pensions à deux comme toujours; seulement je voulais te ménager une surprise et attendre que nous fussions seules pour te dire mon idée.

— Oui, mais il y a quelque chose qui me tourmente.

— Qu'est-ce donc?

— D'abord Dagobert et sa femme ne manqueront pas de nous dire: «Mesdemoiselles, vous n'êtes pas faites pour cela… coudre de gros vilains sacs de toile! Fi donc… les filles d'un maréchal de France!» Et puis, si nous insistons… «Eh bien! nous dira-t-on, il n'y a pas d'ouvrage à vous donner… Si vous en voulez… cherchez-en… mesdemoiselles.» Et alors, qui sera bien embarrassé? Mlles Simon: car où trouverons-nous de l'ouvrage?

— Le fait est que quand Dagobert s'est mis quelque chose dans la tête…

— Oh! après ça… en le câlinant bien…

— Oui, pour certaines choses… mais pour d'autres il est intraitable. C'est comme si en route nous eussions voulu l'empêcher de se donner tant de peine pour nous.

— Ma soeur! une idée… s'écria Rose, une excellente idée!

— Voyons, dis vite…

— Tu sais bien, cette jeune ouvrière qu'on appelle la Mayeux, et qui paraît si serviable, si prévenante…

— Oh! oui, et puis timide, discrète; on dirait qu'elle a toujours peur de gêner en vous regardant. Tiens, hier, elle ne s'apercevait pas que je la voyais: elle te contemplait d'un air si bon, si doux, elle semblait si heureuse, que des larmes me sont venues aux yeux tant je me suis sentie attendrie…

— Et bien, il faudra demander à la Mayeux comment elle fait pour trouver à s'occuper, car certainement elle vit de son travail.

— Tu as raison, elle nous le dira, et quand nous le saurons, Dagobert aura beau nous gronder, vouloir faire le fier pour nous, nous serons aussi entêtées que lui.

— C'est cela, ayons du caractère; prouvons-lui que nous avons, comme il le dit lui-même, du sang de soldat dans les veines.

— Tu prétends que nous serons peut-être riches un jour, mon bon Dagobert?… lui dirons-nous, eh bien!… tant mieux: nous nous rappellerons ce temps-ci avec plus de plaisir encore.

— Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas, Rose? la première fois que nous nous trouverons avec la Mayeux, il faudra lui faire notre confidence et lui demander des renseignements: elle est si bonne personne qu'elle ne nous refusera pas.

— Aussi, quand notre père reviendra, il nous saura gré, j'en suis sûre, de notre courage.

— Et il nous applaudira d'avoir voulu nous suffire à nous-mêmes, comme si nous étions seules au monde.

À ces mots de sa soeur Rose tressaillit. Un nuage de tristesse, presque d'effroi, passa sur sa charmante figure, et elle s'écria:

— Mon Dieu! ma soeur, quelle horrible pensée!…

— Qu'as-tu donc? tu me fais peur!…

— Au moment où tu disais que notre père nous saurait gré de nous suffire à nous-mêmes, comme si nous étions seules au monde… une affreuse idée m'est venue… je ne sais pourquoi… et puis… tiens, sens comme mon coeur bat… on dirait qu'il va nous arriver un malheur!

— C'est vrai, ton pauvre coeur bat d'une force!… Mais à quoi as-tu donc pensé? tu m'effrayes.

— Quand nous avons été prisonnières, au moins on ne nous a pas séparées; et puis enfin, la prison était un asile…

— Oui, bien triste, quoique partagé avec toi…

— Mais si, en arrivant ici, un hasard… un malheur… nous avait séparées de Dagobert… si nous nous étions trouvées… seules… abandonnées sans ressources dans cette grande ville?

— Ah! ma soeur… ne dis pas cela… tu as raison… C'est terrible. Que devenir, mon Dieu!

À cette triste pensée, les deux jeunes filles restèrent un moment silencieuses et accablées. Leurs jolies figures, jusqu'alors animées d'une noble espérance, pâlirent et s'attristèrent. Après un assez long silence, Rose leva la tête: ses yeux étaient humides de larmes.

— Mon Dieu! dit-elle d'une voix tremblante, pourquoi donc cette pensée nous attriste-t-elle autant, ma soeur?… J'ai le coeur navré comme si ce malheur devait nous arriver un jour…

— Je ressens, comme toi… une grande frayeur… Hélas!… toutes deux perdues dans cette ville immense… Qu'est-ce que nous ferions?

— Tiens… Blanche… n'ayons pas de ces idées-là… Ne sommes- nous pas ici chez Dagobert… au milieu de bien bonnes gens?…

— Vois-tu, ma soeur, reprit Rose d'un air pensif, c'est peut-être un bien… que cette pensée me soit venue.

— Pourquoi donc?

— Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d'autant meilleur que nous y serons à l'abri de toutes nos craintes… Et lorsque, grâce à notre travail, nous serons sûres de n'être à charge à personne… que nous manquera-t-il en attendant l'arrivée de notre père?

— Il ne nous manquera rien… tu as raison… mais enfin pourquoi cette pensée nous est-elle venue? Pourquoi nous accable-t-elle si douloureusement?

— Oui, enfin… pourquoi? Après tout, ne sommes-nous pas ici au milieu d'amis qui nous aiment? Comment supposer que nous soyons jamais abandonnées seules dans Paris? Il est impossible qu'un tel malheur nous arrive… n'est-ce pas, ma soeur?

— Impossible, dit Rose en tressaillant; et si la veille du jour de notre arrivée dans ce village d'Allemagne où ce pauvre Jovial a été tué, on nous eût dit: «Demain vous serez prisonnières…» nous aurions dit comme aujourd'hui: «C'est impossible. Est-ce que Dagobert n'est pas là pour nous protéger? qu'avons-nous à craindre?…» Et pourtant… souviens-toi, ma soeur, deux jours après nous étions en prison à Leipzig.

— Oh! ne dis pas cela, ma soeur… cela fait peur.

Et, par un mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la main et se serrèrent l'une contre l'autre en regardant autour d'elles avec un effroi involontaire. L'émotion qu'elles éprouvaient était en effet profonde, étrange, inexplicable… et pourtant vaguement menaçante, comme ces noirs pressentiments qui vous épouvantent malgré vous… comme ces funestes prévisions qui jettent souvent un éclair sinistre sur les profondeurs mystérieuses de l'avenir…

Divinations bizarres, incompréhensibles, quelquefois aussitôt oubliées qu'éprouvées, mais qui plus tard, lorsque les événements viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir, dans toute leur effrayante fatalité.

* * * *

Les filles du maréchal Simon étaient encore plongées dans l'accès de tristesse que ces pensées singulières avaient éveillé en elles, lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra dans la chambre, les traits douloureusement altérés.

II. La lettre.

Lorsque Françoise rentra dans la chambre, sa physionomie était si profondément altérée que Rose ne put s'empêcher de s'écrier:

— Mon Dieu, madame… qu'avez-vous?

— Hélas! mes chères demoiselles, je ne puis vous le cacher plus longtemps… et Françoise fondit en larmes: depuis hier, je ne vis pas… J'attendais mon fils pour souper comme à l'ordinaire… il n'est pas venu. Je n'ai pas voulu vous laisser voir combien cela me chagrinait déjà… je l'attendais de minute en minute… car depuis dix ans il n'est jamais monté se coucher sans venir m'embrasser… J'ai passé une partie de la nuit là, près de la porte, à écouter si j'entendais son pas… Je n'ai rien entendu… Enfin, à trois heures du matin, je me suis jetée sur un matelas… Je viens d'aller voir si, comme je l'espérais, il est vrai, faiblement, mon fils n'était pas rentré au matin…

— Eh bien, madame?

— Il n'est pas revenu!… dit la pauvre mère en essuyant ses yeux…

Rose et Blanche se regardèrent avec émotion… une même pensée les préoccupait: si Agricol ne revenait pas, comment vivrait cette famille? Ne deviendraient-elles pas alors une charge doublement pénible dans cette circonstance?

— Mais peut-être, madame, dit Blanche, M. Agricol sera-t-il resté à travailler trop tard pour avoir pu revenir hier soir.

— Oh! non, non, il serait rentré au milieu de la nuit, sachant les inquiétudes qu'il me causerait… Hélas!… il lui sera arrivé un malheur… peut-être blessé à sa forge; il est si ardent, si courageux au travail!… Ah! mon pauvre fils! Et comme si déjà je ne ressentais pas assez d'angoisses à son sujet, me voici maintenant tourmentée pour cette pauvre jeune ouvrière qui demeure là-haut…

— Comment donc, madame?

— En sortant de chez mon fils je suis entrée chez elle pour lui conter mon chagrin, car elle est presque une fille pour moi, je ne l'ai pas trouvée dans le petit cabinet qu'elle occupe; le jour commençait à peine; son lit n'était pas seulement défait… Où est-elle allée si tôt, elle qui ne sort jamais?…

Rose et Blanche se regardèrent avec une nouvelle inquiétude; car elles comptaient beaucoup sur la Mayeux pour les aider dans la résolution qu'elles venaient de prendre. Heureusement elles furent, ainsi que Françoise, presque à l'instant rassurées, car, après deux coups frappés discrètement à la porte, on entendit la voix de la Mayeux.

— Peut-on entrer, madame Françoise?

Par un mouvement spontané, Rose et Blanche coururent à la porte et l'ouvrirent à la jeune fille. Le givre et la neige tombaient incessamment depuis la veille; aussi la robe d'indienne de la jeune ouvrière, son petit châle de cotonnade, et son bonnet de tulle noir qui, découvrant ses deux épais bandeaux de cheveux châtains, encadrait son pâle et intéressant visage, étaient trempés d'eau; le froid avait rendu livides ses mains blanches et maigres; on voyait seulement, à l'éclat de ses yeux bleus ordinairement doux et timides, que cette pauvre créature, si frêle et si craintive, avait puisé dans la gravité des circonstances une énergie extraordinaire.

— Mon Dieu!… d'où viens-tu, ma bonne Mayeux? lui dit Françoise. Tout à l'heure, en allant voir si mon fils était rentré… j'ai ouvert ta porte et j'ai été tout étonnée de ne pas te trouver… Tu es donc sortie de bien bonne heure?

— Je vous apporte des nouvelles d'Agricol.

— De mon fils! s'écria Françoise en tremblant, que lui est-il arrivé? tu l'as vu?… tu lui as parlé?… où est-il?

— Je ne l'ai pas vu… mais je sais où il est.

Puis, s'apercevant que Françoise pâlissait, la Mayeux ajouta:

— Rassurez-vous… il se porte bien, il ne court aucun danger.

— Soyez béni, mon Dieu!… vous ne vous lassez pas d'avoir pitié d'une pauvre pécheresse… Avant-hier vous m'avez rendu mon mari; aujourd'hui, après une nuit si cruelle, vous me rassurez sur la vie de mon pauvre enfant!

En disant ces mots, Françoise s'était jetée à genoux sur le carreau en se signant pieusement.

Pendant le moment de silence causé par le mouvement dévotieux de Françoise, Rose et Blanche s'approchèrent de la Mayeux et lui dirent tout bas avec une expression de touchant intérêt:

— Comme vous êtes mouillée!… vous devez avoir bien froid… Prenez garde, si vous alliez être malade!

— Nous n'avons pas osé faire songer Mme Françoise à allumer le poêle… maintenant nous allons le lui dire.

