LE JUIF ERRANT (continued 16)
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L'histoire de cette fortune se trouva nécessairement liée à celle de la famille Samuel, qui faisait valoir ce fonds depuis trois générations, nous en dirons deux mots. Vers 1670, plusieurs années avant sa mort, M. Marius de Rennepont, lors d'un voyage au Portugal, avait pu, grâce à de très puissants intermédiaires, sauver la vie d'un malheureux juif condamné au bûcher par l'Inquisition pour cause de religion… Ce juif était _Isaac Samuel, _l'aïeul du gardien de la maison de la rue Saint-François.
Les hommes généreux s'attachent souvent à leurs obligés au moins autant que les obligés s'attachent à leurs bienfaiteurs. S'étant d'abord assuré qu'Isaac, qui faisait à Lisbonne un petit commerce de change, était probe, actif, laborieux, intelligent, M. de Rennepont, qui possédait alors de grands biens en France, proposa au juif de l'accompagner et de gérer sa fortune. L'espèce de réprobation et de méfiance dont les Israélites ont toujours été poursuivis était alors à son comble. Isaac fut donc doublement reconnaissant de la marque de confiance que lui donnait M. de Rennepont. Il accepta et se promit dès ce jour de vouer son existence tout entière au service de celui qui, après lui avoir sauvé la vie, avait foi en sa droiture et en sa probité, à lui juif appartenant à une race si généralement soupçonnée, haïe et méprisée. M. de Rennepont, homme d'un grand coeur, d'un grand sens et d'un grand esprit, ne s'était pas trompé dans son choix. Jusqu'à ce qu'il fût dépossédé de ses biens, ils prospérèrent merveilleusement entre les mains d'Isaac Samuel, qui, doué d'une admirable aptitude pour les affaires, l'appliquait exclusivement aux intérêts de son bienfaiteur.
Vinrent les persécutions et la ruine de M. de Rennepont dont les biens furent confisqués et abandonnés aux révérends pères de la compagnie de Jésus, ses délateurs, quelques jours avant sa mort. Caché dans la retraite qu'il avait choisie pour y finir violemment ses jours, il fit mander secrètement Isaac Samuel, et lui remit cinquante mille écus en or, seul débris de sa fortune passée; ce fidèle serviteur devait faire valoir cette somme, en accumuler et en placer les intérêts; s'il avait un fils, lui transmettre la même obligation; à défaut de fils, il chercherait un parent assez probe pour continuer cette gérance à laquelle serait d'ailleurs affectée une rétribution convenable; cette gérance devait être ainsi transmise et perpétuée de proche en proche jusqu'à l'expiration d'un siècle et demi. M. de Rennepont avait en outre prié Isaac d'être pendant sa vie le gardien de la maison de la rue Saint-François, où il serait gratuitement logé, et de léguer ces fonctions à sa descendance, si cela était possible.
Lors même qu'Isaac Samuel n'aurait pas eu d'enfants, le puissant esprit de solidarité qui unit souvent certaines familles juives entre elles aurait rendu praticable la dernière volonté de M. de Rennepont. Les parents d'Isaac se seraient associés à sa reconnaissance envers son bienfaiteur, et eux, ainsi que leurs générations successives, eussent accompli généreusement la tâche imposée à l'un des leurs; mais Isaac eut un fils plusieurs années après la mort de M. de Rennepont. Ce fils, Lévi Samuel, né en 1669, n'ayant pas eu d'enfants de sa première femme, s'était remarié à l'âge de près de soixante ans, et, en 1750, il lui était né un fils: David Samuel, le gardien de la maison de Saint- François, qui, en 1832 (époque de ce récit), était âgé de quatre- vingt-deux ans, promettait de fournir une carrière aussi avancée que son père, mort à quatre-vingt-treize ans; disons enfin qu'Abel Samuel, le fils que regrettait si amèrement Bethsabée, né en 1790, était mort sous le knout russe, à l'âge de vingt-six ans.
Cette humble généalogie établie, on comprendra facilement que la longévité successive de ces trois membres de la famille Samuel, qui s'étaient perpétués comme gardiens de la maison murée, et reliant ainsi le XIXe siècle au XVIIe, avait singulièrement simplifié et facilité l'exécution des dernières volontés de M. de Rennepont, ce dernier ayant d'ailleurs formellement déclaré à l'aïeul de Samuel qu'il désirait que la somme qu'il laissait ne fût augmentée que par la seule capitalisation des intérêts à cinq pour cent, afin que cette fortune arrivât jusqu'à ses descendants pure de toute spéculation déloyale.
Les coreligionnaires de la famille Samuel, premiers inventeurs de la lettre de change, qui leur servit, au moyen âge, à transporter mystérieusement des valeurs considérables d'un bout à l'autre du monde, à dissimuler leur fortune, à la mettre à l'abri de la rapacité de leurs ennemis; les juifs, disons-nous, ayant fait presque seuls le commerce du change et de l'argent jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, aidèrent beaucoup aux transactions secrètes et aux opérations financières de la famille Samuel, qui, jusqu'en 1820 environ, plaça toujours ses valeurs devenues progressivement immenses, dans les maisons de banque ou dans les comptoirs israélites les plus riches de l'Europe. Cette manière d'agir, sûre et occulte, avait permis au gardien actuel de la rue Saint- François d'effectuer, à l'insu de tous, par simples dépôts ou par lettres de change, des placements énormes, car c'est surtout lors de sa gestion que la somme capitalisée avait acquis, par le seul fait de l'accumulation, un développement presque incalculable, son père, et surtout son grand-père n'ayant eu comparativement à lui que peu de fonds à gérer. Quoiqu'il s'agît simplement de trouver successivement des placements assurés et immédiats, afin que l'argent ne restât pas pour ainsi dire sans rapporter d'intérêt, il avait fallu une grande capacité financière pour arriver à ce résultat, surtout lorsqu'il fut question de cinquantaine de millions; cette capacité, le dernier Samuel, d'ailleurs instruit à l'école de son père, la déploya à un haut degré, ainsi que le démontreront les résultats prochainement cités.
Rien ne semble plus touchant, plus noble, plus respectable que la conduite des membres de cette famille israélite qui, solidaires de l'engagement de gratitude pris par un des leurs, se vouent pendant de si longues années, avec autant de désintéressement que d'intelligence et de probité, au lent accroissement d'une fortune de roi dont ils n'attendent aucune part, et qui, grâce à eux, doit arriver pure et immense aux mains des descendants du bienfaiteur de leur aïeul. Rien enfin n'est plus honorable pour le proscrit qui fait le dépôt, et pour le juif qui le reçoit, que ce simple échange de paroles données, sans autre garantie qu'une confiance et une estime réciproques, lorsqu'il s'agit d'un résultat qui ne doit se produire qu'au bout de cent cinquante ans.
Après avoir relu attentivement son inventaire, Samuel dit à sa femme:
— Je suis certain de l'exactitude de mes additions; voulez-vous maintenant collationner sur le carnet que vous avez à la main l'énoncé des valeurs que je viens d'écrire sur ce registre? je m'assurerai en même temps que les titres sont classés par ordre dans cette cassette, car je dois ce matin remettre le tout au notaire, lorsqu'on ouvrira le testament.
— Commencez, mon ami, je vous suis, dit Bethsabée.
Samuel lut l'état suivant, vérifiant à mesure dans sa caisse.
Résumé du compte des héritiers de M. de Rennepont, remis par David Samuel._
Débit Fr. 2, 000, 000 de rente 5% françaises en inscriptions nominatives et au porteur, achetées de 1825 à 1832, suivant bordereaux à l'appui, à un cours moyen de 99 fr. 50.
39, 800, 000 Fr.
Fr. 900, 000 de rente 3% françaises en diverses inscriptions achetées pendant les mêmes années à un cours moyen de 74 fr. 50 c.
22, 275, 000 Fr.
5000 actions de la Banque de France, achetées en commun à 1900 francs.
9, 500, 000 Fr.
3900 actions des Quatre-Canaux, en un certificat de dépôt desdites actions à la compagnie, achetées au cours moyen de 1115 francs.
3, 345, 000 Fr.
125, 000 ducats de rente de Naples, au cours moyen de 82 francs, - - 2, 050, 000 ducats: soit 4 fr. 40 c. le ducat.
9, 020, 000 Fr.
5000 métalliques d'Autriche de 1000 florins, au cours moyen de 63 florins. — 4, 650, 000 florins au change de 2 fr. 50 c. par florin.
11, 625, 000 Fr.
75, 000 livres sterling de rente 3% consolidés anglais à 883/4. — 2, 218, 750 sterling à 25 fr. par livre sterling.
55, 468, 750 Fr.
1, 200, 000 florins en 21/2% hollandais à 60 francs. — 28, 860, 000 florins à 2 fr. 10 par florin des Pays-Bas.
60, 606, 000 Fr.
Appoints en billets de banque, or et argent.
535, 250 Fr.
Paris, le 12 février 1832: 212, 175, 000 Fr.
Crédit Fr. 150, 000 reçus de M. de Rennepont, en 1682, par Isaac Samuel, mon grand-père, et placés successivement par lui, mon père et moi, à l'intérêt de 5%, avec règlement de compte par semestre et en capitalisant les intérêts, ont produit, suivant les comptes ci-joints:
Ci … 225, 950, 000 Fr.
Mais il faut en déduire, suivant le détail ci-annexé, pour pertes éprouvées dans des faillites, pour commissions et courtages payés à divers, et aussi pour appointements des trois générations de gérants.
……… 13, 775, 000 Fr.
— C'est bien cela, reprit Samuel après avoir vérifié les lettres renfermées dans la cassette de cèdre. Il reste en caisse, à la disposition des héritiers de la famille Rennepont, la somme de DEUX CENT DOUZE MILLIONS cent soixante-quinze mille francs.
Et le vieillard regarda sa femme avec une expression de bien légitime orgueil.
— Cela n'est pas croyable! s'écria Bethsabée frappée de stupeur; je savais que d'immenses valeurs étaient entre vos mains; mais je n'aurais jamais cru que cent cinquante mille francs laissés il y a cent cinquante ans fussent la seule source de cette fortune incroyable.
— Et c'est pourtant la seule, Bethsabée… reprit fièrement le vieillard. Sans doute, mon grand-père, mon père et moi nous avons toujours mis autant de fidélité que d'exactitude dans la gestion de ces fonds; sans doute il nous a fallu beaucoup de sagacité dans le choix des placements à faire lors des temps de révolution et de crises commerciales; mais cela nous était facile, grâce à nos relations d'affaires avec nos coreligionnaires de tous les pays; mais jamais ni moi ni les miens nous ne nous sommes permis de faire un placement, non pas usuraire… mais qui ne fût pas même au-dessous du taux légal… Les ordres formels de M. de Rennepont, recueillis par mon grand-père, le voulaient ainsi, et il n'y a pas au monde de fortune plus pure que celle-ci… Sans ce désintéressement et en profitant seulement de quelques circonstances favorables, ce chiffre de deux cent douze millions aurait peut-être de beaucoup augmenté.
— Est-ce possible, mon Dieu!
— Rien de plus simple. Bethsabée… tout le monde sait qu'en quatorze ans un capital est doublé par la seule accumulation et composition de ses intérêts à 5 pour 100; maintenant réfléchissez qu'en cent cinquante ans il y a dix fois quatorze ans… que ces cent cinquante premiers mille francs ont été ainsi doublés et martingalés; ce qui vous étonne vous paraîtra tout simple. En 1682, M. de Rennepont a confié à mon grand-père 150, 000 francs; cette somme, capitalisée ainsi que je vous l'ai dit, a dû produire en 1696, quatorze années après, 300, 000 francs. Ceux-ci, doublés en 1710, ont produit 600, 000 francs. Lors de la mort de mon grand-père, en 1719, la somme à faire valoir était déjà de près d'un million; en 1724; elle aurait dû monter à 1 million 200, 000 francs; en 1738, à 2 millions 400, 000 francs; en 1752, deux ans après ma naissance, à 4 millions 800, 000 francs; en 1766, à 9 millions 600, 000 francs; en 1780, à 19 millions 200, 000 francs; en 1794, douze ans après la mort de mon père, à 38 millions 400, 000 francs; en 1808, à 76 millions 800, 000 francs; en 1822, à 153 millions 600, 000 francs; et aujourd'hui, en composant les intérêts de dix années, elle devrait être au moins de 225 millions environ. Mais des pertes, des non-valeurs et des frais inévitables, dont le compte est d'ailleurs ici rigoureusement établi, ont réduit cette somme à 212 millions 175, 000 francs en valeurs renfermées dans cette caisse.
