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Le juif errant - Tome I

LE JUIF ERRANT (continued 8)

Reading edition

— Tu vas te moquer de moi, mon garçon, lui disait-il, mais je donnais la nuit au diable pour te voir au grand jour… comme je te vois maintenant… À la bonne heure… je ne perds rien… Autre bêtise de ma part, ça me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier à cheval tu aurais fait!… Tu n'as donc jamais eu envie d'être soldat?

— Et ma mère?…

— C'est juste; et puis, après tout, je crois, vois-tu? que le temps du sabre est passé. Nous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu'à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillée; nous avons fait notre temps.

— Oui, votre temps d'héroïsme et de gloire, dit Agricole avec exaltation; puis il ajouta d'une voix profondément tendre et émue: — Sais-tu que c'est beau et bon d'être ton fils?…

— Pour beau… je n'en sais rien… pour bon… ça doit l'être, car je t'aime fièrement… Et quand je pense que ça ne fait que commencer, dis donc, Agricol! Je suis comme ces affamés qui sont restés deux jours sans manger… Ce n'est que petit à petit qu'ils se remettent… qu'ils dégustent… Or tu peux t'attendre à être dégusté… mon garçon… matin et soir… tous les jours… Tiens, je ne veux pas penser à cela: tous les jours… ça m'éblouit… ça se brouille; je n'y suis plus…

Ces mots de Dagobert firent éprouver un pressentiment pénible à Agricol; il crut y voir le pressentiment de la séparation dont il était menacé.

— Ah çà! tu es donc heureux! M. Hardy est toujours bon pour toi?

— Lui!… dit le forgeron, c'est ce qu'il y a au monde de meilleur, de plus équitable et de plus généreux; si vous saviez quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique! Comparée aux autres, c'est un paradis au milieu de l'enfer.

— Vraiment!

— Vous verrez… que de bien-être, que de joie, que d'affection sur tous les visages de ceux qu'il emploie, et comme on travaille avec plaisir… avec ardeur!

— Ah çà! c'est donc un grand magicien que ton M. Hardy!

— Un grand magicien, mon père… il a su rendre le travail attrayant… voilà le plaisir… En outre d'un juste salaire, il nous accorde une part dans ses bénéfices, selon notre capacité, voilà pour l'ardeur qu'on met à travailler; et ce n'est pas tout: il a fait construire de grands et beaux bâtiments où tous les ouvriers trouvent, à moins de frais qu'ailleurs, des logements gais et salubres, et où ils jouissent de tous les bienfaits de l'association… Mais vous verrez, vous dis-je… vous verrez!

— On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles. Enfin, m'y voilà… pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne femme.

— Non, mon père, nous ne nous quitterons plus… dit Agricol en étouffant un soupir; nous tâcherons, ma mère et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert.

— Souffert? qui diable a souffert?… Regarde-moi donc bien en face, est-ce que j'ai mine d'avoir souffert? Mordieu! depuis que j'ai mis le pied ici, je me sens jeune homme… Tu me verras marcher tantôt… je parie que je te lasse. Ah çà! tu te feras beau, hein! garçon! Comme on va nous regarder!… Je parie qu'en voyant ta moustache noire et ma moustache grise on dira tout de suite: «Voilà le père et le fils.» Ah çà! arrangeons notre journée… tu vas écrire au père du maréchal Simon que ses petites-filles sont arrivées, et qu'il faut qu'il se hâte de revenir à Paris, car il s'agit d'affaires très importantes pour elles… Pendant que tu écriras, je descendrai dire bonjour à ma femme et à ces chères petites; nous mangerons un morceau; ta mère ira à la messe, car je vois qu'elle y mord toujours, la digne femme; tant mieux, si ça l'amuse; pendant ce temps-là, nous ferons une course ensemble.

— Mon père, dit Agricol avec embarras, ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner.

— Comment, tu ne pourras pas? mais c'est dimanche!

— Oui, mon père, dit Agricol en hésitant, mais j'ai promis de revenir toute la matinée à l'atelier pour terminer un ouvrage pressé… Si j'y manquais… je causerais quelque dommage à M. Hardy. Tantôt je serai libre.

— C'est différent, dit le soldat avec un sourire de regret; je croyais étrenner Paris avec toi… ce matin… ce sera plus tard, car le travail… c'est sacré, puisque c'est lui qui soutient ta mère… C'est égal, c'est vexant, diablement vexant! Et encore… non… je suis injuste… vois donc, on s'habitue vite au bonheur… Voilà que je grogne en vrai grognard pour une promenade reculée de quelques heures, moi qui, pendant dix-huit ans, ai espéré te voir sans trop y compter… Tiens, je ne suis qu'un vieux fou… vivent la joie et mon Agricol!

Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d'un moment à l'autre se réaliser les craintes de la Mayeux.

— Maintenant que je suis remis, dit Dagobert en riant, parlons d'affaires: sais-tu où je trouverai l'adresse de tous les notaires de Paris?

— Je ne sais pas… mais rien n'est plus facile.

— Voici pourquoi: j'ai envoyé de Russie par la poste, et par ordre de la mère des deux enfants que j'ai amenées ici, des papiers importants à un notaire de Paris. Comme je devais aller le voir dès mon arrivée… j'avais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille; mais on me l'a volé en route… et comme j'ai oublié ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais…

Deux coups frappés à la porte de la mansarde firent tressaillir Agricol. Involontairement il pensa au mandat d'amener lancé contre lui. Son père, qui, au bruit, avait tourné la tête, ne s'aperçut pas de son émotion, et dit d'une voix forte:

— Entrez!

La porte s'ouvrit; c'était Gabriel. Il portait une soutane noire et un chapeau rond. Reconnaître son frère adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricol, rapides comme la pensée!

— Mon frère!

— Agricol!

— Gabriel!

— Après une si longue absence!

— Enfin te voilà!…

Tels étaient les mots échangés entre le forgeron et le missionnaire étroitement embrassés.

Dagobert, ému, charmé de ces fraternelles étreintes, sentait ses yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de touchant dans l'affection de ces deux jeunes gens, de coeur si pareils, de caractère et d'aspect si différents; car la mâle figure d'Agricol faisait encore ressortir la délicatesse de l'angélique physionomie de Gabriel.

— J'étais prévenu par mon père de ton arrivée… dit enfin le forgeron à son frère adoptif. Je m'attendais à te voir d'un moment à l'autre… et pourtant… mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l'espérais.

— Et ma bonne mère… dit Gabriel en serrant affectueusement les mains de Dagobert, vous l'avez trouvée en bonne santé?

— Oui, mon brave enfant, sa santé deviendra cent fois meilleure encore puisque nous voilà réunis… rien n'est sain comme la joie… Puis, s'adressant à Agricol qui, oubliant sa crainte d'être arrêté, regardait le missionnaire avec une expression d'ineffable affection: Et quand on pense qu'avec cette figure de jeune fille, Gabriel a un courage de lion… car je t'ai dit avec quelle intrépidité il avait sauvé les filles du maréchal Simon, et tenté de me sauver moi-même…

— Mais Gabriel, qu'as-tu donc au front? s'écria tout à coup le forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire.

Gabriel, ayant jeté son chapeau en entrant, se trouvait justement au-dessous du châssis vitré dont la vive lumière éclairait son visage pâle et doux; la cicatrice circulaire, qui s'étendait au- dessus de ses sourcils d'une tempe à l'autre, se voyait alors parfaitement. Au milieu des émotions si diverses, des événements précipités qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son court entretien avec Gabriel au château de Cardoville, n'avait pu remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire; mais partageant, alors, la surprise d'Agricol, il lui dit:

— Mais en effet… quelle est cette cicatrice… que tu as là au front?…

— Et aux mains… Vois donc… mon père…! s'écria le forgeron en saisissant une des mains que le jeune prêtre avançait vers lui comme pour le rassurer.

— Gabriel… mon brave enfant, explique-nous cela… qui t'a blessé ainsi? ajouta Dagobert.

Et prenant à son tour la main du missionnaire, il examina la blessure pour ainsi dire en connaisseur et ajouta:

— En Espagne, un de mes camarades a été détaché d'une croix de carrefour où les moines l'avaient crucifié pour l'y laisser mourir de faim et de soif… Depuis, il a porté aux mains des cicatrices pareilles à celles-ci.

— Mon père a raison… On le voit, tu as eu les mains percées… mon pauvre frère, dit Agricol douloureusement ému.

— Mon Dieu… ne vous occupez pas de cela, dit Gabriel en rougissant avec un embarras modeste. J'étais allé en mission chez les sauvages des montagnes Rocheuses; ils m'ont crucifié. Ils commençaient à me scalper, lorsque la Providence m'a sauvé de leurs mains.

— Malheureux enfant!… tu étais donc sans armes!… tu n'avais donc pas d'escorte suffisante! dit Dagobert.

— Nous ne pouvons pas porter d'armes, dit Gabriel en souriant doucement, et nous n'avons jamais d'escorte.

— Et tes camarades, ceux qui étaient avec toi, comment ne t'ont- ils pas défendu! s'écria impétueusement Agricol.

— J'étais seul… mon frère.

— Seul!…

— Oui, seul, avec un guide.

— Comment! tu es allé seul, désarmé, au milieu de ce pays barbare? répéta Dagobert, ne pouvant croire à ce qu'il entendait.

— C'est sublime… dit Agricol.

— La foi ne peut s'imposer par la force, reprit simplement Gabriel, la persuasion peut seule répandre l'évangélique charité parmi ces pauvres sauvages.

— Mais lorsque la persuasion échoue! dit Agricol.

— Que veux-tu, mon frère!… on meurt pour sa croyance… en plaignant ceux qui la repoussent… Car elle est bienfaisante à l'humanité.

Il y eut un moment de profond silence après cette réponse, faite avec une simplicité touchante. Dagobert se connaissait trop en courage pour ne pas comprendre cet héroïsme à la fois calme et résigné; ainsi que son fils, il contemplait Gabriel avec une admiration mêlée de respect. Gabriel, sans affectation de fausse modestie, semblait complètement étranger aux sentiments qu'il faisait naître; aussi, s'adressant au soldat:

— Qu'avez-vous donc?

— Ce que j'ai! s'écria le soldat, j'ai qu'après trente ans de guerre… je me croyais à peu près aussi brave que personne… et je trouve un maître… et ce maître… c'est toi…

— Moi!… que voulez-vous dire?… qu'ai-je donc fait?…

— Mordieu! sais-tu que ces braves blessures-là, et le vétéran prit avec transport les mains de Gabriel, sont aussi glorieuses que les nôtres… à nous autres, batailleurs de profession…

— Oui… mon père dit vrai! s'écria Agricol, et il ajouta avec exaltation: Ah!… voilà les prêtres comme je les aime, comme je les vénère: charité, courage, résignation!!!

