LE JUIF ERRANT (continued 14)
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À l'aspect de cette jeune fille, dont elle admira naïvement la mise et la tournure charmantes, sans retour amer sur les haillons qu'elle portait et sur sa difformité à elle, pauvre ouvrière, la Mayeux se dit tout d'abord, avec autant de bon sens que de sagacité, qu'il était extraordinaire qu'une folle se vêtit si sagement et si gracieusement; aussi ce fut avec autant de surprise que d'émotion qu'elle s'approcha doucement de la claire- voie qui la séparait d'Adrienne, réfléchissant, néanmoins, que peut-être cette infortunée était véritablement insensée, mais qu'elle se trouvait dans un jour lucide. Alors d'une voix timide, mais assez élevée pour être entendue, la Mayeux, afin de s'assurer de l'identité d'Adrienne, dit avec un grand battement de coeur:
— Mademoiselle de Cardoville!
— Qui m'appelle! dit Adrienne. Puis redressant vivement la tête, et apercevant la Mayeux, elle ne put retenir un léger cri de surprise, presque d'effroi. En effet, cette pauvre créature, pâle, difforme, misérablement vêtue, lui apparaissant ainsi brusquement, devait inspirer à Mlle de Cardoville, si amoureuse de grâce et de beauté, une sorte de répugnance, de frayeur… et ces deux sentiments se trahirent sur sa physionomie expressive. La Mayeux ne s'aperçut pas de l'impression qu'elle causait; immobile, les yeux fixes, les mains jointes avec une sorte d'admiration ou plutôt d'adoration profonde, elle contemplait l'éblouissante beauté d'Adrienne, qu'elle avait seulement entrevue à travers le grillage de sa croisée; ce que lui avait dit Agricol du charme de sa protectrice lui paraissait mille fois au-dessous de la réalité; jamais la Mayeux, même dans ses secrètes inspirations de poète, n'avait rêvé une si rare perfection. Par un rapprochement singulier, l'aspect du beau idéal jetait dans une sorte de divine extase ces deux jeunes filles si dissemblables, ces deux types extrêmes de laideur et de beauté, de richesse et de misère.
Après cet hommage, pour ainsi dire involontaire, rendu à Adrienne, la Mayeux fit un mouvement vers la claire-voie.
— Que voulez-vous!… s'écria Mlle de Cardoville en se levant, avec un sentiment de répulsion qui ne put échapper à la Mayeux.
Aussi, baissant timidement les yeux, celle-ci dit de sa voix la plus douce:
— Pardon, mademoiselle, de me présenter ainsi devant vous, mais les moments sont précieux… je viens de la part d'Agricol…
En prononçant ces mots la jeune ouvrière releva les yeux avec inquiétude, craignant que Mlle de Cardoville n'eût oublié le nom du forgeron; mais à sa grande surprise et à sa plus grande joie, l'effroi d'Adrienne sembla diminuer au nom d'Agricol. Elle se rapprocha de la claire-voie, et regarda la Mayeux avec une curiosité bienveillante.
— Vous venez de la part de M. Agricol Baudoin! lui dit-elle. Et qui êtes-vous!
— Sa soeur adoptive, mademoiselle… une pauvre ouvrière qui demeure dans sa maison.
Adrienne parut rassembler ses souvenirs, se rassurer tout à fait, et dit en souriant avec bonté, après un moment de silence:
— C'est vous qui avez engagé M. Agricol à s'adresser à moi pour la caution, n'est-ce pas?
— Comment! mademoiselle, vous vous souvenez?…
— Je n'oublie jamais ce qui est généreux et noble. M. Agricol m'a parlé avec attendrissement de votre dévouement pour lui; je m'en souviens… rien de plus simple… Mais comment êtes-vous ici, dans ce couvent?
— On m'avait dit que peut-être l'on m'y procurerait de l'occupation, car je me trouve sans ouvrage. Malheureusement, j'ai éprouvé un refus de la part de la supérieure.
— Et comment m'avez-vous reconnue?
— À votre beauté, mademoiselle… dont Agricol m'avait parlé.
— Ne m'avez-vous pas plutôt reconnue… à ceci? dit Adrienne; et, souriant, elle prit du bout de ses doigts rosés l'extrémité d'une des longues et soyeuses boucles de ses cheveux dorés.
— Il faut pardonner à Agricol, mademoiselle, dit la Mayeux avec un de ces demi-sourires qui effleuraient si rarement ses lèvres; il est poète, et en me faisant, avec une respectueuse admiration, le portrait de sa protectrice… il n'a omis aucune de ses rares perfections.
— Et qui vous a donné l'idée de venir me parler?
— L'espoir de pouvoir peut-être vous servir, mademoiselle… Vous avez recueilli Agricol avec tant de bonté, que j'ai osé partager sa reconnaissance envers vous…
— Osez, osez, ma chère enfant, dit Adrienne avec une grâce indéfinissable, ma récompense sera double… quoique jusqu'ici je n'aie pu être utile que d'intention à votre digne frère adoptif.
Pendant l'échange de ces paroles, Adrienne et la Mayeux s'étaient tour à tour regardées avec une surprise croissante.
D'abord la Mayeux ne comprenait pas qu'une femme qui passait pour folle s'exprimât comme s'exprimait Adrienne; puis elle s'étonnait elle-même de la liberté ou plutôt de l'aménité d'esprit avec laquelle elle venait de répondre à Mlle de Cardoville, ignorant que celle-ci partageait ce précieux privilège des natures élevées et bienveillantes, de mettre en valeur tout ce qui les approche avec sympathie.
De son côté, Mlle de Cardoville était à la fois profondément émue et étonnée d'entendre cette jeune fille du peuple, vêtue comme une mendiante, s'exprimer en termes choisis avec un à-propos parfait. À mesure qu'elle considérait la Mayeux, l'impression désagréable que celle-ci lui avait fait éprouver se transformait en un sentiment tout contraire. Avec ce tact de rapide et minutieuse observation naturel aux femmes, elle remarquait sous le mauvais bonnet de crêpe noir de la Mayeux, une belle chevelure châtain, lisse et brillante. Elle remarquait encore que ses mains blanches, longues et maigres, quoique sortant des manches d'une robe en guenilles, étaient d'une netteté parfaite, preuve que le soin, la propreté, le respect de soi, luttaient du moins contre une horrible détresse. Adrienne trouvait enfin dans la pâleur des traits mélancoliques de la jeune ouvrière, dans l'expression à la fois intelligente, douce et timide de ses yeux bleus, un charme touchant et triste, une dignité modeste qui faisaient oublier sa difformité. Adrienne aimait passionnément la beauté physique; mais elle avait l'esprit trop supérieur, l'âme trop noble, le coeur trop sensible, pour ne pas savoir apprécier la beauté morale qui rayonne souvent sur une figure humble et souffrante. Seulement, cette appréciation était toute nouvelle pour Mlle de Cardoville; jusqu'alors sa haute fortune, ses habitudes élégantes, l'avaient tenue éloignée des personnes de la classe de la Mayeux.
Après un moment de silence, pendant lequel la belle patricienne et l'ouvrière misérable s'étaient mutuellement examinées avec une surprise croissante, Adrienne dit à la Mayeux:
— La cause de notre étonnement à toutes deux est, je crois, facile à deviner; vous trouvez sans doute que je parle assez raisonnablement pour une folle, si l'on vous a dit que je l'étais. Et moi, ajouta Mlle de Cardoville d'un ton de commisération pour ainsi dire respectueuse, et moi je trouve que la délicatesse de votre langage et de vos manières contraste si douloureusement avec la position où vous semblez être, que ma surprise doit encore surpasser la vôtre.
— Ah! mademoiselle, s'écria la Mayeux avec une expression de bonheur tellement sincère et profond, que ses yeux se voilèrent de larmes de joie, il est donc vrai! On m'avait trompée: aussi tout à l'heure, en vous voyant si belle, si bienveillante, en entendant votre voix si douce, je ne pouvais croire qu'un tel malheur vous eût frappée… Mais, hélas! comment se fait-il mademoiselle, que vous soyez ici?
— Pauvre enfant! reprit Adrienne tout émue de l'affection que lui témoignait cette excellente créature. Et comment se fait-il qu'avec tant de coeur, qu'avec un esprit si distingué vous soyez si malheureuse? Mais rassurez-vous je ne serai pas toujours ici… c'est vous dire que vous et moi reprendrons bientôt la place qui nous convient… Croyez-moi, je n'oublierai jamais que malgré la pénible préoccupation où vous deviez être en vous voyant privée de travail, votre seule ressource, vous ayez songé à venir à moi pour tâcher de m'être utile… Vous pouvez, en effet, me servir beaucoup… ce qui me ravit, parce que je vous devrai beaucoup… Aussi vous verrez combien j'abuserai de ma reconnaissance, dit Adrienne avec un sourire adorable. Mais, reprit-elle, avant de penser à moi, pensons aux autres. Votre frère adoptif n'est-il pas en prison?
— À cette heure, sans doute, mademoiselle, il n'y est plus, grâce à la générosité d'un de ses camarades; son père a pu aller hier offrir une caution, et on lui a promis qu'aujourd'hui il serait libre… Mais, de sa prison, il m'avait écrit qu'il avait les choses les plus importantes à vous révéler.
— À moi?
— Oui, mademoiselle… Agricol sera, je l'espère, libre aujourd'hui. Par quels moyens pourra-t-il vous en instruire?
— Il a des révélations à me faire, à moi! répéta Mlle de Cardoville d'un air pensif. Je cherche en vain ce que cela peut être; mais tant que je serai enfermée dans cette maison, privée de toute communication avec le dehors, M. Agricol ne peut songer à s'adresser directement ou indirectement à moi: il doit donc attendre que je sois hors d'ici; ce n'est pas tout, il faut aussi arracher de ce couvent deux pauvres enfants bien plus à plaindre que moi… Les filles du maréchal Simon sont retenues ici malgré elles.
— Vous savez leur nom, mademoiselle?
— M. Agricol, en apprenant leur arrivée à Paris, m'avait dit qu'elles avaient quinze ans et qu'elles se ressemblaient d'une manière frappante… Aussi, lorsque avant-hier, faisant ma promenade accoutumée, j'ai remarqué deux pauvres petites figures éplorées venir de temps à autre se coller aux croisées des cellules qu'elles habitent séparément, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier étage, un secret pressentiment m'a dit que je voyais en elles les orphelines dont M. Agricol m'avait parlé, et qui déjà m'intéressaient vivement, car elles sont mes parentes.
— Elles, vos parentes, mademoiselle?
— Sans doute… Aussi, ne pouvant faire plus, j'avais tâché de leur exprimer par signes combien leur sort me touchait; leurs larmes, l'altération de leurs charmants visages, me disaient assez qu'elles étaient prisonnières dans le couvent comme je le suis moi-même dans cette maison.
— Ah! je comprends, mademoiselle, victime de l'animosité de votre famille, peut-être?…
— Quel que soit mon sort je suis bien moins à plaindre que ces deux enfants… dont le désespoir est alarmant… Leur séparation est surtout ce qui les accable davantage; d'après quelques mots que l'une d'elles m'a dits tout à l'heure, je vois qu'elles sont comme moi victimes d'une odieuse machination… Mais, grâce à vous… il sera possible de les sauver. Depuis que je suis dans cette maison, il m'a été impossible, je vous l'ai dit, d'avoir la moindre communication avec le dehors… On ne m'a laissé ni plume ni papier, il m'est donc impossible d'écrire. Maintenant, écoutez- moi attentivement, et nous pourrons combattre une odieuse persécution.
— Oh! parlez! parlez, mademoiselle!
— Le soldat qui a amené les orphelines en France, le père de M. Agricol est ici?
— Oui, mademoiselle… Ah! si vous saviez son désespoir, sa fureur, lorsqu'à son retour il n'a pas retrouvé les enfants qu'une mère mourante lui avait confiés!
— Il faut surtout qu'il se garde d'agir avec la moindre violence, tout serait perdu… Prenez cette bague, et Adrienne tira une bague de son doigt, remettez-la-lui… Il ira aussitôt… Mais êtes-vous sûre de vous rappeler un nom et une adresse?
— Oh! oui, mademoiselle… soyez tranquille; Agricol m'a dit votre nom une seule fois… je ne l'ai pas oublié: le coeur a sa mémoire.
— Je le vois, ma chère enfant… Rappelez-vous donc le nom du comte de Montbron…
— Le comte de Montbron… Je ne l'oublierai pas.
— C'est un de mes bons vieux amis; il demeure place Vendôme, numéro 7.
— Place Vendôme, numéro 7… Je retiendrai cette adresse.