— Maintenant je vous comprends, mon ami, reprit Bethsabée pensive, mais quelle incroyable puissance que celle de l'accumulation! et que d'admirables choses on pourrait faire pour l'avenir avec de faibles ressources au temps présent.
— Telle a été, sans doute, la pensée de M. de Rennepont; car, au dire de mon père, qui le tenait de mon aïeul, M. de Rennepont était un des plus grands esprits… de son temps, répondit Samuel en refermant la cassette de bois de cèdre.
— Dieu veuille que ses descendants soient dignes de cette fortune de roi, et en fassent un noble emploi! dit Bethsabée en se levant.
Le jour était complètement venu; sept heures du matin sonnèrent.
— Les maçons ne vont pas tarder à arriver, dit Samuel en replaçant la boîte de cèdre dans sa caisse de fer, dissimulée derrière la vieille armoire de chêne. Comme vous, Bethsabée, reprit-il, je suis curieux et inquiet de savoir quels sont les descendants de M. de Rennepont qui vont se présenter ici.
Deux ou trois coups vigoureusement frappés avec le marteau de fer de l'épaisse porte cochère retentirent dans la maison. L'aboiement des chiens de garde répondit à ce bruit. Samuel dit à sa femme:
— Ce sont sans doute les maçons que le notaire envoie avec un clerc; je vous en prie, réunissez toutes les clefs en trousseau avec leurs étiquettes; je vais revenir les prendre.
Ce disant, Samuel descendit assez lestement l'escalier, malgré son âge, s'approcha de la porte, ouvrit prudemment un guichet, et vit trois manoeuvres, en costume de maçon, accompagnés d'un jeune homme vêtu en noir.
— Que voulez-vous, messieurs? dit le juif avant d'ouvrir, afin de s'assurer encore de l'identité de ces personnages.
— Je viens de la part de Me Dumesnil, notaire, répondit le clerc, pour assister à l'ouverture de la porte murée; voici une lettre de mon patron pour M. Samuel, gardien de la maison.
— C'est moi, monsieur, dit le juif; veuillez jeter cette lettre dans la boîte, je vais la prendre.
Le clerc fit ce que désirait Samuel, mais il haussa les épaules. Rien ne lui semblait plus ridicule que cette demande du soupçonneux vieillard.
Le gardien ouvrit la boîte, prit la lettre, alla à l'extrémité de la voûte afin de la lire au grand jour, compara soigneusement la signature à celle d'une autre lettre du notaire qu'il prit dans la poche de sa houppelande; puis, après ces précautions, ayant mis ses dogues à la chaîne, il revint enfin ouvrir le battant de la porte au clerc et aux maçons.
— Que diable! mon brave homme, dit le clerc en entrant, il s'agirait d'ouvrir la porte d'un château fort qu'il n'y aurait pas plus de formalités…
Le juif s'inclina sans répondre.
— Est-ce que vous êtes sourd, mon cher? lui cria le clerc aux oreilles.
— Non, monsieur, dit Samuel en souriant doucement et faisant quelques pas en dehors de la voûte, il ajouta en montrant la maison:
— Voici, monsieur, la porte maçonnée qu'il faut dégager; il faudra aussi desceller le châssis de fer et celui de plomb de la seconde croisée à droite.
— Pourquoi ne pas ouvrir toutes les fenêtres? demanda le clerc.
— Parce que tels sont les ordres que j'ai reçus comme gardien de cette demeure, monsieur.
— Et qui vous les a donnés, ces ordres?
— Mon père… monsieur, à qui son père les avait transmis de la part du maître de la maison… Une fois que je n'en serai plus le gardien, qu'elle sera en possession de son nouveau propriétaire, celui-ci agira comme bon lui semblera.
— À la bonne heure, dit le clerc assez surpris. Puis s'adressant aux maçons, il ajouta:
— Le reste vous regarde, mes braves, dégagez la porte et descellez le châssis de fer seulement de la seconde croisée à droite.
Pendant que les maçons se mettaient à l'ouvrage sous l'inspection du clerc de notaire, une voiture s'arrêta devant la porte cochère, et Rodin, accompagné de Gabriel, entra dans la maison de la rue Saint-François.
III. L'héritier.
Samuel vint ouvrir la porte à Gabriel et à Rodin. Ce dernier dit au juif:
— Vous êtes, monsieur, le gardien de cette maison?
— Oui, monsieur, répondit Samuel.
— M. l'abbé Gabriel de Rennepont que voici, dit Rodin en montrant son compagnon, est l'un des descendants de la famille de Rennepont.
— Ah! tant mieux, monsieur, dit presque involontairement le juif, frappé de l'angélique physionomie de Gabriel, car la noblesse et la sérénité de l'âme du jeune prêtre se lisaient dans son regard d'archange et sur son front pur et blanc, déjà couronné de l'auréole du martyre.
Samuel regardait Gabriel avec une curiosité remplie de bienveillance et d'intérêt; mais sentant bientôt que cette contemplation silencieuse devenait embarrassante pour Gabriel, il lui dit:
— Le notaire, monsieur l'abbé, ne doit venir qu'à dix heures. Gabriel le regarda d'un air surpris et répondit:
— Quel notaire… monsieur?
— Le père d'Aigrigny vous expliquera ceci, se hâta de dire Rodin, et s'adressant à Samuel, il ajouta: Nous sommes un peu en avance… Ne pourrions-nous pas attendre quelque part l'arrivée du notaire?
— Si vous voulez vous donner la peine de venir chez moi, dit Samuel, je vais vous conduire.
— Je vous remercie, monsieur, j'accepte, dit Rodin.
— Veuillez donc me suivre, messieurs, dit le vieillard. Quelques moments après, le jeune prêtre et le _socius, _précédés de Samuel, entrèrent dans une des pièces que ce dernier occupait au rez-de- chaussée du bâtiment de la rue et qui donnait sur la cour.
— M. l'abbé d'Aigrigny, qui a servi de tuteur à M. Gabriel, doit bientôt venir nous demander, ajouta Rodin; aurez-vous la bonté de l'introduire ici?
— Je n'y manquerai pas, monsieur, dit Samuel en sortant.
Le _socius _et Gabriel restèrent seuls. À la mansuétude adorable qui donnait habituellement aux beaux traits du missionnaire un charme si touchant, succédait en ce moment une remarquable expression de tristesse, de résolution et de sévérité. Rodin, n'ayant pas vu Gabriel depuis quelques jours, était gravement préoccupé du changement qu'il remarquait en lui; aussi l'avait-il observé silencieusement pendant le trajet de la rue des Postes à la rue Saint-François. Le jeune prêtre portait, comme d'habitude, une longue soutane noire qui faisait ressortir davantage encore la pâleur transparente de son visage. Lorsque le juif fut sorti, il dit à Rodin d'une voix ferme:
— M'apprendrez-vous enfin, monsieur, pourquoi, depuis plusieurs jours, il m'a été impossible de parler à Sa Révérence le père d'Aigrigny? pourquoi il a choisi cette maison pour m'accorder cet entretien?
— Il m'est impossible de répondre à ces questions, reprit froidement Rodin. Sa Révérence ne peut manquer d'arriver bientôt, elle vous entendra. Tout ce que je puis vous dire, c'est que notre révérend père a, autant que vous, cette entrevue à coeur: s'il a choisi cette maison pour cet entretien, c'est que vous avez intérêt à vous trouver ici… Vous le savez bien… quoique vous ayez affecté quelque étonnement en entendant le gardien parler d'un notaire.
Ce disant, Rodin attacha un regard scrutateur et inquiet sur Gabriel, dont la figure n'exprima rien autre chose que la surprise.
— Je ne vous comprends pas, répondit-il à Rodin. Quel intérêt puis-je avoir à me trouver ici, dans cette maison?
— Encore une fois, il est impossible que vous ne le sachiez pas, reprit Rodin, observant toujours Gabriel avec attention.
— Je vous ai dit, monsieur, que je l'ignorais, répondit celui-ci, presque blessé de l'insistance du socius.
_— _Et qu'est donc venue vous dire hier votre mère adoptive? pourquoi vous êtes-vous permis de la recevoir sans l'autorisation du révérend père d'Aigrigny, ainsi que je l'ai appris ce matin? Ne vous a-t-elle pas entretenu de certains papiers de famille trouvés sur vous lorsqu'elle vous a recueilli?
— Non, monsieur, dit Gabriel. À cette époque, ces papiers ont été remis au confesseur de ma mère adoptive; et, plus tard, ils ont passé entre les mains du révérend père d'Aigrigny. Pour la première fois, depuis bien longtemps, j'entends parler de ces papiers.
— Ainsi… vous prétendez que ce n'est pas à ce sujet que Françoise Baudoin est venue vous entretenir hier? reprit opiniâtrement Rodin en accentuant lentement ses paroles.
— Voilà, monsieur, la seconde fois que vous semblez douter de ce que j'affirme, dit doucement le jeune prêtre réprimant un mouvement d'impatience. Je vous assure que je dis la vérité.
— Il ne sait rien, pensa Rodin, car il connaissait assez la sincérité de Gabriel pour conserver dès lors le moindre doute après une déclaration aussi positive.
— Je vous crois, reprit le _socius. _Cette idée m'était venue en cherchant quelle raison assez grave avait pu vous faire transgresser les ordres du révérend père d'Aigrigny au sujet de la retraite absolue qu'il vous avait ordonnée, retraite qui excluait toute communication avec le dehors… Bien plus, contre toutes les règles de notre maison, vous vous êtes permis de fermer votre porte, qui doit toujours rester ouverte ou entr'ouverte, afin que la mutuelle surveillance qui nous est ordonnée entre nous puisse s'exercer plus facilement… Je ne m'étais expliqué vos fautes graves contre la discipline que par la nécessité d'une conversation très importante avec votre mère adoptive.
— C'est à un prêtre et non à son fils adoptif que Mme Baudoin a désiré parler, répondit Gabriel, et j'ai cru pouvoir l'entendre; si j'ai fermé ma porte, c'est qu'il s'agissait d'une confession.
— Et qu'avait donc Françoise Baudoin de si pressé à vous confesser?
— C'est ce que vous saurez tout à l'heure, lorsque je dirai à Sa Révérence, s'il lui plaît que vous m'entendiez, reprit Gabriel.
Ces mots furent dits d'un ton si net par le missionnaire, qu'il s'ensuivit un assez long silence.
Rappelons au lecteur que Gabriel avait jusqu'alors été tenu par ses supérieurs dans la plus complète ignorance de la gravité des intérêts de famille qui réclamaient sa présence rue Saint- François. La veille, Françoise Baudoin, absorbée par sa douleur, n'avait pas songé à lui dire que les orphelines devaient aussi se trouver à ce même rendez-vous, et y eût-elle d'ailleurs songé, les recommandations expresses de Dagobert l'eussent empêchée de parler au jeune prêtre de cette circonstance. Gabriel ignorait donc absolument les liens de famille qui l'attachaient aux filles du maréchal Simon, à Mlle de Cardoville, à M. Hardy, au prince et à Couche-tout-nu; en un mot, si on lui eût alors révélé qu'il était l'héritier de M. Marius de Rennepont, il se serait cru le seul descendant de cette famille.
Pendant l'instant de silence qui succéda à son entretien avec Rodin, Gabriel examinait à travers les fenêtres du rez-de-chaussée les travaux des maçons occupés à dégager la porte des pierres qui la muraient. Cette première opération terminée, ils s'occupèrent alors de desceller des barres de fer qui maintenaient une plaque de plomb sur la partie extérieure de la porte.
À ce moment, le père d'Aigrigny, conduit par Samuel, entrait dans la chambre. Avant que Gabriel se fût retourné, Rodin eut le temps de dire tout bas au révérend père:
— Il ne sait rien, et l'Indien n'est plus à craindre.
Malgré son calme affecté, les traits du père d'Aigrigny étaient pâles et contractés, comme ceux d'un joueur qui est sur le point de voir se décider une partie d'une importance terrible. Tout jusqu'alors favorisait les desseins de sa compagnie; mais il ne pensait pas sans effroi aux quatre heures qui restaient encore pour attendre le terme fatal.
Gabriel s'étant retourné, le père d'Aigrigny lui dit d'un ton affectueux et cordial, en s'approchant de lui, le sourire aux lèvres et la main tendue:
— Mon cher fils, il m'en a coûté beaucoup de vous avoir refusé jusqu'à ce moment l'entretien que vous désirez depuis votre retour; il m'a été non moins pénible de vous obliger à une retraite de quelques jours. Quoique je n'aie aucune explication à vous donner au sujet des choses que je vous ordonne, je veux bien vous dire que je n'ai agi que dans votre intérêt.
— Je dois croire Votre Révérence, répondit Gabriel en s'inclinant.
