LE JUIF ERRANT (continued 2)
Reading edition
Alors, au milieu de la vapeur azurée qui s'étendait sur les deux terres, deux figures humaines apparurent.
Sur le cap sibérien, un homme à genoux étendait les bras vers l'Amérique avec une expression de désespoir indéfinissable.
Sur le promontoire américain, une femme jeune et belle répondait au geste désespéré de cet homme en lui montrant le ciel.
Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinèrent ainsi, pâles et vaporeuses, aux dernières lueurs de l'aurore boréale.
Mais le brouillard s'épaississant peu à peu, tout disparut dans les ténèbres.
D'où venaient ces deux êtres qui se rencontraient ainsi sous les glaces polaires, à l'extrémité des mondes?
Quelles étaient ces deux créatures, un instant rapprochées par un mirage trompeur, mais qui semblaient séparées pour l'éternité?
Première partie L'auberge du Faucon blanc
I. Morok.
Le mois d'octobre 1831 touche à sa fin.
Quoiqu'il soit encore jour, une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézardées d'un vaste grenier dont l'unique fenêtre est fermée à la lumière; une échelle, dont les montants dépassent la baie d'une trappe ouverte, sert d'escalier. Çà et là, jetés sans ordre sur le plancher, sont des chaînes de fer, des carcans à pointes aiguës, des caveçons à dents de scie, des muselières hérissées de clous, de longues tiges d'acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin est posé un petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l'étain en fusion; le charbon y est empilé sur des copeaux secs; une étincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui ressemblent à l'attirail d'un bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de mailles, aux anneaux à la fois si flexibles, si fins, si serrés, qu'elle ressemble à un souple tissu d'acier, est étendue sur un coffre, à côté de jambards et de brassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies; une masse d'armes, deux longues piques triangulaires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.
À cet arsenal d'armes meurtrières, d'instruments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d'objets très différents: ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosaires, des chapelets, des médailles, des _agnus Dei, _des bénitiers, des images de saints encadrées; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg sur gros papier bleuâtre, livrets où l'on raconte divers miracles modernes, où l'on cite une lettre autographe de Jésus-Christ, adressée à un fidèle; où l'on fait, enfin, pour les années 1831 et 1832, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.
Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs théâtres forains est suspendue à l'une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gâte pas en restant trop longtemps roulé.
Cette toile porte cette inscription:
LA VÉRIDIQUE ET MÉMORABLE CONVERSION D'IGNACE MOROK SURNOMMÉ LE _PROPHÈTE, _ARRIVÉ EN L'ANNÉE 1828, À FRIBOURG.
Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d'une couleur violente, d'un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.
Dans le premier, on voit un homme à longue barbe, d'un blond presque blanc, à figure farouche, et vêtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibérie; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau; ses traits expriment la terreur; courbé sur son traîneau qui, attelé de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d'une bande de renards, de loups, d'ours monstrueux qui, tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l'homme, les chiens et le traîneau.
Au-dessous de ce premier tableau on lit:
EN 1810, MOROK EST IDOLÂTRE; IL FUIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES.
Dans le second compartiment, Morok, candidement revêtu de la robe blanche de catéchumène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc; dans un coin du tableau, un grand ange à mine rébarbative tient d'une main une trompette et de l'autre une épée flamboyante; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir:
MOROK, L'IDOLÂTRE, FUYAIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES; LES BÊTES FÉROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTISÉ À FRIBOURG.
En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants; la tête altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble terrifier une foule de tigres, d'hyènes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.
Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale:
IGNACE MOROK EST CONVERTI; LES BÊTES FÉROCES RAMPENT À SES PIEDS.
Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l'idolâtre Morok, une fois converti, avait tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur.
* * * *
À travers la trappe ouverte dans le grenier, s'exhale, comme par bouffées, une odeur sauvage, âcre, forte, pénétrante. De temps à autre, on entend quelques râlements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s'étalent et s'allongent pesamment sur un plancher.
Un homme est seul dans ce grenier.
Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême; une longue pelisse d'un rouge de sang, fourrée de noir, l'enveloppe entièrement; son teint, naturellement blanc, est bronzé par l'existence voyageuse qu'il mène depuis son enfance; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et raides sur ses épaules; son nez est mince, tranchant, recourbé; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche à force d'être blonde. Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d'un cercle blanc… Ce regard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qui d'ailleurs n'empêchait pas le Prophète d'employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.
Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, à l'usage des dévotieux; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une lettre de l'alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.
Cette scène se passe sur les quatre heures de l'après-dîner, à l'auberge du _Faucon Blanc, _unique hôtellerie du village de Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.
Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier.
— _Judas! _tais-toi! dit le Prophète d'un ton menaçant, en tournant la tête vers la trappe.
Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu'un tonnerre lointain, se fit alors entendre.
— _Caïn! _tais-toi! crie Morok en se levant.
Un troisième rugissement d'une férocité inexprimable éclate tout à coup.
— _La Mort! _te tairas-tu! s'écrie le Prophète, et il se précipite vers la trappe, s'adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.
Malgré l'habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence: bientôt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une pique, s'approche de l'échelle, il va descendre, lorsqu'il voit quelqu'un sortir de la trappe.
Ce nouveau venu a une figure brune et hâlée; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu'il vient de parcourir une longue route; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.
— Au diable les animaux! s'écria-t-il en mettant le pied sur le plancher, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oublié… Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage… et la Mort a bondi comme une furie… ils ne me reconnaissent donc plus?
Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s'exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger.
— Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec inquiétude.
— Bonnes nouvelles.
— Tu les a rencontrés?
— Hier, à deux lieues de Wittemberg…
— Dieu soit loué! s'écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.
— C'est tout simple… de Russie en France, c'est la route obligée; il y avait mille à parier contre un qu'on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.
— Et le signalement?
— Très fidèle: les deux jeunes filles sont en deuil; le cheval est blanc; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise… et un chien de Sibérie sur les talons.
— Et tu les as quittés?
— À une lieue… Avant une demi-heure ils arriveront ici.
— Et dans cette auberge… puisqu'elle est la seule de ce village, dit Morok d'un air pensif.
— Et que la nuit vient… ajouta Karl.
— As-tu fait causer le vieillard?
— Lui? Vous n'y pensez pas!
— Comment?
— Allez donc vous y frotter.
— Et quelle raison?
— Impossible!
— Impossible! pourquoi?