— Le père de M. Agricol ira chez lui ce soir; s'il n'y est pas, il l'attendra jusqu'à son retour. Alors il le demandera de ma part, en lui faisant remettre cette bague pour preuve de ce qu'il avance; une fois auprès de lui, il lui dira tout, l'enlèvement des jeunes filles, l'adresse du couvent où elles sont retenues; il ajoutera que je suis moi-même renfermée comme folle dans la maison de santé du docteur Baleinier… La vérité a un accent que M. de Montbron reconnaîtra… C'est un homme d'infiniment d'expérience et d'esprit, dont l'influence est grande; à l'instant il s'occupera des démarches nécessaires, et demain ou après- demain, j'en suis certaine, ces pauvres orphelines et moi nous serons libres… cela… grâce à vous. Mais les moments sont précieux, on pourrait nous surprendre… Hâtez-vous, ma chère enfant…
Puis, au moment de se retirer, Adrienne dit à la Mayeux, avec un sourire si touchant et avec un accent si pénétré, si affectueux, qu'il fut impossible à l'ouvrière de ne pas le croire sincère:
— M. Agricol m'a dit que je vous valais par le coeur… Je comprends maintenant tout ce qu'il y avait pour moi d'honorable… de flatteur dans ces paroles… Je vous en prie… donnez-moi vite votre main, ajouta Mlle de Cardoville, dont les yeux devinrent humides; puis, passant sa main charmante à travers deux des ais de la claire-voie, elle la tendit à la Mayeux.
Les mots et le geste de la belle patricienne furent empreints d'une cordialité si vraie, que l'ouvrière, sans fausse honte, mit en tremblant dans la ravissante main d'Adrienne sa pauvre main amaigrie…
Alors Mlle de Cardoville, par un moment de pieux respect, la porta spontanément à ses lèvres en disant:
— Puisque je ne puis vous embrasser comme une soeur, vous qui me sauvez… que je baise au moins cette noble main glorifiée par le travail.
Tout à coup des pas se firent entendre dans le jardin du docteur Baleinier; Adrienne se redressa brusquement et disparut derrière des arbres verts, en disant à la Mayeux:
— Courage, souvenir… et espoir! Tout ceci s'était passé si rapidement, que la jeune ouvrière n'avait pu faire un pas; les larmes, mais des larmes cette fois bien douces, coulaient abondamment sur ses joues pâles. Une jeune fille comme Adrienne de Cardoville la traiter de soeur, lui baiser la main, et se dire fière de lui ressembler par le coeur, à elle, pauvre créature végétant au plus profond de l'abîme de la misère, c'était montrer un sentiment de fraternelle égalité aussi divin que la parole évangélique. Il est des mots, des impressions, qui font oublier à une belle âme des années de souffrances, et qui semblent, par un éclat fugitif, lui révéler à elle-même sa propre grandeur; il en fut ainsi de la Mayeux: grâce à de généreuses paroles, elle eut un moment la conscience de sa valeur… Et quoique ce ressentiment fût aussi rapide qu'ineffable, elle joignit les mains et leva les yeux au ciel avec une expression de fervente reconnaissance; car si l'ouvrière ne pratiquait pas, pour nous servir de l'argot ultramontain, personne plus qu'elle n'était doué de ce sentiment profondément, sincèrement religieux, qui est au dogme ce que l'immensité des cieux étoilés est au profond d'une église.
* * * *
Cinq minutes après avoir quitté Mlle de Cardoville, la Mayeux, sortant du jardin sans être aperçue, était remontée au premier étage et frappait discrètement à la porte de la lingerie.
Une soeur vint lui ouvrir.
— Mlle Florine, qui m'a amenée, n'est-elle pas ici, ma soeur? demanda-t-elle.
— Elle n'a pu vous attendre plus longtemps; vous venez sans doute de chez Mme notre mère la supérieure?
— Oui… oui, ma soeur… dit l'ouvrière en baissant les yeux; auriez-vous la bonté de me dire par où je dois sortir?
— Venez avec moi. La Mayeux suivit la soeur, tremblant à chaque pas de rencontrer la supérieure, qui se fût à bon droit étonnée et informée de la cause de son long séjour dans le couvent. Enfin, la première porte du couvent se referma sur la Mayeux. Après avoir traversé rapidement la vaste cour, s'approchant de la loge du portier, afin de demander qu'on lui ouvrit la porte extérieure, l'ouvrière entendit ces mots prononcés d'une voix rude:
— Il paraît, mon vieux Jérôme, qu'il faudra cette nuit redoubler de surveillance… Quant à moi, je vais mettre deux balles de plus dans mon fusil; Mme la supérieure a ordonné de faire deux rondes au lieu d'une…
— Moi, Nicolas, je n'ai pas de fusil, dit l'autre voix, j'ai ma faux bien aiguisée, bien tranchante, emmanchée à revers… C'est une arme de jardinier; elle n'en est pas plus mauvaise.
Involontairement inquiète de ces paroles, qu'elle n'avait pas cherché à entendre, la Mayeux s'approcha de la loge du concierge et demanda le cordon.
— D'où venez-vous comme ça? dit le portier en sortant à demi de sa loge, tenant à la main un fusil à deux coups qu'il s'occupait de charger, et en examinant l'ouvrière d'un regard soupçonneux.
— Je viens de parler à Mme la supérieure, répondit timidement la Mayeux.
— Bien vrai?… dit brutalement Nicolas; c'est que vous m'avez l'air d'une mauvaise pratique; enfin, c'est égal… filez, et plus vite que ça!!
La porte cochère s'ouvrit, la Mayeux sortit. À peine avait-elle fait quelques pas dans la rue qu'à sa grande surprise elle vit Rabat-Joie accourir à elle… et plus loin, derrière lui, Dagobert arrivait aussi précipitamment. La Mayeux allait au-devant du soldat, lorsqu'une voix pleine et sonore, criant de loin: «Hé! ma bonne Mayeux!» fit retourner la jeune fille…
Du côté opposé d'où venait Dagobert, elle vit accourir Agricol.
V. Les rencontres.
À la vue de Dagobert et d'Agricol, la Mayeux était restée stupéfaite à quelques pas de la porte du couvent.
Le soldat n'apercevait pas encore l'ouvrière; il s'avançait rapidement, suivant Rabat-Joie, qui, bien que maigre, efflanqué, hérissé, crotté, semblait frétiller de plaisir, et tournait de temps à autre sa tête intelligente vers son maître, auprès duquel il était retourné après avoir caressé la Mayeux.
— Oui, oui, je t'entends, mon pauvre vieux, disait le soldat avec émotion; tu es plus fidèle que moi… toi, tu ne les as pas abandonnées une minute, mes chères enfants; tu les as suivies; tu auras attendu jour et nuit, sans manger… à la porte de la maison où on les a conduites, et, à la fin, lassé de ne pas les voir sortir… tu es accouru au logis me chercher… Oui, pendant que je me désespérais comme un fou furieux… tu faisais ce que j'aurais dû faire… tu découvrais leur retraite… Qu'est-ce que cela prouve? que les bêtes valent mieux que les hommes! C'est connu… Enfin… je vais les revoir… Quand je pense que c'est demain le 13, et que sans toi, mon vieux Rabat-Joie… tout était perdu… j'en ai le frisson… Ah ça, arriverons-nous bientôt?… Quel quartier désert!… et la nuit approche.
Dagobert avait tenu ce discours à Rabat-Joie tout en marchant et en tenant les yeux fixés sur son brave chien, qui marchait d'un bon pas… Tout à coup, voyant le fidèle animal le quitter en bondissant, il leva la tête et aperçut à quelques pas de lui Rabat-Joie faisant de nouveau fête à la Mayeux et à Agricol, qui venaient de se rejoindre à quelques pas de la porte du couvent.
— La Mayeux! s'étaient écriés le père et le fils à la vue de la jeune ouvrière en s'approchant d'elle et la regardant avec une surprise profonde.
— Bon espoir! monsieur Dagobert, dit-elle avec une joie impossible à rendre, Rose et Blanche sont retrouvées… Puis se retournant vers le forgeron:
— Bon espoir, Agricol! Mlle de Cardoville n'est pas folle… Je viens de la voir…
— Elle n'est pas folle?… Quel bonheur! dit le forgeron.
— Les enfants!!! s'écria Dagobert en prenant dans ses mains tremblantes d'émotion les mains de la Mayeux… vous les avez vues?
— Oui, tout à l'heure… bien tristes… bien désolées… mais je n'ai pu leur parler.
— Ah! dit Dagobert en s'arrêtant comme suffoqué par cette nouvelle, et portant ses deux mains à sa poitrine, je n'aurais jamais cru que mon vieux coeur pût battre si fort. Et pourtant… grâce à mon chien, je m'attendais presque à ce qui arrive… mais c'est égal… j'ai… comme un éblouissement de joie…
— Brave père, tu vois, la journée est bonne, dit Agricol en regardant l'ouvrière avec reconnaissance.
— Embrassez-moi, ma digne et chère fille, ajouta le soldat en serrant la Mayeux dans ses bras avec effusion. Puis, dévoré d'impatience, il ajouta:
— Allons vite chercher les enfants.
— Ah! ma bonne Mayeux, dit Agricol tout ému, tu rends le repos, peut-être la vie à mon père… Et Mlle de Cardoville… comment sais-tu?…
— Un bien grand hasard… Et toi-même… comment te trouves-tu là?
— Rabat-Joie s'arrête et il aboie!… s'écria Dagobert qui avait déjà fait quelques pas précipitamment.
En effet, le chien, aussi impatient que son maître de revoir les orphelines, mais mieux instruit que lui sur le lieu de leur retraite, était allé se poster à la porte du couvent, d'où il se mit à aboyer afin d'attirer l'attention de Dagobert. Celui-ci comprit son chien, et dit à la Mayeux, en lui faisant un geste indicatif:
— Les enfants sont là?
— Oui, monsieur Dagobert.
— J'en étais sûr… Brave chien!… Oui! oui, les bêtes valent mieux que les hommes; sauf vous, ma bonne Mayeux, qui valez mieux que les hommes et les bêtes… Enfin… ces pauvres petites… je vais les voir… les avoir…
Ce disant, Dagobert, malgré son âge, se mit à courir pour rejoindre Rabat-Joie.
— Agricol! s'écria la Mayeux, empêche ton père de frapper à cette porte… il perdrait tout!
En deux bonds le forgeron atteignit son père. Celui-ci allait mettre la main sur le marteau de la porte.
— Mon père, ne frappe pas, s'écria le forgeron en saisissant le bras de Dagobert.
— Que diable me dis-tu là?…
— La Mayeux dit qu'en frappant vous perdriez tout.
— Comment?…
— Elle va vous expliquer.
En effet, la Mayeux, moins alerte qu'Agricol, arriva bientôt, et dit au soldat:
— Monsieur Dagobert, ne restons pas devant cette porte; on pourrait l'ouvrir, nous voir; cela donnerait des soupçons; suivons plutôt le mur…
— Des soupçons! dit le vétéran tout surpris, mais sans s'éloigner de la porte, quels soupçons?
— Je vous en conjure… ne restez pas là… dit la Mayeux avec tant d'instance, qu'Agricol, se joignant à elle, dit à son père:
— Mon père… puisque la Mayeux dit cela… c'est qu'elle a ses raisons; écoutons-la… Le boulevard de l'Hôpital est à deux pas, il n'y passe personne; nous pourrons parler sans être interrompus.
— Que le diable m'emporte si je comprends un mot à tout ceci! s'écria Dagobert, mais toujours sans quitter la porte. Ces enfants sont là, je les prends, je les emmène… c'est l'affaire de dix minutes.
— Oh! ne croyez pas cela… monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est bien plus difficile que vous ne pensez… Mais venez… venez. Entendez-vous? on parle dans la cour.
En effet, on entendit un bruit de voix assez élevé.
— Viens… viens, mon père… dit Agricol en entraînant le soldat presque malgré lui.
Rabat-Joie, paraissant très surpris de ces hésitations, aboya deux ou trois fois, sans abandonner son poste, comme pour protester contre cette humiliante retraite; mais, à un appel de Dagobert, il se hâta de rejoindre le corps d'armée.
Il était alors cinq heures du soir, il faisait grand vent; d'épaisses nuées grises et pluvieuses couraient sur le ciel. Nous l'avons dit, le boulevard de l'Hôpital, qui limitait à cet endroit le jardin du couvent n'était presque pas fréquenté. Dagobert, Agricol et la Mayeux purent donc tenir solitairement conseil dans cet endroit écarté.