Aussi surprise que pénétrée de la bienveillance que lui témoignaient les filles du maréchal Simon, la Mayeux, plus sensible que toute autre à la moindre preuve de bonté, leur répondit avec un regard d'ineffable reconnaissance:

— Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdemoiselles. Rassurez-vous; je suis habituée au froid, et je suis d'ailleurs si inquiète que je ne le sens pas.

— Et mon fils? dit Françoise en se relevant après être restée quelques moments agenouillée, pourquoi a-t-il passé la nuit dehors? Vous savez donc où le trouver, ma bonne Mayeux?… Va-t-il venir bientôt?… pourquoi tarde-t-il?

— Madame Françoise, je vous assure qu'Agricol se porte bien; mais je dois vous dire que d'ici à quelque temps…

— Eh bien?…

— Voyons, madame, du courage!

— Ah! mon Dieu!… je n'ai pas une goutte de sang dans les veines… Qu'est-il donc arrivé?… pourquoi ne le verrai-je pas?

— Hélas! madame… il est arrêté!

— Arrêté! s'écrièrent Rose et Blanche avec effroi.

— Que votre volonté soit faite en toute chose, mon Dieu, dit Françoise, mais c'est un bien grand malheur… Arrêté… lui… si bon… si honnête… Et pourquoi l'arrêter?… il faut donc qu'il y ait une méprise?

— Avant-hier, reprit la Mayeux, j'ai reçu une lettre anonyme; on m'avertissait qu'Agricol pouvait être arrêté d'un moment à l'autre, à cause de son chant des Travailleurs; nous sommes convenus avec lui qu'il irait chez cette demoiselle si riche de la rue de Babylone, qui lui avait offert ses services; Agricol devait lui demander d'être sa caution pour l'empêcher d'aller en prison. Hier matin, il est parti pour aller chez cette demoiselle.

— Tu savais tout cela, et tu ne m'as rien dit… ni lui non plus… Pourquoi me l'avoir caché?

— Afin de ne pas vous inquiéter pour rien, madame Françoise, car, comptant sur la générosité de cette demoiselle, j'attendais à chaque instant Agricol. Hier au soir, ne le voyant pas venir, je me suis dit: peut-être les formalités à remplir pour la caution le retiennent longtemps… Mais le temps passait, il ne paraissait pas… J'ai ainsi veillé toute cette nuit pour l'attendre.

— C'est vrai, ma bonne Mayeux, tu ne t'es pas couchée…

— J'étais trop inquiète… aussi ce matin, avant le jour ne pouvant surmonter mes craintes, je suis sortie. J'avais retenu l'adresse de cette demoiselle, rue de Babylone… J'y ai couru.

— Oh! bien, bien! dit Françoise avec anxiété, tu as eu raison. Cette demoiselle avait pourtant l'air bien bon, bien généreux, d'après ce que me disait mon fils.

La Mayeux secoua tristement la tête; une larme brilla dans ses yeux, et elle continua:

— Quand je suis arrivée rue de Babylone, il faisait encore nuit; j'ai attendu qu'il fit grand jour.

— Pauvre enfant… toi si peureuse, si chétive, dit Françoise profondément touchée; aller si loin, et par ce temps affreux, encore… Ah! tu es bien une vraie fille pour moi…

— Agricol n'est-il pas aussi un frère pour moi? dit doucement la Mayeux en rougissant légèrement; puis elle reprit: lorsqu'il a fait grand jour, je me suis hasardée à sonner à la porte du petit pavillon; une charmante jeune fille, mais dont la figure était pâle et triste, est venue m'ouvrir… «Mademoiselle, je viens au nom d'une malheureuse mère au désespoir,» lui ai-je dit tout de suite pour l'intéresser, car j'étais si pauvrement vêtue que je craignais d'être renvoyée comme une mendiante; mais voyant au contraire la jeune fille m'écouter avec bonté, je lui ai demandé si la veille un jeune ouvrier n'était pas venu prier sa maîtresse de lui rendre un grand service. — Hélas! oui… m'a répondu cette jeune fille; ma maîtresse allait s'occuper de ce qu'il désirait, mais apprenant qu'on le cherchait pour l'arrêter, elle l'a fait cacher. Malheureusement sa retraite a été découverte, et hier soir, à quatre heures, il a été arrêté… et conduit en prison.»

Quoique les orphelines ne prissent point part à ce triste entretien, on lisait sur leurs figures attristées et dans leurs regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la femme de Dagobert.

— Mais cette demoiselle?… s'écria Françoise, tu aurais dû tâcher de la voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas abandonner mon fils; elle est si riche… qu'elle doit être puissante… sa protection peut nous sauver d'un affreux malheur!

— Hélas! dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut renoncer à ce dernier espoir.

— Pourquoi?… puisque cette demoiselle est si bonne, dit Françoise, elle aura pitié quand elle saura que mon fils est le seul soutien de toute une famille… et que la prison pour lui… c'est plus affreux que pour un autre, parce que c'est pour nous la dernière misère…

— Cette demoiselle, reprit la Mayeux, à ce que m'a appris la jeune fille en pleurant… cette demoiselle a été conduite hier soir dans une maison de santé… Il paraît… qu'elle est folle…

— Folle… ah! c'est horrible… pour elle… et pour nous aussi, hélas!… car, maintenant qu'il n'y a plus rien à espérer, qu'allons-nous devenir… sans mon fils? Mon Dieu!… mon Dieu!…

Et la malheureuse femme cacha sa figure entre ses mains. À l'accablante exclamation de Françoise il se fit un profond silence. Rose et Blanche échangèrent un regard désolé qui exprimait un profond chagrin, car elles s'apercevaient que leur présence augmentait de plus en plus les terribles embarras de cette famille. La Mayeux, brisée de fatigue, en proie à tant d'émotions douloureuses, frissonnant sous ses vêtements mouillés, s'assit avec abattement sur une chaise, en réfléchissant à la position désespérée de cette famille. Cette position était bien cruelle en effet… Et lors des temps de troubles politiques ou des agitations causées dans les classes laborieuses par un chômage forcé ou par l'injuste réduction des salaires que leur impose impunément la puissante coalition des capitalistes, bien souvent des familles entières d'artisans sont, grâce à la détention préventive, dans une position aussi déplorable que celle de la famille Dagobert par l'arrestation d'Agricol, arrestation due, d'ailleurs, aux manoeuvres de Rodin et des siens, ainsi qu'on le verra plus tard. Et à propos de la détention préventive, qui atteint souvent des ouvriers honnêtes, laborieux, presque toujours poussés à la fâcheuse extrémité des coalitions par l'inorganisation du travail et par l'insuffisance des salaires, il est, selon nous, pénible de voir la loi, qui doit être égale pour tous, refuser à ceux-ci ce qu'elle accorde à ceux- là… parce que ceux-là peuvent disposer d'une certaine somme d'argent.

Dans plusieurs circonstances, l'homme riche, moyennant caution, peut échapper aux ennuis, aux inconvénients d'une incarcération préventive; il consigne une somme d'argent; il donne sa parole de se représenter à un jour fixé, et il retourne à ses plaisirs, à ses occupations ou aux douces joies de la famille… Rien de mieux: tout accusé est présumé innocent, on ne saurait trop se pénétrer de cette indulgente maxime. Tant mieux pour le riche, puisqu'il peut user du bénéfice de la loi.

Mais le pauvre?… Non seulement il n'a pas de caution à fournir, car il n'a d'autre capital que son labeur quotidien; mais c'est surtout pour lui, pauvre, que les rigueurs d'une incarcération préventive sont funestes, terribles…

Pour l'homme riche, la prison c'est le manque d'aises et de bien- être, c'est l'ennui, c'est le chagrin d'être séparé des siens… Certes cela mérite intérêt, toutes peines sont pitoyables, et les larmes du riche séparé de ses enfants sont aussi amères que les larmes du pauvre éloigné de sa famille… mais l'absence du riche ne condamne pas les siens au jeûne, ni au froid, ni à ces maladies incurables causées par l'épuisement et la misère…

Au contraire… pour l'artisan… la prison, c'est la détresse, c'est le dénûment, c'est quelquefois la mort des siens… Ne possédant rien, il est incapable de fournir une caution; on l'emprisonne… Mais s'il a, comme cela se rencontre fréquemment, un père ou une mère infirmes, une femme malade ou des enfants au berceau, que deviendra cette famille infortunée? Elle pouvait à peine vivre au jour le jour du salaire de cet homme, salaire presque toujours insuffisant, et voici que tout à coup cet unique soutien vient à manquer pendant trois ou quatre mois. Que fera cette famille? À qui avoir recours? Que deviendront ces vieillards infirmes, ces femmes valétudinaires, ces petits enfants hors d'état de pouvoir gagner leur pain quotidien? S'il y a, par hasard, un peu de linge et quelques vêtements à la maison, on portera le tout au mont-de-piété; avec cette ressource on vivra peut-être une semaine… mais ensuite? Et si l'hiver vient ajouter ses rigueurs à cette effrayante et inévitable misère? Alors l'artisan prisonnier verra par la pensée, pendant ses longues nuits d'insomnie, ceux qui lui sont chers, hâves, décharnés, épuisés de besoin, couchés presque nus sur une paille sordide, et cherchant, en se pressant les uns contre les autres, à réchauffer leurs membres glacés…

Puis, si l'artisan sort acquitté, c'est la ruine, c'est le deuil qu'il trouve au retour dans sa pauvre demeure. Et puis enfin, après un chômage si long, ses relations de travail sont rompues; que de jours perdus pour retrouver de l'ouvrage! et un jour sans labeur, c'est un jour sans pain…

Répétons-le, si la loi n'offrait pas, dans certaines circonstances, à ceux qui sont riches, le bénéfice de la caution, on ne pourrait que gémir sur des malheurs privés et inévitables; mais puisque la loi consent à mettre provisoirement en liberté ceux qui possèdent une certaine somme d'argent, pourquoi prive-t-elle de cet avantage ceux là surtout pour qui la liberté est indispensable, puisque la liberté, c'est pour eux la vie, l'existence de leurs familles?

À ce déplorable état de choses, est-il un remède? Nous le croyons.

Le_ minimum_ de la caution exigée par la loi est de CINQ CENTS FRANCS. Or, cinq cents francs représentent en terme moyen SIX MOIS de travail d'un ouvrier laborieux. Qu'il ait une femme et deux enfants (et c'est aussi le terme moyen de ses charges), il est évident qu'il lui est matériellement impossible d'avoir jamais économisé une pareille somme. Ainsi, exiger de lui cinq cents francs pour lui accorder la liberté de soutenir sa famille, c'est le mettre virtuellement hors du bénéfice de la loi, lui qui, plus que personne, aurait le droit d'en jouir de par les conséquences désastreuses que sa détention préventive entraîne pour les siens. Ne serait-il pas équitable, humain, et d'un noble, d'un salutaire exemple, d'accepter, dans tous les cas où la caution est admise (et lorsque la probité de l'accusé serait honorablement constatée), d'accepter les garanties morales de ceux à qui leur pauvreté ne permet pas d'offrir de garanties matérielles, et qui n'ont d'autre capital que leur travail et leur probité, d'accepter leur foi d'honnêtes gens de se présenter au jour du jugement? Ne serait-il pas moral et grand, surtout dans ces temps- ci, de rehausser ainsi la valeur de la promesse jurée, et d'élever assez l'homme à ses propres yeux pour que son serment soit regardé comme une garantie suffisante? Méconnaîtra-t-on assez la dignité de l'homme pour crier à l'utopie, à l'impossibilité? Nous demanderons si l'on a vu beaucoup de prisonniers de guerre sur parole se parjurer, et si ces soldats et ces officiers n'étaient pas presque tous des enfants du peuple?

