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Le juif errant - Tome I

LE JUIF ERRANT (continued 4)

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Puis, détournant la vue et mettant la main sur ses yeux lorsqu'il passa devant le corps de Jovial, il sortit pour aller retrouver les deux soeurs. Le Prophète le suivit d'un regard triomphant, et se dit: «Le voilà sans cheval, sans argent, sans papiers… Je ne pouvais faire plus… puisqu'il m'était interdit de faire plus… et que je devais autant que possible agir de ruse et ménager les apparences… Tout le monde donnera tort à ce soldat. Je puis du moins répondre que, de quelques jours, il ne continuera pas sa route, puisque de si grands intérêts semblent se rattacher à son arrestation et à celle de ces deux jeunes filles.»

Un quart d'heure après cette réflexion du dompteur de bêtes, Karl, le camarade de Goliath, sortait de la cachette où son maître l'avait confiné pendant la soirée, et partait pour Leipzig, porteur d'une lettre que Morok venait d'écrire à la hâte et que Karl devait, aussitôt son arrivée, mettre à la poste. L'adresse de cette lettre était ainsi conçue:

À Monsieur, Monsieur Rodin,

Rue du Milieu-des-Ursins, n° 11, À Paris, France.

XII. Le bourgmestre.

L'inquiétude de Dagobert augmentait de plus en plus; certain que son cheval n'était pas venu dans le hangar tout seul, il attribuait ce malheureux événement à la méchanceté du dompteur de bêtes, mais il demandait en vain la cause de l'acharnement de ce misérable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si juste qu'elle fût, allait dépendre de la bonne ou mauvaise humeur d'un juge arraché au sommeil et qui pouvait le condamner sur des apparences trompeuses. Bien décidé à cacher aussi longtemps que possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu'il se heurta contre Rabat- Joie, car le chien était accouru à son poste après avoir en vain essayé d'empêcher le Prophète d'emmener Jovial.

— Heureusement le chien est revenu là, les pauvres petites étaient gardées, dit le soldat en ouvrant la porte.

À sa grande surprise, une profonde obscurité régnait dans la chambre.

— Mes enfants… s'écria-t-il, pourquoi êtes-vous donc sans lumière?

On ne lui répondit pas. Effrayé, il courut au lit à tâtons, prit la main d'une des deux soeurs: cette main était glacée.

— Rose!… mes enfants! s'écria-t-il. Blanche!… Mais répondez- moi donc… Vous me faites peur…

Même silence; la main qu'il tenait se laissait mouvoir machinalement, froide et inerte. La lune, alors dégagée des nuages noirs qui l'entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le lit placé en face la fenêtre une assez vive clarté pour que le soldat vît les deux soeurs évanouies. La lueur bleuâtre de la lune augmentait encore la pâleur des orphelines; elles se tenaient à demi embrassées; Rose avait caché sa tête dans le sein de Blanche.

— Elles se seront trouvées mal de frayeur, s'écria Dagobert en courant à sa gourde. Pauvres petites! après une journée où elles ont eu tant d'émotions, ce n'est pas étonnant!

Et le soldat, imbibant le coin d'un mouchoir de quelques gouttes d'eau-de-vie, se mit à genoux devant le lit, frotta légèrement les tempes des deux soeurs, et passa sous leurs petites narines roses le linge imprégné de spiritueux… Toujours agenouillé, penchant vers les orphelines sa brune figure inquiète, émue, il attendit quelques secondes avant de renouveler l'emploi du seul moyen de secours qu'il eût en son pouvoir. Un léger mouvement de Rose donna quelque espoir au soldat; la jeune fille tourna sa tête sur l'oreiller en soupirant; puis bientôt elle tressaillit, ouvrit ses yeux à la fois étonnés et effrayés; mais, ne reconnaissant pas d'abord Dagobert, elle s'écria: «Ma soeur!» et elle se jeta entre les bras de Blanche.

Celle-ci commençait à ressentir aussi les effets des soins du soldat. Le cri de Rose la tira complètement de sa léthargie; partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se pressa contre elle.

— Les voilà revenues… c'est l'important, dit Dagobert.

Maintenant la folle peur passera bien vite. Puis il ajouta en adoucissant sa voix:

— Eh bien! mes enfants… courage!… vous allez mieux… c'est moi qui suis là… moi… Dagobert.

Les orphelines firent un brusque mouvement, tournèrent vers le soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble, d'émotion, et par un élan plein de grâce, toutes deux lui tendirent les bras en s'écriant:

— C'est toi… Dagobert… nous sommes sauvées…

— Oui, mes enfants… c'est moi, dit le vétéran en prenant leurs mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur. Vous avez donc eu grand'peur pendant mon absence?

— Oh!… peur… à mourir…

— Si tu savais… mon Dieu… si tu savais!

— Mais la lampe est éteinte! pourquoi?

— Ce n'est pas nous…

— Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela… Cette auberge ne me paraît pas sûre… Heureusement nous la quitterons bientôt… Maudit sort qui m'y a conduit… Après cela, il n'y avait pas d'autre hôtellerie dans le village… Que s'est- il donc passé?

— À peine as-tu été parti… que la fenêtre s'est ouverte bien fort, la lampe est tombée avec la table, et un bruit terrible…

— Alors le coeur nous a manqué, nous nous sommes embrassées en poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans la chambre.

— Et nous nous sommes trouvées mal, tant nous avions peur…

Malheureusement, persuadé que la violence du vent avait déjà cassé les carreaux et ébranlé la fenêtre, Dagobert crut avoir mal fermé l'espagnolette, attribua ce second accident à la même cause que le premier, et crut que l'effroi des orphelines les abusait.

— Enfin, c'est passé, n'y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il.

— Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittées si vite… Dagobert?

— Oui, maintenant je m'en souviens; n'est-ce pas, ma soeur, nous avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l'escalier en disant: «Mon cheval… que fait-on à mon cheval?»

— C'était donc Jovial qui hennissait?

Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait d'y répondre, et dit d'un air embarrassé:

— Oui… Jovial hennissait…, mais ce n'était rien!… Ah çà! il nous faut de la lumière. Savez-vous où j'ai mis mon briquet hier soir? Allons, je perds la tête, il est dans ma poche. Il y a là une chandelle; je vais l'allumer pour chercher dans mon sac des papiers dont j'ai besoin.

Dagobert fit jaillir quelques étincelles, se procura de la lumière, et vit en effet la croisée encore entr'ouverte, la table renversée, et auprès de la lampe son havresac; il ferma la fenêtre, releva la petite table, y plaça son sac et le déboucla afin d'y prendre son portefeuille, placé, ainsi que sa croix et sa bourse, dans une espèce de poche pratiquée contre le doublure et la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir été fouillé, grâce au soin avec lequel les courroies étaient rajustées. Le soldat plongea sa main dans la poche qui s'offrait à l'entrée du havresac, et ne trouva rien. Foudroyé de surprise, il pâlit, et s'écria en reculant d'un pas:

— Comment!!! rien!

— Dagobert, qu'as-tu donc? dit Blanche. Il ne répondit pas. Immobile, penché sur la table, il restait la main toujours plongée dans la poche du sac… Puis bientôt, cédant à un vague espoir… car une si cruelle réalité ne lui paraissait pas possible, il vida précipitamment le contenu du sac sur la table: c'étaient de pauvres hardes à moitié usées, son vieil habit d'uniforme des grenadiers à cheval de la garde impériale, sainte relique pour le soldat. Mais Dagobert eut beau développer chaque objet d'habillement, il n'y trouva ni sa bourse ni son portefeuille, où étaient ses papiers, les lettres du général Simon et sa croix. En vain, avec cette puérilité terrible qui accompagne toujours les recherches désespérées, le soldat prit le havresac par les deux coins et le secoua vigoureusement: rien n'en sortit.

Les orphelines se regardaient avec inquiétude, ne comprenaient rien au silence et à l'action de Dagobert, qui leur tournait le dos.

Blanche se hasarda de lui dire d'une voix timide:

— Qu'as-tu donc?… Tu ne réponds pas… Qu'est-ce que tu cherches dans ton sac? Toujours muet, Dagobert se fouilla précipitamment, retourna toutes ses poches: rien.

Peut-être pour la première fois de sa vie, ses deux enfants comme il les appelait, lui avaient adressé la parole sans qu'il leur répondît.

Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux; croyant le soldat fâché, elles n'osèrent plus lui parler.

— Non… non… ça ne se peut pas… non, disait le vétéran en appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa mémoire où il aurait pu placer des objets si précieux pour lui, ne voulant pas encore se résoudre à leur perte… Un éclair de joie brilla dans ses yeux… il courut prendre sur une chaise la valise des orphelines: elle contenait un peu de linge, deux robes noires et une petite boîte de bois renfermant un mouchoir de soie qui avait appartenu à leur mère, deux boucles de cheveux, et un ruban noir qu'elle portait au cou. Le peu qu'elle possédait avait été saisi par le gouverneur russe par suite de la confiscation. Dagobert fouilla et refouilla tout… visita jusqu'aux derniers recoins de la valise… Rien… rien…

Cette fois, complètement anéanti, il s'appuya sur la table. Cet homme si robuste, si énergique, se sentait faiblir… Son visage était à la fois brûlant et baigné d'une sueur froide… ses genoux tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu'un noyé s'accrocherait à une paille, il en est ainsi du _désespoir _qui ne veut pas absolument _désespérer. _Dagobert se laissa entraîner à une dernière espérance absurde, folle, impossible… Il se retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit… sans songer à l'altération de ses traits et de sa voix:

— Je ne vous les ai pas donnés… à garder… dites?

Au lieu de répondre, Rose et Blanche épouvantées de sa pâleur, de l'expression de son visage, jetèrent un cri.

— Mon Dieu… mon Dieu… qu'as-tu donc? murmura Rose.

— Les avez-vous… oui ou non? s'écria d'une voix tonnante le malheureux, égaré par la douleur. Si c'est non… je prends le premier couteau venu et je me le _plante _à travers le corps.

— Hélas! toi si bon… pardonne-nous si nous t'avons causé quelque peine…

— Tu nous aimes tant… tu ne voudrais pas nous faire de mal…

Et les orphelines se prirent à pleurer en tendant leurs mains suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait d'un oeil hagard; puis, cette espèce de vertige dissipé, la réalité se présenta bientôt à sa pensée avec toutes ses terribles conséquences; il joignit les mains, tomba à genoux devant le lit des orphelines, y appuya son front, et à travers ses sanglots déchirants, car cet homme de fer sanglotait, on n'entendait que ces mots entrecoupés:

— Pardon… pardon… je ne sais pas… Ah! quel malheur!… quel malheur! pardon!

À cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la cause, mais qui, chez un tel homme, était navrante, les deux soeurs interdites entourèrent de leurs bras cette vieille tête grise, et s'écrièrent en pleurant:

— Mais, regarde-nous donc! dis-nous ce qui t'afflige… Ce n'est pas nous?…

Un bruit de pas résonna dans l'escalier. Au même instant retentirent les aboiements de Rabat-Joie, resté en dehors de la porte. Les grondements du chien devenaient plus furieux; ils étaient sans doute accompagnés de démonstrations hostiles, car on entendit l'aubergiste s'écrier d'un ton courroucé:

— Dites donc hé! appelez votre chien… ou parlez-lui, c'est M. le bourgmestre qui monte.

— Dagobert… entends-tu?… c'est le bourgmestre! dit Rose.

— On monte… voilà du monde… reprit Blanche. Ces mots, _le bourgmestre, _rappelèrent tout à Dagobert, et complétèrent pour ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval était mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un seul jour de retard ruinait la dernière espérance des deux soeurs, rendait inutile ce long et pénible voyage.

Les gens fortement trempés, et le vétéran était de ce nombre, préfèrent les grands périls, les positions menaçantes, mais nettement tranchées, à ces angoisses vagues qui précèdent un malheur définitif.

Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dévouement, comprit qu'il n'avait de ressource que dans la justice du bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre à se rendre ce magistrat favorable; il essuya donc ses yeux aux draps du lit, se releva, droit, calme, résolu, et dit aux orphelines.

— Ne craignez rien… mes enfants; il faudra bien que ce soit notre sauveur qui arrive.

— Allez-vous appeler votre chien!… cria l'hôtelier, toujours retenu sur l'escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui continuait de lui disputer le passage. Il est donc enragé, cet animal-là? Attachez-le donc! N'avez-vous pas déjà assez causé de malheurs dans ma maison?… Je vous dis que M. le bourgmestre veut vous interroger à votre tour, puisqu'il vient d'entendre Morok.

Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache, agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le sort des orphelines allait dépendre de son entretien avec le magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de coeur qu'il mit la main sur la serrure après avoir dit aux petites filles, de plus en plus effrayées de tant d'événements:

— Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants… S'il faut absolument que quelqu'un entre ici, le bourgmestre y entrera seul…

Puis, ouvrant la porte, le soldat s'avança sur le palier et dit:

— À bas!… Rabat-Joie… ici!

Le chien obéit avec une répugnance marquée. Il fallut que son maître lui ordonnât deux fois de s'abstenir de toute manifestation malfaisante à l'encontre de l'hôtelier; ce dernier, une lanterne d'une main et son bonnet de l'autre, précédait respectueusement le bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pénombre de l'escalier. Derrière le juge, et quelques marches plus bas que lui, on voyait vaguement, éclairés par une autre lanterne, les visages curieux des gens de l'hôtellerie. Dagobert, après avoir fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et avança de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contenir plusieurs personnes, et à l'angle duquel se trouvait un banc de bois à dossier. Le bourgmestre, arrivant à la dernière marche de l'escalier, parut surpris de voir Dagobert fermer la porte, dont il semblait lui interdire l'entrée.

— Pourquoi fermez-vous cette porte? demanda-t-il d'un ton brusque.

— D'abord, parce que deux jeunes filles qui m'ont été confiées, sont couchées dans cette pièce; et ensuite, parce que votre interrogatoire inquiéterait ces enfants, répondit Dagobert… Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur le bourgmestre; cela vous est égal, je pense?

— Et de quel droit prétendez-vous m'imposer le lieu de votre interrogatoire? demanda le juge d'un air mécontent.

— Oh! je ne prétends rien, monsieur le bourgmestre, se hâta de dire le soldat, craignant avant tout d'indisposer son juge. Seulement, comme ces jeunes filles sont couchées et déjà toutes tremblantes, vous feriez preuve de bon coeur si vous vouliez bien m'interroger ici.

— Hum… ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corvée! c'était bien la peine de me déranger au milieu de la nuit… Allons, soit, je vous interrogerai ici…

Puis, se tournant vers l'aubergiste:

— Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous…

L'aubergiste obéit, et descendit suivi des gens de sa maison, aussi contrarié que ceux-ci de ne pouvoir assister à l'interrogatoire. Le vétéran resta seul avec le magistrat.

XIII. Le jugement.

Le digne bourgmestre de Mockern était coiffé d'un bonnet de drap et enveloppé d'un manteau; il s'assit pesamment sur le banc. C'était un gros homme de soixante ans environ, d'une figure rogue et renfrognée; de son poing rouge et gras, il frottait fréquemment ses yeux, gonflés et rougis par un brusque réveil.

Dagobert, debout, tête nue, l'air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tâchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l'intéresser à son sort, c'est-à-dire à celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait à son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son éloquence, toute sa résolution: lui qui vingt fois avait bravé la mort avec un froid dédain; lui qui, calme et assuré, n'avait jamais baissé les yeux devant le regard d'aigle de l'empereur, son héros, son dieu…, se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village à figure malveillante. De même aussi, quelques heures auparavant, il avait dû subir, impassible et résigné, les provocations du Prophète, pour ne pas compromettre la mission sacrée dont une mère mourante l'avait chargé, montrant ainsi à quel héroïsme d'abnégation peut atteindre une âme honnête et simple.

— Qu'avez-vous à dire… pour votre justification? Voyons, dépêchons… demanda brutalement le juge avec un bâillement d'impatience.

— Je n'ai pas à me justifier… j'ai à me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d'une voix ferme.

— Croyez-vous m'apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions? s'écria le magistrat d'un ton si aigre que le soldat se reprocha d'avoir déjà si mal engagé l'entretien.

Voulant apaiser son juge, il s'empressa de répondre avec soumission:

— Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqué; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n'avais aucun tort.

— Le Prophète dit le contraire.

— Le Prophète… répondit le soldat d'un air de doute.

— Le Prophète est un pieux et honnête homme incapable de mentir, reprit le juge.

— Je ne peux rien dire à ce sujet, mais vous avez trop de coeur, monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m'écouter… ce n'est pas un homme comme vous qui ferait une injustice… oh! cela se voit tout de suite.

En se résignant ainsi, malgré lui, au rôle de _courtisan, _Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tâchait de donner à son austère figure une expression souriante, avenante et flatteuse.

— Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d'aménité, un juge si respectable… n'entend pas que d'une oreille.

— Il ne s'agit pas d'oreilles… mais d'yeux, et quoique les miens me cuisent comme si je les avais frottés avec des orties, j'ai vu la main du dompteur de bêtes horriblement blessée.

— Oui, monsieur le bourgmestre, c'est bien vrai; mais songez que s'il avait fermé ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas arrivé.

— Pas du tout, c'est votre faute: il fallait solidement attacher votre cheval à sa mangeoire.

— Vous avez raison, monsieur le bourgmestre; certainement, vous avez raison, dit le soldat d'une voix de plus en plus affable et conciliante. Ce n'est pas un pauvre diable comme moi qui vous contredira. Cependant, si l'on avait, par méchanceté, détaché mon cheval… pour le faire aller à la ménagerie… vous avouerez n'est-ce pas? que ce n'est plus ma faute; ou du moins, vous l'avouerez si cela vous fait plaisir, se hâta de dire le soldat, je n'ai pas le droit de vous rien commander.

— Et pourquoi diable voulez-vous qu'on vous ait joué ce mauvais tour?

— Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais…

— Vous ne le savez pas… eh bien! ni moi non plus, dit impatiemment le bourgmestre. Ah! mon Dieu! que de sottes paroles pour une carcasse de cheval mort!

Le visage du soldat, perdant tout à coup son expression d'aménité forcée, redevint sévère; il répondit d'une voix grave et émue:

— Mon cheval est mort…, ce n'est plus qu'une carcasse, c'est vrai; et il y a une heure, quoique bien vieux, il était plein de courage et d'intelligence… il hennissait joyeusement à ma voix… et chaque soir il léchait les mains des deux pauvres enfants qu'il avait protégées tout le jour… comme autrefois il avait porté leur mère… Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera à la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit… Ce n'était pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l'aimais, moi, mon cheval.

À ces mots, prononcés avec une simplicité digne et touchante, le bourgmestre, ému malgré lui, se reprocha ses paroles.

— Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d'une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous? c'est un malheur.

— Un malheur… oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur! Les jeunes filles que j'accompagne étaient trop faibles pour entreprendre une longue route à pied, trop pauvres pour voyager en voiture… Pourtant il fallait que nous arrivassions à Paris avant le mois de février… Quand leur mère est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n'ont plus que moi…

— Vous êtes donc leur…

— Je suis leur fidèle serviteur, monsieur le bourgmestre, et maintenant que mon cheval a été tué, qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Voyons, vous êtes bon, vous avez peut-être des enfants? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte… si, après avoir été bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez! bien malheureuses, car mes filles sont filles d'exilés…, leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d'un cheval, ce voyage devînt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que ça ne vous remuerait pas le fond du coeur? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irréparable?

— Certainement, répondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l'émotion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravité de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m'intéressent. Quel âge ont-elles?

— Quinze ans et deux mois… elles sont jumelles…

— Quinze ans et deux mois… à peu près l'âge de ma Frédérique.

— Vous avez une jeune demoiselle de cet âge? reprit Dagobert, renaissant à l'espoir; eh bien, monsieur le bourgmestre, franchement, le sort de mes pauvres petites ne m'inquiète plus… Vous nous ferez justice…

— Faire justice… c'est mon devoir; après tout, dans cette affaire-là, les torts sont à peu près égaux: d'un côté, vous avez mal attaché votre cheval; de l'autre, le dompteur de bêtes a laissé sa porte ouverte. Il m'a dit cela… «J'ai été blessé à la main…» mais vous répondez: «Mon cheval a été tué… et pour mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irréparable.»

— Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement câlin, mais c'est le sens de ce que j'aurais dit, car, ainsi que vous le prétendez vous-même, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c'était toute ma fortune, et il est bien juste que…

— Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat, vos raisons sont excellentes… Le Prophète… honnête et saint homme, d'ailleurs, avait à sa manière très habilement présenté les faits; et puis, c'est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous, nous sommes presque tous fervents catholiques; il donne à nos femmes, à très bon marché, de petits livres très édifiants, et il leur vend, vraiment à perte, des chapelets et des _agnus Dei _très bien confectionnés… Cela ne fait rien à l'affaire, me direz- vous, et vous aurez raison; pourtant, ma foi, je vous l'avoue, j'étais venu ici dans l'intention…

— De me donner tort… n'est-ce pas, monsieur le bourgmestre? dit Dagobert de plus en plus rassuré. C'est que vous n'étiez pas tout à fait réveillé… votre justice n'avait encore qu'un oeil d'ouvert.

— Vraiment, monsieur le soldat, répondit le juge avec bonhomie, ça se pourrait bien, car je n'ai pas caché d'abord à Morok que je lui donnais raison; alors il m'a dit, très généreusement du reste: «Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa position, et vous dire certaines choses…»

— Contre moi?

— Apparemment; mais, en généreux ennemi, il s'est tu lorsque je lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais provisoirement à une amende envers lui, car je ne le cache pas, avant avoir entendu vos raisons j'étais décidé à exiger de vous une indemnité pour la blessure du Prophète.

— Voyez pourtant, monsieur le bourgmestre, comme les gens les plus justes et les plus capables peuvent être trompés, dit Dagobert redevenant courtisan.

Bien plus, il ajouta, en tâchant de prendre un air prodigieusement malicieux:

— Mais ils reconnaissent la vérité, et ce n'est pas eux que l'on met dedans, tout Prophète que l'on soit!

Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert eût jamais commis, l'on juge de la gravité de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne comprit pas tout d'abord la plaisanterie; il ne fut mis sur la voie que par l'air satisfait de Dagobert et par son coup d'oeil interrogatif, qui semblait dire:

— Hein! c'est charmant, j'en suis étonné moi-même. Le magistrat se prit donc à sourire d'un air paterne, en hochant la tête; puis il répondit, en aggravant encore le jeu de mots:

— Eh… eh… eh! vous avez raison, le Prophète aura mal prophétisé… Vous ne lui payerez aucune indemnité; je regarde les torts comme égaux, et les dommages comme compensés… Il a été blessé, votre cheval a été tué, partant vous êtes quittes.

— Et alors, combien croyez-vous qu'il me redoive? demanda le soldat avec une étrange naïveté…

— Comment?

— Oui, monsieur le bourgmestre… quelle somme est-ce qu'il me payera?

— Quelle somme?

— Oui; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d'une chose, monsieur le bourgmestre: je crois être dans mon droit en n'employant pas tout l'argent à l'acquisition d'un cheval… Je suis sûr qu'aux environs de Leipzig je trouverai une bête à bon marché chez les paysans… Je vous avouerai même, entre nous, qu'à la rigueur, si je trouvais un bon petit âne… je n'y mettrais pas d'amour-propre… J'aimerais mieux cela; car, voyez-vous, après ce pauvre Jovial, la compagnie d'un autre cheval me serait pénible… Aussi je dois vous…

— Ah çà! s'écria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel âne et de quel autre cheval venez-vous me parler?… Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophète et qu'il ne vous doit rien.

— Il ne me doit rien?

— Vous avez la tête joliment dure, mon brave homme; je vous répète que si les animaux du Prophète ont tué votre cheval, le Prophète a été blessé grièvement… Ainsi donc vous êtes quittes, ou, si vous l'aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnité et il ne vous en doit aucune… Comprenez-vous enfin?

Dagobert, stupéfait, resta quelques moments sans répondre, en regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde. Il voyait de nouveau ses espérances détruites par ce jugement.

— Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d'une voix altérée, vous être trop juste pour ne pas faire attention à une chose: la blessure du dompteur ne l'empêche pas de continuer son état… et la mort de mon cheval m'empêche de continuer mon voyage; il faut donc qu'il m'indemnise…

Le juge croyait avoir déjà beaucoup fait pour Dagobert en ne le rendant pas responsable de la blessure du Prophète, car Morok, nous l'avons dit, exerçait une certaine influence sur les catholiques du pays, et surtout sur leurs femmes, par son débit de bimbeloterie dévote; l'on savait, de plus, qu'il était appuyé par quelques personnes éminentes. L'insistance du soldat blessa donc le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, répondit sèchement:

— Vous me feriez repentir de mon impartialité. Comment, au lieu de me remercier, vous demandez encore!

— Mais, monsieur le bourgmestre… je demande une chose juste… Je voudrais être blessé à la main comme le Prophète et pouvoir continuer ma route.

— Il ne s'agit pas de ce que vous voudriez ou non… j'ai prononcé… c'est fini.

— Mais…

— Assez… assez… Passons à autre chose… Vos papiers?

— Oui, nous allons parler de mes papiers… mais je vous en supplie, monsieur le bourgmestre, ayez pitié de ces deux enfants qui sont là… Faites que nous puissions continuer notre voyage… et…

— J'ai fait tout ce que je peux faire… plus même peut-être que je n'aurais dû… Encore une fois, vos papiers?

— D'abord il faut que je vous explique…

— Pas d'explication… vos papiers… Préférez-vous que je vous fasse arrêter comme vagabond?

— Moi!… m'arrêter!…

— Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce serait comme si vous n'en aviez pas… Or, les gens qui n'en ont pas, on les arrête jusqu'à ce que l'autorité ait décidé sur eux… Voyons vos papiers… Finissons, j'ai hâte de retourner chez moi.

La position de Dagobert devenait d'autant plus accablante, qu'un moment il s'était laissé entraîner à un vif espoir. Ce fut un dernier coup à ajouter à ce que le vétéran souffrait depuis le commencement de cette scène; épreuve aussi cruelle que dangereuse pour un homme de cette trempe, d'un caractère droit, mais entier; loyal, mais rude et absolu; pour un homme, enfin, qui, longtemps soldat, et soldat victorieux, s'était malgré lui habitué envers le _bourgeois _à de certaines formules singulièrement despotiques.

À ces mots: _Vos papiers! _Dagobert devint très pâle, mais il tâcha de cacher ses angoisses sous un air d'assurance qu'il croyait propre à donner au magistrat une bonne opinion de lui.

— En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la chose… Rien n'est plus simple… Ça peut arriver à tout le monde… Je n'ai pas l'air d'un mendiant ou d'un vagabond, n'est- ce pas? Et puis enfin… vous comprenez qu'un honnête homme qui voyage avec deux jeunes filles…

— Que de paroles!… Vos papiers?

Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespéré, au secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquiètes, et entendant toujours Dagobert parler sur le palier, s'étaient levées et habillées; de sorte qu'au moment où le magistrat disait d'une voix brusque: Que de paroles!… _Vos papiers? _Rose et Blanche, se tenant par la main, sortirent de la chambre. À la vue de ces deux ravissantes figures, que leurs pauvres vêtements de deuil rendaient encore plus intéressantes, le bourgmestre se leva, frappé de surprise et d'admiration. Par un mouvement spontané, chaque soeur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en regardant le magistrat d'un air à la fois inquiet et candide. C'était un tableau si touchant que ce vieux soldat présentant pour ainsi dire à son juge ces deux gracieuses enfants aux traits remplis d'innocence et de charme, que le bourgmestre, par un nouveau retour à des sentiments pitoyables, se sentit vivement ému; Dagobert s'en aperçut. Aussi, avançant, et tenant toujours les orphelines par la main, il lui dit d'une voix pénétrée:

— Les voilà, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les voilà. Est-ce que je peux vous montrer un meilleur passeport?

Et, vaincu par tant de sensations pénibles, continues, précipitées, Dagobert sentit malgré lui ses yeux devenir humides.

Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par l'interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de bon sens ni de sensibilité. Il comprit donc qu'un homme ainsi accompagné devait difficilement inspirer de la défiance.

— Pauvres chères enfants… dit-il en les examinant avec un intérêt croissant, orphelines si jeunes… Et elles viennent de bien loin!…

— Du fond de la Sibérie, monsieur le bourgmestre, où leur mère était exilée avant leur naissance… Voilà plus de cinq mois que nous voyageons à petites journées… N'est-ce pas déjà assez dur pour des enfants de cet âge!… C'est pour elles que je vous demande grâce et appui, pour elles que tout accable aujourd'hui, car tout à l'heure, en venant chercher mes papiers… dans mon sac, je n'ai plus retrouvé mon portefeuille, où ils étaient avec ma bourse et ma croix… car enfin, monsieur le bourgmestre, pardon, si je vous dis cela… ce n'est pas par gloriole… mais j'ai été décoré de la main de l'empereur, et un homme qu'il a décoré de sa main, voyez-vous, ne peut pas être un mauvais homme, quoiqu'il ait malheureusement perdu ses papiers… et sa bourse… Car voilà où nous en sommes, et c'est ce qui me rendait si exigeant pour l'indemnité.

— Et comment… et où… avez-vous fait cette perte!

— Je n'en sais rien, monsieur le bourgmestre; je suis sûr, avant- hier à la couchée, d'avoir pris un peu d'argent dans la bourse et d'avoir vu le portefeuille; hier, la monnaie de la pièce changée m'a suffi, et je n'ai pas défait mon sac…

— Et hier et aujourd'hui, où votre sac est-il resté!

— Dans la chambre occupée par les enfants; mais cette nuit…

Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu'un qui montait. C'était le Prophète.

Caché dans l'ombre au pied de l'escalier, il avait entendu cette conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne nuisît à la complète réussite de ses projets, déjà presque entièrement réalisés.

XIV. La décision.

Morok portait son bras gauche en écharpe; après avoir lentement gravi l'escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. À l'aspect de la sinistre figure du dompteur de bêtes, Rose et Blanche, effrayées, reculèrent d'un pas et se rapprochèrent du soldat.

Le front de celui-ci se rembrunit; il sentit de nouveau sourdement bouillonner sa colère contre Morok, cause de ses cruels embarras (il ignorait pourtant que Goliath eût, à l'instigation du Prophète, volé le portefeuille et les papiers).

— Que voulez-vous, Morok! lui dit le bourgmestre d'un air moitié bienveillant, moitié fâché. Je voulais être seul, je l'avais dit à l'aubergiste.

— Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.

— Un service?

— Un grand service; sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger. Il m'est venu un scrupule.