Le soldat ne dissimulait pas la violente impatience que lui causaient ces tempéraments: aussi, à peine l'angle de la rue fut- il tourné, qu'il dit à la Mayeux:
— Voyons, ma fille, expliquez-vous… je suis sur des charbons ardents.
— La maison où sont renfermées les filles du maréchal Simon… est un couvent… monsieur Dagobert.
— Un couvent! s'écria le soldat, je devrais m'en douter. Puis il ajouta:
— Eh bien, après! j'irai les chercher dans un couvent comme ailleurs. Une fois n'est pas coutume.
— Mais, monsieur Dagobert, elles sont enfermées là contre leur gré, contre le vôtre; on ne vous les rendra pas.
— On me les rendra pas! ah! mordieu, nous allons voir ça!… Et il fit un pas vers la rue.
— Mon père, dit Agricol en le retenant, un moment de patience, écoutez la Mayeux.
— Je n'écoute rien… Comment! ces enfants sont là… à deux pas de moi… je le sais… et je ne les aurais pas, de gré ou de force, à l'instant même? ah! pardieu! ce serait curieux! laissez- moi.
— Monsieur Dagobert, je vous en supplie, écoutez-moi, dit la Mayeux en prenant l'autre main de Dagobert, il y a un autre moyen d'avoir ces pauvres demoiselles, et cela, sans violence: Mlle de Cardoville me l'a bien dit, la violence perdrait tout…
— S'il y a un autre moyen… à la bonne heure… vite… voyons le moyen.
— Voici une bague que Mlle de Cardoville…
— Qu'est-ce que c'est que Mlle de Cardoville?
— Mon père, c'est une jeune personne remplie de générosité qui voulait être ma caution… et à qui j'ai des choses si importantes à dire…
— Bon, bon, reprit Dagobert, tout à l'heure nous parlerons de cela… Eh bien, ma bonne Mayeux, cette bague?
— Vous allez la prendre, monsieur Dagobert, vous irez trouver M. le comte de Montbron, place Vendôme, numéro 7. C'est un homme, à ce qu'il paraît, très puissant; il est ami de Mlle de Cardoville, cette bague lui prouvera que vous venez de sa part. Vous lui direz qu'elle est retenue comme folle dans une maison de santé voisine de ce couvent, et que dans ce couvent sont renfermées, contre leur gré, les filles du maréchal Simon.
— Bien… ensuite… ensuite?
— Alors M. le comte de Montbron fera, auprès des personnes haut placées, les démarches nécessaires pour faire rendre la liberté à Mlle de Cardoville et aux filles du général Simon, et peut-être… demain ou après-demain…
— Demain ou après-demain! s'écria Dagobert, peut-être!! mais c'est aujourd'hui, à l'instant, qu'il me les faut… Après- demain… et peut-être encore… il serait bien temps… Merci toujours, ma bonne Mayeux; mais gardez votre bague… J'aime mieux faire mes affaires moi-même… Attends-moi là, mon garçon.
— Mon père… que voulez-vous faire?… s'écria Agricol en retenant encore le soldat, c'est un couvent… pensez donc!
— Tu n'es qu'un conscrit; je connais ma théorie du couvent sur le bout de mon doigt. En Espagne, je l'ai pratiquée cent fois… Voilà ce qui va arriver… je frappe, une tourière ouvre; elle me demande ce que je veux, je ne réponds pas; elle veut m'arrêter, je passe: une fois dans le couvent, j'appelle mes enfants de toutes mes forces, en le parcourant du haut en bas.
— Mais, monsieur Dagobert, les religieuses! dit la Mayeux en tâchant de retenir Dagobert.
— Les religieuses se mettent à mes trousses et me poursuivent en criant comme des pies dénichées; je connais ça. À Séville, j'ai été repêcher de la sorte une Andalouse que des béguines retenaient de force. Je les laisse crier, je parcours donc le couvent en appelant Rose et Blanche… Elles m'entendent, me répondent; elles sont enfermées, je prends la première chose venue et j'enfonce leur porte.
— Mais, monsieur Dagobert, les religieuses… les religieuses!
— Les religieuses avec leurs cris ne m'empêchent pas d'enfoncer la porte, de prendre mes enfants dans mes bras et de filer: si on a refermé la porte du dehors, second enfoncement… Ainsi, ajouta Dagobert en se dégageant des mains de la Mayeux, attendez-moi là; dans dix minutes je suis ici… Va toujours chercher un fiacre, mon garçon.
Plus calme que Dagobert, et surtout plus instruit que lui en matière de Code pénal, Agricol fut effrayé des conséquences que pouvait avoir l'étrange façon de procéder du vétéran. Aussi, se jetant au-devant de lui, il s'écria:
— Je t'en supplie, un mot encore…
— Mordieu, voyons, dépêche-toi.
— Si tu veux pénétrer de force dans le couvent, tu perds tout!
— Comment?
— D'abord, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, il y a des hommes dans le couvent… En sortant, tout à l'heure, j'ai vu le portier qui chargeait son fusil, le jardinier parlait d'une faux aiguisée et de rondes qu'ils faisaient la nuit…
— Je me moque pas mal d'un fusil de portier et de la faux d'un jardinier!
— Soit, mon père; mais, je t'en conjure, écoute-moi un moment encore: tu frappes, n'est-ce pas? la porte s'ouvre, le portier te demande ce que tu veux…
— Je dis que je veux parler à la supérieure… et je file dans le couvent.
— Mais, mon Dieu! monsieur Dagobert, dit la Mayeux, une fois la cour traversée, on arrive à une seconde porte fermée par un guichet; là une religieuse vient voir qui sonne, et n'ouvre que lorsqu'on lui a dit l'objet de la visite qu'on veut faire.
— Je lui répondrai: je veux voir la supérieure.
— Alors, mon père, comme tu n'es pas un habitué du couvent, on ira prévenir la supérieure.
— Bon, après?
— Après…
— Elle vous demandera ce que vous voulez, monsieur Dagobert.
— Ce que je veux… mordieu… mes enfants!
— Encore une minute de patience, mon père… Tu ne peux douter, d'après les précautions que l'on a prises, que l'on ne veuille retenir là Mlles Simon malgré elles, malgré toi.
— Je n'en doute pas… j'en suis sûr… c'est pour arriver là qu'ils ont tourné la tête de ma pauvre femme…
— Alors, mon père, la supérieure te répondra qu'elle ne sait pas ce que tu veux dire et que Mlles Simon ne sont pas au couvent.
— Et je lui dirai moi, qu'elles y sont; témoin la Mayeux, témoin Rabat-Joie.
— La supérieure te dira qu'elle ne te connaît pas, qu'elle n'a pas d'explications à te donner… et elle refermera le guichet.
— Alors, j'enfonce la porte… tu vois bien qu'il faut toujours en arriver là… Laissez-moi… mordieu! laissez-moi…
— Et le portier, à ce bruit, à cette violence, court chercher la garde, on arrive et l'on commence par t'arrêter.
— Et vos pauvres enfants… que deviennent-elles alors, monsieur Dagobert? dit la Mayeux.
Le père d'Agricol avait trop de bon sens pour ne pas sentir toute la justesse des observations de son fils et de la Mayeux; mais il savait bien qu'il fallait qu'à tout prix les orphelines fussent libres avant le lendemain. Cette alternative était terrible, si terrible que, portant ses deux mains à son front brûlant, Dagobert tomba assis sur un banc de pierre, comme anéanti par l'inexorable fatalité de sa position.
Agricol et la Mayeux, profondément touchés de ce muet désespoir, échangèrent un triste regard. Le forgeron, s'asseyant à côté du soldat, lui dit:
— Mais, mon père, rassure-toi donc… songe à ce que la Mayeux vient de dire… En allant avec cette bague de Mlle de Cardoville chez ce monsieur qui est très influent, tu le vois, ces demoiselles peuvent être libres demain… suppose même, au pis aller, qu'elles ne te soient rendues qu'après-demain…
— Tonnerre et sang! vous voulez donc me rendre fou? s'écria Dagobert en bondissant sur son banc et en regardant son fils et la Mayeux avec une expression si sauvage, si désespérée, qu'Agricol et l'ouvrière en reculèrent avec autant de surprise que d'inquiétude. Pardon, mes enfants, dit Dagobert en revenant à lui après un long silence, j'ai tort de m'emporter, car nous ne pouvons nous entendre… Ce que vous dites est juste… et pourtant, moi, j'ai raison de parler comme je parle… Écoutez- moi… tu es un honnête homme, Agricol; vous, une honnête fille, la Mayeux… Ce que je vais dire est pour vous seuls… J'ai amené ces enfants du fond de la Sibérie, savez-vous pourquoi? Pour qu'elles se trouvent demain matin rue Saint-François… Si elles ne s'y trouvent pas, j'ai trahi le dernier voeu de leur mère mourante.
— Rue Saint-François, no 3? s'écria Agricol en interrompant son père.
— Oui… comment sais-tu ce numéro? dit Dagobert.
— Cette date ne se trouve-t-elle pas sur une médaille en bronze?
— Oui… reprit Dagobert de plus en plus étonné. Qui t'a dit cela?
— Mon père… un instant… s'écria Agricol. Laissez-moi réfléchir… je crois deviner… oui… et toi, ma bonne Mayeux, tu m'as dit que Mlle de Cardoville n'était pas folle…
— Non… on la retient malgré elle… dans cette maison, sans la laisser communiquer avec personne… elle a ajouté qu'elle se croyait, ainsi que les filles du maréchal Simon, victime d'une odieuse machination.
— Plus de doute! s'écria le forgeron, je comprends tout maintenant… Mlle de Cardoville a le même intérêt que Mlles Simon à se trouver demain rue Saint-François… et elle l'ignore peut- être.
— Comment?
— Encore un mot, ma bonne Mayeux… Mlle de Cardoville t'a-t-elle dit qu'elle avait un intérêt puissant à être libre demain?
— Non… car, en me donnant cette bague pour le comte de Montbron, elle m'a dit: «Grâce à lui, demain ou après-demain, moi et les filles du maréchal Simon nous serons libres…»
— Mais explique-toi donc? dit Dagobert à son fils avec impatience.
— Tantôt, reprit le forgeron, lorsque tu es venu me chercher à la prison, mon père, je t'ai dit que j'avais un devoir sacré à remplir et que je te rejoindrais à la maison…
— Oui… et j'ai été de mon côté tenter de nouvelles démarches dont je vous parlerai tout à l'heure.
— J'ai couru tout de suite au pavillon de la rue de Babylone, ignorant que Mlle de Cardoville fût folle, ou du moins passât pour folle… Un domestique m'ouvre et me dit que cette demoiselle a éprouvé un soudain accès de folie… Tu conçois, mon père, quel coup cela porte… je demande où elle est, et on me répond qu'on n'en sait rien; je demande si je peux parler à quelqu'un de ses parents. Comme ma blouse n'inspirait pas grande confiance, on me répond qu'il n'y a ici personne de sa famille… J'étais désolé; une idée me vient… je me dis: elle est folle, son médecin doit savoir où l'on l'a conduite; si elle est en état de m'entendre, il me conduira auprès d'elle; sinon à défaut de parents, je parlerai au médecin; souvent, un médecin, c'est un ami… Je demande donc à ce domestique s'il pourrait m'indiquer le médecin de Mlle de Cardoville. On me donne son adresse sans difficultés: M. le docteur Baleinier, rue Taranne, 12. J'y cours, il était sorti; mais on me dit chez lui que sur les cinq heures je le trouverais sans doute à sa maison de santé: cette maison est voisine du couvent… voilà pourquoi nous nous sommes rencontrés.
— Mais cette médaille… cette médaille, dit Dagobert impatiemment, où l'as-tu vue?
— C'est à propos de cela, et d'autres choses encore, que j'avais écrites à la Mayeux, que je désirerais faire à Mlle de Cardoville des révélations importantes.
— Et ces révélations?
— Voici mon père: j'étais allé chez elle le jour de votre départ, pour la prier de me fournir une caution: on m'avait suivi; elle l'apprend par une de ses femmes de chambre; pour me mettre à l'abri de l'arrestation, elle me fait conduire dans une cachette de son pavillon; c'était une sorte de petite pièce voûtée qui ne recevait de jour que par un conduit fait comme une cheminée; au bout de quelques instants j'y voyais très clair. N'ayant rien de mieux à faire qu'à regarder autour de moi, je regarde; les murs étaient recouverts de boiseries; l'entrée de cette cachette se composait d'un panneau glissant sur des coulisses de fer, au moyen de contrepoids et d'engrenages compliqués admirablement travaillés; c'est mon état, ça m'intéressait: je me mets à examiner ces ressorts avec curiosité malgré mes inquiétudes; je me rendais bien compte de leur jeu, mais il y avait un bouton de cuivre dont je ne pouvais trouver l'emploi: j'avais beau le tirer à moi, à droite, à gauche, rien dans les ressorts ne fonctionnait. Je me dis: ce bouton appartient sans doute à un autre mécanisme, alors l'idée me vient, au lieu de le tirer à moi, de le pousser fortement; aussitôt j'entends un petit grincement, et je vois tout à coup, au-dessus de l'entrée de la cachette, un panneau de deux pieds carrés s'abaisser de la boiserie comme la tablette d'un secrétaire; ce panneau était façonné en sorte de boîte; comme j'avais sans doute poussé le ressort trop brusquement, la secousse fit tomber par terre une petite médaille en bronze avec sa chaîne.