— Je vous en prie… ne me vantez pas ainsi… dit Gabriel avec embarras.

— Te vanter! reprit Dagobert. Ah çà! voyons… quand j'allais au feu, moi, est-ce que j'y allais seul? est-ce que mon capitaine ne me voyait pas? est-ce que mes camarades n'étaient pas là?… est- ce qu'à défaut de vrai courage je n'aurais pas eu l'amour- propre… pour m'éperonner; sans compter les cris de la bataille, l'odeur de la poudre, les fanfares des trompettes, le bruit du canon, l'ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes, le diable et son train quoi! sans compter enfin que je sentais l'empereur là, qui, pour ma peau hardiment trouée, me donnerait un bout de galon ou de ruban pour compresse… Grâce à tout cela, je passais pour crâne… bon!… Mais n'es-tu pas mille fois plus crâne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui t'en vas tout seul… désarmé… affronter des ennemis cent fois plus féroces que ceux que nous n'abordions, nous autres, que par escadrons et à grands coups de latte avec accompagnement d'obus et de mitraille?

— Digne père… s'écria le forgeron, comme c'est beau et noble à toi de te rendre cette justice…

— Ah! mon frère… sa bonté pour moi lui exagère ce qui est naturel…

— Naturel… pour des gaillards de ta trempe, oui! dit le soldat, et cette trempe-là est rare…

— Oh! oui, bien rare, car ce courage-là est le plus admirable des courages, reprit Agricol. Comment! tu sais aller à une mort presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix à la main, pour prêcher la charité, la fraternité chez les sauvages; ils te prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te plaindre, sans haine, sans colère, sans vengeance… le pardon à la bouche… le sourire aux lèvres… et cela au fond des bois, seul, sans qu'on le sache, sans qu'on le voie, sans autre espoir, si tu en réchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noire… Mordieu!… mon père a raison, viens donc encore soutenir que tu n'es pas aussi brave que lui!

— Et encore, reprit Dagobert, le pauvre enfant fait tout cela pour le roi de Prusse, car, comme tu dis, mon garçon, son courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en robe d'évêque.

— Je ne suis pas si désintéressé que je le parais, dit Gabriel à Dagobert en souriant doucement; si j'en suis digne, une grande récompense peut m'attendre là-haut.

— Quant à cela, mon garçon, je n'y entends rien… et je ne discuterai pas avec toi là-dessus… Ce que je soutiens… c'est que ma vieille croix serait au moins aussi bien placée sur ta soutane que sur mon uniforme.

— Mais ces récompenses ne sont jamais pour d'humbles prêtres comme Gabriel, dit le forgeron, et pourtant, si tu savais, mon père, ce qu'il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti prêtre appelle le bas clergé… Que de mérite caché, que de dévouements ignorés chez ces obscurs et dignes curés de campagne, si inhumainement traités et tenus sous un joug impitoyable par leurs évêques! Comme nous, ces pauvres prêtres sont des travailleurs dont tous les coeurs généreux doivent demander l'affranchissement! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous, que justice leur soit rendue comme à nous!… Est-ce vrai, Gabriel! Tu ne me démentiras pas, mon bon frère, car ton ambition, me disais-tu, eût été d'avoir une petite cure de campagne, parce que tu savais tout le bien qu'on y pouvait faire…

— Mon désir est toujours le même, dit tristement Gabriel, mais malheureusement…

Puis, comme s'il eût voulu échapper à une pensée chagrine et changer d'entretien, il reprit en s'adressant à Dagobert:

— Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre courage en exaltant trop le nôtre… votre courage est grand, bien grand, car après le combat la vue du carnage doit être terrible pour un coeur généreux… Nous, au moins, si l'on nous tue… nous ne tuons pas…

À ces mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda avec surprise.

— Voilà qui est singulier! dit-il.

— Quoi donc, mon père?

— Ce que Gabriel me dit là me rappelle ce que j'éprouvais à la guerre à mesure que je vieillissais.

Puis, après un moment de silence, Dagobert ajouta d'un ton grave et triste qui ne lui était pas habituel:

— Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce que j'éprouvais à la guerre… à mesure que je vieillissais… Voyez-vous, mes enfants, plus d'une fois, quand le soir d'une grande bataille j'étais en vedette… seul… la nuit… au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui était couvert de cinq à six mille cadavres, parmi lesquels j'avais de vieux camarades de guerre… alors ce triste tableau, ce grand silence, me dégrisaient de l'envie de sabrer… (griserie comme une autre), et je me disais: «Voilà bien des hommes tués… Pourquoi!… pourquoi!…» Ce qui ne m'empêchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait la charge, de me mettre à sabrer comme un sourd… Mais c'est égal, quand, le bras fatigué, j'essuyais après une charge mon sabre tout sanglant sur la crinière de mon cheval… je me disais encore…: J'en ai tué… tué… tué… Pourquoi?

Le missionnaire et le forgeron se regardèrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le passé.

— Hélas! lui dit Gabriel, tous les coeurs généreux ressentent ce que vous ressentiez à ces heures solennelles où l'ivresse de la gloire a disparu et où l'homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans son coeur.

— C'est ce qui te prouve, mon brave enfant, que tu vaux mieux que moi, car ces nobles instincts, comme tu dis, ne t'ont jamais abandonné. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces enragés sauvages qui t'avaient déjà crucifié?

À cette question de Dagobert, Gabriel tressaillit et rougit si visiblement que le soldat lui dit:

— Si tu ne dois ou si tu ne peux pas répondre à ma demande… suppose que je n'ai rien dit…

— Je n'ai rien à vous cacher, ni à mon frère… dit le missionnaire d'une voix altérée. Seulement j'aurai de la peine à vous faire comprendre… ce que je ne comprends pas moi-même…

— Comment cela? dit Agricol surpris.

— Sans doute, dit Gabriel en rougissant, j'aurai été dupe d'un mensonge de mes sens trompés… Dans ce moment suprême où j'attendais la mort avec résignation… mon esprit affaibli malgré moi aura été trompé par une apparence… et ce qui, à cette heure encore, me paraît inexplicable, m'aurait été dévoilé plus tard; nécessairement j'aurais su quelle était cette femme étrange…

Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupéfait, car lui aussi cherchait vainement à s'expliquer le secours inattendu qui l'avait fait sortir de la prison de Leipzig, ainsi que les orphelines.

— De quelle femme parles-tu? demanda le forgeron au missionnaire.

— De celle qui m'a sauvé.

— C'est une femme qui t'a sauvé des mains des sauvages? dit Dagobert.

— Oui, répondit Gabriel absorbé dans ses souvenirs, une femme jeune et belle…

— Et qui était cette femme? dit Agricol.

— Je ne sais… quand je lui ai demandé… elle m'a répondu:

Je suis la soeur des affligés.

— Et d'où venait-elle? où allait-elle? dit Dagobert singulièrement intéressé.

— Je vais où l'on souffre, m'a-t-elle répondu, repartit le missionnaire, et elle a continué son chemin dans le nord de l'Amérique, vers ces pays désolés où la neige est éternelle… et les nuits sans fin…

— Comme en Sibérie…, dit Dagobert devenu pensif.

— Mais, reprit Agricol en s'adressant à Gabriel, qui semblait aussi de plus en plus absorbé, de quelle manière cette femme est- elle venue à ton secours?

Le missionnaire allait répondre, lorsqu'un coup discrètement frappé à la porte de la chambre renouvela les craintes qu'Agricol oubliait depuis l'arrivée de son frère adoptif.

— Agricol, dit une voix douce derrière la porte, je voudrais te parler à l'instant même…

Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir. La jeune fille, au lieu d'entrer, se recula d'un pas dans le sombre corridor, et dit d'une voix inquiète:

— Mon Dieu! Agricol, il y a une heure qu'il fait grand jour, et tu n'es pas encore parti?… Quelle imprudence! J'ai veillé en bas… dans la rue… Jusqu'à présent, je n'ai rien vu d'alarmant… mais on peut venir pour t'arrêter d'un moment à l'autre… Je t'en conjure… hâte-toi de partir et d'aller chez Mlle de Cardoville… il n'y a pas une minute à perdre…

— Sans l'arrivée de Gabriel, je serais parti… Mais pouvais-je résister au bonheur de rester quelques instants avec lui?

— Gabriel est ici? dit la Mayeux avec une douce surprise, car, on l'a dit, elle avait été élevée avec lui et Agricol.

— Oui, répondit Agricol, depuis une demi-heure il est avec moi et mon père…

— Quel bonheur j'aurai aussi à le revoir! dit la Mayeux. Il sera sans doute monté pendant que j'étais allée tout à l'heure, chez ta mère, lui demander si je pouvais lui être bonne à quelque chose, à cause de ces jeunes demoiselles. Mais elles sont si fatiguées qu'elles dorment encore. Mme Françoise m'a priée de te donner cette lettre pour ton père… elle vient de la recevoir…

— Merci, ma bonne Mayeux…

— Maintenant que tu as vu Gabriel… ne reste pas plus longtemps… juge quel coup pour ton père… si devant lui on venait t'arrêter, mon Dieu?

— Tu as raison… il est urgent que je parte… Auprès de lui et de Gabriel, malgré moi, j'avais oublié mes craintes…

— Pars vite… et peut-être dans deux heures, si Mlle de Cardoville te rend ce grand service… tu pourras revenir bien rassuré pour toi et pour les tiens…

— C'est vrai… quelques minutes encore… et je descends.

— Je retourne guetter à la porte; si je voyais quelque chose, je remonterais vite t'avertir; mais ne tarde pas.

— Sois tranquille…

La Mayeux descendit prestement l'escalier pour aller veiller à la porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde.

— Mon père, dit-il à Dagobert, voici une lettre que ma mère vous prie de lire; elle vient de la recevoir.

— Eh bien! lis pour moi, mon garçon. Agricol lut ce qui suit:

«Madame,

«J'apprends que votre mari est chargé par M. le général Simon d'une affaire de la plus grande importance. Veuillez, dès que votre mari arrivera à Paris, le prier de se rendre dans mon étude, à Chartres, sans le moindre délai. Je suis chargé de lui remettre, à lui-même et non à d'autres, des pièces indispensables aux intérêts de M. le général Simon.

«DURAND, notaire à Chartres.»

Dagobert regarda son fils avec étonnement, et lui dit:

— Qui aura pu instruire ce monsieur de mon arrivée à Paris?

— Peut-être ce notaire dont vous avez perdu l'adresse, et à qui vous avez envoyé des papiers, mon père? dit Agricol.