— Un scrupule?

— Oui, monsieur le bourgmestre; je me suis reproché de ne pas vous avoir dit ce que j'avais à vous dire sur cet homme; déjà une fausse pitié m'avait égaré.

— Mais enfin, qu'avez-vous à dire?

Morok s'approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez longtemps.

D'abord très étonné, peu à peu la physionomie du bourgmestre devint profondément attentive et soucieuse; de temps en temps il laissait échapper une exclamation de surprise et de doute, en jetant des regards de côté sur le groupe formé par Dagobert et les deux jeunes filles. À l'expression de ses regards de plus en plus inquiets, scrutateurs et sévères, on voyait facilement que les paroles secrètes du Prophète changeaient progressivement l'intérêt que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le soldat en un sentiment rempli de défiance et d'hostilité.

Dagobert s'aperçut de ce revirement soudain; ses craintes, un instant calmées, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche, interdites, et ne comprenant rien à cette scène muette, regardaient le soldat avec une anxiété croissante.

— Diable!… dit le bourgmestre en se levant brusquement, je n'avais pas songé à tout cela; où donc avais-je la tête? Mais que voulez-vous, Morok? lorsqu'on vient au milieu de la nuit vous éveiller, on n'a pas toute sa liberté d'esprit; c'est un grand service que vous me rendez là, vous me le disiez bien.

— Je n'affirme rien, cependant…

— C'est égal, il y a mille à parier contre un que vous avez raison.

— Ce n'est qu'un soupçon fondé sur quelques circonstances; mais enfin un soupçon…

— Peut mettre sur la voie de la vérité… Et moi qui allais, comme un oison, donner dans le piège… Encore une fois, où avais- je donc la tête?…

— Il est si difficile de se défendre de certaines apparences…

— À qui le dites-vous, mon cher Morok, à qui le dites-vous?

Pendant cette conversation mystérieuse, Dagobert était au supplice; il pressentait vaguement qu'un violent orage allait éclater; il ne songeait qu'à une chose, à maîtriser encore sa colère.

Morok s'approcha du juge en lui désignant du regard les orphelines; il recommença de lui parler bas.

— Ah! s'écria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop loin.

— Je n'affirme rien… se hâta de dire Morok, c'est une simple présomption fondée sur… Et de nouveau il approcha ses lèvres de l'oreille du juge.

— Après tout, pourquoi non? reprit le juge en levant les mains au ciel, ces gens-là sont capables de tout; il dit aussi qu'il vient de la Sibérie avec elles; qui prouve que ce n'est pas un amas d'impudents mensonges? Mais on ne me prend pas deux fois pour dupe, s'écria le bourgmestre d'un ton courroucé; car, ainsi que tous les gens d'un caractère versatile et faible, il était sans pitié pour ceux qu'il croyait capables d'avoir surpris son intérêt.

— Ne vous hâtez pourtant pas de juger… ne donnez pas surtout à mes paroles plus de poids qu'elles n'en ont, reprit Morok avec une componction et une humilité hypocrites, ma position envers _cet homme, _et il désigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que l'on pourrait croire que j'agis par ressentiment du mal qu'il m'a fait; peut-être même est-ce que j'agis ainsi à mon insu… tandis que je crois au contraire n'être guidé que par l'amour de la justice, l'horreur du mensonge et le respect de notre sainte religion. Enfin… qui vivra… verra… Que le Seigneur me pardonne si je me suis trompé; en tout cas, la justice prononcera; au bout d'un mois ou deux ils seront libres, s'ils sont innocents.

— C'est pour cela qu'il n'y a pas à hésiter; c'est une simple mesure de prudence, et ils n'en mourront pas. D'ailleurs, plus j'y songe, plus cela me paraît vraisemblable; oui, cet homme doit être un espion ou un agitateur français; si je rapproche mes soupçons de cette manifestation des étudiants de Francfort…

— Et, dans cette hypothèse, pour monter, pour exalter la tête de ces jeunes fous, il n'est rien de tel que…

Et d'un regard rapide, Morok désigna les deux soeurs; puis, après un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir:

— Pour le démon, tout moyen est bon…

— Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imaginé…

— Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le attentivement, et vous verrez que _cet homme _a une figure dangereuse… Voyez…

En parlant ainsi, toujours à voix basse, Morok venait de désigner évidemment Dagobert.

Malgré l'empire que celui-ci exerçait sur lui-même, la contrainte où il se trouvait depuis son arrivée dans cette auberge maudite, et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et du bourgmestre, finissait par être au-dessus de ses forces; d'ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier l'intérêt du juge venaient d'être complètement ruinés par la fatale influence du dompteur de bêtes; aussi, perdant patience, il s'approcha de celui-ci, les bras croisés sur la poitrine, et lui dit d'une voix encore contenue:

— C'est de moi que vous venez de parler tout bas à M. le bourgmestre!

— Oui, dit Morok en le regardant fixement.

— Pourquoi n'avez-vous pas parlé tout haut?

L'agitation presque convulsive de l'épaisse moustache de Dagobert, qui, après avoir dit ces paroles, regarda à son tour Morok entre les deux yeux, annonçait qu'un violent combat se livrait en lui. Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d'une voix plus haute:

— Je vous demande pourquoi vous parlez bas à M. le bourgmestre quand il s'agit de moi?

— Parce qu'il y a des choses honteuses que l'on rougirait de dire tout haut, répondit Morok avec insolence.

Dagobert avait tenu jusqu'alors ses bras croisés. Tout à coup il les tendit violemment en serrant les poings… Ce brusque mouvement fut si expressif, que les deux soeurs jetèrent un cri d'effroi en se rapprochant de lui.

— Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents serrées par la colère, que cet homme s'en aille… ou je ne réponds plus de moi.

— Comment! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres à moi… Vous osez…

— Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors de lui, ou il arrivera quelque malheur!

— Dagobert… mon Dieu!… calme-toi, s'écrièrent les enfants en lui prenant les mains.

— Il vous sied bien, misérable vagabond, pour ne pas dire plus, de commander ici! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah! vous croyez que pour m'abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos papiers! Vous avez beau traîner avec vous ces deux jeunes filles, qui, malgré leur air innocent… pourraient bien n'être que…

— Malheureux! s'écria Dagobert en interrompant le bourgmestre d'un regard si terrible, que le juge n'osa pas achever.

Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu'elles eussent pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la chambre; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il revint précipitamment vers le bourgmestre qui, effrayé de l'attitude et de la physionomie du vétéran, recula de deux pas en arrière et se tint d'une main à la rampe de l'escalier.

— Écoutez-moi bien, vous! dit le soldat en saisissant le juge par le bras. Tantôt, ce misérable m'a insulté… et il montra Morok. J'ai tout supporté… il s'agissait de moi. Tout à l'heure, j'ai écouté patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l'air un moment de vous intéresser à ces malheureuses enfants; mais puisque vous n'avez ni coeur, ni pitié, ni justice… je vous préviens, moi, que tout bourgmestre que vous êtes… je vous crosserai comme j'ai crossé ce chien, et il montra de nouveau le Prophète, si vous avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme vous parleriez de votre enfant… entendez-vous!

— Comment… vous osez dire… s'écria le bourgmestre balbutiant de colère, que si je parle de ces deux aventurières…

— Chapeau bas!… quand on parle des filles du maréchal duc de Ligny! s'écria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et le jetant à ses pieds.

À cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert, exaspéré, renonçant à tout espoir, se laissait malheureusement aller à la violence de son caractère, si péniblement contenue depuis quelques heures.

Lorsque le bourgmestre vit son bonnet à ses pieds, il regarda le dompteur de bêtes avec stupeur, comme s'il hésitait à croire à une pareille énormité.

Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu'il ne lui restait aucun moyen de conciliation, jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premières marches de l'escalier.

Le bourgmestre se tenait debout, à côté du banc, dans un angle du palier; Morok, le bras en écharpe, afin de donner une plus sérieuse apparence à sa blessure, était auprès du magistrat. Celui-ci, trompé par le mouvement de retraite de Dagobert, s'écria:

— Ah! tu crois échapper après avoir osé porter la main sur moi… vieux misérable!!

— Monsieur le bourgmestre… pardonnez-moi… C'est un mouvement de vivacité que je n'ai pu maîtriser; je me reproche cette violence, dit Dagobert d'une voix repentante, en baissant humblement la tête.

— Pas de pitié pour toi… malheureux! Tu veux recommencer à m'attendrir avec ton air câlin! mais j'ai pénétré tes secrets desseins… Tu n'es pas ce que tu parais être, et il pourrait bien y avoir une affaire d'État au fond de tout ceci, ajouta le magistrat d'un ton extrêmement diplomatique. Tous moyens sont bons pour les gens qui voudraient mettre l'Europe en feu.

— Je ne suis qu'un pauvre diable… monsieur le bourgmestre… Vous avez si bon coeur, ne soyez pas impitoyable!…

— Ah! tu m'arraches mon bonnet!

— Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui êtes cause de tout… ayez pitié de moi… ne montrez pas de rancune… Vous qui êtes un saint homme, dites au moins un mot en ma faveur à monsieur le bourgmestre.

— Je lui ai dit… ce que je devais lui dire… répondit ironiquement Morok.

— Ah! ah! te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond… Tu croyais m'abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en s'avançant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe… Tu verras qu'il y a à Leipzig de bons cachots pour les agitateurs français et pour les coureuses d'aventures, car tes donzelles ne valent pas mieux que toi… Allons, ajouta-t-il d'un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi… Quant à toi, Morok, tu vas…

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu'à gagner du temps; il étudiait du coin de l'oeil une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre occupée par les orphelines; trouvant le moment favorable, il s'élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebâillée, que le magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en écharpe, et voyant l'escalier libre, s'y précipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et, malgré sa résistance désespérée, le poussa, le traîna dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre gisait déjà confus et étourdi.

Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escalier qui aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de l'auberge était fermée; impossible de sortir de ce côté. La pluie tombait à torrents; il vit, à travers les carreaux d'une salle basse, éclairés par la lueur du feu, l'hôte et ses gens attendant la décision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines.

Morok, revenu à lui, appelait à l'aide de toutes ses forces; mais lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés. Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez de temps pour que l'on s'étonnât de la longueur de son entretien avec le magistrat; et une fois les soupçons ou les craintes éveillés, il fallait encore briser les deux portes, celle qui fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre où étaient renfermés le bourgmestre et le Prophète.

— Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, épouvantées du bruit qu'elles entendaient depuis quelques moments.

— Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il? s'écria Blanche.

— Que veux-tu que nous fassions? reprit Rose. Sans répondre, le soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement ensemble, fit un gros noeud à l'un des bouts, qu'il plaça sur la partie supérieure du vantail gauche de la fenêtre, préalablement entr'ouvert, et ensuite refermé. Intérieurement retenu par la grosseur du noeud, qui ne pouvait passer entre le vantail et l'encadrement de la croisée, le drap se trouvait ainsi solidement fixé; son autre extrémité, flottant en dehors, atteignait le sol. Le second battant de la fenêtre, restant ouvert, laissait aux fugitifs un passage suffisant. Le vétéran prit alors son sac, la valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par la croisée, fit un signe à Rabat-Joie et l'envoya, pour ainsi dire, garder ces objets. Le chien n'hésita pas, d'un bond il disparut.

Rose et Blanche, stupéfaites, regardaient Dagobert sans prononcer une parole.

— Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l'auberge sont fermées… du courage… Et leur montrant la fenêtre:

— Il faut passer par là, ou nous sommes arrêtés, mis en prison… vous d'un côté… moi de l'autre, et notre voyage est flambé.

— Arrêtés!… mis en prison! s'écria Rose.

— Séparées de toi! s'écria Blanche.

— Oui, mes pauvres petites! On a tué Jovial… Il faut nous sauver à pied, et tâcher de gagner Leipzig… Lorsque vous serez fatiguées, je vous porterai tour à tour, et quand je devrais mendier sur la route, nous arriverons… Mais un quart d'heure plus tard, et tout est perdu… Allons, enfants, ayez confiance en moi… Montrez que les filles du général Simon ne sont pas poltronnes… et il nous reste encore de l'espoir.

Par un mouvement sympathique, les deux soeurs se prirent par la main comme si elles eussent voulu s'unir contre le danger; leurs charmantes figures, pâlies par tant d'émotions, exprimèrent alors une résolution naïve qui prenait sa source dans leur foi aveugle au dévouement du soldat.

— Sois tranquille, Dagobert… nous n'aurons pas peur, dit Rose d'une voix ferme.

— Ce qu'il faut faire… nous le ferons, ajouta Blanche d'une voix non moins assurée.

— J'en étais sûr!… s'écria Dagobert, bon sang ne peut mentir… En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est solide, il y a huit pieds à peine de la fenêtre en bas… et Rabat-Joie vous y attend…

— C'est à moi de passer la première, je suis l'aînée aujourd'hui! s'écria Rose après avoir tendrement embrassé Blanche.

Et elle courut vers la fenêtre, voulant, s'il y avait quelque péril à descendre d'abord, s'y exposer à la place de sa soeur. Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.

— Chères enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne craignez rien l'une pour l'autre, il n'y a aucun danger… j'ai attaché moi-même le drap… Allons vite, ma petite Rose.

Légère comme un oiseau, la jeune fille monta sur l'appui de la fenêtre; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement d'après les recommandations du soldat, qui, le corps penché en dehors, l'encourageait de la voix.

— Ma soeur… n'aie pas peur… dit la jeune fille à voix basse, dès qu'elle eut touché le sol, c'est très facile de descendre comme cela; Rabat-Joie est là qui me lèche les mains.

Blanche ne se fit pas attendre; aussi courageuse que sa soeur, elle descendit avec le même bonheur.

— Chères petites créatures, qu'ont-elles fait pour être si malheureuses?… Mille tonnerres!!! il y a donc un sort maudit sur cette famille-là? s'écria Dagobert le coeur brisé, en voyant disparaître la pâle et douce figure de la jeune fille au milieu des ténèbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.

— Dagobert, nous t'attendons. Viens vite… dirent à voix basse les orphelines, réunies au pied de la fenêtre. Grâce à sa grande taille, le soldat sauta, plutôt qu'il se laissa glisser à terre.

Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart d'heure à peine, quitté en fugitifs l'auberge du _Faucon Blanc, _lorsqu'un violent craquement retentit dans la maison. La porte avait cédé aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s'étaient servis d'une lourde table pour bélier.

Guidés par la lumière, ils accoururent dans la chambre des orphelines, alors déserte. Morok vit les draps flotter au dehors, il s'écria:

— Monsieur le bourgmestre… c'est par la fenêtre qu'ils se sont sauvés; ils sont à pied… par cette nuit orageuse et noire, ils ne peuvent être loin.

— Sans doute… nous les rattraperons… Misérables vagabonds!… Oh!… je me vengerai… Vite, Morok… il y va de ton honneur et du mien…

— De mon honneur!… Il y va de plus que cela pour moi, monsieur le bourgmestre, répondit le prophète d'un ton courroucé; puis, descendant rapidement l'escalier, il ouvrit la porte de la cour, et s'écria d'une voix retentissante:

— Goliath, déchaîne les chiens!… et vous, l'hôte, des lanternes, des perches… Armez vos gens… faites ouvrir les portes! Courons après les fugitifs; ils ne peuvent nous échapper… il nous les faut… morts ou vifs.

Deuxième partie La rue du Milieu-des-Ursins

I. Les messagers.[1]

Morok, le dompteur de bêtes, voyant Dagobert privé de son cheval, dépouillé de ses papiers, de son argent, et le croyant ainsi hors d'état de continuer sa route, avait, avant l'arrivée du bourgmestre, envoyé Karl à Leipzig, porteur d'une lettre que celui-ci devait immédiatement mettre à la poste.

L'adresse de cette lettre était ainsi conçue:

À monsieur Rodin, rue du Milieu-des-Ursins, n° 11 à Paris.

Vers le milieu de cette rue solitaire, assez ignorée, située au- dessous du niveau du quai Napoléon, où elle débouche non loin de Saint-Landry, il existait alors une maison de modeste apparence, élevée au fond d'une cour sombre, étroite, et isolée de la rue par un petit bâtiment de façade, percé d'une porte cintrée et de deux croisées garnies d'épais barreaux de fer.

Rien de plus simple que l'intérieur de cette silencieuse demeure, ainsi que le démontrait l'ameublement d'une assez grande salle au rez-de-chaussée du corps de logis principal. De vieilles boiseries grises couvraient les murs; le sol, carrelé, était peint en rouge et soigneusement ciré; des rideaux de calicot blanc se drapaient aux croisées. Une sphère de quatre pieds de diamètre environ, placée sur un piédestal de chêne massif à l'extrémité de la chambre, faisait face à la cheminée. Sur ce globe d'une grande échelle, on remarquait une foule de petites croix rouges disséminées sur toutes les parties du monde: du nord au sud, du levant au couchant, depuis les pays les plus barbares, les îles les plus lointaines, jusqu'aux nations les plus civilisées, jusqu'à la France, il n'y avait pas une contrée qui n'offrît plusieurs endroits marqués de ces petites croix rouges servant évidemment de signes indicateurs ou de points de repère. Devant une table de bois noir, chargée de papiers et adossée au mur à proximité de la cheminée, une chaise était vide; plus loin, entre les deux fenêtres, on voyait un grand bureau de noyer, surmonté d'étagères remplies de cartons.

À la fin du mois d'octobre 1831, vers les huit heures du matin, assis à ce bureau, un homme écrivait. Cet homme était M. Rodin, le correspondant de Morok, le dompteur de bêtes.

Âgé de cinquante ans, il portait une vieille redingote olive, râpée, au collet graisseux, un mouchoir à tabac pour cravate, un gilet et un pantalon de drap noir qui montraient la corde. Ses pieds, chaussés de gros souliers huilés, reposaient sur un petit carré de tapis vert placé sur le carreau rouge et brillant. Ses cheveux gris s'aplatissaient sur ses tempes et couronnaient son front chauve; ses sourcils étaient à peine indiqués; sa paupière supérieure, flasque et retombante comme la membrane qui voile à demi les yeux des reptiles, cachait à moitié son petit oeil vif et noir; ses lèvres minces, absolument incolores, se confondaient avec la teinte blafarde de son visage maigre, au nez pointu, au menton pointu. Ce masque livide, pour ainsi dire sans lèvres, semblait d'autant plus étrange qu'il était d'une immobilité sépulcrale; sans le mouvement rapide des doigts de M. Rodin qui, courbé sur son bureau, faisait grincer sa plume, on l'eût pris pour un cadavre.

À l'aide d'un chiffre (alphabet secret) placé devant lui, il transcrivait, d'une manière inintelligible pour qui n'eût pas possédé la clef de ces signes, certains passages d'une longue feuille d'écriture. Au milieu de ce silence profond, par un jour bas et sombre qui faisait paraître plus triste encore cette grande pièce froide et nue, il y avait quelque chose de sinistre à voir cet homme, à figure glacée, écrire en caractères mystérieux.

Huit heures sonnèrent. Le marteau de la porte cochère retentit sourdement, puis un timbre frappa deux coups; plusieurs portes s'ouvrirent, se fermèrent, et un nouveau personnage entra dans cette chambre. À sa vue, M. Rodin se leva, mit sa plume entre ses doigts, salua d'un air profondément soumis, et se remit à sa besogne sans prononcer une parole.

Ces deux personnages offraient un contraste frappant. Le nouveau venu, plus âgé qu'il ne le paraissait, semblait avoir au plus trente-six ou trente-huit ans; il était d'une taille élégante et élevée: on aurait difficilement soutenu l'éclat de sa large prunelle grise, brillante comme de l'acier. Son nez large à sa racine, se terminait par un méplat carrément accusé. Son menton prononcé étant partout rasé, les tons bleuâtres de sa barbe, fraîchement coupée, contrastaient avec le vif incarnat de ses lèvres et la blancheur de ses dents, qu'il avait très belles. Lorsqu'il ôta son chapeau pour prendre sur la petite table un bonnet de velours noir, il laissa voir une chevelure châtain clair que les années n'avaient pas encore argentée. Il était vêtu d'une longue redingote militairement boutonnée jusqu'au cou. Le regard profond de cet homme, son front largement coupé, révélaient une grande intelligence, tandis que le développement de sa poitrine et de ses épaules annonçait une vigoureuse organisation physique; enfin, la distinction de sa tournure, le soin avec lequel il était ganté et chaussé, le léger parfum qui s'exhalait de sa chevelure, trahissaient ce qu'on appelle l'homme du monde, et donnaient à penser qu'il avait pu ou qu'il pouvait encore prétendre à tous les genres de succès, depuis les plus frivoles jusqu'aux plus sérieux.