Sans exagérer nullement la vertu du serment chez les classes laborieuses, probes et pauvres, nous sommes certain que l'engagement pris par l'accusé de comparaître au jour du jugement serait toujours exécuté, non seulement avec fidélité, avec loyauté, mais encore avec une profonde reconnaissance, puisque sa famille n'aurait pas souffert de son absence, grâce à l'indulgence de la loi. Il est d'ailleurs un fait dont la France doit s'enorgueillir, c'est que généralement sa magistrature, aussi misérablement rétribuée que l'armée, est savante, intègre, humaine et indépendante; elle a conscience de son utile et imposant sacerdoce: plus que tout autre corps, elle peut et elle sait charitablement apprécier les maux et les douleurs immenses des classes laborieuses de la société, avec lesquelles elle est si souvent en contact. On ne saurait donc accorder trop de latitude aux magistrats dans l'appréciation des cas où la caution morale, la seule que puisse donner l'honnête homme nécessiteux, serait admise.

Enfin, si ceux qui font les lois et ceux qui nous gouvernent avaient du peuple une opinion assez outrageante pour repousser avec un injurieux dédain les idées que nous émettons, ne pourrait- on pas au moins demander que le minimum de la caution fût tellement abaissé qu'il devînt abordable à ceux qui ont tant besoin d'échapper aux stériles rigueurs d'une détention préventive? Ne pourrait-on prendre, pour dernière limite, le salaire moyen d'un artisan pendant un mois; soit: quatre-vingts francs? Ce serait encore exorbitant; mais enfin, les amis aidant, le mont-de-piété aidant, quelques avances aidant, quatre-vingts francs se trouveraient, rarement il est vrai, mais du moins quelquefois, et ce serait toujours plusieurs familles arrachées à d'affreuses misères.

Cela dit, passons et revenons à la famille de Dagobert, qui, par suite de la détention préventive d'Agricol, se trouvait dans une position si désespérée.

Les angoisses de la femme de Dagobert augmentaient en raison de ses réflexions, car, en comptant les filles du général Simon, on voit que quatre personnes se trouvaient absolument sans ressources; mais il faut l'avouer, l'excellente mère pensait moins à elle qu'au chagrin que devrait éprouver son fils en songeant à la déplorable position où elle se trouvait.

À ce moment on frappa à la porte.

— Qui est là? dit Françoise.

— C'est moi, madame Françoise… moi… le père Loriot.

— Entrez, dit la femme de Dagobert. Le teinturier, qui remplissait les fonctions de portier, parut à la porte de la chambre… Au lieu d'avoir les bras et les mains d'un vert-pomme éblouissant, il les avait ce jour-là d'un violet magnifique.

— Madame Françoise, dit le père Loriot, c'est une lettre que le donneux d'eau bénite de Saint-Merri vient d'apporter de la part de M. l'abbé Dubois, en recommandant de vous la monter tout de suite… il a dit que c'était très pressé.

— Une lettre de mon confesseur? dit Françoise étonnée. Puis la prenant, elle ajouta:

— Merci, père Loriot.

— Vous n'avez besoin de rien, madame Françoise?

— Non, père Loriot.

— Serviteur, la compagnie.

Et le teinturier sortit.

— La Mayeux, veux-tu me lire cette lettre? dit Françoise, assez inquiète de cette missive.

— Oui, madame. Et la jeune fille lut ce qui suit:

«Ma chère madame Baudoin,

«J'ai l'habitude de vous entendre les mardis et les samedis, mais je ne serai libre ni demain ni samedi; venez donc ce matin, le plus tôt possible, à moins que vous ne préfériez rester une semaine sans approcher du tribunal de la pénitence.»

— Une semaine… juste ciel!… s'écria la femme de Dagobert; hélas! je ne sens que trop le besoin de m'en approcher aujourd'hui même, dans le trouble et le chagrin où je suis.

Puis, s'adressant aux orphelines:

— Le bon Dieu a entendu les prières que je lui ai faites pour vous, mes chères demoiselles… puisque aujourd'hui même je vais pouvoir consulter un digne et saint homme sur les grands dangers que vous courez sans le savoir… pauvres chères âmes si innocentes, et pourtant si coupables, quoiqu'il n'y ait pas de votre faute!… Ah! le Seigneur m'est témoin que mon coeur saigne pour vous autant que pour mon fils.

Rose et Blanche se regardèrent, interdites, car elles ne comprenaient pas les craintes que l'état de leur âme inspirait à la femme de Dagobert.

Celle-ci, en s'adressant à la jeune ouvrière:

— Ma bonne Mayeux, il faut que tu me rendes encore un service.

— Parlez, madame Françoise.

— Mon mari a emporté pour son voyage à Chartres la paye de la semaine d'Agricol. C'est tout ce qu'il y avait d'argent à la maison; je suis sûre que mon pauvre enfant n'a pas un sou sur lui… et en prison il a peut-être besoin de quelque chose… Tu vas prendre ma timbale et mon couvert d'argent… les deux paires de draps qui restent et mon châle de bourre de soie qu'Agricol m'a donné pour ma fête; tu porteras le tout au mont-de-piété… Je tâcherai de savoir dans quelle prison est mon fils… et je lui enverrai la moitié de la petite somme que tu rapporteras… et le reste… nous servira… en attendant mon mari. Mais quand il reviendra… comment ferons-nous?… Quel coup pour lui!… et avec ce coup… la misère… puisque mon fils est en prison… et que mes yeux sont perdus… Seigneur, mon Dieu… s'écria la malheureuse mère avec une expression d'impatiente et amère douleur, pourquoi m'accabler ainsi?… j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour mériter votre pitié… sinon pour moi, au moins pour les miens.

Puis se reprochant bientôt cette exclamation, elle reprit:

— Non, non, mon Dieu! je dois accepter tout ce que vous m'envoyez. Pardonnez-moi cette plainte, et ne punissez que moi seule.

— Courage, madame Françoise, dit la Mayeux, Agricol est innocent; il ne peut rester longtemps en prison.

— Mais j'y songe, reprit la femme de Dagobert, d'aller au mont- de-piété, cela va te faire perdre du temps, ma pauvre Mayeux.

— Je reprendrai cela sur ma nuit… madame Françoise; est-ce que je pourrais dormir en vous sachant si tourmentée? Le travail me distraira.

— Mais tu dépenseras de la lumière…

— Soyez tranquille, madame Françoise, je suis un peu en avance, dit la pauvre fille, qui mentait.

— Embrasse-moi, du moins, dit la femme de Dagobert, les yeux humides, car tu es ce qu'il y a de meilleur au monde.

Et Françoise sortit en hâte. Rose et Blanche restèrent seules avec la Mayeux; enfin était arrivé pour elles le moment qu'elles attendaient avec tant d'impatience.

La femme de Dagobert arriva bientôt à l'église Saint-Merri où l'attendait son confesseur.

III. Le confessionnal.

Rien de plus triste que l'aspect de la paroisse de Saint-Merri par ce jour d'hiver bas et neigeux. Un moment Françoise fut arrêtée sous le porche par un lugubre spectacle. Pendant qu'un prêtre murmurait quelques paroles à voix basse, deux ou trois chantres crottés, en surplis sales, psalmodiaient la prière des morts d'un air distrait et maussade autour d'un pauvre cercueil de sapin, qu'un vieillard et un enfant misérablement vêtus accompagnaient seuls en sanglotant. M. le suisse et M. le bedeau, fort contrariés d'être dérangés pour un enterrement si piteux, avaient dédaigné de revêtir leur livrée, et attendaient en bâillant d'impatience la fin de cette cérémonie, si indifférente pour la fabrique: enfin, quelques gouttes d'eau sainte tombèrent sur le cercueil, le prêtre remit le goupillon au bedeau et se retira.

Alors il se passa une de ces scènes honteuses, conséquences forcées d'un trafic ignoble et sacrilège, une de ces indignes scènes si fréquentes lorsqu'il s'agit de l'enterrement du pauvre, qui ne peut pas payer ni cierges, ni grand'messe, ni violons, car il y a maintenant des violons pour les morts.[11]

Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le goupillon.

— Tenez… et faites vite, dit l'homme de sacristie en soufflant dans ses doigts.

L'émotion du vieillard était profonde, sa faiblesse extrême; il resta un moment immobile, tenant le goupillon serré dans sa main tremblante. Dans cette bière était sa fille, la mère de l'enfant en haillons qui pleurait à côté de lui… Le coeur de cet homme se brisait à la pensée de ce dernier adieu… Il restait sans mouvement… des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

— Ah çà! dépêchez-vous donc! dit brutalement le bedeau; est-ce que vous croyez que nous allons coucher ici?

Le vieillard se dépêcha. Il fit le signe de la croix sur le cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la main de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la chose avait suffisamment duré, ôta l'aspersoir des mains de l'enfant, et fit signe aux hommes du corbillard d'enlever prestement la bière: ce qui fut fait.[12]

— Était-il lambin, ce vieux! dit tout bas le suisse au bedeau en regagnant la sacristie, c'est à peine si nous aurons le temps de déjeuner et de nous habiller pour l'enterrement ficelé de ce matin… À la bonne heure, voilà un mort qui vaut la peine… En avant la hallebarde!…

— Et les épaulettes de colonel pour donner dans l'oeil à la loueuse de chaises, scélérat! dit le bedeau d'un air narquois.

— Que veux-tu, Catillard! on est bel homme et ça se voit, répondit le suisse d'un air triomphant; je ne peux pas non plus éborgner les femmes pour leur tranquillité.

Et les deux hommes entrèrent dans la sacristie.

La vue de l'enterrement avait encore augmenté la tristesse de Françoise. Lorsqu'elle entra dans l'église, sept ou huit personnes, disséminées sur des chaises, étaient seules dans cet édifice humide et glacial.

L'un des donneux d'eau bénite, vieux drôle à figure rubiconde, joyeuse et avinée, voyant Françoise s'approcher du bénitier, lui dit à voix basse:

— M. l'abbé Dubois n'est pas encore entré en boîte, dépêchez- vous, vous aurez l'étrenne de sa barbe…

Françoise, blessée de cette plaisanterie, remercia l'irrévérencieux sacristain, se signa dévotement, fit quelques pas dans l'église et se mit à genoux sur la dalle pour faire sa prière, qu'elle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de la pénitence. Cette prière dite, elle se dirigea vers un renfoncement obscur où se voyait noyé dans l'ombre un confessionnal de chêne, dont la porte à claire-voie était intérieurement garnie d'un rideau noir. Les deux places de droite et de gauche se trouvaient vacantes; Françoise s'agenouilla du côté droit et resta quelque temps plongée dans les réflexions les plus amères. Au bout de quelques minutes, un prêtre de haute taille et à cheveux gris, d'une physionomie grave et sévère, portant une longue soutane noire, s'avança du fond de l'un des bas-côtés de l'église. Un vieux petit homme voûté, mal vêtu, s'appuyant sur un parapluie, l'accompagnait, lui parlant quelquefois bas à l'oreille; alors le prêtre s'arrêtait pour l'écouter avec une profonde et respectueuse déférence. Lorsqu'ils furent auprès du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperçu Françoise agenouillée, regarda le prêtre d'un air interrogatif.