— Mais il ne s'appelait pas Durand, et je m'en souviens bien, il était notaire à Paris, non à Chartres… D'un autre côté, ajouta le soldat en réfléchissant, s'il a des papiers d'une grande importance qu'il ne peut remettre qu'à moi…

— Vous ne pouvez, il me semble, vous dispenser de partir le plus tôt possible, dit Agricol presque heureux de cette circonstance qui éloignait son père pendant environ deux jours durant lesquels son sort, à lui Agricol, serait décidé d'une façon ou d'une autre.

— Ton conseil est bon, lui dit Dagobert.

— Cela contrarie vos projets? demanda Gabriel.

— Un peu, mes enfants; car je comptais passer ma journée avec vous autres… Enfin, le devoir avant tout. Je suis venu de Sibérie à Paris… ce n'est pas pour craindre d'aller de Paris à Chartres, lorsqu'il s'agit d'une affaire importante… En deux fois vingt-quatre heures je serai de retour. Mais c'est égal, c'est singulier! que le diable m'emporte si je m'attendais à vous quitter aujourd'hui pour aller à Chartres! Heureusement je laisse Rose et Blanche à ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme elles l'appellent, viendra leur tenir compagnie.

— Cela me sera malheureusement impossible, dit le missionnaire avec tristesse. Cette visite de retour à ma bonne mère et à Agricol… est aussi une visite d'adieu.

— Comment! d'adieu? dirent à la fois Dagobert et Agricol.

— Hélas! oui.

— Tu repars déjà pour une autre mission? dit Dagobert; c'est impossible.

— Je ne puis rien vous répondre à ce sujet, dit Gabriel en étouffant un soupir; mais d'ici quelque temps… je ne puis, je ne dois revenir dans cette maison…

— Tiens, mon brave enfant, reprit le soldat avec émotion, il y a dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte… l'oppression… Je me connais en hommes… Celui que tu appelles ton supérieur, et que j'ai vu quelques instants après le naufrage, au château de Cardoville… a une mauvaise figure, et, mordieu! je suis fâché de te voir enrôlé sous un pareil capitaine.

— Au château de Cardoville!… s'écria le forgeron, frappé de cette ressemblance de nom; c'est au château de Cardoville que l'on vous a recueillis après votre naufrage?

— Oui, mon garçon; qu'est-ce qui t'étonne?

— Rien, mon père… Et les maîtres de ce château y habitaient- ils?

— Non, car le régisseur, à qui je l'ai demandé pour les remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue, m'a dit que la personne à qui il appartenait habitait Paris.

— Quel singulier rapprochement! se dit Agricol, si cette demoiselle était la propriétaire du château qui porte son nom… Puis, cette réflexion lui rappelant la promesse qu'il avait faite à la Mayeux, il dit à Dagobert: — Mon père, excusez-moi… mais il est déjà tard… et je devais être aux ateliers à huit heures…

— C'est trop juste, mon garçon… Allons… c'est partie remise… à mon retour de Chartres… Embrasse-moi encore une fois et sauve-toi.

Depuis que Dagobert avait parlé à Gabriel de contrainte, d'oppression, ce dernier était resté pensif… Au moment où Agricol s'approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le missionnaire lui dit d'une voix grave, solennelle, et d'un ton décidé qui étonna le forgeron et le soldat:

— Mon bon frère… un mot encore… J'étais aussi venu pour te dire que d'ici à quelques jours… j'aurai besoin de toi… de vous aussi, mon père… Laissez-moi vous donner ce nom, ajouta Gabriel d'une voix émue en se retournant vers Dagobert.

— Comme tu nous dis cela!… qu'y a-t-il donc? s'écria le forgeron.

— Oui, reprit Gabriel, j'aurai besoin des conseils et de l'aide… de deux hommes d'honneur, de deux hommes de résolution; je puis compter sur vous deux, n'est-ce pas? À toute heure… quelque jour que ce soit… sur un mot de moi… vous viendrez?

Dagobert et son fils se regardèrent en silence, étonnés de l'accent de Gabriel… Agricol sentit son coeur se serrer… S'il était prisonnier pendant que son frère aurait besoin de lui, comment faire?

— À toute heure du jour et de la nuit, mon brave enfant, tu peux compter sur nous, dit Dagobert aussi surpris qu'intéressé; tu as un père et un frère… sers-t'en…

— Merci… merci, dit Gabriel, vous me rendez heureux.

— Sais-tu une chose? reprit le soldat, si ce n'était ta robe, je croirais… qu'il s'agit d'un duel… d'un duel à mort… de la façon dont tu nous dis cela!…

— D'un duel!… dit le missionnaire en tressaillant, oui… il s'agirait peut-être d'un duel étrange… terrible… pour lequel il me faut deux témoins tels que vous… un PÈRE… et un FRÈRE…

Quelques instants après, Agricol, de plus en plus inquiet, se rendait en hâte chez Mlle de Cardoville, où nous allons conduire le lecteur.

Sixième partie L'hôtel Saint-Dizier

I. Le pavillon.

L'hôtel Saint-Dizier était une des plus vastes et des plus belles habitations de la rue de Babylone à Paris. Rien de plus sévère, de plus imposant, de plus triste que l'aspect de cette antique demeure: d'immenses fenêtres à petits carreaux, peintes en gris blanc, faisaient paraître plus sombres encore ses assises de pierre de taille noircies par le temps. Cet hôtel ressemblait à tous ceux qui avaient été bâtis dans ce quartier vers le milieu du siècle dernier; c'était un grand corps de logis à fronton triangulaire et à toit coupé exhaussé d'un premier étage et d'un rez-de-chaussée auquel on montait par un large perron. L'une des façades donnait sur une cour immense, bornée de chaque côté par des arcades communiquant à de vastes communs; l'autre façade regardait le jardin, véritable parc de douze ou quinze arpents: de ce côté, deux ailes en retour, attenant au corps de logis principal, formaient deux galeries latérales. Comme dans presque toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait à l'extrémité du jardin ce qu'on appelait le _petit hôtel _ou la petite maison. C'était un pavillon Pompadour bâti en rotonde avec le charmant mauvais goût de l'époque; il offrait, dans toutes les parties où la pierre avait pu être fouillée, une incroyable profusion de chicorées, de noeuds de rubans, de guirlandes de fleurs, d'amours bouffis. Ce pavillon, habité par Adrienne de Cardoville, se composait d'un rez-de-chaussée auquel on arrivait par un péristyle exhaussé de quelques marches; un petit vestibule conduisait à un salon circulaire, éclairé par le haut, quatre autres pièces venaient y aboutir, et quelques chambres d'entresol dissimulé dans l'attique servaient de dégagement. Ces dépendances de grandes habitations sont de nos jours inoccupées, ou transformées en orangeries bâtardes; mais, par une rare exception, le pavillon de l'hôtel Saint-Dizier avait été gratté et restauré; sa pierre blanche étincelait comme du marbre de Paros, et sa tournure coquette et rajeunie contrastait singulièrement avec le sombre bâtiment que l'on apercevait à l'extrémité d'une immense pelouse semée çà et là de gigantesques bouquets d'arbres verts.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où Dagobert était arrivé rue Brise-Miche avec les filles du général Simon. Huit heures du matin venaient de sonner à l'église voisine; un beau soleil d'hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu, derrière les grands arbres effeuillés qui, l'été, formaient un dôme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du vestibule s'ouvrit, et les rayons du soleil éclairèrent une charmante créature, ou plutôt deux charmantes créatures, car l'une d'elles, pour occuper une place modeste dans l'échelle de la création, n'en avait pas moins une beauté relative fort remarquable. En d'autres termes, une jeune fille, une ravissante petite chienne en laisse, de cette espèce nommée _King-Charles, _apparurent sous le péristyle de la rotonde. La jeune fille s'appelait _Georgette, _la petite chienne _Lutine. _Georgette a dix-huit ans; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de Marivaux n'a eu figure plus espiègle, oeil plus vif, sourire plus malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus coquette, pied plus mignon, tournure plus agaçante. Quoiqu'il fût encore de très bonne heure, Georgette était habillée avec soin et recherche; un petit bonnet de valenciennes à barbes plates façon demi-paysanne, garni de rubans roses et posé un peu en arrière sur des bandeaux d'admirables cheveux blonds, encadrait son frais et piquant visage; une robe de levantine grise, drapée d'un fichu de linon attaché sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin rose, dessinait son corsage élégamment arrondi; un tablier de toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois larges ourlets surmontés de points à jours, ceignait sa taille ronde et souple comme un jonc… ses manches courtes et plates, bordées d'une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Suède, montant jusqu'au coude, défendaient de la rigueur du froid. Lorsque Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus prestement les marches du péristyle, elle montra aux yeux indifférents de Lutine le commencement d'un mollet potelé, le bas d'une jambe fine chaussée d'un bas de soie blanc, et un charmant petit pied dans son brodequin noir de satin turc.

Lorsqu'une blonde comme Georgette se mêle d'être piquante, lorsqu'une vive étincelle brille dans ses yeux d'un bleu tendre et gai, lorsqu'une animation joyeuse colore son teint transparent, elle a encore plus de _bouquet, _plus de montant qu'une brune. Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait introduit Agricol dans le pavillon, était la première femme de chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nièce de Mme la princesse de Saint-Dizier.

Lutine, si heureusement retrouvée par le forgeron, poussant de petits jappements joyeux, bondissait, courait et folâtrait sur le gazon; elle était un peu plus grosse que le poing; son pelage, orné d'un noir lustré, brillait comme de l'ébène sous le large ruban de satin rouge qui entourait son cou; ses pattes, frangées de longues soies, étaient d'un feu ardent, ainsi que son museau démesurément camard; ses grands yeux pétillaient d'intelligence et ses oreilles frisées étaient si longues qu'elles traînaient à terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi pétulante que Lutine, dont elle partageait les ébats, courant après elle et se faisant poursuivre à son tour sur la verte pelouse. Tout à coup, à la vue d'une seconde personne qui s'avançait gravement, Lutine et Georgette s'arrêtèrent subitement au milieu de leurs jeux. La petite King-Charles, qui était quelques pas en avant, hardie comme un diable et fidèle à son nom, tint ferme son arrêt sur ses pattes nerveuses et attendit fièrement _l'ennemi, _en montrant deux rangs de petits crocs qui, pour être d'ivoire, n'en étaient pas moins pointus. _L'ennemi _consistait en une femme d'un âge mûr, accostée d'un carlin très gras, couleur de café au lait; la panse arrondie, le poil lustré, le cou tourné un peu de travers, la queue tortillée en gimblette, il marchait les jambes très écartées, d'un pas doctoral et béat. Son museau noir, hargneux, renfrogné, que deux dents trop saillantes retroussaient du côté gauche, avait une expression singulièrement sournoise et vindicative. Ce désagréable animal, type parfait de ce que l'on pourrait appeler le _chien de dévote, _répondait au nom de Monsieur.

La maîtresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de taille moyenne et corpulente, était vêtue d'un costume aussi sombre, aussi sévère que celui de Georgette était pimpant et gai. Il se composait d'une robe brune, d'un mantelet de soie noire et d'un chapeau de même couleur; les traits de cette femme avaient dû être agréables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses sourcils prononcés, ses yeux noirs encore très vifs s'accordaient assez peu avec la physionomie revêche et austère qu'elle tâchait de se donner. Cette matrone à la démarche lente et discrète était Mme Augustine Grivois, première femme de chambre de Mme la princesse de Saint-Dizier. Non seulement l'âge, la physionomie, le costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante, mais ce contraste s'étendait encore aux animaux qui les accompagnaient: il y avait la même différence entre Lutine et Monsieur, qu'entre Georgette et Mme Grivois.

Lorsque celle-ci aperçut la petite King-Charles, elle ne put retenir un mouvement de surprise et de contrariété qui n'échappa pas à la jeune fille. Lutine, qui n'avait pas reculé d'un pouce depuis l'apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d'un air de défi, et s'avança même vers lui d'un air si décidément hostile, que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles, poussa un cri de détresse et chercha un refuge derrière Mme Grivois.

Celle-ci dit à Georgette avec aigreur:

— Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser d'agacer votre chien, et de le lancer sur le mien.

— C'est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal à l'abri de ce désagrément-là, qu'hier soir vous avez essayé de perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin. Mais heureusement un brave et digne garçon a retrouvé Lutine dans la rue de Babylone et l'a rapportée à ma maîtresse. Mais à quoi dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin?

— Je suis chargée par la princesse, reprit Mme Grivois, ne pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir à l'instant même Mlle Adrienne… Il s'agit d'une chose très importante que je dois lui dire à elle-même.

À ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put réprimer un léger mouvement d'inquiétude, qui échappa heureusement à Mme Grivois, occupée de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se rapprochait d'un air très menaçant. Ayant donc surmonté une émotion passagère, elle répondit avec assurance:

— Mademoiselle s'est couchée très tard hier… elle m'a défendu d'entrer chez elle avant midi.

— C'est possible… mais comme il s'agit d'obéir à un ordre de la princesse sa tante… vous voudrez bien, s'il vous plaît, mademoiselle, éveiller votre maîtresse… à l'instant même…

— Ma maîtresse n'a d'ordre à recevoir de personne; elle est ici chez elle et je ne l'éveillerai qu'à midi.

— Alors je vais y aller moi-même…

— Hébé ne vous ouvrira pas… Voici la clef du salon… et par le salon seul on peut entrer chez mademoiselle…

— Comment! vous osez vous refuser à me laisser exécuter les ordres de la princesse?…

— Oui, j'ose commettre le grand crime de ne pas vouloir éveiller ma maîtresse.

— Voilà pourtant les résultats de l'aveugle bonté de Mme la princesse pour sa nièce, dit la matrone d'un air contrit. Mlle Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle s'entoure de jeunes évaporées qui, dès le matin, sont parées comme des châsses…

— Ah! madame, comment pouvez-vous médire de la parure, vous qui avez été autrefois la plus coquette, la plus sémillante des femmes de la princesse?… Cela s'est répété dans l'hôtel de génération en génération jusqu'à nos jours.

— Comment! de génération en génération!… Ne dirait-on pas que je suis centenaire?… Voyez l'impertinente!…

— Je parle des générations de femmes de chambre… car, excepté vous, c'est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans chez la princesse. Elle a trop de qualités… pour ces pauvres filles.

— Je vous défends, mademoiselle, de parler ainsi de ma maîtresse… dont on ne devrait prononcer le nom qu'à genoux.

— Pourtant… si l'on voulait médire…?

— Vous osez…

— Pas plus tard qu'hier soir… à onze heures et demie…

— Hier soir?

— Un fiacre s'est arrêté à quelques pas du grand hôtel; un personnage mystérieux, enveloppé d'un manteau, en est descendu, a frappé discrètement, non pas à la porte, mais aux vitres de la fenêtre du concierge… et à une heure du matin le fiacre stationnait encore… dans la rue… attendant toujours le mystérieux personnage au manteau… qui, pendant tout ce temps- là… prononçait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la princesse à genoux…

Soit que Mme Grivois n'eût pas été instruite de la visite faite à Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s'agissait de lui) la veille au soir, après qu'il se fut assuré de l'arrivée à Paris des filles du général Simon, soit que Mme Grivois dût paraître ignorer cette visite, elle répondit en haussant les épaules avec dédain:

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes; encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m'introduire auprès de Mlle Adrienne?

— Je vous répète, madame, que ma maîtresse dort, et qu'elle m'a défendu d'entrer chez elle avant midi.

Cet entretien avait lieu à quelque distance du pavillon dont on voyait le péristyle au bout d'une assez grande avenue terminée en quinconce. Tout à coup Mme Grivois s'écria en étendant la main dans cette direction:

— Grand Dieu!… est-ce possible!… qu'est-ce que j'ai vu!

— Quoi donc? qu'avez-vous vu? répondit Georgette en se retournant.

— Qui… j'ai vu?… répéta Mme Grivois avec stupeur.

— Mais, sans doute…

— Mlle Adrienne.

— Et où cela?

— Monter rapidement le péristyle… Je l'ai bien reconnue à sa démarche, à son chapeau, à son manteau… Rentrer à huit heures du matin, s'écria Mme Grivois, mais ce n'est pas croyable!

— Mademoiselle?… vous venez de voir mademoiselle? — Et Georgette se prit à rire aux éclats. — Ah! je comprends, vous voulez renchérir sur ma véridique histoire du petit fiacre d'hier soir… c'est très adroit…

— Je vous répète qu'à l'instant même… je viens de voir…

— Allons donc! madame Grivois, vous avez oublié vos lunettes…

— Dieu merci, j'ai de bons yeux… La petite porte qui ouvre sur la rue donne dans le quinconce près du pavillon; c'est par là, sans doute, que mademoiselle vient de rentrer… Ô mon Dieu! c'est à renverser… que va dire Mme la princesse?… Ah! ses pressentiments ne la trompaient pas… voilà où sa faiblesse pour les caprices de sa nièce devait la conduire. C'est monstrueux, si monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne puis encore le croire.

— Puisqu'il en est ainsi, madame, c'est moi maintenant qui tiens à vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par vous-même que vous avez été dupe d'une vision.

— Ah! vous êtes fine, ma mie… mais pas plus que moi… Vous me proposez d'entrer maintenant; je le crois bien… vous êtes sûre, à cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle.

— Mais, madame, je vous assure…

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que ni vous, ni Florine, ni Hébé ne resterez vingt-quatre heures ici; la princesse mettra un terme à un aussi horrible scandale; je vais à l'instant l'instruire de ce qui se passe… Sortir la nuit, mon Dieu! rentrer à huit heures du matin… mais j'en suis toute bouleversée… mais si je ne l'avais pas vu… de mes yeux vu… je ne pourrais le croire. Après tout, cela devait arriver… personne ne s'en étonnera… Non… certainement, et tous ceux à qui je vais raconter cette horreur me diront, j'en suis sûre: «C'est tout simple, cela ne pouvait finir autrement.» Ah! quelle douleur pour cette respectable princesse!… quel coup affreux pour elle!

Et Mme Grivois retourna précipitamment vers l'hôtel, suivie de Monsieur qui paraissait aussi courroucé qu'elle-même. Georgette, leste et légère, courut de son côté vers le pavillon, afin de prévenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l'avait vue… ou croyait l'avoir vue rentrer furtivement par la petite porte du jardin.

II. La toilette d'Adrienne.

Environ une heure s'était passée depuis que Mme Grivois avait vu ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin dans le pavillon de l'hôtel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l'excentricité des tableaux suivants, il faut mettre en lumière quelques côtés saillants du caractère original de Mlle de Cardoville. Cette originalité consistait en une excessive indépendance d'esprit, jointe à une horreur naturelle de ce qui était laid et repoussant, et à un besoin insurmontable de s'entourer de tout ce qui est beau et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire le plus épris de la forme n'éprouvait pas plus qu'Adrienne le noble enthousiasme que la vue de la beauté parfaite inspire toujours aux natures d'élite. Et ce n'était pas seulement le plaisir des yeux que cette fille aimait à satisfaire; les modulations harmonieuses du chant, la mélodie des instruments, la cadence de la poésie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis qu'une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient éprouver la même impression pénible, presque douloureuse, qu'elle ressentait involontairement à la vue d'un objet hideux. Aimant aussi passionnément les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait de la beauté plastique… Faut-il enfin avouer cette énormité? Adrienne était friande et appréciait mieux que personne la pulpe fraîche d'un beau fruit, la saveur délicate d'un faisan doré cuit à point ou le bouquet odorant d'un vin généreux. Mais Adrienne jouissait de tout avec une réserve exquise; elle mettait sa religion à cultiver, à raffiner les sens que Dieu lui avait donnés; elle eût regardé comme une noire ingratitude d'émousser ces dons divins par des excès, ou de les avilir par des choix indignes dont elle se trouvait d'ailleurs préservée par l'excessive et impérieuse délicatesse de son goût.

Le BEAU et le LAID remplaçaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grâce, pour l'élégance, pour la beauté physique, l'avait conduite au culte de la beauté morale: car, si l'expression d'une passion méchante et basse enlaidit les plus beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l'expression des sentiments généreux. En un mot, Adrienne était la personnification la plus complète, la plus idéale de la SENSUALITÉ… non de cette sensualité vulgaire, ignare, inintelligente, _malapprise, _toujours faussée, corrompue par l'habitude ou par la nécessité de jouissances grossières et sans recherche, mais de cette sensualité exquise qui est aux sens ce que l'atticisme est à l'esprit.

L'indépendance du caractère de cette fille était extrême. Certaines sujétions humiliantes, imposées à la femme par sa position sociale, la révoltaient surtout; elle avait résolu hardiment de s'y soustraire. Du reste, il n'y avait rien de viril chez Adrienne; c'était la femme la plus _femme _qu'on puisse s'imaginer: femme par sa grâce, par ses caprices, par son charme, par son éblouissante et _féminine _beauté; femme par sa timidité comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de l'homme comme par le besoin de se dévouer follement, aveuglément, pour celui qui pouvait mériter ce dévouement; femme aussi par son esprit piquant, un peu paradoxal; femme supérieure enfin par son dédain juste et railleur pour certains hommes très haut placés ou adulés qu'elle avait parfois rencontrés dans le salon de sa tante, la princesse de Saint-Dizier, lorsqu'elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications données, nous ferons assister le lecteur au lever d'Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il faudrait posséder le coloris éclatant de l'école vénitienne pour rendre cette scène charmante, qui semblait plutôt se placer au XVIe siècle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu'à Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de février 1832.