De cet accord si rare à rencontrer, force d'esprit, force de corps et extrême élégance de manières, il résultait un ensemble d'autant plus remarquable, que ce qu'il y aurait eu de trop dominateur dans la partie supérieure de cette figure énergique était, pour ainsi dire, adouci, tempéré par l'affabilité d'un sourire constant, mais non pas uniforme; car, selon l'occasion, ce sourire, tour à tour affectueux ou malin, cordial ou gai, discret ou prévenant, augmentait encore le charme insinuant de cet homme, que l'on n'oubliait jamais dès qu'une seule fois on l'avait vu. Néanmoins, malgré tant d'avantages réunis, et quoiqu'il vous laissât presque toujours sous l'influence de son irrésistible séduction, ce sentiment était mélangé d'une vague inquiétude, comme si la grâce et l'exquise urbanité des manières de ce personnage, l'enchantement de sa parole, ses flatteries délicates, l'aménité caressante de son sourire eussent caché quelque piège insidieux. L'on se demandait enfin, tout en cédant à une sympathie involontaire, si l'on était attiré vers le bien… ou vers le mal.

* * * *

M. Rodin, secrétaire du nouveau venu, continuait d'écrire.

— Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin? lui demanda son maître.

— Le facteur n'est pas encore arrivé.

— Sans être positivement inquiet de la santé de ma mère, puisqu'elle est en convalescence, reprit l'autre, je ne serai tout à fait rassuré que par une lettre de Mme la princesse de Saint- Dizier… mon excellente amie… Enfin, ce matin, j'aurai de bonnes nouvelles, je l'espère…

— C'est à désirer, dit le secrétaire aussi humble, aussi soumis que laconique et impassible.

— Certes, c'est à désirer, reprit son maître, car un des meilleurs jours de ma vie a été celui où la princesse de Saint- Dizier m'a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse, avait heureusement cédé aux bons soins dont ma mère est entourée… par elle… Sans cela je partais à l'instant pour la terre de la princesse, quoique ma présence soit ici bien nécessaire…

Puis s'approchant du bureau de son secrétaire, il ajouta:

— Le dépouillement de la correspondance étrangère est-il fait?

— En voici l'analyse…

— Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures indiquées… et apportées ici selon mes ordres?

— Toujours…

— Lisez-moi l'analyse de cette correspondance: s'il y a des lettres auxquelles je doive répondre moi-même, je vous le dirai.

Et le maître de Rodin commença de se promener de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, dictant à mesure des observations que Rodin notait soigneusement.

Le secrétaire prit un dossier assez volumineux et commença ainsi:

— Don Ramon Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre numéro 19; il s'y conformera et niera toute participation à l'enlèvement.

— Bien! à classer.

— Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position embarrassée.

— Dire à Duplessis d'envoyer un secours de cinquante louis; j'ai autrefois servi comme capitaine dans le régiment du comte, et depuis il a donné d'excellents avis.

— On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d'_Histoires de France expurgées _à l'usage des fidèles; on en redemande, la première étant épuisée.

— Prendre note, en écrire à Duplessis… Poursuivez.

— M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demandé sur M. Ardouin.

— À analyser…

— M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé sur N. Spindler.

— À analyser…

— Le docteur Van Ostadt, de la même ville, envoie une note confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin.

— À comparer… Poursuivez.

— Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois cent mille francs est signée.

— En prévenir Duplessis… Ensuite?

— Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec gratitude les avis qu'on lui annonce, et y répondra de sa main.

— Prenez note… J'écrirai moi-même à la reine. Pendant que Rodin inscrivait quelques notes en marge du papier qu'il tenait, son maître, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de petites croix rouges; un instant il la contempla d'un air pensif.

Rodin continua:

— D'après l'état des esprits dans certaines parties de l'Italie, où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le père Orsini écrit de Milan qu'il serait très important de répandre à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français, nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés… pillards et sanguinaires…

— L'idée est excellente, on pourra exploiter habilement les excès commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la République… Il faudra charger Jacques Dumoulin d'écrire ce petit livre. Cet homme est pétri de bile, de fiel et de venin; le pamphlet sera terrible… D'ailleurs je donnerai quelques notes; mais qu'on ne paye Jacques Dumoulin qu'après la remise du manuscrit…

— Bien entendu… si on le soldait d'avance, il serait ivre-mort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C'est ainsi qu'il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthéistes de la doctrine philosophique du professeur Martin.

— Notez… et continuez.

— Le _négociant _annonce que le _commis _est sur le point d'envoyer le _banquier rendre ses comptes _devant qui de droit…

Après avoir accentué ces mots d'une façon particulière, Rodin dit à son maître:

— Vous comprenez?…

— Parfaitement… dit l'autre en tressaillant. Ce sont les expressions convenues… Ensuite?

— Mais le _commis, _reprit le secrétaire, est retenu par un dernier scrupule.

Après un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit:

— Continuer d'agir sur l'imagination du _commis _par le silence et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous… Continuez.

— La femme Sydney écrit de Dresde qu'elle attend les instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté entre le père et le fils à son sujet; mais dans ces nouveaux épanchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival, la femme Sydney n'a encore rien trouvé qui ait trait aux renseignements qu'on lui demande. Elle a pu jusqu'ici éviter de se décider pour l'un ou pour l'autre; mais si cette situation se prolonge, elle craint d'éveiller leurs soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils?

— Le fils… Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard; et pour se venger de la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous deux ont tant d'intérêt à cacher… Ensuite?

— Depuis trois ans, deux servantes d'Ambrosius, que l'on a placées dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont disparu, sans qu'on sache ce qu'elles sont devenues. Une troisième vient d'avoir le même sort. Les protestants du pays s'émeuvent, parlent de meurtre… de circonstances épouvantables…

— Jusqu'à preuve évidente, complète du fait, que l'on défende Ambrosius contre ces infâmes calomnies d'un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses… Continuez.

— Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu à faire entrer Justin comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique irlandais dont la tête s'affaiblit de plus en plus.

— Une fois le fait vérifié, cinquante louis de gratification à Thompson, prenez note pour Duplessis… Poursuivez.

— Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son père vient de mourir du choléra dans un petit village à quelques lieues de cette ville, car l'épidémie continue d'avancer lentement, venant du nord de la Russie par la Pologne…

— C'est vrai, dit le maître de Rodin en interrompant; puisse le terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner la France!…

— Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frères sont décidés à attaquer la donation faite par son père, mais que lui est d'un avis opposé.

— Consulter les deux personnes chargées du contentieux… Ensuite?

— Le cardinal prince d'Amalli se conformera aux trois premiers points du mémoire. Il demande à faire ses réserves pour le quatrième point.

— Pas de réserves… acceptation pleine et absolue; sinon la guerre: et notez-le bien, entendez-vous? une guerre acharnée, sans pitié ni pour lui ni pour ses créatures… Ensuite?

— Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d'une société secrète très redoutable, désespéré de voir ses amis l'accuser de trahison par suite des soupçons que lui, Fra Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s'est donné la mort.

— Boccari!! est-ce possible?… Boccari!… le patriote Boccari!… cet ennemi si dangereux? s'écria le maître de Rodin.

— Le patriote Boccari… répéta le secrétaire, toujours impassible.

— Dire à Duplessis d'envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo… Prenez note.

— Haussmann annonce que la danseuse française Albertine Ducomet est la maîtresse du prince régnant: elle a sur lui la plus complète influence; on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu'on se propose; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter.

— Ordonner à Haussmann de s'aboucher avec cet homme; si ses prétentions sont raisonnables, y accéder; s'informer si cette fille n'a pas quelques parents à Paris.

— Le duc d'Orbano annonce que le roi son maître autorisera le nouvel établissement proposé, mais aux conditions précédemment notifiées.

— Pas de conditions, une franche adhésion ou un refus positif… On reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances sont défavorables, plus il faut montrer de fermeté et imposer par là confiance en soi.

— Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue d'appuyer les réclamations du père de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père.

— Ah!… le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père?

— Il continue…

— Alors, continuer de lui répondre que le pouvoir spirituel n'a rien à démêler avec le pouvoir temporel.

À ce moment le timbre de la porte d'entrée frappa deux coups.

— Voyez ce que c'est, dit le maître de Rodin. Celui-ci se leva et sortit. Son maître continua de se promener, pensif d'un bout à l'autre de la chambre. Ses pas l'ayant encore amené auprès de l'énorme sphère, il s'y arrêta. Pendant quelque temps il contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix rouges qui semblaient couvrir d'un immense réseau toutes les contrées de la terre. Songeant sans doute à l'invisible action de son pouvoir, qui paraissait s'étendre sur le monde entier, les traits de cet homme s'animèrent, sa large prunelle grise étincela, ses narines se gonflèrent, sa mâle figure prit une incroyable expression d'énergie, d'audace et de superbe. Le front altier, la lèvre dédaigneuse, il s'approcha de la sphère et appuya sa vigoureuse main sur le pôle… À cette puissante étreinte, à ce mouvement impérieux, possessif, on aurait dit que cet homme se croyait sûr de dominer ce globe, qu'il contemplait de toute la hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d'un air si fier, si audacieux. Alors il ne souriait pas. Son large front se plissait d'une manière formidable, son regard menaçait; l'artiste qui aurait voulu peindre le démon de l'orgueil et de la domination n'aurait pu choisir un plus effrayant modèle. Lorsque Rodin rentra, la figure de son maître avait repris son expression habituelle.

— C'est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu'il tenait à la main, il n'y a rien de Dunkerque…

— Rien!!! s'écria son maître.

Et sa douloureuse émotion contrastait singulièrement avec l'expression hautaine et implacable que son visage avait naguère.

— Rien!!! aucune nouvelle de ma mère! reprit-il; encore trente- six heures d'inquiétude.

— Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises nouvelles à donner, elle eût écrit; probablement le mieux continue…

— Vous avez sans doute raison, Rodin; mais il n'importe… je ne suis pas tranquille… Si demain je n'ai pas de nouvelles complètement rassurantes, je partirai pour la terre de la princesse… Pourquoi faut-il que ma mère ait voulu aller passer l'automne dans ce pays!… Je crains que les environs de Dunkerque ne soient pas sains pour elle…

Après un moment de silence il ajouta, en continuant de se promener:

— Enfin… voyez ces lettres… d'où sont-elles?… Rodin, après avoir examiné leur timbre, répondit:

— Sur les quatre, il y en a trois relatives à la grande et importante affaire des médailles…

— Dieu soit loué!… pourvu que les nouvelles soient favorables, s'écria le maître de Rodin avec une expression d'inquiétude qui témoignait de l'extrême importance qu'il attachait à cette affaire.