— C'est elle… dit ce dernier.

— Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes filles au couvent de Sainte-Marie… j'y compte, dit le vieux jeune homme.

— Je l'espère pour leur salut, répondit gravement le prêtre en s'inclinant. Il entra dans le confessionnal.

Le vieux petit homme quitta l'église. Ce vieux petit homme était Rodin; c'est en sortant de Saint-Merri qu'il s'était rendu dans la maison de santé, afin de s'assurer que le docteur Baleinier exécutait fidèlement ses instructions à l'égard d'Adrienne de Cardoville.

Françoise était toujours agenouillée dans l'intérieur du confessionnal; une des chatières latérales s'ouvrit, et une voix parla. Cette voix était celle du prêtre qui, depuis vingt ans, confessait la femme de Dagobert, et avait sur elle une influence irrésistible et toute-puissante.

— Vous avez reçu ma lettre? dit la voix.

— Oui, mon père.

— C'est bien… je vous écoute…

— Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché, dit Françoise. La voix prononça la formule de bénédiction.

La femme de Dagobert y répondit amen, comme il convient; dit son Confiteor jusqu'à: C'est ma faute, rendit compte de la façon dont elle avait accompli sa dernière pénitence, et en vint à l'énumération des nouveaux péchés commis depuis l'absolution reçue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail et de l'amour maternel, croyait toujours pécher; sa conscience était incessamment bourrelée par la crainte d'avoir commis on ne sait quelles incompréhensibles peccadilles. Cette douce et courageuse créature qui, après une vie entière de dévouement, aurait dû se reposer dans le calme et dans la sérénité de son âme, se regardait comme une grande pécheresse, et vivait dans une angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut.

— Mon père, dit Françoise d'une voix émue, je m'accuse de n'avoir pas fait ma prière du soir avant-hier… Mon mari, dont j'étais séparée depuis bien des années, est arrivé… Alors le trouble, le saisissement, la joie de son retour… m'ont fait commettre ce grand péché dont je m'accuse.

— Ensuite? dit la voix avec un accent sévère qui inquiéta Françoise.

— Mon père… je m'accuse d'être retombée dans le même péché hier soir… J'étais dans une mortelle inquiétude… mon fils ne rentrait pas… je l'attendais de minute… en minute… l'heure a passé dans ces inquiétudes…

— Ensuite? dit la voix.

— Mon père… je m'accuse d'avoir menti toute cette semaine à mon fils en lui disant qu'écoutant ses reproches sur la faiblesse de ma santé, j'avais bu un peu de vin à mon repas… J'ai préféré le lui laisser; il en a plus besoin que moi, il travaille tant!

— Continuez, dit la voix.

— Mon père… je m'accuse d'avoir ce matin manqué un moment de résignation en apprenant que mon pauvre fils était arrêté; au lieu de subir avec respect et reconnaissance la nouvelle épreuve que le Seigneur… m'envoyait… hélas! je me suis révoltée dans ma douleur… et je m'en accuse.

— Mauvaise semaine, dit la voix de plus en plus sévère, mauvaise semaine… toujours vous avez mis la créature avant le Seigneur… Enfin… poursuivez.

— Hélas! mon père, dit Françoise avec accablement, je le sais, je suis une grande pécheresse… et je crains d'être sur la voie de péchés bien plus graves.

— Parlez.

— Mon mari a amené du fond de la Sibérie deux jeunes orphelines… filles de M. le maréchal Simon… Hier matin, je les ai engagées à faire leurs prières, et j'ai appris par elles, avec autant de frayeur que de désolation, qu'elles ne connaissaient aucun des mystères de la foi, quoiqu'elles soient âgées de quinze ans; elles n'ont jamais approché d'aucun sacrement, et elles n'ont pas même reçu le baptême, mon père… pas même le baptême!…

— Mais ce sont donc des idolâtres? s'écria la voix avec un accent de surprise courroucée.

— C'est ce qui me désole, mon père, car moi et mon mari remplaçant les parents de ces jeunes orphelines, nous serions coupables des péchés qu'elles pourraient commettre, n'est-ce pas, mon père?

— Certainement… puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller sur leur âme; le pasteur répond de ses brebis, dit la voix.

— Ainsi, mon père, dans le cas où elles seraient en péché mortel, moi et mon mari nous serions en péché mortel?

— Oui, dit la voix; vous remplacez leur père et leur mère, et le père et la mère sont coupables de tous les péchés que commettent leurs enfants, lorsque ceux-ci pèchent parce qu'ils n'ont pas reçu une éducation chrétienne.

— Hélas! mon père… que dois-je faire? Je m'adresse à vous comme à Dieu… Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes filles passent dans l'idolâtrie peut avancer leur damnation éternelle, n'est-ce pas, mon père?… dit Françoise d'une voix profondément émue.

— Oui… répondit la voix, et cette terrible responsabilité pèse maintenant sur vous et sur votre mari; vous avez charge d'âmes…

— Hélas! mon Dieu!… prenez pitié de moi, dit Françoise en pleurant.

— Il ne faut pas vous désoler ainsi, reprit la voix d'un ton plus doux; heureusement pour ces infortunées, elles vous ont rencontrée dans leur route… Elles auront en vous et en votre mari de bons et saints exemples… car votre mari, autrefois impie, pratique maintenant ses devoirs religieux, je suppose?

— Il faut prier pour lui, mon père… dit tristement Françoise, la grâce ne l'a pas encore touché… C'est comme mon pauvre enfant… qu'elle n'a pas touché non plus… Ah! mon père, dit Françoise en essuyant ses larmes, ces pensées là sont ma plus lourde croix.

— Ainsi, ni votre mari ni votre fils ne pratiquent… dit la voix avec réflexion, ceci est très grave, très grave… L'éducation religieuse de ces deux malheureuses jeunes filles est tout entière à faire… Elles auront chez vous, à chaque instant sous les yeux, de déplorables exemples… Prenez garde… je vous l'ai dit… vous avez charge d'âmes… votre responsabilité est immense.

— Mon Dieu! mon père… c'est ce qui me désole… je ne sais comment faire. Venez à mon secours, donnez-moi vos conseils: depuis vingt ans, votre voix est pour moi la voix du Seigneur.

— Eh bien, il faut vous entendre avec votre mari et mettre ces infortunées dans une maison religieuse… où on les instruira.

— Nous sommes trop pauvres, mon père, pour payer leur pension, et malheureusement encore mon fils vient d'être mis en prison pour des chants qu'il a faits.

— Voilà où mène… l'impiété… dit sévèrement la voix. Voyez Gabriel… il a suivi mes conseils… et à cette heure il est le modèle de toutes les vertus chrétiennes.

— Mais mon fils Agricol a aussi bien des qualités, mon père… il est si bon, si dévoué…

— Sans religion, dit la voix avec un redoublement de sévérité, ce que vous appelez des qualités sont de vaines apparences; au moindre souffle du démon elles disparaissent… car le démon demeure au fond de toute âme sans religion.

— Ah! mon pauvre fils! dit Françoise en pleurant, je prie pourtant bien chaque jour pour que la foi l'éclaire…

— Je vous l'ai toujours dit, reprit la voix, vous avez été trop faible pour lui; à cette heure Dieu vous en punit; il fallait vous séparer de ce fils irréligieux, ne pas consacrer son impiété en l'aimant comme vous le faites; quand on a un membre gangrené, a dit l'Écriture, on se le retranche…

— Hélas! mon père… vous le savez, c'est la seule fois que je vous ai désobéi… je n'ai jamais pu me résoudre à me séparer de mon fils…

— Aussi… votre salut est-il incertain; mais Dieu est miséricordieux… ne retombez pas dans la même faute au sujet de ces deux jeunes filles que la Providence vous a envoyées pour que vous les sauviez de l'éternelle damnation; qu'elles n'y soient pas du moins plongées par une coupable indifférence.

— Ah! mon père… j'ai bien pleuré, bien prié sur elles.

— Cela ne suffit pas… ces malheureuses ne doivent avoir aucune notion du bien et du mal. Leur âme doit être un abîme de scandale et d'impureté… élevées par une mère impie et par un soldat sans foi.

— Quant à cela, mon père, dit naïvement Françoise, rassurez-vous, elles sont douces comme des anges, et mon mari, qui ne les a pas quittées depuis leur naissance, dit qu'il n'y a pas de meilleurs coeurs.

— Votre mari a été pendant toute sa vie en péché mortel, dit rudement la voix, il n'a pas caractère pour juger de l'état des âmes, et, je vous le répète, puisque vous remplacez les parents de ces infortunées, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, à l'heure même, qu'il faut travailler à leur salut, sinon vous encourrez une responsabilité terrible.

— Mon Dieu, cela est vrai, je le sais bien, mon père… et cette crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon fils arrêté… Mais que faire?… Instruire ces jeunes filles chez nous, je ne le pourrais pas; je n'ai pas la science… je n'ai que la foi; et puis mon pauvre mari, dans son aveuglement, plaisante sur ces saintes choses, que mon fils respecte en ma présence par égard pour moi… Encore une fois, mon père… je vous en conjure, venez à mon secours! Que faire?… conseillez-moi.

— On ne peut pourtant pas abandonner à une effroyable perdition ces deux jeunes âmes, dit la voix après un moment de silence; il n'y a pas deux moyens de salut… il n'y en a qu'un seul… les placer dans une maison religieuse, où elles ne soient entourées que de saints et pieux exemples.

— Ah! mon père, si nous n'étions pas si pauvres, ou du moins si je pouvais encore travailler, je tâcherais de gagner de quoi payer leur pension, de faire comme j'ai fait pour Gabriel… Malheureusement, ma vue est complètement perdue… Mais, j'y pense, mon père… vous connaissez tant d'âmes charitables… si vous pouviez les intéresser en faveur de ces deux pauvres orphelines?

— Mais leur père, où est-il?

— Il était dans l'Inde; mon mari m'a dit qu'il doit arriver en France prochainement… mais rien n'est certain… et puis encore une chose, mon père: le coeur me saignait de voir ces pauvres enfants partager notre misère… et elle va être bien grande… car nous ne vivons que du travail de mon fils.

— Ces jeunes filles n'ont donc aucun parent ici? dit la voix.

— Je ne crois pas, mon père.

— Et c'est leur mère qui les a confiées à votre mari pour les amener en France?

— Oui, mon père; et il a été obligé de partir hier pour Chartres pour une affaire très pressée, m'a-t-il dit.

(On se rappelle que Dagobert n'avait pas jugé à propos d'instruire sa femme des espérances que les filles du maréchal Simon devaient fonder sur la médaille, et qu'elles-mêmes avaient reçu du soldat l'expresse recommandation de n'en pas parler, même à Françoise.)

— Ainsi, reprit la voix après quelques moments de silence, votre mari n'est pas à Paris?

— Non, mon père… il reviendra sans doute ce soir ou demain matin…

— Écoutez, dit la voix après une nouvelle pause, chaque minute perdue pour le salut de ces deux jeunes filles est un nouveau pas qu'elles font dans une voie de perdition… D'un moment à l'autre, la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait l'heure de notre mort; et mourant dans l'état où elles sont, elles seraient damnées peut-être pour l'éternité; dès aujourd'hui même, il faut donc ouvrir leurs yeux à la lumière divine… et les mettre dans une maison religieuse. Tel est votre devoir… tel serait votre désir?