La chambre de toilette d'Adrienne était une sorte de petit temple qu'on aurait dit élevé au culte de la beauté… par reconnaissance envers Dieu qui prodigue tant de charmes à la femme, non pour qu'elle les néglige, non pour qu'elle les couvre de cendres, non pour qu'elle les meurtrisse par le contact d'un sordide et rude cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure de tout le prestige de la grâce, de toute la splendeur de la parure, afin de glorifier l'oeuvre divine aux yeux de tous. Le jour arrivait dans cette pièce demi-circulaire par une de ces doubles-fenêtres formant serre chaude, si heureusement importées d'Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de taille fort épaisses, rendaient très profonde la baie de la croisée, qui se fermait dehors par un châssis fait d'une seule vitre, et au dedans par une grande glace dépolie; dans l'intervalle de trois pieds environ laissé entre ces deux clôtures transparentes, on avait placé une caisse, remplie de terre de bruyère, où étaient plantées des lianes grimpantes qui, dirigées autour de la glace dépolie, formaient une épaisse guirlande de feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuancée d'arabesques d'un ton plus clair, couvrait les murs; un épais tapis de pareille couleur s'étendait sur le plancher. Ce fond sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fenêtre, exposée au midi, se trouvait la toilette d'Adrienne, véritable chef-d'oeuvre d'orfèvrerie. Sur une large tablette de lapis-lazuli on voyait des boîtes de vermeil au couvercle précieusement émaillé, des flacons en cristal de roche, et d'autres ustensiles de toilette, en nacre, en écaille et ivoire, incrustés d'ornements en or d'un goût merveilleux; deux grandes figures modelées avec une pureté antique supportaient un miroir ovale à pivot, qui avait pour bordure, au lieu d'un cadre curieusement fouillé et ciselé, une fraîche guirlande de fleurs naturelles chaque jour renouvelées comme un bouquet de bal. Deux énormes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de diamètre, placés sur le tapis de chaque côté de la toilette, et remplis de camélias, d'ibiscus et de gardénias en pleine floraison, formaient une sorte de buisson diapré des plus vives couleurs. Au fond d'une autre masse de fleurs, une réduction en marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chloé, le plus vaste idéal de la grâce pudique et de la beauté juvénile… Deux lampes d'or, à parfums, brûlaient sur le socle de malachite qui supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d'argent niellé, rehaussé de figurines de vermeil et de pierreries de couleur, supporté sur quatre pieds de bronze doré, servait de nécessaire de toilette; deux glaces psyché, décorées de girandoles; quelques excellentes copies de Raphaël et du Titien, peintes par Adrienne, et représentant des portraits d'homme ou de femme d'une beauté parfaite; plusieurs consoles de jaspe oriental supportant des aiguières d'argent et de vermeil, couvertes d'ornements repoussés, et remplies d'eaux de senteur; un moelleux divan, quelques sièges et une table de bois doré, complétaient l'ameublement de cette chambre imprégnée des parfums les plus suaves.

Adrienne, que l'on venait de retirer du bain, était assise devant sa toilette; ses trois femmes l'entouraient.

Par un caprice, ou plutôt par une conséquence logique de son esprit amoureux de la beauté, de l'harmonie de toutes choses, Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient fussent fort jolies, et habillées avec une coquetterie, avec une originalité charmante. On a déjà vu Georgette, blonde piquante, dans son costume agaçant de soubrette de Marivaux; ses deux compagnes ne lui cédaient en rien pour la gentillesse et pour la grâce. L'une nommée Florine, grande et svelte fille, à la tournure de Diane chasseresse, était pâle et brune; ses épais cheveux noirs se tordaient en tresses derrière sa tête et s'y attachaient par une longue épingle d'or. Elle avait, comme les autres jeunes filles, les bras nus pour la facilité de son service, et portait une robe de ce _vert gai _si familier aux peintres vénitiens; sa jupe était très ample, et son corsage étroit s'échancrait carrément sur les plis d'une gorgerette de batiste blanche plissée à petits plis, et fermée par cinq boutons d'or. La troisième des femmes d'Adrienne avait une figure si fraîche, si ingénue, une taille si mignonne, si accomplie, que sa maîtresse la nommait _Hébé; _sa robe d'un rose pâle et faite à la grecque découvrait son cou charmant et ses jolis bras jusqu'à l'épaule. La physionomie de ces jeunes filles était riante, heureuse; on ne lisait pas sur leurs traits cette expression d'aigreur sournoise, d'obéissance envieuse, de familiarité choquante, ou de basse déférence, résultats ordinaires de la servitude. Dans les soins empressés qu'elles donnaient à Adrienne, il semblait y avoir autant d'affection que de respect et d'attrait; elles paraissaient prendre un plaisir extrême à rendre leur maîtresse charmante. On eût dit que l'embellir et la parer était pour elles une _oeuvre d'art, _remplie d'agrément, dont elles s'occupaient avec joie, amour et orgueil.

Le soleil éclairait vivement la toilette placée en face de la fenêtre: Adrienne était assise sur un siège à dossier peu élevé; elle portait une longue robe de chambre d'étoffe de soie d'un bleu pâle, brochée d'un feuillage de même couleur, serrée à sa taille, aussi fine que celle d'une enfant de douze ans, par une cordelière flottante; son cou, élégant et svelte comme un col d'oiseau, était nu, ainsi que ses bras et ses épaules, d'une incomparable beauté; malgré la vulgarité de cette comparaison, le plus pur ivoire donnerait seul l'idée de l'éblouissante blancheur de cette peau, satinée, polie, d'un tissu tellement frais et ferme, que quelques gouttes d'eau, restées ensuite du bain à la racine des cheveux d'Adrienne, roulèrent dans la ligne serpentine de ses épaules, comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait encore chez elle l'éclat de cette carnation merveilleuse, particulière aux rousses, c'était le pourpre foncé de ses lèvres humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines dilatées et de ses ongles luisants comme s'ils eussent été vernis; partout enfin où son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer l'épiderme, il annonçait la santé, la vie et la jeunesse. Les yeux d'Adrienne, très grands et d'un noir velouté, tantôt pétillaient de malice et d'esprit, tantôt s'ouvraient languissants et voilés, entre deux franges de longs cils frisés, d'un noir aussi foncé que celui de ses fins sourcils, très nettement arqués… car, par un charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils noirs avec des cheveux roux; son front, petit comme celui des statues grecques, surmontait son visage d'un ovale parfait; son nez, d'une courbe délicate, était légèrement aquilin; l'émail de ses dents étincelait, et sa bouche vermeille, adorablement sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et les délectations d'une friandise délicate. On ne pouvait enfin voir un port de tête plus libre, plus fier, plus élégant, grâce à la grande distance qui séparait le cou et l'oreille de l'attache de ses larges épaules à fossette. Nous l'avons dit, Adrienne était rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables portraits de femme de Titien ou de Léonard de Vinci… C'est dire que l'or fluide n'offre pas de reflets plus chatoyants, plus lumineux que sa masse de cheveux naturellement ondés, doux et fins comme de la soie, et si longs, si longs… qu'ils touchaient par terre lorsqu'elle était debout, et qu'elle pouvait s'en envelopper comme la Vénus Aphrodite. À ce moment surtout ils étaient ravissants à voir. Georgette, les bras nus, debout derrière sa maîtresse, avait réuni à grand'peine, dans une de ses petites mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait encore l'ardent éclat… Lorsque la jolie camériste plongea le peigne d'ivoire au milieu des flots ondoyants et dorés de cet énorme écheveau de soie, on eût dit que mille étincelles en jaillissaient; la lumière et le soleil jetaient des reflets non moins vermeils sur les grappes de nombreux et légers tire-bouchons qui, bien écartés du front, tombaient le long des joues d'Adrienne, et dans leur souplesse élastique caressaient la naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l'ondulation charmante.

Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa maîtresse, Hébé, un genou en terre, et ayant sur l'autre le pied mignon de Mlle de Cardoville, s'occupait de la chausser d'un tout petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur un bas de soie à jour qui laissait deviner la blancheur rosée de la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus déliée qu'on pût voir; Florine, un peu en arrière, présentait à sa maîtresse, dans une boîte de vermeil, une pâte parfumée dont Adrienne frotta légèrement ses éblouissantes mains aux doigts effilés, qui semblaient teints de carmin à leur extrémité… Enfin n'oublions pas Lutine, qui, couchée sur les genoux de sa maîtresse, ouvrait ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les diverses phases de la toilette d'Adrienne avec une sérieuse attention.

Un timbre argentin ayant résonné au dehors, Florine, à un signe de sa maîtresse, sortit et revint bientôt, portant une lettre sur un petit plateau de vermeil.

Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la coiffer et de l'habiller, prit cette lettre, que lui écrivait le régisseur de la terre de Cardoville, et qui était ainsi conçue:

«Mademoiselle,

«Connaissant votre bon coeur et votre générosité, je me permets de m'adresser à vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j'ai servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre père, avec zèle et probité, je crois pouvoir le dire… Le château est vendu, de sorte que, moi et ma femme, nous voici à la veille d'être renvoyés et de nous trouver sans aucune ressource, et à notre âge, hélas! c'est bien dur, mademoiselle…»

— Pauvres gens!… dit Adrienne en s'interrompant de lire; mon père, en effet, me vantait toujours leur dévouement et leur probité. Elle continua:

«Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place… mais il s'agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu'il puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d'un pain acheté à ce prix-là…»

— Bien, bien… toujours les mêmes… dit Adrienne; la dignité dans la pauvreté… c'est le parfum dans la fleur des prés.

«Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l'on exigerait de nous, je dois vous dire d'abord que, il y a deux jours, M. Rodin est venu de Paris.»

— Ah! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s'interrompant de nouveau, le secrétaire de l'abbé d'Aigrigny… je ne m'étonne plus s'il s'agit d'une perfidie ou de quelque ténébreuse intrigue. Voyons.