Le jeune prêtre sentait malgré lui une vague émotion de crainte; car jusqu'à son départ pour sa mission en Amérique, le père d'Aigrigny, entre les mains duquel il avait prêté les voeux formidables qui le liaient irrévocablement à la société de Jésus, le père d'Aigrigny avait exercé sur lui une de ces influences effrayantes qui, ne procédant que par le despotisme, la compression et l'intimidation, brisent toutes les forces vives de l'âme, et la laissent inerte, tremblante et terrifiée. Les impressions de la première jeunesse sont ineffaçables, et c'était la première fois, depuis son retour d'Amérique, que Gabriel se retrouvait avec le père d'Aigrigny; aussi, quoiqu'il ne sentît pas faillir la résolution qu'il avait prise, Gabriel regrettait de n'avoir pu, ainsi qu'il l'avait espéré, prendre de nouvelles forces dans un franc entretien avec Agricol et Dagobert.
Le père d'Aigrigny connaissait trop les hommes pour n'avoir pas remarqué l'émotion du jeune prêtre et ne s'être pas rendu compte de ce qui la causait. Cette impression lui parut d'un favorable augure; il redoubla donc de séduction, de tendresse et d'aménité, se réservant, s'il le fallait, de prendre un autre masque. Il dit à Gabriel, en s'asseyant, pendant que celui-ci restait, ainsi que Rodin, respectueusement debout:
— Vous désirez, mon cher fils, avoir un entretien très important avec moi?
— Oui, mon père, dit Gabriel en baissant malgré lui les yeux devant l'éclatante et large prunelle grise de son supérieur.
— J'ai aussi, moi, des choses d'un grand intérêt à vous apprendre; écoutez-moi donc d'abord… vous parlerez ensuite.
— Je vous écoute, mon père…
— Il y a environ douze ans, mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, que le confesseur de votre mère adoptive, s'adressant à moi par l'intermédiaire de M. Rodin, appela mon attention sur vous en me parlant des progrès étonnants que vous faisiez à l'école des Frères; j'appris en effet que votre excellente conduite, que votre caractère doux et modeste, votre intelligence précoce étaient dignes du plus grand intérêt; de ce moment on eut les yeux sur vous; au bout de quelque temps, voyant que vous ne déméritiez pas, il me parut qu'il y avait autre chose en vous qu'un artisan; on s'entendit avec votre mère adoptive, et par mes soins vous fûtes admis gratuitement dans l'une des écoles de notre compagnie. Ainsi une charge de moins pesa sur l'excellente femme qui vous avait recueilli, et un enfant qui faisait déjà concevoir de hautes espérances reçut par nos soins paternels tous les bienfaits d'une éducation religieuse… Cela n'est-il pas vrai, mon fils?
— Cela est vrai, mon père, répondit Gabriel en baissant les yeux.
— À mesure que vous grandissiez, d'excellentes et rares vertus se développaient en vous: votre obéissance, votre douceur surtout, étaient exemplaires; vous faisiez de rapides progrès dans vos études. J'ignorais alors à quelle carrière vous voudriez vous livrer un jour. Mais j'étais toutefois certain que, dans toutes les conditions de votre vie, vous resteriez toujours un fils bien- aimé de l'Église. Je ne m'étais pas trompé dans mes espérances, ou plutôt vous les avez, mon cher fils, de beaucoup dépassées. Apprenant par une confidence amicale que votre mère adoptive désirait ardemment vous voir entrer dans les ordres, vous avez généreusement répondu au désir de l'excellente femme à qui vous deviez tant… Mais comme le Seigneur est toujours juste dans ses récompenses, il a voulu que la plus touchante preuve de gratitude que vous puissiez donner à votre mère adoptive vous fût en même temps divinement profitable, puisqu'elle vous faisait entrer parmi les membres militants de notre sainte Église.
À ces mots du père d'Aigrigny, Gabriel ne put retenir un mouvement en se rappelant les amères confidences de Françoise; mais il se contint pendant que Rodin, debout et accoudé à l'angle de la cheminée, continuait de l'examiner avec une attention singulière et opiniâtre.
Le père d'Aigrigny reprit:
— Je ne vous le cache pas, mon cher fils, votre résolution me combla de joie; je vis en vous une des futures lumières de l'Église, et je fus jaloux de la voir briller au milieu de notre compagnie. Nos épreuves, si difficiles, si pénibles, si nombreuses, vous les avez courageusement subies: vous avez été jugé digne de nous appartenir et après avoir prêté entre mes mains un serment irrévocable et sacré qui vous attache à jamais à notre compagnie pour la plus grande gloire du Seigneur, vous avez désiré répondre à l'appel de notre Saint-Père, aux âmes de bonne volonté, et aller prêcher[20], comme missionnaire, la foi catholique chez les barbares. Quoiqu'il nous fût pénible de nous séparer de notre cher fils, nous dûmes accéder à des désirs si pieux: vous êtes parti humble missionnaire, vous nous êtes revenu glorieux martyr, et nous nous enorgueillissons à juste titre de vous compter parmi nous. Ce rapide exposé du passé était nécessaire, mon cher fils, pour arriver à ce qui suit; car il s'agit, si la chose était possible… de resserrer davantage encore les liens qui vous attachent à nous. Écoutez-moi donc bien, mon cher fils, ceci est confidentiel et d'une haute importance, non seulement pour vous, mais encore pour notre compagnie.
— Alors… mon père!… s'écria vivement Gabriel, en interrompant le père d'Aigrigny, je ne puis pas… je ne dois pas vous entendre!
Et le jeune prêtre devint pâle; on vit, à l'altération de ses traits, qu'un violent combat se livrait en lui; mais reprenant bientôt sa résolution première, il releva le front, et, jetant un regard assuré sur le père d'Aigrigny et sur Rodin, qui se regardaient muets de surprise, il reprit:
— Je vous le répète, mon père, s'il s'agit de choses confidentielles sur la compagnie… il m'est impossible de vous entendre.
— En vérité, mon cher fils, vous me causez un étonnement profond. Qu'avez-vous? mon Dieu! vos traits sont altérés, votre émotion est visible… Voyons… parlez sans crainte… Pourquoi ne pouvez- vous m'entendre davantage?
— Je ne puis vous le dire, mon père, avant de vous avoir, moi aussi, rapidement exposé le passé… tel qu'il m'a été donné de le juger depuis quelque temps… Vous comprendrez alors, mon père, que je n'ai plus droit à vos confidences, car bientôt un abîme va nous séparer sans doute.
À ces mots de Gabriel, il est impossible de peindre le regard que Rodin et le père d'Aigrigny échangèrent rapidement; le _socius _commença de ronger ses ongles en attachant son oeil de reptile irrité sur Gabriel; le père d'Aigrigny devint livide; son front se couvrit d'une sueur froide. Il se demandait avec épouvante si, au moment de toucher au but, l'obstacle viendrait de Gabriel, en faveur de qui tous les obstacles avaient été écartés. Cette pensée était désespérante. Pourtant le révérend père se contint admirablement, resta calme, et répondit avec une affectueuse onction:
— Il m'est impossible de croire, mon cher fils, que vous et moi soyons jamais séparés par un abîme… si ce n'est par l'abîme de douleurs que me causerait quelque grave atteinte portée à votre salut; mais… parlez… je vous écoute…
— Il y a en effet, douze ans, mon père, reprit Gabriel d'une voix ferme et en s'animant peu à peu, que, par vos soins, je suis entré dans un collège de la compagnie de Jésus… J'y entrai aimant, loyal et confiant… Comment a-t-on encouragé tout d'abord ces précieux instincts de l'enfance?… le voici. Le jour de mon arrivée, le supérieur me dit, en me désignant deux enfants un peu plus âgés que moi: «Voilà les compagnons que vous préférerez; vous vous promènerez toujours tous trois ensemble: la règle de la maison défend tout entretien à deux personnes; la règle veut aussi que vous écoutiez attentivement ce que diront vos compagnons, afin de pouvoir me le rapporter, car ces chers enfants peuvent avoir, à leur insu, des pensées mauvaises, ou projeter de commettre des fautes; or, si vous aimez vos camarades, il faut m'avertir de leurs fâcheuses tendances, afin que mes remontrances paternelles leur épargnent la punition en prévenant les fautes… il vaut mieux prévenir le mal que de le punir.»
— Tels sont en effet, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny, la règle de nos maisons et le langage que l'on tient à tous les élèves qui s'y présentent.
— Je le sais, mon père… répondit Gabriel avec amertume; aussi trois jours après, pauvre enfant soumis et crédule, j'épiais naïvement mes camarades, écoutant, retenant leurs entretiens, et allant les rapporter au supérieur, qui me félicitait de mon zèle… Ce que l'on me faisait faire était indigne… et pourtant, Dieu le sait, je croyais accomplir un devoir charitable; j'étais heureux d'obéir aux ordres d'un supérieur que je respectais, et dont j'écoutais, dans ma foi enfantine, les paroles comme j'aurais écouté celles de Dieu… Plus tard… un jour que je m'étais rendu coupable d'une infraction à la règle de la maison, le supérieur me dit: «Mon enfant, vous avez mérité une punition sévère; mais elle vous sera remise si vous parvenez à surprendre un de vos camarades dans la même faute que vous avez commise…» Et de peur que malgré ma foi et mon obéissance aveugles cet encouragement à la délation basée sur l'intérêt personnel ne me parut odieux, le supérieur ajouta: «Je vous parle, mon enfant, dans l'intérêt du salut de votre camarade; car s'il échappait à la punition, il s'habituerait au mal par l'impunité; or, en le surprenant en faute et en attirant sur lui un châtiment salutaire, vous aurez donc le double avantage d'aider à son salut, et de vous soustraire, vous, à une punition méritée, mais dont votre zèle envers le prochain vous gagnera la rémission.»
— Sans doute, reprit le père d'Aigrigny, de plus en plus effrayé du langage de Gabriel; et en vérité, mon cher fils, tout ceci est conforme à la règle suivie dans nos collèges et aux habitudes des personnes de notre compagnie, _qui se dénoncent mutuellement sans préjudice de l'amour et de la charité réciproques, et pour leur plus grand avancement __spirituel, surtout quand le supérieur l'a ordonné ou demandé __pour la plus grande gloire de Dieu.__[21]__ __[22]_
_— _Je le sais!… s'écria Gabriel, je le sais; c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes qu'ainsi l'on m'encourageait au mal.
— Mon cher fils, dit le père d'Aigrigny en tâchant de cacher sous une apparence de dignité blessée sa terreur toujours croissante, de vous à moi… ces paroles sont au moins étranges.
À ce moment Rodin, quittant la cheminée où il s'était accoudé, commença de se promener de long en large dans la chambre, d'un air méditatif, sans discontinuer de ronger ses ongles.
— Il m'est cruel, ajouta le père d'Aigrigny, d'être obligé de vous rappeler, mon cher fils, que vous nous devez l'éducation que vous avez reçue.
— Tels étaient ses fruits, mon père, reprit Gabriel. Jusqu'alors, j'avais épié les autres enfants avec une sorte de désintéressement… mais les ordres du supérieur m'avaient fait faire un pas de plus dans cette voie indigne… J'étais devenu délateur pour échapper à une punition méritée. Et telles étaient ma foi, mon humilité, ma confiance, que je m'accoutumai à remplir avec innocence et candeur un rôle doublement odieux; une fois, cependant, je l'avoue, tourmenté par de vagues scrupules, derniers élans des aspirations généreuses qu'on étouffait en moi, je me demandai si le but charitable et religieux qu'on attribuait à ces délations, à cet espionnage continuel, suffisait pour m'absoudre; je fis part de mes craintes au supérieur; il me répondit que je n'avais pas à discerner, mais à obéir, qu'à lui seul appartenait la responsabilité de mes actes.
— Continuez, mon cher fils, dit le père d'Aigrigny cédant malgré lui à un profond accablement; hélas! j'avais raison de vouloir m'opposer à votre voyage en Amérique.
— Et la Providence a voulu que ce fût dans ce pays neuf, fécond et libre, qu'éclairé par un hasard singulier sur le présent et sur le passé, mes yeux se soient enfin ouverts, s'écria Gabriel. Oui, c'est en Amérique que, sortant de la sombre maison où j'avais passé tant d'années de ma jeunesse, et me trouvant pour la première fois face à face avec la majesté divine, au milieu des immenses solitudes que je parcourais… c'est là, qu'accablé devant tant de magnificence et tant de grandeur, j'ai fait serment…
Mais Gabriel, s'interrompant, reprit:
— Tout à l'heure, mon père, je m'expliquerai sur ce serment; mais croyez-moi, ajouta le missionnaire avec un accent profondément douloureux, ce fut un jour bien fatal, bien funeste, que celui où j'ai dû redouter et accuser ce que j'avais béni et révéré pendant si longtemps… Oh! je vous l'assure, mon père… ajouta Gabriel les yeux humides, ce n'est pas sur moi seul qu'alors j'ai pleuré.