— Où tu as vu l'adresse… de la rue Saint-François! s'écria Dagobert.
— Oui, mon père, et, avec cette médaille, était tombée par terre une grande enveloppe cachetée… En la ramassant, j'ai lu pour ainsi dire malgré moi, en grosses lettres: Pour Mlle de Cardoville. Elle doit prendre connaissance de ces papiers à l'instant même où ils lui seront remis. Puis, au-dessous de ces mots, je vois les initiales R. et C., accompagnées d'un parafe et de cette date: Paris, 12 novembre 1830. Je retourne l'enveloppe, je vois, sur deux cachets qui la scellaient, les mêmes initiales R. et C., surmontées d'une couronne.
— Et ces cachets étaient intacts! demanda la Mayeux.
— Parfaitement intacts.
— Plus de doute, alors; Mlle de Cardoville ignorait l'existence de ces papiers, dit l'ouvrière.
— Ç'a été ma première idée, puisqu'il lui était recommandé d'ouvrir tout de suite cette enveloppe, et que, malgré cette recommandation, qui datait de près de deux ans, les cachets étaient restés intacts.
— C'est évident, dit Dagobert; et alors qu'as-tu fait!
— J'ai replacé le tout dans le secret, me promettant d'en prévenir Mlle de Cardoville; mais, quelques instants après, on est entré dans la cachette, qui avait été découverte; je n'ai plus revu Mlle de Cardoville: j'ai seulement pu dire à une de ses femmes de chambre quelques mots à double entente sur ma trouvaille, espérant que cela donnerait l'éveil à sa maîtresse… Enfin, aussitôt qu'il m'a été possible de t'écrire, ma bonne Mayeux, je l'ai fait pour te prier d'aller trouver Mlle de Cardoville…
— Mais cette médaille… dit Dagobert, est pareille à celle que les filles du général Simon possèdent; comment cela se fait-il!
— Rien de plus simple, mon père… je me le rappelle maintenant, Mlle de Cardoville est leur parente, elle me l'a dit.
— Elle… parente de Rose et Blanche!
— Oui, sans doute, ajouta la Mayeux; elle me l'a dit aussi tout à l'heure.
— Eh bien, reprit Dagobert en regardant son fils avec angoisse, comprends-tu que je veuille avoir mes enfants aujourd'hui même! Comprends-tu, ainsi que me l'a dit leur pauvre mère en mourant, qu'un jour de retard peut tout perdre! Comprends-tu enfin que je ne peux pas me contenter d'un peut-être demain… quand je viens du fond de la Sibérie avec ces enfants… pour les conduire demain rue Saint-François!… Comprends-tu enfin qu'il me les faut aujourd'hui, quand je devrais mettre le feu au couvent!
— Mais, mon père, encore une fois, la violence…
— Mais, mordieu! sais-tu ce que le commissaire de police m'a répondu ce matin, quand j'ai été lui renouveler ma plainte contre le confesseur de ta pauvre mère! «Qu'il n'y a aucune preuve; que l'on ne pouvait rien faire.»
— Mais maintenant il y a des preuves, mon père, ou du moins on sait où sont les jeunes filles… Avec cette certitude on est fort… Sois tranquille. La loi est plus puissante que toutes les supérieures de couvent du monde.
— Et le comte de Montbron, à qui Mlle de Cardoville vous prie de vous adresser, dit la Mayeux, n'est-il pas un homme puissant! Vous lui direz pour quelles raisons il est important que ces demoiselles soient en liberté ce soir, ainsi que Mlle de Cardoville… qui, vous le voyez, a aussi un grand intérêt à être libre demain… Alors, certainement, le comte de Montbron hâtera les démarches de la justice, et ce soir… vos enfants vous seront rendues.
— La Mayeux a raison, mon père… Va chez le comte; moi je cours chez le commissaire lui dire que l'on sait maintenant où sont retenues ces jeunes filles. Toi, ma bonne Mayeux, retourne à la maison nous attendre, n'est-ce pas, mon père?… Donnons-nous rendez-vous chez nous.
Dagobert était resté pensif, tout à coup il dit à Agricol:
— Soit… Je suivrai vos conseils… Mais suppose que le commissaire dise: «On ne peut pas agir avant demain.» Suppose que le comte de Montbron me dise la même chose… Crois-tu que je resterai les bras croisés jusqu'à demain matin?
— Mon père…
— Il suffit, reprit le soldat d'une voix brève, je m'entends… Toi, mon garçon, cours chez le commissaire… Vous, ma bonne Mayeux, allez nous attendre; moi, je vais chez le comte… Donnez- moi la bague. Maintenant l'adresse?
— Place Vendôme, 7, le comte de Montbron… vous venez de la part de Mlle de Cardoville, dit la Mayeux.
— J'ai bonne mémoire, dit le soldat; ainsi le plus tôt possible à la rue Brise-Miche.
— Oui, mon père; bon courage… Tu verras que la loi défend et protège les honnêtes gens…
— Tant mieux, dit le soldat, parce que sans cela les honnêtes gens seraient obligés de se protéger et de se défendre eux-mêmes. Ainsi, mes enfants, à bientôt, rue Brise-Miche.
* * * *
Lorsque Dagobert, Agricol et la Mayeux se séparèrent, la nuit était complètement venue.
VI. Le rendez-vous.
Il est huit heures du soir, la pluie fouette les vitres de la chambre de Françoise Baudoin, rue Brise-Miche, tandis que de violentes rafales de vent ébranlent la porte et les fenêtres mal closes. Le désordre et l'incurie de cette modeste demeure, ordinairement tenue avec tant de soin, témoignent de la gravité des tristes événements qui ont bouleversé des existences jusqu'alors si paisibles dans leur obscurité. Le sol carrelé est souillé de boue, une épaisse couche de poussière a envahi les meubles, naguère reluisants de propreté. Depuis que Françoise a été emmenée par le commissaire, le lit n'a pas été fait; la nuit, Dagobert s'y est jeté tout habillé pendant quelques heures lorsque, épuisé de fatigue, brisé de désespoir, il rentrait après de nouvelles et vaines tentatives pour découvrir la retraite de Rose et de Blanche.
Sur la commode, une bouteille, un verre, quelques débris de pain dur, prouvent la frugalité du soldat, réduit, pour toute ressource, à l'argent du prêt que le mont-de-piété avait fait sur les objets portés en gage par la Mayeux, après l'arrestation de Françoise.
À la pâle lueur d'une chandelle placée sur le petit poêle de fonte alors froid comme le marbre, car la provision de bois est depuis longtemps épuisée, on voit la Mayeux, assise et sommeillant sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine; ses mains cachées sous son tablier d'indienne et ses talons appuyés sur le dernier barreau de la chaise; de temps à autre elle frissonne sous ses vêtements humides. Après cette journée de fatigues, d'émotions si diverses, la pauvre créature n'avait pas mangé (y eût-elle songé, qu'elle n'avait pas de pain chez elle); attendant le retour de Dagobert et d'Agricol, elle cédait à une somnolence agitée, hélas! bien différente d'un calme et bon sommeil réparateur. De temps à autre, la Mayeux, inquiète, ouvrait à demi les yeux, regardait autour d'elle; puis, de nouveau vaincue par un irrésistible besoin de repos, sa tête retombait sur sa poitrine.
Au bout de quelques minutes de silence seulement interrompu par le bruit du vent, un pas lent et pesant se fit entendre sur le palier.
La porte s'ouvrit. Dagobert entra, suivi de Rabat-Joie.
Réveillée en sursaut, la Mayeux redressa vivement la tête, se leva, alla rapidement vers le père d'Agricol et dit:
— Eh bien, monsieur Dagobert… avez-vous de bonnes nouvelles?… avez-vous?…
La Mayeux ne put continuer, tant elle fut frappée de la sombre expression des traits du soldat; absorbé dans ses réflexions, il ne sembla d'abord pas apercevoir l'ouvrière, se jeta sur une chaise avec accablement, mit ses coudes sur la table et cacha sa figure dans ses mains.
Après une assez longue méditation, il se leva et dit à mi-voix:
— Il le faut!… il le faut!… Faisant alors quelques pas dans la chambre, Dagobert regarda autour de lui comme s'il eût cherché quelque chose; enfin, après une minute d'examen, avisant auprès du poêle une barre de fer de deux pieds environ, servant à enlever le couvercle de fonte de ce calorifère lorsqu'il était trop brûlant, il la prit, la considéra attentivement, la soupesa, puis la posa sur la commode d'un air satisfait.
La Mayeux, surprise du silence prolongé de Dagobert, suivait ses mouvements avec une curiosité timide et inquiète; bientôt sa surprise fit place à l'effroi lorsqu'elle vit le soldat prendre son havresac déposé sur une chaise, l'ouvrir, et en tirer une paire de pistolets de poche dont il fit jouer les batteries avec précaution. Saisie de frayeur, l'ouvrière ne put s'empêcher de s'écrier:
— Mon Dieu!… monsieur Dagobert… que voulez-vous faire?
Le soldat regarda la Mayeux comme s'il l'apercevait seulement pour la première fois et lui dit d'une voix cordiale mais brusque:
— Bonsoir, ma bonne fille… Quelle heure est-il?
— Huit heures… viennent de sonner à Saint-Merri, monsieur Dagobert.
— Huit heures… dit le soldat en se parlant à lui-même, seulement huit heures!
Et posant les pistolets à côté de la barre de fer, il parut réfléchir de nouveau en jetant les yeux autour de lui.
— Monsieur Dagobert, se hasarda de dire la Mayeux, vous n'avez donc pas de bonnes nouvelles?…
— Non… Ce seul mot fut dit par le soldat d'un ton si bref, que la Mayeux, n'osant pas l'interroger davantage, alla se rasseoir en silence. Rabat-Joie vint appuyer sa tête sur les genoux de la jeune fille et suivit aussi curieusement qu'elle-même tous les mouvements de Dagobert.
Celui-ci, après être resté de nouveau pensif pendant quelques moments, s'approcha du lit, y prit un drap, parut en mesurer et en supputer la longueur, puis il dit à la Mayeux en se retournant vers elle:
— Des ciseaux…
— Mais, monsieur Dagobert…
— Voyons… ma bonne fille… des ciseaux… reprit Dagobert d'un ton bienveillant, mais qui annonçait qu'il voulait être obéi.
L'ouvrière prit des ciseaux dans le panier à ouvrage de Françoise et les présenta au soldat.
— Maintenant, tenez l'autre bout du drap, ma fille, et tendez-le ferme…
En quelques minutes, Dagobert eut fendu le drap dans sa longueur en quatre morceaux, qu'il tordit ensuite très serré, de façon à faire des espèces de cordes, fixant de loin en loin, au moyen de rubans de fil que lui donna l'ouvrière, la _torsion _qu'il avait imprimée au linge; de ces quatre tronçons, solidement noués les uns au bout des autres, Dagobert fit une corde de vingt pieds au moins. Cela ne lui suffisait pas; car il dit, en se parlant à lui- même:
— Maintenant il me faudrait un crochet… Et il chercha de nouveau autour de lui. La Mayeux, de plus en plus effrayée, car elle ne pouvait plus douter des projets de Dagobert, lui dit timidement:
— Mais, monsieur Dagobert… Agricol n'est pas encore rentré… s'il tarde autant… c'est que sans doute il a de bonnes nouvelles…
— Oui, dit le soldat avec amertume en cherchant toujours des yeux autour de lui l'objet qui lui manquait, de bonnes nouvelles dans le genre des miennes.