«M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre était vendue, et qu'il était certain de nous conserver notre place si nous l'aidions à donner pour confesseur à la nouvelle propriétaire un prêtre décrié, et si, pour mieux arriver à ce but, nous consentions à calomnier un autre desservant, excellent homme, très respecté, très aimé dans le pays. Ce n'est pas tout: je devrais secrètement écrire à M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui se passerait dans le château. Je dois vous avouer, mademoiselle, que ces honteuses propositions ont été, autant que possible, déguisées, dissimulées sous des prétextes assez spécieux; mais, malgré la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel que j'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle.»

— Corruption… calomnie et délation! se dit Adrienne avec dégoût. Je ne puis songer à ces gens-là sans qu'involontairement s'éveillent en moi des idées de ténèbres, de venin et de vilains reptiles noirs… ce qui est en vérité d'un très hideux aspect. Aussi j'aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua:

«Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n'avons pas hésité; nous quitterons Cardoville, où nous sommes depuis vingt ans, mais nous le quitterons en honnêtes gens… Maintenant, mademoiselle, si parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui êtes si bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-être, grâce à vous, mademoiselle, sortirions-nous d'un bien cruel embarras…»

— Certainement ce ne sera pas en vain qu'ils se seront adressés à moi… Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c'est un devoir et un plaisir; car c'est à la fois chose juste et dangereuse… et j'aime tant braver ce qui est puissant et qui opprime! Adrienne reprit:

«Après vous avoir parlé de nous, mademoiselle, permettez-nous d'implorer votre protection pour d'autres, car il serait mal de ne songer qu'à soi: deux bâtiments ont fait naufrage sur nos côtes il y a trois jours; quelques passagers ont seulement pu être sauvés et conduits ici, où moi et ma femme leur avons donné tous les soins nécessaires; plusieurs de ces passagers sont partis pour Paris, mais il en est resté un.

Jusqu'à présent ses blessures l'ont empêché de quitter le château, et l'y retiendront encore quelques jours… C'est un jeune prince indien de vingt ans environ, et qui paraît aussi bon qu'il est beau, ce qui n'est pas peu dire, quoiqu'il ait le teint cuivré comme les gens de son pays, dit-on.»

— Un prince indien! de vingt ans! jeune, bon et beau! s'écria gaiement Adrienne, c'est charmant, et surtout très peu vulgaire; ce prince naufragé a déjà toute ma sympathie… Mais que puis-je pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d'échouer sur les côtes de Picardie?

Les trois femmes d'Adrienne la regardèrent sans trop d'étonnement, habituées qu'elles étaient aux singularités de son caractère. Georgette et Hébé se prirent même à sourire discrètement; Florine, la grande belle fille brune et pâle, Florine sourit ainsi que ses jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par réflexion comme si elle eût été d'abord et surtout occupée d'écouter et de retenir les moindres paroles de sa maîtresse, qui, fort intéressée à l'endroit de l'Adonis des bords du Gange, comme elle le disait, continua la lettre du régisseur.

«Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprès de lui pour le soigner, m'a laissé entendre que le jeune prince avait perdu dans le naufrage tout ce qu'il possédait… et qu'il ne savait comment faire pour trouver le moyen d'arriver à Paris, où sa prompte présence était indispensable pour de grands intérêts… Ce n'est pas du prince que je tiens ces détails, il paraît trop digne, trop fier pour se plaindre; mais son compatriote, plus communicatif, m'a fait ces confidences en ajoutant que son compatriote avait éprouvé déjà de grands malheurs, et que son père, roi d'un pays de l'Inde, avait été dernièrement tué et dépossédé par les Anglais…»

— C'est singulier, dit Adrienne en réfléchissant, ces circonstances me rappellent que souvent mon père me parlait d'une de nos parentes qui avait épousé dans l'Inde un roi indien auprès duquel le général Simon, qu'on vient de faire maréchal, avait pris du service…

Puis s'interrompant, elle ajouta en souriant:

— Mon Dieu, que ce serait donc bizarre… il n'y a qu'à moi que ces choses-là arrivent, et l'on dit que je suis originale! Ce n'est pas moi, ce me semble, c'est la Providence qui, en vérité, se montre quelquefois très excentrique. Mais voyons donc si ce pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince…

«Vous excuserez sans doute notre indiscrétion, mademoiselle; mais nous aurions cru être bien égoïstes en ne vous parlant que de nos peines lorsqu'il y a aussi près de nous un brave et digne prince aussi très à plaindre… Enfin, mademoiselle, veuillez me croire, je suis vieux, j'ai assez d'expérience des hommes; eh! bien, rien qu'à voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune Indien, je jurerais qu'il est digne de l'intérêt que je vous demande pour lui: il suffirait de lui envoyer une petite somme d'argent pour lui acheter quelques vêtements européens, car il a perdu tous ses vêtements indiens dans le naufrage.»

— Ciel! des vêtements européens… s'écria gaiement Adrienne. Pauvre jeune prince, Dieu l'en préserve et moi aussi! Le hasard m'envoie du fond de l'Inde un mortel assez favorisé pour n'avoir jamais porté cet abominable costume européen, ces hideux habits, ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si laids, qu'en vérité il n'y a aucune vertu à les trouver on ne peut moins séduisants… il m'arrive enfin un beau jeune prince de ce pays d'Orient, où ces hommes sont vêtus de soie, de mousseline et de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique occasion d'être très sérieusement tentée… Aussi donc, pas d'habits européens, quoi qu'en dise le pauvre Dupont… Mais le nom, le nom de ce cher prince? Encore une fois, quelle singulière rencontre s'il s'agissait de ce cousin d'au-delà du Gange! J'ai entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal père, que je serais ravie de faire à son fils bon et digne accueil… Mais voyons le nom…

Adrienne continua:

«Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez être assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu'à son compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service à rendre à ce pauvre jeune prince, déjà si malheureux. Enfin, mademoiselle, je connais assez votre délicatesse pour savoir que peut-être il conviendrait d'adresser ce secours au prince sans être connue; dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter sur ma discrétion. Si, au contraire, vous désirez le lui faire parvenir directement, voici son nom tel que me l'a écrit son compatriote: Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mundi.»

— Djalma… dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses souvenirs, _Kajda-Sing… _oui… c'est cela… voici bien des noms que mon père m'a souvent répétés… en me disant qu'il n'y avait rien de plus chevaleresque, de plus héroïque au monde que ce vieux roi indien, notre parent par alliance… Le fils n'a pas dérogé, à ce qu'il paraît. Oui, _Djalma… Kadja-Sing, _encore une fois, c'est cela; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en souriant, qu'on puisse les oublier ou les confondre avec d'autres… Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon, jeune et charmant. Il n'a surtout jamais porté l'affreux habit européen… et il est dénué de toutes ressources! C'est ravissant… c'est trop de bonheur à la fois… Vite… vite… improvisons un joli conte de fées… dont ce beau _prince Chéri _sera le héros. Pauvre oiseau d'or et d'azur égaré dans nos tristes climats! qu'il trouve au moins ici quelque chose qui lui rappelle son pays de lumière et de parfum.

Puis, s'adressant à une de ses femmes:

— Georgette, prends du papier et écris, mon enfant…

La jeune fille alla vers la table de bois doré où se trouvait un petit nécessaire à écrire, s'assit et dit à sa maîtresse:

— J'attends les ordres de mademoiselle.

Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon vieux peintre qui lui avait longtemps enseigné le dessin et la peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les autres: «Mon cher Titien, mon bon Véronèse, mon digne Raphaël… vous allez me rendre un très grand service, et vous le ferez, j'en suis sûre, avec cette parfaite obligeance que j'ai toujours trouvée en vous… «Vous allez tout de suite vous entendre avec le savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes du XVe siècle. Il s'agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune homme… Oui, monsieur, pour un jeune homme… Et d'après ce que j'en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l'Antinoüs, ou plutôt sur le Bacchus indien, ce sera plus à propos… Il faut que ces vêtements soient à la fois d'une grande exactitude, d'une grande richesse et d'une grande élégance; vous choisirez les plus belles étoffes possibles; tâchez surtout qu'elles se rapprochent des tissus de l'Inde: vous y ajouterez pour ceintures et pour turbans six magnifiques châles de cachemire longs, dont deux blancs, deux rouges et deux orange; rien ne sied mieux aux teints bruns que ces couleurs-là.

«Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours), vous partirez en poste dans ma berline pour le château de Cardoville, que vous connaissez bien; le régisseur, l'excellent Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprès d'un jeune prince indien nommé Djalma; vous direz à ce haut et puissant seigneur d'un autre monde que vous venez de la part d'un _ami _inconnu, qui, agissant comme un frère, lui envoie ce qui lui est nécessaire pour échapper aux affreuses modes d'Europe. Vous ajouterez que cet ami l'attend avec tant d'impatience, qu'il le conjure de venir tout de suite à Paris: si mon protégé objecte qu'il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une excellente dormeuse; vous y ferez établir le lit qu'elle renferme, et il s'y trouvera très commodément. Il est bien entendu que vous excuserez très humblement l'ami inconnu de ce qu'il n'envoie au prince ni riches palanquins, ni même, modestement, un éléphant, car, hélas! il n'y a de palanquins qu'à l'Opéra et d'éléphants qu'à la Ménagerie, ce qui nous fera paraître étrangement sauvages aux yeux de mon protégé…

«Dès que vous l'aurez décidé à partir, vous vous remettrez en route, et vous m'amènerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle prédestination de demeurer rue de Babylone!… voilà du moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m'amènerez, dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d'être né dans le pays des fleurs, des diamants et du soleil.

«Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous étonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout à aucune conjecture extravagante… Sérieusement, le choix que je fais de vous dans cette circonstance… de vous que j'aime, que j'honore sincèrement, vous dit assez qu'au fond de tout ceci il y a autre chose qu'une apparente folie…»

En dictant ces derniers mots, le ton d'Adrienne fut aussi sérieux, aussi digne, qu'il avait été jusqu'alors plaisant et enjoué. Mais bientôt elle reprit plus gaiement:

«Adieu, mon vieil ami; je suis un peu comme ce capitaine des temps anciens, dont vous m'avez fait tant de fois dessiner le nez héroïque et le menton conquérant, je plaisante avec une extrême liberté d'esprit au moment de la bataille, oui, car dans une heure, je livre une bataille, une grande bataille à ma chère dévote de tante. Heureusement l'audace et le courage ne me manquent pas, et je grille d'engager l'action avec cette austère princesse.

«Adieu, mille bons souvenirs de coeur à votre excellente femme. Si je parle d'elle ici, entendez-vous, d'elle si justement respectée, c'est pour vous rassurer encore sur les suites de cet _enlèvement _à mon profit d'un charmant prince; car il faut bien finir par où j'aurais dû commencer, et vous avouer qu'il est charmant.

«Encore adieu…»

Puis s'adressant à Georgette:

— As-tu écrit, petite?