— L'une, de Charlestown, est sans doute relative à Gabriel le missionnaire, répondit Rodin; l'autre, de Batavia, a sans doute rapport à l'Indien Djalma… Celle-ci est de Leipzig… Sans doute elle confirme celle d'hier, où ce dompteur de bêtes féroces, nommé Morok, annonçait que, selon les ordres qu'il avait reçus, et sans qu'on pût l'accuser en rien, les filles du général Simon ne pourraient continuer leur voyage.

Au nom du général Simon un nuage passa sur les traits du maître de Rodin.

II. Les ordres.[2]

Après avoir surmonté l'émotion involontaire que lui avait causée le nom ou le souvenir du général Simon, le maître de Rodin lui dit:

— N'ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et de Batavia; les renseignements qu'elles donnent, sans doute, se classeront tout à l'heure d'eux-mêmes. Cela nous épargnera un double emploi de temps.

Le secrétaire regarda son maître d'un air interrogatif.

L'autre reprit:

— Avez-vous terminé la note relative à l'affaire des médailles?

— La voici… Je finissais de la traduire en chiffres.

— Lisez-la moi, et, selon l'ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.

— En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi à leur place.

— Je veux voir, reprit l'autre, si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n'avez pas oublié que la personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir?

— Je me le suis rappelé, et c'est dans ce sens que je l'ai rédigée…

— Lisez.

M. Rodin lut ce qui suit, très posément et très lentement: «Il y a cent cinquante ans, une famille française, protestante, s'est expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine révocation de l'édit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus contre les réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de cette famille, les uns se sont réfugiés d'abord en Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d'autres en Pologne, d'autres en Allemagne, d'autres en Angleterre, d'autres en Amérique. On croit savoir qu'il ne reste aujourd'hui que sept descendants de cette famille, qui a passé par d'étranges vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont aujourd'hui à peu près placés sur tous les degrés de l'échelle sociale, depuis le souverain jusqu'à l'artisan.

«Ces descendants directs ou indirects sont:

«Filiation maternelle:

«Les demoiselles _Rose _et _Blanche Simon, _mineures.

«(Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.)

«Le sieur _François Hardy, _manufacturier au Plessis, près Paris.

«Le prince _Djalma, _fils de _Kadja-Sing, _roi de Mondi.

«_(Kadja-Sing _a épousé en 1802 une descendante de ladite famille, alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)

«Filiation paternelle: «Le sieur _Jacques Rennepont, _dit _Couche- tout-nu, _artisan. «La demoiselle _Adrienne de Cardoville, _fille du comte de Rennepont, (duc de Cardoville). «Le sieur _Gabriel Rennepont, _prêtre des missions étrangères. «Chacun des membres de cette famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur laquelle se trouvent gravées les inscriptions ci-jointes:

Coté face

Victime de L.C.D.J Priez pour moi Paris le 13 février 1682

Coté pile

À Paris rue St-François n°3 Dans un siècle et demi vous serez le 13 février 1832. Priez pour moi.

«Ces mots et cette date indiquent qu'il est d'un puissant intérêt pour chacun d'eux de se trouver à Paris le 13 février 1832, et cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais EN PERSONNE, qu'ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou célibataires. Mais d'autres personnes ont un intérêt _immense _à ce qu'aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris le 13 février… à l'exception de Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères. _Il faut donc qu'À _TOUT PRIX _Gabriel soit le seul qui assiste à ce rendez-vous donné aux représentants de cette famille il y a un siècle et demi. _Pour empêcher les six autres personnes d'être ou de se rendre à Paris le jour dit, ou pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette affaire, que l'on regarde comme la plus vitale de l'époque, à cause de ses résultats probables…»

— Cela n'est que trop vrai, dit le maître de Rodin, en l'interrompant et en secouant la tête d'un air pensif; ajoutez, en outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que l'on n'ose prévoir celles de l'insuccès… en un mot, qu'il s'agit d'être… presque ou de ne pas être pendant plusieurs années. Aussi faut-il, pour réussir, _employer tous les moyens possibles, ne reculer devant rien, _toujours en sauvant habilement les apparences.

— C'est écrit, dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maître venait de lui dicter.

— Continuez…

Rodin continua: «Pour faciliter ou assurer la réussite de l'affaire en question, il est nécessaire de donner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille. «On répond de la vérité de ces détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus minutieuse; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possède des dossiers très étendus, on procédera par ordre de personnes, et l'on parlera seulement des faits accomplis jusqu'à ce jour.»

Note n°1.

«Les demoiselles _Rose et Blanche Simon, _soeurs jumelles âgées de quinze ans environ. Figures charmantes, se ressemblant tellement qu'on pourrait prendre l'une pour l'autre; caractère doux et timide, mais susceptible d'exaltation; élevées en Sibérie par une mère esprit fort et déiste. Elles sont complètement ignorantes des choses de notre sainte religion.

«Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore à cette heure qu'il a deux filles.

«On avait cru les empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en faisant envoyer leur mère dans un lieu d'exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d'abord été assigné; mais leur mère étant morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout dévoué d'ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à la femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France sous la conduite d'un ancien soldat.

«Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme dangereux.

«Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d'espérer qu'à cette heure elles sont retenues dans les environs de Leipzig.»

Le maître de Rodin, l'interrompant, lui dit:

— Lisez maintenant la lettre de Leipzig reçue tout à l'heure, vous pourrez compléter l'information.

Rodin lut, et s'écria:

— Excellente nouvelle! les deux jeunes filles et leur guide étaient parvenus à s'échapper, pendant la nuit, de l'auberge du _Faucon Blanc, _mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern; on les a transférés à Leipzig, où ils sont emprisonnés comme vagabonds; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de faits et séquestration envers un magistrat.

— Il est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures allemandes (et d'ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront être ici le 13 février, dit le maître de Rodin. Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi…

Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok et dit:

— C'est écrit:

— Poursuivez, reprit son maître.

Rodin continua à lire.

Note n°2.

M. François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

«Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idolâtré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte religion: noté comme homme _très dangereux; _mais la haine et l'envie qu'il inspire aux autres industriels, surtout à M. le baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisément tourner contre lui. S'il est besoin d'autres moyens d'action sur lui et contre lui, on consultera son dossier; il est très volumineux: cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé. On l'a fait si habilement circonvenir, quant à l'affaire de la médaille, que jusqu'à présent il est complètement abusé sur l'importance des intérêts qu'elle représente; du reste, il est incessamment épié, entouré, dominé, même à son insu; un de ses meilleurs amis le trahit, et l'on sait par lui ses plus secrètes pensées.»

Note n°3.

Le prince Djalma.

«Dix-huit ans, caractère énergique et généreux, esprit fier, indépendant et sauvage; favori du général Simon, qui a pris le commandement des troupes de son père, _Kadja-Sing, _dans la lutte que celui-ci soutient dans l'Inde contre les Anglais. On ne parle de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. Or, ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n'ayant été réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, on a la certitude qu'ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à la possession de la médaille en question, qui fait partie de l'héritage de la mère de Djalma.»

Le maître de Rodin l'interrompit et lui dit:

— Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de compléter l'information sur Djalma.

Rodin lut et dit:

— Encore une bonne nouvelle… M. Josué Van Daël, négociant à Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry), a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien a été tué dans la dernière bataille qu'il a livrée aux Anglais. Son fils Djalma, dépossédé du trône paternel, a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l'Inde comme prisonnier d'État.

— Nous sommes à la fin d'octobre, dit le maître de Rodin. En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qu'il pût quitter l'Inde maintenant, c'est à peine s'il arriverait à Paris pour le mois de février…

— M. Josué, reprit Rodin, regrette de n'avoir pu prouver son zèle en cette circonstance; si, contre toute probabilité, le prince Djalma était relâché ou s'il parvenait à s'évader, il est certain qu'alors il viendrait à Batavia pour réclamer l'héritage maternel, puisqu'il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël. Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier, avec lequel il est en relations d'affaires.

— À ce sujet vous répondrez d'une manière évasive, M. Josué n'ayant encore montré que du zèle… Complétez l'information de Djalma… avec ces nouveaux renseignements…

Rodin écrivit. Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière:

— M. Josué ne vous parle pas du général Simon, à propos de la mort du père de Djalma et de l'emprisonnement de celui-ci?

— M. Josué n'en dit pas un mot, répondit le secrétaire en continuant son travail. Le maître de Rodin garda le silence, et se promena pensif dans la chambre.

Au bout de quelques instants, Rodin lui dit:

— C'est écrit…

— Poursuivez…

Note n°4.

Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.

«Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de M. François Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainéant, tapageur et dépensier; il ne manque pas d'intelligence, mais la paresse et la débauche l'ont absolument perverti. Un agent d'affaires très adroit, sur lequel je compte, s'est mis en rapport avec une fille Céphyse Soliveau, dite _la reine Bacchanal, _qui est la maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l'agent d'affaires a noué quelques relations avec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 13 février.»

Note n°5.

Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

«Parent éloigné du précédent; mais il ignore l'existence de ce parent et de cette parenté. Orphelin abandonné, il a été recueilli par Françoise Baudouin, femme d'un soldat surnommé Dagobert.

«Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d'action par sa femme. Celle-ci est une excellente créature, ignorante et crédule, d'une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorité sans bornes. C'est par elle que l'on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres, malgré la répugnance qu'il éprouvait.

«Gabriel a vingt-cinq ans; caractère angélique comme sa figure; rares et solides vertus; malheureusement il a été élevé avec son frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est poète et ouvrier, excellent ouvrier d'ailleurs; il travaille chez M. François Hardy; il est imbu des plus détestables doctrines; idolâtre sa mère; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment religieux. Noté comme _très dangereux, _c'est ce qui rendait sa fréquentation si à craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgré toutes ses parfaites qualités, donne toujours quelques inquiétudes. On a même dû retarder de s'ouvrir complètement à lui, une fausse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus _dangereux; _il est extrêmement à ménager, du moins jusqu'au 13 février, puisque, on le répète, _sur lui, sur sa présence à Paris à cette époque, _reposent d'immenses espérances et de non moins immenses intérêts.

«Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir à ce qu'il fit partie de la mission d'Amérique; car il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit aventureux, que l'on n'a pu satisfaire qu'en lui permettant de partager la vie périlleuse des missionnaires. Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Charlestown, afin qu'ils n'exposent jamais une vie si précieuse. Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le 13 février».

Le maître de Rodin, l'interrompant de nouveau, lui dit:

— Lisez la lettre de Charlestown; voyez ce qu'on vous mande, afin de compléter aussi cette information. Après avoir lu, Rodin répondit:

— Gabriel est attendu, d'un jour à l'autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.

— Quelle imprudence!

— Sans doute il n'a couru aucun danger, puisqu'il a annoncé lui- même son retour à Charlestown… Dès son arrivée, qui ne peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir immédiatement pour la France.

— Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin.

— C'est écrit, répondit celui-ci au bout de quelques instants.

— Poursuivez, lui dit son maître. Rodin continua.

Note n°6.

Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville.

«Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre missionnaire. Elle a bientôt vingt et un ans, la plus piquante physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, un esprit des plus remarquables par son originalité, une fortune immense, tous les instincts sensuels. On est épouvanté de l'avenir de cette jeune personne, quand on songe à l'audace incroyable de son caractère. Heureusement, son subrogé tuteur, le baron de Tripeaud (baron de 1829 et homme d'affaires du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville), est tout à fait dans les intérêts et presque dans la dépendance de la tante de Mlle de Cardoville. L'on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins étranges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu'indépendante, ne craint pas d'annoncer… et que malheureusement l'on ne peut fructueusement exploiter… dans l'intérêt de l'affaire en question, car…»

Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la porte l'interrompirent.

Le secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, puis revint tenant deux lettres à la main, en disant:

— Mme la princesse a profité du départ d'une estafette pour envoyer…

— Donnez la lettre de la princesse! s'écria le maître de Rodin sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma mère!!! ajouta-t-il.

À peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu'il pâlit; ses traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et douloureux, une douleur poignante.

— Ma mère! s'écria-t-il. Ô mon Dieu! ma mère!

— Quelque malheur serait-il arrivé? demanda Rodin d'un air alarmé en se levant à l'exclamation de son maître.

— Sa convalescence était trompeuse, lui dit celui-ci avec abattement; elle est maintenant retombée dans un état presque désespéré; pourtant le médecin pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m'appelle sans cesse; elle veut me revoir une dernière fois pour mourir en paix… Oh! ce désir est sacré… Ne pas m'y rendre serait un parricide… Pourvu, mon Dieu! que j'arrive à temps… D'ici à la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.

— Ah! mon dieu!… quel malheur! fit Rodin en joignant les mains et levant les yeux au ciel…

Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit la porte:

— Jetez à l'instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m'est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste… Il faut que dans une heure je sois parti.

Le domestique sortit précipitamment.

— Ma mère… ma mère… ne plus la revoir!… Oh! ce serait affreux! s'écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur était sincère, cet homme aimait tendrement sa mère; ce divin sentiment avait jusqu'alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie… souvent bien coupable.

Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant la seconde lettre:

— On vient aussi d'apporter celle-ci de la part de M. Duplessis: c'est très important… et très pressé…

— Voyez ce que c'est, et répondez… je n'ai pas la tête à moi…

— Cette lettre est confidentielle… dit Rodin en la présentant à son maître… je ne puis l'ouvrir… ainsi que vous le voyez à la marque de l'enveloppe.

À l'aspect de cette marque, les traits du maître de Rodin prirent une indéfinissable expression de crainte et de respect; d'une main tremblante il rompit le cachet.

Ce billet contenait ces seuls mots: «Toute affaire cessante… sans perdre une minute… partez… et venez… M. Duplessis vous remplacera; il a des ordres.»

— Grand Dieu! s'écria cet homme avec désespoir. Partir sans revoir ma mère… Mais c'est affreux… c'est impossible… C'est la tuer peut-être… oui… ce serait un parricide…

En disant ces mots, ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur l'énorme sphère marquée de petites croix rouges… À cette vue, une brusque révolution s'opéra en lui; il sembla se repentir de la vivacité de ses regrets; peu à peu sa figure, quoique toujours triste, redevint calme et grave… Il donna la lettre fatale à son secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir.

— À classer à son numéro d'ordre.

Rodin prit la lettre, y inscrivit un numéro, et la plaça dans un carton particulier. Après un moment de silence, son maître reprit:

— Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note de l'affaire des médailles: il sait à qui l'adresser; vous répondrez à Batavia, à Leipzig et à Charlestown dans le sens que j'ai dit. Empêcher à tout prix les filles du général Simon de quitter Leipzig, hâter l'arrivée de Gabriel à Paris; et dans le cas peu probable où le prince Djalma viendrait à Paris, dire à M. Josué Van Daël que l'on compte sur son zèle et sur son obéissance pour l'y retenir.

Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l'appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement.

Rodin s'occupa des réponses qu'on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.

Au bout de trois quarts d'heure, on entendit bruire les grelots des chevaux de poste. Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.

— La voiture est attelée, dit-il.

Rodin fit un signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire alla heurter à son tour à la porte de l'appartement de son maître. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d'une pâleur effrayante; il tenait une lettre à la main.

— Pour ma mère… dit-il à Rodin; vous enverrez un courrier à l'instant…

— À l'instant… répondit le secrétaire.

— Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown partent aujourd'hui même par la voie accoutumée; c'est de la dernière importance, vous le savez.

Tels furent les derniers mots de cet homme… Exécutant avec une obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère.

Son secrétaire l'accompagna respectueusement jusqu'à sa voiture.

— Quelle route… monsieur? demanda le postillon en se retournant sur sa selle.

— Route d'Italie!… répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir, si déchirant, qu'il ressemblait à un sanglot.

* * * *

Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une expression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide et nue. L'attitude, la physionomie, la démarche de ce personnage changèrent subitement. Il semblait grandi, ce n'était plus un automate qu'une humble obéissance faisait machinalement agir; ses traits, jusqu'alors impassibles, son regard, jusqu'alors continuellement voilé, s'animèrent tout à coup et révélèrent une astuce diabolique; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage cadavéreux. À son tour, il s'arrêta devant l'énorme sphère; à son tour il la contempla silencieusement comme l'avait contemplée son maître… Puis, se courbant sur ce globe, l'enlaçant pour ainsi dire dans ses bras… Après l'avoir quelques instants couvé de son oeil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde ses doigts noueux, frappa tour à tour de son ongle plat et sale trois des endroits où l'on voyait des petites croix rouges… À mesure qu'il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre: Leipzig… Charlestown… Batavia…

Puis il se tut, absorbé dans ses réflexions…

Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien plus effrayant que son maître… lorsque celui-ci, debout et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu'il semblait vouloir dominer à force d'orgueil, de violence et d'audace.

Le premier ressemblait à l'aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par l'élévation même du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l'ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l'enserrer de ses noeuds homicides.

Au bout de quelques instants, Rodin s'approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à l'aide d'un chiffre particulier, inconnu de son maître.

Paris, 9 heures 3/4 du matin.

«Il est parti… mais il a hésité!!

«Sa mère mourante l'appelait auprès d'elle; il pouvait peut-être, lui disait-on, la sauver par sa présence… Aussi s'est-il écrié: «Ne pas me rendre auprès de ma mère… ce serait un parricide!»

«Pourtant… _il _est parti!… mais il a hésité…

«Je le surveille toujours…

«Ces lignes arriveront à _Rome _en même temps que lui…

«P.-S. Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'à mon tour j'entends qu'il me serve activement.

D'un moment à l'autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m'être utiles… il faut donc qu'il tâche d'augmenter le nombre de ses adhérents.»

Après avoir plié et cacheté cette lettre, Rodin la mit dans sa poche.

Dix heures sonnèrent. C'était l'heure du déjeuner de M. Rodin. Il rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit.

* * * *

Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept descendants d'une famille autrefois proscrite… un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était aussi la sienne.

Épilogue.

Le site est agreste… sauvage…

C'est une haute colline couverte d'énormes blocs de grès au milieu desquels pointent çà et là des bouleaux et des chênes au feuillage déjà jauni par l'automne; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laissée au couchant: on dirait la réverbération d'un incendie. De cette hauteur, l'oeil plonge dans une vallée profonde, ombreuse, fertile, à demi voilée d'une légère vapeur par la brume du soir… Les grasses prairies, les massifs d'arbres touffus, les champs dépouillés de leurs épis mûrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidité bleuâtre du ciel. Des clochers de pierre grise ou d'ardoise élancent çà et là leurs flèches aiguës du fond de cette vallée… car plusieurs villages y sont épars, bordant une longue route qui va du nord au couchant.

C'est l'heure du repos, c'est l'heure où d'ordinaire la vitre de chaque chaumière s'illumine au joyeux pétillement du foyer rustique, et scintille au loin à travers l'ombre et la feuillée, pendant que des tourbillons de fumée sortant des cheminées s'élèvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose étrange, on dirait que dans ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts. Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les clochers sonnent le funèbre glas des morts… L'activité, le mouvement, la vie, semblaient concentrés dans ce branle lugubre qui retentit au loin.

Mais voilà que, dans ces villages, naguère obscurs, les lumières commencent à poindre… Ces clartés ne sont pas produites par le vif et joyeux pétillement du foyer rustique… Elles sont rougeâtres comme ces feux de pâtre aperçus le soir à travers le brouillard… Et puis ces lumières ne restent pas immobiles. Elles marchent… marchent lentement vers le cimetière de chaque église.

Alors le glas des morts redouble, l'air frémit sous les coups précipités des cloches; et, à de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu'au faîte de la colline.

Pourquoi tant de funérailles? Quelle est donc cette vallée de désolation, où les chants paisibles qui succèdent au dur travail quotidien sont remplacés par des chants de mort? où le repos du soir est remplacé par le repos éternel? Quelle est cette vallée de désolation dont chaque village pleure tant de morts à la fois, et les enterre à la même heure, la même nuit?

Hélas! c'est que la mortalité est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c'est à peine si l'on suffit à enterrer les morts… Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les survivants à la terre: et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent, brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où leurs frères vont reposer, pressés comme les grains de blé dans le semis.

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