Et il ajouta:
— Il me faudrait pourtant un fort grappin de fer… En furetant de côté et d'autre, le soldat trouva un des gros sacs de toile grise à la couture desquels travaillait Françoise. Il le prit, l'ouvrit, et dit à la Mayeux:
— Ma fille, mettez là-dedans la barre de fer et la corde; ce sera plus commode à transporter… là-bas…
— Grand Dieu! s'écria la Mayeux en obéissant à Dagobert, vous partirez sans attendre Agricol, monsieur Dagobert… lorsqu'il a peut-être de bonnes choses à vous apprendre?…
— Soyez tranquille, ma fille… j'attendrai mon garçon… je ne peux partir d'ici qu'à dix heures… J'ai le temps…
— Hélas! monsieur Dagobert! vous avez donc perdu tout espoir?
— Au contraire… j'ai bon espoir… mais en moi… Et ce disant, Dagobert tordit la partie supérieure du sac, de manière à le fermer, puis il le plaça sur la commode, à côté de ses pistolets.
— Au moins vous attendrez Agricol, monsieur Dagobert?
— Oui… s'il arrive avant dix heures…
— Ainsi mon Dieu! vous êtes décidé…
— Très décidé… Et pourtant, si j'étais assez simple pour croire aux porte-malheur…
— Quelquefois, monsieur Dagobert les présages ne trompent pas, dit la Mayeux, ne songeant qu'à détourner le soldat de sa dangereuse résolution.
— Oui, reprit Dagobert, les bonnes femmes disent cela… et quoique je ne sois pas une bonne femme, ce que j'ai vu tantôt… m'a serré le coeur… Après tout, j'aurai pris sans doute un mouvement de colère pour un pressentiment…
— Et qu'avez-vous vu?
— Je peux vous raconter cela, ma bonne fille… Ça nous aidera à passer le temps… et il me dure, allez… Puis s'interrompant:
— Est-ce que ce n'est pas une demie qui vient de sonner?
— Oui… monsieur Dagobert; c'est huit heures et demie.
— Encore une heure et demie, dit Dagobert, d'une voix sourde. Puis il ajouta:
— Voici ce que j'ai vu… Tantôt, en passant dans une rue, je ne sais laquelle, mes yeux ont été machinalement attirés par une énorme affiche rouge, en tête de laquelle on voyait une panthère noire dévorant un cheval blanc… À cette vue, mon sang n'a fait qu'un tour; parce que vous saurez, ma bonne Mayeux, qu'une panthère noire a dévoré un pauvre cheval blanc que j'avais, le compagnon de Rabat-Joie que voilà… et qu'on appelait Jovial…
À ce nom, autrefois si familier pour lui, Rabat-Joie, couché aux pieds de la Mayeux, releva brusquement la tête et regarda Dagobert.
— Voyez-vous… les bêtes ont de la mémoire, il se le rappelle, dit le soldat en soupirant lui-même à ce souvenir. Puis, s'adressant à son chien:
— Tu t'en souviens donc, de Jovial?
En entendant de nouveau ce nom prononcé par son maître d'une voix émue, Rabat-Joie grogna et jappa doucement comme pour affirmer qu'il n'avait pas oublié son vieux camarade de route.
— En effet, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est un triste rapprochement que de trouver en tête de cette affiche cette panthère noire dévorant un cheval.
— Ce n'est rien que cela, vous allez voir le reste. Je m'approche de cette affiche et je lis que le nommé Morok, arrivant d'Allemagne, fera voir dans un théâtre différents animaux féroces qu'il a domptés, et entre autres un lion superbe, un tigre, et une panthère noire de Java nommée la Mort.
— Ce nom fait peur, dit la Mayeux.
— Et il vous fera plus peur encore, mon enfant, quand vous saurez que cette panthère est la même qui a étranglé mon cheval près de Leipzig, il y a quatre mois.
— Ah! mon Dieu… vous avez raison, monsieur Dagobert, dit la Mayeux, c'est effrayant!
— Attendez encore, dit Dagobert dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, ce n'est pas tout… C'est à cause de ce nommé Morok, le maître de cette panthère, que moi et mes pauvres enfants nous avons été emprisonnés à Leipzig.
— Et ce méchant homme est à Paris!… et il vous en veut! dit la Mayeux; oh! vous avez raison… monsieur Dagobert… il faut prendre garde à vous, c'est un mauvais présage.
— Oui… pour ce misérable… si je le rencontre, dit Dagobert d'une voix sourde, car nous avons de vieux comptes à régler ensemble…
— Monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux en prêtant l'oreille, quelqu'un monte en courant, c'est le pas d'Agricol… il a de bonnes nouvelles… j'en suis sûre…
— Voilà mon affaire, dit vivement le soldat sans répondre à la Mayeux, Agricol est forgeron… il me trouvera le crochet de fer qu'il me faut.
Quelques instants après, Agricol entrait en effet; mais, hélas! du premier coup d'oeil l'ouvrière put lire sur la physionomie atterrée de l'ouvrier la ruine des espérances dont elle s'était bercée…
— Eh bien! dit Dagobert à son fils d'un ton qui annonçait clairement la foi qu'il avait dans le succès des démarches tentées par Agricol, eh bien! quoi de nouveau?
— Ah! mon père, c'est à en devenir fou, c'est à se briser la tête contre les murs! s'écria le forgeron avec emportement. Dagobert se tourna vers la Mayeux, et lui dit:
— Vous voyez, ma pauvre fille… j'en étais sûr…
— Mais vous, mon père, s'écria Agricol, vous avez vu le comte de Montbron?
— Le comte de Montbron est, depuis trois jours, parti pour la Lorraine… voilà mes bonnes nouvelles, répondit le soldat avec une ironie amère; voyons les tiennes… raconte-moi tout: j'ai besoin d'être bien convaincu qu'en s'adressant à la justice, qui, comme tu le disais tantôt, défend et protège les honnêtes gens, il est des occasions où elle les laisse à la merci des gueux… Oui, j'ai besoin de ça… et puis après d'un crochet… et j'ai compté sur toi… pour les deux choses.
— Que veux-tu dire, mon père?
— Raconte d'abord tes démarches… nous avons le temps… huit heures et demie viennent seulement de sonner tout à l'heure… Voyons: en me quittant, où es-tu allé?
— Chez le commissaire qui avait déjà reçu votre déposition.
— Que t'a-t-il dit?
— Après avoir très obligeamment écouté ce dont il s'agissait, il m'a répondu: «Ces jeunes filles, sont, après tout, placées dans une maison très respectable… dans un couvent… il n'y a donc pas urgence de les enlever de là… et, d'ailleurs, je ne puis prendre sur moi de violer un domicile religieux sur votre simple déposition; demain je ferai mon rapport à qui de droit, et l'on avisera plus tard.»
— Plus tard… vous voyez, toujours des remises, dit le soldat.
—» Mais monsieur, lui ai-je répondu, reprit Agricol, c'est à l'instant, c'est ce soir, cette nuit même, qu'il faut agir; car si ces jeunes filles ne se trouvent pas demain matin rue Saint- François, elles peuvent éprouver un dommage incalculable…
— C'est très fâcheux, m'a répondu le commissaire; mais, encore une fois, je ne peux, sur votre simple déclaration, ni sur celle de votre père, qui, pas plus que vous, n'est parent ou allié de ces jeunes personnes, me mettre en contravention formelle avec les lois, qu'on ne violerait pas même sur la demande d'une famille. La justice a ses lenteurs et ses formalités, auxquelles il faut se soumettre.»
— Certainement, dit Dagobert, il faut s'y soumettre, au risque de se montrer lâche, traître et ingrat…
— Et lui as-tu aussi parlé de Mlle de Cardoville? demanda la Mayeux.
— Oui, mais il m'a, à ce sujet, répondu de même… c'était fort grave; je faisais une déposition, il est vrai, mais je n'apportais aucune preuve à l'appui de ce que j'avançais. «Une tierce personne vous a assuré que Mlle de Cardoville affirmait n'être pas folle, m'a dit le commissaire, cela ne suffit pas: tous les fous prétendent n'être pas fous; je ne puis donc violer le domicile d'un médecin respectable sur votre seule déclaration. Néanmoins, je la reçois, j'en rendrai compte. Mais il faut que la loi ait son cours…»
— Lorsque, tantôt, je voulais agir, dit sourdement Dagobert, est- ce que je n'avais pas prévu tout cela? pourtant j'ai été assez faible pour vous écouter.
— Mais, mon père ce que tu voulais tenter était impossible… et tu t'exposais à de trop dangereuses conséquences, tu en es convenu.
— Ainsi, reprit le soldat sans répondre à son fils, on t'a formellement dit, positivement dit, qu'il ne fallait pas songer à obtenir légalement ce soir, ou même demain matin, que Rose et Blanche me soient rendues?
— Non, mon père, il n'y a pas urgence aux yeux de la loi, la question ne pourra être décidée avant deux ou trois jours.
— C'est tout ce que je voulais savoir, dit Dagobert en se levant et en marchant de long en large dans la chambre.
— Pourtant, reprit son fils, je ne me suis pas tenu pour battu. Désespéré, ne pouvant croire que la justice pût demeurer sourde à des réclamations si équitables… j'ai couru au palais de justice… espérant que peut-être là… je trouverais un juge… un magistrat qui accueillerait ma plainte et y donnerait suite…
— Eh bien? dit le soldat en s'arrêtant.
— On m'a dit que le parquet du procureur du roi était tous les jours fermé à cinq heures et ouvert à dix heures; pensant à votre désespoir, à la position de cette pauvre Mlle de Cardoville, je voulus tenter encore une démarche; je suis entré dans un poste de troupes de ligne commandé par un lieutenant… je lui ai tout dit; il m'a vu si ému, je lui parlais avec tant de chaleur, tant de conviction que je l'ai intéressé… «Lieutenant, lui disais-je, accordez-moi seulement une grâce, qu'un sous-officier et deux hommes se rendent au couvent afin d'en obtenir l'entrée légale. On demandera à voir les filles du maréchal Simon; on leur laissera le choix de rester ou de rejoindre mon père, qui les a amenées de Russie… et l'on verra si ce n'est pas contre leur gré qu'on les retient.»
— Et que t'a-t-il répondu, Agricol? demanda la Mayeux pendant que Dagobert, haussant les épaules, continuait sa promenade.
—» Mon garçon, m'a-t-il dit, ce que vous me demandez là est impossible; je conçois vos raisons, mais je ne peux pas prendre sur moi une mesure aussi grave. Entrer de force dans un couvent, il y a de quoi me faire casser. — Mais alors, monsieur, que faut- il faire? c'est à en perdre la tête. — Ma foi, je n'en sais rien. Le plus sûr est d'attendre…», me dit le lieutenant… Alors, mon père, croyant avoir fait humainement ce qu'il était possible de faire, je suis revenu… espérant que tu aurais été plus heureux que moi; malheureusement je me suis trompé.
Ce disant, le forgeron, accablé de fatigue, se jeta sur une chaise.
Il y eut un moment de silence profond après ces mots d'Agricol qui ruinaient les dernières espérances de ces trois personnes, muettes, anéanties sous le coup d'une inexorable fatalité.
Un nouvel incident vint augmenter le caractère sinistre et douloureux de cette scène.
VII. Découvertes.
La porte, qu'Agricol n'avait pas songé à refermer, s'ouvrit pour ainsi dire timidement, et Françoise Baudoin, la femme de Dagobert, pâle, défaillante, se soutenant à peine, parut sur le seuil. Le soldat, Agricol et la Mayeux étaient plongés dans un si morne abattement, qu'aucune de ces trois personnes ne s'aperçut de l'entrée de Françoise.
Celle-ci fit à peine deux pas dans la chambre et tomba à genoux, les mains jointes, en disant d'une voix humble et faible:
— Mon pauvre mari… pardon…
À ces mots, Agricol et la Mayeux, qui tournaient le dos à la porte, se retournèrent, et Dagobert releva vivement la tête.
— Ma mère!… s'écria Agricol en courant vers Françoise.
— Ma femme! s'écria Dagobert, en se levant et faisant un pas vers l'infortunée…
— Bonne mère!… toi, à genoux, dit Agricol en se courbant vers Françoise, en l'embrassant avec effusion; relève-toi donc!
— Non, mon enfant, dit Françoise de son accent à la fois doux et ferme, je ne me relèverai pas avant que ton père… m'ait pardonnée… j'ai eu de grands torts envers lui… maintenant je le sais…
— Te pardonner… pauvre femme, dit le soldat ému en s'approchant. Est-ce que je t'ai jamais accusée… sauf dans un premier mouvement de désespoir? Non… non… ce sont de mauvais prêtres que j'ai accusés… et j'avais raison… Enfin, te voilà, ajouta-t-il, en aidant son fils à relever Françoise; c'est un chagrin de moins… On t'a donc mise en liberté?… Hier je n'avais pu encore savoir où était ta prison… j'ai tant de soucis que je n'ai pas eu qu'à songer à toi… Voyons, chère femme, assieds-toi là…
— Bonne mère… comme tu es faible… comme tu as froid… comme tu es pâle!… dit Agricol avec angoisse et les yeux remplis de larmes.