— Oui, mademoiselle…

— Ah!… ajoute en post-scriptum: «Je vous envoie un crédit à vue sur mon banquier pour toutes ces dépenses; ne ménagez rien… vous savez que je suis assez grand seigneur… (il faut bien me servir de cette expression masculine, puisque vous vous êtes exclusivement approprié, tyrans que vous êtes, ce terme significatif d'une noble générosité).»

— Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de papier et cette lettre, que je la signe.

Mlle de Cardoville prit la plume qui lui présentait Georgette, signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi conçu:

«On payera à M. Norval, sur son reçu, la somme qu'il demandera pour dépenses faites en son nom.

«Adrienne DE CARDOVILLE.»

Pendant toute cette scène et durant que Georgette écrivait, Florine et Hébé avaient continué de s'occuper des soins de la toilette de leur maîtresse, qui avait quitté sa robe de chambre et s'était habillée afin de se rendre auprès de sa tante. À l'attention soutenue, opiniâtre, dissimulée, avec laquelle Florine avait écouté Adrienne dicter sa lettre à M. Norval, on voyait facilement que, selon son habitude, elle tâchait de retenir les moindres paroles de Mlle de Cardoville.

— Petite, dit celle-ci à Hébé, tu vas à l'instant envoyer cette lettre chez M. Norval.

Le même timbre argentin sonna au dehors.

Hébé se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c'était et exécuter les ordres de sa maîtresse; mais Florine se précipita pour ainsi dire au-devant d'elle pour sortir à sa place et dit à Adrienne:

— Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre? j'ai besoin d'aller au Grand-Hôtel.

— Alors, vas-y, toi; Hébé, vois ce qu'on veut; et toi, Georgette, cachette cette lettre.

Au bout d'un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre, Hébé revint.

— Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouvé Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant… il est très pâle… et il a l'air bien triste…

— Aurait-il déjà besoin de moi?… Ce serait trop heureux, dit gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnête garçon dans le petit salon… et toi, Florine, envoie cette lettre à l'instant.

Florine sortit; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans le petit salon, où l'attendait Agricol.

III. L'entretien.

Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon où l'attendait Agricol, elle était mise avec une extrême et élégante simplicité; une robe de casimir gros bleu, à corsage juste, bordée sur le devant en lacets de soie noire selon la mode d'alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie; un petit col de batiste uni et carré se rabattait sur un large ruban écossais noué en rosette, qui lui servait de cravate; sa magnifique chevelure dorée encadrait sa blanche figure d'une incroyable profusion de longs et légers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.

Agricol, afin de donner le change à son père et de lui faire croire qu'il se rendait véritablement aux ateliers de M. Hardy, s'était vu forcé de revêtir ses habits de travail; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse toile bien blanche retombait sur une cravate noire négligemment nouée autour de son cou; son large pantalon gris laissait voir des bottes très proprement cirées, et il tenait entre ses mains musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute, cette blouse bleue, brodée de rouge, qui, dégageant l'encolure brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes épaules, retombait en plis gracieux, ne gênait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l'aurait fait un habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d'argent admirablement ciselé; une petite plaque de même métal, attachée sur son socle de brêche antique, portait ces mots:

Ciselé par_ Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831._

Adrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon, seulement séparé d'une autre pièce par des portières, qu'Agricol ne s'aperçut pas de la venue de la jeune fille; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu'il entendit une voix argentine et perlée lui dire:

— Voici un beau vase, n'est-ce pas, monsieur?

_— _Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez embarrassé.

— Vous voyez que j'aime l'équité, ajouta Mlle de Cardoville en lui montrant du doigt la petite plaque d'argent; un peintre signe son tableau… un écrivain son livre, je tiens à ce qu'un ouvrier signe son oeuvre.

— Comment, mademoiselle, ce nom?…

_— _Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d'oeuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m'a vendu ce vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m'aurait presque dit de mon injustice, lorsque, après m'être fait nommer l'auteur de ce merveilleux ouvrage, j'ai voulu que ce fût son nom au lieu de celui de l'orfèvre qui fût inscrit sur le socle… À défaut de richesse, que l'artisan ait au moins le renom, n'est-ce pas juste, monsieur?

Il était impossible à Adrienne d'engager plus gracieusement l'entretien; aussi le forgeron, commençant à se rassurer, répondit:

— Étant ouvrier moi-même, mademoiselle… je ne puis qu'être doublement touché d'une pareille preuve d'équité.

— Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à- propos; mais veuillez vous asseoir.

Et d'un geste rempli d'affabilité elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre brochée d'or, prenant place elle-même sur une causeuse de même étoffe.

Voyant l'hésitation d'Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l'encourager, en lui montrant Lutine:

— Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur: aussi votre visite me semble d'un heureux augure; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile à quelque chose.

— Mademoiselle… dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris; hier, vous m'avez offert votre bourse… j'ai refusé… aujourd'hui je viens vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous m'avez généreusement proposée… je vous dis cela tout de suite, mademoiselle… parce que c'est ce qui me coûte le plus… ces mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon aise…

— J'apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans crainte; combien vous faut-il?

— Je ne sais pas, mademoiselle.

— Comment, monsieur!… vous ignorez quelle somme?

— Oui, mademoiselle, et je viens vous demander… non seulement la somme qu'il me faut… mais encore quelle est la somme qu'il me faut.

— Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela. Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à fait ce dont il s'agit…

— Mademoiselle, en deux mots voici le fait: j'ai une bonne vieille mère qui, dans ma jeunesse, s'est ruiné la santé à travailler pour m'élever, moi et un pauvre enfant abandonné qu'elle avait recueilli; à présent c'est à mon tour de la soutenir, c'est ce que j'ai le bonheur de faire… Mais pour cela je n'ai que mon travail. Or, si je suis hors d'état de travailler, ma mère est sans ressources.

— Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien, puisque je m'intéresse à elle…

— Vous vous intéressez à elle, mademoiselle?

— Sans doute.

— Vous la connaissez donc?

— À présent, oui…

— Ah! mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de silence, je vous comprends… Tenez… vous avez un noble coeur; la Mayeux avait raison.

— La Mayeux? dit Adrienne en regardant Agricol d'un air très surpris; car ces mots pour elle étaient une énigme.

L'ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement:

— Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j'ai été élevé; elle est contrefaite, voilà pourquoi on l'appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d'un côté elle est placée aussi bas que vous êtes placée haut. Mais pour le coeur… pour la délicatesse… ah! mademoiselle… je suis sûr que vous la valez… ça été tout de suite sa pensée lorsque je lui ai raconté comment hier vous m'aviez donné cette fleur…

— Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m'honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un coeur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor! Il est si facile d'être bon, quand on a la jeunesse et la beauté! d'être délicat et généreux, quand on a la richesse! J'accepte donc votre comparaison… mais à condition que vous me mettiez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.

Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours l'indépendance du caractère, l'élévation de l'esprit et la noblesse des sentiments, qu'Agricol, oubliant l'idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d'affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l'âge et la gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.

— Si je n'avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m'inquiéterais pas trop d'un chômage forcé; entre pauvres gens on s'aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même! Et puis enfin ce n'est pas seulement pour ma mère que j'ai besoin de travailler, mais pour mon père; nous ne l'avions pas vu depuis dix-huit ans; il vient d'arriver de la Sibérie… il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd'hui le maréchal Simon.

— Le maréchal Simon!… dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.

— Vous le connaissez, mademoiselle?

— Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une personne de notre famille…

— Quel bonheur!… s'écria le forgeron; alors ces deux demoiselles que mon père a ramenées de Russie… sont vos parentes?…

— Le maréchal a deux filles? demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.

— Ah! mademoiselle… deux petits anges de quinze ou seize ans… et si jolies, si douces… deux jumelles qui se ressemblent à s'y méprendre… Leur mère est morte en exil; le peu qu'elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement… de tendresse… Brave père! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu'avec un courage de lion il est bon… comme une mère…

— Et où sont ces chères enfants, monsieur? dit Adrienne.

— Chez nous, mademoiselle… c'est ce qui rendait ma position difficile, c'est ce qui m'a donné le courage de venir à vous; ce n'est pas qu'avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit ménage ainsi augmenté… mais si l'on m'arrête?

— Vous arrêter?… et pourquoi?

— Tenez, mademoiselle… ayez la bonté de lire cet avis, que l'on a envoyé à la Mayeux… cette pauvre fille dont je vous ai parlé… une soeur pour moi…

Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à l'ouvrière.

Après l'avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise:

— Comment, monsieur, vous êtes poète?

— Je n'ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle… seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail… ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m'amuse à rimer… tantôt quelques odes, tantôt des chansons.

— Et ce chant des _Travailleurs, _dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux?

— Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire; car, moi, j'ai le bonheur d'être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l'est peu… et je m'étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien de plus; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d'émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement… Qu'un tel malheur m'arrive… que deviendront ma mère… mon père… et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu'au retour du maréchal Simon?… Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d'être arrêté, de me fournir une caution; de la sorte que je ne serais pas forcé de quitter l'atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j'en réponds.

— Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s'arranger parfaitement; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin… triste Muse!… D'abord, votre caution sera faite.

— Ah! mademoiselle… vous nous sauvez.

— Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère); le docteur a sur ce grand homme d'État beaucoup d'influence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôté son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution était insuffisante, nous aviserions à d'autres moyens.

— Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous devrai le repos, peut-être la vie de ma mère… croyez-moi, je ne serai jamais ingrat.

— C'est tout simple… Maintenant, autre chose: il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui n'en ont pas assez… Les filles du maréchal Simon sont de ma famille; elles logeront ici, avec moi; ce sera plus convenable; vous en préviendrez votre bonne mère; et, ce soir, en allant la remercier de l'hospitalité qu'elle a donnée à mes jeunes parentes, j'irai les chercher.

Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon d'une pièce voisine, entra précipitamment et d'un air effrayé:

— Ah! mademoiselle, s'écria-t-elle, il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue…

— Comment cela? explique-toi.

— Je venais de reconduire ma couturière jusqu'à la petite porte, il m'a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant au pavillon, comme s'ils voulaient épier quelqu'un.

— Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m'étais pas trompé, c'est moi qu'on cherche…

— Que dites-vous!