— Je connais la bonté de votre coeur, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny renaissant à une lueur d'espoir en voyant l'émotion de Gabriel, je crains que vous n'ayez été égaré; mais confiez-vous à nous comme à vos pères spirituels, et, je l'espère, nous raffermirons votre foi malheureusement ébranlée, nous dissiperons les ténèbres qui sont venues obscurcir votre vue… car, hélas! mon cher fils, dans votre illusion, vous aurez pris quelques lueurs trompeuses pour le pur éclat du jour… Continuez…
Pendant que le père d'Aigrigny parlait ainsi, Rodin s'arrêta, prit un portefeuille dans sa poche, et écrivit quelques notes.
Gabriel était de plus en plus pâle et ému, il lui fallait un grand courage pour parler ainsi qu'il parlait, car depuis son voyage en Amérique il avait appris à connaître le redoutable pouvoir de la compagnie; mais cette révélation du passé envisagée au point de vue d'un présent plus éclairé, étant pour le jeune prêtre l'excuse ou plutôt la cause de la détermination qu'il venait signifier à son supérieur, il voulait loyalement exposer toute chose, malgré le danger qu'il affrontait sciemment. Il continua donc d'une voix altérée:
— Vous le savez, mon père, la fin de mon enfance, cet heureux âge de franchise et de joie innocente, affectueuse, se passa dans une atmosphère de crainte, de compression et de soupçonneux espionnage. Comment, hélas! aurais-je pu me laisser aller au moindre mouvement de confiance et d'abandon, lorsqu'on me recommandait à chaque instant d'éviter les regards de celui qui me parlait, afin de mieux cacher l'impression qu'il pouvait me causer par ces paroles, de dissimuler tout ce que je ressentais, de tout observer, tout écouter autour de moi? J'atteignis ainsi l'âge de quinze ans; peu à peu les très rares visites que l'on permettait de me rendre, mais toujours en présence de l'un de nos pères, à ma mère adoptive et à mon frère, furent supprimées, dans le but de fermer complètement mon coeur à toutes les émotions douces et tendres. Morne, craintif, au fond de cette grande maison triste, silencieuse, glacée, je sentis que l'on m'isolait de plus en plus du monde affectueux et libre; mon temps se partageait entre des études mutilées, sans ensemble, sans portée, et de nombreuses heures de pratiques minutieuses et d'exercices dévotieux. Mais, je vous le demande, mon père, cherchait-on jamais à échauffer nos jeunes âmes par des paroles empreintes de tendresse et d'amour évangélique?… Hélas! non… À ces mots adorables du divin Sauveur: _Aimez-vous les uns les autres, _on semblait avoir substitué ceux-ci: _Défiez-vous les uns des autres… _Enfin, mon père, nous disait-on jamais un mot de la patrie ou de la liberté? Non… oh! non, car ces mots-là font battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte…
À nos heures d'étude et de pratique, succédaient, pour unique distraction, quelques promenades à trois… jamais à deux, parce qu'à trois la délation mutuelle est plus praticable[23], et parce qu'à deux l'intimité s'établissant plus facilement il pourrait se nouer de ces amitiés saintes, généreuses, qui feraient battre le coeur, et il ne faut pas que le coeur batte… Aussi, à force de le comprimer, est-il arrivé un jour où je n'ai plus senti; depuis six mois, je n'avais vu ni mon frère ni ma mère adoptive… ils vinrent au collège… Quelques années auparavant je les aurais accueillis avec des élans de joie mêlés de larmes… Cette fois mes yeux restèrent secs, mon coeur froid; ma mère et mon frère me quittèrent éplorés; l'aspect de cette douleur pourtant me frappa… J'eus alors conscience et horreur de cette insensibilité glaciale qui m'avait gagné depuis que j'habitais cette tombe. Épouvanté, je voulus en sortir pendant que j'en avais encore la force…
Alors je vous parlai, mon père, du choix d'un état… car, pendant ces quelques moments de réveil, il m'avait semblé entendre bruire au loin la vie active et féconde! la vie laborieuse et libre, la vie d'affection, de famille… Oh! comme alors je sentais le besoin de mouvement, de liberté, d'émotions nobles et chaleureuses! là j'aurais du moins retrouvé la vie de l'âme qui me fuyait… Je vous le dis, mon père… en embrassant vos genoux, que j'inondais de larmes, la vie d'artisan ou de soldat, tout m'eût convenu… Ce fut alors que vous m'apprîtes que ma mère adoptive, à qui je devais la vie, car elle m'avait trouvé mourant de misère… car, pauvre elle-même, elle m'avait donné la moitié du pain de son enfant… admirable sacrifice pour une mère… ce fut alors, reprit Gabriel en hésitant et en baissant les yeux, car il était de ces nobles natures qui rougissent et se sentent honteuses des infamies dont elles sont victimes; ce fut alors, mon père, reprit Gabriel après une nouvelle hésitation, que vous m'avez appris que ma mère adoptive n'avait qu'un but, qu'un désir, celui…
— Celui de vous voir entrer dans les ordres, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, puisque cette pieuse et parfaite créature espérait qu'en faisant votre salut vous assuriez le sien… mais elle n'osait vous avouer sa pensée, craignant que vous ne vissiez un désir intéressé dans…
— Assez… mon père, dit Gabriel interrompant le père d'Aigrigny avec un mouvement d'indignation involontaire: il m'est pénible de vous entendre affirmer une erreur: Françoise Baudoin n'a jamais eu cette pensée…
— Mon cher fils, vous êtes bien prompt dans vos jugements, reprit doucement le père d'Aigrigny; je vous dis, moi, que telle a été la seule et unique pensée de votre mère adoptive…
— Hier, mon père, elle m'a tout dit. Elle et moi, nous avons été mutuellement trompés.
— Ainsi, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny à Gabriel, vous mettez la parole de votre mère adoptive au-dessus de la mienne?…
— Épargnez-moi une réponse pénible pour vous et pour moi, dit Gabriel en baissant les yeux…
— Me direz-vous maintenant, reprit le père d'Aigrigny avec anxiété, ce que vous prétendez me… Le révérend père ne put achever. Samuel entra et dit:
— Un homme d'un certain âge demande à parler à M. Rodin.
— C'est moi, monsieur; je vous remercie, répondit le _socius _assez surpris.
Puis, avant de rejoindre le juif, il remit au père d'Aigrigny quelques mots écrits au crayon sur un des feuillets de son portefeuille. Rodin sortit fort inquiet de savoir qui pouvait venir le chercher rue Saint-François.
Le père d'Aigrigny et Gabriel restèrent seuls.
IV. Rupture.
Le père d'Aigrigny, plongé dans une angoisse mortelle, avait pris machinalement le billet de Rodin, le tenant à la main sans songer à l'ouvrir; le révérend père se demandait avec effroi quelle conclusion Gabriel allait donner à ses récriminations sur le passé; il n'osait répondre à ses reproches, craignant d'irriter ce jeune prêtre, sur la tête duquel reposaient encore des intérêts si immenses.
Gabriel ne pouvait rien posséder en propre d'après les constitutions de la compagnie de Jésus; de plus, le révérend père avait eu soin d'obtenir de lui, en faveur de l'ordre, une renonciation expresse à tous les biens qui pourraient lui revenir un jour; mais le commencement de cet entretien semblait annoncer une si grave modification dans la manière de voir de Gabriel au sujet de la compagnie, que celui-ci pouvait vouloir briser les liens qui l'attachaient à elle; dans ce cas, il n'était _légalement _tenu à remplir aucun de ses engagements. La donation était annulée de fait; et au moment d'être si heureusement réalisées, par la possession de l'immense fortune de la famille Rennepont, les espérances du père d'Aigrigny se trouvaient complètement et à jamais ruinées.[24] De toutes les perplexités par lesquelles le révérend Père avait passé depuis quelque temps au sujet de cet héritage, aucune n'avait été plus imprévue, plus terrible. Craignant d'interrompre ou d'interroger Gabriel, le père d'Aigrigny attendit avec une terreur muette le dénouement de cette conversation jusqu'alors si menaçante.
Le missionnaire reprit:
— Il est de mon devoir, mon père, de continuer cet exposé de ma vie passée jusqu'au moment de mon départ pour l'Amérique; vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je m'impose cette obligation.
Le père d'Aigrigny lui fit signe de parler.
— Une fois instruit du prétendu voeu de ma mère adoptive, je me résignai… quoi qu'il m'en coûtât… je sortis de la triste maison… où j'avais passé une partie de mon enfance et de ma première jeunesse, pour entrer dans l'un des séminaires de la compagnie. Ma résolution n'était pas dictée par une irrésistible vocation religieuse… mais par le désir d'acquitter une dette sacrée envers ma mère adoptive. Cependant, le véritable esprit de la religion du Christ est si vivifiant, que je me sentis ranimé, réchauffé à l'idée de pratiquer les admirables enseignements du divin Sauveur. Dans ma pensée, au lieu de ressembler au collège où j'avais jusqu'alors vécu dans une compression rigoureuse, un séminaire était un lieu béni, où tout ce qu'il y a de pur, de chaleureux dans la fraternité évangélique était appliqué à la vie commune; où, par l'exemple, on prêchait incessamment l'ardent amour de l'humanité, les douceurs ineffables de la commisération et de la tolérance; où l'on interprétait l'immortelle parole du Christ dans son sens le plus large, le plus fécond; où l'on se préparait enfin, par l'expansion habituelle des sentiments les plus généreux, à ce magnifique apostolat, d'attendrir les riches et les heureux sur les angoisses et les souffrances de leurs frères, en leur dévoilant les misères affreuses de l'humanité… Morale sublime et sainte à laquelle nul ne résiste lorsqu'on la prêche les yeux remplis de larmes, le coeur débordant de tendresse et de charité!
En prononçant ces derniers mots avec une émotion profonde, les yeux de Gabriel devinrent humides, sa figure resplendit d'une angélique beauté.
— Tel est en effet, mon cher fils, l'esprit du christianisme; mais il faut surtout en expliquer et en étudier la lettre, répondit froidement le père d'Aigrigny. C'est à cette étude que sont spécialement destinés les séminaires de notre compagnie. L'interprétation de la lettre est une oeuvre d'analyse, de discipline, de soumission, et non une oeuvre de coeur et de sentiment…
— Je ne m'en aperçus que trop, mon père… À mon entrée dans cette nouvelle maison… je vis, hélas! mes espérances déçues: un moment dilaté, mon coeur se resserra; au lieu de ce foyer de vie, d'affection et de jeunesse que j'avais rêvé, je retrouvai dans ce séminaire, silencieux et glacé, la même compression de tout élan généreux, la même discipline inexorable, le même système de délations mutuelles, la même défiance, les mêmes obstacles invincibles à toute liaison d'amitié… Aussi l'ardeur qui avait un instant réchauffé mon âme s'affaiblit: je retombai peu à peu dans les habitudes d'une vie inerte, passive, machinale, qu'une impitoyable autorité réglait avec une précision mécanique, de même que l'on règle le mouvement inanimé d'une horloge.
— C'est que l'ordre, la soumission, la régularité, sont les premiers fondements de notre compagnie, mon cher fils.
— Hélas! mon père, c'était la mort, et non la vie, que l'on régularisait ainsi; au milieu de cet anéantissement de tout principe généreux, je me livrai aux études de scolastique et de théologie, études sombres et sinistres, science cauteleuse, menaçante ou hostile, qui toujours éveille des idées de péril, de lutte, de guerre, et jamais des idées de paix, de progrès et de liberté.
— La théologie, mon cher fils, dit sévèrement le père d'Aigrigny, est à la fois une cuirasse et une épée; une cuirasse pour défendre et couvrir le dogme catholique, une épée pour attaquer l'hérésie.