— Pourquoi ne nous as-tu pas fait prévenir? ajouta-t-il… Nous aurions été te chercher… Mais comme tu trembles!… chère mère… tes mains sont glacées… reprit le forgeron agenouillé devant Françoise.
Puis se tournant vers la Mayeux:
— Fais donc un peu de feu tout de suite.
— J'y avais pensé quand ton père est arrivé, Agricol; mais il n'y a plus ni bois ni charbon…
— Eh bien… je t'en prie, ma bonne Mayeux, descends en emprunter au père Loriot… il est si bonhomme qu'il ne te refusera pas… Ma pauvre mère est capable de tomber malade… vois comme elle frissonne.
À peine avait-il dit ces mots que la Mayeux disparut. Le forgeron se leva, alla prendre la couverture du lit, et revint en envelopper soigneusement les genoux et les pieds de sa mère; puis, s'agenouillant de nouveau devant elle, il lui dit:
— Tes mains, chère mère.
Et Agricol, prenant les mains débiles de sa mère dans les siennes, essaya de les réchauffer de son haleine.
Rien n'était plus touchant que ce tableau, que de voir ce robuste garçon à la figure énergique et résolue, alors empreinte d'une expression de tendresse adorable, entourer des attentions les plus délicates cette pauvre vieille mère pâle et tremblante.
Dagobert, bon comme son fils, alla prendre un oreiller, l'apporta, et dit à sa femme:
— Penche-toi un peu en avant, je vais mettre cet oreiller derrière toi; tu seras mieux, et cela te réchauffera encore.
— Comme vous me gâtez tous deux, dit Françoise en tâchant de sourire; et toi surtout, es-tu bon… après tout le mal que je t'ai fait! dit-elle à Dagobert.
Et dégageant une de ses mains d'entre celles de son fils, elle prit la main du soldat, sur laquelle elle appuya ses yeux remplis de larmes; puis elle dit à voix basse:
— En prison, je me suis bien repentie… va…
Le coeur d'Agricol se brisait en songeant que sa mère avait dû être momentanément confondue dans sa prison avec tant de misérables créatures… elle, sainte et digne femme… d'une pureté si angélique… Il allait pour ainsi dire la consoler d'un passé si douloureux pour elle; mais il se tut, songeant que ce serait porter un nouveau coup à Dagobert. Aussi reprit-il:
— Et Gabriel, chère mère!… comment va-t-il, ce bon frère? Puisque tu viens de le voir, donne-nous de ses nouvelles.
— Depuis son arrivée, dit Françoise en essuyant ses yeux, il est en retraite… ses supérieurs lui ont rigoureusement défendu de sortir… Heureusement, ils ne lui avaient pas défendu de me recevoir… car ses paroles, ses conseils m'ont ouvert les yeux; c'est lui qui m'a appris combien, sans le savoir, j'avais été coupable envers toi, mon pauvre mari.
— Que veux-tu dire? reprit Dagobert.
— Dame! tu dois penser que si je t'ai causé tant de chagrin, ce n'est pas par méchanceté… En te voyant si désespéré, je souffrais autant que toi; mais je n'osais pas le dire, de peur de manquer à mon serment… Je voulais le tenir, croyant bien faire, croyant que c'était mon devoir… Pourtant… quelque chose me disait que mon devoir n'était pas de te désoler ainsi. «Hélas! mon Dieu! éclairez-moi! m'écriai-je dans ma prison, en m'agenouillant et en priant malgré les railleries des autres femmes; comment une action juste et sainte qui m'a été ordonnée par mon confesseur, le plus respectable des hommes, accable-t-elle moi et les miens de tant de tourments? Ayez pitié de moi, mon bon Dieu! inspirez-moi, avertissez-moi si j'ai fait mal sans le vouloir…» Comme je priais avec ferveur, Dieu m'a exaucée; il m'a envoyé l'idée de m'adresser à Gabriel… «Je vous remercie, mon Dieu, je vous obéirai, me suis-je dit: Gabriel est comme mon enfant… il est prêtre aussi… c'est un saint martyr… si quelqu'un au monde ressemble au divin Sauveur par la charité, par la bonté… c'est lui… Quand je sortirai de prison, j'irai le consulter, et il éclaircira mes doutes.»
— Chère mère… tu as raison! s'écria Agricol, c'était une idée d'en haut… Gabriel… c'est un ange, c'est ce qu'il y a de plus pur, de plus courageux, de plus noble au monde! C'est le type du vrai prêtre, du bon prêtre.
— Ah! pauvre femme, dit Dagobert avec amertume, si tu n'avais jamais eu d'autre confesseur que Gabriel!…
— J'y avais bien pensé avant ses voyages, dit naïvement Françoise. J'aurais tant aimé me confesser à ce cher enfant… Mais, vois-tu, j'ai craint de fâcher l'abbé Dubois, et que Gabriel ne fût trop indulgent pour mes péchés.
— Tes péchés, pauvre chère mère… dit Agricol, en as-tu seulement jamais commis un seul?
— Et Gabriel, que t'a-t-il dit? demanda le soldat.
— Hélas! mon ami, que n'ai-je eu plus tôt un entretien pareil avec lui. Ce que je lui ai appris de l'abbé Dubois a éveillé ses soupçons; alors il m'a interrogée, ce cher enfant, sur bien des choses dont il ne m'avait jamais parlé jusque-là… Je lui ai ouvert mon coeur tout entier; lui aussi m'a ouvert le sien, et nous avons fait de tristes découvertes sur des personnes que nous avions toujours crues bien respectables… et qui pourtant nous avaient trompés à l'insu l'un de l'autre…
— Comment cela?
— Oui, on lui disait à lui, sous le sceau du secret, des choses censées venir de moi; et à moi, sous le sceau du secret, on me disait des choses comme venant de lui… Ainsi… il m'a avoué qu'il ne s'était pas d'abord senti de vocation pour être prêtre… Mais on lui a assuré que je ne croirais mon salut certain dans ce monde et dans l'autre que s'il entrait dans les ordres, parce que j'étais persuadée que le Seigneur me récompenserait de lui avoir donné un si excellent serviteur, et que pourtant je n'oserais jamais demander, à lui Gabriel, une pareille preuve d'attachement, quoique je l'eusse ramassé orphelin dans la rue et élevé comme mon fils à force de privations et de travail… Alors, que voulez- vous! le pauvre cher enfant, croyant combler tous mes voeux… s'est sacrifié. Il est entré au séminaire.
— Mais c'est horrible, dit Agricol, c'est une ruse infâme; et pour les prêtres qui s'en sont rendus coupables, c'est un mensonge sacrilège…
— Pendant ce temps-là, reprit Françoise, à moi, on me tenait un autre langage; on me disait que Gabriel avait la vocation, mais qu'il n'osait me l'avouer, de peur que je ne fusse jalouse à cause d'Agricol, qui, ne devant jamais être qu'un ouvrier, ne jouirait pas des avantages que la prêtrise assurait à Gabriel… Aussi, lorsqu'il m'a demandé la permission d'entrer au séminaire (cher enfant! il n'y entrait qu'à regret, mais il croyait me rendre heureuse), au lieu de le détourner de cette idée, je l'ai, au contraire, engagé de tout mon pouvoir à la suivre, l'assurant qu'il ne pouvait mieux faire, que cela me causait une grande joie… Dame… vous entendez bien! j'exagérais, tant je craignais qu'il ne me crût jalouse pour Agricol.
— Quelle odieuse machination! dit Agricol stupéfait. On spéculait d'une manière indigne sur votre dévouement mutuel; ainsi, dans l'encouragement presque forcé que tu donnais à sa résolution, Gabriel voyait, lui, l'expression de ton voeu le plus cher…
— Peu à peu, pourtant, comme Gabriel est le meilleur coeur qu'il y ait au monde, la vocation lui est venue. C'est tout simple: consoler ceux qui souffrent, se dévouer à ceux qui sont malheureux, il était né pour cela; aussi ne m'aurait-il jamais parlé du passé sans notre entretien de ce matin… Mais, alors, lui toujours si doux, si timide… je l'ai vu s'indigner… s'exaspérer surtout contre M. Rodin et une autre personne qu'il accuse… Il avait déjà contre eux, m'a-t-il dit, de sérieux griefs… mais ces découvertes comblaient la mesure.
À ces mots de Françoise, Dagobert fit un mouvement et porta vivement la main à son front comme pour rassembler ses souvenirs. Depuis quelques minutes il écoutait avec une surprise profonde et presque avec frayeur le récit de ces menées souterraines, conduites par une fourberie si habile et si profonde.
Françoise continua:
— Enfin… quand j'ai avoué à Gabriel que, par les conseils de M. l'abbé Dubois, mon confesseur, j'avais livré à une personne étrangère les enfants qu'on avait confiées à mon mari… les filles du général Simon… le cher enfant, hélas! bien à regret, m'a blâmée… non d'avoir voulu faire connaître à ces pauvres orphelines les douceurs de notre sainte religion, mais de ne pas avoir consulté mon mari, qui seul répondait devant Dieu et devant les hommes du dépôt qu'on lui avait confié… Gabriel a vivement censuré la conduite de M. l'abbé Dubois, qui m'avait donné, disait-il, des conseils mauvais et perfides; puis ensuite ce cher enfant m'a consolée avec sa douceur d'ange en m'engageant à venir tout te dire… Mon pauvre ami! il aurait bien voulu m'accompagner; car c'est à peine si j'osais penser à rentrer ici, tant j'étais désolée de mes torts envers toi; mais malheureusement Gabriel était retenu à son séminaire par des ordres très sévères de ses supérieurs; il n'a pu venir avec moi, et…
Dagobert interrompit brusquement sa femme: il semblait en proie à une grande agitation:
— Un mot, Françoise, dit-il, car, en vérité, au milieu de tant de soucis, de trames si noires et si diaboliques, la mémoire se perd, la tête s'égare… Tu m'as dit, le jour où les enfants ont disparu, qu'en recueillant Gabriel, tu avais trouvé à son cou une médaille de bronze, et dans sa poche un portefeuille rempli de papiers écrits en langue étrangère?
— Oui… mon mari.
— Que tu avais plus tard remis ces papiers et cette médaille à ton confesseur?
— Oui, mon ami.
— Et Gabriel ne t'a-t-il jamais parlé depuis de cette médaille et de ces papiers?
— Non.
Agricol, entendant cette révélation de sa mère, la regardait avec surprise, et s'écria:
— Mais alors Gabriel a donc le même intérêt que les filles du général Simon et Mlle de Cardoville… à se trouver demain rue Saint-François?
— Certainement, dit Dagobert, et maintenant te souvient-il qu'il nous a dit, lors de mon arrivée, que dans quelques jours il aurait besoin de nous, de notre appui, pour une circonstance grave?
— Oui, mon père.
— Et on le retient prisonnier à son séminaire! Et il a dit à ta mère qu'il avait à se plaindre de ses supérieurs! Et il nous a demandé notre appui, t'en souviens-tu? d'un air si triste et si grave, que je lui ai dit:
— Qu'il s'agirait d'un duel à mort qu'il ne nous parlerait pas autrement!… reprit Agricol en interrompant Dagobert. C'est vrai, mon père… et pourtant, toi qui te connais en courage, tu as reconnu la bravoure de Gabriel égale à la tienne… Pour qu'il craigne tant ses supérieurs, il faut que le danger soit grand.
— Maintenant que j'ai entendu ta mère… je comprends tout… dit Dagobert. Gabriel est comme Rose et Blanche, comme Mlle de Cardoville… comme ta mère, comme nous le sommes peut-être, nous- mêmes, victimes d'une sourde machination de mauvais prêtres… Tiens, à cette heure que je connais leurs moyens ténébreux, leur persévérance infernale… je le vois, ajouta le soldat en parlant plus bas, il faut être bien fort pour lutter contre eux… Non, je n'avais pas l'idée de leur puissance…
— Tu as raison, mon père… car ceux qui sont hypocrites et méchants peuvent faire autant de mal que ceux qui sont bons et charitables comme Gabriel… font de bien. Il n'y a pas d'ennemi plus implacable qu'un mauvais prêtre.