— Oh! oui… mon père!… mais malheureusement je suis trop pauvre, je vous l'ai dit.

— Je le sais, ce n'est ni le zèle ni la foi qui vous manquent; mais fussiez-vous capable de diriger ces jeunes filles, les exemples impies de votre mari, de votre fils, détruiraient quotidiennement votre ouvrage… d'autres doivent donc faire pour ces orphelines, au nom de la charité chrétienne, ce que vous ne pouvez faire… vous qui répondez d'elles… devant Dieu.

— Ah! mon père… si grâce à vous cette bonne oeuvre s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance!

— Cela n'est pas impossible… je connais la supérieure d'un couvent où les jeunes filles seraient instruites comme elles doivent l'être… le prix de leur pension serait diminué en raison de leur pauvreté; mais si minime qu'elle soit, il faudrait la payer… Il y a aussi un trousseau à fournir… Cela, pour vous, serait encore trop cher?

— Hélas! oui… mon père!

— En prenant un peu sur mon fonds d'aumônes, en m'adressant à certaines personnes généreuses, je pourrais compléter la somme nécessaire… et faire ainsi recevoir les jeunes filles au couvent.

— Ah! mon père… vous êtes mon sauveur… et celui de ces enfants…

— Je le désire… mais dans l'intérêt même de leur salut, et pour que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs conditions à l'appui que je vous offre.

— Ah! dites-les, mon père, elles sont acceptées d'avance. Vos commandements sont tout pour moi.

— D'abord elles seront conduites ce matin même au couvent par ma gouvernante… à qui vous les amènerez tout à l'heure.

— Ah! mon père… c'est impossible! s'écria Françoise.

— Impossible! et pourquoi?

— En l'absence de mon mari…

— Eh bien?

— Je n'ose prendre une détermination pareille sans le consulter.

— Non seulement il ne faut pas le consulter, mais il faut que ceci soit fait pendant son absence…

— Comment, mon père, je ne pourrai pas attendre son retour?

— Pour deux raisons, reprit sévèrement la voix, il faut vous en garder: d'abord parce que, dans son impiété endurcie, il voudrait certainement s'opposer à votre sage et pieuse résolution; puis il est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieu de leur retraite.

— Mais, mon père, dit Françoise en proie à une hésitation et à un embarras cruel, c'est à mon mari que l'on a confié ces enfants, et disposer d'elles sans son aveu… c'est…

La voix interrompit Françoise:

— Pouvez-vous, oui ou non, instruire ces jeunes filles chez vous?

— Non, mon père, je ne le peux pas.

— Sont-elles, oui ou non, exposées à rester dans l'impénitence finale en demeurant chez vous?

— Oui, mon père, elles y sont exposées.

— Êtes-vous, oui ou non, responsable des péchés mortels qu'elles peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents?

— Hélas! oui, mon père, j'en suis responsable devant Dieu!

— Est-ce, oui ou non, dans l'intérêt de leur salut éternel que je vous enjoins de les mettre au couvent aujourd'hui même?

— C'est pour leur salut, mon père.

— Eh bien, maintenant choisissez…

— Je vous en supplie, mon père, dites-moi si j'ai le droit de disposer d'elles sans l'aveu de mon mari?

— Le droit! mais il ne s'agit pas seulement de droit; il s'agit pour vous d'un devoir sacré. Ce serait, n'est-ce pas, votre devoir d'arracher ces infortunées du milieu d'un incendie, malgré la défense de votre mari ou en son absence? Eh bien, ce n'est pas d'un incendie qui ne brûle que le corps que vous devez les arracher… c'est d'un incendie où leur âme brûlerait pour l'éternité.

— Excusez-moi, je vous en supplie, si j'insiste, mon père, dit la pauvre femme, dont l'indécision et les angoisses augmentaient à chaque minute, éclairez-moi dans mes doutes… puis-je agir ainsi après avoir juré obéissance à mon mari?

— Obéissance pour le bien… oui… pour le mal, jamais! et vous convenez vous-même que, grâce à lui, le salut de ces orphelines serait compromis, impossible peut-être.

— Mais, mon père, dit Françoise en tremblant, lorsqu'il va être de retour, mon mari me demandera où sont ces enfants… Il me faudra donc lui mentir?

— Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous ne pouvez répondre à sa question.

— Mon mari est le meilleur des hommes; mais une telle réponse le mettra hors de lui… il a été soldat… et sa colère sera terrible… mon père, dit Françoise, en frémissant à cette pensée.

— Et sa colère serait cent fois plus terrible encore, que vous devriez la braver, vous glorifier de la subir pour une si sainte cause! s'écria la voix avec indignation. Croyez-vous donc que l'on fasse si facilement son salut sur cette terre?… Et depuis quand le pécheur qui veut sincèrement servir le Seigneur songe-t-il aux pierres et aux épines où il peut se meurtrir et se déchirer?

— Pardon, mon père… pardon, dit Françoise avec une résignation accablante. Permettez-moi encore une question, une seule! Hélas! si vous ne me guidez… qui me guidera?

— Parlez.

— Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, il demandera ses enfants à mon mari… Que pourra-t-il répondre, à son tour, à leur père, lui?

— Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, vous me le ferez savoir à l'instant, et alors… j'aviserai; car les droits d'un père ne sont sacrés qu'autant qu'il en use pour le salut de ses enfants.

«Avant le père, au-dessus du père, il y a le Seigneur, que l'on doit d'abord servir. Ainsi, réfléchissez bien. En acceptant ce que je vous propose, ces jeunes filles sont sauvées, elle ne vous sont pas à charge, elles ne partagent pas votre misère, elles sont élevées dans une sainte maison, selon que doivent l'être, après tout, les filles d'un maréchal de France. De sorte que lorsque leur père arrivera à Paris, S'IL EST DIGNE DE LES REVOIR… au lieu de trouver en elles de pauvres idolâtres à demi sauvages, il trouvera deux jeunes filles pieuses, instruites, modestes, bien élevées, qui, étant agréables à Dieu, pourront invoquer sa miséricorde pour leur père, qui en a bien besoin, car c'est un homme de violence, de guerre et de bataille. Maintenant, décidez. Voulez-vous, au péril de votre âme, sacrifier l'avenir de ces jeunes filles dans ce monde et dans l'autre à la crainte impie de la colère de votre mari?»

Quoique rude et entaché d'intolérance, le langage du confesseur de Françoise était (à son point de vue, à lui) raisonnable et juste, parce que ce prêtre honnête et sincère était convaincu de ce qu'il disait; aveugle instrument de Rodin, ignorant dans quel but on le faisait agir, il croyait fermement, en forçant, pour ainsi dire, Françoise à mettre ces jeunes filles au couvent, remplir un pieux devoir. Tel était, tel est d'ailleurs un des plus merveilleux ressorts de _l'ordre _auquel appartenait Rodin; c'est d'avoir pour complices des gens honnêtes et sincères qui ignorent les machinations dont ils sont pourtant les acteurs les plus importants.

Françoise, habituée depuis longtemps à subir l'influence de son confesseur, ne trouva rien à répondre à ses dernières paroles. Elle se résigna donc; mais elle frissonna d'épouvante en songeant à la colère désespérée qu'éprouverait Dagobert en ne retrouvant plus chez lui les enfants qu'une mère mourante lui avait confiées. Or, selon son confesseur, plus cette colère et ces emportements paraissaient redoutables à Françoise, plus elle devait mettre de pieuse humilité à s'y exposer. Elle répondit à son confesseur:

— Que la volonté de Dieu soit faite, mon père, et quoi qu'il puisse m'arriver, je remplirai mon devoir de chrétienne… ainsi que vous me l'ordonnez.

— Et le Seigneur vous saura gré de ce que vous aurez peut-être à souffrir pour accomplir ce devoir méritant… Vous prenez donc, devant Dieu, l'engagement de ne répondre à aucune des questions de votre mari lorsqu'il vous demandera où sont les filles de M. le maréchal Simon?

— Oui, mon père, je vous le promets, dit Françoise en tressaillant.

— Et vous garderez le même silence envers M. le maréchal Simon dans le cas où il reviendrait, et où ses filles ne me paraîtraient pas encore assez solidement établies dans la bonne voie pour lui être rendues?

— Oui, mon père… dit Françoise d'une voix de plus en plus faible.

— Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scène qui se sera passée entre votre mari et vous lors de son retour.

— Oui, mon père… Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez vous, mon père?

— Dans une heure. Je vais rentrer écrire à la supérieure; je laisserai la lettre à ma gouvernante; c'est une personne sûre, elle conduira elle-même les jeunes filles au couvent.

* * * *

Après avoir écouté les exhortations de son confesseur sur sa confession, et reçu l'absolution de ses nouveaux péchés, moyennant pénitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal. L'église n'était plus déserte; une foule immense s'y pressait, attirée par la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parlé au bedeau deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que Françoise put arriver jusqu'à la porte de l'église, somptueusement tendue. Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'était le matin si timidement présenté sous le porche! Le nombreux clergé de la paroisse, au grand complet, s'avançait alors majestueusement pour recevoir le cercueil drapé de velours: la moire et la soie des chapes et des étoles noires, leurs splendides broderies d'argent étincelaient à la lueur de mille cierges. Le suisse se prélassait dans son éblouissante livrée à épaulettes; le bedeau, portant allègrement son bâton de baleine, lui faisait vis-à-vis d'un air magistral; la voix des chantres en surplis frais et blancs tonnait en éclats formidables: les ronflements des serpents ébranlaient les vitres; on lisait enfin sur la figure de tous ceux qui devaient prendre part à la curée de ce riche mort, de cet excellent mort de première classe, une satisfaction à la fois jubilante et contenue, qui semblait encore augmentée par l'attitude et par la physionomie des deux héritiers, grands gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois de cette modestie charmante qui est la pudeur de la félicité, semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre et symbolique manteau de deuil. Malgré sa candeur et sa foi naïve, la femme de Dagobert fut douloureusement frappée de cette différence révoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et l'accueil fait au cercueil du pauvre à la porte de la maison de Dieu: car si l'égalité est réelle, c'est devant la mort et l'éternité. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la tristesse de Françoise, qui, parvenant à grand'peine à quitter l'église, se hâta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les orphelines et de les conduire auprès de la gouvernante de son confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie, situé, on le sait, tout auprès de la maison de santé du docteur Baleinier, où était renfermée Adrienne de Cardoville.

IV. Monsieur et Rabat-joie.

La femme de Dagobert, sortant de l'église, arrivait à l'entrée de la rue Brise-Miche lorsqu'elle fut accostée par le _donneux _d'eau bénite; il accourait essoufflé la prier de revenir tout de suite à Saint-Merri, l'abbé Dubois ayant à lui dire, à l'instant même, quelque chose de très important. Au moment où Françoise retournait sur ses pas, un fiacre s'arrêtait à la porte de la maison qu'elle habitait. Le cocher quitta son siège et vint ouvrir la portière.

— Cocher, lui dit une assez grosse femme vêtue de noir, assise dans cette voiture et qui tenait un carlin sur ses genoux, demandez si c'est là que demeure Mme Françoise Baudoin.

— Oui, ma bourgeoise, dit le cocher.

On a sans doute reconnu Mme Grivois, première femme de Mme la princesse de Saint-Dizier, accompagnée de Monsieur, qui exerçait sur sa maîtresse une véritable tyrannie.