— Pourtant, mon père, le Christ et ses apôtres ignoraient cette science ténébreuse, et à leurs simples et touchantes paroles les hommes se régénéraient, la liberté succédait à l'esclavage… L'Évangile, ce code divin, ne suffit-il pas pour enseigner aux hommes à s'aimer?… Mais, hélas! loin de nous faire entendre ce langage, on nous entretenait trop souvent de guerres de religion, nombrant les flots de sang qu'il avait fallu verser pour être agréable au Seigneur et noyer l'hérésie. Ces terribles enseignements rendaient notre vie plus triste encore. À mesure que nous approchions du terme de l'adolescence, nos relations de séminaire prenaient un caractère d'amertume, de jalousie et de soupçon toujours croissant. Les habitudes de délation, s'appliquant à des sujets plus sérieux, engendraient des haines sourdes, des ressentiments profonds. Je n'étais ni meilleur ni plus méchant que les autres: tous rompus depuis des années au joug de fer de l'obéissance passive, déshabitués de tout examen, de tout libre arbitre, humbles et tremblants devant nos supérieurs, nous offrions tous la même empreinte pâle, morne et effacée… Enfin je pris les ordres: une fois prêtre, vous m'avez convié, mon père, à entrer dans la compagnie de Jésus, ou plutôt je me suis trouvé insensiblement, presque à mon insu, amené à cette détermination… Comment? je l'ignore… depuis si longtemps ma volonté ne m'appartenait plus! Je subis toutes les épreuves; la plus terrible fut décisive… pendant plusieurs mois j'ai vécu dans le silence de ma cellule, pratiquant avec résignation l'exercice étrange et machinal que vous m'aviez ordonné, mon père. Excepté Votre Révérence, personne ne s'approchait de moi pendant ce long espace de temps; aucune voix humaine, si ce n'est la vôtre, ne frappait mon oreille… la nuit, quelquefois j'éprouvais de vagues terreurs… mon esprit, affaibli par le jeûne, par les austérités, par la solitude, était alors frappé de visions effrayantes; d'autres fois, au contraire, j'éprouvais un accablement rempli d'une sorte de quiétude, en songeant que prononcer mes voeux, c'était me délivrer à jamais du fardeau de la volonté et de la pensée… Alors je m'abandonnais à une insupportable torpeur, ainsi que ces malheureux qui, surpris dans les neiges, cèdent à l'engourdissement d'un froid homicide… J'attendais le moment fatal… Enfin, selon que le voulait la discipline, mon père, _étouffant dans mon agonie__[25]_, je hâtais le moment d'accomplir le dernier acte de ma volonté expirante: le voeu de renoncer à l'exercice de ma volonté…
— Rappelez-vous, mon cher fils, reprit le père d'Aigrigny, pâle et torturé par des angoisses croissantes, rappelez-vous que la veille du jour fixé pour la prononciation de vos voeux, je vous ai offert, selon la règle de notre compagnie, de renoncer à être des nôtres, vous laissant complètement libre, car nous n'acceptons que les vocations volontaires.
— Il est vrai, mon père, répondit Gabriel avec une douloureuse amertume; lorsque, épuisé, brisé par trois mois de solitude et d'épreuves, j'étais anéanti…; incapable de faire un mouvement, vous avez ouvert la porte de ma cellule… en me disant: «Si vous le voulez, levez-vous… marchez… vous êtes libre…» Hélas! les forces me manquaient; le seul désir de mon âme inerte, et depuis si longtemps paralysée, c'était le repos du sépulcre… aussi je prononçai des voeux irrévocables, et je retombai entre vos mains, comme un cadavre…
_— _Et jusqu'à présent, mon cher fils, vous n'aviez jamais failli à cette obéissance de cadavre… ainsi que l'a dit, en effet, notre glorieux fondateur… parce que plus cette obéissance est absolue, plus elle est méritoire.
Après un moment de silence, Gabriel reprit:
— Vous m'aviez toujours caché, mon père, les véritables fins de la compagnie dans laquelle j'entrais… L'abandon complet de ma volonté que je remettais à mes supérieurs m'était demandé au nom de la plus grande gloire de Dieu… mes voeux prononcés, je ne devais être entre vos mains qu'un instrument docile, obéissant; mais je devais être employé, me disiez-vous, à une oeuvre sainte, belle et grande… Je vous crus, mon père; comment ne pas vous croire?… J'attendis: un événement funeste vint changer ma destinée… une maladie douloureuse, causée par…
— Mon fils! s'écria le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, il est inutile de rappeler ces circonstances.
— Pardonnez-moi, mon père, je dois tout vous rappeler… j'ai le droit d'être entendu; je ne veux passer sous silence aucun des faits qui m'ont dicté la résolution immuable que j'ai à vous annoncer.
— Parlez donc, mon fils, dit le père d'Aigrigny en fronçant les sourcils, et paraissant effrayé de ce qu'allait dire le jeune prêtre, dont les joues, jusqu'alors pâles, se couvrirent d'une vive rougeur.
— Six mois avant mon départ pour l'Amérique, reprit Gabriel en baissant les yeux, vous m'avez prévenu que vous me destiniez à la confession… et… pour me préparer à ce saint mystère… vous m'avez remis un livre…
Gabriel hésita de nouveau. Sa rougeur augmenta. Le père d'Aigrigny contint à peine un mouvement d'impatience et de colère.
— Vous m'avez remis un livre, reprit le jeune prêtre en faisant un effort sur lui-même, un livre contenant les questions qu'un confesseur peut adresser aux jeunes garçons… aux jeunes filles… et aux femmes mariées… lorsqu'ils se présentent au tribunal de la pénitence… Mon Dieu! ajouta Gabriel en tressaillant à ce souvenir, je n'oublierai jamais ce moment terrible… c'était le soir… Je me retirai dans ma chambre… emportant ce livre, composé, m'aviez-vous dit, par un de nos pères, et complété par un saint évêque[26]. Plein de respect, de confiance et de foi… j'ouvris ces pages… D'abord je ne compris pas… Puis, enfin… je compris… Alors je fus saisi de honte et d'horreur, frappé de stupeur; à peine j'eus la force de fermer d'une main tremblante cet abominable livre… et je courus chez vous, mon père… m'accuser d'avoir involontairement jeté les yeux sur ces pages sans nom… que par erreur vous aviez mises entre mes mains.
— Rappelez-vous aussi, mon cher fils, dit gravement le père d'Aigrigny, que je calmai vos scrupules; je vous dis qu'un prêtre, destiné à tout entendre sous le sceau de la confession, devait tout connaître, tout savoir et pouvoir tout apprécier… que notre compagnie imposait la lecture de ce _Compendium, _comme ouvrage classique, aux jeunes diacres, aux séminaristes et aux jeunes prêtres qui se destinaient à la confession.
— Je vous crus, mon père: l'habitude de l'obéissance inerte était si puissante en moi, la discipline m'avait tellement déshabitué de tout examen, que, malgré mon horreur, que je me reprochais comme une faute grave, en me rappelant vos paroles, je remportai le livre dans ma chambre et je lus. Oh! mon père, quelle effrayante révélation de ce que la luxure a de plus criminel, de plus désordonné dans ses raffinements! Et j'étais dans la vigueur de l'âge… et jusqu'alors mon ignorance et le secours de Dieu m'avaient seuls soutenu dans des luttes cruelles contre les sens… Oh! quelle nuit! quelle nuit! À mesure qu'au milieu du profond silence de ma solitude, j'épelais, en frissonnant de confusion et de frayeur, ce catéchisme de débauches monstrueuses, inouïes, inconnues… à mesure que ces tableaux obscènes, d'une effroyable lubricité, s'offraient à mon imagination, jusqu'alors chaste et pure… vous le savez, mon Dieu! il me semblait sentir ma raison s'affaiblir. Oui… et elle s'égara tout à fait… car bientôt je voulus fuir ce livre infernal, et je ne sais quel épouvantable attrait, quelle curiosité me retenaient haletant, éperdu, devant ces pages infâmes… et je me sentais mourir de confusion, de honte; et, malgré moi, mes joues s'enflammaient; une ardeur corrosive circulait dans mes veines… alors de redoutables hallucinations vinrent achever mon égarement… il me sembla voir des fantômes lascifs sortir de ce livre maudit… et je perdis connaissance en cherchant à fuir leurs brûlantes étreintes.
— Vous parlez de ce livre en termes blâmables, dit sévèrement le père d'Aigrigny; vous avez été victime de votre imagination trop vive: c'est à elle que vous devez attribuer cette impression funeste, produite par un livre excellent et irréprochable dans sa spécialité, autorisé d'ailleurs par l'Église.
— Ainsi, mon père, reprit Gabriel avec une profonde amertume, je n'ai pas le droit de me plaindre de ce que ma pensée, jusqu'alors innocente et vierge, a été depuis à jamais souillée par des monstruosités que je n'aurais jamais soupçonnées, car je doute que ceux qui sont coupables de se livrer à ces horreurs viennent en demander la rémission au prêtre.
— Ce sont là des questions que vous n'êtes pas apte à juger, répondit brusquement le père d'Aigrigny.
— Je n'en parlerai plus, mon père, dit Gabriel, et il reprit:
— Une longue maladie succéda à cette nuit terrible; plusieurs fois, me dit-on, l'on craignait que ma raison ne s'égarât. Lorsque je revins… le passé m'apparut comme un songe pénible… Vous me dîtes alors, mon père, que je n'étais pas encore mûr pour certaines fonctions… Ce fut alors que je vous demandai avec instances de partir pour les missions d'Amérique… Après avoir longtemps repoussé ma prière, vous avez consenti… Je partis… Depuis mon enfance j'avais toujours vécu ou au collège ou au séminaire, dans un état de compression et de sujétion continuel: à force de m'accoutumer à baisser la tête et les yeux, je m'étais pour ainsi dire déshabitué de contempler le ciel et les splendeurs de la nature… aussi quel bonheur profond, religieux, je ressentis, lorsque je me trouvai tout à coup transporté au milieu des grandeurs imposantes de la mer, lorsque, pendant la traversée, je me vis entre l'Océan et le ciel! Alors il me sembla que je sortais d'un lieu d'épaisses et lourdes ténèbres; pour la première fois depuis bien des années je sentis mon coeur battre librement dans ma poitrine! pour la première fois je me sentis maître de ma pensée, et j'osai examiner ma vie passée, ainsi que l'on regarde du haut d'une montagne au fond d'une vallée obscure… Alors d'étranges doutes s'élevèrent dans mon esprit. Je me demandai de quel droit, dans quel but, on avait pendant si longtemps comprimé, anéanti l'exercice de ma volonté, de ma liberté, de ma raison, puisque Dieu m'a donc doué de liberté, de volonté, de raison; mais je me dis… que peut-être les fins de cette oeuvre grande, belle et sainte, à laquelle je devais concourir, me seraient un jour dévoilées et me récompenseraient de mon obéissance et de ma résignation.
À ce moment, Rodin entra. Le père d'Aigrigny l'interrogea d'un regard significatif: le _socius _s'approcha et lui dit tout bas, sans que Gabriel pût l'entendre:
— Rien de grave; on vient seulement de m'avertir que le père du maréchal Simon est arrivé à la fabrique de M. Hardy.
Puis, jetant un coup d'oeil sur Gabriel, Rodin parut interroger le père d'Aigrigny, qui baissa la tête d'un air accablé. Pourtant il reprit, s'adressant à Gabriel pendant que Rodin s'accoudait de nouveau à la cheminée:
— Continuez, mon cher fils… j'ai hâte de savoir à quelle résolution vous vous êtes arrêté.
— Je vais vous le dire dans un instant, mon père. J'arrivai à Charlestown… Le supérieur de notre établissement dans cette ville, à qui je fis part de mes doutes sur le but de la compagnie, se chargea de les éclaircir; avec une franchise effrayante, il me dévoila son but… où tendaient non pas peut-être tous les membres de la compagnie, car un grand nombre partageaient mon ignorance, mais le but que ses chefs ont opiniâtrement poursuivi depuis la fondation de l'ordre… Je fus épouvanté… Je lus les casuistes… Oh! alors, mon père, ce fut une nouvelle et effrayante révélation, lorsqu'à chaque page de ces livres écrits par nos pères je lus l'excuse, la justification du _vol, _de la _calomnie, _du _viol, _de _l'adultère, _du _parjure, _du _meurtre, _du _régicide__[27]__… _Lorsque je pensai que moi, prêtre d'un Dieu de charité, de justice, de pardon et d'amour, j'appartenais désormais à une compagnie dont les chefs professaient de pareilles doctrines et s'en glorifiaient, je fis à Dieu le serment de rompre à jamais les liens qui m'attachaient à elle!
À ces mots de Gabriel, le père d'Aigrigny et Rodin échangèrent un regard terrible: tout était perdu, leur proie leur échappait.
Gabriel, profondément ému des souvenirs qu'il évoquait, ne s'aperçut pas de ce mouvement du révérend père et du _socius _et continua:
— Malgré ma résolution, mon père, de quitter la compagnie, la découverte que j'avais faite me fut bien douloureuse… Ah! croyez-moi, pour une âme juste et bonne, rien n'est plus affreux que d'avoir à renoncer à ce qu'elle a respecté et à le renier. Je souffrais tellement que, en songeant aux dangers de ma mission, j'espérais avec une joie secrète que Dieu me rappellerait peut- être à lui dans cette circonstance… mais, au contraire, il a veillé sur moi avec une sollicitude providentielle.