— Vous allez le savoir… Je les ai d'abord suivis jusqu'à la couchée d'hier, ayant l'air de les rencontrer par hasard; j'ai parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre piétons voyageurs: «Bonjour et bonne route, camarade!» Pour toute réponse il m'a regardé de travers, et, du bout de son bâton, m'a montré l'autre côté de la route.
— Il est Français, il ne comprend peut-être pas l'allemand?
— Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu'à la couchée je l'ai entendu demander à l'hôte ce qu'il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.
— Et à la couchée… tu n'as pas essayé encore d'engager la conversation?
— Une seule fois… mais il m'a si brutalement reçu que, pour ne rien compromettre, je n'ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cet homme a l'air méchant en diable; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il paraît encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait l'avantage dans une lutte… Je ne sais pas vos projets… mais prenez garde, maître… prenez garde!…
— Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante… dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.
— La Mort?… Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que jamais… Seulement, pour vous, elle est presque douce.
— C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité.
— Hum! hum! défiez-vous, maître; vous êtes habile, vous êtes aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l'heure.
— Est-ce que mon Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante?
— Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui…
— Parce que j'ai la foi… voilà tout… Et c'est tout… dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d'un tel regard que l'autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes… quand ces hommes sont pervers et impies? ajouta le Prophète d'un air triomphant et inspiré.
Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu'il ne fût pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète:
— Vous êtes plus savant que moi, maître; ce que vous faites doit être bien fait.
— As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée? reprit le Prophète après un moment de silence.
— Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tantôt coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours: la dernière fois que je les ai vus, je m'étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie… Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j'ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.
— Très bonne… oui… très bonne… et tu seras récompensé… car si ces gens m'avaient échappé…
Le Prophète tressaillit et n'acheva pas. À l'expression de sa figure, à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.
— Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver… C'était peut-être pour…
Morok interrompit brutalement Karl et reprit:
— Qui t'a dit que l'arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai dit.
— À la bonne heure, maître, excusez-moi, et n'en parlons plus. Ah çà! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes, car l'heure du souper approche, si elle n'est passée. Est-ce qu'il se négligerait, maître, mon gros géant?
— Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soupçons.
— Où voulez-vous donc que j'aille?
— Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'écurie; là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.
— Comme vous voudrez; j'ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.
— Va…
— Maître, rappelez-vous ce que je vous ai dit: défiez-vous du vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu; je m'y connais, c'est un rude compagnon, défiez-vous…
— Sois tranquille… je me défie toujours, dit Morok.
— Alors donc, bonne chance, maître! Et Karl, regagnant l'échelle, disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe d'adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d'un air profondément méditatif; puis, s'approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De temps à autre il se levait pour aller jusqu'au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l'auberge, et prêtait l'oreille avec anxiété: car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l'approche.
II. Le voyageur.
Pendant que la scène précédente se passait à l'auberge du _Faucon Blanc _à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l'arrivée, s'avançaient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordées d'un côté par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d'une colline assez élevée.
Le ciel était d'une sérénité superbe; le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d'écume, interrompait seul le silence de cette soirée d'un calme profond; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s'élève souvent à la fin du jour; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu… L'air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d'un troupeau.
À travers un sentier frayé dans l'herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate. Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long bâton; ses épaules encore robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu'il marchait depuis longtemps.
Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, _ne quittant pas, _comme on dit vulgairement, les talons de son maître.
Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une d'elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa soeur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d'étrier. Ces deux soeurs jumelles s'appelaient, par un doux caprice maternel, _Rose _et _Blanche: _alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D'une ressemblance extrême, d'une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l'une de l'autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux; la seule différence qu'il y eût entre elles en ce moment, c'était que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions d'_aînée, _fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de leur guide: vieux soldat de l'Empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d'où s'échappait une profusion de grosses boucles de cheveux châtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées; un oeillet rouge, humide de rosée, n'était pas d'un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur de leur caractère et l'innocence de leur âge; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.
Il fallait encore les voir lorsque, à l'approche de la pluie ou de l'orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.
Mais la soirée était belle et calme; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux soeurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa soeur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle… car _ce jour-là _Rose était l'aînée, et une soeur aînée est déjà une mère.
Non seulement les deux jeunes filles s'idolâtraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément affectées; l'émotion de l'une se réfléchissait à l'instant sur la physionomie de l'autre; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes coeurs battaient à l'unisson; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d'une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs. Est-il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n'eussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l'existence de ces pauvres enfants? Ainsi, ces charmants couples d'oiseaux, nommés _inséparables, _ne pouvant vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se désespèrent et meurent lorsqu'une main barbare les éloigne l'un de l'autre.
Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la République et de l'Empire, héroïques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux soeurs, ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé _Dagobert; _sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le menton; ses joues maigres, couleur de brique, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées; d'épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col militaire à liseré blanc; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu à flamme rouge, tombant sur l'épaule gauche, couvrait sa tête chauve. Autrefois, doué d'une force d'hercule, mais ayant toujours un coeur de lion, bon et patient, parce qu'il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prévenance inouïe, d'une tendresse adorable, presque maternelle… Oui, maternelle! car pour l'héroïsme de l'affection, coeur de mère, coeur de soldat. D'un calme stoïque, comprimant toute émotion, l'inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais; aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d'un comique achevé, en raison même de l'imperturbable sérieux qu'il apportait à toute chose.
De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l'âge respectable; deux profondes cicatrices, l'une au flanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles; aussi n'était-ce pas sans une apparence de fierté qu'il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief; son allure était régulière, prudente et ferme; son poil vif, son embonpoint médiocre, l'abondante écume qui couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d'un long voyage à petites journées; quoiqu'il fût en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allègrement qu'au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.
Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c'est qu'il les montrait souvent dans l'unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait _Jovial) _et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.
Ce dernier, sans doute par contraste, nommé _Rabat-Joie, _ne quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l'enlevait et le portait ainsi quelques instants; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s'y soumettait avec une complaisance stoïque; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d'une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en grondant. Jovial l'entendait à demi-mot, et s'empressait de le remettre à terre. D'autres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.
Ces détails feront juger de l'excellent accord qui régnait entre les deux soeurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.
La petite caravane s'avançait, assez impatiente d'atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la côte.
Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs: peu à peu ses traits s'assombrirent lorsqu'il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s'arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.