Le teinturier, auquel on a déjà vu remplir les fonctions de portier, interrogé par le cocher sur la demeure de Françoise, sortit de son officine, et vint galamment à la portière pour répondre à Mme Grivois qu'en effet Françoise Baudoin demeurait dans la maison, mais qu'elle n'était pas rentrée. Le père Loriot avait alors les bras, les mains et une partie de la figure d'un jaune d'or superbe. La vue de ce personnage couleur d'ocre émut et irrita singulièrement Monsieur, car au moment où le teinturier portait sa main sur le rebord de la portière, le carlin poussa des jappements affreux et le mordit au poignet.

— Ah! grand Dieu! s'écria Mme Grivois avec angoisse pendant que le père Loriot retirait vivement sa main, pourvu qu'il n'y ait rien de vénéneux dans la teinture que vous avez sur la main… mon chien est si délicat… Et elle essuya soigneusement le museau camus de Monsieur, çà et là tacheté de jaune.

Le père Loriot, très peu satisfait des excuses qu'il s'attendait à recevoir de Mme Grivois à propos des mauvais procédés du carlin, lui dit, en contenant à peine sa colère:

— Madame, si vous n'apparteniez pas au sexe, ce qui fait que je vous respecte dans la personne de ce vilain animal, j'aurais eu le plaisir de le prendre par la queue et d'en faire à la minute un chien jaune-orange en le trempant dans ma chaudière de teinture qui est sur le fourneau.

— Teindre mon chien en jaune!… s'écria Mme Grivois, qui, fort courroucée, descendit du fiacre en serrant tendrement Monsieur contre sa poitrine et toisant le père Loriot d'un regard irrité.

— Mais, madame, je vous ai dit que Mme Françoise n'était pas rentrée, dit le teinturier en voyant la maîtresse du carlin se diriger vers le sombre escalier.

— C'est bon, je l'attendrai, dit sèchement Mme Grivois. À quel étage demeure-t-elle?

— Au quatrième, dit le père Loriot, en rentrant brusquement dans sa boutique.

Et il se dit à lui-même, souriant complaisamment à cette idée scélérate:

— J'espère bien que le grand chien du père Dagobert sera de mauvaise humeur, et qu'il fera un en avant deux par la peau du cou à ce gueux de carlin.

Mme Grivois monta péniblement le rude escalier, s'arrêtant à chaque palier pour reprendre haleine, et regardant autour d'elle avec un profond dégoût. Enfin elle atteignit le quatrième étage, s'arrêta un instant à la porte de l'humble chambre où se trouvaient alors les deux soeurs et la Mayeux. La jeune ouvrière s'occupait à rassembler les différents objets qu'elle devait porter au mont-de-piété. Rose et Blanche semblaient bien heureuses et un peu rassurées sur l'avenir; elles avaient appris de la Mayeux qu'elles pourraient, en travaillant beaucoup, puisqu'elles savaient coudre, gagner à elles deux huit francs par semaine, petite somme qui serait du moins une ressource pour la famille.

La présence de Mme Grivois chez Françoise Baudoin était motivée par une nouvelle détermination de l'abbé d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier; ils avaient trouvé plus prudent d'envoyer Mme Grivois, sur laquelle ils comptaient aveuglément, chercher les jeunes filles chez Françoise, celle-ci venant d'être prévenue par son confesseur que ce n'était pas à sa gouvernante, mais à une dame qui se présenterait avec un mot de lui, que les jeunes filles devraient être confiées pour être conduites dans une maison religieuse.

Après avoir frappé, la femme de confiance de la princesse de Saint-Dizier entra, et demanda Françoise Baudoin.

— Elle n'y est pas, madame, dit timidement la Mayeux, assez étonnée de cette visite, et baissant les yeux devant le regard de cette femme.

— Alors je vais l'attendre, car j'ai à lui parler de choses très importantes, répondit Mme Grivois en examinant avec autant de curiosité que d'attention la figure des deux orphelines, qui, très interdites, baissèrent aussi les yeux.

Ce disant, Mme Grivois s'assit, non sans quelque répugnance, sur le vieux fauteuil de la femme de Dagobert; croyant alors pouvoir laisser Monsieur en liberté, elle le déposa précieusement sur le carreau. Mais aussitôt une sorte de grondement sourd, profond, caverneux, retentit derrière le fauteuil, fit bondir Mme Grivois et pousser un jappement au carlin, qui, frissonnant dans son embonpoint, se réfugia auprès de sa maîtresse avec tous les symptômes d'une frayeur courroucée.

— Comment! est-ce qu'il y a un chien ici? s'écria Mme Grivois en se baissant précipitamment pour reprendre Monsieur.

Rabat-Joie, comme s'il eût voulu répondre lui-même à cette question, se leva lentement de derrière le fauteuil où il était couché, et apparut tout à coup, bâillant et s'étirant. À la vue de ce robuste animal et des deux rangs de formidables crocs acérés qu'il semblait complaisamment étaler en ouvrant sa large gueule, Mme Grivois ne put s'empêcher de jeter un cri d'effroi; le hargneux carlin avait d'abord tremblé de tous ses membres en se trouvant en face de Rabat-Joie; mais une fois en sûreté sur les genoux de sa maîtresse, il commença de grogner insolemment et de jeter sur le chien de Sibérie les regards les plus provocants; mais le digne compagnon de feu Jovial répondit dédaigneusement par un nouveau bâillement; après quoi, flairant avec une sorte d'inquiétude les vêtements de Mme Grivois, il tourna le dos à Monsieur, il alla s'étendre aux pieds de Rose et Blanche, dont il ne détourna plus ses grands yeux intelligents comme s'il eût pressenti qu'un danger les menaçait.

— Faites sortir ce chien d'ici, dit impérieusement Mme Grivois; il effarouche le mien et pourrait lui faire du mal.

— Soyez tranquille, madame, répondit Rose en souriant, Rabat-Joie n'est pas méchant quand on ne l'attaque pas.

— Il n'importe! s'écria Mme Grivois, un malheur est bientôt arrivé. Rien qu'à voir cet énorme chien avec sa tête de loup… et ses dents effroyables, on tremble du mal qu'il peut faire… Je vous dis de le faire sortir.

Mme Grivois avait prononcé ces derniers mots d'un ton irrité dont le diapason sonna mal aux oreilles de Rabat-Joie: il grogna en montrant les dents et en tournant la tête du côté de cette femme inconnue pour lui.

— Taisez-vous, Rabat-Joie, dit sèchement Blanche.

Un nouveau personnage entrant dans la chambre mit un terme à cette position, assez embarrassante pour les jeunes filles. Cet homme était un commissionnaire; il tenait une lettre à la main.

— Que voulez-vous, monsieur? lui demanda la Mayeux.

— C'est une lettre très pressée d'un digne homme, le mari de la bourgeoise d'ici; le teinturier d'en bas m'a dit de monter, quoiqu'elle n'y soit pas.

— Une lettre de Dagobert! s'écrièrent Rose et Blanche avec une vive expression de plaisir et de joie. Il est donc de retour? Et où est-il?

— Je ne sais pas si ce brave homme s'appelle Dagobert, dit le commissionnaire, mais c'est un vieux troupier décoré, à moustaches grises; il est à deux pas d'ici, au bureau des voitures de Chartres.

— C'est bien lui!… s'écria Blanche. Donnez la lettre…

Le commissionnaire la donna, et la jeune fille l'ouvrit en toute hâte.

Mme Grivois était foudroyée; elle savait qu'on avait éloigné Dagobert afin de pouvoir faire agir sûrement l'abbé Dubois sur Françoise, tout avait réussi: celle-ci consentait à confier les deux jeunes filles à des mains religieuses, et au même instant le soldat arrivait, lui que l'on devait croire absent de Paris pour deux ou trois jours: ainsi, son brusque retour ruinait cette laborieuse machination au moment où il ne restait qu'à en recueillir les fruits.

— Ah! mon Dieu! dit Rose après avoir lu la lettre… quel malheur!…

— Quoi donc ma soeur? s'écria Blanche.

— Hier, à moitié chemin de Chartres, Dagobert s'est aperçu qu'il avait perdu sa bourse. Il n'a pu continuer son voyage: il a pris à crédit une place pour revenir, et il demande à sa femme de lui envoyer de l'argent au bureau de la diligence, où il attend.

— C'est ça, dit le commissionnaire, car le digne homme m'a dit: «Dépêche-toi, mon garçon; car, tel que tu me vois, je suis en gage.»

— Et rien… rien… à la maison, dit Blanche. Mon Dieu! comment donc faire?

À ces mots, Mme Grivois eut un moment d'espoir, bientôt détruit par la Mayeux, qui reprit tout à coup, en montrant le paquet qu'elle arrangeait:

— Tranquillisez-vous, mesdemoiselles… voici une ressource… le bureau du mont-de-piété où je vais porter ceci n'est pas loin… je toucherai l'argent, et j'irai le donner tout de suite à M. Dagobert: dans une heure au plus tard il sera ici!

— Ah! ma chère Mayeux, vous avez raison, dit Rose; que vous êtes bonne! vous songez à tout…

— Tenez, reprit Blanche, l'adresse est sur la lettre du commissionnaire, prenez-la.

— Merci, mademoiselle, reprit la Mayeux; puis elle dit au commissionnaire:

— Retournez auprès de la personne qui vous envoie, et dites-lui que je serai tout à l'heure au bureau de la voiture.

— Infernale bossue! pensait Mme Grivois avec une colère concentrée, elle pense à tout; sans elle on échappait au retour inattendu de ce maudit homme… Comment faire maintenant?… ces jeunes filles ne voudront pas me suivre avant l'arrivée de la femme du soldat… Leur proposer de les emmener auparavant serait m'exposer à un refus et tout compromettre. Encore une fois, mon Dieu, comment faire?

— Ne soyez pas inquiète, mademoiselle, dit le commissionnaire en sortant; je vais rassurer ce digne homme, et le prévenir qu'il ne restera pas longtemps en plan dans le bureau.

Pendant que la Mayeux s'occupait de nouer son paquet et d'y mettre la timbale et le couvert d'argent, Mme Grivois réfléchissait profondément.

Tout à coup elle tressaillit. Sa physionomie, depuis quelques instants sombre, inquiète et irritée, s'éclaircit soudainement: elle se leva, tenant toujours Monsieur sous son bras, et dit aux jeunes filles:

— Puisque Mme Françoise ne revient pas, je vais faire une visite tout près d'ici, je serai de retour à l'instant; veuillez l'en prévenir.

Ce disant, Mme Grivois sortit quelques instants après la Mayeux.

V. Les apparences.

Après avoir encore rassuré les deux orphelines, la Mayeux descendit à son tour, non sans peine, car elle était montée chez elle afin d'ajouter au paquet, déjà lourd, une couverture de laine, la seule qu'elle possédât, et qui la garantissait un peu du froid dans son taudis glacé.

La veille, accablée d'angoisse sur le sort d'Agricol, la jeune fille n'avait pu travailler; les tourments de l'attente, de l'espoir et de l'inquiétude l'en avaient empêchée: sa journée allait encore être perdue, et pourtant il fallait vivre. Les chagrins accablants, qui brisent chez le pauvre jusqu'à la faculté du travail, sont doublement terribles, ils paralysent ses forces; et, avec ce chômage imposé par la douleur, arrivent le dénûment, la détresse. Mais la Mayeux, ce type complet et touchant du devoir évangélique, avait encore à se dévouer, à être utile, et elle en trouvait la force. Les créatures les plus frêles, les plus chétives, sont parfois douées d'une vigueur d'âme extraordinaire; on dirait que chez ces organisations physiquement infirmes et débiles l'esprit domine assez le corps pour lui imprimer une énergie factice.