— Je te crois… et cela m'épouvante, car enfin mes pauvres enfants sont entre leurs mains. Faudrait-il les leur abandonner sans lutte?… Tout est-il donc désespéré?… Oh! non… non… pas de faiblesses!… Et pourtant… depuis que ta mère nous a dévoilé ces trames diaboliques, je ne sais… mais je me sens moins fort… moins résolu… Tout ce qui se passe autour de nous me semble effrayant. L'enlèvement de ces enfants n'est plus une chose isolée, mais une ramification d'un vaste complot qui nous entoure et nous menace… Il me semble que, moi et ceux que j'aime, nous marchons la nuit… au milieu des serpents… au milieu d'ennemis et de pièges qu'on ne peut ni voir ni combattre… Enfin, que veux-tu que je te dise!… moi, je n'ai jamais craint la mort… je ne suis pas lâche… eh bien! maintenant, je l'avoue… oui, je l'avoue… ces robes noires me font peur… oui… j'en ai peur…
Dagobert prononça ces mots avec un accent si sincère, que son fils tressaillit, car il partageait la même impression.
Et cela devait être; les caractères francs, énergiques, résolus, habitués à agir et à combattre au grand jour, ne peuvent ressentir qu'une crainte, celle d'être enlacés et frappés dans les ténèbres par des ennemis insaisissables: ainsi Dagobert avait vingt fois affronté la mort, et pourtant, en entendant sa femme exposer naïvement ce sombre tissu de trahisons, de fourberies, de mensonges, de noirceurs, le soldat éprouvait un vague effroi; et quoique rien ne fût changé dans les conditions de son entreprise nocturne contre le couvent, elle lui apparaissait sous un jour plus sinistre et plus dangereux.
Le silence qui régnait depuis quelques moments fut interrompu par le retour de la Mayeux. Celle-ci, sachant que l'entretien de Dagobert, de sa femme et d'Agricol ne devait pas avoir d'importun auditeur, frappa légèrement à la porte, restant en dehors avec le père Loriot.
— Peut-on entrer, madame Françoise? dit l'ouvrière, voici le père Loriot qui apporte du bois.
— Oui, oui, entre ma bonne Mayeux… dit Agricol pendant que son père essuyait la sueur froide qui coulait de son front.
La porte s'ouvrit, et l'on vit le digne teinturier, dont les mains et les bras étaient couleur amarante; il portait d'un côté un panier de bois; de l'autre, de la braise allumée sur une pelle à feu.
— Bonsoir la compagnie, dit le père Loriot, merci d'avoir pensé à moi, madame Françoise! vous savez que ma boutique et ce qu'il y a dedans sont à votre service… Entre voisins on s'aide, comme de juste. Vous avez, je l'espère, été dans le temps assez bonne pour feu ma femme!
Puis, déposant le bois dans un coin et donnant la pelle à braise à Agricol, le digne teinturier, devinant à l'air triste et préoccupé des différents acteurs de cette scène qu'il serait discret à lui de ne pas prolonger sa visite, ajouta:
— Vous n'avez pas besoin d'autre chose, madame Françoise?
— Merci, père Loriot, merci!
— Alors, bonsoir, la compagnie… Puis, s'adressant à la Mayeux, le teinturier ajouta:
— N'oubliez pas la lettre pour M. Dagobert… je n'ai pas osé y toucher, j'y aurais marqué les quatre doigts et le pouce en amarante. Bonsoir la compagnie.
Et le père Loriot sortit.
— Monsieur Dagobert, voici cette lettre, dit la Mayeux.
Et elle s'occupa d'allumer le poêle, pendant qu'Agricol approchait du foyer le fauteuil de sa mère.
— Vois ce que c'est, mon garçon, dit Dagobert à son fils, j'ai la tête si fatiguée que j'y vois à peine clair…
Agricol prit la lettre, qui contenait seulement quelques lignes, et lut avant d'avoir regardé la signature:
«En mer, le 25 décembre 1831. «Je profite de la rencontre et d'une communication de quelques minutes avec un navire qui se rend directement en Europe, mon vieux camarade, pour t'écrire à la hâte ces lignes, qui te parviendront, je l'espère, par le Havre, et probablement avant mes dernières lettres de l'Inde… Tu dois être maintenant avec ma femme et mon enfant… dis-leur…
«Je ne puis finir… le canot part… un mot en hâte… J'arrive en France… N'oublie pas le 13 février… l'avenir de ma femme et de mon enfant en dépend…
«Adieu, mon ami! Reconnaissance éternelle. «SIMON.»
— Agricol… ton père… vite… s'écria la Mayeux.
Dès les premiers mots de cette lettre, à laquelle les circonstances présentes donnaient un si cruel à-propos, Dagobert était devenu d'une pâleur mortelle… l'émotion, la fatigue, l'épuisement, joints à ce dernier coup, le firent chanceler. Son fils courut à lui, le soutint un instant entre ses bras; mais bientôt cet accès momentané de faiblesse se dissipa, Dagobert passa la main sur son front, redressa sa grande taille, son regard étincela, sa figure prit une expression de résolution déterminée, et il s'écria avec une exaltation farouche:
— Non, non, je ne serai pas traître, je ne serai pas lâche: les robes noires ne me font plus peur, et cette nuit Rose et Blanche Simon seront délivrées!
VIII. Le code pénal.
Dagobert, un moment épouvanté des machinations ténébreuses et souterraines si dangereuses poursuivies par les robes noires, comme il disait, contre des personnes qu'il aimait, avait pu hésiter un instant à tenter la délivrance de Rose et de Blanche; mais son indécision cessa aussitôt après la lettre du maréchal Simon, qui venait si inopinément lui rappeler des devoirs sacrés. À l'abattement passager du soldat avait succédé une résolution d'une énergie calme et pour ainsi dire recueillie.
— Agricol, quelle heure est-il? demanda-t-il à son fils.
— Neuf heures ont sonné tout à l'heure, mon père.
— Il faut me fabriquer tout de suite un crochet de fer solide… assez solide pour supporter mon poids, et assez ouvert pour s'adapter au chaperon d'un mur. Ce poêle de fonte sera ta forge et ton enclume; tu trouveras un marteau dans la maison… et… quant à du fer… tiens, en voici…
Ce disant, le soldat prit auprès du foyer une paire de pincettes à très fortes branches, les présenta à son fils, et ajouta:
— Allons, mordieu; mon garçon, attise le feu, chauffe à blanc, et forge-moi ce fer.
À ces paroles, Françoise et Agricol se regardèrent avec surprise; le forgeron resta muet et interdit, ignorant la résolution de son père et les préparatifs que celui-ci avait déjà commencés avec l'aide de la Mayeux.
— Tu ne m'entends donc pas, Agricol? répéta Dagobert toujours la paire de pincettes à la main; il faut tout de suite me fabriquer un crochet avec cela!…
— Un crochet… mon père… et pour quoi faire?
— Pour mettre au bout d'une corde que j'ai là; il faudra le terminer par une espèce d'oeillet assez large pour qu'elle puisse y être solidement attachée…
— Mais cette corde, ce crochet, à quoi bon?
— À escalader les murs du couvent, si je ne puis m'y introduire par une porte.
— Quel couvent? demanda Françoise à son fils.
— Comment, mon père! s'écria celui-ci en se levant brusquement, tu penses encore… à cela?
— Ah! çà, à quoi veux-tu que je pense?
— Mais, mon père… c'est impossible… tu ne tenteras pas une pareille entreprise.
— Mais quoi donc, mon enfant? demanda Françoise avec anxiété; où ton père veut-il donc aller?
— Il veut, cette nuit, s'introduire dans un couvent où sont enfermées les filles du maréchal Simon, et les enlever.
— Grand Dieu!… mon pauvre mari!… un sacrilège!… s'écria Françoise, toujours fidèle à ses pieuses traditions; et joignant les mains, elle fit un mouvement pour se lever et s'approcher de Dagobert.
Le soldat, pressentant qu'il allait avoir à subir des observations, des prières de toutes sortes, et bien résolu de n'y pas céder, voulut tout d'abord couper court à ces supplications inutiles qui d'ailleurs lui faisaient perdre un temps précieux; il reprit donc un air grave, sévère, presque solennel, qui témoignait de l'inflexibilité de sa détermination:
— Écoute, ma femme, et toi aussi mon fils: quand, à mon âge, on se décide à une chose, on sait pourquoi… et une fois qu'on est décidé, il n'y a ni femme, ni fils qui tiennent… on fait ce qu'on doit… c'est à quoi je suis résolu… Épargnez-moi donc ces paroles inutiles… C'est votre devoir de me parler ainsi, soit; ce devoir, vous l'avez rempli; n'en parlons plus. Ce soir je veux être le maître chez moi…
Françoise, craintive, effrayée, n'osa pas hasarder une parole; mais elle tourna ses regards suppliants vers son fils.
— Mon père… dit celui-ci, un mot encore… un mot seulement.
— Voyons ce mot, reprit Dagobert avec impatience.
— Je ne peux pas combattre votre résolution; mais je vous prouverai que vous ignorez à quoi vous vous exposez…
— Je n'ignore rien, dit le soldat d'un ton brusque. Ce que je tente est grave… mais il ne sera pas dit que j'ai négligé un moyen, quel qu'il soit, d'accomplir ce que j'ai promis d'accomplir.
— Mon père, prends garde… Encore une fois… tu ne sais pas à quel danger tu t'exposes! dit le forgeron d'un air alarmé.
— Allons, parlons du danger; parlons du fusil du portier et de la faux du jardinier, dit Dagobert en haussant les épaules dédaigneusement; parlons-en, et que cela finisse… Eh bien! après, supposons que je laisse ma peau dans ce couvent, est-ce que tu ne restes pas à ta mère? Voilà vingt ans que vous avez l'habitude de vous passer de moi… ça vous coûtera moins…
— Et c'est moi, mon Dieu! c'est moi qui suis cause de tous ces malheurs!… s'écria la pauvre mère. Ah! Gabriel avait bien raison de me blâmer.
— Madame Françoise, rassurez-vous, dit tout bas la Mayeux, qui s'était rapprochée de la femme de Dagobert; Agricol ne laissera pas son père s'exposer ainsi.
Le forgeron, après un moment d'hésitation, reprit d'une voix émue:
— Je te connais trop, mon père, pour songer à t'arrêter par la peur d'un danger de mort.
— De quel danger parles-tu alors?
— D'un danger… devant lequel tu reculeras… toi si brave… dit le jeune homme d'un ton pénétré qui frappa son père.
— Agricol, dit sévèrement et rudement le soldat, vous dites une lâcheté, vous me faites une insulte.
— Mon père!
— Une lâcheté, reprit le soldat courroucé, parce qu'il est lâche de vouloir détourner un homme de son devoir en l'effrayant… une insulte, parce que vous me croyez capable d'être intimidé.
— Ah! monsieur Dagobert, s'écria la Mayeux, vous ne comprenez pas Agricol.
— Je le comprends trop, répondit durement le soldat.
Douloureusement ému de la sévérité de son père, mais ferme dans sa résolution dictée par son amour et par son respect, Agricol reprit, non sans un violent battement de coeur:
— Pardonnez-moi si je vous désobéis, mon père… mais dussiez- vous me haïr, vous saurez à quoi vous vous exposez en escaladant, la nuit, les murs d'un couvent…
— Mon fils!! vous osez… s'écria Dagobert, le visage enflammé de colère.
— Agricol… s'écria Françoise éplorée… mon mari!
— Monsieur Dagobert, écoutez Agricol!… c'est dans notre intérêt à tous qu'il parle, s'écria la Mayeux.
— Pas un mot de plus… répondit le soldat en frappant du pied avec colère.
— Je vous dis… mon père… que vous risquez presque sûrement… les galères!! s'écria le forgeron en devenant d'une pâleur effrayante.
— Malheureux! dit Dagobert en saisissant son fils par le bras, tu ne pouvais pas me cacher cela… plutôt que de m'exposer à être traître et lâche!
Puis le soldat répéta en frémissant:
— Les galères!!
Et il baissa la tête, muet, pensif, et comme écrasé par ces mots foudroyants.
— Oui, vous introduire dans un lieu habité, la nuit, avec escalade et effraction… la loi est formelle… ce sont les galères! s'écria Agricol, à la fois heureux et désolé de l'accablement de son père; oui, mon père… les galères… si vous êtes pris en flagrant délit: et il y a dix chances contre une pour que cela soit, car, la Mayeux vous l'a dit, le couvent est gardé… Ce matin, vous auriez tenté d'enlever en plein jour ces deux jeunes demoiselles, vous auriez été arrêté; mais au moins cette tentative, faite ouvertement, avait un caractère de loyale audace qui plus tard peut-être vous eût fait absoudre… Mais vous introduire ainsi la nuit avec escalade… je vous le répète, ce sont les galères… Maintenant… mon père… décidez-vous… ce que vous ferez, je le ferai… car je ne vous laisserai pas aller seul… Dites un mot… je forge votre crochet; j'ai là au bas de l'armoire un marteau, des tenailles… et dans une heure nous partons.