Et ce disant, Gabriel tressaillit au souvenir de la femme mystérieuse qui lui avait sauvé la vie en Amérique. Puis, après un moment de silence, il reprit:
— Ma mission terminée, je suis revenu ici, mon père, décidé à vous prier de me rendre la liberté et de me délier de mes serments… Plusieurs fois, mais en vain, je vous demandai un entretien… hier, la Providence voulut que j'eusse une longue conversation avec ma mère adoptive; par elle j'ai appris la ruse dont on s'était servi pour forcer ma vocation, l'abus sacrilège que l'on a fait de la confession pour l'engager à confier à d'autres personnes les orphelines qu'une mère mourante avait remises aux mains d'un loyal soldat. Vous le comprenez, mon père, si j'avais pu hésiter encore à vouloir rompre ces liens, ce que j'ai appris hier eût rendu ma décision irrévocable… Mais à ce moment solennel, mon père, je dois vous dire que je n'accuse pas la compagnie tout entière; bien des hommes simples, crédules et confiants comme moi en font sans doute partie… Dans leur aveuglement… instrument dociles, ils ignorent l'oeuvre à laquelle on les fait concourir… je les plains, et je prierai Dieu de les éclairer comme il m'a éclairé.
_— _Ainsi, mon fils, dit le père d'Aigrigny en se levant, livide et atterré, vous venez me demander de briser les liens qui vous attachent à la compagnie?
— Oui, mon père… j'ai fait un serment entre vos mains, et je vous prie de me délier de ce serment.
— Ainsi, mon fils, vous entendez que tous les engagements librement pris autrefois par vous soient considérés comme vains et non avenus?
— Oui, mon père.
— Ainsi, mon fils, il n'y aura désormais rien de commun entre vous et notre compagnie?
— Non, mon père… puisque je vous prie de me relever de mes voeux.
— Mais vous savez, mon fils, que la compagnie peut vous délier… mais que vous ne pouvez pas vous délier d'elle?
— Ma démarche vous prouve, mon père, l'importance que j'attache au serment, puisque je viens vous demander de m'en délier… Cependant, si vous me refusiez… je ne me croirais pas engagé, ni aux yeux de Dieu ni aux yeux des hommes.
— C'est parfaitement clair, dit le père d'Aigrigny à Rodin; et sa voix expira sur ses lèvres, tant son désespoir était profond.
Tout à coup, pendant que Gabriel, les yeux baissés, attendait la réponse du père d'Aigrigny, qui restait immobile et muet, Rodin parut frappé d'une idée subite, en s'apercevant que le révérend père tenait encore à la main son billet écrit au crayon.
Le _socius _s'approcha vivement du père d'Aigrigny, et lui dit tout bas d'un air de doute et d'alarme:
— Est-ce que vous n'auriez pas lu mon billet?
— Je n'y ai pas songé, reprit machinalement le révérend père.
Rodin parut faire un effort sur lui-même pour réprimer un mouvement de violent courroux; puis il dit au père d'Aigrigny d'une voix calme:
— Lisez-le donc alors… À peine le révérend père eut-il jeté les yeux sur ce billet qu'un vif rayon d'espoir illumina sa physionomie jusqu'alors désespérée; serrant alors la main du _socius _avec une expression de profonde reconnaissance, il lui dit à voix basse:
— Vous avez raison… Gabriel est à nous…
V. Le retour.
Le père d'Aigrigny, avant d'adresser la parole à Gabriel, se recueillit profondément; sa physionomie, naguère bouleversée, se rassérénait peu à peu. Il semblait méditer, calculer les effets de l'éloquence qu'il allait déployer sur un thème excellent et d'un effet sûr, que le _socius, _frappé du danger de la situation, lui avait tracé en quelques lignes rapidement écrites au crayon, et que, dans son abattement, le révérend père avait d'abord négligé.
Rodin reprit son poste d'observation auprès de la cheminée, où il alla s'accouder, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard de supériorité dédaigneuse et courroucée, accompagné d'un haussement d'épaules très significatif. Ensuite de cette manifestation involontaire et heureusement inaperçue du père d'Aigrigny, la figure cadavéreuse du _socius _reprit son calme glacial; ses flasques paupières, un moment relevées par la colère et l'impatience, retombèrent et voilèrent à demi ses petits yeux ternes.
Il faut l'avouer, le père d'Aigrigny, malgré sa parole élégante et facile, malgré la séduction de ses manières exquises, malgré l'agrément de son visage et ses dehors d'homme du monde accompli et raffiné, le père d'Aigrigny était souvent effacé, dominé par l'impitoyable fermeté, par l'astuce et la profondeur diabolique de Rodin, de ce vieux homme repoussant, crasseux, misérablement vêtu, qui sortait pourtant très rarement de son humble rôle de secrétaire et de muet auditeur.
L'influence de l'éducation est si puissante que Gabriel, malgré la rupture formelle qu'il venait de provoquer, se sentait encore intimidé en présence du père d'Aigrigny, et il attendait avec une douloureuse angoisse la réponse du révérend père à sa demande expresse de le délier de ses anciens serments.
Sa Révérence, ayant sans doute habilement combiné son plan d'attaque, rompit enfin le silence, poussa un profond soupir, sut donner à sa physionomie, naguère sévère et irritée, une touchante expression de mansuétude, et dit à Gabriel d'une voix affectueuse:
— Pardonnez-moi, mon cher fils, d'avoir gardé si longtemps le silence… mais votre détermination m'a tellement étourdi, a soulevé en moi tant de pénibles pensées… que j'ai dû me recueillir pendant quelques moments pour tâcher de pénétrer la cause de votre rupture… et je crois avoir réussi… Ainsi donc, mon cher fils, vous avez bien réfléchi… à la gravité de votre démarche?
— Oui, mon père.
— Vous êtes absolument décidé à abandonner la compagnie… même contre mon gré?
— Cela me serait pénible… mon père, mais je me résignerais.
— Cela vous devrait être, en effet, très pénible, mon cher fils… car vous avez librement prêté un serment irrévocable, et ce serment, selon nos statuts, vous engageait à ne quitter la compagnie qu'avec l'agrément de vos supérieurs.
— Mon père, j'ignorais alors, vous le savez, la nature de l'engagement que je prenais. À cette heure, plus éclairé, je demande à me retirer; mon seul désir est d'obtenir une cure dans quelque village éloigné de Paris. Je me sens une irrésistible vocation pour ces humbles et utiles fonctions; il y a dans les campagnes une misère si affreuse, une ignorance si désolante de tout ce qui pourrait contribuer à améliorer un peu la condition du prolétaire agriculteur, dont l'existence est aussi malheureuse que celle des nègres esclaves — car quelle est sa liberté, quelle est son instruction, mon Dieu? — qu'il me semble que, Dieu aidant, je pourrais, dans un village, rendre quelques services à l'humanité. Il me serait donc pénible, mon père, de vous voir me refuser ce que…
— Oh! rassurez-vous, mon fils, reprit le père d'Aigrigny, je ne prétends pas lutter plus longtemps contre votre désir de vous séparer de nous…
— Ainsi, mon père… vous me relevez de mes voeux?
— Je n'ai pas pouvoir pour cela, mon cher fils; mais je vais écrire immédiatement à Rome pour en demander l'autorisation à notre général.
— Je vous remercie, mon père.
— Bientôt, mon cher fils, vous serez donc délivré de ces liens qui vous pèsent, et les hommes que vous reniez avec tant d'amertume n'en continueront pas moins à prier pour vous… afin que Dieu vous préserve de plus grands égarements… Vous vous croyez délié envers nous, mon cher fils; mais nous ne nous croyons pas déliés envers vous; on ne brise pas ainsi chez nous l'habitude d'un attachement paternel. Que voulez-vous!… nous nous regardons, nous autres, comme obligés envers nos créatures par les bienfaits mêmes dont nous les avons comblées… Ainsi, vous étiez pauvre… et orphelin… nous vous avons tendu les bras, autant à cause de l'intérêt que vous méritiez, mon cher fils, que pour épargner une charge trop lourde à votre excellente mère adoptive.
— Mon père… dit Gabriel avec une émotion contenue, je ne suis pas ingrat…
— Je veux le croire, mon cher… cher fils. Pendant, de longues années nous vous avons donné, comme à notre enfant bien-aimé, le pain de l'âme et du corps; aujourd'hui il vous plaît de nous renier, de nous abandonner… nous y consentons. Maintenant que j'ai pénétré la véritable cause de votre rupture avec nous, il est de mon devoir de vous délier de vos serments.
— De quelle cause voulez-vous parler, mon père?
— Hélas! mon cher fils! je conçois votre crainte. Aujourd'hui, des dangers nous menacent… vous le savez bien…
— Des dangers, mon père? s'écria Gabriel.
— Il est impossible, mon cher fils, que vous ignoriez que depuis la chute de nos souverains légitimes, nos soutiens naturels, l'impiété révolutionnaire devient de plus en plus menaçante; on nous accable de persécutions… Aussi, mon cher fils, je comprends et j'apprécie comme je dois le motif qui, dans de pareilles circonstances, vous engage à vous séparer de nous.
— Mon père! s'écria Gabriel avec autant d'indignation que de douleur, vous ne pensez pas cela de moi… vous ne pouvez pas le penser.
Le père d'Aigrigny, sans avoir égard à la protestation de Gabriel, continua le tableau imaginaire des dangers de sa compagnie, qui, loin d'être en péril, commençait déjà à ressaisir sourdement son influence.
— Oh! si notre compagnie était toute-puissante comme elle l'était il y a peu d'années encore, reprit le révérend père, si elle était entourée des respects et des hommages que lui doivent les vrais fidèles, malgré tant d'abominables calomnies dont on nous poursuit, peut-être alors, mon cher fils, aurions-nous hésité à vous délier de vos serments, peut-être aurions-nous cherché à ouvrir vos yeux à la lumière, à vous arracher au fatal vertige auquel vous êtes en proie; mais aujourd'hui que nous sommes faibles, opprimés, menacés de toutes parts, il est de notre devoir, il est de notre charité de ne pas vous faire partager forcément les périls auxquels vous avez la sagesse de vouloir vous soustraire.
En disant ces mots, le père d'Aigrigny jeta un rapide regard sur son _socius, _qui répondit avec un signe approbatif, accompagné d'un mouvement d'impatience qui semblait lui dire:
— Allez donc!… allez donc!
Gabriel était atterré; il n'y avait pas au monde un coeur plus généreux, plus loyal, plus brave que le sien. Que l'on juge de ce qu'il devait souffrir en entendant interpréter ainsi sa résolution!
— Mon père, reprit-il d'une voix émue et les yeux remplis de larmes, vos paroles sont cruelles… sont injustes… car, vous le savez… je ne suis pas lâche.
— Non… dit Rodin de sa voix brève et incisive en s'adressant au père d'Aigrigny et lui montrant Gabriel d'un regard dédaigneux, monsieur votre cher fils est… prudent…
À ces mots de Rodin, Gabriel tressaillit; une légère rougeur colora ses joues pâles; ses grands yeux bleus étincelèrent d'un généreux courroux; puis, fidèle aux préceptes de résignation et d'humilité chrétienne, il dompta ce moment d'emportement, baissa la tête, et, trop ému pour répondre, il se tut et essuya une larme furtive.
Cette larme n'échappa pas au _socius; _il y vit sans doute un symptôme favorable, car il échangea un nouveau regard de satisfaction avec le père d'Aigrigny.
Celui-ci était alors sur le point de toucher à une question brûlante; aussi, malgré son empire sur lui-même, sa voix s'altéra légèrement lorsque, pour ainsi dire encouragé, poussé par un regard de Rodin, qui devint extrêmement attentif, il dit à Gabriel:
— Un autre motif nous oblige encore à ne pas hésiter à vous délier de vos serments, mon cher fils… c'est une question toute de délicatesse… Vous avez probablement appris hier, par votre mère adoptive, que vous étiez peut-être appelé à recueillir un héritage… dont on ignore la valeur.
Gabriel releva vivement la tête et dit au père d'Aigrigny:
— Ainsi que je l'ai déjà affirmé à M. Rodin, ma mère adoptive m'a seulement entretenu de ses scrupules de conscience… et j'ignorais complètement l'existence de l'héritage dont vous parlez, mon père…
L'expression d'indifférence avec laquelle le jeune prêtre prononça ces derniers mots fut remarquée par Rodin.
— Soit… reprit le père d'Aigrigny, vous l'ignorez… je veux le croire, quoique toutes les apparences tendent à prouver le contraire, à prouver enfin… que la connaissance de cet héritage n'est pas non plus étrangère à votre résolution de vous séparer de nous.