Jovial ayant fait un brusque temps d'arrêt derrière son maître, Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête; son premier regard chercha sa soeur, à qui elle sourit doucement; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie…
Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu élevé, dont le faîte disparaissait sous le feuillage épais d'un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l'épaule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement:
— Qu'as-tu donc Dagobert?
Le vétéran se retourna; au grand étonnement des deux soeurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.
— Tu pleures… toi!!! s'écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t'en supplions… dis-nous ce que tu as…
Après un moment d'hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d'une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient:
— Je vais vous attrister, mes pauvres enfants… mais pourtant c'est comme sacré… ce que je vais vous dire… Eh bien! il y a dix-huit ans… la veille de la grande bataille de Leipzig, j'ai porté votre père au pied de cet arbre… il avait deux coups de sabre sur la tête… un coup de feu à l'épaule… C'est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers… et par qui encore? par un renégat… oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes… Enfin, un jour… vous saurez tout cela…
Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta:
— Oui… oui, je m'y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie… Ah! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d'une grêle d'obus! Il n'y avait rien de beau comme lui.
Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s'agenouiller au pied du vieux chêne. Puis, là, pressées l'une contre l'autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bâton, y appuyait son front chauve.
— Allons… allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à genoux; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, ajouta-t-il; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée… J'ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre père; c'était une idée à moi… parce que ce jour est comme un anniversaire.
— Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit Rose.
— À notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.
Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d'ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure:
— Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des femmes, c'est vrai… Quand elle habitait la Pologne, on l'appelait la _Perle de Varsovie; _c'était la perle du monde entier qu'on aurait dû dire… car dans le monde entier on n'aurait pas trouvé sa pareille… Non… non.
La voix de Dagobert s'altérait; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.
— Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n'est-ce pas?
— Oui, Dagobert.
— Eh bien! qu'est-ce qu'elle vous a recommandé avant de mourir? De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.
— C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.
— Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta Rose.
Puis les deux soeurs, par un mouvement spontané rempli d'une grâce touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l'adorable foi de leur âge:
— N'est-ce pas, mère… tu nous vois?… tu nous entends?…
— Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes… Elle vous l'a défendu.
— Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin.
Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.
Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen; en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, défendaient, non la liberté (l'inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près, que l'instinct de _religion naturelle, _commun à tous les coeurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son âme. Aussi, quoiqu'il ne partageât point la consolante illusion des deux soeurs, il eût regardé comme un crime d'y porter la moindre atteinte.
Les voyant moins tristes, il reprit:
— À la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier… en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais… tant vous étiez occupées de votre entretien… Oui, oui, mesdemoiselles… voilà deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble… Tant mieux, surtout si cela vous amuse.
Les deux soeurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d'embarras:
— Mais non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.
— Bien, bien, je ne veux rien savoir… Ah ça! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit… pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.
— Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose.
— Pour aller jusqu'à Paris?… Oui, mes enfants, une centaine d'étapes… nous n'allons pas vite, mais nous avançons… nous voyageons à bon marché, car notre bourse est petite; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j'ai appris en Égypte et en Espagne à n'avoir faim que quand ça se pouvait…
— Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t'aider.
— Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée… comme si ce n'était pas nous… qui…
— Vous! dit le soldat en interrompant Blanche; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon, n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron… et comme je repasse, hein? sans me vanter.
— Le fait est que tu repasses très bien, très bien…
— Seulement tu roussis quelquefois… dit Rose en souriant.
— Quand le fer est trop chaud, c'est vrai… Dame… j'ai beau l'approcher de ma joue… ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur… dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.
— Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.
— Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c'est moins cher, et en route il n'y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris… Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste: il faut l'espérer du moins…
— Cette médaille est sacrée pour nous… notre mère nous l'a donnée en mourant…
— Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l'avez.
— La voilà, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une chaînette de même métal.
Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci- dessous:
— Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert? reprit Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n'a pu nous le dire.
— Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit Dagobert; il se fait tard, partons; serrez bien cette médaille… et en route! nous avons près d'une heure de marche avant d'arriver à l'étape… Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil à ce tertre où votre brave père est tombé… et à cheval! à cheval!
Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et, avec son aide, remontèrent sur Jovial.
Ce vénérable animal n'avait pas songé un moment à s'éloigner; mais, en vétéran d'une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le _sol étranger _une large dîme d'herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisit le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécageuse; au bout de quelques pas, il fut obligé d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand'route.
Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu'il n'y en avait qu'une: l'auberge du Faucon Blanc.
_— _Allons donc à l'auberge du _Faucon Blanc, _avait répondu le soldat.
III. L'arrivée.
Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l'auberge du _Faucon Blanc, _afin de guetter l'arrivée des deux orphelines et du soldat; ne les voyant pas venir, il se remit à marcher lentement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, cherchant le moyen d'exécuter le plan qu'il avait conçu; ses idées le préoccupaient sans doute d'une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d'habitude.
Malgré son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d'intelligence, l'intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grâce, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte d'allure sur les populations qu'il visitait souvent dans ses pérégrinations.
On se doute bien que, dès longtemps avant sa conversion, Morok s'était familiarisé avec les moeurs des bêtes sauvages… En effet, né dans le nord de la Sibérie, il avait été, jeune encore, l'un des plus hardis chasseurs d'ours et de rennes; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d'explorations dans les régions polaires, il l'avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg; là Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un traîneau, dans l'immensité de l'empire, depuis la Perse jusqu'à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidité de la foudre, il n'y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers; projectiles humains, il faut qu'ils soient brisés ou qu'ils arrivent au but. On conçoit dès lors l'audace, la vigueur et la résignation d'hommes habitués à une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre profession, et était enfin entré comme catéchumène dans une maison religieuse de Fribourg; après quoi, bien et dûment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont il ignorait l'origine.
Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit était venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l'arrivée ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. Tout à coup il s'arrêta brusquement, pencha la tête du côté de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l'oreille fine comme un sauvage. «Les voilà…» s'écria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d'une joie diabolique. Il venait de reconnaître le pas d'un homme et d'un cheval. Allant au volet de son grenier, il l'entr'ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l'auberge les deux jeunes filles à cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide.
La nuit était venue, sombre, nuageuse; un grand vent faisait vaciller la lumière des lanternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes; le signalement donné à Morok était si exact, qu'il ne pouvait s'y tromper. Sûr de sa proie, il ferma la fenêtre. Après avoir encore réfléchi un quart d'heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe où était placée l'échelle qui servait d'escalier, et appela: «Goliath!»
— Maître! répondit une voix rauque.
— Viens ici.