Un profond silence suivit les paroles du forgeron, silence seulement interrompu par les sanglots de Françoise, qui murmurait avec désespoir:
— Hélas!… mon Dieu!… voilà pourtant ce qui arrive… parce que j'ai écouté l'abbé Dubois!…
En vain la Mayeux consolait Françoise, elle se sentait elle-même épouvantée; car le soldat était capable de braver l'infamie, et alors Agricol voudrait partager les périls de son père.
Dagobert, malgré son caractère énergique et déterminé, restait frappé de stupeur. Selon ses habitudes militaires, il n'avait vu dans son entreprise nocturne qu'une sorte de ruse de guerre autorisée par son bon droit d'abord, et aussi par l'inexorable fatalité de sa position; mais les effrayantes paroles de son fils le ramenaient à la réalité, à une terrible alternative: ou il lui fallait trahir la confiance du général Simon et les derniers voeux de la mère des orphelines, ou bien il lui fallait s'exposer à une flétrissure effroyable… et surtout y exposer son fils… son fils!! et cela même sans la certitude de délivrer les orphelines…
Tout à coup, Françoise, essuyant ses yeux noyés de larmes, s'écria comme frappée d'une inspiration soudaine:
— Mais, mon Dieu! j'y songe… il y a peut-être un moyen de faire sortir ces chères enfants du couvent sans violence.
— Comment cela, ma mère? dit vivement Agricol.
— C'est M. l'abbé Dubois qui les a fait conduire… mais, d'après ce que suppose Gabriel, probablement mon confesseur n'a agi que par les conseils de M. Rodin…
— Et quand cela serait, ma chère mère, on aurait beau s'adresser à M. Rodin, on n'obtiendrait rien de lui.
— De lui, non, mais peut-être de cet abbé si puissant qui est le supérieur de Gabriel, qui l'a toujours protégé depuis son entrée au séminaire.
— Quel abbé, ma mère?
— M. l'abbé d'Aigrigny.
— En effet, chère mère, avant d'être prêtre il était militaire… peut-être serait-il plus accessible qu'un autre… et pourtant…
— D'Aigrigny! s'écria Dagobert avec une expression d'horreur et de haine. Il y a ici mêlé à ces trahisons, un homme qui, avant d'être prêtre, a été militaire, et qui s'appelle d'Aigrigny?
— Oui, mon père, le marquis d'Aigrigny… Avant la Restauration… il avait servi en Russie… et, en 1815, les Bourbons lui ont donné un régiment…
— C'est lui! dit Dagobert d'une voix sourde. Encore lui! toujours lui!!! comme un mauvais démon… qu'il s'agisse de la mère, du père ou des enfants.
— Que dis-tu, mon père?
— Le marquis d'Aigrigny! s'écria Dagobert. Savez-vous quel est cet homme? Avant d'être prêtre, il a été le bourreau de la mère de Rose et de Blanche, qui méprisait son amour. Avant d'être prêtre… il s'est battu contre son pays, et s'est trouvé deux fois face à face à la guerre avec le général Simon… Oui, pendant que le général était prisonnier à Leipzig, criblé de blessures à Waterloo, l'autre, le marquis renégat, triomphait avec les Russes et les Anglais! Sous les Bourbons, le renégat, comblé d'honneurs, s'est encore retrouvé en face du soldat de l'Empire persécuté. Entre eux deux cette fois, il y a eu un duel acharné… Le marquis a été blessé; mais le général Simon, proscrit et condamné à mort, s'est exilé… Maintenant le renégat est prêtre… dites-vous? Eh bien, moi, maintenant, je suis certain que c'est lui qui a fait enlever Rose et Blanche afin d'assouvir sur elles la haine qu'il a toujours eue contre leur mère et contre leur père… Cet infâme d'Aigrigny les tient en sa puissance. Ce n'est plus seulement la fortune de ces enfants que j'ai à défendre maintenant… c'est leur vie… entendez-vous? leur vie…
— Mon père… croyez-vous cet homme capable de…
— Un traître à son pays, qui finit par être un prêtre infâme, est capable de tout; je vous dis que peut-être à cette heure ils tuent ces enfants à petit feu… s'écria le soldat d'une voix déchirante, car les séparer l'une de l'autre, c'est déjà commencer à les tuer…
Puis Dagobert ajouta avec une exaspération impossible à rendre:
— Les filles du général Simon sont au pouvoir du marquis d'Aigrigny et de sa bande… et j'hésiterais à tenter de les sauver… par peur des galères!… Les galères! ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif, qu'est-ce que ça me fait, à moi, les galères? Est-ce qu'on y met votre cadavre? Est-ce qu'après cette dernière tentative je n'aurais pas le droit, si elle avorte, de me brûler la cervelle? Mets ton fer au feu, mon garçon… vite, le temps presse… forge… forge le fer…
— Mais… ton fils… t'accompagne! s'écria Françoise avec un cri de désespoir maternel.
Puis, se levant, elle se jeta aux pieds de Dagobert en disant:
— Si tu es arrêté… il le sera aussi…
— Pour s'épargner les galères… il fera comme moi… j'ai deux pistolets.
— Mais moi… s'écria la malheureuse mère en tendant ses mains suppliantes, sans toi… sans lui… que deviendrai-je?
— Tu as raison… j'étais égoïste… j'irai seul, dit Dagobert.
— Tu n'iras pas seul… mon père… reprit Agricol.
— Mais ta mère!…
— La Mayeux voit ce qui se passe, elle ira trouver M. Hardy, mon bourgeois, et lui dira tout… C'est le plus généreux des hommes… et ma mère aura un abri et du pain jusqu'à la fin de ses jours.
— Et c'est moi… c'est moi qui suis cause de tout!… s'écria Françoise en se tordant les mains avec désespoir. Punissez-moi, mon Dieu… punissez-moi… c'est ma faute… j'ai livré ces enfants… Je serais punie par la mort de mon enfant.
— Agricol… tu ne me suivras pas!! Je te le défends, dit Dagobert en pressant son fils contre sa poitrine avec énergie.
— Moi!… après t'avoir signalé le danger… je reculerais!… tu n'y penses pas, mon père! Est-ce que je n'ai pas aussi quelqu'un à délivrer, moi? Mlle de Cardoville, si bonne, si généreuse, qui m'avait voulu sauver de la prison, n'est-elle pas prisonnière, à son tour? Je te suivrai, mon père, c'est mon droit, c'est mon devoir, c'est ma volonté.
Ce disant, Agricol mit dans l'ardent brasier du poêle de fonte les pincettes destinées à faire un crochet.
— Hélas! mon Dieu! ayez pitié de nous tous! disait la pauvre mère en sanglotant, toujours agenouillée, pendant que le soldat était en proie à un violent combat intérieur.
— Ne pleure pas ainsi, chère mère, tu me brises le coeur, dit Agricol en relevant sa mère avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi. J'ai dû exagérer à mon père les mauvaises chances de l'entreprise; mais à nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons réussir presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon père? dit Agricol, en faisant un signe d'intelligence à Dagobert. Encore une fois, rassure-toi, bonne mère… je réponds de tout… Nous délivrerons les filles du maréchal Simon et Mlle de Cardoville… La Mayeux, donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette armoire…
L'ouvrière, essuyant ses larmes, obéit à Agricol, pendant que celui-ci, à l'aide d'un soufflet, avivait le brasier où chauffaient les pincettes.
— Voici tes outils… Agricol, dit la Mayeux d'une voix profondément altérée, en présentant, de ses mains tremblantes, ces objets au forgeron, qui, à l'aide des tenailles, retira bientôt du feu les pincettes chauffées à blanc, qu'il commença de façonner en crochet à grands coups de marteau, se servant du poêle de fonte pour enclume.
Dagobert était resté silencieux et pensif. Tout à coup il dit à Françoise en lui prenant les mains:
— Tu connais ton fils: l'empêcher maintenant de me suivre, c'est impossible… Mais rassure-toi… chère femme… nous réussirons… je l'espère… Si nous ne réussissons pas… si nous sommes arrêtés, Agricol et moi, eh bien! non… pas de lâchetés… pas de suicide… le père et le fils s'en iront en prison bras dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux hommes de coeur qui ont fait leur devoir… jusqu'au bout… Le jour du jugement viendra… nous dirons tout… loyalement, franchement… nous dirons que, poussés à la dernière extrémité… ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons été obligés d'avoir recours à la violence… Va, forge, mon garçon, ajouta Dagobert en s'adressant à son fils, qui martelait le fer rougi, forge… forge… sans crainte; les juges sont d'honnêtes gens, ils absoudront d'honnêtes gens.
— Oui, brave père, tu as raison; rassure-toi, chère mère… les juges verront la différence qu'il y a entre des bandits qui escaladent la nuit des murs pour voler… et un vieux soldat et son fils qui au péril de leur liberté, de leur vie, de l'infamie, ont voulu délivrer de pauvres victimes.
— Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant pis!… ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront déshonorés aux yeux des honnêtes gens… Si l'on nous met au bagne… si nous avons le courage de vivre… eh bien! le jeune et le vieux forçat porteront fièrement leur chaîne… et le marquis renégat… le prêtre infâme sera plus honteux que nous… Va, forge le fer sans crainte, mon garçon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut flétrir: une bonne conscience et l'honneur… Maintenant, deux mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous êtes descendue dans le jardin, avez-vous remarqué si les étages du couvent étaient élevés?
— Non, pas très élevés, monsieur Dagobert, surtout du côté qui regarde la maison des fous où est enfermée Mlle de Cardoville.
— Comment avez-vous fait pour parler à cette demoiselle?
— Elle était de l'autre côté d'une claire-voie en planches qui sépare à cet endroit les deux jardins.
— Excellent… dit Agricol en continuant de marteler son fer, nous pourrons facilement entrer de l'un dans l'autre jardin… peut-être sera-t-il plus facile et plus sûr de sortir par la maison des fous… Malheureusement tu ne sais pas où est la chambre de Mlle de Cardoville.
— Si… reprit la Mayeux en rassemblant ses souvenirs, elle habite un pavillon carré, et il y a au-dessus de la fenêtre où je l'ai vue pour la première fois une espèce d'auvent avancé, peint couleur de coutil bleu et blanc.
— Bon… je ne l'oublierai pas.
— Et vous ne savez pas, à peu près, où sont les chambres de mes pauvres enfants? dit Dagobert. Après un moment de réflexion, la Mayeux reprit:
— Elles sont en face du pavillon occupé par Mlle de Cardoville, car elle leur a fait depuis deux jours des signes de sa fenêtre; et je me souviens maintenant qu'elle m'a dit que les deux chambres, placées à des étages différents, se trouvaient, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier.
— Et ces fenêtres sont-elles grillées? demanda le forgeron.
— Je l'ignore.
— Il n'importe, merci, ma bonne fille; avec ces indications nous pouvons marcher, dit Dagobert; pour le reste, j'ai mon plan.
— Ma petite Mayeux, de l'eau, dit Agricol, afin que je refroidisse mon fer. Puis, s'adressant à son père:
— Ce crochet est-il bien?
— Oui, mon garçon: dès qu'il sera refroidi, nous ajusterons la corde.
Depuis quelque temps Françoise Baudoin s'était agenouillée pour prier avec ferveur: elle suppliait Dieu d'avoir pitié d'Agricol et de Dagobert, qui, dans leur ignorance, allaient commettre un grand crime; elle conjurait surtout le Seigneur de faire retomber sur elle seule son courroux céleste, puisqu'elle seule était la cause de la funeste résolution de son fils et de son mari. Dagobert et Agricol terminaient en silence leurs préparatifs: tous deux étaient très pâles et d'une gravité solennelle: ils sentaient tout ce qu'il y avait de dangereux dans leur entreprise désespérée. Au bout de quelques minutes, dix heures sonnèrent à Saint-Merri. Le tintement de l'horloge arriva faible et à demi couvert par le grondement des rafales de vent et de pluie, qui n'avaient pas cessé.
— Dix heures… dit Dagobert en tressaillant, il n'y a pas une minute à perdre… Agricol, prends le sac.
— Oui, mon père. En allant chercher le sac, Agricol s'approcha de la Mayeux, qui se soutenait à peine, et lui dit tout bas et rapidement:
— Si nous ne sommes pas ici demain matin… je te recommande ma mère. Tu iras chez M. Hardy; peut-être sera-t-il arrivé de voyage. Voyons, soeur, du courage, embrasse-moi. Je te laisse ma pauvre mère.