— Je ne vous comprends pas, mon père.
— Cela est pourtant bien simple… selon moi, votre rupture a deux motifs: d'abord nous sommes menacés… et vous jugez prudent de nous abandonner…
— Mon père…
— Permettez-moi d'achever… mon cher fils, et de passer au second motif: si je me trompe, vous répondrez. Voici les faits: autrefois, et dans l'hypothèse que votre famille, dont vous ignoriez le sort, vous laisserait quelque bien… Vous aviez, en retour des soins que la compagnie avait pris de vous… vous aviez fait, dis-je, une donation future de ce que vous pouviez posséder, non pas à nous, mais aux pauvres, dont nous sommes les tuteurs- nés.
— Eh bien! mon père? demanda Gabriel, ignorant encore où tendait ce préambule.
— Eh bien! mon cher fils… maintenant que vous voilà sûr de jouir de quelque aisance… vous voulez sans doute, en vous séparant de nous, annuler cette donation faite par vous en d'autres temps.
— Pour parler clairement, vous parjurez votre serment parce que nous sommes persécutés et parce que vous voulez reprendre vos dons, ajouta Rodin d'une voix aiguë, comme pour résumer d'une manière nette et brutale la position de Gabriel envers la compagnie de Jésus.
À cette accusation infâme, Gabriel ne put que lever les mains et les yeux au ciel, en s'écriant avec une expression déchirante:
— Ô mon Dieu!!! mon Dieu!!!
Le père d'Aigrigny, après avoir échangé un regard d'intelligence avec Rodin, dit à celui-ci d'un ton sévère, afin de paraître le gourmander de sa trop rude franchise:
— Je crois que vous allez trop loin. Notre cher fils aurait agi de la manière fourbe et lâche que vous dites, s'il avait été instruit de sa nouvelle position d'héritier; mais puisqu'il affirme le contraire… il faut le croire malgré les apparences.
— Mon père, dit enfin Gabriel, pâle, ému, tremblant, et surmontant sa douloureuse indignation, je vous remercie de suspendre du moins votre jugement… Non, je ne suis pas lâche, car Dieu m'est témoin que j'ignorais les dangers que court votre compagnie; non, je ne suis pas fourbe; non, je ne suis pas cupide, car Dieu m'est témoin qu'à ce moment seulement j'apprends par vous, mon père, qu'il est possible que je sois appelé à recueillir un héritage… et que…
— Un mot, mon cher fils; j'ai été dernièrement instruit de cette circonstance par le plus grand hasard du monde, dit le père d'Aigrigny en interrompant Gabriel, et cela, grâce aux papiers de famille que votre mère adoptive avait remis à son confesseur, et qui nous ont été confiés lors de votre entrée dans notre collège… Peu de temps avant votre retour d'Amérique, en classant les archives de la compagnie, votre dossier est tombé sous la main de notre révérend père procureur; on l'a examiné, et l'on a ainsi appris que l'un de vos aïeuls paternels, à qui appartenait la maison où nous sommes, a laissé un testament qui sera ouvert aujourd'hui à midi. Hier soir encore nous vous croyions toujours des nôtres; nos statuts veulent que nous ne possédions rien en propre, vous aviez corroboré ces statuts par une donation en faveur du patrimoine des pauvres… que nous administrons… Ce n'était donc plus vous, mais la compagnie qui, dans ma personne, se présentait comme héritière en votre lieu et place, munie de vos titres, que j'ai là, bien en règle. Mais maintenant, mon fils, que vous vous séparez de nous… C'est à vous de vous présenter; nous ne venions ici que comme fondés de pouvoir des pauvres, auxquels vous aviez autrefois pieusement abandonné les biens que vous pourriez posséder un jour. À cette heure, au contraire, l'espérance d'une fortune quelconque change vos sentiments; libre à vous, reprenez vos dons.
Gabriel avait écouté le père d'Aigrigny avec une impatience douloureuse; aussi s'écria-t-il:
— Et c'est vous! mon père… vous! qui me croyez capable de revenir sur une donation faite librement en faveur de la compagnie pour m'acquitter envers elle de l'éducation qu'elle m'a généreusement donnée? C'est vous, enfin, qui me croyez assez infâme pour renier ma parole parce que je vais peut-être posséder un modeste patrimoine?
— Ce patrimoine, mon cher fils, peut être minime, comme il peut être… considérable…
— Eh! mon père, il s'agirait d'une fortune de roi, s'écria Gabriel avec une noble et fière indifférence, que je ne parlerais pas autrement, et j'ai, je crois, le droit d'être cru; voici donc la résolution bien arrêtée:
«La compagnie à laquelle j'appartiens court des dangers, dites- vous? Je me convaincrai de ces dangers: s'ils sont menaçants… fort, maintenant, de ma détermination, qui, moralement, me sépare de vous, mon père, j'attendrai pour vous quitter la fin de vos périls. Quant à cet héritage dont on me croit si avide, je vous l'abandonne formellement, mon père, ainsi que je m'y suis autrefois librement engagé; tout mon désir est que ces biens soient employés au soulagement des pauvres… J'ignore quelle est cette fortune; mais, petite ou grande, elle appartient à la compagnie, parce que je n'ai qu'une parole… Je vous l'ai dit, mon père, mon seul désir est d'obtenir une modeste cure dans quelque pauvre village… oui… pauvre surtout… parce que là mes services seront plus utiles. Ainsi, mon père, lorsqu'un homme qui n'a jamais menti de sa vie affirme qu'il ne soupire qu'après une existence aussi humble, aussi désintéressée, on doit, je crois, le regarder comme incapable de reprendre par cupidité les dons qu'il a faits.
Le père d'Aigrigny eut alors autant de peine à contenir sa joie que naguère il avait eu de peine à cacher sa terreur; pourtant, il parut assez calme et dit à Gabriel:
— Je n'attendais pas moins de vous, mon cher fils. Puis il fit un signe à Rodin pour l'engager à intervenir. Celui-ci comprit parfaitement son supérieur; il quitta la cheminée, se rapprocha de Gabriel, s'appuya sur une table où l'on voyait une écritoire et du papier; puis, se mettant à _tambouriner _machinalement sur le bureau du bout de ses doigts noueux, à ongles plats et sales, il dit au père d'Aigrigny:
— Tout ceci est bel et bon… mais monsieur votre cher fils vous donne pour toute garantie de sa promesse… un serment… et c'est peu…
— Monsieur! s'écria Gabriel.
— Permettez, dit froidement Rodin, la loi, ne reconnaissant pas notre existence, ne peut reconnaître les dons faits en faveur de la compagnie… Vous pouvez donc reprendre demain ce que vous aurez donné aujourd'hui…
— Et mon serment, monsieur! s'écria Gabriel. Rodin le regarda fixement, et lui répondit:
— Votre serment?… mais vous avez aussi fait serment d'obéissance éternelle à la compagnie; vous avez juré de ne vous jamais séparer d'elle… et, aujourd'hui, de quel poids ce serment est-il pour vous?
Un moment Gabriel fut embarrassé; mais sentant bientôt combien la comparaison de Rodin était fausse, il se leva calme et digne, alla s'asseoir devant le bureau, y prit une plume, du papier, et écrivit ce qui suit:
«Devant Dieu, qui me voit et m'entend; devant vous, révérend père d'Aigrigny, et M. Rodin, témoins de mon serment, je renouvelle à cette heure, librement et volontairement, la donation entière et absolue que j'ai faite à la compagnie de Jésus, en la personne du révérend père d'Aigrigny, de tous les biens qui vont m'appartenir, quelle que soit la valeur de ces biens. Je jure, sous peine d'infamie, de remplir cette promesse irrévocable, dont, en mon âme et conscience, je regarde l'accomplissement comme l'acquit d'une dette de reconnaissance et un pieux devoir.
«Cette donation ayant pour but de rémunérer des services passés et de venir au secours des pauvres, l'avenir, quel qu'il soit, ne peut en rien la modifier; par cela même que je sais que _légalement _je pourrais un jour demander l'annulation de l'acte que je fais à cette heure de mon plein gré, je déclare que si je songeais jamais, en quelque circonstance que ce fût, à le révoquer, je mériterais le mépris et l'horreur des honnêtes gens.
«En foi de quoi j'ai écrit ceci, le 13 février 1832, à Paris, au moment de l'ouverture du testament de l'un de mes ancêtres paternels.
«GABRIEL DE RENNEPONT.»
Puis, se levant, le jeune prêtre remit cet acte à Rodin sans prononcer une parole.
Le _socius _lut attentivement et répondit, toujours impassible, en regardant Gabriel:
— Eh bien, c'est un serment écrit… voilà tout.
Gabriel restait stupéfait de l'audace de Rodin, qui osait lui dire que l'acte dans lequel il venait de renouveler la donation d'une manière si loyale, si généreuse, si spontanée, n'avait pas une valeur suffisante.
Le _socius _rompit le premier le silence et dit avec sa froide impudence en s'adressant au père d'Aigrigny:
— De deux choses l'une, ou monsieur votre cher fils Gabriel a l'intention de rendre cette donation absolument valable et irrévocable… ou…
— Monsieur! s'écria Gabriel en se contenant à peine et interrompant Rodin, épargnez-vous et épargnez-moi une honteuse supposition.
— Eh bien, donc, reprit Rodin toujours impassible, puisque vous êtes parfaitement décidé à rendre cette donation sérieuse… quelle objection auriez-vous à ce qu'elle fût légalement garantie?
— Mais aucune, monsieur, dit amèrement Gabriel; puisque ma parole écrite et jurée ne vous suffit pas…
— Mon cher fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, s'il s'agissait d'une donation faite à mon profit, croyez que si je l'acceptais je me trouverais on ne peut mieux garanti par votre parole… Mais ici, c'est autre chose: je me trouve être, ainsi que je vous l'ai dit, le mandataire de la compagnie, ou plutôt le tuteur des pauvres qui profiteront de votre généreux abandon; on ne saurait donc, dans l'intérêt de l'humanité, entourer cet acte de trop de garanties légales, afin qu'il en résulte pour notre clientèle d'infortunés une certitude… au lieu d'une vague espérance que le moindre changement de volonté peut renverser… et puis… enfin… Dieu peut vous rappeler à lui… d'un moment à l'autre… Et qui dit que vos héritiers se montreraient jaloux de tenir le serment que vous auriez fait?…
— Vous avez raison, mon père… dit tristement Gabriel, je n'avais pas songé à ce cas de mort… pourtant si probable. À ce moment Samuel ouvrit la porte de la chambre et dit:
— Messieurs, le notaire vient d'arriver; puis-je l'introduire ici? À dix heures précises, la porte de la maison vous sera ouverte.
— Nous serons d'autant plus aises de voir M. le notaire, dit Rodin, que nous avons à conférer avec lui; ayez l'obligeance de le prier d'entrer.
— Je vais, monsieur, le prévenir à l'instant, dit Samuel en sortant.
— Voici justement un notaire, dit Rodin à Gabriel. Si vous êtes toujours dans les mêmes intentions, vous pouvez par devant cet officier public régulariser votre donation et vous délivrer ainsi d'un grand poids pour l'avenir.
— Monsieur, dit Gabriel, quoi qu'il arrive, je me trouverai aussi irrévocablement engagé par ce serment écrit que je vous prie de conserver, mon père, — et Gabriel remit le papier au père d'Aigrigny, — que je me trouverai engagé par l'acte authentique que je vais signer, — ajouta-t-il en s'adressant à Rodin.
— Silence, mon cher fils, voici le notaire, dit le père d'Aigrigny. En effet, le notaire parut dans la chambre.
Pendant l'entretien que cet officier ministériel va avoir avec Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny, nous conduirons le lecteur dans l'intérieur de la maison murée.
VI. Le salon rouge.
Ainsi que l'avait dit Samuel, la porte d'entrée de la maison murée venait d'être dégagée de la maçonnerie, de la plaque de plomb et du châssis de fer qui la condamnaient, ses panneaux en bois de chêne sculpté apparurent aussi intacts que le jour où ils avaient été soustraits à l'action de l'air et du temps. Les manoeuvres, après avoir terminé cette démolition, étaient restés sur le perron, aussi impatiemment curieux que le clerc de notaire qui avait surveillé leurs travaux d'assister à l'ouverture de cette porte, car ils voyaient Samuel arriver lentement par le jardin tenant à la main un gros trousseau de clefs.
— Maintenant, mes amis, dit le vieillard lorsqu'il fut au bas de l'escalier du perron, votre besogne est finie; le patron de monsieur le clerc est chargé de vous payer, je n'ai plus qu'à vous conduire à la porte de la rue.