— Me voilà… je viens de la boucherie, j'apporte de la viande.
Les montants de l'échelle tremblèrent, et bientôt une tête énorme apparut au niveau du plancher.
Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d'hercule), était hideux; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage; entre ses larges mâchoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de boeuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper à l'échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.
Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe: à son cou de taureau, à l'étonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lutter corps à corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plutôt de cuirasse de cuir très épais, çà et là éraillé par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu'il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de boeuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espèce de monstre avait, comme tant d'autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public; puis, ayant pris l'habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son goût à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant la foule quelques livres de chair crue.
— La part de la Mort et la mienne sont en bas, voilà celle de Caïn et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de boeuf. Où est le couperet!… que je la sépare en deux… Pas de préférence… bête ou homme, à chaque gueule… sa viande…
Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d'un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.
— Ah ça, voyons, maître, où est le couperet! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.
Au lieu de répondre à cette demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolyte.
— Étais-tu en bas quand tout à l'heure de nouveaux voyageurs sont arrivés dans l'auberge?
— Oui, maître, je revenais de la boucherie.
— Quels sont ces voyageurs?
— Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne… Mais le couperet… les bêtes ont grand'faim… moi aussi… le couperet!…
— Sais-tu… où on a logé ces voyageurs?
— L'hôte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.
— Dans le bâtiment qui donne sur les champs?
— Oui, maître… mais le…
Un concert d'horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.
— Entendez-vous! s'écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir… je ferais comme elles. Je n'ai jamais vu Judas et Caïn comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, à tout briser… Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu'à l'ordinaire… on dirait deux chandelles… Pauvre Mort!…
Morok, sans avoir égard aux observations de Goliath:
— Ainsi, les jeunes filles sont logées dans le bâtiment du fond de la cour?
— Oui, oui; mais pour l'amour du diable, le couperet? Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et ça met du retard à notre manger.
— Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles? demanda Morok.
Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses instances, son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.
— Réponds donc, brute!…
— Si je suis brute, j'ai la force des brutes, dit Goliath d'un ton bourru; et brute contre brute, je n'ai pas toujours le dessous.
— Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles! répéta Morok.
— Eh bien! non, répondit le géant; le vieux, après avoir conduit son cheval à l'écurie, a demandé un baquet, de l'eau, il s'est établi sous le porche, et à la clarté de la lanterne… il savonne… Un homme à moustaches grises… savonner comme une lavandière, c'est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j'ai répondu, maître, laissez-moi m'occuper du souper des bêtes.
Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta:
— Mais où donc est ce couperet?
Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath:
— Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.
D'abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.
— Plaît-il, maître? dit-il.
— Je te défends de donner à manger aux bêtes ce soir.
Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d'une grandeur démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.
— Ah çà, m'entends-tu? dit Morok avec impatience. Est-ce clair?
— Ne pas manger! quand notre viande est là, quand notre soupe est déjà en retard de trois heures!… s'écria Goliath avec une stupeur croissante.
— Obéis… et tais-toi!
— Mais vous voulez donc qu'il arrive un malheur ce soir?… La faim va rendre les bêtes furieuses! et moi aussi…
— Tant mieux!
— Enragées!…
— Tant mieux.!
— Comment, tant mieux?… Mais…
— Assez!
— Mais, par la peau du diable, j'ai aussi faim qu'elles, moi…
— Mange… Qui t'empêche? Ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.
— Je ne mange jamais sans mes bêtes… ni elles sans moi…
— Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes, je te chasse.
Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d'un ours, en regardant le Prophète d'un air à la fois stupéfait et courroucé.
Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réfléchir. Puis, s'adressant à Goliath, toujours plongé dans son ébahissement profond:
— Tu te rappelles où est la maison du bourgmestre, chez qui j'ai été ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a acheté des petits livres et un chapelet?
— Oui, répondit brutalement le géant.
— Tu vas aller demander à sa servante si tu peux être sûr de trouver demain le bourgmestre de bon matin.
— Pourquoi faire?
— J'aurai peut-être quelque chose d'important à lui apprendre; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m'avoir vu.
— Bon… mais les bêtes… je ne peux pas leur donner à manger avant d'aller chez le bourgmestre?… Seulement à la panthère de Java… c'est la plus affamée… Voyons, maître, seulement à la Mort? Je ne prendrai qu'une bouchée pour la lui faire manger. Caïn, moi et Judas, nous attendrons.
— C'est surtout à la panthère que je te défends de donner à manger. Oui, à elle… encore moins qu'à tout autre…
— Par les cornes du diable! s'écria Goliath, qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui? Je ne comprends rien à rien. C'est dommage que Karl ne soit pas ici; lui qui est malin, il m'aiderait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim… de manger.
— Tu n'as pas besoin de comprendre.
— Est-ce qu'il ne viendra pas bientôt, Karl?
— Il est revenu.
— Où est-il donc?
— Il est reparti.
— Qu'est-ce qui se passe donc ici? Il y a quelque chose; Karl part, revient, repart… et…
— Il ne s'agit pas de Karl, mais de toi; quoique affamé comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl…
Et Morok frappa cordialement sur l'épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.
— Moi, malin?
— La preuve, c'est qu'il y aura dix florins à gagner cette nuit… et que tu seras assez malin pour les gagner…
— À ce compte-là, oui, je suis assez malin, dit le géant en souriant d'un air stupide et satisfait. Qu'est-ce qu'il faudra faire pour gagner ces dix florins?
— Tu le verras…
— Est-ce difficile?
— Tu le verras… Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre; mais avant de partir tu allumeras ce réchaud. Il le montra du geste à Goliath.
— Oui, maître… dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l'espérance de gagner dit florins.
— Dans ce réchaud, tu mettras rougir cette tige d'acier, ajouta le Prophète.
— Oui, maître.
— Tu l'y laisseras; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m'attendre.
— Oui, maître.
— Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.
— Oui, maître.
Morok fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:
— Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche?
— Oui, maître.
— N'oublie rien: la tige d'acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres.
Ce disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.
IV. Morok et Dagobert.
Goliath ne s'était pas trompé… Dagobert savonnait, avec le sérieux imperturbable qu'il mettait à toutes choses.
Si l'on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s'étonnerait pas de cette apparente excentricité; d'ailleurs, Dagobert ne pensait qu'à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d'occupations féminines. Du reste, il n'en était pas à son apprentissage: bien des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusement réparé le dommage et le désordre qu'une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d'un soldat, car ce n'est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi à l'habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d'un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur porte-manteau une petite _trousse _garnie d'aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.