— Il m'avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri… Il n'y a plus à douter: on m'aura vu entrer chez vous et l'on veut m'arrêter… Ah! maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est acquis à ma mère… maintenant que je n'ai plus d'inquiétude pour les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au moindre désagrément, je cours me livrer…

— Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement… D'ailleurs, Georgette peut se tromper… mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas… Croyez-moi, évitez d'être arrêté… cela facilitera, je pense, beaucoup mes démarches… car il me semble que la justice se montre d'un attachement exagéré pour ceux qu'elle a une fois saisis…

— Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d'un air inquiet, un homme vient de frapper à la petite porte… il a demandé si un jeune homme en blouse n'était pas entré ici… il a ajouté que la personne qu'il cherchait se nommait Agricol Baudoin… et qu'on avait quelque chose de très important à lui apprendre…

— C'est mon nom, dit Agricol, c'est une ruse pour m'engager à sortir…

— Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu'as-tu répondu, mon enfant? ajouta-t-elle en s'adressant à Hébé.

— Mademoiselle… j'ai répondu que je ne savais pas de qui on voulait parler.

— À merveille!… Et l'homme questionneur?

— Il s'est éloigné, mademoiselle.

— Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.

— C'est très probable, reprit Adrienne. Aussi, monsieur, faut-il vous résigner à rester ici quelques heures… Je suis malheureusement obligée de me rendre à l'instant chez Mme la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m'apprendre au sujet des filles du maréchal Simon. Restez donc ici, monsieur, puisqu'en sortant vous seriez certainement arrêté.

— Mademoiselle… pardonnez mon refus… Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre généreuse.

— Et pourquoi?

— On a tenté de m'attirer au dehors afin de ne pas avoir à pénétrer légalement chez vous; mais à cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que m'importe la prison!

— Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et ses craintes, n'est-ce donc rien? Et votre père, et cette pauvre ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le coeur, dites-vous, monsieur, l'oubliez-vous aussi?… Croyez-moi, épargnez ces tourments à votre famille… Restez ici; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous délivrer de ces ennuis…

— Mais, mademoiselle, en admettant que j'accepte votre offre généreuse… on me trouvera ici.

— Pas du tout… il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison… vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j'habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu'elle peut défier toutes les recherches: Georgette va vous y conduire; vous y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques vers pour moi si la situation vous inspire…

— Ah! mademoiselle, que de bontés!… s'écria Agricol. Comment ai-je mérité…

— Comment? monsieur, je vais vous le dire: admettez que votre caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt; admettez que je n'aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour les soins touchants qu'il a eus des filles du maréchal Simon, mes parentes… mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, à Lutine que voilà… et que vous avez rendue à ma tendresse… Sérieusement… si je ris, reprit cette singulière et folle créature, c'est qu'il n'y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accès de bonheur; ainsi donc, monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère sur ce portefeuille; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous fuyez… une prison.

Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un quart d'heure après cette scène, Florine entrait mystérieusement dans la chambre de Mme Grivois, première femme de la princesse de Saint-Dizier.

— Eh bien? demanda Mme Grivois à la jeune fille.

— Voici les notes que j'ai pu prendre dans la matinée, dit Florine en remettant un papier à la duègne; heureusement j'ai bonne mémoire…

— À quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin? dit vivement la duègne.

— Qui, madame?

— Mlle Adrienne.

— Mais elle n'est pas sortie, madame… nous l'avons mise au bain à neuf heures.

— Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la nuit dehors. Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.

Florine regardait Mme Grivois avec un profond étonnement.

— Je ne vous comprends pas, madame.

— Comment! mademoiselle n'est pas rentrée ce matin, à huit heures, par la petite porte du jardin? Osez donc mentir!

— J'avais été souffrante hier, je ne suis descendue qu'à neuf heures pour aider Georgette et Hébé à sortir Mademoiselle du bain… j'ignore ce qui s'est passé auparavant, je vous le jure, madame…

— C'est différent… vous vous informerez de ce que je viens de vous dire là auprès de vos compagnes; elles ne se défient pas de vous, elles vous diront tout…

— Oui, madame.

— Qu'a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l'avez vue?

— Mademoiselle a dicté une lettre à Georgette pour M. Norval, j'ai demandé d'être chargée de l'envoyer afin d'avoir un prétexte pour sortir et pour noter ce que j'avais retenu…

— Bon… et cette lettre?

— Jérôme vient de sortir; je la lui ai donnée pour qu'il la mît à la poste…

— Maladroite! s'écria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me l'apporter?

— Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l'ai écrit dans la note.

— Ce n'est pas la même chose… il était possible qu'il fût bon de retarder l'envoi de cette lettre… La princesse va être contrariée…

— J'avais cru bien faire… madame.

— Mon Dieu! je sais que ce n'est pas la bonne volonté qui vous manque; depuis six mois on est satisfait de vous… mais cette fois vous avez commis une grave imprudence…

— Ayez de l'indulgence… madame… ce que je fais est assez pénible. Et la jeune fille étouffa un soupir.

Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d'un ton sardonique:

— Eh bien! ma chère, ne continuez pas… si vous avez des scrupules… vous êtes libre… allez-vous-en…

— Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame… dit Florine en rougissant; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta: — Je suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m'a placée ici…

— Alors à quoi bon ces soupirs?

— Malgré soi, on a des remords… Mademoiselle est si bonne… si confiante…

— Elle est parfaite, assurément; mais vous n'êtes pas ici pour me faire son éloge… Qu'y a-t-il ensuite?

— L'ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout à l'heure demander à parler à mademoiselle.

— Et cet homme est-il encore chez elle?

— Je l'ignore… il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre…

— Vous vous arrangerez pour savoir ce qu'est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle… vous trouverez un prétexte pour revenir dans la journée m'en instruire.

— Oui, madame…

— Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de l'entrevue qu'elle doit avoir aujourd'hui avec la princesse? Elle cache si peu ce qu'elle pense que vous devez le savoir.

— Mademoiselle a été gaie comme à l'ordinaire, elle a même plaisanté là-dessus…

— Ah! elle a plaisanté… dit la duègne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pût l'entendre: — Rira bien qui rira le dernier; malgré son audace et son caractère diabolique… elle tremblerait, elle demanderait grâce… si elle savait ce qui l'attend aujourd'hui…

Puis s'adressant à Florine:

— Retournez au pavillon, et défendez-vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l'oubliez pas.

— Je ne peux pas oublier que je ne m'appartiens plus, madame…

— À la bonne heure, et à tantôt. Florine quitta le grand hôtel et traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier.

IV. Une jésuitesse.

Pendant que les scènes précédentes se passaient dans la rotonde Pompadour occupée par Mlle de Cardoville, d'autres événements avaient lieu dans le grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier.

L'élégance et la somptuosité du pavillon du jardin contrastaient étrangement avec le sombre intérieur de l'hôtel, dont la princesse habitait le premier étage; car la disposition du rez-de-chaussée ne le rendait propre qu'à donner des fêtes, et depuis longtemps Mme de Saint-Dizier avait renoncé à ces splendeurs mondaines; la gravité de ses domestiques, tous âgés et vêtus de noir, le profond silence qui régnait dans sa demeure, où l'on ne parlait pour ainsi dire qu'à voix basse, la régularité presque monastique de cette immense maison, donnaient à l'entourage de la princesse un caractère triste et sévère.

Un homme du monde, qui joignait un grand courage à une rare indépendance de caractère, parlant de Mme la princesse de Saint- Dizier (à qui Adrienne de Cardoville _allait, _selon son expression, _livrer une grande bataille), _disait ceci: «Afin de ne pas avoir Mme de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui ne suis ni plat ni lâche, j'ai, pour la première fois de ma vie, fait une platitude et une lâcheté.» Et cet homme parlait sincèrement.

Mais Mme de Saint-Dizier n'était pas tout d'abord arrivée à ce haut point d'_importance. _Quelques mots sont nécessaires pour poser nettement diverses phases de la vie de cette femme dangereuse, implacable, qui, par son affiliation à l'ORDRE avait acquis une puissance occulte et formidable; car il y a quelque chose de plus menaçant qu'un _jésuite… _c'est une _jésuitesse; _et quand on a vu un certain monde, on sait qu'il existe malheureusement beaucoup de ces affiliées, de robe plus ou moins courte. Mme de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait été, pendant les dernières années de l'Empire et les premières années de la Restauration, une des femmes les plus à la mode de Paris: d'un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d'un coeur froid et d'une imagination vive, elle s'était extrêmement livrée à la galanterie, non par tendresse de coeur, mais par amour pour l'intrigue, qu'elle aimait comme certains hommes aiment le jeu… à cause des émotions qu'elle procure.

Malheureusement, tel avait toujours été l'aveuglement ou l'insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frère aîné du comte de Rennepont, duc de Cardoville, père d'Adrienne), que, durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pût faire penser qu'il soupçonnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans doute assez de difficultés dans ces liaisons, d'ailleurs si commodes sous l'Empire, la princesse, sans renoncer à la galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en la compliquant de quelques intrigues politiques. S'attaquer à Napoléon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du moins promettait des émotions capables de satisfaire le caractère le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux; jolie et spirituelle, adroite et fausse, perfide et séduisante, entourée d'adorateurs qu'elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie féroce à leur faire jouer leurs têtes dans de graves complots, la princesse espéra ressusciter la Fronde, et entama une correspondance secrète très active avec quelques personnages influents à l'étranger, bien connus pour leur haine contre l'empereur et contre la France; de là datèrent ses premières relations épistolaires avec le marquis d'Aigrigny, alors colonel au service de la Russie, et aide de camp de Moreau. Mais un jour toutes ces belles menées furent découvertes, plusieurs chevaliers de Mme de Saint-Dizier furent envoyés à Vincennes, et l'empereur, qui aurait pu sévir terriblement, se contenta d'exiler la princesse dans une de ses terres près de Dunkerque.

À la Restauration, les _persécutions _dont Mme de Saint-Dizier avait souffert pour la bonne cause lui furent comptées, et elle acquit même alors une assez grande influence, malgré la légèreté de ses moeurs. Le marquis d'Aigrigny, ayant pris du service en France, s'y était fixé; il était charmant et aussi fort à la mode; il avait correspondu et conspiré avec la princesse sans la connaître, ces _précédents _amenèrent nécessairement une liaison entre eux. L'amour-propre effréné, le goût des plaisirs bruyants, de grands besoins de haine, d'orgueil et de domination, l'espèce de sympathie mauvaise, dont l'attrait perfide rapproche les natures perverses sans les confondre, avaient fait de la princesse et du marquis deux complices plutôt que deux amants. Cette liaison était fondée sur des sentiments égoïstes, amers, sur l'appui redoutable que deux caractères de cette trempe dangereuse pouvaient se prêter contre un monde où leur esprit d'intrigue, de galanterie, et de dénigrement leur avait fait beaucoup d'ennemis; cette liaison dura jusqu'au moment où, après son duel avec le général Simon, le marquis entra au séminaire sans que l'on connût la cause de cette résolution subite.

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