Ainsi la Mayeux, depuis vingt-quatre heures, n'avait ni mangé, ni dormi; elle avait souffert du froid pendant une nuit glacée. Le matin elle avait enduré de violentes fatigues en traversant Paris deux fois, par la pluie et par la neige, pour aller rue de Babylone; et pourtant ses forces n'étaient pas à bout, tant la puissance du coeur est immense.

La Mayeux venait d'arriver au coin de la rue Saint-Merri.

Depuis le récent complot de la rue des Prouvaires, on avait mis en observation dans ce quartier populeux un plus grand nombre d'agents de police et de sergents de ville que l'on n'en met ordinairement.

La jeune ouvrière, bien qu'elle courbât sous le poids de son paquet, courait presque en longeant le trottoir; au moment où elle passait auprès d'un sergent de ville, deux pièces de cinq francs tombèrent derrière elle, jetées sur ses pas par une grosse femme vêtue de noir qui la suivait. Aussitôt cette grosse femme fit remarquer au sergent de ville les deux pièces d'argent qui venaient de tomber, et lui dit vivement quelques mots en lui désignant la Mayeux. Puis cette femme disparut à grands pas du côté de la rue Brise-Miche.

Le sergent de ville, frappé de ce que Mme Grivois venait de lui dire (car c'était elle), ramassa l'argent, et courant après la Mayeux, lui cria:

— Hé! dites donc… là-bas… arrêtez… arrêtez… la femme!…

À ces cris, plusieurs personnes se retournèrent brusquement; dans ces quartiers, un noyau de cinq ou six personnes attroupées s'augmente en une seconde et devient bientôt un rassemblement considérable. Ignorant que les injonctions du sergent de ville lui fussent adressées, la Mayeux hâtait le pas, ne songeant qu'à arriver le plus tôt possible au mont-de-piété, et tâchant de se glisser entre les passants sans heurter personne, tant elle redoutait les railleries brutales ou cruelles que son infirmité provoquait si souvent. Tout à coup, elle entendit plusieurs personnes courir derrière elle, et au même instant une main s'appuya rudement sur son épaule.

C'était le sergent de ville, suivi d'un agent de police, qui accourait au bruit. La Mayeux, aussi surprise qu'effrayée, se retourna. Elle se trouvait déjà au milieu d'un rassemblement, composé surtout de cette hideuse populace oisive et déguenillée, mauvaise et effrontée, abrutie par l'ignorance, par la misère, et qui bat incessamment le pavé des rues. Dans cette tourbe, on ne rencontre presque jamais d'artisans, car les ouvriers laborieux sont à leur atelier ou à leurs travaux.

— Ah çà!… tu n'entends donc pas?… tu fais comme le chien de Jean de Nivelle, dit l'agent de police, en prenant la Mayeux si rudement par le bras qu'elle laissa tomber son paquet à ses pieds.

Lorsque la malheureuse enfant, jetant avec crainte les yeux autour d'elle, se vit le point de mire de tous ces regards insolents, moqueurs ou méchants, lorsqu'elle vit le cynisme ou la grossièreté grimacer sur toutes ces figures ignobles, crapuleuses, elle frémit de tous ses membres et devint d'une pâleur effrayante.

L'agent de police lui parlait sans doute grossièrement; mais comment parler autrement à une pauvre fille contrefaite, pâle, effarée, aux traits altérés par la frayeur et par le chagrin, à une créature vêtue plus que misérablement, qui porte en hiver une mauvaise robe de toile souillée de boue, trempée de neige fondue, car l'ouvrière avait été bien loin et avait marché bien longtemps… aussi l'agent de police reprit-il sévèrement, toujours de par cette loi suprême des apparences, qui fait que la pauvreté est toujours suspectée:

— Un instant… la fille, il paraît que tu es bien pressée, puisque tu laisses tomber ton argent sans le ramasser.

— Elle l'avait donc caché dans sa bosse, son argent?… dit d'une voix enrouée un marchand d'allumettes chimiques, type hideux et repoussant de la dépravation précoce.

Cette plaisanterie fut accueillie par des rires, des cris et des huées qui portèrent au comble du trouble, la terreur de la Mayeux; à peine put-elle répondre d'une voix faible à l'agent de police, qui lui présentait les deux pièces d'argent que le sergent de ville lui avait remises:

— Mais, monsieur… cet argent n'est pas à moi.

— Vous mentez, reprit le sergent de ville en s'approchant, une dame respectable l'a vu tomber de votre poche…

— Monsieur… je vous assure que non… répondit la Mayeux toute tremblante.

— Je vous dis que vous mentez, reprit le sergent, même que cette dame, frappée de votre air criminel et effarouché, m'a dit en vous montrant: «Regardez donc cette petite bossue qui se sauve avec un gros paquet, et qui laisse tomber de l'argent sans le ramasser… ce n'est pas naturel.»

— Sergent, reprit de sa voix enrouée le marchand d'allumettes chimiques, sergent, défiez-vous… tâtez-y donc sa bosse, c'est là son magasin… je suis sûr qu'elle y cache encore des bottes, des manteaux, un parapluie et des pendules… Je viens d'entendre l'heure dans son dos, à c'te bombée.

Nouveaux rires, nouvelles huées, nouveaux cris, car cette horrible populace est presque toujours d'une impitoyable férocité pour ce qui souffre et implore. Le rassemblement augmentait de plus en plus, c'étaient des cris rauques, des sifflets perçants, des plaisanteries de carrefour.

— Laissez donc voir, c'est gratis.

— Ne poussez donc pas, j'ai payé ma place.

— Faites-la donc monter sur quelque chose, la femme… qu'on la voie.

— C'est vrai, on m'écrase les pieds; je n'aurai pas fait mes frais.

— Montrez-la donc! ou rendez l'argent du monde.

— J'en veux.

— Donnez-nous-en de la renflée!

— Qu'on la voie à mort!

Qu'on se figure cette malheureuse créature d'un esprit si délicat, d'un coeur si bon, d'une âme si élevée, d'un caractère si timide et si craintif… obligée d'entendre ces grossièretés et ces hurlements… seule au milieu de cette foule, dans l'étroit espace où elle se tenait avec l'agent de police et le sergent de ville. Et pourtant la jeune ouvrière ne comprenait pas encore de quelle horrible accusation elle était victime. Elle l'apprit bientôt, car l'agent de police, saisissant le paquet qu'elle avait ramassé, et qu'elle tenait entre ses deux mains tremblantes, lui dit rudement:

— Qu'est-ce que tu as là-dedans?…

— Monsieur… c'est… je vais… je…

Et, dans son épouvante, l'infortunée balbutiait, ne pouvant trouver une parole.

— Voilà tout ce que tu as à répondre? dit l'agent; il n'y a pas gras… Voyons, dépêche-toi… ouvre-lui le ventre, à ton paquet!

Et ce disant, l'agent de police, aidé du sergent de ville, arracha le paquet, l'entr'ouvrit, et dit, à mesure qu'il énumérait les objets qu'il renfermait:

— Diable! des draps… un couvert… une timbale d'argent… un châle… une couverture de laine… merci… le coup n'était pas mauvais. Tu es mise comme une chiffonnière et tu as de l'argenterie… Excusez du peu!

— Ces objets-là ne vous appartiennent pas! dit le sergent de ville.

— Non… monsieur… répondit la Mayeux, qui sentait ses forces l'abandonner, mais je…

— Ah! mauvaise bossue, tu voles plus gros que toi!

— J'ai volé!! s'écria la Mayeux en joignant les mains avec horreur, car elle comprenait tout alors… moi… voler!

— La garde!… Voilà la garde! crièrent plusieurs personnes…

— Ho, hé! les pousse-cailloux!

— Les tourlourous!

— Les mangeurs de Bédouins!

— Place au 43e dromadaire.

— Régiment où l'on se fait des bosses à mort!

Au milieu de ces cris, de ces quolibets, deux soldats et un caporal s'avançaient à grand'peine; on voyait seulement, au milieu de cette foule hideuse et compacte, luire les baïonnettes et les canons de fusil. Un officieux était allé prévenir le commandant du poste voisin de ce rassemblement considérable, qui obstruait la voie publique.

— Allons, voilà la garde; marche au poste! dit l'agent de police en prenant la Mayeux par le bras.

— Monsieur, dit la pauvre enfant d'une voix étouffée par les sanglots, en joignant les mains avec terreur et en tombant à genoux sur le trottoir, monsieur, grâce! Laissez-moi vous dire… vous expliquer…

— Tu t'expliqueras au poste… marche!

— Mais, monsieur… je n'ai pas volé… s'écria la Mayeux avec un accent déchirant, ayez pitié de moi; devant toute cette foule… m'emmener comme une voleuse… Oh! grâce! grâce.

— Je te dis que tu t'expliqueras au poste. La rue est encombrée… marcheras-tu, voyons!

Et prenant la malheureuse par les deux mains, il la remit pour ainsi dire sur pied. À cet instant, le caporal et ses deux soldats, étant parvenus à traverser le rassemblement, s'approchèrent du sergent de ville.

— Caporal, dit ce dernier, conduisez cette fille au poste… je suis agent de police.

— Oh! messieurs… grâce!… dit la Mayeux en pleurant à chaudes larmes et en joignant les mains, ne m'emmenez pas avant de m'avoir laissée vous expliquer… Je n'ai pas volé, mon Dieu! je n'ai pas volé… Je vais vous dire… c'est pour rendre service à quelqu'un… laissez-moi vous dire…

— Je vous dis que vous vous expliquerez au poste; si vous ne voulez pas marcher, on va vous traîner, dit le sergent de ville.

Il faut renoncer à peindre cette scène à la fois ignoble et terrible…

Faible, abattue, épouvantée, la malheureuse jeune fille fut entraînée par les soldats; à chaque pas ses jambes fléchissaient, il fallut que le sergent et l'agent de police lui donnassent le bras pour la soutenir… et elle accepta machinalement cet appui. Alors les vociférations, les huées éclatèrent avec une nouvelle furie. Marchant défaillante entre ces deux hommes, l'infortunée semblait gravir son Calvaire jusqu'au bout. Sous ce ciel brumeux, au milieu de cette rue fangeuse encadrée dans de grandes maisons noires, cette populace hideuse et fourmillante rappelait les plus sauvages élucubrations de Callot ou de Goya: des enfants en haillons, des femmes avinées, des hommes à figure sinistre et flétrie, se poussaient, se heurtaient, se battaient, s'écrasaient pour suivre en hurlant et en sifflant cette victime déjà presque inanimée, cette victime d'une détestable méprise.

D'une méprise!!! En vérité, l'on frémit en songeant que de pareilles arrestations, suites de déplorables erreurs, peuvent se renouveler souvent sans d'autres raisons que le soupçon qu'inspire l'apparence de la misère, ou sans autre cause qu'un renseignement inexact… Nous nous souviendrons toujours de cette jeune fille qui, arrêtée à tort comme coupable d'un honteux trafic, trouva le moyen d'échapper aux gens qui la conduisaient, monta dans une maison, et, égarée par le désespoir, se précipita par une fenêtre et se brisa la tête sur le pavé.