On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu'il était cité comme l'un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impériale.
On s'était rudement battu tout le jour sans avantage décisif… Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand'garde pour occuper les ruines d'un village abandonné; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l'autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet. Notre homme avait vaillamment chargé, sans être blessé cette fois, car il ne comptait que _pour mémoire _une profonde égratignure qu'un _Kaiserlitz _lui avait faite à la cuisse, d'un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.
— Brigand! ma culotte neuve!… s'était écrié le grenadier voyant bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu'il vengea en ripostant d'un coup de _latte _savamment porté de haut en bas, et qui transperça l'Autrichien.
Si notre homme se montrait d'une stoïque indifférence au sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n'en était pas de même pour l'accroc fait à sa culotte de grande tenue.
Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident: tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé, il se met en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à l'écuyère, puis, il faut bien l'avouer, sa culotte, et l'avoir retournée, afin de travailler sur l'envers pour que la reprise fût mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s'empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d'un tailleur installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant: Aux armes!
— À cheval! s'écrie le capitaine d'une voix de tonnerre. En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide de premier rang. N'ayant pas le temps de retourner sa culotte à l'endroit, hélas! il la passe, tant bien que mal, à l'envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il sauta à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d'un bois, avait tenté de surprendre le détachement; la mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait beaucoup à ses _effets, _et la journée lui était fatale; sa culotte déchirée, ses bottes perdues! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d'acharnement. Un clair de lune superbe éclairait l'action; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier. Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que l'on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu'ils virent cette grande et sévère figure s'avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.
Le capitaine, stupéfait, s'approcha, et, se rappelant l'occupation de son soldat au moment où l'on avait crié aux armes, il comprit tout.
— Ah! ah! vieux lapin! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert, toi? tu mets ta culotte à l'envers!…
Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine. Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.
Dagobert était donc sous le porche de l'auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s'assemblaient, le contemplaient d'un oeil curieux.
De fait, c'était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise; d'une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l'extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d'eau; sur son bras droit tatoué d'emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.
Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s'étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu'il n'était plus en présence des petites filles. L'attention soutenue dont il se voyait l'objet commençait à l'impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu'il faisait.
À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis, s'approchant, il lui dit en français d'un ton assez narquois:
— Il paraît, camarade, que vous n'avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern?
Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien.
Étonné de ce silence, Morok reprit:
— Je ne me trompe pas… vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l'Empire. Aussi, je trouve que pour un héros… vous finissez un peu en quenouille.
Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu'il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua:
— Je suis sûr, mon brave, que nous n'êtes ni sourd ni muet; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre?
Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda Morok entre les deux yeux, et lui dit d'une voix brutale:
— Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître: donnez-moi la paix…
Et il se remit à sa besogne.
— Mais on fait connaissance… en buvant un verre de vin du Rhin; nous parlerons de nos campagnes… car j'ai vu aussi la guerre, moi… je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.
Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement; il trouvait dans le regard et dans l'accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant; pourtant il se contint.
— Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi… nous causerions de la France… J'y suis longtemps resté, c'est un beau pays. Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté… surtout lorsqu'ils manient le savon aussi bien que vous; si j'avais une ménagère… je l'enverrais à votre école.
Le sarcasme ne se dissimulait plus; l'audace et la bravade se lisaient dans l'insolent regard du Prophète. Pensant qu'avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l'éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s'établir à l'autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater: il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l'impudente obsession du Prophète, eut d'abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner; mais songeant aux orphelines, il se résigna.
Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d'une voix sèche et insolente:
— Décidément, vous n'êtes pas poli… l'homme au savon!
Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand:
— Je dis à ce Français à longues moustaches qu'il n'est pas poli… Nous allons voir ce qu'il va répondre; il faudra peut-être lui donner une leçon. Me préserve le ciel d'être querelleur! ajouta-t-il avec componction; mais le Seigneur m'a éclairé, je suis son oeuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son oeuvre…
Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux: la réputation du Prophète était venue jusqu'à Mockern; ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.
En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s'empêcher de lui dire en allemand:
— Je comprends l'allemand… parlez allemand, on entendra…
De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers; l'aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs.
Le Prophète reprit en allemand:
— Je disais que vous n'étiez pas poli, et je dirai maintenant que vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela?
— Rien… dit froidement Dagobert en passant au savonnage d'une autre pièce de linge.
— Rien… reprit Morok, c'est peu de chose; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu'un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n'a pas le droit de répondre insolemment… ou bien il mérite qu'on lui apprenne à vivre.
De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait; prenant par les deux coins le mouchoir qu'il venait de tremper dans l'eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l'eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne:
De Tirlemont, taudion du diable, Nous partirons demain matin, Le sabre en main, Disant adieu à… etc., etc.
(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l'étouffait; cette chanson le soulagea.
Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d'un air de contrainte hypocrite:
— Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Bérésina comme des Pharaons; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu!… Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l'air de ne pas comprendre que je veux qu'il me fasse des excuses… ou sinon…
— Ou sinon?… reprit Dagobert sans regarder le Prophète.
— Sinon, vous me ferez réparation… Je vous l'ai dit, j'ai vu aussi la guerre; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang… si vous avez du sang dans les veines!…
Cette provocation commença d'effrayer un peu les spectateurs qui ne s'attendaient pas à un dénouement si tragique.
— Vous battre! voilà une belle idée! s'écria l'un, pour vous faire coffrer tous deux… Les lois sur le duel sont sévères.
— Surtout quand il s'agit de petites gens ou d'étrangers, reprit un autre; s'il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d'être jugés.
— Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer! demanda Morok.
— Non, certes! dirent les bourgeois. Arrangez-vous… C'est un conseil d'amis que nous vous donnons… Faites-en votre profit, si vous voulez…
— Que m'importe la prison, à moi! s'écria le Prophète. Que je trouve seulement deux sabres… et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre!
— Qu'est-ce que vous ferez de deux sabres! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.
— Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez… Le Seigneur ordonne de soigner son honneur!…
Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l'enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.
Le Prophète fronça les sourcils; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l'encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit:
— Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n'est bon qu'à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre!…
— Oui, il refuse de se battre… répondit Dagobert d'une voix ferme, mais en devenant d'une pâleur effrayante.
Jamais, peut-être, le soldat n'avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.