— Allons donc! mon brave homme, s'écria le clerc, vous n'y pensez pas; nous voici au moment le plus intéressant, le plus curieux: moi et ces braves maçons nous grillons de voir l'intérieur de cette mystérieuse maison, et vous auriez le coeur de nous renvoyer?… C'est impossible!…
— Je regrette beaucoup d'y être obligé, monsieur, mais il le faut; je dois entrer le premier et absolument seul dans cette demeure, avant d'y introduire les héritiers pour la lecture du testament…
— Mais qui vous a donné ces ordres ridicules et barbares? s'écria le clerc, singulièrement désappointé.
— Mon père, monsieur…
— Rien n'est sans doute plus respectable; mais voyons, soyez bonhomme, mon digne gardien, mon excellent gardien, reprit le clerc; laissez-nous seulement jeter un coup d'oeil à travers la porte entrebâillée.
— Oh! oui, monsieur, seulement un coup d'oeil, ajoutèrent les compagnons de _la truelle _d'un air suppliant.
— Il m'est désagréable de vous refuser, messieurs, reprit Samuel; mais je n'ouvrirai cette porte que lorsque je serai seul.
Les maçons, voyant l'inflexibilité du vieillard, descendirent à regret les rampes de l'escalier; mais le clerc entreprit de disputer le terrain pied à pied, et s'écria:
— Moi, j'attends mon patron, je ne m'en vais pas de cette maison sans lui; il peut avoir besoin de moi… or, que je reste sur ce perron ou ailleurs, peu vous importe, mon digne gardien…
Le clerc fut interrompu dans sa supplique par son patron, qui du fond de la cour l'appelait d'un air affairé, en criant:
— Monsieur Piston… vite… monsieur Piston… venez tout de suite.
— Que diable me veut-il? s'écria le clerc, furieux, voilà qu'il m'appelle juste au moment où j'allais peut-être entrevoir quelque chose…
— Monsieur Piston… reprit la voix en s'approchant, vous ne m'entendez donc pas?
Pendant que Samuel reconduisait les maçons, le clerc vit, au détour d'un massif d'arbres verts, paraître et accourir son patron tête nue et l'air singulièrement préoccupé. Force fut donc au clerc de descendre du perron pour répondre à l'appel du notaire, auprès duquel il se rendit de fort mauvaise grâce.
— Mais, monsieur, dit Me Dumesnil, voilà une heure que je crie à tue-tête.
— Monsieur… je n'entendais pas, fit M. Piston.
— Il faut alors que vous soyez sourd… Avez-vous de l'argent sur vous?
— Oui, monsieur, répondit le clerc, assez surpris.
— Eh bien, vous allez à l'instant courir au plus voisin bureau de timbre me chercher trois ou quatre grandes feuilles de papier timbré pour faire un acte… Courez… c'est très pressé.
— Oui, monsieur, dit le clerc, en jetant un regard de regret désespéré sur la porte de la maison murée.
— Mais dépêchez-vous donc! monsieur Piston, reprit le notaire.
— Monsieur, c'est que j'ignore où je trouverai du papier timbré.
— Voici le gardien, reprit Me Dumesnil, il pourra sans doute vous le dire.
En effet, Samuel revenait, après avoir conduit les maçons jusqu'à la porte de la rue.
— Monsieur, lui dit le notaire, voulez-vous m'enseigner où l'on pourrait trouver du papier timbré?
— Ici près, monsieur, répondit Samuel, chez le débitant de tabac de la rue Vieille-du-Temple, numéro 17.
— Vous entendez, monsieur Piston? dit le notaire à son clerc; vous en trouverez chez le débitant de tabac rue Vieille-du-Temple, numéro 17. Courez vite, car il faut que cet acte soit dressé à l'instant même et avant l'ouverture du testament; le temps presse.
— C'est bien, monsieur… je vais me dépêcher, répondit le clerc avec dépit. Et il suivit son patron, qui regagna en hâte la chambre où il avait laissé Rodin, Gabriel et le père d'Aigrigny.
Pendant ce temps Samuel, gravissant les degrés du perron, était arrivé devant la porte, récemment dégagée de la pierre, du fer et du plomb qui l'obstruaient. Ce fut avec une émotion profonde que le vieillard, après avoir cherché dans son trousseau de clefs celle dont il avait besoin, l'introduisit dans la serrure et fit rouler la porte sur ses gonds.
Aussitôt il se sentit frappé au visage par une bouffée d'air humide et froid, comme celui qui s'exhale d'une cave brusquement ouverte. La porte soigneusement refermée en dedans et à double tour, le juif s'avança dans le vestibule, éclairé par une sorte de trèfle vitré ménagé au-dessus du cintre de la porte: les carreaux avaient à la longue perdu leur transparence et ressemblaient à du verre dépoli. Ce vestibule, dallé de losanges de marbre alternativement blanc et noir, était vaste, sonore, et formait la cage d'un grand escalier conduisant au premier étage. Les murailles, de pierre lisse et unie, n'offraient pas la moindre apparence de dégradation ou d'humidité; la rampe de fer forgé ne présentait pas la moindre trace de rouille; elle était soudée, au- dessus de la première marche, à un fût de colonne en granite gris, qui soutenait une statue de marbre noir représentant un nègre portant une torchère. L'aspect de cette figure était étrange, les prunelles de ses yeux étaient de marbre blanc.
Le bruit de la marche pesante du juif résonnait sous la haute coupole de ce vestibule; le petit-fils d'Isaac Samuel éprouva un sentiment mélancolique en songeant que les pas de son aïeul avaient sans doute retenti les derniers dans cette demeure, dont il avait fermé les portes cent cinquante ans auparavant: car l'ami fidèle en faveur duquel M. de Rennepont avait fait une vente simulée de cette maison s'était plus tard dessaisi de cet immeuble pour le mettre sous le nom du grand-père de Samuel, qui l'avait ainsi transmis à ses descendants, comme s'il se fût agi de son héritage.
À ces pensées, qui absorbaient Samuel, venait se joindre le souvenir de la lumière vue le matin à travers les sept ouvertures de la chape de plomb du belvédère; aussi, malgré la fermeté de son caractère, le vieillard ne put s'empêcher de tressaillir lorsque, après avoir pris une seconde clef à son trousseau, clef sur laquelle on lisait: _clef du salon rouge, _il ouvrit une grande porte à deux battants, conduisant aux appartements intérieurs. La fenêtre qui, seule de toutes celles de la maison, avait été ouverte, éclairait cette vaste pièce, tendue de damas dont la teinte pourpre foncé n'avait pas subi la moindre altération; un épais tapis de Turquie couvrait le plancher; de grands fauteuils de bois doré dans le style sévère du siècle de Louis XIV étaient symétriquement rangés le long des murs; une seconde porte, donnant dans une autre pièce, faisait face à la porte d'entrée; leur boiserie ainsi que la corniche qui encadrait le plafond était blanche, rehaussée de filets et de moulures d'or bruni. De chaque côté de cette porte étaient placés deux grands meubles de Boulle incrustés de cuivre et d'étain, supportant des garnitures de vase de Céladon; la fenêtre, drapée de lourds rideaux de damas à crépines surmontées d'une pente découpée dont chaque dent se terminait par un gland de soie, faisait face à la cheminée de marbre bleu-turquin orné de baguettes de cuivre ciselé. De riches candélabres et une pendule du même style que l'ameublement se reflétaient dans une glace de Venise à biseaux. Une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi, était placée au centre de ce salon.
En s'approchant de cette table, Samuel vit un morceau de vélin blanc, portant ces mots:
Dans cette salle sera ouvert mon testament… les autres appartements demeureront clos jusques après la lecture de mes dernières volontés.
M. DE R.
— Oui, dit le juif en contemplant avec émotion ces lignes tracées depuis si longtemps, cette recommandation est aussi celle qui m'avait été transmise par mon père, car il paraît que les autres pièces de cette maison sont remplies d'objets auxquels M. de Rennepont attachait un grand prix, non pour leur valeur, mais pour leur origine, et que la _salle de deuil _est une salle étrange et mystérieuse. Mais, ajouta Samuel en tirant de la poche de sa houppelande un registre recouvert en chagrin noir, garni d'un fermoir de cuivre à serrure, dont il retira la clef après l'avoir posée sur la table, voici l'état des valeurs en caisse, il m'a été ordonné de l'apporter ici avant l'arrivée des héritiers.
Le plus profond silence régnait dans ce salon au moment où Samuel venait de placer le registre sur la table. Tout à coup la chose du monde à la fois la plus naturelle, et cependant la plus effrayante, le tira de sa rêverie. Dans la pièce voisine il entendit un timbre clair, argentin, sonner lentement dix heures…
Et en effet il était dix heures.
Samuel avait trop de bon sens pour croire au _mouvement perpétuel, _c'est-à-dire à une horloge marchant depuis cent cinquante ans. Aussi se demanda-t-il avec autant de surprise que d'effroi comment cette pendule ne s'était pas arrêtée depuis tant d'années, et comment surtout elle marquait si précisément l'heure présente. Agité d'une curiosité inquiète, le vieillard fut sur le point d'entrer dans cette chambre; mais, se rappelant les recommandations expresses de son père, recommandations réitérées par les quelques lignes de M. Rennepont qu'il venait de lire, il s'arrêta auprès de la porte et prêta l'oreille avec la plus extrême attention. Il n'entendit rien, absolument rien, que l'expirante vibration du timbre. Après avoir longtemps réfléchi à ce fait étrange, Samuel, le rapprochant du fait non moins extraordinaire de cette clarté aperçue le matin à travers les ouvertures du belvédère, conclut qu'il devait y avoir un certain rapport entre ces deux incidents.
Si le vieillard ne pouvait pénétrer la véritable cause de ces apparences étonnantes, il s'expliquait du moins ce qu'il lui était donné de voir en songeant aux communications souterraines qui, selon la tradition, existaient entre les caves de la maison et des endroits très éloignés: des personnes mystérieuses et inconnues avaient pu ainsi s'introduire deux ou trois fois par siècle dans l'intérieur de cette demeure. Absorbé par ces pensées, Samuel se rapprochait de la cheminée, qui, nous l'avons dit, se trouvait absolument en face de la fenêtre. Un vif rayon de soleil perçant les nuages vint resplendir sur deux grands portraits placés de chaque côté de la cheminée, que le juif n'avait pas encore remarqués, et qui, peints en pied et de grandeur naturelle, représentaient, l'un une femme, l'autre un homme.
À la couleur à la fois sobre et puissante de cette peinture, à sa touche large et vigoureuse, on reconnaissait facilement une oeuvre magistrale. On aurait d'ailleurs difficilement trouvé des modèles plus capables d'inspirer un grand peintre.
La femme paraissait âgée de vingt-cinq à trente ans; une magnifique chevelure brune à reflets dorés couronnait son front blanc, noble et élevé; sa coiffure, loin de rappeler celle que Mme de Sévigné avait mise à la mode durant le siècle de Louis XIV, rappelait, au contraire, ces coiffures si remarquables de quelques portraits de Véronèse, composées de larges bandeaux ondulés encadrant les joues et surmontés d'une natte tressée en couronne derrière la tête; les sourcils, très déliés, surmontaient de grands yeux d'un bleu de saphir étincelant; leur regard, à la fois fier et triste, avait quelque chose de fatal; le nez, très fin, se terminait par des narines légèrement dilatées; un demi-sourire presque douloureux contractait légèrement la bouche; l'ovale de la figure était allongé; le teint, d'un blanc mat, se nuançait à peine vers les joues d'un rose léger; l'attache du cou, le port de la tête, annonçaient un rare mélange de grâce et de dignité native: une sorte de tunique ou de robe d'étoffe noire et lustrée, faite, ainsi qu'on dit, à la Vierge, montait jusqu'à la naissance des épaules, et, après avoir dessiné une taille svelte et élevée, tombait jusque sur les pieds entièrement cachés par les plis un peu traînants de ce vêtement. L'attitude de cette femme était remplie de noblesse et de simplicité. La tête se détachait lumineuse et blanche sur un ciel d'un gris sombre, marbré à l'horizon de quelques nuages pourprés sur lesquels se dessinait la cime bleuâtre de collines lointaines et noyées d'ombre. La disposition du tableau ainsi que les tons chauds et solides des premiers plans, qui tranchaient sans aucune transition avec ces fonds reculés, laissaient facilement deviner que cette femme était placée sur une hauteur d'où elle dominait tout l'horizon. La physionomie de cette femme était profondément pensive et accablée. Il y avait surtout dans son regard à demi levé vers le ciel une expression de douleur suppliante et résignée que l'on aurait crue impossible à rendre.