Après l'abominable dénonciation dont la Mayeux était victime, Mme Grivois était retournée précipitamment rue Brise-Miche. Elle monta en hâte les quatre étages… ouvrit la porte de la chambre de Françoise… Que vit-elle? Dagobert auprès de sa femme et des deux orphelines…

VI. Le couvent.

Expliquons en deux mots la présence de Dagobert. Sa physionomie était empreinte de tant de loyauté militaire, que le directeur du bureau de diligence se fût contenté de sa parole de revenir payer le prix de sa place; mais le soldat avait obstinément voulu rester en gage, comme il le disait, jusqu'à ce que sa femme eût répondu à sa lettre; aussi, au retour du commissionnaire, qui annonça qu'on allait apporter l'argent nécessaire, Dagobert, croyant sa délicatesse à couvert, se hâta de courir chez lui.

On comprend donc la stupeur de Mme Grivois, lorsqu'en entrant dans la chambre elle vit Dagobert (qu'elle reconnut facilement au portrait qu'on lui en avait fait) auprès de sa femme et des orphelines.

L'anxiété de Françoise, à l'aspect de Mme Grivois, ne fut pas moins profonde. Rose et Blanche avaient parlé à la femme de Dagobert d'une dame venue en son absence pour une affaire très importante; d'ailleurs, instruite par son confesseur, Françoise ne pouvait douter que cette femme ne fût la personne chargée de conduire Rose et Blanche dans une maison religieuse. Son angoisse était terrible; bien décidée à suivre les conseils de l'abbé Dubois, elle craignait qu'un mot de Mme Grivois ne mît Dagobert sur la voie: alors tout espoir était perdu; alors les orphelines restaient dans cet état d'ignorance et de péché mortel dont elle se croyait responsable.

Dagobert, qui tenait entre ses mains les mains de Rose et de Blanche, se leva dès que la femme de confiance de Mme de Saint- Dizier entra, et sembla interroger Françoise du regard.

Le moment était critique, décisif; mais Mme Grivois avait profité des exemples de la princesse de Saint-Dizier: aussi, prenant résolument son parti, mettant à profit la précipitation avec laquelle elle avait monté les quatre étages après son odieuse dénonciation contre la Mayeux, et l'émotion que lui causait la vue si inattendue de Dagobert, donnant à ses traits une vive expression d'inquiétude et de chagrin, elle s'écria d'une voix altérée, après un moment de silence qu'elle parut employer à calmer son agitation et à rassembler ses esprits:

— Ah! madame… je viens d'être témoin d'un grand malheur… excusez mon trouble… mais, en vérité, je suis si cruellement émue…

— Qu'y a-t-il, mon Dieu? dit Françoise d'une voix tremblante, redoutant toujours quelque indiscrétion de Mme Grivois.

— J'étais venue tout à l'heure, reprit celle-ci, pour vous parler d'une chose importante… Pendant que je vous attendais, une jeune ouvrière contrefaite a réuni divers objets dans un paquet…

— Oui… sans doute, dit Françoise, c'est la Mayeux… une excellente et digne créature…

— Je m'en doutais bien, madame; voici ce qui est arrivé; voyant que vous ne rentriez pas, je me décide à faire une course dans le voisinage… je descends… j'arrive rue Saint-Merri… Ah! madame…

— Eh bien? dit Dagobert, qu'y a-t-il?

— J'aperçois un rassemblement… je m'informe… on me dit qu'un sergent de ville venait d'arrêter une jeune fille comme voleuse, parce qu'on l'avait surprise emportant un paquet composé de différents objets qui ne paraissaient pas devoir lui appartenir. Je m'approche… que vois-je?… La jeune ouvrière qu'un instant auparavant je venais de rencontrer ici…

— Ah! la pauvre enfant! s'écria Françoise en pâlissant et en joignant les mains avec effroi, quel malheur!

— Explique-toi donc! dit Dagobert à sa femme; quel était ce paquet?

— Eh bien, mon ami, il faut te l'avouer: me trouvant un peu à court… j'avais prié cette pauvre Mayeux de porter tout de suite au mont-de-piété différents objets dont nous n'avions pas besoin…

— Et on a cru qu'elle les avait volés! s'écria Dagobert; elle… la plus honnête fille du monde; c'est affreux… Mais, madame, vous auriez dû intervenir… dire que vous la connaissiez.

— C'est ce que j'ai tâché de faire, monsieur; malheureusement je n'ai pas été écoutée… La foule augmentait à chaque instant: la garde est arrivée, et on l'a emmenée.

— Elle est capable d'en mourir, sensible et timide comme elle est! s'écria Françoise.

— Ah! mon Dieu!… cette bonne Mayeux… elle est si douce et si prévenante… dit Blanche en tournant vers sa soeur des yeux humides de larmes.

— Ne pouvant rien pour elle, reprit Mme Grivois, je me suis hâtée d'accourir ici pour vous faire part de cette erreur… qui, du reste, peut se réparer… Il s'agit seulement d'aller le plus tôt possible réclamer cette jeune fille.

À ces mots, Dagobert prit vivement son chapeau, et s'adressant à Mme Grivois d'un ton brusque:

— Mordieu! madame, vous auriez dû commencer par nous dire cela… Où est cette pauvre enfant? le savez-vous?

— Je l'ignore, monsieur; mais il reste encore dans la rue tant de monde, tant d'agitation, que si vous avez la complaisance de descendre tout de suite vous informer… vous pourrez savoir…

— Que diable parlez-vous de complaisance, madame!… mais c'est mon devoir. Pauvre enfant!… dit Dagobert, arrêtée comme une voleuse… c'est horrible… Je vais aller chez le commissaire de police du quartier ou au corps de garde, et il faudra bien que je la trouve, qu'on me la rende et que je la ramène ici.

Ce disant, Dagobert sortit précipitamment. Françoise, rassurée sur le sort de la Mayeux, remercia le Seigneur d'avoir, grâce à cette circonstance, éloigné son mari, dont la présence en ce moment était pour elle un si terrible embarras. Mme Grivois avait déposé Monsieur dans le fiacre avant de remonter, car les moments étaient précieux; lançant un regard significatif à Françoise en lui remettant la lettre de l'abbé Dubois, elle lui dit en appuyant sur chaque mot avec intention:

— Vous verrez dans cette lettre, madame, quel était le but de ma visite que je n'ai pu encore vous expliquer, et dont je me félicite, du reste, puisqu'il me met en rapport avec ces deux charmantes demoiselles.

Rose et Blanche se regardèrent toutes surprises. Françoise prit la lettre en tremblant, il fallut les pressantes et surtout les menaçantes injonctions de son confesseur pour vaincre les derniers scrupules de la pauvre femme, car elle frémissait en songeant au terrible courroux de Dagobert; seulement, dans sa candeur, elle ne savait comment s'y prendre pour annoncer aux jeunes filles qu'elles devaient suivre cette dame.

Mme Grivois devina son embarras, lui fit signe de se rassurer, et dit à Rose pendant que Françoise lisait la lettre de son confesseur:

— Combien votre parente va être heureuse de vous voir, ma chère demoiselle!

— Notre parente, madame? dit Rose de plus en plus étonnée.

— Mais certainement; elle a su votre arrivée ici; mais comme elle est encore souffrante d'une assez longue maladie, elle n'a pu venir elle-même aujourd'hui et m'a chargée de venir vous prendre pour vous conduire auprès d'elle… Malheureusement, ajouta Mme Grivois remarquant un mouvement des deux soeurs, ainsi qu'elle le dit dans sa lettre à Mme Françoise, vous ne pourrez la voir que bien peu de temps… et dans une heure vous serez de retour ici; mais demain ou après, elle sera en état de sortir et de venir s'entendre avec madame et son mari, afin de vous emmener chez elle… car elle serait désolée que vous fussiez à charge à des personnes qui ont été si bonnes pour vous.

Ces derniers mots de Mme Grivois firent une excellente impression sur les deux soeurs; ils dissipèrent leur crainte d'être désormais l'occasion d'une gêne cruelle pour la famille de Dagobert. S'il s'était agi de quitter tout à fait la maison de la rue Brise-Miche sans l'assentiment de leur ami, elles auraient sans doute hésité; mais Mme Grivois parlait seulement d'une visite d'une heure… Elles ne conçurent donc aucun soupçon, et Rose dit à Françoise:

— Nous pouvons aller voir notre parente sans attendre le retour de Dagobert pour l'en prévenir, n'est-ce pas, madame?

— Sans doute, dit Françoise d'une voix faible, puisque vous serez de retour tout à l'heure.

— Maintenant… madame… je prierai ces chères demoiselles de vouloir bien m'accompagner le plus tôt possible… car je voudrais les ramener ici avant midi.

— Nous sommes prêtes, madame, dit Rose.

— Eh bien! mesdemoiselles, embrassez votre seconde mère, et venez, dit Mme Grivois, qui contenait à peine son inquiétude, tremblant que Dagobert n'arrivât d'un moment à l'autre.

Rose et Blanche embrassèrent Françoise, qui, serrant entre ses bras les deux charmantes et innocentes créatures qu'elle livrait, eut peine à retenir ses larmes, quoiqu'elle eût la conviction profonde d'agir pour leur salut.

— Allons, mesdemoiselles, dit Mme Grivois d'un ton affable, dépêchons-nous; pardonnez mon impatience, mais c'est au nom de votre parente que je vous parle.

Les deux soeurs, après avoir tendrement embrassé la femme de Dagobert, quittèrent la chambre, et, se tenant par la main, descendirent l'escalier derrière Mme Grivois, suivies à leur insu par Rabat-Joie, qui marchait discrètement sur leurs pas, car en l'absence de Dagobert, l'intelligent animal ne les quittait jamais. Pour plus de précaution, sans doute, la femme de confiance de Mme de Saint-Dizier avait ordonné à son fiacre d'aller l'attendre à peu de distance de la rue Brise-Miche, sur la petite place du Cloître. En quelques secondes, les orphelines et leur conductrice atteignirent la voiture.

— Ah! bourgeoise, dit le cocher en ouvrant la portière, sans vous commander, vous avez un gredin de chien qui n'est pas caressant tous les jours; depuis que vous l'avez mis dans ma voiture, il crie comme un brûlé, et il a l'air de vouloir tout dévorer!

En effet, Monsieur, qui détestait la solitude, poussait des gémissements déplorables.

— Taisez-vous, Monsieur, me voici, dit Mme Grivois; puis s'adressant aux deux soeurs:

— Donnez-vous la peine de monter, mesdemoiselles. Rose et Blanche montèrent. Mme Grivois, avant d'entrer dans la voiture, donnait tout bas au cocher l'adresse du couvent de Sainte-Marie, en ajoutant d'autres instructions, lorsque tout à coup le carlin, qui avait déjà grogné d'un air hargneux lorsque les deux soeurs avaient pris place dans la voiture, se mit à japper avec furie…

La cause de cette colère était simple: Rabat-Joie, jusqu'alors inaperçu, venait de s'élancer d'un bond dans le fiacre. Le carlin, exaspéré de cette audace, oubliant sa prudence habituelle, emporté par la colère et par la méchanceté, sauta au museau de Rabat-Joie, et le mordit si cruellement, que de son côté le brave chien de Sibérie, exaspéré par la douleur, se jeta sur Monsieur, le prit à la gorge, et en deux coups de sa gueule puissante l'étrangla net… ainsi qu'il apparut à un gémissement étouffé du carlin déjà à demi suffoqué par l'embonpoint. Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, car c'est à peine si Rose et Blanche, effrayées, avaient eu le temps de s'écrier par deux fois:

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