— Ainsi, vous êtes un lâche… vous avez peur… vous l'avouez…
À ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-même, comme si, au moment de s'élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l'avait retenu…
En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu'un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre à leur voyage.
Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l'expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent d'un pas.
Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l'intérêt général fut acquis à Dagobert. L'un des spectateurs dit à ceux qui l'entouraient:
— Au fait, cet homme n'est pas un lâche…
— Non, certes.
— Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter…
— Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle: c'est un étranger.
— Et comme étranger, s'il se battait et qu'il fût pris, il en aurait pour un bon temps de prison…
— Et puis enfin… ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour une misère? S'il était tué ou prisonnier, qu'est-ce qu'elles deviendraient, ces pauvres enfants?
Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve; le soldat lui tendit la main et lui dit d'une voix émue:
— Merci, monsieur!
L'Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.
— Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose… acceptez un bol de punch avec nous; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu'il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous…
Jusqu'alors le dompteur de bêtes, désespéré de l'issue de cette scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son parti; peu à peu ses traits s'adoucirent; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d'assez bonne grâce:
— Allons, j'obéis à ces messieurs, j'avoue que j'ai eu tort; votre mauvais accueil m'avait blessé, je n'ai pas été maître de moi… je répète que j'ai eu tort… ajouta-t-il avec un dépit concentré. Le Seigneur commande l'humilité… Je vous demande excuse…
Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.
— Il vous demande pardon, vous n'avez rien à dire à cela, mon brave, reprit l'un d'eux en s'adressant à Dagobert; allons trinquer ensemble; nous vous faisons cette offre de tout coeur, acceptez-la de même…
— Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.
Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands, leur répondit:
— Merci, messieurs… vous êtes de dignes gens! Mais quand on a accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.
— Eh bien! nous acceptons… c'est entendu… chacun son tour c'est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.
— Pauvreté n'est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n'ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour; nous avons encore une longue route à parcourir, et je ne dois pas faire d'inutiles dépenses.
Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que les Allemands n'osèrent plus renouveler leur offre, comprenant qu'un homme du caractère de Dagobert ne pouvait l'accepter sans humiliation.
— Allons, tant pis! dit le gros homme. J'aurais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat!… bonsoir!… Il se fait tard, l'hôtelier du _Faucon Blanc _va nous mettre à la porte.
— Bonsoir, messieurs! dit Dagobert en se dirigeant vers l'écurie pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.
Morok s'approcha et lui dit d'une voix de plus en plus humble:
— J'ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon… Vous ne m'avez rien répondu… m'en voudriez-vous encore?
— Si je te retrouve jamais… lorsque mes enfants n'auront plus besoin de moi, dit le vétéran d'une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.
Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit lentement de la cour.
L'auberge du _Faucon Blanc _formait un parallélogramme. À l'une de ses extrémités s'élevait le bâtiment principal; à l'autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres; un passage voûté, pratiqué dans l'épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne; enfin, de chaque côté de la cour s'étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.
Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d'avoine préparée pour son cheval; il la versa dans une vannette et l'agita en s'approchant de Jovial. À son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l'avoine sur l'osier; inquiet, il appela Jovial d'une voix amie; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son oeil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile. De plus en plus surpris, le soldat s'approcha. À la lueur douteuse d'une lanterne d'écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l'épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants; il raidissait sa longe comme s'il eût voulu la rompre, afin de s'éloigner de la cloison où s'appuyaient sa mangeoire et le râtelier; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l'écurie, son poil était partout _piqué; _c'est-à-dire terne et hérissé; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.
— Eh bien!… eh bien! mon vieux Jovial… dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître… tu as peur? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l'offense qu'il avait dû supporter. Tu as peur… toi qui n'es pourtant pas poltron d'habitude…
Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s'il eût douté que ce fût lui.
— Tu ne me connais plus! s'écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d'extraordinaire? Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.
L'écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d'innombrables toiles d'araignées; à l'autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes… aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.
Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l'explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d'habitude, mille témoignages d'affection.
— À la bonne heure!… Voilà comme j'aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange… bon appétit! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n'aie plus de ces folles peurs à propos de rien… Si ton camarade Rabat-Joie était ici… cela te rassurerait… mais il est avec les enfants; c'est leur gardien en mon absence… Voyons, mange donc… au lieu de me regarder.
Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n'y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.
— Ah! mon pauvre Jovial… tu as quelque chose; toi qui manges ordinairement de si bon coeur… tu laisses ton avoine… C'est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l'issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.
Un rugissement effroyable, et tellement proche qu'il semblait sortir de l'écurie même, surprit si violemment Jovial, que d'un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte, et s'échappa dans la cour. Dagobert ne put s'empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L'écurie voisine, occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n'était séparée que par la cloison où s'appuyaient les mangeoires; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.
— Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant… Sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil; il n'en fallait pas plus pour l'effrayer, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l'avoine dans la mangeoire; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure.
Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s'il n'y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu'un seul cheval; Jovial y fut convenablement établi.
Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s'égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même, exercer son talent de tailleur; mais il ne songea qu'à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.
Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l'écurie, et se dépêcha d'aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu'il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.
V. Rose et Blanche.
Les orphelines occupaient, dans l'un des bâtiments les plus reculés de l'auberge, une petite chambre délabrée, dont l'unique fenêtre s'ouvrait sur la campagne; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l'ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.
Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.
Les deux soeurs, à demi couchées dans leur lit, étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet; un large ruban de fil ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté ingénue de leur âge; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n'avait rien d'amer, c'était plutôt une douce mélancolie qu'elles recherchaient au lieu de la fuir; pour elles cette mère toujours adorée n'était pas morte… elle était absente.
Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l'a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu'elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protéger. Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l'affliger et cesser de mériter la protection des bons anges. À cela se bornait la théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces âmes aimantes et pures.
Ce soir-là, les deux soeurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intéressait beaucoup; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur coeur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d'un bleu si doux.
Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu'elle tournait à demi vers sa soeur; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait:
— Crois-tu qu'il vienne encore cette nuit?
— Oui, car hier… il nous l'a promis.
— Il est si bon… il ne manquera pas à sa promesse.
— Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.
— Et son nom… quel nom charmant… comme il va bien à sa figure!
— Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nous prenant la main: «Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu'il vous a donné la même âme… Ce que l'on cherche ailleurs, vous le trouverez en vous-mêmes.»
—» Puisque vos deux coeurs n'en font qu'un…» a-t-il ajouté.
— Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma soeur!
— Nous sommes si attentives! Tiens… te voir l'écouter, c'est comme si je me voyais l'écouter moi-même, mon cher petit miroir! dit Rose en souriant et en baisant sa soeur au front. Eh bien, quand il parle, tes yeux… ou plutôt nos yeux… sont grands, grands ouverts, nos lèvres s'agitent comme si nous répétions en nous-mêmes chaque mot après lui. Il n'est pas étonnant que, de ce qu'il dit, rien ne soit oublié de nous.
— Et ce qu'il dit est si beau, si noble, si généreux!
— Puis, n'est-ce pas, ma soeur, à mesure qu'il parle, que de bonnes pensées on sent naître en soi! Pourvu que nous nous les rappelions toujours!
— Sois tranquille, elles resteront dans notre coeur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.
— Sais-tu, Rose, que c'est un grand bonheur qu'il nous aime toutes deux à la fois?
— Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n'avons qu'un coeur à nous deux.
— Comment aimer Rose sans aimer Blanche?
— Que serait devenue la délaissée?
— Et puis il aurait été si embarrassé de choisir!
— Nous nous ressemblons tant!
— Aussi, pour s'épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toutes deux.
— Cela ne vaut-il pas mieux? Il est seul à nous aimer… nous sommes deux à le chérir.
— Pourvu qu'il ne nous quitte pas jusqu'à Paris.
— Et qu'à Paris nous le voyions aussi.
— C'est surtout à Paris qu'il sera bon de l'avoir avec nous… et avec Dagobert… dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau!
— Paris? ça doit être comme une ville d'or…
— Une ville où tout le monde doit être heureux… puisque c'est si beau!
— Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement?… Comme on nous regardera!
— Oui… mais puisque tout le monde doit être heureux, tout le monde doit y être bon.
— Et l'on nous aimera…
— Et puis nous serons avec notre ami… aux cheveux blonds et aux yeux bleus.
— Il ne nous a encore rien dit de Paris…
— Il n'y aura pas songé. Il faudra lui en parler cette nuit.
— S'il est en train de causer… car souvent, tu sais, il a l'air d'aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux…
— Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.
— Et elle… combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive… puisqu'elle nous voit!
— Car si l'on nous aime tant, c'est que sans doute nous le méritons.
— Voyez-vous, la vaniteuse! dit Blanche, en se plaisant à lisser, du bout de ses doits déliés, les cheveux de sa soeur séparés sur son front.
Après un moment de réflexion, Rose lui dit:
— Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert?
— Si tu le crois, faisons-le.
— Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère; pourquoi lui cacher quelque chose?…
— Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.
— Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre coeur bat plus vite et plus fort?
— Oui, on dirait qu'il est plus plein.
— C'est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place!
— Aussi nous ferons bien de dire à Dagobert quelle a été notre bonne étoile.
— Tu as raison.
À ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.
— Ma soeur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore le chien qui gronde; qu'est-ce qu'il a donc?
— Rabat-Joie… ne gronde pas; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.
Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant obstinément un regard de côté vers la croisée; les deux soeurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front bossué vers le milieu par une protubérance remarquable, signe évident d'une grande pureté de race.
— Qu'est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-Joie? dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein?… mon bon chien?
— Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n'est pas là.
— C'est vrai, on dirait qu'il sait alors qu'il faut qu'il veille encore plus sur nous.
— Ma soeur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.
— Sans doute il panse Jovial.
— Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial.
— J'en suis fâchée.
— Pauvre bête! il a l'air si content de nous lécher les mains…
— On croirait qu'il nous remercie de notre visite.
— Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.
_— _Bon Dagobert! il s'occupe toujours de nous; comme il nous gâte!… Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.
— Pour l'en empêcher, comment faire?
— Quel malheur de n'être pas riches pour lui assurer un peu de repos.
— Riches… nous?… hélas! ma soeur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.
— Mais cette médaille, enfin?
— Sans doute quelque espérance s'y rattache, sans cela nous n'aurions pas fait ce grand voyage.
— Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir. La jeune fille ne put continuer: deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d'effroi, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie… Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux soeurs suspendaient leur respiration; dans leur épouvante, elles n'osaient pas jeter les yeux du côté de la fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.
— Hélas!… qu'est-ce donc? murmurèrent les orphelines; et Dagobert qui n'est pas là…
Puis, tout à coup, Rose s'écria en saisissant le bras de Blanche:
— Écoute!… écoute!… on monte l'escalier.
— Mon Dieu! il me semble que ce n'est pas la marche de Dagobert; entends-tu comme ces pas sont lourds?
— Rabat-Joie! ici tout de suite… vient nous défendre! s'écrièrent les deux soeurs au comble de l'épouvante.
En effet, des pas d'une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l'escalier de bois, et une espèce de frôlement singulier s'entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier. Enfin un corps lourd tombant derrière la porte l'ébranla violemment. Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole; la porte s'ouvrit: c'était Dagobert. À sa vue, Rose et Blanche s'embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d'échapper à un grand danger.
— Qu'avez-vous? pourquoi cette peur? leur demanda le soldat surpris.
— Oh! si tu savais… dit Rose d'une voix palpitante, car son coeur et celui de sa soeur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d'arriver… Ensuite, nous n'avions pas reconnu ton pas… il nous avait semblé si lourd… et puis ce bruit… derrière la cloison.
— Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l'escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j'apportais sur mon dos mon lit, c'est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière votre porte, pour m'y coucher comme d'habitude.
— Mon Dieu! que nous sommes folles, ma soeur, de n'avoir pas songé à cela! dit Rose en regardant Blanche.
Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîches couleurs.
Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne cessait d'aboyer.
— Qu'est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants? dit le soldat.
— Nous ne savons pas… on vient de casser des carreaux à la croisée, c'est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.
Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l'ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors… et ne vit rien… que la nuit noire… Il écouta… il n'entendit que les mugissements du vent.
— Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre ouverte… saute là, mon vieux, et cherche!
Le brave animal fit un bond énorme et disparut par la croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste.
— Cherche, mon vieux, cherche!… S'il y a quelqu'un, saute dessus, tes crocs sont bons… et ne lâche pas avant que je sois descendu.
Rabat-Joie ne trouva personne. On l'entendait aller, revenir, en cherchant une trace de côté et d'autre, jetant parfois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.
— Il n'y a donc personne, mon brave chien? car s'il y avait quelqu'un, tu le tiendrais déjà à la gorge.
Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude:
— Comment ces carreaux ont-ils été cassés? Mes enfants, l'avez- vous remarqué?
— Non, Dagobert; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.
— Il m'a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.
Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.
— Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette persienne… et ce crochet aura brisé les carreaux… Oui, oui, c'est cela… Quel intérêt d'ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup? Puis, s'adressant à Rabat-Joie:
— Eh bien… mon vieux, il n'y a donc personne?
Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit:
— Eh bien, alors, reviens… fais le grand tour… tu trouveras toujours une porte ouverte… tu n'es pas embarrassé.
Rabat-Joie suivit ce conseil: après avoir grogné quelques instants au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.
— Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n'est rien que le vent…
— Nous avons eu bien peur, dit Rose.
— Je le crois… Mais j'y songe, il peut venir par là un courant d'air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fenêtre dégarnie de rideaux.
Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à l'espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.
— Merci, Dagobert… Comme tu es bon! Nous étions inquiètes de ne pas te voir…
— C'est vrai… tu es resté plus longtemps que d'habitude. Puis, s'apercevant alors seulement de la pâleur et de l'altération des traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec Morok, Rose ajouta:
— Mais qu'est-ce que tu as?… Comme tu es pâle!
— Moi! non, mes enfants… Je n'ai rien…
— Mais si, je t'assure… Tu as la figure toute changée… Rose a raison.
— Je vous assure… que je n'ai rien, répondit le soldat avec assez d'embarras, car il savait peu mentir; puis, trouvant une excellente excuse à son émotion, il ajouta:
— Si j'ai l'air d'avoir quelque chose, c'est votre frayeur qui m'aura inquiété, car, après tout, c'est ma faute…
— Ta faute?
— Oui, si j'avais perdu moins de temps à souper, j'aurais été là quand les carreaux ont été cassés… et je vous aurais épargné un vilain moment de peur.
— Te voilà… nous n'y pensons plus.
— Eh bien! tu ne t'assieds pas?
— Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux soeurs. Ah çà! êtes-vous bien éveillées? ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts?
— Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.
— Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer; d'ailleurs il n'est que neuf heures.
— Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, reprit Rose, après avoir consulté sa soeur du regard.
— Vraiment?
— Une confidence à te faire.
— Une confidence?
— Mon Dieu, oui.
— Mais, vois-tu, une confidence très… très importante… ajouta Rose avec un grand sérieux.
— Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche.
— Pardieu… je le crois bien… ce qui regarde l'une regarde toujours l'autre. Est-ce que vous n'êtes pas toujours, comme on dit, deux têtes dans un bonnet?
— Dame! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le capuchon de ta pelisse… dit Rose en riant.
— Voyez-vous, les moqueuses, on n'a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a.
— Parle, ma soeur, dit Blanche.
— Non, mademoiselle, c'est à vous de parler, vous êtes aujourd'hui de _planton _comme aînée, et une chose aussi importante qu'une confidence, comme vous dites, revient de droit à l'aînée…
— Voyons, je vous écoute… dit le soldat, qui s'efforçait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu'il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de bêtes.
Ce fut donc Rose, _l'aînée de planton, _comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa soeur.
VI. Les confidences.
— D'abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder.
— N'est-ce pas… tu ne gronderas pas tes enfants? ajouta Blanche d'une voix non moins caressante.
— Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop comment m'y prendre… Mais pourquoi vous gronder?
— Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que nous allons t'apprendre…
— Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses l'une: ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose… Si vous avez eu raison, c'est très bien; si vous avez eu tort, c'est fait; ainsi maintenant n'en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles.
Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en échangeant un sourire avec sa soeur:
— Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous avons une visite.
— Une visite!
Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.
— Oui, une visite charmante… car il est blond!
— Comment diable, il est blond? s'écria Dagobert avec un soubresaut.
— Blond… avec des yeux bleus… ajouta Blanche.
— Comment, diable! des yeux bleus?… Et Dagobert fit un nouveau bond sur son siège.
— Oui, des yeux bleus… longs comme ça… reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.
— Mais, morbleu! ils seraient longs comme ça… et, faisant grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son avant-bras; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien… Un blond qui a des yeux bleus… Ah ça, mesdemoiselles, qu'est-ce que cela signifie?
Dagobert se leva, cette fois, l'air sévère et péniblement inquiet.
— Ah! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.
— Rien qu'au commencement encore… ajouta Blanche.
— Au commencement?… Il y a donc une suite, une fin?
— Une fin? Nous espérons bien que non…
Et Rose se prit à rire comme une folle.
— Tout ce que nous demandons, c'est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l'hilarité de sa soeur.
Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes filles afin de tâcher de deviner cette énigme; mais lorsqu'il vit leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu, il réfléchit qu'elles n'auraient pas tant de gaieté si elles avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu'à se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur position précaire, et dit:
— Riez… riez, mes enfants… j'aime tant à vous voir rire!
Puis, songeant que pourtant ce n'était pas précisément de la sorte qu'il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il ajouta d'une grosse voix:
— J'aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles; allons, que je suis fou d'écouter ce que vous me contez là… Vous voulez vous moquer de moi, n'est-ce pas?
— Non, ce que nous disons est vrai… bien vrai…
— Tu le sais… nous n'avons jamais menti, ajouta Rose.
— Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais… dit le soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible? Je couche dehors en travers de votre porte; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre: or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s'ils avaient essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l'oreille fine, nous aurions reçu les visites… à notre manière… Mais voyons, mes enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter… expliquez- vous.
Les deux soeurs, voyant à l'expression des traits de Dagobert qu'il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vétéran:
— Allons… ne te tourmente pas, nous allons te raconter les visites de notre ami Gabriel…
_— _Vous recommencez?… Il a un nom?
— Certainement il a un nom, nous te le disons… Gabriel…
— Quel joli nom! n'est-ce pas, Dagobert? Oh! tu verras, tu l'aimeras comme nous, notre beau Gabriel.
— J'aimerai votre beau Gabriel! dit le vétéran en hochant la tête, j'aimerai votre beau Gabriel! c'est selon, car avant il faut que je sache…
Puis, s'interrompant:
— C'est singulier, ça me rappelle une chose…
— Quoi donc, Dagobert?
— Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en revenant de France, m'a apportée de ma femme, elle me disait que, toute pauvre qu'elle était, et quoiqu'elle eût déjà sur les bras notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui s'appelait Gabriel… Et, il n'y a pas longtemps, j'en ai encore eu des nouvelles.